Le cinéma noir de Boulbar

Jack Ranieri est un ancien boxeur rencontré par hasard au bord de l'autoroute. Il tient un snack-bar miteux comme il en existe des centaines tout le long de la Highway 40. Ranieri a connu la gloire et les salles prestigieuses à l'époque où la boxe déchaînait les passions. Dans les gradins, des centaines d'Italiens hurlaient son nom. Pour eux, il était "Iron Jack" et Brooklyn tout entier le voyait déjà champion du monde. Mais du jour où son regard croisa celui de Lisa, les rêves de Titre s'évanouirent dans la fumée des boîtes et les lits de palaces. Débuta alors la longue déchéance qui le mena jusqu'à ce snack-bar où, au crépuscule de sa vie, Ranieri raconte son histoire aux voyageurs de passage...
C'est lors de voyages aux Etats-Unis que vient à Boulbar l'envie d'écrire et de composer un disque sur la vie d'un boxeur dans l'Amérique des 60's. Il le fit en 2007 après avoir élaboré plusieurs projets musicaux et sorti son premier album autoproduit. Il s'entoura de musiciens chevronnés, musiciens de Yann Tiersen, Jack the Ripper, Emilie Simon, Luke... et s'attela à ce "Requiem pour un champion".
Dans cet album, il s'attache à retrouver l'Amérique de Bukowski, de Kerouac mais aussi celle des films de Robert Wise ou Mark Robson, réalisateurs de cinéma noir. Ce cinéma où la boxe sert de décor à des histoires tragiques et des destins brisés. La musique aussi est très largement inspirée de celle des 60-70's. Johnny Cash, The Beatles, Pink Floyd sont autant de noms évoqués sur la plaquette promo. Toutefois le nom qui vient tout de suite à l'esprit dès la première écoute est celui de Gainsbourg. La nonchalance et la voix narrative de Boulbar n'est pas sans rappeler celle d'un Gainsbourg époque "Melody Nelson". L'attaque des phrases, la musicalité jazzy. Cette sensation est plus que présente sur des titres tels que "La boîte de Pandore", "Wells Forgo, fin de journée"... L'instru jazzy laisse place au rock sur certains titres tels que "Iron Jack" ou "Cavale". La boxe, le luxe, la femme fatale, les mustangs, la déchéance et la désillusion sont autant de thématiques évoquées ici. Il est toutefois difficile de "disséquer" cet album titre par titre car il s'agit là d'un album concept qui s'écoute du début à la fin, comme une longue piste de 40 minutes. Un album accrocheur comme un bon polar. Il apparaît impensable d'arrêter le disque avant la fin ou de passer une piste. Vous verriez-vous couper "Les sentiers de la perdition" avant la fin ou en zapper 10 minutes? Sacrilège!
Cet album prend une dimension supplémentaire avec la BD qui lui est associée. BD écrite par Boulbar et dessinée par Vincent Gravé. Entre ces deux artistes, un "coup de coeur". Boulbar contacte le dessinateur et lui propose de découvrir son univers. De là naît l'idée d'un projet commun: développer dans la bande dessinée une partie de l'histoire seulement effleurée dans le disque, celle du hold-up raté. Bien que l'album puisse être écouté et tout à fait assimilé sans la bande dessinée, celle-ci plus qu'une redondance apporte un complément. Une façon de s'attacher encore plus à Ranieri. Ce dessin noir, à l'image de la vie du héros, est parsemé de planches 70's "psyché" dans les courbes, la couleur en moins, évocatrice d'une vie de luxe et de débauche.
80 pages et 13 chansons, cela suffit pour s'attacher à l'histoire que Boulbar nous propose. On ressort de cette écoute pensif et apaisé. Boulbar, un artiste à découvrir.

