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Le Capharnaüm Éclairé
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17 novembre 2025

"Zone mortuaire" de KELT et Ricardo Montserrat

 

L’histoire : Un vrai roman, "noir" si l'on veut, plus sûrement rouge et gris, couleur de pluie et de larmes, couleur de rouille et de béton, couleur de sang, dont chaque page nous cloue sur place par son intensité, son évidente "vérité"…


Comme un long cri de douleur : une douleur nue, à voix blanche, qui vous serre la gorge...

 

La critique de Mr K : Une lecture noire de chez noire au programme de la chronique du jour avec cet ouvrage dégoté par hasard dans un vide grenier et à la nature même différente de ce que je peux lire d’habitude. Oui il est sorti dans la Série noire de Gallimard, oui il y a un auteur plutôt connu Ricardo Montserrat mais quel est cet acronyme "KELT" accolé à côté ? Il s’agit de l’association KELT [Kompagnie des Écrivains de LorienT], comprenant Fanny Le Carrer, Jeanne Polvorera, Nathalie Garbi, Nathalie Guigen, Régine Molla, Solange Le Prado, Yvelise Séraphin, Christian Pougin, Fabien Thomas, Karim Mokhatari, Gwenaël Amrar, Loïc Tonnerre, Mickaël Renard et Patrick Guillemot. Ce sont des écrivains amateurs réunis autour d’ateliers d’écriture que Ricardo Montserrat a rencontré et entouré pour donner naissance à ce roman effroyable dans son genre, une chronique sociale d’un quartier déshérité et une vision bluffante d’une réalité morne et grise. C’est brillamment mis en mot, particulièrement retors dans sa construction et l’ouvrage, quand on le referme, cueille son lecteur définitivement.
 

Kervenanec et ses tours, Kervé pour ses habitants, un quartier populaire de Lorient où la misère s’entasse, où l’on médit beaucoup et où l’espoir semble avoir quitté les lieux depuis longtemps. Y a t’il déjà mis les pieds d’ailleurs ? Kervé la populaire, Kervé la dégradée, Kervé la mélancolique. C’est là que vit Clémence, une quarantenaire adepte plus que de raison de la dive bouteille. Elle est notre point d’ancrage et sa vie très vite nous éclabousse le visage et nous laisse interdit.

 

Maman de deux enfants, son mari l’a quittée pour sa maîtresse : la mer. Deux enfants, l’alcool comme unique compagne, Clémence fait n’importe quoi. Il n’y a pas de mauvaises herbes mais que de mauvais jardiniers disait Hugo, ses enfants poussent comme ils peuvent. Patricia l’aînée s’enferme dans sa chambre et s‘isole dans sa musique. Patrick, le plus jeune, le mutin, fait n’importe quoi, parle mal, se drogue… Tout part en carabistouille et un soir de déchéance totale, on le retrouve mort dans la salle de bain, sa mère un couteau ensanglanté dans les mains est complètement pleine ! 5 ans ferme et une image brisée.

 

Elle revient ensuite à Kervé et vit comme elle peut, éternelle célibataire, jugée par des voisines d’une médisance crasse (La Troadec, on a bien envie de lui faire sauter le caisson à de nombreuses reprise !), sa fille a mis les voiles depuis longtemps et la grand-mère vit dans le passé qu’elle s’est construit tout en critiquant continuellement sa fille toujours aussi larguée qui noie son chagrin dans la bouteille et s’abrutit quotidiennement dans son travail à la criée dans la découpe de poisson. Visqueux, tel est le climax instauré durant toutes ses pages qui pourtant se tournent toute seule.

 

Car quelqu’un semble s’acharner sur Clémence ! Comme si le sort n’était pas suffisant, la voila qu’elle revoit son fils disparu (hallucination ? manipulation ?), qu’on l’agresse en pleine rue la laissant pour morte. Il va falloir tout le talent et l’affection de son ami îlotier Théo pour démêler tout ça entre fausses pistes, allégations mensongères et les rumeurs aussi viles que persistantes. On est littéralement emporté du début à la fin, les auteurs ont soigné leur suspens, multiplié les flash-back et flash-forward en les mixant comme il faut. Bien malin celui ou celle qui découvrira le fin mot de l’histoire avant l’ultime chapitre.

 

Les personnages sont remarquablement construits et caractérisés, on est dans le réalisme le plus pur et le plus dur. Cet ouvrage donne vraiment à voir la misère comme rarement on sait la saisir dans son ambivalence, sa complexité. Des gens simples que la vie n’épargne pas, des politiques publiques déplorables qui sapent les fondations du Contrat Social et du vivre ensemble et bien sûr la cruauté des gens les uns envers les autres, qui semblent parfois se nourrir du malheur des autres, de s’en repaître littéralement. Cela donne des propos thrash, sans détour et qui vrillent l’estomac. Et pourtant, on continue d’arpenter les rues de Kervé, d’assister aux discussions de salons et à suivre Théo dans sa quête de vérité tout en assistant affolé à la longue redescente en enfer de Clémence, victime expiatoire de la folie ambiante.

 

On ne sent pas la différence entre les différentes plumes qui ont participé à l’élaboration du livre, c’est très cohérent, structuré de manière fine et l’ensemble dégage une force terrible. C’est rugueux, d’une noirceur profonde mais aussi d’une poésie littéraire de tous les instants. Un grand et beau titre de cette série noire décidément très très recommandable.

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