lundi 2 septembre 2013

"Le Cas Eduard Einstein" de Laurent Seksik

eduardeinsteinL'histoire: Le fils d'Einstein a fini parmi les fous, délaissé de tous, jardinier de l'hôpital psychiatrique de Zurich. Sa mère, qui l'a élevé seule après son divorce, le conduit à la clinique Burghölzli à l'âge de vingt ans. La voix du fils oublié résonne dans ce roman où s'entremêlent le drame d'une mère, les faiblesses d'un génie, le journal d'un dément.

Une question hante ce texte : Eduard a-t-il été abandonné par son père à son terrible sort ? Laurent Seksik dévoile ce drame de l'intime, sur fond de tragédie du siècle et d'épopée d'un géant.

La critique Nelfesque: Albert Einstein, je connais vaguement. Comme tout le monde... E=MC²... Mes connaissances en Einstein sont à vrai dire assez limitées. Comprenez ici que je ne suis pas une acharnée d'Einstein ou une fan devant l'absolu. C'est donc sans réelles attentes que j'ai commencé à lire ce roman de Laurent Seksik et, il faut bien l'avouer, j'en suis ressortie plus intelligente! Si si!

Dans "Le Cas Eduard Einstein", il n'est pas question des travaux du génie que l'on connait tous. Ne partez pas en courant, l'auteur ne fait pas mention de ses études et ce ne sont pas des pages de formules qui vous attendent ici. Il est bien entendu question de l'homme de sciences mais dans sa vie privée, la partie immergée de l'iceberg, et plus précisément de son premier mariage et de son fils Eduard.

Eduard, enfant brillant, promis à une carrière dans la médecine et ayant du reste effectué sa première année, va à l'âge de 19 ans littéralement "péter un câble". Elevé avec son frère par leur mère après la séparation de leurs parents, il est de plus en plus ingérable. Il se montre odieux, se présente nu devant des invités à la maison, part dans des délires paranoïaques et croit qu'il peut se transformer en loup... Avouez qu'en tant que progéniture d'un homme à fort QI on ne s'attendait pas à cela...

Albert Eintein est très mal à l'aise avec les problèmes de son fils. Il connait bien quelques spécialistes mais il est très vite démuni et préfère prendre la fuite. La période post Seconde Guerre mondiale en Allemagne n'aide pas vraiment les choses non plus et Einstein part vivre aux Etats-Unis laissant ex-femme et enfants (devenus grands) en Suisse. A bout de bras, Mileva va tenir son fils et prendre toutes les décisions le concernant.

C'est un roman passionnant que "Le Cas Eduard Einstein". On y cotoie des grands noms de la psychiatrie et de la recherche, on entre dans la vie privée d'un des plus grands noms de l'histoire des sciences et on s'émeut de la vie d'Eduard, dans un autre monde. Internement en hôpital psychiatrique, électrochocs... Autre époque, autres moeurs, autres remèdes...

Albert rencontre Mileva à l'Ecole Polytechnique de Zurich où elle est la seule femme de la classe. Vouée à une grande carrière, elle restera dans l'ombre de son mari jusqu'à leur séparation 20 ans plus tard. Entre temps, ils ont eu Hans Albert et Eduard. Tous trois, très proches, vont "faire sans" Albert. Celui ci vivra à Berlin, se remariera, partira pour les Etats-Unis et aura tout au long de sa vie une position politique forte. Contre les inégalités et l'injustice, il connaitra l'Allemagne nazie et la ségrégation aux Etats-Unis.

J'ai vraiment aimé cette lecture. Moi qui ne serait sans doute pas allée spontanément vers ce roman, craignant une oeuvre fastidieuse à lire ou bourrée de références scientifiques, je me suis passionnée pour cette famille hors norme et en même temps banale avec ses joies et ses peines. Le temps des presque 300 pages que compte "Le Cas Eduard Einstein", j'ai pris la mesure de ce que la notoriété peut faire de bien mais aussi de destructeur. J'ai été émue par Mileva, courageuse et protectrice, attendrie par Eduard, touchant dans ses réactions et questionnements. Quant à Albert, il m'a à la fois désapointée dans son rôle de père et impressionnée par son engagement politique et moral pour le respect des Droits de l'Homme. Une oeuvre à lire.

J'ai lu "Le cas Eduard Einstein" dans le cadre du Comité de lecture pour l'élection des Coups de cœur des Lecteurs d'Entrée Livre. L'avis de mes compagnons de lecture est à retrouver sur la fiche consacrée sur le site.


mardi 27 août 2013

"Block 109" de Brugeas et Toulhoat

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L'histoire: 1953...

