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Le Capharnaüm Éclairé
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10 janvier 2026

"Rêve d'une pomme acide" de Justine Arnal

 

L’histoire : Une famille, d’Alsace et de Lorraine. Plusieurs générations de larmes et de calculs. Des femmes pleurent et s’en remettent aux médicaments. Des hommes comptent, aimantés par les chiffres.


Depuis longtemps, une enfant se souvient qu’elle a regardé.


"L’enfance sait toujours, et elle ne comprend rien. Il y a toujours quelqu’un pour lui bander les yeux, prétexter un jeu débile, grimer une réponse, et la déboussoler en la faisant tourner sur elle-même jusqu’à ce qu’elle ne se souvienne plus sur quel pied elle dansait. Les adultes passent leur temps à faire oublier à l’enfance ce qu’elle désirait savoir. Ils n’aiment pas les questions qui lui brûlent les lèvres. Pourquoi est-ce que grandir consiste si souvent à apprendre à feindre et ignorer ?"

 

La critique de Mr K : Ce fut une superbe lecture malgré une thématique difficile et éprouvante : la famille et ses dysfonctionnement. On a tous de quoi dire sur le sujet et Justine Arnal en fait la démonstration dans Rêve d’une pomme acide qui s’apparente à une chronique familiale amère où la résignation se conjugue au rythme des habitudes et des non-dits. Bouleversant mais prenant, je vous en dis un peu plus.

 

Nord-est de la France, une famille lambda qui s’inscrit dans une tradition familiale où les fonctionnements sont ancrés depuis des générations. Les hommes comptent, les femmes pleurent et se résignent à leur sort. Le patriarcat est de mise, l’homme ramène l’argent au foyer et le distribue au gré des besoins et de ses envies. Les hommes sont radins, proches de leurs sous et il y a peu de place pour les petits plaisirs de la vie. Les femmes contemplent leur vie gâchée sans pour autant briser le cercle vicieux qui se répète et se répète encore sauf… lorsque la mère de famille décide d’y mettre un terme en se suicidant. D’un coup, l’ordre établi est renversé. Les enfants se retrouvent orphelins et doivent composer avec un père sous le choc, des grands-parents d’une rare insensibilité envers le destin tragique de leur bru. C'est aussi l'occasion de s'interroger sur la vie et le sens qu’on lui donne.

 

Au début de l’ouvrage, tout est bien en ordre, réglé comme du papier à musique mais un malaise couve, on le sent bien. La mère est au bord de la rupture et au gré des scènes qui s’enchaînent, elle montre une face de plus en plus préoccupante. L’être semble brisé, enfermé dans sa propre existence. Avec une économie de mots de tous les instants mais une profondeur bluffante, l’auteure en quelques pages, dresse un portrait bouleversant entre introspection, visions biaisées des autres membres de la famille et une figure paternelle toute puissante qui alterne le chaud et le froid. Ça remue pas mal les tripes et pourtant on avance avec un certain plaisir dans cette lecture.

 

Lorsque le drame finit par survenir, le portrait familial prend encore une plus grande ampleur avec des révélations de choses non dites, sous entendues, de blessures qui ont constituées la situation actuelle et expliquent en partie le geste fatal de la mère (l’usure du temps qui passe, les corps qui ne se rencontrent plus, les maladresses des uns et des autres...). Tout cela est amené avec douceur, une certaine poésie avec cette langue limpide, poétique et accessible à la fois qui explore les affres de la condition humaine avec justesse et retenue. Le regard portée par l’aînée des filles est très intéressant et l’on sent bien qu’on est à la croisée des chemins entre perpétuer des schémas existants ou aller à l’affrontement pour changer les choses. Mais dans quelle mesure peut-on peser sur son destin ?

 

Cette lecture a une saveur douce amère car elle nous propose un véritable voyage dans un quotidien parfois désespérant où l’on s’avilit à ne pas s’écouter, où l’on s’enfonce dans une situation qui semble inextricable. Mais c’est aussi à l’occasion des scènes de liesses ou d’espoir, des souvenirs qu’on égraine et qui nous font du bien ou pas… la vie quoi ! Merveilleusement mis en mot et en forme (certaines pages sont différemment mises en forme à l’occasion), le roman se lit d’une traite avec un sentiment d’urgence et d’addiction qui va grandissant. Certes, ce n’est pas le livre le plus feelgood qu’on puisse lire mais quelle maestria pour développer un sujet si sensible et qui nous concerne tous. Un beau coup de cœur pour ma part.

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