mercredi 12 mai 2021

"Je ne suis pas encore morte" de Lacy M. Johnson

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L’histoire : Un cri de douleur. De révolte et de rage. Un uppercut. Comment décrire l'inconcevable ? Kidnappée, violée et menacée de mort, Lacy M. Johnson nous raconte comment elle a échappé à son bourreau. Qui n'est autre que son ex-compagnon, un homme violent et manipulateur, dont l'emprise, comme un étau, s'est peu à peu refermée sur sa vie.

La critique de Mr K : C’est une lecture à la fois éprouvante et magistrale que je vais vous présenter aujourd’hui avec Je ne suis pas encore morte de Lacy M. Johnson. Ce récit témoignage prend à la gorge par son sujet et sa forme mais pas seulement... C’est aussi un remarquable travail sur soi qui est présenté, une exploration sans fard sur le traumatisme qui dure des années après une expérience terrible qui va changer à jamais l’auteure. C’est bouleversant, révoltant parfois mais aussi très éclairant sur notre nature et le fonctionnement de notre psyché.

Lacy M. Johnson a vécu l’horreur. Son ancien compagnon, un chargé de cours d’espagnol sous l’ascendant duquel elle est restée prisonnière durant un petit bout de temps n’a jamais accepté leur rupture. Profitant d’une occasion, il kidnappe la jeune femme, la séquestre dans un appartement vide dans une pièce insonorisée, la viole et la menace de mort. Elle réussit à s’enfuir et l’homme quitte le territoire américain avant d’avoir pu être arrêté et se réfugie au Vénézuela grâce à sa double nationalité. Ces faits ne représentent même pas un vingtième du livre, l’auteure revient surtout sur sa relation avec cet homme, mais aussi sur sa jeunesse, ses parents, ses conneries d’adolescentes mais aussi sur la période d’après, l’immédiat lendemain, les semaines, mois et années qui suivent avec une psyché brisée qui a des répercussions sur sa vie quotidienne et qui fausse son jugement et sa vie sociale.

Il n’y a pas d’organisation chronologique des faits et réflexions livrées au lecteur. Tout se croise, se chevauche, se complète. La construction est un modèle du genre. D’apparence chaotique, par bribes et évocations variées, l’auteure se livre à nue, sans limite ni tabou avec une finesse, une justesse et une pudeur surprenante. Des passages sont horribles dans ce qu’ils relatent des faits subis mais finalement je retiendrai surtout les effets délétères sur l’esprit de l’auteure, femme sous emprise qui n’arrive pas à se détacher du trauma originel. Son rapport aux hommes, son déficit de confiance en elle, ses réactions parfois démesurées face à certains stimulis (les passages avec ses enfants aux deux-tiers de l'ouvrage sont très révélateurs de son mal-être et effrayants dans leur genre) sont autant de blessures à vifs qu’elle n’arrive pas à colmater, à maîtriser et finalement à guérir. Malgré de nombreuses heures de thérapie, le mal est toujours là et joue bien des tours à une femme au tempérament haut en couleur pourtant.

La jeune fille fêtarde, fort en gueule, rebelle issue d’une famille plutôt plan plan et croyante, la fan de littérature et surtout d’écriture (elle est désormais prof en écriture dans une fac américaine), pleine de vie est aussi décrite à travers des pages drôles et rafraîchissantes. Qu’est-ce qu’on est inconséquent quand on n’a pas 20 ans mais on vit sa vie, on brûle la chandelle par les deux bouts et dans une certaine insouciance. Quand elle rencontre son futur tortionnaire, elle tombe sous son charme et va vivre une relation intense avec lui, très charnelle, exclusive et enrichissante à sa manière (notamment beaucoup de voyages). Mais voila, cette homme (qui ne sera jamais nommé, la procédure est toujours en cours ) se révèle être un pervers narcissique de la pire espèce, qui l’avilit et se révèle toxique. La relation vire au cauchemar et malgré une tentative pour s’en séparer, elle se fera rattraper.

Ce récit intime est un véritable tour de force en soi, récit coup de poing, récit d’une introspection douloureuse, récit d’une reconstruction nécessaire mais semée d’embûches et sans doute pas encore aboutie. On prend claque sur claque dans un style direct, sans concession mais avec beaucoup de lucidité, d’acuité et de poésie à l’occasion de certains passages qui touchent en plein cœur et remuent les tripes. Je ne suis pas encore morte se lit vraiment d’une traite, hypnotisé par une personnalité, une plume hors du commun au service d’une cause qui devrait nous habiter toutes et tous : la cause des femmes. Brillant et vibrant, voila un livre que je n’oublierai pas de sitôt et que je vous invite à découvrir au plus vite.

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vendredi 12 mars 2021

"La Folie de ma mère" d'Isabelle Flaten

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L’histoire : Et si tout souvenir de famille n’était que fiction ?
Une femme découvre une fois devenue adulte qu’elle est née de père inconnu. Une double enquête commence, à la fois sur l’identité de son père mais aussi sur les raisons du mensonge de sa mère. Chaque parcelle de la vie de cette mère excessive et trouble, professeure de collège libertaire, cache une ombre lourde de sens.

La critique de Mr K : Chronique d’une très belle lecture aujourd’hui avec La Folie de ma mère d’Isabelle Flaten sorti aux éditions Le nouvel Attila au tout début de l’année. En 128 pages, l’auteure nous propose un voyage immersif au cœur de son identité de femme et de fille avec ce portrait d’une mère très particulière et en parallèle la quête d’un père inconnu, trop longtemps passé pour mort mais dont la piste semble ressurgir à la faveur d’une révélation tardive. J’ai littéralement dévoré cet ouvrage qui se lit quasiment d’une traite, partagé entre sourires et passages plus sombres.

Le récit de vie ici livré se déroule de manière plutôt classique avec un fil chronologique qui démarre très tôt dans l’existence de la narratrice auteure. Il y aura même au bout d’un moment un focus sur les circonstances bien particulières de sa conception, de la grossesse de la maman, l’accouchement et l’immédiat après naissance. Très vite, il se dégage de la maman une personnalité forte, indépendante (parfois par la force des choses). Enseignante de profession, engagée, féministe, ayant des principes d’éducation fermes et plutôt louables sur certains points, aidante avec les autres, elle détone et souvent épate ceux qui la connaissent ou du moins qui croient la connaître.