Après avoir détruit l'Occident, le IIIème Reich agonise à son tour sous les coups de l'Armée Rouge. Pour Zytek, le maître de l'Allemagne, il ne reste qu'une seule solution: une attaque virale majeure.

Malgré le refus du Haut conseil, le virus provoque déjà des ravages dans les ruines de Marienburg. Les contaminés, transformés en monstres sanguinaires, s'attaquent aux soldats isolés des deux camps. Seule l'escouade du sergent Steiner parvient à s'échapper d'une funeste rencontre.

Ce dernier et ses camarades sont-ils la dernière chance de l'humanité? Et quel est véritablement l'objectif de Zytek, l'omnipotent seigneur du Reich?

La critique de Mr K: Voici une BD dont j'avais entendu le plus grand bien il y a déjà quelques temps et que j'ai offert à un bon pote pour son anniversaire en début d'année. Il l'a appréciée et me l'a prêtée pour que je puisse me faire mon propre avis sur cette uchronie qui m'a irrémédiablement fait penser à K Dick et sa fameuse nouvelle "Le maître du haut chateau" ou encore"Fatherland" de Harris.

Les six planches de départ re-contextualisent le récit en nous décrivant les événements s'étant déroulés de mars 1941 (assassinat par un sniper d'Adolf Hitler) jusqu'à 1953, année qui marque le début du récit proprement dit. Vous l'avez compris, le IIIème reich a survécu à la Seconde Guerre mondiale contrairement à son führer. C'est Heydrich qui est aux commandes et un énigmatique personnage dénommé Zytek a crée un mystérieux ordre teutonique en référence aux chevaliers du même nom. Son pouvoir ne fait que croître et ses intentions au premier abord extrémistes pourraient bien se révéler plus nuancées. Il faudra bien 200 planches pour que les auteurs mènent leur intrigue jusqu'au bout et nous assènent une fin sans faux-fuyant ni équivoque.

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(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

L'atmosphère de fin de règne est ici remarquablement rendue. Les soviétiques avancent malgré la défense acharnée des allemands et le conflit semble être à un tournant de son déroulement. D'étranges et sanguinaires créatures issues d'expériences contre-nature sont en liberté et dévorent tout ce qui passe à leur portée notamment dans l'ancien métro désaffecté qu'elles ont investi. On suit le point de vue d'une escouade quasiment livrée à elle-même depuis le renoncement de certains officiers. On alterne avec le ressenti des autorités et notamment de Zytek qui s'apparente beaucoup à un personnage principal tant il est omniprésent. Peu à peu, on se rend compte qu'il y a une lutte interne dans le régime: d'un côté les SS qui suivent les pas d'Hitler à travers son successeur Heydrich et de l'autre, un opportuniste à priori sans scrupule en la personne de Zytek qui veut déclencher une apocalypse bactériologique. Au milieu de ce grand jeu géostratégique, on suit le parcours de simples soldats auxquels les tenants et aboutissants échappent totalement et qui par leurs actes vont modifier les plans prévus.

block109 planche 2
(Cliquez pour agrandir l'image)

Cette BD est vraiment brute de décoffrage. L'action est remarquablement bien décrite même si les dessins m'ont parfois paru inachevés. Il m'a donc fallu un petit temps d'adaptation pour me mettre au diapason. Malgré ce léger défaut, le scénario est vraiment très bien pensé et m'a accroché du début à la fin. Les méandres narratifs sont nombreux et la fin m'a littéralement cueillie. En plus, c'est un récit unique (ce qui se fait de plus en plus rare en BD aujourd'hui) et même si depuis des cross-over ont été réalisé sur cet univers singulier, ce volume se suffit à lui-même.

Une belle découverte que je vous conseille très fortement notamment à tous les amateurs et amatrices d'uchronies.

jeudi 1 décembre 2011

"Un secret" de Philippe Grimbert

un-secretL'histoire: Souvent les enfants s'inventent une famille, une autre origine, d'autres parents. Le narrateur de ce livre, lui, s'est inventé un frère. Un frère aîné, plus beau, plus fort, qu'il évoque devant les copains de vacances, les étrangers, ceux qui ne le vérifieront pas...Et puis un jour, il découvre la vérité, impressionnante, terrifiante presque. Et c'est alors toute une histoire familiale, lourde, complexe, qu'il lui incombe de reconstituer. une histoire tragique qui le ramène aux temps de l'Holocauste, et des millions de disparus sur qui s'est abattue une chape de silence.

