mercredi 3 octobre 2018

"Ce coeur qui haïssait la guerre" de Michel Heurtault

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L'histoire : Au lendemain de la Grande Guerre, Anton découvre un domaine inexploré : la conquête de l’espace. Jeune ingénieur allemand, il rêve plus d’étoiles que de pouvoir et de politique. Une opportune neutralité qui lui permet de ne pas prendre position entre pro et antinazis. Mais que vaut la neutralité lorsque l’on travaille sur une fusée financée par l’Armée et qu’elle devient une arme dévastatrice ? Ce sont deux femmes également aimées qui rappellent à ce cœur rebelle que si l’homme n’est pas fait pour la guerre, il l’est encore moins pour la servitude, et l’amènent à passer de la résistance passive à la trahison de son pays.

La critique de Mr K: Retour sur une lecture enthousiasmante aujourd'hui avec Ce coeur qui haïssait la guerre de Michel Heurtault, roman historique très bien mené, doublé d'un remarquable parcours de personnage avec Anton un jeune homme féru de sciences pris au piège de son époque. Long roman de plus de 700 pages, on ne voit cependant pas le temps passé, voici pourquoi.

Anton est un jeune ingénieur allemand à qui tout semble sourire. Malgré la défaite de 1918 et une Allemagne ruinée par le conflit, il voit son avenir s'éclaircir quand il est admis dans un centre de recherche sur les fusées dans les années 30. Il côtoie alors de grands chercheurs (notamment Wernher von Braun) et travaille essentiellement sur de nouveaux systèmes de propulsions. Très vite une fois au pouvoir, Hitler va s'y intéresser de tout près. Non pas pour explorer l'espace comme le rêve si fortement Anton mais plutôt pour créer des armes impitoyables qui permettraient au IIIème Reich de dominer l'Europe définitivement. Indifférent au nazisme au départ, le jeune homme va peu à peu devoir affronter les affres du doute, les conditions épouvantables de l'opération Barbarossa (attaque foireuse de l'URSS par les nazis) et finalement Anton se révélera à lui-même, s'engageant dans la lutte contre le Führer.

Il flotte sur cet ouvrage un souffle épique qui en fait une saga puissante et très bien ficelée. En effet, étant historien de formation, je dois avouer que je suis très tatillon sur la vérité historique dans les romans et je dois dire qu'ici j'ai été comblé. Très fidèle aux époques évoquées, l'auteur se plaît à mélanger les concepts, à les interpénétrer et à donner une vision globale assez bluffante. Durant toute la lecture, il n'y a pas un moment où le réalisme est pris à défaut, on vit vraiment en Allemagne sous le joug nazi, on partage le quotidien d'un peuple prisonnier de son propre pays et sans libre-arbitre possible. La plongée dans ce monde si lointain et si proche à la fois est terrifiante, tous les mécanismes dictatoriaux sont ainsi évoqués à travers les pérégrinations du personnage principal ou encore ses expériences (arrestations, participation au front de l'est avec son lot d'horreur, la pression des militaires sur les scientifiques...). Bien que connaissant plus ou moins l'ensemble du contexte, il est bon de se faire rafraîchir la mémoire par un auteur en verve et redoutable dans son amour de la reconstitution historique.

Les personnages ne sont pas délaissés pour autant et même si l'ensemble est plutôt classique dans son déroulé, on se plaît à lire ses destins contrariés que les vents de l'Histoire malmènent sans vergogne. Très nuancés, sans manichéisme malvenu, les protagonistes se débattent littéralement à courir après des aspirations ou un amour perdu, se battent avec leur conscience notamment quand les horreurs nazies commencent à s'ébruiter. Nul n'est parfait et Anton en est un bon exemple, lui le scientifique qui poursuit un rêve inaccessible qui sera souillé par les velléités guerrières nazi qui transformeront le rêve de voyager dans l'espace en premier missile inventé de l'Histoire (le V2). Les lignes bougent au court du récit et Anton changera beaucoup notamment après son séjour dans le front est où il côtoiera l'horreur pur avec les massacres et pogroms perpétués par les Einsatzgruppen et la Wehrmacht ; la résistance opiniâtre des soviétiques et des épisodes marquants des combats finiront de le convaincre de changer de bord. Commence alors pour lui de nouveaux défis qui lui mèneront la vie dure ainsi que pour le lecteur littéralement pris au piège d'une histoire très dense et incroyablement addictive.