Nous avons ici une vision plus complexe car c’est le ressenti de sa fille qui nous est donné et derrière ce portrait de femme forte se cache une mère qui, je trouve, se met aussi beaucoup en scène passant à côté d’éléments essentiels de la construction de son aînée (le passage sur les premières règles est assez glaçant). Auto-centrée, je l’ai trouvé bien souvent dure, hors-sujet, injuste voire désagréable. Il faut dire que la folie guette et l’âge avançant, elle va s’enfoncer parfois dans des épisodes de bouffées délirantes qui lui valent des séjours réguliers en hôpital psychiatrique avec un retour difficile à la vie et de nombreuses rechutes. Médications, blessures intimes et non-dits empoisonnent son existence et ses relations avec sa fille. Le poids d’une existence, c’est connu, peut devenir dur à porter après des décennies de fonctionnements familiaux installés, de perceptions et d’idées pré-conçues. C’est un peu tout cela que décortique l’auteure avec finesse et pudeur, comme en équilibre constant sur le fil de sa relation avec sa mère désormais disparue.

En filigrane en plus des rapports mère-fille, il y a la figure paternelle absente avec au centre le mystère de l’identité de ce dernier qui ressurgit lorsque l’Isabelle Flaten se rend compte que la vérité ne lui a jamais été dite et qu’un tabou entoure ce sujet. Il en est beaucoup question dans le dernier tiers du texte qui s’apparente à une quête existentielle freinée par les années de renoncements et d’enfouissement dans les mémoires des personnes concernées. L’ensemble épouse merveilleusement bien la première partie éclairant davantage encore les forces en présence et les mécanismes familiaux en jeu. C’est brillant, touchant et foncièrement littéraire à chaque mot, chaque phrase.

J’ai découvert au passage une auteure très talentueuse, à la plume accessible mais emplie de tendresse, de subtilité qui touche fort et juste, nous faisant partager des émotions très fortes, intimes et universelles en même temps. On sort de La Folie de ma mère véritablement bouleversé par ce parcours de vie atypique mais faisant écho à des expériences personnelles. On s’y retrouve donc forcément un peu dans les liens familiaux que l’on se crée, que l’on défait parfois ou que l’on subit bien trop souvent. Ce roman est un vrai petit bijou que je vous invite à découvrir au plus vite. Quant à moi, je retournerai fouiner dans la bibliographie d'Isabelle Flaten pour y trouver un nouveau titre qui, je l’imagine aisément, me procurera autant de plaisir que celui-ci.

samedi 6 février 2021

"La Naissance d'un père" d'Alexandre Lacroix

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L’histoire : À travers sa propre expérience, Alexandre Lacroix met en scène la paternité et la figure du père, de l'attente de l'enfant durant la grossesse aux premiers apprentissages du nouveau-né, en passant par le ressenti durant l'accouchement.

La critique de Mr K : Chronique d’un beau cadeau d’anniversaire aujourd’hui avec La Naissance d’un père d’Alexandre Lacroix que m’a offert ma très chère Nelfe. Dans cet ouvrage ce journaliste et philosophe, père de cinq enfants (parfois la lisière entre courage et folie est vraiment ténue...) se propose d’écrire sur sa vie et sur la naissance de son statut de père avec ses joies mais aussi ses doutes et ses coups de blues. Jeune papa depuis février 2020, voila un ouvrage qui était fait pour moi et après lecture je vous confirme que ce livre est un petit bonheur.

Depuis la naissance de son premier garçon, Alexandre Lacroix nous raconte donc son odyssée de père qu’il compare volontiers à un roman de chevalerie et à un chemin de vie mouvementé mais ô combien enthousiasmant. Comme il l’énonce en cours d’écriture, beaucoup d’ouvrages ont été écrits sur le ressenti des mères et des enfants mais le point de vue du père est déjà plus rarement présent en littérature. Je dois avouer que je m’y suis retrouvé à bien des reprises dans les expériences et ressentis qu’exposent avec pudeur un auteur à la plume sympathique (voire complètement barrée par moment) entre légèreté, passages plus théoriques entre vérités, sagesses distillées et pensées parfois plus péremptoires (pour le coup ces dernières seront mes seuls bémols).

Il est donc question ici de conception, d’attente et d’accouchement en premier lieu. Le père en devenir la vit à sa manière, plus intellectuelle, plus réfléchie. Loin des affres du corps et du poids du portage, les questions abondent dans l’esprit de l’homme qui va voir son quotidien se modifier complètement. Avec délicatesse, humour et profondeur, l’auteur nous raconte ce qu’il a vécu à ce moment charnière (il développe beaucoup cette partie là concernant son premier enfant). Les réflexions qui lui viennent, le rapport au couple et les projections inévitables que l’on peut faire sont évoquées fort justement, le cas particulier prenant au détour de certains paragraphes une densité et une portée plus universelles. Il y a aussi de très beaux passages sur l’accompagnement de l’autre, sur le moment où l’on réalise conjointement que l’on devient parents. Loin de se cantonner sur une vision autocentrée, des ponts réguliers sont faits avec la conjointe du moment, la maman mais aussi les amis et les proches.

Puis au gré des naissances, des changements de vie (un divorce, une nouvelle rencontre et de nouveau des naissances), la figure paternelle s’affirme avec la place qu’il faut prendre, le rôle qui s’étoffe entre accompagnement, éducation et parfois opposition. Le père grandit en parallèle de ses enfants, les responsabilités s’accumulent ainsi que les joies et les découvertes. Cette ouverture vers un ailleurs qui peut au départ effrayer est remarquablement décrite là encore, on se prend au jeu, on se reconnaît à l’occasion et l’on est définitivement accroché par un ouvrage qui passe vraiment en revue tous les aspects de la paternité.

