"Temps glaciaires" de Fred Vargas
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L’histoire : Adamsberg attrapa son téléphone, écarta une pile de dossiers et posa les pieds sur la table, s’inclinant dans son fauteuil. Il avait à peine fermé l’œil cette nuit, une de ses sœurs ayant contracté une pneumonie, dieu sait comment.
– La femme du 33 bis ? demanda t’il. Veines ouvertes dans la baignoire ? Pourquoi tu m’emmerdes avec ça à 9 heures du matin, Bourlin ? D’après les rapports internes il s’agit d’un suicide avéré. Tu as des doutes ?
Adamsberg aimait bien le commissaire Bourlin. Grand mangeur, grand fumeur, grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et bouclé comme un jeune agneau, c’était un résistant à respecter, qui serait encore à son poste à 100 ans.
– Le juge Vermillon, le nouveau magistrat zélé, est sur moi comme une tique, dit Bourlin. Tu sais ce que ça fait les tiques ?
La critique de Mr K : Deux ans après ma précédente lecture de Fred Vargas, il était plus que temps que je retrouve le commissaire Adamsberg et toute sa brigade. Heureux et chanceux lecteur que je suis, un chinage miraculeux avait mis sur ma route ce Temps glaciaires que je n’avais toujours pas lu et que je décidai d’exhumer de ma PAL lors de la canicule de fin juin. Le titre était à propos et le contenu m’a ravi du début à la fin avec les recettes habituelles de la Dame : des personnages attachants au possible, une enquête nébuleuse en adéquation avec un Adamsberg toujours aussi perché et des éléments historiques / sociologiques pour parfaire l’écrin d’une enquête policière haletante et addictive au possible.
Tout débute par une affaire proche d’être classée, une femme a été retrouvée morte dans sa baignoire. Tout laisse à penser qu’il s’agit d’un suicide mais des détails perturbent le commissaire Bourlin qui appelle son ami Adamsberg pour qu’il se penche sur la question. Accompagné de son érudit et dévoué second Danglard, ils apprennent que la victime avait effectué un voyage en Islande et qu’elle s’était retrouvée coincée sur une île en compagnie de dix autres personnes pendant plusieurs jours et que deux n’en en ont jamais réchappé. Aucun corps découvert, simplement le témoignage des survivants qui parlent d’un tueur fou qui aurait sévi au milieu de la panique. Les deux enquêteurs vont aussi se rendre compte que la victime appartenait à un cercle historique robespierriste qui s’amuse très régulièrement à reproduire les grandes heures du défunt révolutionnaire et artisan de la Terreur. Les trois affaires n’ont pas l’air liées au départ mais au fil des découvertes et avancées des investigations, des fils ténus vont se faire jour et la révélation va venir nous cueillir comme très très souvent chez Vargas.
On retrouve le rythme lent et posé qui colle tellement à la peau du personnage principal. Lire une enquête d’Adamsberg, c’est comme s’installer dans un bon vieux fauteuil de famille douillet et enveloppant. On a parfois l’impression que l’on se contente de contempler, que rien ne se passe vraiment en dehors des rencontres et échanges qui nous sont livrées mais comme à chaque fois rien n’est anodin, une parole correspond à une sagesse, une observation utile pour plus tard. On baigne dans le simple et le vrai même si certains robespierristes sont assez retors et jouent au maximum la carte du langage vertueux oublié depuis longtemps. Les pages se tournent toutes seules, l’intrigue se complexifie et la révélation finale nous cueille une fois de plus.
On retrouve avec grand plaisir Adamsberg et sa brigade, un commissariat finalement très familial entre crises internes, enveloppées lyriques et vieilles habitudes (ah, le chat est toujours à dormir sur la photocopieuse !). Dans ce volume, il y a carrément une fronde qui s’annonce dans l’équipe. Tous les personnages se densifient donc un peu plus par rapport aux volumes précédents, on en apprend davantage sur leur passé notamment. Les autres protagonistes ne sont pas en reste, les faux semblants sont nombreux, pas forcément prévisibles et c’est un régal de les découvrir et de les voir interagir. Entre deux scènes, l’auteur nous propose des descriptions dont elle a le secret et qui ouvrent à chacun l’âme et la pensée des personnages. Tout simplement délectable.
On ne s’ennuie pas une seconde avec l’écriture toujours aussi fine et fun d’une auteure qui sait s’y prendre pour gagner l’adhésion du lecteur dès les premières pages et qui ne nous relâche jamais. Un pur bonheur de lecteur, les amateurs ne doivent pas passer à côté.
Déjà lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Homme à l'envers
- Sous les vents de Neptune
- Dans les bois éternels
- Un lieu incertain
- L'homme aux cercles bleus
- Coule la Seine
- Sans feu ni lieu
- Ceux qui vont mourir te saluent
- L'Armée furieuse
- Pars vite et reviens tard
- Debout les morts
- Un peu plus loin sur la droite
- Quand sort la recluse