C'est bien simple, il est difficile de reposer ce roman surtout si l'on est passionné d'Histoire. Ceux qui y seraient allergiques feraient bien de passer leur chemin ! En effet l'auteur aime à partager son récit avec des apports historiques assez développés. Loin de ralentir le récit à mes yeux, il l'enrichit et donne une profondeur aux personnages qui hantent le récit. Drôle d'impression donc que de lire ce livre qui mélange allègrement vérité historique et personnages ayant existé ou non. C'est très bien fait, l'écriture exigeante et complexe donne un sacré caractère à cet ouvrage qui n'est pas sans rappeler Les Bienveillantes de Jonathan Littell (ça fait deux livres de la rentrée littéraire 2018 qui m'y font penser !) : c'est âpre, c'est rude mais que c'est bon, si on se donne les moyens d'aller jusqu'au bout !

Une lecture certes pas aisée à cause de la densité du texte et les horreurs abordées mais Ce coeur qui haïssait la guerre est à mon sens un livre essentiel et d'une rare intelligence. À ne louper sous aucun prétexte si les thématiques vous intéressent, dans le domaine on fait difficilement mieux !


mercredi 26 septembre 2018

"L'Ile aux troncs" de Michel Jullien

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L'histoire : Mai 1945, les troupes soviétiques hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag, à Berlin. Trois années passent et partout dans les rues de Leningrad traînent des vétérans, héros déchus, patriotes aux bravoures affadies, des "rabroués de l’armée", une jeunesse physiquement injuriée qui ternit les lendemains de la victoire. Une partie de ces parasites sera reléguée à Valaam, une île de Carélie perdue sur le plus grand des lacs d’Europe.

Le livre s’ouvre sur un saisissant travelling de la petite communauté insulaire avant de se fixer sur deux protagonistes, Kotik et Piotr, amis comme cochons. Tout les rapproche, les dates, leur âge, leurs médailles et blessures, l’élan soviétique, leur jeunesse avortée, leur pension de vétérans, la vodka, mais plus encore. Confinés sur l’île, les deux compères vouent un culte à Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), une héroïne inaccessible et sœur. Ils connaissent ses bravoures, ils possèdent d’elle une photographie qu’ils déplient chaque soir ; un rituel. Après quatre ans de proscription sur l’île de Valaam, Kotik et Piotr nourrissent le projet de quitter la colonie, de traverser le lac pour aller lui rendre hommage. Leur équipée est prête, les voilà partis...

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture en demi-teinte aujourd'hui avec L'Ile aux troncs de Michel Jullien. Autant le sujet m'intéressait énormément vu la rareté de l'évocation du thème principal en littérature (le traitement réservé aux vétérans russes mutilés de 39-45), autant le style m'a freiné et a douché mon enthousiasme. Voici le pourquoi du comment...

Ce roman nous raconte le devenir de Kotik et Piotr après la Seconde guerre mondiale. L'un n'a plus ses jambes, l'autre a perdu tous ses membres du côté droit. Leur vie est gâchée et ils devront vivre jusqu'à leur mort avec les stigmates d'un passé douloureux impossible à dépasser. Amis avec un grand A, ils survivent comme ils peuvent sur l'île de Valaam où le régime soviétique a regroupé la plupart de ses soldats gravement blessés à la guerre. Vie pauvre et simple, détresse morale et physique, débrouille à tous les étages sont le quotidien des deux copains qui un jour décident de partir de cette colonie d'un genre particulier, qui ne laisse entrevoir aucun espoir.

Le point fort de l'ouvrage réside dans la qualité quasi documentaire qui l'habite. Collant constamment au plus près de ses deux protagonistes principaux, Michel Jullien nous fait pénétrer dans un monde interlope qui échappe à toute comparaison. De cellule en cellule, de personnalité en personnalité, on rencontre un nombre incroyable de soldats usés par le conflit et qui semblent parfois n'attendre qu'une chose : la délivrance sous quelque forme qu'elle soit. Au delà des corps abîmés, ce sont les esprits qui frappent par leur grande détresse et la douloureuse sensation diffuse que rien n'est vraiment fait pour ces héros injustement remisés loin des regards chastes. L'idéal communiste semble avoir perdu de vue ses serviteurs les plus fidèles et c'est bien souvent le système D qui prévaut pour se nourrir, se loger et survivre tout simplement. Très fidèle historiquement, le récit est d'une grande portée et l'on va de découverte en découverte au fil de la lecture.