Les rajouts à valeur plus philosophiques s’intègrent parfaitement à la matière de base, éclairant certains passages et certaines réactions. Ainsi des événements vécus en étant père prennent une tout autre dimension que si on les avait vécu seulement en couple ou en célibataire : l’anecdote de la porte régulièrement sabotée de l’appartement est assez parlante dans le genre et prend de sacrées proportions. Désormais à charge d’âme, l’auteur-narrateur change profondément dans sa posture et ses réactions. Moi qui ne suis qu’au début de l’aventure, je peux vous dire que c’est déjà le cas chez moi sur certains points. Je ne vois d’ailleurs certaines choses plus exactement de la même manière notamment au travail, au contact des adolescents qui me sont confiés. L’importance de l’éducation, de cultiver la curiosité et l’ouverture me semblent encore plus importants qu’auparavant, moi qui tous les matins croisent des rangées entières de zombies décérébrés scotchés à leurs écrans à longueur de temps.

D’une lecture très facile, La Naissance d'un père captive et mêle sérieux et passages plus légers. On rit beaucoup de certaines situations, on s’émeut des relations naissantes qui sont décrites avec justesse au fil des chapitres. Je dois avouer qu'Alexandre Lacroix peut aussi agacer à l’occasion, son caractère affirmé m’a paru parfois pédant et certaines de ses prises de positions passagères m’ont dérangé notamment sur la psychanalyse qu’il juge inepte et fallacieuse, tout cela parce qu’il a eu une mauvaise expérience. Étrange que l'on soit si catégorique quand on se réclame de la philosophie, discipline d’échange et d’écoute par excellence au départ.

Pour autant, cela ne reste qu’à la marge du récit qui se concentre tout de même beaucoup plus sur la paternité et ses nombreuses ramifications. Dans ce domaine, c’est imparable et je vous encourage à découvrir cet ouvrage si la thématique vous intéresse. C’est à la fois accessible, prenant et enrichissant. Merci encore à Nelfe pour ce très beau cadeau.

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mercredi 16 septembre 2020

"Hourra l'Oural encore" de Bernard Chambaz

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Le contenu : L'hiver en train, l'été en car, Bernard Chambaz a parcouru l'Oural du sud au nord. Situé entre les capitales de l'ouest et l'immensité transibérienne, frontière entre l'Europe et l'Asie, ce territoire reste méconnu. Ce voyage doit à son amour de la Russie et de son peuple, mais aussi à la puissance des livres. Parmi eux, il y a le recueil largement oublié et assez décapant d'Aragon (Hourra l'Oural), l'ombre de Pasternak et du docteur Jivago, l'ombre plus noire de Chalamov et du goulag. L'Oural, c'est aussi la terre natale de Boris Eltsine, dont on suivra les traces. On vérifiera que les statues de Lénine n'ont pas toutes été déboulonnées, loin de là, et que si on a pu évoquer la fin de l'homme rouge, l'homo sovieticus tend à devenir pour les jeunes générations un objet, sinon un sujet de folklore.

Dans ce récit de voyage peu ordinaire, vous croiserez des météorites, suivrez une enquête sur la disparition étrange de géologues il y a cinquante ans, vous échapperez à un accident d'avion, vous verrez des camions rouler sur la Kama gelée, visiterez le camp de Perm-36 et les monastères de Verkhotourié, sillonnerez Ekaterinbourg sur les traces des Romanov, découvrirez Tcheliabinsk et son formidable musée des tracteurs à défaut de la centrale nucléaire de Majak, le site archéologique exceptionnel d'Arkaïm qui date de l'âge du bronze, avant d'admirer sous un ciel gris et déjà froid la modernité de la capitale bachkire.

La critique de Mr K : Belle lecture à nouveau aujourd’hui avec Hourra l’Oural encore de Bernard Chambaz, un ouvrage paru aux éditions Paulsen à l’occasion de la rentrée littéraire. À ranger dans le genre du témoignage, dans cet ouvrage l’auteur nous propose de le suivre dans les deux voyages qu’il a entrepris il y a peu dans des régions méconnues de l’Oural, chaîne de montagnes russe que l’on présente bien souvent comme la frontière naturelle entre l’Europe et l’Asie. Il se lance ainsi sur les traces d’écrivains célèbres qui l’ont marqué chacun à leur manière dont Pasternak et son Docteur Jivago (lu il y a une éternité et que j’ai du coup envie de redécouvrir) et Aragon avec son Hourra l’Oural qui inspire le titre de cet opus.

Ses souvenirs relatent donc deux voyages, l’un en hiver, l’autre en été. Passionné par la Russie, où il s’est rendu pour la première fois en 1964, il nous emmène dans des lieux et villes inconnus pour nous autres occidentaux mais qui ont compté en leur temps par les activités, leur statut, les hommes célèbres qui y ont vécu ou encore par leur positionnement géographique. On découvre ainsi des villes aux noms aussi imprononçables qu’exotiques dans leur genre : Berezniki, Abzakovo, Verkhotourié, Ekaterinbourg, Tcheliabinsk ou encore Magnitogorsk. Pas de doute, nous sommes bien en Russie ! Trains, cars et taxis mènent le narrateur et son "amoureuse" (comme il dit) sur la piste de l’ex-URSS entre camp de travail, maisons et écoles de personnages illustres (dont Eltsine) et sur la Russie d’aujourd’hui qui apparaît en filigrane au fil des rencontres effectuées.

Ce témoignage est un subtil mélange d’émotions diverses et d’érudition. Rappelons que l’auteur est historien à la base, grand amateur de littérature russe et qu’il s’intéresse de très près au passé de cette nation très particulière. Bien que disparu depuis 1991, l’URSS hante encore ces paysages à travers notamment des musée plus ou moins folkloriques, la visite d’un camp de travail du Goulag se révèle saisissante (avec au passage des références à un livre sur le sujet de Chalamov que je compte bien me procurer). On sourit bien plus lors de la visite d’un musée sur les tracteurs de la grande époque soviétique ! On accompagne aussi Bernard Chambaz sur les traces de Boris Eltsine, on en apprend de belles sur le tombeur de Gorbatchev avec notamment les circonstances où il a perdu un pouce et l’index dans sa prime jeunesse (j’avoue, j’avais jamais fait gaffe à ce détail avant !), son parcours d’écolier à priori pas des plus sage ou son voyage à la manière de Jack Kerouac à travers la Russie de l’ouest. Il y a ainsi dans cet ouvrage pléthore d’anecdotes, de micro-biographies ou d’observations historiques, sociologiques même parfois qui donnent à voir ce qu’a pu être l’URSS mais aussi l’empreinte qu’elle a laissée dans les esprits trente ans après son écroulement entre langues qui se délient, un Staline parfois fantasmé ou complètement honni, Lénine encore et toujours présent sous forme de statues...

