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Le Capharnaüm Éclairé
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6 février 2026

"Une forêt" de Jean-Yves Jouannais

 

L’histoire : "Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S’il n’avait aucun intérêt dans l’affaire, c’est qu’il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu’ils n’étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l’ennui."

 

La critique de Mr K : Dans le cadre de la rentrée littéraire d’hiver, Albin Michel sort ce court roman historique se déroulant dans l’immédiat après guerre entre 1946 et 1947 dans une Allemagne vaincue et occupée. Une forêt de Jean-Yves Jouannais nous propose de suivre un officier américain chargé à sa manière de contribuer à la dénazification qui est LA grande affaire à régler au cœur de l’Allemagne. À travers un épisode peu connu de l’époque, l’auteur nous propose une plongée fascinante dans l’Histoire mais aussi dans l’esprit humain et sa propension à la bêtise. Édifiant !

 

Lenz, membre de l’US Army, est appelé en Allemagne. Il n’a jamais combattu mais était missionné dans les bureaux de l’intendance. C’est sa passion pour l’ornithologie qui inspire à ses supérieurs de le nommer à ce poste. Les Alliés occupent et régissent l’Allemagne, leur mission immédiate est de la dénazifier, condition sine qua non pour qu’elle retrouve sa souveraineté et un régime démocratique. La tâche est complexe car autant les membres du parti Nazi sont facilement identifiables (et encore…), autant les sympathisants et les collaborateurs d’un moment sont difficiles à repérer. D’ailleurs les chiffres officiels sont accablants car nombreux sont les agents directs ou indirects d’Hitler qui ont échappé à la Justice.

 

Notre héros va devoir s’intéresser au cas étrange de mainates (oiseaux parleurs) ayant vécu auprès de cadres nazis ou des camps des jeunesse hitlériennes et qui chantent à l’envie des chants nazis ! Cela fait désordre dans les forêts environnantes, gène le voisinage et rappelle à tous une réalité que l’on veut absolument oublier ! La question est donc posée. Faut-il les supprimer ou leur laisser la vie sauve ? Lenz fait partie de l’équipe qui doit trancher. Les oiseaux sont-ils les propagateurs de la doctrine nazie ou ne sont-ils finalement que les victimes collatérales des circonstances ? Derrière ce questionnement insolite et dérangeant à la fois, se cachent des interrogations plus universelles que l’auteur nous adresse de manière indirecte tout au long du récit.

 

Pendant une bonne partie de l’ouvrage, on suit Lenz dans son quotidien en Allemagne occupée. Il ne se passe pas grand-chose, il est dans l’attente, la bureaucratie est terrible et ralentit toutes les procédures. Il se balade donc dans des paysages urbains dévastés par la guerre, une vie qui essaie de reprendre ses droits et un passé lourd qui ne passe pas avec ses ex affiliées au IIIème Reich qui déblaient les décombres et enragent. Une ambiance lourde et morne pèse sur ces pages et Lenz marche encore et encore sans savoir vraiment où il va, sans but réel dans une attente pesante. Il s’éloigne de la ville, va le plus loin possible et revient à son point de départ. Il finira par aller dans la fameuse forêt où il finira par croiser les fameux mainates germanophones.

 

Il croise des personnes avec qui le lien est difficile ou alors ténu, des victimes des apparences, d’un contexte lourd et de ce que chacun attend de l’autre sans vraiment de points fixes. On navigue vraiment à vue, les relations entre personnes sont décalées, on ne sait pas sur quel pied danser mais au final, on prend une véritable claque car l’humanité dans toute sa complexité est livrée dans sa vérité nue, parfois peu amène mais réaliste et tragique. On échappe à la caractérisation classique avec une écriture proche du pointillisme où chaque détail compte et prend toute son importance quand on les met en perspective.

 

Pour profiter au maximum de sa lecture, il faut être patient, se résigner à ne pas tout appréhender d’un coup, à construire le récit en même temps qu’il s’écrit. La langue est exigeante et précise, elle convient parfaitement au projet poursuivi par le livre et quand on le referme définitivement, on a conscience d’avoir lu un grand ouvrage qui met en lumière des questionnements essentiels.

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