"La Grossesse" de Yôko Ogawa
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L’histoire : Depuis le début de la grossesse de sa sœur, la narratrice consigne dans un journal les moindres transformations physiques de la future mère. Et quand celle-ci, passé la période des nausées, retrouve un appétit vorace, elle s'empresse de lui préparer des marmelades de pamplemousses, dont elle la régale et la gave à plaisir. Peu à peu la peau - peut-être toxique - et la chair des fruits viennent se mêler, dans son esprit, à l'effervescence mystérieuse de la "matière" gestation…
La critique de Mr K : Chronique d’un court roman envoûtant et percutant aujourd’hui avec La Grossesse de Yoko Ogawa, une auteure que j’aime beaucoup et que je n’avais pas pratiqué depuis un petit bout de temps. La narratrice tient un journal consacré à la grossesse de sa sœur et propose une immersion sur le quotidien qu’elle partage avec elle, ses impressions et ses réflexions. Comme toujours avec cet auteur, le réalisme froid laisse dépasser des considérations très intimistes et décalées. Un petit bijou de brièveté et de profondeur.
La narratrice vit donc chez sa sœur et son beau-frère, elle n’a pas vraiment de boulot stable et vivote grâce à des missions d’intérim. Les deux femmes sont très proches même si je dois avouer qu’au départ le futur événement ne semble pas les bouleverser plus que cela. L’enfant à venir n’est pas vraiment évoqué ainsi que tous les changements que cela va impliquer dans la vie de chacun.
Le temps s’écoulant, apparaissent les premiers désagrément et notamment l’épisode des nausées qui prend de grandes proportions pour la sœur. La narratrice se retrouve isolée et doit se préparer à manger à part pour ne pas indisposer la femme enceinte qui commence à sentir le poids de sa condition. C’est aussi les visites chez le thérapeute, la fin des nausées et la phase de boulimie et la prise de poids qui l’accompagne. La narratrice devient adepte de la marmelade de pamplemousse venus tout droits des USA et bourrés d’insecticides et d’engrais. Sa sœur les aiment aussi, elles consomment sans modération sans se préoccuper aucunement de ce qui pourrait arriver au fœtus.
Étrange ambiance vraiment avec ce récit qui décrit avec un réalisme de tous les instants le comportement de la narratrice entre regard acéré et sans pitié, décalage, humour (on n’est pas loin du cynisme souvent) et une absence qui paraît totale d’empathie envers sa sœur et son beau-frère (un prothésiste dentaire mou et affilié à sa moitié). La narratrice est une solitaire, elle n’éprouve aucune joie à devenir la tante d’un futur être qui est indirectement comparé à une sorte de parasite qui bouscule les habitudes. La lire plante vraiment un malaise grandissant mais pour autant ce n’est pas le Diable incarné et la grossesse c’est aussi ça, on est loin de la vision enjolivée et sereine que l’on nous vend trop souvent.
Ogawa offre à nouveau une dissection de l’âme humaine et une vision du monde précise et bluffante. Cette novella enveloppe littéralement le lecteur entre description clinique tout en nuance et sensualité à fleur de mot concernant certaines sensations liées aux cinq sens. Volontiers elliptique, le récit passant d‘une période à une autre en laissant des blancs, le lecteur comble les trous grâce à son imagination et le don d’Ogawa de forcer nos portes de la perception. L’écriture faussement simple est un leurre, l’explicite est immense, changeant voire dérangeant. On ne sait pas forcément sur quel pied danser mais quel pied !
Lecture brève et intense, ce court texte est un petit bijou formel et contextuel. Si vous aimez le Japon, son étrangeté et si un récit avec la grossesse en trame de fond ne vous rebute pas, vous passerez un excellent moment.
Déjà lus et chroniqués de la même auteure au Capharnaüm éclairé:
- La Petite pièce hexagonale
- Les Tendres plaintes
- Hôtel iris