La critique Nelfesque: J'aime beaucoup les écrits sur la seconde guerre mondiale. Documents d'archives, essais, romans, tout y passe. D'ailleurs j'ai posté hier mon avis sur "Le Pays de mon père" de Wibke Bruhns. Je ne suis pas monomaniaque mais cela faisait un moment que j'avais "Un secret" de Philippe Grimbert dans ma PAL et le lancement du challenge "Un mot, des titres..." de Calypso avec pour thème "secret" était l'occasion rêvée de m'y mettre.

Dans ce roman il est question de la guerre de 39-45 et d'un secret de famille, que Maxime et Tania, les parents de Philippe ont dû porter suite aux horreurs de la guerre. Le narrateur, Philippe, est un jeune homme maigrelet et malade. Sans raison apparente, sans réel diagnostique, il n'est pas comme les autres et la famille veille sur lui comme un oisillon tombé du nid. Avec sa voisine, Louise, il va apprendre peu à peu la vérité et ce fardeau qu'il portait jusque là inconsciemment va disparaitre.

Tout en pudeur, Philippe Grimbert nous raconte l'histoire de sa famille. Comment il a fallut que ses aïeux changent de noms, comment ils ont passé la frontière... Entre le fantasme du passé de ses parents et grand-parents qu'il s'était forgé et la réalité, il va devoir faire le deuil d'un songe et accepter la part obscure de l'histoire.

Un roman poignant, comme il y en a tant sur ces tristes années de l'Histoire. Rien de plus, rien de moins. Certaines scènes, dont la principale d'où découle tout le secret (mais dont je tairai le fond ici), est tristement "banale". Un destin malheureusement commun dont il faut garder le souvenir. On ressort de cette lecture ému. La plume est pudique et poignante. "Un secret" est un roman vraiment touchant qui résonnera en moi longtemps...

Cette lecture entre dans le cadre du Baby-Challenge Drame 2011 et du challenge "Un mot, des titres..."

BCTUn-mot-des-titres

mercredi 30 novembre 2011

"Le Pays de mon père" de Wibke Bruhns

paysdemonpereL'histoire: Et voilà mon père devant le "Tribunal du peuple" nazi. Droit comme un i, flottant lamentablement dans un costume trop grand pour lui, silencieux. Je regarde fixement cet homme au visage éteint. Je ne le connais pas, il n'existe pas l'ombre d'un souvenir en moi. J'avais tout juste un an lorsque la guerre a commencé. À partir de ce moment, il n'était pour ainsi dire jamais à la maison. Mais je me reconnais en lui - ses yeux sont mes yeux, je sais que je lui ressemble. Et que sais-je de lui ? Rien. W.B.

La critique Nelfesque: J'ai vraiment été touchée par ce document d'une très grande qualité. Wibke Bruhns retrace non seulement la vie de son père pendant la seconde guerre mondiale mais elle nous raconte aussi toute sa famille depuis la fin du XIXème siècle. Bien plus qu'un constat froid et une présentation minutieuse du rôle qu'à jouer HG dans cette grande guerre, on découvre avec elle tout le parcours le menant jusqu'au "Tribunal du peuple" nazi, où a débuté son "destin" et dans quel terreau familial il a pris sa source.

"Le Pays de mon père" est un récit passionnant sur la vie d'une famille bourgeoise allemande dont l'histoire et l'Histoire s'entremêle et où la fierté d'être allemand passe avant tout le reste. Une autre époque, une autre façon de voir les choses, un autre pays. Il est plus courant de lire des ouvrages traitant de la seconde guerre mondiale vue par les français et les victimes des camps. Ouvrages dans lesquels, à juste titre, le lecteur est révolté contre l'oppresseur et ses actes. Ici, on comprend grâce aux documents récoltés pour l'écriture de ce livre (courriers familiaux, journaux intimes, documents administratifs, logistiques...) le climat présent en Allemagne lors de la première guerre mondiale, de l'entre deux guerres et de la seconde, et l'état d'esprit du peuple allemand lors de l'armistice de 1918, leur sentiment d'humiliation. Rien n'est excusé mais tout s'éclaircit.

