"Silence" de Didier Comès
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L’histoire : Silence est "l’idiot du village" des habitants de Beausonge, petit bled perdu des Ardennes. Silence est muet.
A la solde d’Abel Mauvy, un exploitant agricole aussi méchant qu’avare, Silence est affecté à tous les menus travaux de la ferme de son "maître". Ce dernier n’hésite pas non plus à proposer les services de Silence aux fermiers de Beausonge, accentuant ainsi la dette des autres à son égard.
Une ambiance malsaine règne sur ce bourg dont on sent que ses habitants cachent un terrible secret…
La critique de Mr K : Chronique tardive d’une lecture faite en juillet et qui m’avait pourtant enthousiasmé. Parfois le temps passe sans qu’on ne s’en rende compte...
Silence de Didier Comès a été édité chez Casterman après un passage par la revue À suivre, publication que je feuilletais plus que régulièrement dans les CDI de mes établissements du secondaire. Le principe était simple : chaque mois, plusieurs auteurs proposaient quelques planches de leur BD à venir et il fallait donc attendre un peu avant de pouvoir lire la suite. Silence vient de ce processus et son caractère roman graphique se prêtait parfaitement à l’exercice. Ici, je l’ai lu d’une traite et le plaisir de lire a été optimum.
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Nord-Est de la France, un trou paumé peuplé de gens du cru, pour ne pas dire arriérés. Là-bas, on n’aime pas trop la nouveauté et ce qui sort de l’ordinaire. On vit au rythme des saisons et notamment des travaux de la terre. Silence y vit. C’est un être à part, d’une beauté angélique mais à l’intelligence limitée. De surcroît, il est muet. Manipulé et exploité par un agriculteur aux dents longues et à la morale inexistante, il ne comprend pas pour autant cet état de fait. Véritable Candide, tout glisse sur lui et il vit dans un monde merveilleux où tout le monde se veut du bien.
Le lecteur sent bien le malaise qui se met en place ; la méchanceté, l’incurie du genre humain bien sûr mais aussi un mystère. Un brouillard qui englobe la naissance de Silence, une histoire qui hante l’esprit de tous et dont il n’a pas conscience. Au gré de ses rencontres avec une étrange aveugle vivant recluse dans la forêt, on en apprend plus et l’on se rend compte que le village cache une vérité terrible qui remonte à la guerre. Au fil du déroulé, Silence peu à peu lève les voiles de son esprit sans se départir de sa naturelle bonté. La fin vient nous cueillir et nous laisse en miettes.
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On est clairement dans une variation autour de Candide. Silence par sa pseudo déficience, ses réactions d’enfant révèle nos vices et turpitudes. C’est très finement amené, sans exagération. N’ayant jamais perdu son innocence, entretenu dans celle-ci et son ignorance des codes humains, Silence apparaît comme un être éthéré, magique même alors qu’il est martyrisé. On n’est pas loin de la figure christique, il aime ses bourreaux et se révèle incapable de faire le mal. Les épreuves s’accumulant, une idée va germer en lui, s’épanouir et le libérer à sa manière.
Le background est très bien géré lui aussi, c’est d’ailleurs essentiel pour pouvoir faire ressortir la figure tragique de Silence. Le milieu campagnard décrit est d’une rare avarice, un sou est un sou, et si l’on peut s’engraisser sur le dos des autres, on ne se prive pas. Il y a évidemment Abel Mauvy à qui "appartient" Silence, qui concentre en lui tous les défauts de l’humanité ou presque (et encore, des aspects plus nuancés de sa personnalité m’ont touché) mais aussi les gens qui détournent la tête de ce qu’il peuvent voir ou entendre. C’est le règne de la lâcheté et de l’indifférence. Je peux vous dire que ça retourne l’estomac.
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On alterne récit classique donc avec un certain nombre de rencontres et d’épreuves mais aussi passages quasi psychédéliques lors des échanges entre la "sorcière" et Silence, suivi de monologues pour l’une et pensées intérieure simples mais profondes pour l’autre. On se laisse guider sans souci, l’histoire étant magnifiée par des dessins en noir et blanc qui transcendent le sujet, lui rajoutent une dimension poétique certaine et l’enveloppe dans une douceur étonnante vu la dureté des propos et situations.
On finit cette lecture sur les genoux, en pleurs et totalement subjugué par sa portée. Une pure pépite à découvrir absolument !