mercredi 14 décembre 2022

"T" d'Haruki Murakami

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L’histoire : Lequel de mes T-shirts a le plus de prix pour moi ? Je crois que c’est le jaune, celui qui porte l’inscription Tony Takitani. Je l’ai déniché sur l’île Maui, dans une boutique de vêtements d’occasion et je l’ai payé un dollar ; après quoi, j’ai laissé vagabonder mon imagination : quel genre d’homme pouvait bien être ce Tony Takitani ? Puis j’ai écrit une nouvelle dont il était le protagoniste, nouvelle qui ensuite a même été adaptée en film.

La critique de Mr K : Une lecture farfelue aujourd’hui avec une autobiographie d’un genre un peu particulier. Avec T, Haruki Murakami (qu’on ne présente plus et que j’adore) se propose de raconter sa vie à travers sa collection de T-shirts. Si si c’est possible et c’est franchement très réussi, fun, futile et à la fois profond.

100 clichés de T-shirts regroupés par chapitres et une double interview du maître par un journaliste japonais constituent cet ouvrage sorti en novembre aux éditions Belfond. T-shirts de surf, américains, animaliers, jazzy, musicaux, promotionnels, littéraires et autres se succèdent avec un Murakami qui égraine des souvenirs, des goûts, des confidences même sur lui-même et sa façon de voir la vie. Si on pratique l’auteur depuis longtemps, on retrouve des choses récurrentes lues dans ses ouvrages et d’autres qui font écho à ses autres vies (rappelons qu’il a été professeur à l’université aux USA ou encore tenancier d’une boîte de jazz). L’ouvrage est un beau révélateur et un vrai plaisir de lecture pour les fans de l’auteur qui se livre avec facétie à ce jeu de piste décalé.

De ces objets du quotidien accumulés au fil des décennies, pour certains même jamais portés, Murakami balaie donc son existence et surtout revient sur ses passions. Le surf dans les années 80 sur la plage de Kugenuma sur le duo Michael Jackson / Paul McCartney, la vie américaine et sa "gastronomie" (aaaah les burgers !), l’amour du bon whisky et les rituels qui vont avec, le goût pour la bière, le chinage de livres et de disques qui peuvent durer des heures, les animaux kawaïs mis en scène de façon incongrues, le rock et le jazz qui accompagnent l’homme depuis tellement longtemps, les t-shirt liés à l’amour de Murakami pour la course à pied (il a participé à pas mal de compétitions et d’événements), des t-shirts universitaires... Beaucoup de variété donc et au passage de bons mots, des anecdotes croustillantes et en filigrane la philosophie de vie de Murakami que l’on retrouvait déjà dans toutes ses œuvres de manière plus ou moins prégnantes.

Murakami T

Ce livre est plus léger qu’à l’habitude. C’est surprenant, parfois très drôle, et l’on rentre dans l’intimité de Murakami. L’ouvrage est beau avec des clichés bien mis en page, un papier épais et des espaces pour respirer, passer du coq à l’âne le sourire aux lèvres en se demandant bien ce que l’on va découvrir au chapitre suivant. La lecture est douce, très douce, enveloppante, on est bien dans l’univers de Murakami qui se met remarquablement en scène lors des achats et acquisitions de t-shirt, les raisons qui le poussent à aimer tel modèle plutôt qu’un autre, les personnes qu’il a pu croiser à cet occasion avec son lot d’échanges de paroles, de silences... Il se permet même de nous interpeller, de nous questionner même sur tel ou tel motif ou flocage. L’effet est garanti.

Bel ouvrage donc qui séduira avant tous les amateurs de Murakami qui trouveront l’occasion de l’aborder autrement, de découvrir des facettes de ce génie de la littérature que je ne désespère pas un jour de voir décrocher le Nobel en la matière. Il le mérite amplement pour l’ensemble de son œuvre.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
"Le Passage de la nuit"
- "Après le tremblement de terre"
- "Danse, danse, danse"
- "Saules aveugles, femme endormie"
- "Abandonner un chat"

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mardi 29 novembre 2022

"Une si jolie petite guerre" de Marcelino Truong

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L’histoire : En 1961, John F. Kennedy devient le 35e président des États-Unis. Décidé à endiguer le communisme en Asie, il lance le Projet Beef-Up, destiné à renforcer l'aide militaire américaine au Sud-Vietnam.

C'est dans ce contexte que Marcelino Truong et sa famille arrivent à Saigon. Sa mère est malouine, son père vietnamien. Directeur de l'agence Vietnam-Press, Truong Buu Khanh fréquente le palais de l'Indépendance où il fait office d'interprète auprès du président Ngô Dinh Diêm, chef d'un régime autoritaire pris dans ses contradictions, entre nationalisme, rejet du passé colonial, influence chrétienne et antimarxisme virulent.

Fasciné par l'armement lourd débarqué des gros porteurs US, par la multiplication des attentats et des coups d'État, Marcelino pose un regard d'enfant sur cette guerre en train de naître qui ressemble à un jeu, une si jolie petite guerre d'une forme inconnue, où l'opinion mondiale prendra toute sa part.

La critique de Mr K : Très belle découverte que ce roman graphique emprunté à la médiathèque du coin. Avec Une si jolie petite guerre de Marcelino Truong, on plonge dans les souvenirs familiaux de l’auteur et on découvre une période de la guerre du Vietnam à travers les yeux de l’enfant qu’il était. C’est frais et passionnant, l’ouvrage se dévore littéralement.