Nous rentrons ici dans l'intimité d'une famille. On oscille alors entre l'incompréhension, le dégoût, la révolte, le soulagement... à l'image de l'auteur qui ne se prive pas de coucher sur le papier ses états d'âme au fil de ses découvertes. "Le Pays de mon père" est un cri du coeur. Un livre qui a permis à Wibke Bruhns de comprendre son père, de suivre ses pas pendant toutes ces années et de lui dire "je t'aime". On ressort de cette lecture troublé et ému par un homme à l'apparence froide et militaire, jusque dans ses rapports familiaux, ne laissant rien percevoir de la déception et de la révolte qui le rongent. 

Dans cette famille, tout est clairement allemand version Hitler: le salut nazi dans les soirées familiales autour du piano (les photos présentes au centre du livre me glacent le sang), la mise en place d'une association familiale dont les statuts précisent la pureté de leur race aryenne, le désintérêt pour les conditions du camp adverse, l'occultation du traitement fait aux juifs... Et pourtant, sans que l'on s'en rende compte, une conscience se réveille dans la tête d'HG qui avec son gendre sera jugé pour avoir participé à l'attentat contre Hitler en 1944. Quel retournement! Quelle capacité à cacher ses sentiments, même à ses proches!

Ce livre remue vraiment le lecteur. J'ai pourtant lu pas mal d'ouvrages sur cette période de l'Histoire, j'ai rarement été touchée à ce point. Peut être parce qu'ici on est "de l'autre côté", peut être parce qu'on touche du doigt l'incompréhensible, peut être parce que le récit est illustré de photos d'époque rendant l'ensemble encore plus réel... En tout cas, je conseille vivement la lecture de cette oeuvre de Wibke Bruhns qui nous permet de ne pas oublier qu'il y a eu aussi des victimes chez le peuple allemand.

mercredi 5 janvier 2011

"J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir" de Christine Arnothy

jaiquinzemourirL'histoire: Pendant le Seconde Guerre mondiale, à Budapest, une jeune fille de quinze ans, réfugiée avec ses parents dans la cave de son immeuble, tient un journal dans lequel elle raconte la peur, l'espoir, la survie, et bientôt la fuite vers la liberté...

La critique Nelfesque: Il est difficile de rendre compte de ce livre tant l'Histoire est atroce. Impensable de parler du style de l'auteur puisqu'il s'agit du journal intime d'une adolescente de 15 ans qui, à l'âge des premières amourettes, se retrouve reclue dans sa cave familiale de Budapest sous les bombardements. Ce format apporte la force de cet ouvrage en faisant un témoignage poignant de ce que fut la seconde guerre mondiale en Hongrie tout en étant un récit lourd et difficile à digérer. Toutefois "J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir" est un témoignage touchant, un témoignage de plus, sur les atrocités de la guerre, sur la peur, sur la férocité des ennemis et parfois aussi le manque d'humanité des alliés.

Christine et sa famille vont endurer la faim, la saleté et le froid, cotoyer les cadavres et les soldats puis enfin sortir de ce minuscule endroit sordide pour franchir clandestinement la frontière. Là encore ils se heurtent aux difficultés et à tous ceux qui ont fait de la guerre un business répugnant. On se prend d'affection pour cette famille, pour ce père qui fait tout pour sauver sa famille, pour cette mère qui a tout perdu et pour cette enfant qui rêve d'un avenir meilleur. On ne peut faire autrement, il ne s'agit pas d'un roman mais de la réalité.

Fait suite à "J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir", "Il n'est pas si facile de vivre", écrit quelques années plus tard et qui retrace la vie de Christine à Paris de façon plus romancée. Loin de la guerre, d'autres épreuves l'attendent...

Ce témoignage est à lire, au delà du devoir de mémoire, pour aussi relativiser et remercier le ciel de ne pas avoir vécu cet enfer qui n'est pourtant pas si loin...


samedi 20 novembre 2010

"Les fleurs d'Hiroshima" d'Édita Morris

hiroshimaL'histoire: Nos voix ne sont que des murmures et nous chantons ces complaintes qui nous sont si chères. [...] C'est avec toute notre passion que nous lançons ce cri du coeur: "Jamais plus Hiroshima!" - Comme nous nous sentons proches les uns des autres! Nous sommes une espèce à part.

Yuka a 30 ans. Elle et sa famille ont survécu à la bombe jetée sur Hiroshima quinze ans avant le début de cette histoire. Yuka fera tout pour que sa famille et ses proches aient une vie normale, même à l'arrivée de ce jeune Américain qui lui loue une chambre et qui a la joie de l'innocence.

C'est l'histoire simple de gens incapables d'oublier mais qui font preuve du courage immense des rescapés et des sacrifiés: celui de cacher au reste du monde leurs souffrances.

