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Le Capharnaüm Éclairé
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23 février 2026

"Knockemstiff, Ohio" de Donald Ray Pollock

 

L’histoire : Knockemstiff, un hameau aujourd'hui fantôme du Midwest. C'est l'inquiétant décor de ces récits à couper le souffle, peuplés de personnages entre fiction et réalité, qui ont en partage la cruauté, la folie et le désenchantement. Mais qu'ils soient paumés, cinglés, camés, ou simplement brisés par la vie, tous portent en eux une extraordinaire force vitale.

 

La critique de Mr K : Pour ceux qui nous suivent depuis un certain temps, vous connaissez mon goût immodéré en autre pour la littérature made in US et notamment pour la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel. J’en ai lu des volumes et des volumes, et jusqu’à présent Donald Ray Pollock m’avait échappé, évité, voire les deux ! À l’occasion de la réédition de son premier ouvrage, le présent recueil de nouvelles servies bien noires Knockemstiff, Ohio, j’ai pu découvrir l’ampleur de ce que j’avais loupé jusque là. Une voix singulière et détonante, une langue âpre et vive, une plongée sans fard dans une Amérique déviante et malade. Ce fut un livre redoutable à lire mais assez exceptionnel en même temps. Je m’en vais vous en dire plus.

 

L’ensemble des nouvelles du recueil se déroule donc dans la petite ville de Knockemstiff, trou du cul de la terre situé au milieu de l’Ohio, une ville isolée de tout où la seule activité économique visible est une usine à papier dont les relents empestent dans tout le voisinage. Une carte du bourg et de ses alentours plante le décor dès le début avec un espace semi-rural où sont indiqués les bâtiments et axes principaux avec en sus le nom des personnes résidantes à tel ou tel endroit. De manière régulière, au fil des textes qui défilent, le lecteur y retourne pour localiser, faire le lien et entrecroiser les fils narratifs. La démarche est jubilatoire et ajoute une densité à un ensemble déjà fort bien pourvu en la matière.

 

A chaque nouvelle un focus sur un personnage, ses proches et une situation durable ou non. Il faut s’accrocher car Pollock nous invite à une exploration brute de décoffrage du mal-être et des vices que l’on peut croiser dans l’Amérique profonde. Une fois l'ouvrage terminé, je peux vous dire qu’on n’a pas envie de venir faire une visite à Knockemstiff car on est loin d’un guide touristique attrayant !

 

On y croise des individus de tout âge, abîmés par la vie et les choix de l’existence. Sous fond de crise des opioïdes et désertification rurale, la dépendance est partout : aux paradis artificiels qui permettent de s’échapper momentanément de situations inextricables ou d’un fatum inexorable, à l’hérédité et le poids de la famille qui construisent et déconstruisent les individus vouant certains à reproduire des schémas parfois désastreux, à la violence qui souffle intérieurement son vent de chagrin, de regrets et de désespoir à peine larvés, à l’espoir aussi ténu que l’épaisseur d’une feuille à rouler et qui pousse chacun à rechercher ses ressources ultimes dans une énergie vitale vacillante mais toujours présente.

 

Pères violents, fratrie incestueuse, meurtres de sang froid, des amours rêvés qui se heurtent à la réalité (un départ ou le temps qui use tout), les pulsions de désir et les errances dangereuses des mâles en chaleur, les menus larcins et les trafics en tout genre gangrenant les esprits et les relations entre les gens, les clichés en vogue et l’exclusion des êtres sensibles ou différents, le culte du corps et l’appauvrissement des esprits par un quotidien épuisant, la vie dans son âpreté et son injustice… autant de thèmes, de trajectoires jetés à la face du lecteur le laissant bien souvent décontenancé, choqué et remué profondément.

 

Le tout est enveloppé dans une langue brutale, directe, qui derrière une noirceur prononcée, donne à lire et découvrir des personnalités souvent attachantes mais qui n’ont pas ou n’ont plus les codes et le mode d’emploi d’une vie réellement épanouissante. On se berce d’illusions, on se dit que demain sera un autre jour, que ce sera mieux. Mais gare au couperet et en la matière Pollock est sans pitié. Quelle découverte et quel pied !

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Commentaires
A
De l'auteur, j'avais aimé Le diable tout le temps.
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