Marcelino est le troisième enfant d’un couple mixte, son papa est vietnamien et sa maman française. Le paternel est traducteur pour la diplomatie vietnamienne et est en poste à Washington DC quand son président le mute au pays en pleine insurrection communiste. Voilà la petite famille qui débarque à Saïgon et découvre un pays en plein chamboulement. Le nord communiste d’Ho Chi Minh, le sud libéral sous la coupe du président Diem conseillé en sous-main par les américains.

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Chacun dans la cellule familial réagit à sa façon. Les enfants ne comprennent pas vraiment ce qui se passe, leur innocence et leur insouciance les protège d’un certain nombre de réalités terribles mais au fil des événements se déroulant entre 1961 et 1963 (quand le conflit se durcit), ils vont peu à peu prendre conscience des choses. Le père lui reste stoïque, calme. Il ne croit pas en l’escalade, il garde un sang-froid à toute épreuve même s’il s’inquiète beaucoup pour Yvette, sa femme. Maniaco-dépressive, le pays et les affres qu’il traverse la touche fortement, elle ne supporte plus grand chose et les crises se succèdent. Le ménage tient mais c’est rude et les enfants le ressentent. L’équilibre instable est très bien rendu, tout en subtilité et l’on s’attache très vite à eux.

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Les scénettes familiales alternent avec des points historiques très bien imbriqués. Ils sont nombreux mais pas du tout rébarbatifs. Loin des poncifs et de la propagande occidentale ou orientale, c’est mesuré, attaché aux faits et donne à voir les méandres méconnus des mécanismes en jeu. L'influence des deux grands sur les deux partis en présence, les destructions et les morts inutiles, les armes terrifiantes employées (le fameux agent orange), le ressenti des populations, les bouleversements quotidiens et les différentes phases du conflit nous sont relatés de manière claire et historiquement imparables.

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Les émotions sont nombreuses, variées et assez puissantes. On a la boule au ventre par moment, on rit aussi parfois face aux réactions des gamins et à cette nostalgie qui imprègne tendrement ces pages. En sous-texte, c’est aussi une belle réflexion sur l’idéal qu’il soit communiste ou catholique avec son lot d’espoirs et de désillusions... Vraiment cette œuvre est d’une profondeur incroyable et l’on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un crayonné simple et cependant très évocateur. Un ouvrage qui dans son genre s’impose comme une belle référence. Laissez-vous tenter !

vendredi 2 septembre 2022

"La Remplaçante" de Sophie Adriansen et Mathou

Le RemplaçanteL'histoire : Marketa et Clovis, amoureux fous, attendent un bébé. Mais l'accouchement signe la fin du conte de fées. La naissance de Zoé ne s'est pas passée comme Marketa l'imaginait, et l'instinct maternel tarde à se manifester. Tandis qu'elle ne reconnaît plus son corps, Marketa se sent perdre pied face à ce bébé si vulnérable dont elle a désormais la responsabilité. Réussira-t-elle à se sentir mère ? A aimer son bébé ? A cesser de penser qu'une remplaçante ferait mieux qu'elle ?

La critique Nelfesque : J'ai découvert "La Remplaçante" lors de sa sortie en librairie, il y a 1 an et demi. Tout comme pour "Nouvelle mère" de Cécile Doherty-Bigara, dont j'ai mis en ligne la chronique il y a quelques jours, je souhaite laisser ici une trace de cette lecture éprouvante mais également salvatrice et originale de par son traitement. (A l'époque, on en a parlé surtout sur mon IG).

On parle de plus en plus de la difficulté maternelle et c'est une bonne chose tant c'est un état qui peut plonger les personnes concernées dans un état de détresse profonde. Ce roman graphique de Sophie Adriansen et Mathou est le fruit d'une étroite collaboration et rend bien compte de toute l'ambivalence que l'on peut ressentir à la naissance d'un enfant. Je l'attendais avec beaucoup d'impatience et l'appréhendais à la fois. Un sujet difficile mais dont il faut parler encore et toujours pour le bien-être mental de toutes.

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Forcément, cet ouvrage me parle... J'ai fait une DPP qui m'a collé au train longtemps, très longtemps, trop longtemps. Aujourd'hui encore, je suis fragile sur certains points et ça ne changera peut-être jamais. J'ai accouché en février 2020 et contexte covid mis à part et problèmes familiaux qui rajoutent de la difficulté sur la difficulté, j'ai retrouvé ici bien des problématiques auxquelles j'ai été confrontée moi-même. Accouchement difficile ou traumatisant, mise en place de l'allaitement douloureux, impression d'être à côté de ses pompes, étrangère à soi-même et en décalage total avec son entourage : voici autant d'épreuves qui nous sont livrées ici et qui permettront à certains de comprendre ce qui se joue à ce moment là pour une jeune maman.

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Ce témoignage est un témoignage de plus, touchant et libérateur. Ce n'est pas un copier-coller de ma propre histoire, ni de celle de quiconque puisque la maternité est propre à chacune, les accouchements sont tous différents également et je m'attendais à être beaucoup plus émue que cela car ce sujet est très sensible pour moi. Ce ne fut pas le cas, même si j'ai eu les yeux humides à l'évocation de certains points, ce que je prends comme une étape franchie sur le chemin de ma maternité. Pour les autres, c'est un ouvrage à lire pour comprendre, pour aider mieux, aider différemment, ne pas juger. Il faut parfois du temps pour se rencontrer, la bienveillance est indispensable. Un jour les nuages se dissipent et c'est beau.