La critique de Mr K: Un pur chef d'oeuvre! Difficile de résumer en quelques phrases l'empreinte indélébile qu'un tel livre laisse dans votre coeur. C'est un livre difficile, d'une tristesse infinie où la pudeur toute japonaise de l'héroïne cache l'une des pires atrocité de l'histoire contemporaine: le largage de la bombe d'Hiroshima et ses conséquences sur la population.

Nous plongeons avec Sam-san (le locataire américain) au sein d'une famille de rescapés. Il y a tout d'abord la narratrice, Yuka, qui s'évertue à masquer les apparences pour protéger les siens et épargner leur invité car dans la culture japonaise ce dernier doit être traité avec tous les égards (l'hôte a un devoir quasi sacré de bien recevoir). Il y a Fumio son mari irradié tout comme elle qui rechute et qui irrémédiablement s'enfonce vers la mort. Ohatsu, jeune soeur de la narratrice à la sensibilité à fleur de peau, éperdument amoureuse d'Hiroo jeune homme de bonne famille. Et puis, il y a Sam, jeune américain idéaliste et naïf qui n'a aucune idée des secrets dissimulés dans cette maison et qui peu à peu, à force de faux pas et d'indiscrétions va découvrir un à un les traumatismes vécus par Yuka et les siens (le récit de la mort de sa mère lors du jour J est douloureux et pénible tant pour Yuka que pour nous lecteur-voyeur).

Au delà des souffrances morales et physiques que l'on découvre et vivons au fur et à mesure de notre lecture, ce qui marque le plus c'est l'ostracisme dont sont victimes les survivants de la bombe. Considérés comme des parias, ces hommes "radios-actifs" sont mis à l'écart du reste de la population et sont marqués du sceau de la honte, le souvenir de la défaite impériale de 1945. Ainsi, lors de l'introduction d'Ohatsu dans la maison de son amoureux Hiroo, sa "candidature" est rejetée par les parents du jeune homme qui la considère comme une pestiférée. En effet, les radiations même quinze ans après le bombardement, pourrissent encore les coeurs et les corps. La jeune fille ne sera jamais à 100% sûre de pouvoir enfanter ou du moins, mettre au monde un enfant dit "normal" sans déformations ou autres "défauts". Ce passage est rude à l'image de celui où le mari de Yuka doit retourner à l'hopital car la maladie se déclare à nouveau. Fumio tombe à terre lors d'une fête familiale et ne veut aucunement montrer à son invité occidental (américain de surcroît!) qu'il est en état de faiblesse, les visites à l'hopital de sa femme auxquelles nous assistons par la suite se révèlent de plus en plus épouvantables à suivre tant cette attitude pudique devient pesante. Les larmes ne sont pas loin...

L'écriture est simple, fine, légère et poétique à l'image de l'attitude de Yuka. Édita Morris ne verse jamais dans l'apitoiement ou le misérabilisme, la vie doit continuer malgré tout malgré cela. Petit à petit le voile se lève, l'émotion grandit, noue l'estomac et finit par nous achever par un dernier chapitre éprouvant. Pour ces raisons et bien d'autres que je n'ai pas évoqué, c'est un livre qu'il faut lire absolument car chaque lecteur, en partageant les douleurs et souffrances de cette famille, ne peut que garder en mémoire le bouquet de fleur évoqué dans le titre de l'ouvrage (déposé par Ohatsu chaque jour à un endroit bien précis de la rive du fleuve), symbole du souvenir de l'atrocité commise au nom de la guerre un certain 6 août 1945... Préparez vos mouchoirs, prenez une bonne inspiration et tentez l'expérience... vous en ressortirez changé(e) à jamais.

vendredi 22 octobre 2010

"Fatherland" de Robert Harris

fatherlandL'histoire: Berlin, 1964.
Depuis que les forces de l'Axe ont gagné la guerre en 1944, la paix nazie règne sur l'Europe. Seule, l'Amérique a refusé jusqu'ici le joug. Mais dans quelques jours, le président Kennedy viendra conclure une alliance avec le Reich. Ce sera la fin du monde libre. Deux meurtres étranges viennent perturber les préparatifs. Les victimes sont d'anciens S.S. de haut rang jouissant d'une paisible retraite. Chargé de l'affaire, l'inspecteur March s'interroge.
S'agit-il d'un règlement de comptes entre dignitaires ? Mais, s'il s'agit d'affaires criminelles pourquoi la Gestapo s'intéresse-t-elle à l'enquête ? Quelle est cette vérité indicible qui tue tout ceux qui la détiennent et semble menacer les fondations même du régime ? Le mystère s'épaissit et, dans Berlin pavoisée, les bourreaux guettent prêts à tout pour étouffer dans la nuit et le brouillard les dernières lueurs de la liberté.

