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Le Capharnaüm Éclairé
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21 août 2025

"Carthage" d'Irene Vallejo

 

L’histoire : Après avoir fui le pillage de Troie avec son fils et ses hommes, Énée fait naufrage sur les rivages de Carthage. Son destin est entre les mains de la reine Elissa, également connue sous le nom de Didon, et de l'espiègle dieu Éros, déterminé à tirer ses plus belles flèches pour faire naître l'amour entre les deux héros.

Des siècles plus tard, Auguste demande au poète Virgile d'écrire le récit des épreuves d'Énée, à l'origine du mythe fondateur de la civilisation romaine. Mais Virgile ne parvient pas à répondre au désir de l'empereur. Ce qu'il veut raconter, ce n'est pas le courage des hommes et le destin épique de Rome, mais la souffrance, l'incertitude et la peur des naufragés. Parce qu'il sait que "la défaite est toujours le point de départ d'une grande histoire".

 

La critique de Mr K : La rentrée littéraire de septembre 2025 ne pouvait pas mieux commencer pour moi avec cette variation d’une légende mythologique bien connue de tous : le destin d’Enée après sa fuite de Troie. Dans Carthage, Irene Vallejo, auteure que je découvrais pour l’occasion, s’attarde sur le passage d’Enée à Carthage, ville nouvelle en proie à des menaces diverses. Aventures, guerre, exil et amour sont au programme de cet ouvrage qui se lit d’une traite avec un plaisir qui ne se dément jamais.

 

Dans son périple pour réaliser la prophétie qui lui annonce qu'il va créer une nouvelle Troie et un empire puissant, Enée, après un essai infructueux à Malte, se retrouve pris dans une terrible tempête qui le fait s’échouer, lui, son fils et ses hommes sur les côtes nord africaines. Ils vont très vite découvrir qu’ils se trouvent dans les parages de Carthage, ville fortifiée en plein développement sur laquelle règne Elissa, elle aussi une exilée loin de sa patrie, la fameuse ville de Tyr où sa vie était menacée.

 

Pour Énée et ses troyens, il faut réparer au plus vite les navires pour repartir. Capturés par les carthaginois qui voient en eux une menace, la situation semble bien mal engagée. C’est sans compter Eros qui suscite l’amour et le désir entre les deux souverains, Elissa et Énée. Ce dernier n’aspirant qu’à la paix après le traumatisme de la perte de sa patrie d’origine se laisse tenter, son fils Iule se lit d’une amitié forte avec Ana la fille d’Elissa et cette dernière voit son ciel s’éclaircir. En effet, sa cité est menacée par des hordes nomades dont le roi souhaite l’épouser et en parallèle récupérer Carthage. Reste à vaincre les réticences du peuple et de ses principaux conseillers qui ne voient en Énée qu'un étranger vénal et intéressé.

 

Roman polyphonique, on suit son déroulé et même au-delà via de multiples points de vue qui s’entrecroisent et donnent à l’ensemble une densité incroyable. Il y a bien évidemment Énée, prince déchue au destin tragique, qui ne souhaite que la paix et que la guerre a dégoûté. Il aime plus que tout son jeune fils d’une dizaine d’années qui a vu des choses terribles lors de la chute de Troie. Énée est un homme partagé, déchiré même entre un destin qui le dépasse (en même temps, c’est un demi-Dieu fils d’une déesse, on ne peut pas tout avoir) et la volonté d’apaiser son âme. Sa relation avec Elissa va ébranler ses certitudes et laisser paraître des "hésitations" que je ne soupçonnais pas dans mes lectures classiques du mythe. La reine de Carthage est elle aussi un être esseulé et en souffrance. Elle voit en Énée son avenir et celui de la cité, femme amoureuse mais aussi femme de pouvoir, elle a fort affaire avec ses tourments intérieurs et les luttes d’influences dans son palais. Iule et Ana subissent quant à eux les prises de décision et les aléas de la politique mais leur regard est acéré sur la situation et on a une grand empathie à leur égard.

 

S’intercalent entre ces regards croisés ceux d’Eros lui-même, un acteur crucial des événements contés qui nous livre son regard d’immortel sur les éphémères comme il nous appelle, un regard décalé et emprunt de curiosité tant notre nature le désarçonne et réussit à le tromper. Susciter l’amour n’apporte pas forcément que de bonnes choses et il va se retrouver débordé par les événements. Enfin, l’auteure convoque Virgile lui-même lorsqu’il se rend compte qu’Auguste veut le réduire à l’état de propagandiste de l’empire alors que lui, le grand poète, souhaite écrire sur les affres du doute et de la souffrance d’Enée. On élève le niveau clairement ici et la mise en abyme est savoureuse.

 

Quelle maîtrise par l’auteure de ce récit ! Il y a évidemment la dimension épique qui m’a tellement séduit lors de mes premières années de lecteur et ma découverte des mythes fondateurs. Les Hommes, les Dieux, le fatum implacable, l’aspect tragique prennent au cœur et au corps, le tout mêlé à un aspect psychologique très poussé. Les personnages ne sont pas simplement des figures anciennes, elles nous parlent, vivent des émotions fortes voire transcendantales. On est littéralement transporté dans cette Carthage antique qui est au bord du gouffre, où l’on se débat avec ses conditions et où l’on doit faire des choix qui marqueront à jamais des existences entières. C’est profond, ça suscite la réflexion et surtout ça accroche définitivement le lecteur.

 

Et quelle merveille que la langue d’Irene Vallejo ! C’est une poésie, une puissance évocatrice incroyable, un souffle doux et puissant à la fois. Elle nous embarque immédiatement sans nous laisser la moindre chance de nous échapper et au final, cette lecture est absolument fabuleuse. Un roman clef à mes yeux que j’invite chacun d’entre vous à découvrir au plus vite.

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