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Le format BD est très intéressant car il permet à ceux qui ne seraient pas allés vers un ouvrage écrit pur (roman, essai, témoignage...) de jeter un œil sur cette problématique, s'y intéresser d'une façon plus ludique et je l'espère se montrer plus bienveillants ensuite. J'aime ce choix qui rend ce sujet si important accessible à tous. Mathou aux pinceaux sait à merveille faire passer les émotions de Marketa et nous rendre ce début d'aventure familiale vivante. Quant à Sophie Adriansen, c'est un sujet qu'elle connaît bien, pour avoir vécu elle-même la difficulté maternelle, et elle sait une fois de plus décrire comme personne toute la complexité des femmes en nous montrant à la fois que nous sommes toutes dans le même bateau. Merci à elles deux pour cette prise de parole salvatrice. On voit de plus en plus d'échanges sur ce sujet et ça fait du bien.

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On ne peut pas imaginer l'ampleur de cette souffrance éprouvée tant qu'on ne la pas vécu soi-même. "La Remplaçante" est un ouvrage qui éclaire, touche profondément et force l'empathie. C'est aussi un excellent rappel lorsque plus tard tout semble aller sur des roulettes. C'est pas plus mal de revenir à la source, histoire de... Comme un grand "Bravo ma fille, tu es sortie de ça !" Un ouvrage à lire donc quelque soit sa place dans une maternité, quelque soit son état psychique. Il questionne et apaise de façon intelligente et accessible. Un grand OUI !

vendredi 26 août 2022

"Nouvelle mère" de Cécile Doherty-Bigara

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Le contenu : Que restera-t-il de ces premières années où je suis devenue mère ?

Je ne veux pas les oublier. Ces premières années, ces cicatrices dans mon cœur, le début de l’apprentissage. J’étais bien là. Ça s’est vraiment passé. J’aime cette femme, celle qui a traversé tout ça. Elle mérite tout sauf l’oubli. Elle mérite que tout le monde regarde. Que tout le monde sache.

La critique Nelfesque : "Nouvelle mère" est un ouvrage que j'ai lu il y a plus d'un an. Au printemps 2021. Oui ça date... Pour autant je m'en souviens encore très bien aujourd'hui et il me semble important qu'il en reste une trace ici. Pour donner de la visibilité à un livre qui peut aider de nombreuses mères et de nombreuses personnes de leur entourage à comprendre ce qui se passe en elles, ce qui se joue. Ce témoignage est libérateur, il nous unit les unes aux autres et délie les langues (preuve en est les nombreux échanges provoqués par ma publication Instagram de l'époque où spontanément de nombreuses femmes sont venues m'encourager, me porter (Merci encore à elles. Nous sommes une chaîne. Nous sommes une.)). Aujourd'hui encore, cet ouvrage de Cécile Doherty-Bigara est dans le tiroir de ma table de chevet et il m'arrive d'en relire certains passages qui me reboostent par leur bienveillance et ces mots si justes.

Il ne s'agit pas ici d'un guide, d'un bouquin de coaching ou d'une recette miracle. Tant mieux, j'ai tendance à m'éloigner de ce type d'ouvrage. C'est un partage de cœur à cœur. Un baume à passer sur les blessures psychologiques. Des mots qui se posent sur nos maux, nous relèvent et nous aident à avancer. Un pas après l'autre.

Au moment de lire ce livre, ce n'était pas simple pour moi, psychologiquement parlant (et physiquement non plus). Ma fille avait 10 mois, perçait sa première dent, les nuits pouvaient être épouvantables. Jouer à pile ou face chaque soir n'aide pas vraiment à se reposer. Le moral en prend un coup. Bref, j'avais connu mieux (mais aussi pire... ceux qui me suivent ailleurs le savent) !

C'était donc le moment "idéal" pour commencer "Nouvelle mère". Un témoignage libérateur et féministe sur la maternité, c'est ce qu'il me fallait ! Parce que ce n'est pas facile d'être jeune maman, ce n'est pas facile de changer. Quand on n'aime pas se plaindre, on ravale tout cela mais il faut le dire : on en chie grave ! J'ai aujourd'hui 40 ans, j'ai eu ma louloute assez tard, ça joue aussi mais pas seulement. Il y a des bons moments et il y en a des moins bons. Il faut savoir le dire. Le dire pour que ça s'entende, pour que ça rentre dans la tête de tout le monde et aussi dans celles des jeunes mères qui pensent devoir être parfaites. Moi la première, avant de l'être, je n'avais pas conscience que la maternité pouvait avoir de telles répercussions "invisibles"...

Par son témoignage, Cécile Doherty-Bigara pose une nouvelle pierre à l'édifice de la connaissance de soi, de la connaissance de l'autre. Elle nous fait part des changements qui ont eu lieu en elle lors de sa maternité naissante. Comment elle a perçu ce qui l'entourait, comment elle s'est mise en retrait pour donner le meilleur à son enfant, comment elle s'est oubliée. En partageant cela elle se questionne également sur les raisons de cette nouvelle vision de la vie, d'elle-même et des autres. Qu'attendons-nous réellement de notre entourage ? Quelle place nous laissons-nous à ce moment-là ? Quelle place nous laisse la société, qu'attend-elle de nous et pourquoi ? Quel poids pèse sur nos épaules ? Sommes-nous réellement en train de vivre tout ce qui nous entoure ou nous mettons-nous en mode survie ? Toutes ces questions nous font réfléchir et l'éclairage de l'auteure est une véritable lueur apaisante qui au fil du temps gagne en intensité.

Il m'a fallu du temps pour avoir une vie "en dehors" de ma fille (encore aujourd'hui j'ai du mal mais ça a évolué). A l'époque de cette lecture, je n'en avais plus, à part gérer ma fille (et ses dents)... La lecture ? Cette passion qui m'animait jusque là était, elle aussi, reléguée au second (voire 3ème, 4ème, 5ème) plan. Pour autant, j'ai senti que cette lecture là était essentielle. Comme un aimant... Je me suis plongée dans ces pages et ce fut une grande bouffée d'oxygène.