La critique Nelfesque: Que serait l'Allemagne aujourd'hui si ce pays avait gagné la seconde guerre mondiale? Du moins, que serait-elle dans les années 60? Quelle Histoire serait enseignée à l'école et que sauraient les adultes du passé de leur nation? Voilà autour de quoi tourne "Fatherland".

Pour lire ce roman, il faut s'accrocher et s'habituer aux termes allemands, aux noms à consonnance germanique... J'ai buté plus d'une fois sur des mots tels que Bürgerbräukeller, Sturmbannführer ou Oberstgruppenführer! Et bien non, je n'ai pas fait Allemand en LV2... Certains termes sont compliqués, les liens entre les différents acteurs politiques et les grades de l'armée ne sont pas aisés à assimiler mais une fois ce petit "effort" réalisé, ce roman est un vrai plaisir.

On suit Herr Sturmbannführer March dans une enquête halletante où plusieurs meurtres de hauts dignitaires allemands semblent mener à un complot à échelle nationale qui, si il était découvert, jetterait le discrédit sur l'Empire Allemand. March est un allemand "de base" qui suit la ligne de conduite imposé par le Reich et ne se pose pas de question. Certes il est un peu borderline mais reste majoritairement dans les clous. Il va faire la connaissance de Charlotte, une journaliste américaine qui n'a pas du tout la même vision que lui sur son pays et va l'aider à déméler les fils de l'enquête. Pour elle c'est le scoop du siècle, pour lui c'est un dur chemin vers la vérité.

Bien entendu on se doute de l'issue de l'investigation mais ce n'est pas, à mon sens, le but premier de ce roman. On est tous au courant de ce que les allemands ont fait pendant la seconde guerre mondiale et de la politique mise en place par Hitler. Ce qui est intéressant c'est la façon dont March découvre des faits qui le dépassent et le font totalement revoir l'attachement qu'il porte à son pays et son obéissance à ses supérieurs.

Un livre qui fait froid dans le dos, qui n'est malheureusement pas une simple fiction, et qui pour qui connait un minimum l'Histoire se révèle passionnant.

samedi 1 mai 2010

"Maus" d'Art Spiegelman, la Shoah en BD

mausL'histoire: Art Spiegelman est le fils d'un des survivants des ghettos polonais. Maus, son livre, est l'histoire d'une souris dont le chat a décidé d'avoir la peau. La souris est le juif, le chat le nazi. Le destin de Maus est de fuir, de fuir sans espoir l'obsession d'un chat qui lui donne la chasse et lui trace le chemin de la chambre à gaz.

Mais Maus est également le récit d'une autre traque, celle d'un père par son fils pour lui arracher l'histoire de sa vie de juif entre 1939 et 1945 et en nourrir sa propre mémoire, se conformant ainsi à l'obligation de se souvenir.

La critique Nelfesque: Si vous n'avez pas encore lu cette BD, il FAUT le faire! Pour le "devoir de mémoire" qui est tellement à la mode, pour garder à l'esprit ce dont l'homme est capable, pour le découvrir (en ce qui concerne les jeunes lecteurs (enfin pas trop jeunes quand même parce que c'est éprouvant))...

Art Spiegelman nous raconte dans "Maus" l'histoire de son père, Vladek, survivant des ghettos polonais et d'Auschwitz, sous forme d'entretiens et de flash-back. Nous avons donc deux lectures: les souvenirs de Vladek et les relations entre lui et son fils.

L'invasion allemande et les persécutions nazies sont au centre de cette BD qui balaie l'Histoire du début de la Seconde Guerre Mondiale et l'invasion de la Pologne à l'effondrement du Troisième Reich et l'après-guerre. La survie par tous les moyens est un combat quotidien. Se cacher, se nourrir, aider sa famille relève du miracle dans ce territoire occupé où les chats (les nazis) traquent les souris (les juifs). Ces souvenirs sont entrecoupés de scènes "actuelles" entre Spiegelman et son père. Des scènes montrant leurs relations difficiles, le besoin de savoir de Spiegelman tout en ayant du mal à l'assumer. La difficulté de la génération suivante a été de grandir, de se construire avec l'horreur qu'a vécu leurs parents, avec devant leurs yeux des rescapés. Comment vivre quand ses parents sont marqués par la mort? Comment assumer d'avoir une vie meilleure que la leur?

