"Capital rose" de Tom Connan
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L’histoire : "Il n'y a aucune barrière entre mon corps et l'argent que je tire de son exploitation. On rémunère mon inutilité, n'est-ce pas le meilleur pied de nez que l'on puisse faire à ce système dégénéré ?"
Paul, vingt-quatre ans, est un garçon aux aspirations raisonnables : s'acheter un appartement et mener une vie paisible. Injustement licencié, il se retrouve sans ressources, contraint de devenir travailleur du sexe sur les conseils d'un ami.
C'est timidement d'abord qu'il entreprend cette nouvelle carrière, avant de se prendre au jeu. Il voit alors ses revenus augmenter de manière exponentielle.
À faire ainsi fructifier son "capital rose", Paul satisfera-t-il ses ambitions ? À moins que libéralisme sexuel et voracité capitaliste n'engendrent un monstre...
La critique de Mr K : C'est dans le cadre de la rentrée littéraire 2024 que Tom Connan sort son nouvel ouvrage. Je l’ai découvert avec son précédent roman, Pollution, que j’avais vraiment apprécié, aimant particulièrement sa vision désenchantée de notre monde et sa plume aussi acérée qu’efficace. On change d’univers avec Capital rose qui nous engage dans le milieu malaisant des travailleurs du sexe en nous proposant de suivre le parcours de Paul. La lecture fut addictive, brute de décoffrage et profondément dérangeante. Dans le genre, c’est très réussi.
Paul est une jeune homme qui bosse dans un Franprix de Paris et vivote dans son petit appartement de location. Tout bascule lorsqu'il se fait licencier pour faute grave alors qu’il n’a rien fait. Le voila plongé dans une extrême précarité et il lui devient impossible de joindre les deux bouts. Il mange moins, rogne sur tous les aspects de son budget, commence à perdre du poids. Il n’arrive plus à émerger. Lors d’une soirée, un ami lui parle de ses activités d’escort qui lui permettent de financer ses études de droit.
Paul réfléchit et décide de franchir le Rubicon. Étant de nature raisonnable, il se prépare un plan de carrière, se fixe des limites et a pour objectif premier de s’acheter un appartement. Il commence doucement, enchaîne les passes avec des hommes de tout âge et toute condition. Il ravale sa fierté, fait des compromis et ça fonctionne. Les rentrées d’argent augmentent très vite, il diversifie alors ses activités en vendant des images et vidéos grâce aux réseaux et au paiement d’abonnements pour les amateurs. Mais voila, à force de réussite, l’hybris pointe le bout de son nez, Paul va s’égarer et aller très très loin dans la déchéance.
Je peux vous dire qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour plonger dans l’univers interlope qui nous est proposé. À travers Paul, c’est tout un monde qui s’ouvrait à moi et je dois avouer que j’ai été constamment sur la corde raide avec cette lecture. Tout le talent de Tom Connan réside dans le fait de parler de choses repoussoirs avec une langue qui fait mouche. Des premiers pas d’un jeune prostitué pas sûr de lui avec les humiliations qui vont avec, au businessman sans scrupules qui base tout sur le fric, rien ne nous est épargné dans ces chapitres courts et incisifs comme autant de traits que l’on prend en plein cœur.
C’est crû et violent, profondément humain dans ce qu’il décrit. Il est question d’exploitation de son corps, le fameux capital rose qui donne son titre à l’ouvrage, de connaître ses limites, d’amitié aussi avec Clément, l’ami qui deviendra amant. C’est aussi une histoire moderne, post COVID, avec ces êtres esseulés qui vivent sur les réseaux, réseaux de mise en connexion mais aussi parfois de mise au ban avec son lot de cruauté en ligne, de harcèlement et de destruction. Le fric, la réussite, la jalousie, les pulsions d’amour et de mort, tout se mêle dans une sarabande mortifère où le héros perd pied et un peu de son âme. Paul devient un être hybride, un personnage auquel on ne s’attache pas forcément mais qui fascine et finit par dérailler totalement. Le dernier acte du roman est une vraie folie, dommage d’ailleurs que la fin soit si abrupte. Mon côté maso aurait bien voulu le suivre encore un peu plus mais bon, on s’imagine très bien la suite.
La langue est toujours belle, verte, virevoltante, thrash et poétique à la fois. L’histoire est comme toujours avec cet auteur l’occasion d’une critique sans fard de notre société, de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la logique individualiste au mépris du collectif. C’est encore plus fin que dans l’ouvrage précédent et le propos se mêle parfaitement au parcours de Paul. C’est sombre et réaliste à la fois, ça ne respire pas la joie de vivre mais le combat est terrible et le constat tout autant. Un ouvrage à lire si vous vous laissez tenter et si vous aimez être secoués. Dans le genre, on fait difficilement mieux.