Là où le bât blesse, c'est l'écriture en elle-même. Chacun jugera par lui-même mais malgré un intérêt certain pour le livre, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans et même parfois à y revenir. La faute à un style que j'ai trouvé finalement très lourd, d'une densité parfois étouffante et rébarbative. Les phrases d'une page ne sont pas rares et je dois avouer que cette surcharge d'information m'a pris à la gorge et me faisait parfois perdre le fil. Pourtant, ce n'est pas la première fois que je me frotte à ce genre de récit ultra-complet à l'écriture aux circonvolutions nombreuses (je pense au terrifiant Les Bienveillantes de Jonathan Littell qui n'est pas aisé à lire non plus) mais ici le charme n'a jamais vraiment opéré...

Dommage dommage vraiment que cet écueil de taille ne vienne gâcher cette lecture qui avait au départ tout pour me plaire : une époque fascinante, la dénonciation de l'injustice et de très beaux portraits d'hommes brisés. À vous de voir si vous voulez tenter l'aventure...

lundi 5 mars 2018

"Journal" d'Anne Frank

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L’histoire : Anne Frank est une jeune fille juive qui pendant la Seconde Guerre mondiale a dû entrer dans la clandestinité afin d'échapper aux nazis. Peu avant d'entrer dans la clandestinité, Anne reçoit pour son anniversaire un cahier dans lequel elle tiendra son journal. Elle se met aussitôt à écrire, elle parle non seulement des événements qui se déroulent dans l'Annexe mais aussi beaucoup d'elle-même.

La critique de Mr K : C’est toujours un sentiment particulier qui m’habite lorsque je dois chroniquer un classique de la littérature. Qui ne connaît pas ou n’a jamais entendu parler du Journal d’Anne Frank, un témoignage exceptionnel sur la Seconde Guerre mondiale, une plongée dans le quotidien d’une jeune fille juive de quinze ans recluse avec sa famille dans un appartement "caché" pour échapper à l’oppression nazie ? Ce re-reading particulier s’est effectué vingt-cinq ans après ma première lecture, la fascination opère toujours mais mon regard s’est depuis aiguisé et j’ai pu percevoir des strates supplémentaires dans ce témoignage passionnant et bouleversant.

S’étendant essentiellement sur les années 1943 et 1944, ce journal raconte donc le lent et terrifiant déroulement du temps pour une famille de réfugiés juifs-allemands venus dès 1933 s’installer aux Pays-Bas suite à l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler dans leur patrie d’origine. La menace les rattrape avec la conquête de la quasi-totalité de l’Europe entre 1940 et 1941 par les forces de l’Axe. L’ordre nazi règne notamment sur Amsterdam, il n’est plus question de vivre une vie normale. Les Frank entrent en clandestinité en compagnie d’un couple et quelques autres infortunés. Les pages du Journal d’Anne Frank nous livre les angoisses et espérances, les observations et les réflexions d’une jeune femme dont l’univers a été broyé par le conflit et les idées nauséabondes en vogue à l’époque.

On dit souvent que la maturité permet d’encaisser plus facilement certaines expériences ou émotions fortes mais je dois avouer que mon ventre s’est noué à de nombreuses reprises durant cette lecture qui s’est révélée toujours aussi éprouvante. C’est la faute principalement au fait que le dénouement est connu, on sait pertinemment qu’ils vont être dénoncés puis déportés dans la foulée. À la lumière de cette tragédie, certains passages du journal prennent une signification particulière et les quelques miettes d’espoir égrainées ici et là par Anne Frank paraissent bien dérisoires. Drôle d’impression que de lire les rêves et aspirations d’une jeune fille que l’on sait déjà condamnée... Le malaise ne fait que grandir lors de la lecture de cet ouvrage qui s’avère aussi lumineux grâce au caractère d’Anne que mortifère par le fatum implacable qui plane sur les protagonistes de ce témoignage.

Dans son journal, Anne Frank passe en revue le vie des réfugiés vivant dans un microcosme étouffant. Cachés à l’étage au dessus d’une fabrique, ils doivent sans cesse faire attention : limiter le bruit pour ne pas se faire repérer, se rationner en terme de nourriture et d'eau, organiser la moindre action de leur quotidien. Ainsi certains actes banals prennent une dimension toute autre avec la nécessité d’une organisation précise, méticuleuse (le passage décrivant les passages aux toilettes et dans ce qui fait office de salle de bain sont très parlants dans leur genre). Cette pression d’un danger extérieur bouleversant les habitudes de vie est palpable à la moindre page de mémoires qui retranscrivent très bien aussi les tensions internes entre les membres de la famille : Anne a ses préférences, elle se chicane avec sa sœur, elle préfère son père à sa mère, la jeune fille suit des rituels immuables malgré la guerre (les repas, les "conseils de famille", les apprentissages de la vie). Ces pages sont un miroir incroyable de ce que l’humain est capable de faire pour se transcender, résister à l’oppression et tenter de poursuivre son existence malgré les périls.