La grossesse et l'enfantement est un passage bouleversant de nos vies de femme. Même celles qui ont eu un accouchement "de rêve" font face à un chamboulement psychique avec la maternité. Il est important de garder en tête, lorsque l'on a une nouvelle mère dans notre entourage ou lorsqu'on en est une nous-même, que ce tsunami d'émotions et de changements dans le corps et au fond de l'âme n'est pas sans conséquences sur la façon d'être, de ressentir les choses et de les vivre. Les injonctions n'ont pas leur place ici, la bienveillance est plus que jamais de mise pour assurer le bien-être ou la sauvegarde des jeunes mamans. Car oui, bien que cela puisse paraître étonnant, on peut couler face à cet évènement de la vie. Il faut arrêter de véhiculer cette légende urbaine de la grossesse épanouie, de l'accouchement amnésique et de la maternité sans turbulences... Ce n'est pas aider les futures mères et celles qui le sont déjà !

Merci à Cécile Doherty-Bigara de diffuser cette vision des premiers mois avec un bébé. Cette réalité pour beaucoup d'entre nous. "Nouvelle mère" est un livre que tout le monde devrait lire, mères ou non, pères, grands-parents, amis... Soyez bienveillants envers vous-même et envers les autres ! Et quand le besoin s'en fait sentir, ne surtout pas hésiter à le relire pour un petit update salvateur. Sans modération.

lundi 18 avril 2022

"Un printemps à Tchernobyl" d'Emmanuel Lepage

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Le contenu : 26 avril 1986. À Tchernobyl, le cœur du réacteur de la centrale nucléaire commence à fondre. Un nuage chargé de radionucléides parcourt des milliers de kilomètres. Sans que personne ne le sache... et ne s’en protège. C’est la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle. Qui fera des dizaines de milliers de victimes. À cette époque, Emmanuel Lepage a 19 ans. Il regarde et écoute, incrédule, les informations à la télévision. 22 ans plus tard, en avril 2008, il se rend à Tchernobyl pour rendre compte, par le texte et le dessin, de la vie des survivants et de leurs enfants sur des terres hautement contaminées. Quand il décide de partir là-bas, à la demande de l’association les Dessin’acteurs, Emmanuel a le sentiment de défier la mort. Quand il se retrouve dans le train qui le mène en Ukraine, où est située l’ancienne centrale, une question taraude son esprit : que suis-je venir faire ici ?

La critique de Mr K : Ça fait déjà plusieurs mois que j’ai dévoré cette bande-dessinée et je dois avouer que la chronique est passée à l’as. Et mon Dieu, elle ne le méritait vraiment pas, du coup je vous livre ces quelques impressions pour rendre hommage à cette superbe lecture, ce témoignage assez unique dans son genre. Un printemps à Tchernobyl d’Emmanuel Lepage nous invite à retourner sur les lieux d’un des drames industriels les plus marquants du XXème siècle, l’accident de la centrale de Tchernobyl en ex-URSS, grand accident nucléaire dont les conséquences peuvent encore se faire ressentir aujourd’hui près de quarante ans après les faits.

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Suite à une rencontre, l’auteur se voit proposer un séjour de plusieurs semaines au cœur de la zone irradiée. Après des interrogations, un contretemps majeur (des soucis physiques qui pourraient bien l’empêcher de dessiner) et des préparatifs très longs, le voila parti. Premiers contacts avec ses camarades, dépaysement culturel et linguistique, découvertes étonnantes voire terrifiantes (on s’en doute !), le voyage est loin d’être de tout repos mais il est très instructif et très intéressant.

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L’ouvrage en lui-même est magnifique sur le plan formel. Le trait et la technique de Lepage font merveille, illustrent parfaitement un propos dense et complexe. Plages de couleurs disparates qui mettent en valeur les lignes de force, personnages tantôt dynamiques / tantôt contemplatifs donnent vie à une expérience tout aussi incroyable qu’effrayante. Il en faut du courage (de la folie ?) pour oser s’aventurer dans ces espaces irradiés et la mise en forme est vraiment toute en nuance et subtilité, permettant de mettre en lumière les tenants et les aboutissants de ce séjour hors norme.

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J’ai apprécié aussi les scènes des rencontres avec les habitants du crû partagés entre fatalisme et espoir, avec des fêtes improvisées de haut vol où l’on boit et l’on discute sans filtre. On s’étonne, on rit, les dents grincent parfois face à cette menace insidieuse, invisible mais qui est dans toutes les têtes. Il y a en parallèle la découverte des lieux, des moments parfois saisissants grâce à une retranscription graphique réaliste mais non dénuée de poésie. Vieux bâtiments abandonnés, nature qui reprend ses droits donnent une ambiance, un climat très particulier au séjour du dessinateur.

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On s’interroge avec lui en sous-texte sur le nucléaire, ses risques majeurs qui peuvent bouleverser des vies voire des générations entières. Vus les déclarations des uns et des autres lors de la campagne présidentielle, le duo final infernal qui s'est imposé au premier tour, on est parti pour poursuivre dans cette voie en France et ce n’est pas pour me rassurer. L’auteur nous raconte aussi les affres de la création, le rôle du dessinateur, de l’artiste ce qui rajoute une couche au contenu déjà très riche de ce roman graphique.

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Un printemps à Tchernobyl est vraiment un ouvrage à découvrir, un témoignage unique et une vision intimiste qui marque les esprits. Un régal d’humanisme et d’intelligence.