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Loin de vouloir idéaliser son père, Spiegelman le montre tel qu'il est, une caricature antisémite de juif pourtant bien réelle: une personne avare, comptant et recomptant, pour qui un sous est un sous et qui ne gache jamais rien, quitte à entasser des choses inutiles. A la lumière de tout ce qu'à vécu Vladek, on comprend cette obsession. Toutefois Art entretient des rapports difficiles et douloureux avec son père et montre de l'agacement face à ses réactions. Toujours cette difficulté de vivre dans les pas d'un survivant qui est très intéressante.

L'originalité de cette BD réside dans le fait que les hommes sont représentés par des animaux. Les Juifs sont des souris, les Allemands des chats, les Français, des grenouilles, les Américains des chiens, les Suédois des élans, les Polonais des cochons, les Anglais des poissons... Je pensais que ces représentations étaient ainsi faites pour que les scènes paraissent moins dures, moins humaines et en faisant des recherches j'ai appris que ce zoomorphisme faisait référence aux images de propagandes nazies qui représentaient les Juifs comme des souris et les Polonais comme des porcs.

Cette BD fait froid dans le dos. Nous connaissons tous ce passage de l'Histoire et pourtant nous continuons à être glacés d'effroi à la vue de ce que fut le quotidien de milions de personnes à cette époque. Avec cette BD, support très souvent connoté enfantin, une impression de proximité apparait. De part le ton employé par Art Spiegelman, respectueux, pudique mais en même temps précis, nous recevons cette intimité, ces détails en pleine face. Je me répète mais au même titre qu'il FAUT voir "Le pianiste", il FAUT lire "Maus" qui, une fois reposé sur votre table de chevet, restera gravé dans votre mémoire.

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mercredi 7 avril 2010

"Un sac de billes" de Joseph Joffo

un_sac_de_billeL'histoire:

Paris en 1941 n'est plus la capitale d'une terre d'asile qui arbore pour devise au fronton de ses mairies "Liberté, Egalité, Fraternité". Paris est une ville occupé où l'ennemi nazi impose ses lois d'exception et le port de l'étoile jaune à tous les Juifs.

Leur mère en a donc cousu une au revers du veston de Maurice et de Joseph avant leur départ pour l'école. Le résultat est immédiat, le racisme des gamins se déchaine et les deux Joffo rentrent qui avec l'oreill en chou fleur, qui avec l'oeil poché et le genou meurtri. Oh! En compassation, il y a bien eu le troc proposé par Zérati, le copain de Jo, l'étoile jaune contre un sac de billes, mais leur père a compris: il faut fuir.

La critique de Mr K:

Quelle merveilleuse relecture que celle-ci! Je me suis retrouvé derrière les bancs de l'école en classe de 5ème avec Mme Jaffrézic comme prof de français. Ca a été un des rares bouquins étudiés en classe qui m'ait plû! Je suis retombé dessus par hasard (et mal rasé comme disait Serge) au gré d'une visite dans une quelconque brocante. Je l'ai dévoré en deux jours, partagé entre mes retrouvailles avec les deux frères et le destin tragique de leur famille. Rappelons simplement qu'il s'agit d'un premier livre et qu'il est autobiographique et vous pouvez déjà vous faire une petite idée de la charge émotionnelle que dégage cet ouvrage.

C'est avant tout une ode à l'enfance: ses petites joies, ses terreurs, ses aspirations et ses limites. Joffo nous offre une vision de la guerre à travers les yeux de l'innocence et son écriture remarquable retranscrit avec brio et justesse l'errance de ces deux pré-adolescents. La fratrie, l'amour de la famille autant de valeurs qui leur permettront de surpasser un conflit qui les dépasse mais les touche au premier plan: ils sont juifs. Loin des clichés, c'est la réalité brute qui est ici exposée: l'exode, la recherche de nourriture, le passage de la ligne de démarcation, les retrouvailles, le système D... Des passages sont extrêmement éprouvants notamment la scène se déroulant dans l'hôtel Excelsior (lieu de résidence de la gestapo) où Maurice et Joseph sont soumis à un interrogatoire impitoyable. Ils tiendront et ne diront jamais qu'ils sont juifs. Ils devront leur salut à un prêtre qui fournira de faux documents attestant de leur baptême. J'en profite pour préciser que nombre de Justes ayant caché ou aidé des juifs étaient des prêtres catholiques. On parle beaucoup des attermoiement de Pie XII (pape de l'époque) vis-à-vis de la "question juive" mais on oublie trop souvent ces membres du clergé catholiques anonymes qui ont risqué leur vie en suivant les vraies valeurs chrétiennes.

