"Seules les rivières" de Patrice Gain
/image%2F0404534%2F20260301%2Fob_36fbe2_9782226502810-j.jpg)
L’histoire : À 16 ans, Jesse fuit un foyer toxique et une trahison amoureuse qui l’a livrée aux pires violences. Seule sur les routes, elle affronte le danger, se heurte à la précarité, mais trouve dans la puissance des paysages, la force des rencontres et la tendresse des solidarités un refuge inattendu.
La critique de Mr K : Belle lecture encore que je vous présente aujourd’hui avec le dernier né de Patrice Gain, un auteur que je pratiquais pour la première fois en cette occasion et qui m’a séduit fortement. Dans Seules les rivières, il nous propose de suivre le destin chaotique de Jesse, une jeune fille que la vie n’épargne pas depuis son plus jeune âge, qui va par la fuite essayer de tracer son propre chemin et devenir la seule décisionnaire de son existence. Ce fut à la fois une expérience belle et terrible à la fois.
Jesse vit avec sa génitrice et sa jeune sœur dans un quartier populaire. La mère, alcoolique finie, ne lui montre aucune réelle affection, la considère comme une bonniche et une fille déniée de tout intérêt. Jesse a tout de même sa petite sœur, préférée de la maman, influençable et soumise, avec qui elle a un lien doux et affectueux. Le père de Jesse est partie durant la grossesse, elle ne l’a donc jamais connu. Bonne élève à l’école, entourée d’amies à qui elle ne se livre que partiellement, Jesse avance dans la vie bon gré mal gré.
Tout bascule quand elle rencontre Jordan, un crush, une attirance mutuelle et une relation enivrante à sa manière. Un soir fatal, elle fait l’erreur de ne pas dire non à un cacheton avec un joli smiley dessus. Son esprit se brouille et le réveil est terrible. Son beau copain qui traîne dans le milieu et fait du bizz (ce qu’elle ignorait) l’a livrée en pâture à ses copains / clients, elle a subi un viol collectif et bientôt toute la cité est au courant avec notamment des vidéos qui circulent. Rongée par la honte, la culpabilité, la non-reconnaissance de son statut de victime (un terme qu’elle déteste), et suite à une ultime altercation violente avec sa mère qui la compare à une traînée (un comble !), elle décide de partir sur les routes pour reprendre sa vie en main.
Littéralement brisée, salie, avilie, Jesse va donc poser les jalons d’une nouvelle vie à travers un road trip de haute volée qui s’étale sur plusieurs décennies. Elle va faire de multiples rencontres qui vont la forger en bien ou en mal (des voyageurs comme elle, un groupe communautaire qui vit dans le partage, une routière au grand cœur...). Elle recevra du soutien, de l’aide, mais aussi se verra confronter à de grosses difficultés et à la nature humaine qui se révèle changeante et parfois d’une profonde noirceur. Ce récit est un véritable parcours initiatique qui va cautériser ses blessures intimes (et en faire apparaître d’autres fatalement), la faire grandir et espérer. Même si le passé peut la rattraper à l’occasion et que la vie est semée d’embûches, Jesse se fait sa place mais que c’est dur !
Amour et désamour familial, les carences affectives et les blessures qui en découlent, le risque de réitérer son passé, la nécessité de se dépasser pour avancer et forcer le destin sont les thèmes principaux abordés dans un récit très finement mené au niveau psychologique avec une personnage principale qui par sa banalité / universalité nous touche au plus profond, son parcours résonne en nous et nourrit une douleur lancinante, une mélancolie enveloppante, doucereuse et poignante. Le reste des protagonistes est à l’avenant avec toujours une certaine pudeur, économie de mots qui permettent à l’auteur d’aller à l’essentiel et de proposer des portraits collant au plus près de la réalité.
Et puis, il y a aussi l’omniprésence de la nature à partir du moment où Jesse décide de partir. Une nature qui semble l’accompagner entre rudesse et apaisement avec la redécouverte de l’essentiel, de sensations oubliées comme la faim et la soif, des marches, des balades, des activités et des rituels qui lui sont liés, font partie de sa nécessaire reconstruction. Car Jesse a besoin de faire partie d’un tout, de retrouver une forme d’osmose. Les passages concernés sont d’une grande beauté, immersifs à souhait et donnent un relief supplémentaire au cheminement mental de l’héroïne. Sa vie prend une autre tournure, des choix et rencontres décisives vont se faire au cœur d’espaces naturels qui se font les échos des bouleversements que traversent Jesse.
La lecture est d’une aisance confondante, c’est beau, simple et intense. On ne se rend pas vraiment compte des pages qui se tournent tant on est happé par cette histoire émouvante, puissante et source de nombreuses réflexions sur soi et le monde qui nous entoure. Une bien belle expérience que je vous invite à faire à votre tour, vous n'en serez pas déçus !