"Le Singe de Hartlepool" de Lupano et Moreau
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L’histoire : En pleine guerre napoléonienne, un navire français fait naufrage au large de Hartlepool. Parmi les débris, un seul survivant : un chimpanzé, mascotte de l'équipage portant l'uniforme tricolore. Mais, dans ce petit village d'Angleterre, où personne n'a jamais vu de Français, l'animal correspond assez bien à l'idée qu'on se fait de l'ennemi. Aussitôt, le singe est traîné en justice, accusé d'espionnage...
La critique de Mr K : Cela faisait un petit temps que cet ouvrage était délaissé dans ma PAL depuis son acquisition par Nelfe lors d’un énième désherbage de médiathèque du secteur. Inspiré d’une légende tristement célèbre du Nord de l’Angleterre, Le Singe de Hartlepool de Lupano et Moreau, est une fable tragique qui dénonce le va-t-en-guerre, le nationalisme et le racisme ignorant qui ne connaît pas de frontières ni d’époque, en témoigne le climat délétère qui règne en France et dans le monde aujourd’hui…
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Le récit se déroule en pleine période napoléonienne et les tensions sont très vives entre la France et l’Angleterre (comme depuis plusieurs siècles auparavant me direz-vous). Tout débute par le naufrage au large des côtes anglaises d’un navire français, personne n’en réchappe à part un mousse et la mascotte du navire, un singe grimé en Napoléon. Ce dernier finit par s’éveiller à proximité du village de Hartlepool, localité éloignée des grandes villes, peuplée de gens de mer et de campagne à l’instruction limitée où l’on a du mal à se représenter l’apparence de ces diables de français !
Notre singe est vite attrapé et désigné comme espion à la solde de l’ennemi et livré à la vindicte publique. Personne ou presque ne semble se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’un être humain, ses cris étant interprétés comme la langue française qu’ils ne connaissent pas et son apparence "velue" répondant parfaitement aux caricatures et images déformées colportées pour nous représenter. Voilà la pauvre bête, Candide au milieu d’une foule aveuglée par la haine de l’étranger, capturée, enfermée, torturée et finalement jugée dans un simulacre de procès. Cela ne peut que mal finir et le genre humain n’en ressort pas grandi.
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Le récit est vif, très bien mené et provoque une forte émotion. On a beau savoir la fin à l’avance, on a tellement envie qu’il s’en sorte ce pauvre primate que le destin a mis en contact avec un condensé de bêtise et de cruauté purement humaines. Seuls quelques enfants, un médecin de la ville étant de passage dans cette localité et certains personnages féminins semblent douter quant à sa culpabilité, le reste de la populace se laisse emporter par les émotions primales, les doutes, les insinuations et la haine qu’ils éprouvent envers le voisin d’en face. Cela monte crescendo, prend aux tripes et à l’âme nous remuant profondément.
Mené tambour battant dans un rythme survolté, cette BD se déroulant au début du XIXème siècle est toujours d’actualité. Derrière la légende décrite, c’est surtout l’occasion de décrire la connerie et l’ignorance humaine source de nombre maux dont le nationalisme exacerbé basé essentiellement sur la haine et le mépris pour l’autre, le différent, celui qu’on ne comprend pas ou qu’on ne veut pas comprendre. Le monstre xénophobe est malheureusement bien vivace et ses mécaniques simplistes bien efficaces encore en 2026. Alors oui, la bouffonnerie dans les traits des personnages peut parfois prêter à sourire, à rire même mais au final, le constat est glaçant, donne à réfléchir. L’ouvrage se termine d’ailleurs sur une citation éloquente et que je trouve fort juste : "La nation est une société unie par des illusions sur ses ancêtres et par la haine commune de ses voisins." Dean William R. Inge.
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Dynamique, colorée mais teintée de noirceur, cette bande dessinée s’avale en une seule fois, sans temps mort et avec une tension qui va crescendo et ne se dément jamais. C’est un ouvrage très plaisant à compulser malgré la dureté de sa thématique et très pédagogique dans sa manière d’exposer les réactions des uns et des autres. Une œuvre de salubrité publique qu’il serait bon de faire lire au plus grand nombre pour tenter d’inverser la propension de beaucoup à jeter le discrédit sur l’autre. Un must read !