Au milieu de tout cela, Anne rayonne. Bien sûr elle a peur, bien sûr elle se demande ce dont le futur sera fait mais elle reste une fille de 13/14 ans. Bavarde, parfois égocentrique, vouant un culte à son père, s’opposant à sa mère, rêvant aux garçons, elle se plaît à décrire son existence partageant ses joies et ses peines. On apprécie son appétence pour le savoir et sa lente mutation, elle gagne en maturité face à l’adversité. Anne nous touche énormément et l’on ressort chamboulé et révolté comme à la première lecture car elle est bien loin l’époque où la jeune fille fréquentait l’école et vivait une jeunesse insouciante.

Seul bémol, la version que j’ai lu n’est pas l’originale. Il s'agit d’une version "remaniée" où l’éditeur a rajouté quelques passages retrouvés depuis. J’ai trouvé que cela alourdissait le propos et ralentissait la mécanique infernale en place. Rassurez-vous, rien de rédhibitoire pour autant même si on perd un peu de la spontanéité du récit. L’écriture limpide, enfantine mais aussi parfois très adulte n’a rien perdu de son charme. Voilà un livre qui n’a pas pris une ride et dont les effets perdurent longtemps après sa lecture. Un classique d’entre les classiques qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie.

mercredi 3 janvier 2018

"Fil de fer" de Martine Pouchain

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L’histoire :
- On est bien, hein ?
- Oui, on est bien. Je contemplais les petits nuages paresseux suspendus dans l’azur. Plus rien d’autre n’existait, il n’y avait plus que l’herbe, nous et le ciel. L’éternité.

C’est la guerre. Gabrielle, surnommée Fil de fer, doit quitter son village pour fuir sur les routes de France avec sa famille. Au cours d’un exode dur et périlleux, Fil de fer rencontre un garçon mystérieux. C’est le coup de foudre. Qui est ce beau jeune homme qui n’a jamais faim ou soif ?

La critique de Mr K : Retour dans la planète jeunesse aujourd’hui avec ce roman tout juste sorti en librairie chez Flammarion jeunesse. Au programme, un amour adolescent décortiqué à travers le prisme de la seconde guerre mondiale. Une double thématique qui touche le cœur et les esprits à travers un ouvrage réussi grâce à sa finesse dramatique et son écriture immersive à souhait.

Fil de fer est le surnom que donne son père à Gabrielle, une jeune fille de 15 ans issue d’une famille de paysans du nord de la France. Avec ses trois sœurs et ses parents, elles vivent au rythme des saisons entre travaux des champs, école et vie communale (la messe du dimanche notamment mais aussi divers festivités, lieux de rencontre). Tout cet équilibre va se voir chamboulé par la déclaration de guerre du mois d’août 1939 et, l’année d’après, le nécessaire exode de beaucoup de nos compatriotes de l’époque qui ont dû tout laisser derrière eux (possessions, maisons...) pour fuir l’avancée fulgurante des troupes allemandes. Fil de fer et ses proches n’y coupent pas et durant ce voyage hors du commun entre espoirs, moments de terreur et d’abattement pur, Gabrielle va rencontrer Gaétan, un étrange et séduisant adolescent dont la famille a disparu lors d’un bombardement...

Écrit à la première personne du singulier, le récit est très vite immersif. Le lecteur s’attache d’emblée à Gabrielle qui nous raconte avec la verve de ses quinze ans la routine qui habite son existence : les rapports avec ses proches, la vie à la ferme, ses aspirations de jeune femme en devenir. La maturité commence à pointer le bout de son nez quand le conflit éclate. Ce dernier va la faire basculer vers l’âge adulte beaucoup plus vite qu’elle ne l’aurait crû de prime abord. La petite fille à son papa va devoir affronter des épreuves douloureuses au cours du dangereux périple que la famille entreprend et la rencontre avec Gaétan va lui ouvrir la porte des premiers émois. Étrange garçon que ce jeune homme taciturne, semblant traumatisé par ce qu’il a vécu. Il parle peu, dévoile difficilement ses sentiments et entretient un trouble chez Gabrielle qui tombe amoureuse de lui progressivement et durablement. L’époque étant ce qu’elle est, elle doit maintenir une distance physique entre eux et cet éloignement ne fait que renforcer l’attrait du garçon qui ne la touche pas, ne l’embrasse pas et semble détaché du réel...