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jeudi 17 février 2022

"Abandonner un chat" d'Haruki Murakami

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L’histoire : Je suis le fils ordinaire d'un homme ordinaire. Ceci est parfaitement évident. Mais au fur et à mesure que j'ai approfondi cette réalité, j'ai été convaincu que nous sommes tous le fruit du hasard, et que ce qui a eu lieu dans ma vie, dans celle de mon père, tout a été accidentel. Et pourtant, nous les humains, ne vivons-nous pas en considérant comme la seule réalité possible ce qui n'est après tout qu'un simple fait dû au hasard ?

La critique de Mr K : Deux ans que je n’avais plus pratiqué Haruki Murakami, sans conteste mon écrivain japonais favori ! Je reviens à lui avec cet ouvrage très particulier. En effet, Abandonner un chat n’est pas un roman mais un témoignage, celui d’un fils sur son père qu’il a mal connu. Très court car en plus illustré de fort belle manière par Emiliano Ponzi, cet ouvrage se lit avec délectation et nous livre un Murakami comme on ne l’a jamais vraiment lu.

Ces micro-mémoires s’ouvrent sur un épisode de l’enfance de l’écrivain qui donne son titre à l’ouvrage. Sans se rappeler des raisons, Murakami nous raconte comment son père et lui à vélo sont partis abandonner leur chatte pleine jusqu’aux yeux. Une fois de retour chez eux, elle les attend déjà et force l’admiration du paternel qui décide de la garder jusqu’à sa mort. De cette anecdote découle alors le portrait intime d’un père par son fils qui revient sur l’enfance de son géniteur, sa formation, les années de guerre (contre la Chine puis durant la Seconde Guerre mondiale). Homme complexe, professeur de japonais dans un lycée privé et grand amateur / auteur d’haïkus, plutôt froid mais amateur d’ivresse, ils cesseront de se voir très longtemps avant d’ultimes échanges avant la disparition du père suite à une longue et douloureuse maladie.

Mêlant biographie et impressions plus personnelles, il nous dresse un portrait de son père qui touche en plein cœur, plein de nuances et de contrastes. Les rapports évoluent avec le temps, l’enfant grandit, marque sa différence, des fractures apparaissent, l’éloignement est de mise. Il n’y pas vraiment de regrets exprimés par Murakami, il accepte les choses telles qu’elles arrivent, une forme de stoïcisme de l’évidence qui donne à l’ensemble une légèreté et une volupté alors que certains sujets abordés sont difficiles. Il nous apporte aussi par la même occasion son regard sur la famille, les liens humains et finalement le destin, l’essence même de la vie.

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Le livre se lit tout seul en à peine une heure. Les dessins de Emiliano Ponzi magnifient les textes et nous accompagnent dans cette culture lointaine qui est si fascinante. On ressort très heureux de cette lecture mélancolique et sublime à la fois. À découvrir si vous êtes fan de l’auteur, il vous surprendra et vous séduira une fois de plus.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
"Le Passage de la nuit"
- "Après le tremblement de terre"
- "Danse, danse, danse"
- "Saules aveugles, femme endormie"

mercredi 26 janvier 2022

"Qui a tué Cloves ?" d'Axel Sénéquier

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L’histoire : Sur sa dernière vidéo, Océane, sourit à l’objectif :"Docteur, je veux que tu montres ce film dans tes congrès !" La petite fille sautille sur place. Un an auparavant, elle se déplaçait en fauteuil roulant et vivait avec une sonde vésicale : elle souffre du syndrome de Cloves. Aujourd’hui, elle se rend à l’école à pied et court partout.

Mon frère, Guillaume Canaud, est néphrologue. Au sein de l’hôpital Necker-Enfants malades, en suivant une simple intuition, il a découvert le traitement contre le syndrome de Cloves, une maladie génétique rare qui provoque des excroissances sur tout le corps et entraîne souvent la mort des patients avant l’âge adulte.

Ce livre est le récit de cette découverte inespérée : on y lit les doutes et les espoirs des chercheurs et des familles, les portraits bouleversants des jeunes patients et les coulisses d’une première médicale qui peut sauver la vie à des milliers d’enfants à travers le monde. Une histoire hors norme, presque trop belle pour être vraie, et pourtant...

La critique de Mr K : Compte rendu de lecture un peu différent aujourd’hui avec cette chronique d’un livre se situant à la confluence du documentaire et du témoignage. Qui a tué Cloves ? d’Axel Sénéquier raconte les différentes étapes d’une découverte incroyable qui a sauvé la vie des personnes atteintes d’une maladie orpheline qui donne son nom au livre. C’est le propre frère de l’auteur qui est le découvreur du remède qui ressemble à un miracle, il est donc bien placé pour pouvoir raconter cette histoire qui par bien des aspects se révèle extraordinaire.

Après une préface de Line Renaud que je ne trouve pas d’un grand intérêt car courte, convenue et surtout étrange quand on connaît son inclinaison de vote pour un Président en marche qui a une vilaine tendance à déshabiller les hôpitaux publics, le récit commence et très vite on se rend compte qu’Axel Sénéquier va suivre deux voies. Il va nous raconter son frère, son parcours et les étapes de ses expérimentations et entre temps, il intercalera des portraits de malades et de leurs familles. Cela dynamise le récit et propose une lecture toute en nuances et en émotions.