Ces éléments historiques et culturels n’alourdissent pas cet ouvrage qui est avant tout le récit d’un voyage en couple. Très discret sur sa moitié, Bernard Chambaz nous raconte par le menu toutes les rencontres qu’ils ont pu faire que ce soit des passagers de transports en commun ou encore les nombreux guides qui les promènent à droite à gauche. Maîtrisant à minima la langue russe, les deux voyageurs ne sont pas avares en tentatives et tactiques pour communiquer avec les autochtones. Cela donne d’étonnants moments de partage, d’échanges et parfois de balourdises involontaires. Il se dégage un côté léger, frais (pas au sens polaire - sic -), une profonde humanité (loin des clichés véhiculés sur ce pays fascinant), dans ces chapitres qui se lisent à toute vitesse. L’auteur et le lecteur ne sont pas pour autant dupes sur le contexte géopolitique et la dérive autoritaire poutinière (la culture politique russe est ainsi faite) mais le propos est autre ici, il s’agit avant tout de se balader, observer et comprendre des lieux et des personnes parfois insolites.

Très belle lecture que celle-ci donc, on retrouve la patte si spéciale de cet auteur attachant au style simple et dense qui sait distiller informations et émotions de manière fine. Tous les amoureux de récits voyage peuvent y aller, on est ici face à un très beau spécimen !

vendredi 4 septembre 2020

"Immigrants" de Christophe Dabitch et collectif

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Le contenu : Au XXe siècle, la France a été l'un des principaux pays d'immigration dans le monde. Cet aspect de notre histoire contemporaine a longtemps été refoulé de la mémoire collective. Aujourd'hui, le vieux stéréotype "nos ancêtres, les Gaulois" tend à disparaître. Mais d'autres préjugés se sont installés, notamment l'idée que les immigrants d'autrefois se seraient "bien intégrés", alors que ceux d'aujourd'hui "poseraient problème". L'histoire de l'immigration montre qu'en réalité, c'est toujours le dernier venu qui a été perçu comme le plus menaçant aux yeux des autochtones...

Cet ouvrage n'a pas pour objectif d'être représentatif des différentes réalités vécues de l'immigration. Il s'agit de porter un regard sur quelques trajectoires singulières et, grâce au travail de réflexion des historiens, d'interroger quelques thématiques liées à l'immigration.

Ils viennent de Roumanie, d'Angola, de Turquie, d'Uruguay... Pour des raisons économiques ou politiques ou de santé, leurs parents, ou eux-mêmes, ont dû quitter leur pays pour la France. Ce livre raconte leur intégration, qui passe très souvent par une phase de "racisme ordinaire".

La critique de Mr K : Super lecture que Immigrants de Christophe Dabitch et tout un collectif de dessinateurs, un ouvrage que j’avais emprunté avant les vacances au CDI de mon établissement. Il propose un mix original mais essentiel par rapport au thème abordé : on alterne ici textes d’historiens sur différents aspects de l’immigration et des témoignages mis en image par un auteur de BD et une mise en mots de Christophe Dabitch. Loin d’être moralisateur ou versant dans l’apitoiement, cet ouvrage permet surtout de faire le point, de préciser les choses et de remettre les pendules à l’heure. Vu la démagogie ambiante autour du thème des migrants depuis un certain temps (depuis toujours en fait quand on a bien lu ce livre), voila une lecture fondamentale et diablement maligne.

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Le postulat de départ est de proposer quelques trajectoires particulières brutes de décoffrage sans fioritures, sans lissage. D’origines très diverses, les hommes et femmes qui peuplent ces pages hantent longtemps l’esprit du lecteur tant ils forcent souvent le respect. Tout quitter par obligation ou par choix, tenter sa chance vers un Eden supposé, tels sont les points de départ de petits récits pas plus longs de dix pages à chaque fois qui frappent en plein cœur. De tout âge, sexe ou origine, avec de l’éducation ou non, ces immigrants partagent leur foi en l’avenir, leur réussite pour certains mais aussi parfois leurs désillusions. Ces fragments d’humanité sont très touchants car très réalistes, à 10 000 lieux des images d’Epinal que les médias fascisants nous servent jusqu’à l’écœurement. Comment ne pas être touché par ces personnes ultra diplômées qui se retrouvent à travailler dans des métiers dont personne ne veut mais qui sont finalement les seuls qu’on leur propose. Comment ne pas se révolter face au racisme imbécile du péquin moyen, phénomène courant et malheureusement commun à tous les pays et tous les temps.

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Car en parallèle de ces destinées, des historiens s’intercalent en reprenant la thématique sous différents angles. C’est très instructif, bien mené et très accessible même pour un non initié. Pas de côté rébarbatif mais un sacré travail de mémoire qu’il serait bon de partager avec les personnes les plus obtuses qui malheureusement ont bien trop souvent pignon sur rue. On revient au détour de ces pages sur un fait indubitable : nous sommes une nation d’immigrants qui s’est lentement constituée des apports successifs de travailleurs nécessaires à la construction et reconstructions qui ont égrainé les derniers siècles. Quelques moments clefs de notre Histoire sont présents ici comme les guerres mondiales ou encore les Trente Glorieuses. Certes, les minorités visibles sont souvent célébrées comme footballeurs, sportifs et autres artistes mais l’immense majorité sont avant tout des personnes ayant œuvré dans le bâtiment, la cuisine ou le tertiaire, il est bon de le rappeler. On revient aussi ici sur les immigrantes elle-même car trop souvent dans les imaginaires réactionnaires, le migrant est un homme seul venant subvenir aux besoins de sa famille dans notre pays. Grosse grosse approximation, la part des femmes est très importante et leur apport lui aussi est indubitable. D’autres textes reviennent sur les stéréotypes et leur origine, et enfin sur la colonisation, brèche encore ouverte à vif de notre Histoire que l’on n’arrive pas à accepter et à aborder avec sérénité (il suffit d’entendre les déclarations de Tsar Cozy ou Micron Ier pour s’en convaincre). Bel apport théorique donc qui a le mérite de clarifier les choses avec neutralité et volonté pédagogique manifeste. Pari largement réussi aussi à ce niveau !

