"Silent Jenny" de Mathieu Bablet
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L’histoire : Dans un futur lointain, les insectes pollinisateurs ont disparu à la suite de grands bouleversements climatiques, poussant les humains à arpenter des paysages stériles à bord de "monades" ; des vaisseaux-villages motorisés. C'est dans l'une d'elle que vit Jenny, déterminée à récupérer les dernières traces ADN d'abeilles dans l'espoir de retrouver le monde d'avant...
La critique de Mr K : Chronique du dernier Mathieu Bablet aujourd’hui avec ce nouveau prêt de l’ami Franck. Chaque lecture de cet auteur provoque à chaque fois un émerveillement face à son talent de dessinateur et la trame narrative n’est jamais en reste avec des visions des avenirs possibles de l’humanité à la fois sombres (mais non dénuées d’espoir) et justes. Silent Jenny, son dernier né, est clairement dans la même logique et propose une fois de plus une expérience inoubliable.
Le futur est apocalyptique, l’inconséquence de l’humanité a eu raison des écosystèmes et le monde n’est plus qu’un désert aride où la vie ne peut plus prospérer. Les insectes pollinisateurs n’existent plus, les civilisations se sont écroulées. Reste un organisme central - Pyrrhocorp - et des cités mécaniques – Monades - qui se déplacent à la surface, chacune adoptant le système politique qu’elle souhaite et tachant de survivre comme elle peut. Certes, il y a encore des échanges entre communautés humaines mais ils sont ténus.
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Jenny appartient à l’une de ces entités et sa fonction est bien particulière. Elle part régulièrement en mission en surface dans le cadre de missions commanditées par Pyrrhocorp pour essayer de trouver des traces d’ADN d’abeille avec l’espoir fou de pouvoir récréer l’espèce et pourquoi pas de revenir au temps d’avant ou du moins de s’en approcher. Ces expéditions sont dangereuses et malheur à ceux qui perdraient l'étanchéité de leur combinaison car le monde extérieur est vicié, provoquant des mutations et déformations peu ragoûtantes. Seuls semblent vivre dans cet enfer à ciel ouvert les Mange-cailloux, des humains sans foi ni loi vivant de rapines et de destructions de Nomades.
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Ce récit par rapport au précédent m’a paru plus intimiste, l’auteur choisissant de s’attarder tout particulièrement sur l’héroïne principale, une femme forte, déterminée mais aussi très secrète et presque apathique par moments ce qui lui vaut son surnom dans le titre. Beaucoup de planches, cases sont muettes, stimulant le lecteur au niveau visuel, Bablet détaille les plus infimes réactions de Jenny et nous incite par là même occasion à se mettre à sa place. C’est très bien mené, la caractérisation de Jenny est à la fois subtile et surprenante, on attache très rapidement à elle et on se demande bien ce que sa posture cache.
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Le microcosme de la monade l’entoure et nous emporte dans un monde difficile où chacun a sa place et chacun soutient l’autre. Familles nombreuses, talents divers, exploration de terrain, des rencontres parfois étonnantes comme ces pénitents qui les suivent et se suspendent à la ville-véhicule pour passer la nuit… La vie s’écoule au rythme des rituels quotidiens aussi paisiblement que possible. L’ensemble est crédible, cohérent, la plongée absolument vertigineuse.
Les questionnements se multiplient avec une trame qui à priori semblerait plate avec la répétition de missions de Jenny mais l’ensemble prend forme peu à peu, on est dans du pur récit initiatique, marque de fabrique de l’auteur qui réussit à passer des réflexions et messages totalement universels à propos du monde dans lequel on vit et la propension de notre espèce à détruire plus qu’à construire, le sens d’une vie et d’un engagement, le rapport aux autres et le fait d’essayer de se faire une place qui nous épanouisse. Chaque personnage apporte sa pierre à l’édifice et contribue à donner à l’ensemble une densité impressionnante, le lecteur faisant des allers retours réguliers entre les différentes parties de l’œuvre pour en saisir toute la complexité.
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Et c’est superbe esthétiquement, c’est du Bablet pur jus avec de véritables tableaux s’exposant sur une voire deux pages à la fois. Une multitude de détails, un travail épatant sur la couleur et les ombres et des personnages dynamiques et marquants. Je me suis émerveillé plus d’une fois devant tant de talent déployé et la forme magnifie parfaitement le fond donnant à cette lecture une saveur unique et une place tout en haut de mon hall of fame de la bande dessinée. Un incontournable !
Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- La Belle mort
- Carbone et Silicium
- Shangri-La
- The midnight order