On sent bien d’ailleurs qu’il y a quelque chose qui cloche, que Gaétan cache un lourd secret, que Gabrielle tout à sa fascination ne voit pas tout ce qu’il y a à voir. Le contexte n’aide pas et Martine Pouchain retranscrit parfaitement l’épisode historique si difficile que fut l’exode avec son cortège de déchirements, de larmes, de sacrifices et de morts inutiles au bord de la route sous le feu des stukas, l’aviation légère de l’Allemagne nazie. Les hordes de fuyards portant les quelques affaires qu’ils ont pu emporter sont livrés à eux-même dans le dénuement le plus total en pleine débâcle, où les repères et toutes les certitudes se sont envolés. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de revenir au détour de l’histoire sur des actes peu glorieux et pourtant si nombreux comme le dépouillement des morts et le pillage / saccage des maisons abandonnées par les fuyards (toujours ça que les boches que n’auront pas). Depuis ma lecture des mémoires de George Charpak, je n’avais pas lu un récit aussi poignant et pointu sur cet épisode de la seconde guerre mondiale. Un très bon point.

D’une lecture aisée, fluide et totalement addictive (vive la focalisation interne !), ce roman est un moyen idéal de faire découvrir une époque complexe sans manichéisme primaire mais avec précision, finesse et humanisme. Rajoutez là dessus, une adolescence qui s’ouvre au monde et à soi sans pathos ni lourdeurs, et vous obtenez un ouvrage bien malin qui plaira à un grand nombre de jeunes lecteurs en devenir ou déjà confirmés. À faire découvrir au plus vite !

mardi 13 juin 2017

"Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Le Cercle littéraireL'histoire : Janvier 1946. Tandis que Londres se relève douloureusement de la guerre, Juliet, jeune écrivain, cherche un sujet pour son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la lettre d'un inconnu, natif de l'île de Guernesey, va le lui fournir ? Au fil de ses échange avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre un monde insoupçonné, délicieusement excentrique ; celui d'un club de lecture au nom étrange inventé pour tromper l'occupant allemand : le "Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates". De lettre en lettre, Juliet découvre l'histoire d'une petite communauté débordante de charme, d'humour, d'humour, d'humanité. Et puis vient le jour iù, à son tour, elle se rend à Guernesey...

Fantasque, drôle, tendre et incroyablement attanchant...
Bienvenue dans Le Cercle des amateurs d'épluchures de patates !

La critique Nelfesque : Voici un roman que j'avais dans ma PAL depuis un petit moment. Tout le monde ou presque connaît "Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates". Son titre à rallonge à l'aspect farfelu explique peut être cela. A sa sortie, de nombreux lecteurs se sont jetés dessus et le bouche à oreilles a fonctionné à plein tube au point qu'aujourd'hui il est rare de croiser quelqu'un ne l'ayant pas lu. Et c'était pourtant mon cas il y a encore quelques semaines ! Je ne suis pas fan des effets de mode, je n'aime pas lire tout ce que tout le monde lit au moment même où tout le monde le lit, je ne suis pas amatrice non plus des romans épistolaires, j'adore tout ce qui a trait à la seconde guerre mondiale mais celui-ci me semblait trop "frais" ou superficiel pour un sujet si dur. Et puis bon, il faut l'avouer, je suis un peu râleuse aussi...

Un jour ma mère déboule chez moi avec ce roman, me disant qu'elle vient de le lire, qu'elle l'a adoré et qu'elle me le donne. Genre, je prêche la bonne parole, évangélisation, il FAUT le lire ! Notons ici que ma mère n'est pas une grande lectrice. Elle aime bien lire un ou deux bouquins de temps en temps et elle n'avait jamais entendu parlé de celui-ci (hum...). "Bon ben maman, pose ça là, merci c'est gentil, je verrai ça plus tard". Et le "plus tard" s'est transformé en année. Oui, je suis une fille indigne (en plus d'être râleuse) ! Le 8 mai, Mr K me lance le défi de lire un roman de ma PAL en lien avec le thème du jour. Bingo le moment est tout trouvé pour le sortir enfin et m'y mettre sérieusement malgré mes a priori. Et franchement j'avais hâte de sortir de la spirale infernale du syndrome Fight Club... Vous savez le fameux "Quoi t'as JAMAIS vu Fight Club !?" (remplacez ici "Fight Club" par "Le Cercle..." et le verbe "voir" par le verbe "lire", ça va, vous n'êtes pas idiots !).