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Les BD en elle-même sont assez inégales en terme d’esthétique, certaines sont magnifiques, d’autres plus discutables dans les choix opérés. Mais même pour ces dernières, le plaisir est là, les mots nous transportent dans ces réalités si éloignées de nous puis finalement pas tellement. Ça prend à la gorge parfois et éclaire de manière forte et juste les propos historiques précédemment lus. Franchement, voici un ouvrage à mettre entre toutes les mains malgré qu’il soit daté d’avant la crise des migrants et de la Syrie. Pour autant, les mécanismes décrits sont malheureusement toujours d’actualité et ce recueil vaut tous les discours humanistes du monde. À lire absolument !


jeudi 6 août 2020

"Vous n'aurez pas ma haine" d'Antoine Leiris

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L’histoire : Antoine Leiris a perdu sa femme, Hélène Muyal-Leiris, le 13 novembre 2015 assassinée au Bataclan. Alors que le pays était endeuillé, à la recherche de mots pour dire l'horreur, il publiait sur les réseaux sociaux une lettre destinée aux terroristes intitulée Vous n'aurez pas ma haine. Dans celle-ci, il promettait à ces "âmes mortes" de ne pas leur accorder sa haine ni celle de leur fils de dix-sept mois, Melvil. Son message fait le tour du monde. Accablé par la perte, Antoine Leiris, journaliste de 34 ans, n'a qu'une arme : sa plume. L'horreur, le manque et le deuil ont bouleversé sa vie. Mais, à l'image de la lueur d'espoir et de douceur que fut sa lettre, il nous dit que malgré tout, la vie doit continuer. C'est ce quotidien, meurtri mais tendre, entre un père et son fils, qu'il nous offre dans ce témoignage poignant.

La critique de Mr K : Un ami nous a prêté cet ouvrage juste avant le confinement. Nelfe l’a lu très vite et n’a pas tari d’éloge à son sujet (sans pour autant en faire la chronique, la vilaine !). À la faveur de la fin de l’année scolaire, je me décidai à me lancer dans cette lecture malgré la peur d’être pris par l’émotion et d’avoir le moral en berne pendant un certain temps. Et bien finalement, ce ne fut pas le cas ! Comme après ma lecture de Le Lambeau de Philippe Lançon, malgré des passages très rudes, on retient surtout le parcours personnel de l’auteur et sa soif de vivre malgré tout.

Antoine, jeune journaliste parisien perd du jour au lendemain la femme de sa vie et son fils Melvil sa maman adorée. C’est la sidération, le choc, l’incompréhension et le désarroi le plus total qui s’installe dans la vie de ces deux là qui vont devoir apprendre à vivre à deux avec le souvenir de la chère disparue, une amatrice de Rock and roll qui croquait la vie à pleines dents, trop tôt fauchée par la barbarie. L’auteur égraine les jours, nous faisant partager son quotidien et ses pensées durant les douze jours qui suivirent le drame.

Long d’à peine 140 pages, le livre se lit d’une traite. Il est tout bonnement impossible de le reposer une fois débuté. Débutant le soir du drame alors que le narrateur attend que sa femme revienne de concert, on plonge avec lui dans sa vie qui bascule avec tout d’abord le doute et l’incertitude puis la terrible confirmation. Hélène ne reviendra plus... Le choc est rude y compris pour le lecteur, c’est la manière de raconter très terre à terre d’Antoine Leiris qui force l’empathie et le partage de cette expérience traumatisante. Puis très vite, le récit des jours se mue en quelque chose d’autre.

C’est une merveilleuse déclaration d’amour que nous offre l’auteur, une déclaration d’amour envers sa femme disparue qu’il continue d’aimer plus que tout, une déclaration d’amour pour nos droits, nos libertés et nos valeurs, la haine ne l’emportera jamais car l’amour que se porte ces trois là est indestructible malgré le crachat des kalach et la disparition du soleil de la famille. C’est fort et juste, écrit avec des mots simples mais d’une profondeur confondante. Voici à mes yeux, le passage emblématique qui emporte tout sur son passage :

Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur. Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

C’est beau, pur, on admire ce papa qui se débrouille comme il peut, qui reçoit soutien et entraide mais reste cependant endeuillé et dans sa bulle pour essayer d’assimiler la nouvelle et surtout de l’accepter. On sourit aussi à l’occasion avec le passage des petits plats qu’il reçoit des mamans des compagnons de crèche de Melvil ou encore la première fois qu’il doit donner son bain à son fils. Que dire de plus, ce témoignage est assez unique en son genre et me paraît essentiel à lire pour encore et toujours combattre l’obscurantisme et cultiver notre part d’humanité.

Le petit grain de sel Nelfesque : Euh... Oui c'est vrai... J'avoue... Je l'ai lu en tout premier, je l'ai adoré et je ne l'ai pas chroniqué. Je profite du post de Mr K (l'opportuniste !) pour dire deux ou trois mots sur cette lecture qui bien que datant un peu maintenant m'a laissé une marque indélébile.

On s'attend à un témoignage dur. Il l'est en partie mais pas dans le sens que l'on aurait pu penser. Il n'y a pas ici de détails sordides. Voyeurs passez votre chemin. Quel serait l'intérêt de décrire l'indescriptible ? Antoine Leiris se penche sur sa douleur mais de façon pudique et sans misérabilisme. Point de victimisation entre ces lignes. Alors qu'il vient de vivre un évènement traumatique, il pose sa douleur avec beaucoup de douceur. Les phrases sont simples, les scènes de la vie quotidienne et la banalité de l'absence nous émeuvent. Parce qu'il s'agit de cela. Oui, sa femme, la mère de son fils, vient d'être assassinée sauvagement par des hommes qui ne méritent même pas que l'on parle d'eux mais ce n'est pas là le plus important. Elle n'est plus là et c'est le vide dans leur vie qui nous serre la gorge.

La vie à 3, si courte, est et restera à jamais dorénavant une vie à 2. Le passage du bain avec Melvil m'a déchiré le coeur. Parce que j'étais maman d'un bébé d'1 mois à peine quand je l'ai lu ? Possible mais pas seulement. Parce que si on a un minimum d'empathie on ne peut que compatir à cette peine immense. Ce n'est pas de la pitié, c'est de la compassion. Maladroite sûrement comme celle des mamans de la crèche de leur fils qui confectionnent à la pelle des petits plats qui ne seront jamais mangés mais un sentiment qui fait de nous des êtres humains.

