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Le Capharnaüm Éclairé
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3 juin 2026

"Kyoko" de Ryû Murakami


L’histoire : Comme une ondée fraîche, comme un air fredonné ou quelques pas esquissés, Kyoko est passée, impalpable et fragile. Ky-o-ko, trois sons brefs et chantants qui résonnent avant de prendre leur envol. Kyoko, le visage lisse et blanc qu'un sourire illumine, autre gracieuse ingénue, autre nymphette moins sulfureuse celle-là. Kyoko, figure d'ailleurs, étrangère à tout et à tous mais surtout à elle-même. Venue du Japon... de bien plus loin encore ?

 

Kyoko est un ange déchu, arrivée parmi les hommes, les parias, les exclus, les ratés, les métisses, les homos, les malades, les damnés de la Terre. Dans cet infini cloaque, elle est un souffle de vie forcené, un irrémédiable espoir. Son monde n'est pas peuplé de saints, encore moins de maudits, elle y a aboli les notions de bien et de mal, car elle tend vers un unique but servi par une farouche obstination, celui de se reconnaître pour s'accepter enfin.

 

La critique de Mr K : Voilà un ouvrage de ma PAL qui attendait d’être choisi depuis longtemps. J’aime beaucoup Ryû Murakami qui porte le même patronyme qu’Haruki Muramaki mais propose une œuvre bien différente. Souvent trash et décalé, les émotions fortes sont au rendez-vous bien souvent avec des thématiques rudes comme la drogue, le crime organisé ou le sexe. Kyoko est une exception selon beaucoup dans sa bibliographie, il est décrit comme un livre plus apaisé mais aussi militant. Il était grand temps que je le découvre !

 

Kyoko, une jeune fille japonaise débarque à New-York, elle recherche José, un GI qui lui a appris des danses caribéennes quand elle était toute jeune et souhaite le revoir. C’est plus ou moins tout ce qu’on sait d’elle pendant une bonne partie du roman, ce dernier étant polyphonique et proposant le point de vue des différents personnages qui la croisent lors de son séjour en Amérique. Peu ou pas de point de vue interne donc sauf sur deux / trois interludes très courts, nous ferons la connaissance de Kyoko et apprendrons à la connaître uniquement par le biais des personnes qui la rencontrent au fil de sa quête.

 

Le procédé est habile et plutôt original, le personnage de Kyoko entretient tout du long une image entre le charme, le rayonnement et une souffrance à peine visible. Pourquoi est-elle là ? Bien que le sens profond de sa quête nous échappe durant une bonne partie de l’ouvrage, on est très vite accroché par cette japonaise plongée dans un pays lointain et très éloignés de ces codes. Figure discrète, silencieuse, chaque personne qui nous la raconte a été marquée par elle, entre fascination et affection pour cette Kyoko qu’on ne peut qu’apprécier pour sa beauté et son sourire qui guérit tous les maux.

 

Cela contraste avec les réalités qu’elle va côtoyer au cours de son road trip. Société américaine malade de son communautarisme, le racisme et la ségrégation, la maladie aussi avec un focus sur le SIDA qui fait alors des ravages, une violence latente dans la société américaine, le mythe du melting pot vertueux en prend un coup… autant d’éléments qui semblent si éloignés de la réalité du Japon et contrastent avec la figure immaculée de Kyoko. Mais attention, les apparences sont trompeuses et elle cache un lourd secret, douloureux. Un secret qu’elle partage avec José qu’elle cherche envers et contre tous.

 

De rencontre en rencontre, on explore les États Unis avec un regard neuf. Au delà d’une société gangrenée par les rapports de force et la question identitaire, c’est aussi une société qui s’appauvrit mais où on essaie parfois de s’entraider quand on est né du mauvais côté de la barrière. On croise des membres des communautés black, latinos et gay dans le début des 90's et leur quotidien est difficile. Au contact de Kyoko par un jeu de regard, une demande, une danse même (un moment incroyable dans un bar, ma scène préférée du livre), les portes s’ouvrent devant Kyoko. Par sa présence, elle apaise les âmes égarées qui se fourvoient sur des questions futiles. Quel sens doit-on donner à son existence ? Quelles sont les vraies priorités ? Autant de questions qui interrogent et se relancent les unes les autres au fil de la lecture. C’est doux, lent dans le rythme et les pages s’enchaînent toutes seules.

 

On retrouve le sens du détail et de la caractérisation qui donnent aux personnages des œuvres de Ryu Murakami une profondeur désarmante qui fait écho au monde qui nous entoure et nous renvoie parfois à des problématiques intimes. Bien que plus calme (en apparence), cet ouvrage porte en lui des fruits de réflexion insoupçonnés et propose un récit initiatique d’une grande portée qui parlera au plus grand nombre. Décidément, cet auteur ne déçoit jamais. Vivement ma prochaine lecture du maître !

 

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Les bébés de la consigne automatique
-
Love & pop

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