BREEEEF ! Et si j'arrêtais de raconter ma vie et que je rentrais dans le vif du sujet ? Vous le voyez le stratagème qui consiste à tourner 3h autour du pot parce que ça vous fait suer d'avouer que vous avez eu tort !? Bon, ben voilà, c'est dit, pffff... J'ai lu "Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" 20 ans après tout le monde et j'aurais dû le lire avant parce que je l'ai trouvé super... Ça va ? Vous êtes contents !? Pardon maman, j'aurai dû t'écouter... Gnagnagna...

1946. La guerre est terminée et la vie reprend son cours. Juliet qui durant la période de conflit a écrit une rubrique dans un journal londonien doit maintenant penser à son prochain ouvrage. Problème, elle n'a aucun sujet en tête. Et voilà qu'il va peu à peu se mettre en place avec l'arrivée d'une lettre de Dawsey, habitant de Guernesey, amoureux de l'écriture de Charles Lamb et cherchant sa biographie. Très naturellement et avec cette simple requête va débuter une correspondance entre Juliet et Dawsey. A partir de là, on rentre dans l'intimité d'un groupe de lecteurs fondé en pleine seconde guerre mondiale. Que s'y passait-il ? Que lisaient-ils ?

Je me suis surprise à être entraînée dans cette lecture et avoir envie de connaître la suite. Comme une petite fouine qui lit les lettres d'autrui mais aussi par amour des personnes car ceux-ci sont tous attachants et ont tous quelque chose d'unique. On se prend à être touché par ce groupe, à aimer les connexions qui existent entre eux et à voir avec leurs yeux ces années sombres. Loin du tumulte et pourtant si affectés par les événements, ils vont ensemble construire un avenir et vivre ensemble sur cette île où le lecteur les rejoindrait bien...

"Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" est le titre le plus long qu'il m'ait été donné à voir mais ce qu'il contient est précieux et ses lettres mettent du baume au coeur, redonnent foi en l'être humain et donnent à voir une très jolie histoire qui nous plonge dans une époque dure et injuste où perce tout de même un rayon de lumière. Voir la beauté dans toutes choses, jouir de chaque petit bonheur et croire en des lendemains plus heureux : voici ce qu'il faut retenir de cette lecture. A lire donc !


samedi 18 mars 2017

"Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh

Elle-voulait-juste-marcher-tout-droitL'histoire : 1946. La guerre est finie depuis quelques mois lorsqu’Alice, huit ans, rencontre pour la première fois sa mère. Après des années à vivre cachée dans une ferme auprès de sa nourrice, la petite fille doit tout quitter pour suivre cette femme dont elle ne sait rien et qui lui fait peur, avec son drôle de tatouage sur le bras.
C’est le début d’un long voyage : de Paris à New York, Alice va découvrir le secret de son passé, et quitter à jamais l’enfance.
Comment trouver son chemin dans un monde dévasté par la guerre ?

La critique Nelfesque : Passionnée par la Seconde Guerre mondiale, j'ai déjà lu bon nombre d'ouvrages sur le sujet. Que ce soit des romans, des documents, des essais... j'avale à peu près tout ce qui passe à ma portée traitant du sujet (idem côté documentaires, films, expo...). C'est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers "Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh à sa sortie. Son titre m'a tout d'abord interpellée, me mettant tout de suite en tête l'air de la célèbre chanson de Raphaël (bon courage pour s'en débarrasser ensuite), puis pour son sujet bien sûr qui n'était pas sans faire écho à "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois lu l'an dernier et qui traite également de l'après-guerre et de la "gestion" des enfants qui ont perdus leurs parents et leurs familles...

Nous suivons ici l'enfance d'Alice en pleine période de guerre. Placée chez une nourrice dans un petit village des Pyrénées, elle vit à la ferme, va à l'école, essaye de se faire des amies même si n'ayant pas de maman comme tout le monde elle suscite curiosité et méchanceté des enfants de son âge. Dans un environnement relativement calme et entourée de beaucoup d'amour, on sent tout de même qu'une menace pèse sur cette enfant. Les allemands arrivent au village, un homme est recherché puis abattu, Jeanne ne cesse de lui dire que c'est la guerre et qu'elle doit être prudente. Mais c'est quoi la guerre en fait ? Qui sont ces hommes en costumes noirs avec un drôle d'accent qui mangent des glaces sur la place du village ?

