"Colère du présent" de Jean-Bernard Pouy

L'histoire: À Arras, chaque 1er mai, tout ce qu'il y a de gauchistes, d'anars, d'alters, de militants écolos, bio ou pas, se regroupent lors du Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale.
Mais cette année-là, au lieu de rentrer sagement chez eux, les participants décident que la fête doit continuer. Ils se mettent à construire des barricades et à isoler le quartier. Leur revendication? Déclarer Arras "Commune libre". Mais on ne s'émancipe pas si facilement... En face, on prend ça très au sérieux et, pour gérer la crise, on envoie l'armée, qui découvre ainsi de nouveaux ennemis...
La critique de Mr K: Bonne pioche une fois de plus lors d'une visite chez l'abbé avec cet ouvrage de 2011 signé Jean-Bernard Pouy, considéré par beaucoup comme un auteur incontournable du policier français. Rappelons qu'il est entre autre l'initiateur de la série du Poulpe et qu'il est connu pour son engagement très à gauche et son style d'écriture sans concession. En cette période flirtant avec le fascisme larvé des années 30, la quatrième de couverture m'a interpelé et je n'étais pas contre me plonger dans une ambiance "mai 1968". Il y a de ça mais pas que...
Un festival gauchisant dégénère donc et donne lieu à une rébellion pacifiste qui décide de couper un quartier tout entier du reste de la France et de se déclarer "Commune libre" vivant sous le seul joug de l'autogestion. Bien évidemment, le pouvoir élyséen s'en émeut et envoie rapidement la grande muette sur place pour régler au mieux le problème. Marc de la Villardeuse (le général de brigade chargé de cette délicate intervention) va alors découvrir un ennemi bien plus retors qu'il avait prévu, qui va mettre à mal ses convictions les plus profondes.
Ce livre est divisé en chapitres très courts qui passent d'un camp à un autre de manière régulière. L'auteur s'attarde d'ailleurs beaucoup plus sur ce qui se passe au sein de l'état major des armées avec des focus très poussés sur le général précédemment cité. Loin de se complaire dans la dénonciation de l'armée, qui n'échappe cependant pas au passage au ton corrosif de Pouy, l'auteur s'attache à nous montrer l'individu qui se cache derrière son rôle de général. Un homme avec ses faiblesses et ses convictions. Peu à peu, il prend la mesure de ses opposants et va évoluer dans sa façon de voir les choses. Pour autant, il a un devoir à accomplir et cela va donner libre cours à un conflit intérieur fort bien décrit et crédible. Derrière une ambiance dans l'ensemble plutôt lourde, des touches comiques sont parsemées de-ci de-là via les rapports qu'il entretient avec ses subordonnés (tous plus abrutis les uns que les autres, notamment son aide de camp), les dialogues sont croustillants à souhait et renvoient irrémédiablement au dialoguiste Audiard dans ses plus belles années. La fin du récit est un modèle du genre qui souligne à merveille l'absurdité de la situation, à savoir tout un bataillon prêt à en découdre face à des individus certes déterminés mais pacifistes.
Cette lecture a été très rapide et plaisante au possible. Le livre ne fait que 180 pages et le style est incisif et abordable. On retrouve ici tout le talent de Pouy pour mener son intrigue, l'épaissir et la densifier sans pour autant sacrifier sa verve, son insolence et sa spontanéité. Une belle expérience entre plaisir pur et réflexion que je vous invite fortement à découvrir.