Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le Capharnaüm Éclairé
Publicité
23 juin 2025

"Un métier dangereux" de Jane Smiley

 

L’histoire : 1851, Monterey, Californie. L'Ouest, le vrai. Prématurément veuve - délivrée d'un mari qu'elle a suivi sans passion depuis son Michigan natal -, la jeune Eliza devient prostituée dans une maison bien tenue, sous l'égide d'une patronne soucieuse du bien-être de ses "filles", la très sage Mrs Parks. C'est le temps de l'indépendance, des amitiés confraternelles, de la découverte de soi et de la littérature. Mais voilà qu'une série de meurtres viennent faucher de jeunes consœurs. Face à l'indifférence des autorités, et inspirée par les aventures du détective Dupin, d'Edgar Allan Poe, Eliza décide de mener l'enquête.

 

La critique de Mr K : Très belle découverte que cet ouvrage dégoté dans la librairie indépendante La Dame Blanche à Port-Louis où j’ai mes habitudes. Mis en avant sur les rayonnages par la libraire aux goûts sûrs, Un métier dangereux de Jane Smiley s’est avéré être une très bonne lecture entre féminisme, enquête policière et miroir historique sur l’ouest lointain américain au XIXème siècle. Vif, dense et accessible, voila un ouvrage dont je n’ai fait qu’une bouchée !

 

Eliza est veuve, mariée à 18 ans à un homme possessif et violent, quand celui-ci meurt lors d’un règlement de compte au saloon, elle se sent enfin libre et décide de vivre sa vie comme elle l’entend. Elle devient péripatéticienne dans une maison close tenue par Mrs Parks, une tenancière soucieuse du bien être de ses filles et qui veille à leur sécurité. Cette existence pour le moins particulière convient à Eliza qui se découvre une belle amitié avec Jane, une collègue spécialisée dans les femmes. C’est le temps des balades, des découvertes littéraires (notamment Edgar Alan Poe leur contemporain) et des discussions à bâton rompu. Si ce n’est pas le bonheur ça en a le goût…

 

Et puis une, puis deux, puis trois filles de joie disparaissent sans que cela ne semble inquiéter les autorités. Elles sont sans doute parties faire leur vie ailleurs leur répond-on… Quand un cadavre puis deux refont surface, Eliza et Jane ne peuvent nier l’évidence, un meurtrier en série de femmes sévit dans les environs. Elles décident de mener l’enquête avec les moyens du bord : l’observation, la déduction et leurs connaissances des êtres humains.

 

L’enquête en elle-même n’est pas des plus trépidantes, l’époque s’y prête peu. Pas de technologie, une science de l’investigation qui n’en est qu’à ses balbutiements et une bourgade tranquille, lieu de passage de voyageurs divers et d’équipages maritimes. Eliza, tout en continuant à exercer son métier, part un peu hasard, se fie à ses intuitions, se trompe souvent et avec elle le lecteur. On croise nombre de personnages interlopes ou sensibles, les clients se bousculent au portillon et chacun peut dans l’absolu être l’assassin qu’elle recherche. Peu à peu la lumière se fait et la fin vient nous cueillir parfaitement au détour d’une scène de révélation bien menée, surprenante et terrifiante à sa manière. L’aspect policier est donc bien réussi.

 

Mais ce que j’ai préféré, c’est l’aspect féministe de cet ouvrage. L’époque est plus patriarcale encore qu'aujourd’hui mais les femmes pour autant existent, gèrent leur quotidien et nous les suivons de près. Notamment la vie dans une maison close avec ses rituels de chairs, ses rencontres. Les passes sont décrites avec réalisme et élégance ce qui en la matière n’était pas gagné au départ. Il est question de solitude, de frustration, de délires aussi et Eliza contrôle, s’adapte. Qu'elle est solide ! Qu'elle est forte ! L'existence ne l’a pas vraiment gâtée jusque là mais cette vie qu’elle s’est choisie semble lui convenir et lui offre une indépendance qu’elle a longtemps appelé de ses vœux. Et puis, il y a Jane, sa liberté, son extravagance et son indéfectible amitié qui émane d’elle et porte les deux héroïnes. Les deux personnages fonctionnent bien et on les suit avec plaisir.

 

L’époque est remarquablement reconstituée. Ce n’est pas celle que je préfère, j’ai du mal avec le western, mais ici c’est un beau panorama du rêve américain à l’ancienne, de la construction d’une nation et des erreurs qu’elle peut connaître. On n'évoque que peu le sort des amérindiens mais on croise nombre de déçus et d’aspirants au bonheur dans une époque rude et porteuse d’espoir à la fois. L’immersion est totale mais sans en faire trop, l’auteure ne sacrifiant jamais le rythme et la profondeur de l’histoire dans des descriptions alambiquées ou trop fournies. Le mix récit / caractérisation est dosé à la perfection et contribue grandement au plaisir de lire.

 

L’ouvrage se lit donc très vite, proposant une multitude de sentiments contradictoires, efface parfois les lignes séparant le Bien du Mal et livre au final un tableau subtile et détonant. Une expérience jubilatoire que je vous invite à tenter à votre tour.

Publicité
Commentaires
E
Ce roman me fait penser dans un sens à L'affranchie de Claudia Cravens, mais je pense que ce côté enquête est un plus. J4ai très envie de cette période et far West en ce moment, alors je le note. Merci pour cette découverte.
Répondre
M
De rien, une très bonne lecture. N'hésite pas à repasser par ici lorsque tu l'auras lu pour me dire ce que tu en as pensé. ;)
Publicité
Suivez-moi
Publicité
Archives
Publicité
Publicité