Axel Sénéquier est issu d’une famille de médecin, il est d’ailleurs le seul membre de la famille à n’avoir pas fait médecine. À priori, ses proches ne lui en veulent pas, c’est déjà cela - sic - ! Son frère Guillaume a en tout point un parcours exemplaire et, comme leur père, est un bourreau de travail. Très engagé dans la recherche mais aussi auprès de ses patients, il va découvrir qu’un traitement est possible pour guérir du syndrome de Cloves, une maladie orpheline terrible qui déforme les corps et provoque bien souvent la mort avant la majorité du patient. Douloureuse, éprouvante, détruisant le lien social bien souvent (les gens sont cons...), elle fait souffrir les patients et leurs familles. Dans certains chapitres du début, l’auteur revient donc sur cette maladie, son origine, ses symptômes et ses effets à long terme. Effet garanti je vous l’assure, c’est affreux surtout qu’on a l’impression que rien n’est fait pour leur venir en aide entre incompréhension et parfois même indifférence.

Guillaume qui est pourtant néphrologue (spécialiste des reins) trouve donc une nouvelle application à une molécule qui permet au patient de se sentir mieux très rapidement et à la maladie de reculer (pour l’instant on ne peut pas encore parler de guérison complète, la découverte a été faite il y tout juste trois / quatre ans). Les grosseurs disparaissent, le poids fond et les patients peuvent de nouveau avoir une vie sociale, faire du sport et essayer de vivre normalement. Tout cela est remarquablement expliqué dans une langue simple qui ne désamorce aucun aspect de la question de la maladie, du médicament, des recherches mises en œuvre. C’est passionnant de bout en bout et l’on ressort profondément admiratif du travail effectué par un homme qui de plus a su rester simple et abordable. Ainsi, il reçoit encore et toujours des patients, leur répond par SMS alors que bien des pontes se contentent de rester dans leur tour d’ivoire.

Ce qui toucha aussi énormément et même plus, ce sont les échanges qu’Axel Sénéquier a eu avec les familles et malades. Les destins ici livrés sont très souvent bouleversants et nous émeuvent jusqu’aux larmes parfois. Mais quel courage ! Quelle abnégation de certains de ces enfants à qui la vie n’a vraiment pas fait de cadeau mais qui nous étonnent et forcent l’admiration par leur énergie et leur mentalité optimiste. Tout n’est pas rose, des cas sont autrement plus difficiles notamment des patients plus âgés mais ces portraits sont d’une solarité incroyable parfois. J’ai déjà décidé d’en étudier deux / trois avec une classe de cette année qui se caractérise par sa morgue et son apathie. Je pense que la petite Zoé réussira à percer leur carapace d’adolescents repliés derrière leur écran.

Vous n’êtes pas sans savoir pour la plupart d’entre vous que Nelfe et moi sommes les heureux parent d’une Little K pétillante et pleine de vie depuis maintenant deux ans. C’est un bonheur journalier, une extension formidable d’une vie déjà bien remplie. Nous avons cette chance incroyable qu’elle soit en bonne santé et que son développement physique et mental se déroule parfaitement pour le moment. Ce livre m’a évidemment beaucoup touché car le parcours du combattant de certains parents touche en plein cœur, agace et parfois provoque une colère légitime. La France, grande puissance mondiale, berceau des Droits (vous savez ces choses essentielles qu’on a tendance à restreindre voire supprimer depuis cinq ans) est bien souvent aveugle et sourde à la détresse de ses citoyens. Certaines situations décrites dans ce livre sont ubuesques et ne devraient pas exister.

Ce fut donc une très belle lecture que celle-ci. La plume d’Axel Sénéquier fait une fois de plus merveille (j’avais adoré son recueil Le bruit du rêve contre la vitre paru chez Quadrature en mai 2021). Son regard et son approche sont louables et soulignent l’importance de la science et du soutien indéfectible que les État devraient lui apporter. Sensible, complet, voila un ouvrage à lire et qui malgré un sujet difficile apporte beaucoup à son lecteur et provoque une poussée d’espoir non négligeable en ces temps détestables.

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mercredi 15 décembre 2021

"Le Dernier des mocassins" de Charles Plymell

plymell(1)L’histoire : Né en 1935 au Kansas, Charles Plymell a passé sa jeunesse sur la Route 66. Il a travaillé sur des pipelines, chevauché des taureaux sauvages dans des rodéos, été dynamiteur de montagne, cueilleur de houblon. Entre autres. Ce fut aussi l’un des premiers hipsters du Middle West, abusant de toutes les drogues en vogue à l’époque, du jazz au peyotl.

Le Dernier des mocassins raconte dans un style incomparable cette vie haute en couleur. Charles Plymell le dédie à tous les junkies, psychopathes, freaks, arnaqueurs, criminels, artistes, poètes, homos, flics, cow-boys, camionneurs, ainsi qu’à toutes les petites vieilles qui ont fait le voyage avec lui sur l’autoroute de la Benzédrine.

La critique de Mr K : Quelle lecture mes amis, quelle lecture ! Sonatine finit en beauté son année éditoriale avec un livre totalement fou, un témoignage bien barré de la vie de l’auteur, cadre éminent de la Beat Generation qui a vraiment (mais alors vraiment) fait les quatre cents coups voire plus. Le Dernier des mocassins est un retour d’expérience, celui d’une existence pour le moins bien remplie. L’ensemble est d’une fraîcheur incroyable et se révèle totalement débridé mais toujours prenant. J’ai adoré !

De chapitre en chapitre, Charles Plymell revient donc sur un parcours de vie chaotique mais totalement assumé et choisi. Fils de fermier, très tôt il se destine à une vie de nomade où il collectionne les boulots d’un temps (et il en fera beaucoup et de toutes sortes), allant de ville en ville et d’État en État au gré de ses envies et du vent qui tourne. L’esprit léger habité par une soif de liberté et d’expériences en tout genre, c’est un touche à tout, un "bouge bouge" curieux de tout, adepte de l’écriture, des femmes et des paradis artificiels.