"Vous n'aurez pas ma haine" est une lecture que l'on peut entamer sans appréhension tant il est lumineux et bienveillant. Un exercice difficile et réussi.

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lundi 25 mai 2020

"Ils partiront dans l'ivresse" de Lucie Aubrac

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L’histoire : Ce livre est le journal d'une résistante. Neuf mois de la vie d'une mère de famille, enceinte d'un second enfant, professeur d'histoire et de géographie qui, à ses heures perdues, fait évader quatorze personnes (dont son mari arrêté avec Jean Moulin par Klaus Barbie), passe les douanes avec des silencieux de revolvers, ravitaille les clandestins en faux papiers et les collabos en confiture au cyanure. Une femme qui n'a jamais perdu son sang froid ni son humour, sauf le jour de son accouchement à Londres.

La critique de Mr K : Voilà encore un ouvrage qui errait depuis trop longtemps dans ma PAL. C’est à l’occasion du 8 mai que je décidai de l’en sortir, c’est un grand classique que je n’avais jamais lu et dont j’avais volontairement refusé de voir l’adaptation cinéma (je préfère faire les choses dans le sens inverse). Journal de vie résistante et amoureuse s’étalant sur quasiment une année, voila un ouvrage que j’ai dévoré, emporté que j’ai été par le souffle de l’Histoire et de cette destinée hors du commun !

Lucie et Raymond s’aiment comme au premier jour mais qu’il est dur de s’aimer en ces temps de conflit fratricide pendant l’occupation allemande. Membres actifs d’une cellule de Résistance, le couple multiplie les coups et actions pour libérer des amis, diffuser de la presse clandestine ou accueillir des réfugiés. Mais voila, en ces temps incertains, le danger guette à chaque coin de rue et Raymond après une première libération est de nouveau arrêté avec Max (le représentant de De Gaulle en France, aka Jean Moulin). Il va falloir tout le courage et l’abnégation de Lucie pour le faire libérer et s’exiler ensuite en Angleterre.

Quelle femme cette Lucie ! Je connaissais globalement son histoire pour l’avoir étudiée à la fac lors d’un module sur la Résistance mais là, plongé dans la matière première, les jours s’égrainent et il se forge dans l’esprit du lecteur une image très forte, naturelle, parfois drôle d’une résistante de premier ordre. Il y a évidemment les longs passages où Lucie Aubrac nous décrit les journées de la femme engagée avec ses rendez-vous secrets avec les conciliabules et divers préparatifs, les actions en elles-mêmes, les discussions / débats passionnés qui donnent vie au quotidien de la Résistance dans une langue neuve et simple à la fois. Le livre fourmille de détails qui nous immergent totalement dans cette vie clandestine ô combien exaltante et stressante à la fois où l’on doit constamment être sur ses gardes et se méfier de tout le monde ou presque.

En filigrane, ce journal nous décrit bien la vie au jour le jour de Lucie Aubrac en tant que femme et mère. Ses inquiétudes, ses espoirs, ses peurs sont disséqués et on la suit dans la gestion de la maisonnée avec les restrictions alimentaires, les solidarités qui se mettent en place entre famille, voisins et amis, ses cours en tant que professeur d’Histoire-Géo dans un lycée pour jeunes filles (pas de mixité à l’époque) et ses pensées intimes. Elle a un sacré caractère, se laisse rarement abattre et garde un sens de l’humour parfois mordant. Elle a une énergie peu commune alors qu’elle est toute jeune mère et attend son prochain enfant (dont elle accouchera quelques jours après leur arrivée à Londres). Sans en faire étalage et avec une grande humilité, cette femme a des qualités incroyables qu’elle expose avec simplicité et chaleur.

Bien que centrale, elle n’éclipse par pour autant tous les autres protagonistes du récit avec son Raymond engagé et droit en première ligne pour qui elle ne lâchera jamais rien et pléthore d’hommes et de femmes héros du quotidien, du boulanger en passant par le fermier ou l’enseignant. Empli d‘humanisme, le récit fait la part belle au partage, l’entraide dans une époque vraiment pas évidente, où la France était vraiment en guerre (à réviser par Micron Ier en ces pseudos temps de guerre contre le Coronavirus) et où l’on croise d’infâmes salopards prêts à tout pour grimper les échelons. Les passages avec Klaus Barbie sont particulièrement éprouvants et rendent bien compte de la folie collaborationniste. Le tout est écrit avec finesse et simplicité ce qui explique son étude régulière en collège (encore aujourd’hui).

À noter qu’Ils partiront dans l'ivresse n'est pas vraiment un journal intime, le récit ayant été écrit à posteriori, Lucie Aubrac a délibérément choisi cette forme pour gagner en clarté et en impact. Le pari est complètement réussi des dizaines d’années plus tard, le texte marque toujours autant les esprits et procure un plaisir de lecture intact. Un incontournable.

lundi 11 mai 2020

"Les Roses d'Atacama" de Luis Sepulveda

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Le contenu : Qu'est-ce qui rapproche un pirate de la Mer du Nord mort il y a 600 ans ; un militant qui attend le 31 mars l'éclosion des roses d'Atacama ; un instituteur exilé qui rêve de son pays et se réveille avec de la craie sur les doigts ; un italien arrivé au chili par erreur, heureux à cause d'une énorme erreur et qui revendique le droit de se tromper ; un bengali qui aime les bateaux et les amène aux chantier où ils seront détruits en leur racontant les beautés des mers qu'ils ont sillonnées ?
Peut-être cette frontière fragile qui sépare les héros de l'Histoire des inconnus dont le nom restera dans l'ombre.

La critique de Mr K : Suite à sa douloureuse et brutale disparition, je décidai de farfouiller dans ma PAL à la recherche d’un titre d’ouvrage de Sepulveda qu’il me restait à découvrir. De mémoire j’en avais deux en stock. Je tombai finalement sur Les Roses d’Atacama que j’avais dégoté dans une brocante et qui attendait bien sagement la bonne occasion pour être exhumé et lu. Ce fut une fois de plus une lecture intense, profondément humaniste et engagée en même temps. La patte de Luis Sepulveda est décidément bien particulière et marquante.

