"Junk" de Melvin Burgess
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L’histoire : Entre un père violent et une mère alcoolique, la vie de Nico est intolérable.
Une seule issue : fuir. Fuir avec Gemma, son amie, qui le suit comme par défi. Mais que faire, à quatorze ans, sans ressources, dans les rues d'une grande ville ? Les deux adolescents rejoignent un squat et, très vite, sont pris dans l'engrenage de la drogue...
Le jour où ils acceptent de l'héroïne, ils deviennent, sans en être encore conscients, des junkies.
La critique de Mr K : Lecture choc avec la chronique du jour d’un livre qui a défrayé la chronique en Angleterre lors de sa sortie divisant profondément l’opinion et les critiques. Junk de Melvin Burgess nous emporte dans la descente aux enfers de deux ados fugueurs qui vont devenir junky sans vraiment s’en rendre compte et briser leur existence. Même si la fin laisse un petit espoir, je peux vous dire que l’expérience de lecture est éprouvante et addictive à souhait, en totale adéquation donc avec le sujet que l’ouvrage aborde.
Nico est parti de chez lui, son foyer est devenu un enfer avec deux parents alcooliques dont un père à la main leste qui le roue régulièrement de coups. Artiste dans l’âme, timide et réservé, Nico prend cette décision radicale et part s’installer dans un squat. Très proche de Gemma, ces deux là s’entendent à merveille, se croient amoureux, la jeune-fille va le suivre dans sa folle équipée car elle aussi étouffe chez elle, se sent incomprise et veut conquérir sa liberté. Très vite, ils trouvent leur place dans une communauté de squatteurs où la vie est une fête de tous les jours entre larcins, débauche d’alcool et de shit. Ils changent de logis à l’occasion et finissent par atterrir dans un nouveau squat où l’héroïne est au cœur de l’existence de chacun. Ils vont plonger à cœur perdu dedans, croyant toucher au Paradis. Peu à peu, l’addiction s’installant, ils ne maîtrisent plus rien et c’est l'Enfer qui leur tend ses bras.
Ce roman est un modèle du genre pour décrire l’engrenage mortifère de la consommation de stupéfiants dits "durs". Construit à la manière de Requiem for a dream, le génial film de Darren Aronofsky sur le sujet, Junk débute dans la joie et l’allégresse. Plus de parents, plus de contraintes, Nico et Gemma font de belles rencontres. Ils sont encore jeunes (14 et 16 ans !), les squatteurs les prennent sous leurs ailes. Durant 100 pages, ils n’est pas question d’addiction, on creuse la relation entre les deux personnages entre amitié forte, attentes et caractères différents. On est dans l’échappée belle, l’apprentissage de la liberté puis bientôt des choix parfois déchirants. Nico aime Gemma profondément mais celle-ci semble vouloir passer à autre chose. Lui est sincère, effacé, aidant. Elle est un oiseau batifolant dans le ciel, pensant pouvoir voler et faire ce qui lui chante.
Puis c’est l’héroïne et très rapidement tout change. Les personnages s’enfoncent dans un bonheur factice. On plane, on efface le gris, tout semble rose et facile. Mais la réalité c’est que le produit, la molécule, a capté leur cerveau, les pousse à consommer, les enfermant dans une prison mentale et leur faisant perdre le sens des réalités. L’agneau peut devenir loup et l’innocence s’avilit dans la prostitution pour gagner de quoi se payer les doses nécessaires au bien être chimique car sinon, c’est la descente, la crise dépressive, la rupture avec ce bonheur que l’on poursuit toujours malgré la conscience que l’on a qu'il n’est qu’un mirage.
On ne tombe jamais dans la simplicité avec Burgess, chaque personnage possède sa part de lumière et d’ombre. C’est d’ailleurs ce qui a sans doute dérangé un certains nombre de lecteurs et critiques, pas de fioritures ici et des vérités brutes qui font mal. Il n’y aurait ainsi pas de junky si au départ la drogue ne proposait pas un voyage hallucinatoire trippant et jubilatoire. Cette sensation très vite perdue par nos anti-héros est très bien amenée, la rupture est nette avec l’avant héroïne. Puis devant nous, c’est la déliquescence des êtres qui s’opère. La drogue pervertit tout : l’amitié, l’esprit de groupe, le soutien, l’espoir même d’une vie meilleure. La gradation est maîtrisée de main de maître et plus on avance, plus le bide se tord devant la souffrance que vivent chacun à leur manière les différents protagonistes de l’histoire.
Chaque chapitre adopte des points de vue différents. Il y a Nico et Gemma évidemment qui se taillent la part du lion mais aussi leurs colocs et connaissances, parfois leurs parents. Cela donne un faisceaux de visions qui se complètent, parfois s’entrechoquent et donnent un panorama d’ensemble aussi puissant que dérangeant. La langue vive, accessible et nuancée donne une force incroyable à ce roman d’apprentissage thrash, sans concession où transpire la difficulté de se trouver et d’"être" tout simplement. Un pur bijou, un chef d’œuvre dans son genre. À lire et faire lire absolument.