Il partage donc ici nombre de ses expériences bien souvent borderline. Les esprits puritains risquent d’être pour le moins choqués s’ils s’aventurent dans ce récit échevelé, reflet d’une époque sur laquelle soufflait un vent libertaire et jouisseur. On ne s’ennuie pas une seconde avec des passages rocambolesques mettant en scène un Charles Plymell complètement perché, se livrant à des expériences "psychotropiques" dantesques entre introspection et délire total mais aussi en vivant des aventures érotiques qu’il raconte avec une crudité et en même temps un détachement confondants. On rit donc beaucoup, on réfléchit aussi pas mal avec des moments bien inspirés où il nous parle du sens de l’existence dans un phrasé inimitable. Car finalement au-delà de l’aspect tripant, l’ouvrage livre un portrait très sensible d’une vie, les méandres qu’elle peut emprunter et les purs moments rock and roll qu’elle peut nous réserver parfois.

Il y a aussi des moments plus tendres, plus tristes même. Quand il évoque la mort de sa sœur, un sacré personnage elle aussi. Il y a aussi des flashback touchants sur son enfance, l’évocation des parents mais aussi de quelques échecs qu’il a pu connaître. Moins directs mais parfois évocateurs au gré d’une digression, des passages donnent à voir une personnalité complexe et profondément attachante. L’auteur vit sa vie à fond, sans trop se poser de question, au gré des aléas et de ses envies, on est bel et bien plongé dans la Beat Generation.

L’ouvrage se lit tout seul. Le joyeux foutoir de son existence est décrit avec verve, humour et un don de l’harmonie des mots rare. C’est dense mais ça passe tout seul avec un plaisir qui ne se dément jamais. Considéré comme culte et jamais traduit en français auparavant, Le Dernier des mocassins est un livre à lire absolument si l’époque et le mouvement Beat vous plaisent et vous attirent. Dans le genre, on ne peut guère faire mieux !

Posté par Mr K à 18:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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dimanche 12 décembre 2021

"Yellow cab" de Chabouté

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L’histoire : Après avoir réalisé des films et des séries pendant 20 ans, Benoît Cohen sent qu’il a besoin de prendre un nouveau départ. En 2014, il déménage pour New-York et décide de devenir chauffeur de taxi pour les besoins de l’écriture d’un scénario. En plongeant au cœur de la ville, en se nourrissant de la richesse de la métropole, il espère retrouver l’inspiration. Au volant de l’emblématique yellow cab, il arpente les rues de Big Apple, observe les visages de milliers de passagers et emmagasine les histoires.

La critique de Mr K : C’est encore une belle lecture que je vais vous présenter aujourd’hui avec Yellow cab, l’adaptation en bande dessinée d’un ouvrage de Benoît Cohen par Chabouté. Je ne connaissais pas du tout l’œuvre originelle avant de démarrer cette lecture. Par contre, je suis un grand fan de Chabouté dont le style ne m’a jamais déçu et m’a toujours hautement séduit. J'avais notamment adoré Construire un feu et Terre Neuvas, deux ouvrages qui m’avaient littéralement transportés.

L’histoire ici est tirée d’une expérience réelle vécue par Benoît Cohen. Dans le cadre de son activité de scénariste, se trouvant un peu à court d’inspiration et venant de s’installer à New York, il décide de devenir chauffeur de taxi (les fameux yellow cab connus dans le monde entier) pour vivre leur vie, se plonger dans l’ambiance de New York et peut-être nourrir un futur scénario qui ne demande qu’à émerger.

Une bonne moitié de l’ouvrage est consacrée à toutes les démarches à faire pour devenir chauffeur et franchement, c’est un vrai parcours du combattant ! On parle souvent des méandres tortueux de l’administration à la française mais les américains n’ont rien à nous envier. Il faut vraiment prendre son mal en patience, savoir se lever tôt pour attendre parfois toute une journée pour peut-être accéder à tel ou tel sésame permettant d’avancer dans le processus d’homologation. C’est d’autant plus difficile pour le héros qu’il est étranger. Les démarches sont plus longues et les subtilités dévoilées au fil des erreurs commises. Il y a de quoi vraiment perdre patience et abandonner.

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Et finalement, après un long chemin de croix, il devient enfin conducteur de yellow cab. C’est l’heure des premiers clients avec son cortège de personnalités très différentes et des rencontres parfois marquantes. C’est aussi les flics qui n’aiment pas beaucoup les taximan avec un premier jour de travail où finalement il perdra plus d’argent qu’il n’en gagnera. Au fil des jours, semaines et mois, l’expérience nourrit l’imagination de Benoît Cohen qui construit petit à petit une histoire qu’il compte bien adapter plus tard.

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La BD est très bien faite en terme d’immersion. On est vraiment mis à la place d’un français expatrié qui tente de mener à bien un projet plus casse gueule qu’il n’y paraît de prime abord. L’évolution psychologique du perso sonne juste entre moments d’euphorie, moments plus durs et une certaine autodérision de bon aloi. Le tout est magnifié par les dessins de Chabouté qui retranscrivent à merveille la ville qui ne dort jamais. Les buildings, la foule, les transports en commun bondés, l’esprit de New York est bel et bien là. J’ai vraiment retrouvé l’ambiance et le décor de cette ville unique que j’avais visité en 2004 et où je souhaiterais absolument retourner en compagnie de ma chère et tendre.