Cet ouvrage est composé de 34 micro-textes étalés sur 160 pages. Sepulveda suite à une visite dans le camp de concentration de Bergen Belsen est tombé par hasard sur un épitaphe qui l’a bouleversé : J’étais ici et personne ne racontera mon histoire. C’est à ce moment qu’il a décidé d’écrire ce recueil, un livre qui relaterait ses rencontres avec des êtres ordinaires et pourtant extraordinaires à leur manière, des petites histoires qui font écho à la grande, glanées de-ci de-là ou encore des prises de positions fortes face l’incurie humaine que ce soit avec ses semblables ou envers Mère Nature. L’auteur fait donc acte de mémoire avec ces courts textes qui tirent de l’oubli des personnes lambda à priori, des pans d’Histoire, faisant réémerger des connaissances parfois enfouies profondément et au passage réveillent notre conscience.

Figures historiques oubliées, résistants à divers dictatures et autres régimes barbares (avec pas mal de référence au Chili de Pinochet, normal quand on connaît la vie de Sepulveda), le recul de la Nature face à l’activité humaine, les méfaits de l’ultra-libéralisme sur la Nature et les Hommes, Sepulveda aborde beaucoup de thématiques qui m’intéressent et qui pourraient filer le bourdon. Mais ce n’est pas le cas ici car l’auteur, malgré parfois des constats accablants sur la nature humaine avec son lot d’asservissement et de perversion, s’attarde davantage sur l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau, les solidarités existantes notamment et les espoirs que beaucoup cultivent même si on en parle moins. Cette foi en l’être humain est louable, idéaliste certes mais extrêmement touchante. L’émotion nous pénètre en profondeur, page après page avec l’effet d’un baume qui apaise et mobilise à la fois.

Il est beaucoup question d’amitié dans cet ouvrage, d’entraide, de résistance mais aussi de nostalgie des temps perdus avec une ode à l’enfance à l’occasion et la richesse des petites gens qui égalent et surpassent même les puissants. Pas d’effet lénifiant ou de populisme pour autant, l’évocation simple et directe de ces destins est d’une franchise confondante, il y a des passages quasi documentaires sur la vie d’un quartier ou l’évocation d‘un paysage qui replace l’être humain à sa vraie place, celle d‘une espèce intégrée dans son espace mais qui ne doit en aucun cas détruire pour son simple profit personnel. Des pages sont aussi très virulentes envers les méfaits de notre espèce avec notamment le sort réservé aux forêts et aux mers, les soutiens occidentaux envers certaines dictatures... écrit en 2000, ce livre est malheureusement toujours d’actualité.

Les amateurs de l’écrivain ne seront donc pas surpris, on est dans du Sepulveda pur jus que ce soit en terme de contenu ou de forme. L’écriture est toujours aussi séduisante, d’une simplicité et limpidité épatantes ce qui la rend d’autant plus percutante et évocatrice. Les différents récits se lisent sans aucun répit, emportés que nous sommes par ces historiettes aussi subtiles qu’addictives et qui incitent à rentrer en résistance et ceci plus que jamais quand on voit dans quel monde nous vivons. Un grand Sepulveda.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Neveu d'Amérique
- Le Monde du bout du monde

lundi 27 avril 2020

"Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu" de Pierre Terzian

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Le contenu : Fraîchement débarqué au Québec, un écrivain français se retrouve catapulté dans le monde remuant des garderies montréalaises.

Croisant la route de Lulu l’hyperactif, de Mathieu le Zen Master ou de Tiah la princesse inuit, il apprend à connaître "la Belle Province" à travers ses enfants, ses éducatrices, ses routines et ses grèves.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, je vais vous présenter une lecture un peu particulière, qui diffère de ce que je lis d’habitude. L’auteur est parti vivre au Canada avec son amoureuse et pour pouvoir subvenir à ses besoins, il s’est vu proposer de travailler dans divers garderies en tant que remplaçant. Ça fait longtemps qu’on s’est jamais connu de Pierre Terzian est donc un livre témoignage sur son expérience, ses observations et ses réflexions sur cette époque de sa vie et permet à l’auteur de livrer quelques réflexions personnelles pas piquées des vers sur le Québec et le monde en général.

Le livre est découpé en de multiples chapitres qui correspondent aux horaires que l’on suit dans les garderies de manière générale : l’arrivée des enfants, les jeux libres, la pause toilette, la sieste, les jeux en extérieur quand le climat le permet, le repas à la cantine ou encore le retour des parents. Non chronologique, ce témoignage n’est qu’une longue suite de rencontres avec des mômes pas tristes du tout la plupart du temps (ah, je me souviendrais longtemps de Lulu !), de brefs passages narratifs sur ses réveils à la maison avant de partir au taf et les quelques échanges qu’il peut avoir avec divers adultes (de la directrice aux encadrants, en passant par les parents).

Ce livre est tout d’abord très drôle. L’ayant lu en plein confinement, il m’a fait du bien. Il faut dire que Pierre Terzian en a vu de toutes les couleurs et en premier lieu avec les gamins. Sans filtres, naturels et complètement azimutés parfois, cela donne lieu a des échanges verbaux parfois surréalistes (l’auteur s’en donne à cœur joie en la matière), des comportements immatures et ridicules ou encore des réactions délirantes. Très cosmopolite par les populations qu’il attire, le Québec propose un brassage culturel et ethnique impressionnant et certains passages en témoignent avec parfois des incompréhensions et des liens étonnants. On se marre beaucoup, l’auteur un peu moins... Le métier est complexe tout de même.

C’est d‘ailleurs là que surgit l’aspect tendre et parfois même mélancolique de l’ouvrage. Il opère ses remplacements essentiellement dans des quartiers populaires et certains mômes sont vraiment touchants par leur rudesse, leurs propos ou encore leur recherche d’affection. Ils ne sont malheureusement pas tous égaux, notamment en terme d’origine sociale, cela se sent au détour d’un regard, des vêtements qu’ils portent ou encore l’attitude des parents à leur égard. Face à cette paupérisation, ce déclassement, comme d’habitude dans nos démocraties libérales, on détruit des postes, on n’allonge pas les moyens et le système fabrique des exclus (comme quoi l’exemple canadien est bien un mirage lui aussi !). Certes ils sont tout petits et ont encore toutes leurs chances pour réussir dans la vie mais quel départ parfois pour certains !

