"L'Enragé" de Sorj Chalandon
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L’histoire : Dans la nuit du 27 août 1934, cinquante-six gamins se révoltent et s’échappent de la colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer. Voici ouverte la chasse aux enfants. Tous sont capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l’aube, un évadé manque à l’appel. Voici son histoire…
La critique de Mr K : Nouvelle très belle lecture au programme de la chronique du jour avec L’Enragé de Sorj Chalandon, lu et dévoré en un temps record tant il a un potentiel addictif élevé et une force d’évocation incroyable. Je peux vous dire que je ne suis pas près d’oublier le parcours de Jules Bonneau, le jeune héros cabossé de ce récit haut en couleur !
Le jeune Jules Bonneau n’est pas né sous une bonne étoile. Dès l’âge de cinq ans, il est abandonné par sa mère. Son père saisonnier dans l’agriculture et blessé de guerre ne se préoccupe que très peu de lui et finit par le confier à son grand-père maternel qui l’ignore et le brutalise. Manquant d’affection, de soin et de nourriture, Jules survit comme il peut et commence à s’écarter du droit chemin. Un jour de grande faim, il dérobe trois œufs, cela va déclencher le début de l’escalade judiciaire.
Mais dans les années 30, la Justice française n’envoie pas les enfants en déserrance dans des structures sociales d’aide, on les place dans des maisons de correction qui sont de véritables colonies pénitentiaires, des bagnes pour enfants. L’idée est de les "redresser". Ces maisons d’éducation surveillées servaient en réalité à cacher et exploiter des enfances brisées par la vie : orphelins, vagabonds, petits voleurs… le tout sous la supervision de gardiens tortionnaires adeptes de la violence morale et physique.
Le 27 août 1934, c’est le jour de la grande évasion pour 56 gamins à la faveur d’un grand charivari. Jules en fait partie, il ne sera jamais repris contrairement aux autres, aidé par un pêcheur et sa femme qui le recueillent malgré les risques encourus. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde sur cette cavale, l’entraide et le désarmement mental du garçon que la vie a endurci jusqu’à le transformer en "enragé" dont tout sens moral et fraternel semble avoir disparu.
"Je n’ai pas le droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau."
Tiré d’un fait réel, la révolte a bel et bien eu lieu, Sorj Chalandon de formation journalistique est soucieux de réalisme, de véracité. Jules Bonneau est inventé mais nombre d’éléments sont vrais comme la présence de Jacques Prévert le soir fatidique et qui a assisté à cette chasse aux enfants qui a inspiré un de ses poèmes les plus célèbres, la topographie des lieux, l’organisation et le fonctionnement de ces maisons de correction, la vie sur une chaloupe sardinière et bien d’autres éléments que je vous laisserai découvrir. La reconstitution est frappante avec de surcroît des allusions aux temps historiques : la montée des nationalismes, les tensions sous-jacentes dans la société et les mouvements de révoltes, la guerre d’Espagne, la pénalisation et répression des IVG clandestins… Le tout forme un ensemble cohérent et passionnant.
Le focus sur les fameuses colonies pénitentiaires pour enfant est saisissant et effrayant. Le travail forcé et la non-rémunération, les repas sans goût et sans calorie, la fatigue, les insultes, les coups, la répression à tous les étages avec comme témoin moral un prêtre dont l’affectation est vécue comme une punition. C’est dur, très dur. L’État a cautionné pendant longtemps ces mauvais traitements, cette institution qui broie du môme et le régurgite ensuite policé ou déglingué. Chalandon n’en fait jamais trop, certains éléments sont simplement évoqués au détour d’une réflexion ou d’un travelling sur une scène, il plante un décor froid et impitoyable. On le prend en pleine face.
Les réaction des habitants de l’île après l’évasion n’est guère réjouissante non plus avec une collaboration presque totale, il faut dire que chaque fuyard rattrapé vaut 25 francs d’argent. On assiste à ce que l’humain fait de plus vil avec courses-poursuite, saoulerie, encore des coups et des moqueries. Heureusement pour Jules, il va être sauvé. Nous voila alors immergé dans le monde des pêcheurs de sardines, fratrie et amitié sur un bateau, le partage des parts, l’entraide et des caractère bien trempés. Jules va y faire son trou et peu à peu relâcher la colère enfouie en lui, même si un retour de flamme est toujours possible. Cette deuxième partie est éprouvante aussi mais pour d’autres raisons, il est dehors et doit tenir compte des gens qui l’entourent, fini l’individualisme de survie surtout que ses hôtes pour qui il éprouve de l’affection de plus en plus cachent un lourd secret.
C’est le temps de la reconstruction pour Jules et petit à petit, il redevient un être humain à part entière même si son tempérament fougueux et son esprit criant justice peuvent à l’occasion le mener encore au bord du gouffre. Mais l’attention, la bienveillance mais aussi la fermeté des personnes qui l’ont recueilli vont le sauver. Le parcours est rude mais attachant au possible. L’écriture vive, incisive, sans concession mais derrière laquelle transparaît une énorme tendresse fait mouche et porte le lecteur dans sa lecture vers des horizons insoupçonnés et un plaisir de lire absolu.
Un grand et beau livre tout simplement, à lire absolument.