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"Yellow cab" est un beau voyage que je recommande aux amateurs de Big Apple et de récits de vie bien troussés. On passe ici vraiment un très bon moment.

vendredi 10 décembre 2021

"Famille nomade à vélo" de Céline et Xavier Pasche

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Le contenu : Jamais ils n'auraient imaginé que leur périple à vélo deviendrait leur nouveau mode de vie et qu'ils accueilleraient leurs enfants le long du chemin. Céline et Xavier sont des nomades à vélo, sur les routes du monde depuis 10 ans. Ils explorent avec leurs filles, Nayla et Fibie, les somptuosités des recoins sauvages de la planète, ils plongent dans des cultures aussi variées qu'intrigantes. Plus qu'une vie d'aventure, ils semblent appelés par les lieux, guidés par le mystère. Chaque jour, ils ouvrent la toile de leur tente pour un nouveau commencement et plongent dans l'inconnu à l'écoute de leurs intuitions et portés par leur indéfectible confiance en la vie. De magnifiques photographies illustrent ce récit qui nous emmènent à travers le désert de Gobi, le Grand Nord canadien et ses aurores boréales, les hauts cols du Tadjikistan ou encore, la densité humaine du Bangladesh et les spécialités culinaires de la chine.

La critique Nelfesque : J'ai toujours admiré les aventuriers, ceux qui sont capables de traverser des mers, de parcourir des kilomètres à vélo, à pied, qui se lancent vers l'inconnu, bravant leur peur et les éléments. Tout cela ne se fait pas sans préparation mais le lâcher-prise est indispensable ensuite pour appréhender les obstacles, vivre les expériences pleinement et vivre tout simplement l'instant. J'ai toujours admiré et envié cet état d'esprit. Parce que j'aimerais tant en être capable et vivre ce genre d'aventures. Nous l'avons fait à plus petite échelle lors de vacances, notamment en Thaïlande, où nous étions partis en sac à dos et avions avalé les kilomètres et les expériences pendant 4 semaines inoubliables. Le reste du temps, je me contente de vivre par procuration ces aventures en suivant des gens comme Matthieu Tordeur depuis le tout début de son parcours, ou en lisant des bouquins tels que "Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson, qui m'a littéralement percuté. 

C'est ainsi que j'ai découvert Céline et Xavier Pasche, un couple suisse qui a décidé de partir sur les routes et explorer le monde à vélo depuis 2010. Une aventure qui s'est tout d'abord conjuguée à 2 et au fil des kilomètres, à 3, puis à 4. Céline a vécu plusieurs grossesses à l'étranger, encore sur sa selle de vélo à 7 mois, donnant naissance à ses enfants loin de chez elle et abordant la maternité avec des repères tout à fait différents de ceux que l'on peut avoir chez nous. Tous les deux, ils élèvent leurs filles au grand air, à l'école de la vie, des saisons, des éléments, du contact humain avec d'autres cultures, d'autres horizons. Une approche tellement belle et tellement sereine qu'elle donnerait envie de tout plaquer. Céline et Xavier ont une philosophie de vie bien éloignée du monde de la consommation, du capitalisme et de la performance. Les kilomètres, ils les font non pas pour battre un record ou briller en société mais par amour pour la beauté du monde, par amour pour la vie et pour tout ce que la Terre offre à qui la respecte.

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Nous suivons ainsi la famille Pasche à travers le monde. 78.000km à vélo et 10 ans de voyage nous sont ainsi livrés dans un très beau livre de 262 pages où Céline nous partage ses pensées et Xavier ses clichés. Ne vous attendez pas ici à avoir entre les mains le parfait manuel de la vie de famille en mode nomade, les points logistiques sont assez rares et seulement effleurés. La famille s'attache plus à partager des pensées, des sensations, une certaine spiritualité. Le cœur est leur moteur et la vie, le carburant qui les fait avancer.

Ainsi ils vont traverser des déserts, gravir des cols, pédaler par des températures extrêmes, se nourrir de la nature, épancher leur soif de vie et transformer chaque expérience en signes du destin. Un mode de vie apaisé, un mélange de stoïcisme et de carpe diem. Leur parcours est inspirant, même sans traverser les mers et monter sur un vélo. Nous pouvons ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure et nous en contenter, nous en nourrir et avancer avec l'énergie du monde. Ce recueil illustré est un bon coup de pied aux fesses qui nous amène doucement mais sûrement vers une certaine sérénité. En ce moment, on en a tous bien besoin...

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Au fil des pages, les paysages et les pays défilent. Entre les différentes destinations, des petites capsules tantôt philosophiques ou de sagesse, tantôt plus organisationnelles, balisent notre lecture. "Famille nomade à vélo" est un ouvrage positif et doux. Je regrette qu'il n'y ait pas plus de détails sur la vie de tous les jours, sur les épreuves rencontrées, sur les accouchements de Céline par exemple mais ce n'est pas la direction qu'ils voulaient donner à leur ouvrage et c'est aussi très bien comme cela. Nous imaginons aisément que tout n'est pas toujours rose...

Je retiendrai particulièrement ce passage qui fait tant écho en moi et que j'ai envie de partager avec vous pour terminer ce post :
"A chaque instant, nous choisissons de nous relier à la liberté, celle des espaces sauvages, celle des possibilités infinies, et surtout celle qui provient de la paix intérieure et de l'ouverture de conscience. Nous souhaitons alors offrir cet espace de liberté à nos filles. Nous sentons que nous n'avons pas à éduquer Nayla et Fibie, parce qu'elles ont déjà tout en elles. Nous les accompagnons et ensemble nous cheminons dans la vie. Nous les encourageons à être à l'écoute de leurs intuitions pour qu'elles révèlent et laissent rayonner leur vérité intérieure. Ainsi tour à tour, elles deviennent nos guides et nous leur enseignons qui nous sommes."

N'est-ce pas cela tout simplement être une famille ? Que l'on soit sur les routes ou au creux de notre nid...

Posté par Nelfe à 16:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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