Plus d'une fois Alice ressent la peur et n'a qu'une envie, celle de retrouver Jeanne. Alors sur les petites routes de campagne, elle s'active et presse le pas. Mais un jour en rentrant à la ferme, elle y retrouve deux femmes qu'elle ne connaît pas. L'une d'elle est sa mère, lui dit-on. Mais comment est-ce possible que cette dame toute maigre, au teint blafard et sans cesse sur le qui-vive soit la même femme élégante et belle qu'on lui a dépeint ? Et pourquoi doit-elle tout quitter et partir à Paris pour la suivre ?

Commence alors la fin de l'insouciance pour Alice. Alors que jusqu'ici elle n'avait qu'entraperçu l'horreur, elle va peu à peu comprendre ce qu'est la guerre et pourquoi sa mère est dans cet état là aujourd'hui. Les temps sont durs, il faut trouver à manger, se reconstruire, rechercher les disparus... Alice ne comprend pas tout, on ne lui explique rien mais elle va devoir marcher tout droit...

Sa route l'emmène des Pyrénées à Paris, puis aux Etats-Unis où une autre facette de sa vie l'attend et une aventure incroyable auprès de sa famille paternelle. On passe par toutes les émotions avec ce roman : peur, tristesse mais aussi joie et empressement. Sarah Barukh nous raconte la guerre et l'après-guerre par les yeux d'un enfant et là réside tout l'intérêt du roman. Du haut de ses 8 ans, elle est pleine de fraîcheur et communique au lecteur sa joie de vivre et ses doutes. L'auteur joue à 100% le jeu de l'empathie et force est de constater que le pari est réussi. Mais comment peut-il réellement en être autrement ? Le thème est dur : la reconstruction des enfants qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale auprès de ceux qui ont vécu l'horreur et ont été traumatisés à jamais.

J'évoquai en début de chronique la similitude avec "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois pour le thème abordé. Là, s'arrête la comparaison. "Elle voulait juste marcher tout droit" est un roman qui se lit très facilement, avec une écriture simple. Le lecteur est touché, on joue sur la corde sensible et vraiment ça fonctionne très bien mais tout se déroule sans surprise. Il se passe des choses ici, ça bouge, il y a des rebondissements mais ça ne prend pas viscéralement aux tripes. On s'émeut mais on effleure les choses. Un peu comme dans un film grand public bien fait mais qui n'apporte rien de spécial au cinéma (d'ailleurs je ne serai pas étonnée de voir un jour ce roman être adapté car il s'y prête tout à fait).

Loin de moi l'idée de faire un procès d'intention, la démarche n'est sans doute pas la même et la portée non plus. Ce roman de Sarah Barukh qui, sans tomber dans le pathos, réussit à toucher le lecteur et à le tenir en haleine, reste un bon moment de lecture qui s'avale à vitesse grand V. Prenant et bien fait ! C'est déjà pas si mal pour un premier roman.

vendredi 13 janvier 2017

"Mort aux grands" & "Guerre aux grands" de Pierre Léauté

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L’histoire : 1919. La Première Guerre mondiale s’achève enfin et la France doit reconnaître sa défaite face à l’Allemagne. Humiliée, ruinée, la population vit désormais sous le joug du grand Kaiser. Des cendres de la défaite va cependant s’élever un homme qui ne se résigne pas : le soldat Augustin Petit !

Lui seul a compris les raisons de la déroute. Lui seul en connaît les responsables. Lui seul a le courage de les désigner : les grands ! Voici poindre la terrible revanche du plus patriote des rase-moquettes. Vive les petits bruns !

La critique de Mr K : En septembre dernier, j’avais drôlement apprécié ma première incursion dans l’univers de Pierre Léauté, auteur d’un premier tome d’une trilogie uchronique mêlant habilement références historiques et roman d’aventure à l’ancienne (n’y voyez rien de péjoratif bien au contraire). Ce que je ne savais pas encore c’est que le monsieur avait déjà à son actif un diptyque du même acabit fort apprécié de certains amis blogueurs. L’occasion se présentant à moi, je me lançai plein d’espoir dans cette nouvelle lecture. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu !

La France a perdu la Première Guerre mondiale et Augustin Petit (qui porte bien son nom) ne l’accepte pas : ni la défaite ni l’horrible diktat du traité de Berlin qui oblige la France à payer des réparations colossales à l’Empire d’Allemagne et laisse sa douce patrie ruinée et affaiblie. Pour lui les coupables sont tout désignés, ce ne sont pas les juifs ni les épiciers mais les grands ! Commence alors pour lui un parcours du combattant qui va le mener de salles de réunion interlopes à l’arrière des cafés aux marches du pouvoir. Car c’est bien connu, en temps de crise, le peuple se cherche des figures de sauveurs et Augustin a bien l’intention d’être l’homme qui redorera le blason de la France et lui permettra de retrouver sa gloire passée.

