"Les Étoiles errantes" de Tommy Orange
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L’histoire : Colorado, 1864. Bird, survivant du massacre de Sand Creek, est envoyé à la prison de Fort Marion en Floride. Soumis à une impitoyable discipline, le jeune Cheyenne est forcé d’apprendre l’anglais, de se convertir au christianisme et de se choisir un nouveau nom – Star. L’idéologue de ce "processus de civilisation" se nomme Richard H. Pratt, un ancien soldat qui a fondé la tristement célèbre Carlisle Indian School, une institution vouée à l’éradication de la culture et de l’identité autochtones. "Tuez l’Indien, sauvez l’homme" : telle est sa devise.
Des années plus tard, Charles, le fils de Star, rejoint cet établissement, où il est à son tour brutalisé par le geôlier de son père. Son unique consolation, ce sont les moments passés en compagnie d’une jeune camarade de classe, Opal Viola, avec qui il rêve d’un avenir commun, pour eux et les générations futures, loin de la violence qui les poursuit.
Mais l’espoir leur est-il seulement permis ?
La critique de Mr K : En 2019, j’avais pris une sacrée claque avec le premier livre de Tommy Orange traduit en français, un recueil de nouvelles époustouflant : Ici n’est pas ici. Les Étoiles errantes qui sort à l’occasion de cette rentrée littéraire 2025 est un roman ou plutôt une saga familiale amérindienne s’étendant sur six générations depuis 1864 et le tristement célèbre massacre de Sand Creek à nos jours. Lecture essentielle et addictive entre toutes, ce fut un bonheur de tous les instants (parfois éprouvant) que de suivre les traces de cette famille entre hérédité, devoir de mémoire et focus sur l’identité amérindienne.
Tout débute donc au XIXème siècle lorsque Bird échappe au massacre de Sand Creek alors que tous les siens périssent. Incarcéré, soumis à des règles très strictes, il est "rééduqué" par les colons Blancs : il doit changer de nom, abandonner ses coutumes et religions ancestrales, parler uniquement anglais et se convertir au christianisme. Son fils devra suivre ses mêmes pas et les générations suivantes garderont un lien ténu avec leurs origines. Au fil des chapitres, on passe donc d’une génération à une autre, et l’on voit se mettre en place ce processus d’acculturation.
L’outil répressif est effroyable et malheureusement commun : séparation des fratries, violence verbale et physique, châtiments iniques, vexation et avilissement pour des peuplades considérées comme sauvages, inférieures. Pour autant, on ne peut tuer entièrement la mémoire d’un peuple et perdurent d’une génération à une autre des traditions, des transmissions de savoirs pour toujours se rappeler d’où ils viennent. Les croyances anciennes sont toujours évoquées en veillées, les aïeuls vivent toujours dans les esprits et l’on se raccroche à cette identité tout en devant s’adapter au monde et ses changements.
Cet ouvrage, au-delà de son aspect sociologique et mémoriel, est aussi et avant tout l’histoire d’une famille avec les questions d’hérédité qui vont forcément avec. Les noms se transmettent, les caractères et parfois aussi les déviances et addictions. Tommy Orange aborde nombre de thématiques qui se complètent et s’entrechoquent selon les moments : la filiation, le sens de la famille, la parentalité, l’intégration dans une Amérique peu inclusive pour ses minorités, l’amour, le deuil mais aussi la souffrance et l’addiction. On passe par tous les états lors de cette lecture, les personnages évoqués sont très crédibles, finement traités et l’empathie fonctionne à plein régime.
Je ne parlerai par forcément d’une figure en particulier car ce roman est un tout qui se digère en intégralité pour en ressentir l’essence profonde. On ne tombe jamais dans la caricature ou la facilité, on rentre dans l’humain dans sa complexité, ses contradictions mais aussi ce qu’il peut faire de plus beau. Rien ne nous échappe de leurs affres entre aspirations, craintes et parfois terribles désillusions. C’est franc, direct et toujours soucieux d’explorer de manière exhaustive les âmes qui nous sont donnés à suivre. Il faut s’accrocher car certains passages sont vraiment rudes. J’ai adoré ceux sur l’addiction aux drogues dures de notre époque, c’est terrifiant et totalement en adéquation avec ce que la crise des opioïdes révèle sur les USA de Trump.
C’est évidemment magnifiquement écrit, Tommy Orange est un conteur né, doublé d’un écrivain engagé sans pour autant en faire trop. Le propos est juste, mesuré et la beauté nous donne RDV à chaque page. Se lisant avec une facilité déconcertante, un plaisir énorme, ce titre a tout d’un classique et d’un must read. À découvrir absolument !