"La Chance rouge" de Damien Igor Delhomme
/image%2F0404534%2F20260307%2Fob_ab9f9a_lachancerouge.jpg)
L’histoire : Le Dr Viktor Petrov, scientifique disgracié par le régime soviétique, en est convaincu. En 1970, en pleine guerre froide, Brejnev cherche à repousser les limites du contrôle social. Petrov reçoit une mission aussi ambitieuse qu’inquiétante : mettre en place un laboratoire à ciel ouvert dans une ville créée de toutes pièces au cœur de la Sibérie, Mayak Severa.
Sous couvert d’étudier la nature de la chance, il manipule souvenirs et perceptions des habitants – colons et communauté evenk –, allant jusqu’à utiliser les enfants comme cobayes. Mais derrière ce projet scientifique révolutionnaire, l’armée surveille. Elle attend son heure pour transformer ces recherches en arme de manipulation mentale et devancer les Américains dans la course secrète aux esprits.
La critique de Mr K : Grosse claque que ce roman sorti mi février aux Éditions Agullo et qui propose une immersion totale dans la période de la Guerre Froide avec un roman inventif tant dans le fond que dans la forme. La Chance rouge, écrit par Damien Igor Delhomme, se lit d’une traite et avec une ferveur qui ne se dément jamais !
Dans le cadre de la Guerre Froide, tout est bon pour prendre l’avantage et les deux camps ne lésinent pas sur les moyens et les pistes à suivre. Le domaine de la guerre psychologique est un des plus secrets et c’est dans cette spécialité que l’on retrouve le Docteur Viktor Petrov, engagé par Brejnev et le Parti pour construire une cité-laboratoire où il pourra mener ses expériences ayant pour objectif le contrôle des masses et leur manipulation en prétextant étudier la nature réelle du phénomène de chance qui n’échapperait pas selon lui aux probabilités.
Nous voila donc très vite plongé au fin fond de la Sibérie glacée, dans cette ville nouvelle de Mayak Severa où les autorités en place donnent un pouvoir immense à Petrov et ses proches collaborateurs dans lesquels on retrouve un spécialiste de l‘interrogatoire, une neurologue, un mathématicien, un amateur de sciences fils d’un cadre du Parti. Ils ont l’argent, les cobayes en la personne de membres d’une ethnie locale -Evenk- que l’on peut sacrifier sans en avoir mauvaise conscience, les troupes qui vont avec pour maintenir l’ordre et garantir la sécurité du projet. Les attentes sont énormes ainsi que la pression que mettent les autorités, ils veulent des résultats !
On suit la maturation du projet, la construction des infrastructures avec au cœur de tout un phare sensé guider tout le monde (voir la couverture) et les premières expériences avec des conclusions qui appellent à d’autres expérimentations selon des process et méthodes pseudo scientifiques. La réalité, c’est que les Evenk sont des rats de laboratoire, que leur vie n’a finalement aucune valeur et que Petrov et consort jouent aux apprentis sorciers. Tests de chance en proposant des verres d’eau dont certains sont complétés de vomitif, contrôle à distance du ravitaillement de chacun, contrôle du chauffage, fausses nouvelles et rumeurs, tout est bon pour essayer de gagner en contrôle et donc en pouvoir. Des résultats certains vont être obtenus, les supérieurs seront prévenus, les cartes vont être rabattues dans la grande tradition soviétique…
Cet ouvrage ne se présente pas pour autant sous la forme classique d’un roman, c’est une compilation de textes issus de rapports confidentiels, de transcriptions de réunion, de journaux personnels, d’extraits de presse, de lettres intimes… autant de documents qui accentuent l’aspect ultra réaliste de l’entreprise totalitaire en jeu. On passe donc par toutes les émotions car on alterne les tons et les points de vue dans un ensemble polyphonique du plus bel et terrible effet. On est tour à tour dans les bureaux de l’administration qui décident en une phrase de l’avenir de centaines des personnes, dans les laboratoires et lieux de recherche dans la phase de prospective puis d’application, dans la peau d’une jeune Evenk qui semble posséder une chance hors du commun et qui intéresse beaucoup les autorités, une institutrice idéaliste qui croit dur comme fer que le projet œuvre pour le bien de tous, un commandant des forces armées qui voit le doute s’instiller en lui… et pleins d’autres personnages qui complètent une trame qui se densifie avec force et capacité d'impact.
Les protagonistes sont très bien caractérisés, y compris chez les plus secondaires d’entre eux. Au fil des textes qui défilent, on en apprend énormément sur leur fonction mais aussi leur caractère, leur parcours, leurs aspirations. On a presque l’impression de les connaître intimement. Vous les plongez en plus dans un univers clos, inquiétant, avec en filigrane le régime totalitaire soviétique et vous obtenez une ambiance pesante, poisseuse qui dérange, distille le malaise de manière diffuse et efficace. Mais le Mal décrit ici n’est pas d’un seul lieu ou d’un seul temps, toutes les grandes puissances pourront s’y reconnaître à travers des pratiques, des objectifs de domination et une négation de l’individu au nom de la raison d’État. C’est effrayant à lire mais tellement nécessaire de faire cette piqûre de rappel dans les temps qui courent.
Les chapitres s’enchaînent à toute vitesse car ils n’excèdent jamais les quatre / cinq pages et parfois sont bien plus courts. La machine littéraire fonctionne à plein et il est impossible de refermer l’ouvrage avant la fin sans avoir une impression de regret et une forte opposition en son for intérieur (addiction quand tu nous tiens !). C’est diaboliquement construit, les attentes sont toujours nombreuses et au final, on n’est pas déçu. Quand on referme finalement l’ouvrage, on se dit qu’on a lu une belle et grande œuvre . Je ne peux que vous la conseiller même si on ne sort pas totalement indemne d’une telle lecture.