J’ai aussi bien aimé le style, très direct et découpé. L’ensemble s’apparente à des tranches de vie bien senties qui se dégustent sans modération. J’ai lu d’ailleurs ce livre en un temps record, incapable que j’étais de le reposer. Une vraie petite pépite d’humanité à découvrir et parcourir sans modération.

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lundi 13 avril 2020

"Le Nouveau western" de Marc Fernandez

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L’histoire : 900 kilomètres à vélo dans un décor de western pour retracer la vie extraordinaire d'un chevalier mythique mais véritable : le Cid, figure espagnole légendaire aux résonances actuelles, digne d'un personnage de polar.

Rodrigo Díaz de Vivar, plus connu sous le nom du Cid, n'est pas que le héros d'une pièce de théâtre. Ce fut un chevalier. Un vrai. Banni par le roi Alphonse VI, il a traversé l'Espagne au XIe siècle. Il a gagné des batailles. Contre les Musulmans, et avec eux. Un mercenaire avant l'heure. Un combattant légendaire.

Si le Cid voyageait à cheval, c'est sur son VTT – baptisé Tornado – que Marc Fernandez suit sa route de Burgos, ville natale du chevalier, jusqu'à Valence, où il mourut en 1099. Une épreuve et un défi pour l'auteur, à la découverte d'une partie méconnue de l'Espagne, médiévale, immensément vide. 900 kilomètres à vélo, 11 302 mètres de dénivelé positif dans un décor de western, pour retracer la vie extraordinaire d'une figure mythique digne d'un personnage de polar.

La critique de Mr K : Lecture bien rafraîchissante aujourd’hui avec Le Nouveau western de Marc Fernandez, un auteur que je découvre avec ce titre qui diffère à priori de ses productions habituelles. En plein confinement, quinze jours déjà au moment de ma lecture, il me semblait bien sympathique d’accompagner l’auteur sur les traces du Cid, personnage marquant de mes années littéraires (quelle pièce que celle de Corneille !) et surtout, héros de la culture espagnole injustement méconnu en France. Dans ce livre hybride, on partage à la fois l’expérience sportive et culturelle que mène l’auteur et l’on redécouvre l’Histoire du Cid lors des différentes étapes d’un périple hors du commun. Suivez le guide !

Pas vraiment sportif à ce que j’en ai compris, l’auteur s’est donc lancé un pari fou : suivre le parcours du Cid depuis son exil forcé jusqu’à sa conquête de Valence. Au programme, la découverte de l’Espagne du vide comme on l’appelle, portion du territoire ibérique qui comme notre diagonale du vide en France est en plein marasme économique et où certaines localités ont été complètement désertées de leurs habitants. C’est aussi des paysages grandioses qui rappellent Sergio Leone et des vestiges du passé qui replongent Marc Fernandez dans un moyen-âge flamboyant avec son lot de batailles homériques et de traditions ancestrales. Et puis, c’est un voyage aux racines de sa famille qu’entreprend l’auteur avec un passage tout aussi douloureux que touchant sur la terrible guerre civile espagnole qui a marqué durablement les esprits et divise encore les espagnols en 2020 (voir la polémique sur le déplacement de la dépouille du Caudillo et la percée récente de l’extrême droite aux élections).

Le Nouveau western présente donc deux visages. C'est d'abord une œuvre légère qui ne se prend pas trop au sérieux, à commencer par l’auteur lui-même qui va vraiment se dépasser durant ce voyage malgré des difficultés physiques sérieuses. Je m’y suis totalement retrouvé, moi dont les seuls sports que je pratique très régulièrement sont le yoga, le jardinage et la lecture (j’ai les doigts très musclés si si !). Ne se prenant pas pour un cador mais doté d’un moral impressionnant (malgré quelques baisses de régime à l’occasion d’étapes éprouvantes), on rit beaucoup de ses déconvenues (désolé), de ses états d’âme changeants. La narration en joue beaucoup et fait passer un bon moment de lecture. On a quasiment l’impression de participer avec lui au voyage (la fatigue en moins !). Au final, il a parcouru tout de même 961 km en douze jours avec 11302 mètres de dénivelé positif. Les chiffres sont impressionnants !

La difficulté est donc là mais elle en vaut la peine comme l’auteur le précise à de nombreuses reprises. Il faut dire qu’il traverse des décors naturels de toute beauté digne de vieux westerns qui ont bercé notre enfance : canyon, montagnes abruptes, vallées encaissées et villages déserts peuplent la route que suivent Marc Fernandez et son accompagnateur (oui, il n’était pas seul). La route se fait donc plus douce (malgré une chaleur parfois accablante) et l’on s’arrête avec lui aux bords des routes pour admirer tel paysage depuis des points de vue uniques. Loin de nous assommer par des descriptions à n’en plus finir, on est ici dans l’immédiateté, la convocation des sentiments et sensations brutes que l’on ressent à l'instant T : une odeur, un goût, une vision, les petits détails qui font la différence et marquent durablement l’esprit.. Du coup, les pages se font légères et s’envolent irrémédiablement sans que l’on ne s’en rende vraiment compte.

Cela s’applique aussi à la partie plus historique qui s’intercale entre les parties intimistes. Là encore, la matière est dense mais réduite à l’essentiel, on échappe au cours d’Histoire rébarbatif (moi ça ne m’aurait pas dérangé étant médiéviste de formation) et le Cid se fait accessible. Le personnage est diablement séduisant, en avance sur son temps pour certaines choses et surtout fidèle toujours à ses principes. On le redécouvre ici avec des extraits de textes anciens, des passages relatés avec la plume vive de l’auteur mais aussi les visites qu’il entreprend, vestiges d'une épopée datant de 1000 ans déjà. C’est prenant, on est littéralement embarqué et emballé par les propos et ce qu’ils sous-entendent.

Un seul défaut à déplorer avec cet ouvrage, il se lit très vite. 189 pages seulement... mais 189 pages de haut vol où l’on s’amuse, découvre et voyage au fil de pages remarquablement écrites. Une lecture idéale pour se délasser, se cultiver et s’évader.

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