Ce livre est un monument, un témoignage-romancé fidèle à la réalité de l'époque que beaucoup de collégiens ont lu et -je l'espère- continueront à lire dans les décennies à venir. L'écriture simple et cependant dense nous plonge dans une des époques les plus sombre de notre Histoire et nous rappelle qu'encore aujourd'hui le combat doit continuer pour protéger des principes aussi essentiels que le droit d'exister pour ce qu'on est, dans le respect des autres. J'avoue cette re-lecture m'a ému comme au premier jour et c'est tremblant que j'ai refermé ce livre qui aura une place de choix dans ma bibliothèque idéale (mon Dieu, va falloir acheter une autre étagère!).

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samedi 20 février 2010

"J'ai voulu porter l'étoile jaune" journal de Françoise Siefridt

_toileL'histoire: Le témoignage unique d'une jeune chrétienne, internée dans les camps français pour avoir porté l'étoile jaune.

C'est le jour même de l'ordonnance nazie imposant le port d'un insigne à tous les Juifs que Françoise Siefridt, une étudiante chrétienne de dix-neuf ans, décide d'arborer l'étoile jaune avec l'inscritpion "Papou", pour en dénoncer le caractère barbare et humiliant. Un geste de solidarité courageux qui lui vaut d'être aussitôt arrêtée par la police française. De juin à août 1942, au cours de son internement comme "amie des Juifs" aux camps des Tourelles puis de Drancy, Françoise Siefridt a tenu un Journal dans lequel elle rapporte les scènes poignantes dont elle a été témoin.

La critique Nelfesque: Voici là une lecture dure et éprouvante. Ce Journal de Françoise Siefried relate 86 jours de sa vie, privée de liberté et témoin "privilégié" d'un morceau de notre Histoire qu'il est encore aujourd'hui difficile de concevoir tant des actes abjectes et immoraux ont été perpétré. Jugés totalement injustes et injustifiés autrement que dans des cerveaux malades, des actes de résistance ont fort heureusement émergé çà et là. Certains en ont payé de leur vie, d'autres, comme Françoise Siefridt, ont été "seulement" arrêté. De cet internement ressort aujourd'hui ce Journal qu'elle a tenu sur un petit cahier d'écolier.

Cette jeune femme de 19 ans portait l'étoile juive "amie des Juifs". Pour ce délit, cet acte de soutien et de solidarité, elle a été arrêté. Son journal commence ici. S'en suit une incarcération au camp des "Tourelles" où Juifs, amis des Juifs et "politiques" (communistes pour la plupart) sont regroupés dans l'attente d'un transfert au camp de Drancy, l'antichambre d'Auschwitz. Ce journal, très court, de 68 pages ne laisse que très peu transparaître les émotions et protestations de cette jeune fille. Sans doute craignait-elle de se le voir retirer et risquer ainsi bien pires traitements.

C'est donc de manière pudique que cette étudiante  d'hypokhâgne relate les faits de cette étape précurseur des camps d'extermination. Une sorte de "no man's land" où règne la peur et le doute mais aussi l'espoir et l'attente. Sa foi ainsi que ses amitiés, malheureusement de courtes durées, avec ses compatriotes de coeur, l'ont aidé à traverser ce lourd moment dont certains ne sont pas revenus...

Le journal est précédé d'une longue préface qui, bien que remettant dans le contexte le témoignage de Françoise Siefridt, se révèle être lourd et indigeste. Voulant vraiment lire ce livre du début à la fin, j'ai dû me faire violence pour ingurgiter 81 pages remplies de dates et de noms propres. Toutefois, celles-ci mettent l'accent sur les réactions de l'Eglise Catholique de l'époque et permettent de nous éclairer sur les textes officiels souvent occultés ou très vite balayés.

La postface, quant a elle, décripte le Journal en ressituant certains personnages présents dans ce dernier et nous apporte quelques éléments de réponse sur la vie de Françoise Siefridt. Très intéressant. Les annexes sont aussi, à mon sens, très utiles.

"J'ai voulu porter l'étoile jaune" est donc un livre/témoignage qu'il est bon d'avoir lu pour ne pas oublier et continuer de résister face aux mouvements extrémistes menant inévitablement à des actes lugubres et inhumains. Et ce partout dans le monde.