"Hystérie collective" de Lionel Shriver
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L’histoire : Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits :
Stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits :
Les devoirs, les tests, les notes, les examens.
Les entretiens d'embauche.
Les bilans de compétences.
Conséquences :
Enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres.
Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres.
Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...
La critique de Mr K : Attention grosse claque ! L’année littéraire 2026 a commencé fort pour moi avec la lecture d’Hystérie collective de Lionel Shriver, une auteure dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais jamais pratiquée. Faisant écho à l’actualité américaine et notamment les méfaits à répétition de l’Agent Orange et de ses sbires, l’ouvrage nous plonge dans une Amérique dystopique où, au nom de l’égalité des chances, la bêtise est érigée en vertu et l’intelligence brimée, dénoncée, poursuivie. Cela donne une lecture terrifiante et géniale à la fois.
Imaginez une société où l’on a décidé de proscrire toute différence intellectuelle et mentale entre les personnes au nom de la Parité Mentale. Une société où l’on n'est plus noté, classé, où chacun peut faire les études qu’il veut et décrocher le diplôme de ses rêves même si c’est un parfait incapable. Où l’on ne peut plus dire ce que l’on veut, encore moins apostropher quelqu’un sur son incompétence. C’est désormais le cas dans les USA de Pearson, une professeure d’université lambda (elle le dit elle-même) qui n’a pas la langue dans sa poche et abhorre le nouvel ordre en place. Vous imaginez bien que cela va poser problème et qu’elle va mettre en danger l’équilibre de sa vie familiale, de ses relations amicales.
L’auteure tisse de nombreux niveaux de lecture via les différentes relations qu’entretient Pearson. Sa famille tout d’abord, avec ses deux premiers enfants qu’elle a eu seule en faisant appel à un donneur au fort potentiel intellectuel. On suit leur parcours en parallèle, condamnés qu’ils sont par leurs possibilités et relégués au rang de paria. Il y a aussi sa relation maritale avec son élagueur de mari qui ne cherche que la tranquillité et une vie sans histoire que l’activisme de sa femme dérange et bouleverse, et leur fille naturelle qui s’avère limitée et devient un agent infiltré de l’intérieur de la Cause nationale. Les déchirements sont terribles, exposant des êtres fragilisés et sur le fil du rasoir.
Mais il y a surtout la relation amicale qu’elle a depuis son adolescence avec Emory chez qui elle s’est installée à l’époque pour fuir sa famille appartenant aux témoins de Jéhovah. Très proches, ne se cachant rien, discutant des heures durant à bâtons rompus, la Parité Mentale va rabattre les cartes. Les deux femmes vont voir leur relation changer, devenir ambivalente et le déroulé du récit ne va épargner aucune d’elles. Amitié, carriérisme, valeurs, hypocrisie… tout un lot d’éléments s’entrechoquent et donnent à réfléchir sur le sens profond de l’amitié, ce que l'on poursuit quand on noue un rapport si proche avec un individu. Je peux vous dire que comme l’héroïne qui navigue à vue, on est loin des sentiers battus et c’est très rafraîchissant quoique pas très rassurant à certains endroits.
L’univers proposé est glaçant et très bien rendu. On nage en pleine aberration, le concept de départ de la Parité Mentale est ridicule mais ça marche et l’on ne peut que penser à l’Amérique trumpiste et autres forces politiques mondiales amatrices de censure, de mise au ban de la réflexion partisane et de contrôle autoritaire des masses. Cela donne lieu à une plongée ahurissante bien souvent agaçante au possible tant elle s’inscrit dans le prolongement d’idéologies qui montent en flèche dans le monde réel et flattent la masse humaine la plus molle donc la plus représentée. Le moral en prend donc un coup mais la lecture est éclairante notamment sur la mise en place de ce système, ce sur quoi il s’appuie en le mêlant à l’histoire récente du pays et à certaines personnalités (COVID, attentats, Biden, Obama). A signaler une fin maline avec un retournement de situation assez délectable pour l’héroïne.
Au final, ce roman rentre directement dans la catégorie des lectures indispensables, c’est une véritable pépite d’intelligence, d’accessibilité qui donne à réfléchir sur le genre humain et son évolution, notre propension aussi à résister ou à céder selon notre caractère ou nos valeurs. Un must read assurément.