"Préférer l'hiver" d'Aurélie Jeannin
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L'histoire : "Maman et moi vivions ici depuis un peu plus de trois ans quand nous avons reçu le coup de fil. Au milieu des pins, des chênes et des bouleaux, au bout de ce chemin sans issue que deux autres propriétés jalonnent. C’est elle qui m’avait proposé de nous installer ici. Et je n’étais pas contre. J’avais grandi dans cette forêt. Le lieu m’était familier, et je savais que nous nous y sentirions en sécurité. Qu’il serait le bon endroit pour vivre à notre mesure."
À distance du monde, une fille et sa mère, recluses dans une cabane en forêt, tentent de se relever des drames qui les ont frappées. Aux yeux de ceux qui peuplent la ville voisine, elles sont les perdues du coin. Pourtant, ces deux silencieuses se tiennent debout, explorent leur douleur et luttent, au cœur d’une Nature à la fois nourricière et cruelle et d’un hiver qui est bien plus qu’une saison : un écrin rugueux où vivre reste, au mépris du superflu, la seule chose qui compte.
La critique de Mr K : Chronique d’un cadeau d’anniversaire avec cet excellent ouvrage offert par ma douce Nelfe en décembre dernier et qui s’était laissé oublier dans ma PAL. Préférer l’hiver d’Aurélie Jeannin est un premier roman… Et quel premier roman ! Immersif, profond, poétique et universel dans son propos, on prend claque sur claque au fil du déroulé et des différents courts chapitres qui se succèdent et nous captent irrémédiablement. Un petit bijou de lecture.
La mauvaise saison est de retour, c’est l’hiver et la narratrice prend la parole pour nous raconter son quotidien et celui de sa mère. Pour de nébuleuses raisons, elle et sa génitrice vivent isolées de tous dans une cabane au fond des bois. Si elles en sont venues à cette extrémité c’est qu’il y a des raisons, des failles et des souffrances incommensurables qu’elles doivent dépasser. Les deux ont perdu un enfant, une en plus un frère. Le deuil semble impossible à surmonter dans un monde devenu incertain où la menace vient de partout et où la ville représente tout ce que l’humain peut produire de déviant et de malsain.
Chaque chapitre est un prétexte pour explorer la relation mère-fille avec des rapports changeants et une foule de questions qui se posent au fil de la lecture. L’ouvrage fonctionne un peu comme un tableau impressionniste. On ressent bien des sensations et ce sera à nous de les mettre dans l’ordre et d’en tirer des conclusions. L’ouvrage ne raconte pas vraiment une histoire mais fait le focus sur une histoire familiale difficile et une vie au plus proche de la nature en réaction avec un passé douloureux.
On est donc dans le contemplatif, l’observation d’un quotidien rythmé par les habitudes et un fonctionnement bien huilé pour survivre. Recettes de cuisine, bricolages divers, expéditions en ville pour le ravitaillement, exploration et écoute de la nature, le rythme du temps ralenti par l’isolement et la promiscuité des deux femmes, propos et échanges tenus, réflexions sur le sens de la vie, les valeurs qui comptent, le temps qui passe et la souffrance que l’on doit accepter, accueillir et domestiquer pour continuer à vivre malgré tout.
Ce roman s’apparente à une subtile métaphore filée, il faut aimer l’hiver pour ce qu’il est, une saison au ralenti où tout s’endort pour mieux se révéler. Dans sa rigueur, dans son côté parfois désespérant, la narratrice essaie de retrouver sa force perdue et par ses multiples observations, détails de tous les jours, elle nous offre le portrait réaliste et plein de poésie d’une existence humaine avec ses aléas parfois dramatiques. Le cocon qu’elle forme avec sa mère malgré des différences, des pathologies aussi évoquées en arrière plan, rayonne et donne à voir une forme d’harmonie, de lâcher-prise aussi.
Peu importe les épreuves donc, ce huis clos sombre mène vers la lumière, la compréhension et le dépassement de soi. L’écriture est d’une beauté stupéfiante, viscérale souvent, poétique toujours, avec une mise en mots qui enveloppe et développe son sujet, le magnifie malgré une rudesse des thématiques abordées. J’ai pensé à de nombreux moments au superbe Dans la forêt de Jean Hegland. Ici l’écriture est très incarnée, physique même, elle frappe, hurle, apaise aussi. Langue renouvelée, figures novatrices et émotions à fleur de mots se donnent rendez-vous et régale lecteur.
Vous l’avez compris, on a affaire ici à un grand livre et Aurélie Jeannin frappe très fort avec ce premier roman qui restera dans les annales. À lire absolument.