Rien ne nous est épargné dans la quête du pouvoir de cet individu lambda plutôt déconsidéré dans sa fratrie et qui va se tailler une place à force d’énergie, de réunions et de rencontres clefs. Notre Hitler d’opérette sait s’entourer, croit crânement en sa chance et multiplie les initiatives. Peu à peu ses idées trouvent leur chemin dans les esprits et il ne faut pas longtemps pour que le phénomène prenne de l’ampleur. C’est alors la constitution d’un parti, de milices et les premières campagnes électorales. Au bout, la victoire et un monde qui sera irrémédiablement changé et une autre guerre mondiale qui se profile à l’horizon.

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Mort aux grands et Guerre aux grands sont jubilatoires pour tout amateur d’Histoire contemporaine notamment de la première partie du XXème siècle de la Première Guerre mondiale à la fin de la Seconde en passant par la montée des dictatures dans les années 30. Ça sent bon le programme de 3ème revisité à la mode uchronique, genre que l’auteur affectionne tant. Augustin c’est notre Hitler franchouillard, démagogue et totalement imprégné par ses discours. Derrière la farce et les multiples références à la grande Histoire, on rit jaune. Bien sûr les culottes d’acier (à défaut des Sections d’Assaut), l’idéologie anti-grands, et le chant des poussins (l’hymne du parti) notamment sont totalement délirants et provoquent le sourire mais derrière tout cela se cache une excellente et très structurée dénonciation des mécanisme de l’installation d’une dictature.

Quoi de mieux en effet en temps de crise que de désigner des boucs émissaires, de bafouer des droits pourtant fondamentaux et d’instaurer des lois liberticides ? Les gens n’y verront que du feu tant les autorités prendront soin de les endormir et de les rassurer en leur expliquant que ces maux sont nécessaires et surtout régleront tous leurs problèmes. Ces romans fait douloureusement écho à notre pays aujourd’hui et cette farce cruelle explique bien mieux les choses que nombre de discours de politiciens qui ont pour beaucoup perdu toute crédibilité.

Certes, il faut souvent avoir les références nécessaires pour capter toutes les nuances de ce diptyque mais honnêtement quel pied de voir mêler des extraits de vie du Führer avec des passages dignes des aventures rocambolesques de notre Président quand il va rencontrer sa maîtresse en scooter ou encore des crochets par les SMS médiatisés d’un certain Tsar Cosy (c’est qui celui-là déjà ?!). L’ensemble est rafraîchissant, très souvent drôle mais néanmoins sérieux dans la démarche et forge, l’esprit critique et provoque la réflexion (Dieu sait que le pays en a besoin ces temps-ci).

L’accroche est immédiate grâce à un style plein de verve, des chapitres courts et un rythme soutenu. Impossible de lâcher prise, Pierre Léauté sachant parfaitement captiver son lecteur avec cette uchronie saisissante de documentation et de réalisme. On passe un excellent moment partagé entre le plaisir de suivre une caricature de tous les maux de l’humanité et les douloureux flash nous rappelant notre triste époque. Un diptyque à lire, déguster et méditer.

vendredi 16 décembre 2016

"Hiroshima n'aura pas lieu" de James Morrow

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L’histoire : Été 1945 à Hollywood, le cinéma d’horreur vit un âge d’or et la chasse aux sorcières bat son plein alors que la guerre entre États-Unis et Japon menace.

Syms, acteur spécialisé en monstres de toutes sortes, est recruté par l’armée américaine pour participer à une opération top-secrète qui permettrait d’asservir le Japon sans recourir à la bombe atomique... L’arme fatale ? Des iguanes géants cracheurs de feu prêts à dévaster les terres nippones... mais une chose est certaine, Syms va devoir réaliser la plus terrifiante composition de toute sa carrière...

La critique de Mr K : Sacré pitch que celui d'Hiroshima n'aura pas lieu, non ? Il m’a de suite accroché lors d’un passage dans un magasin discount qui avait reçu tout un lot de titres de la très bonne maison d’édition Au Diable Vauvert. L’occasion fait le larron une fois de plus surtout que James Morrow m’avait fait forte impression avec son remarquable En remorquant Jehovah lu et dévoré en avril dernier après plusieurs années d’attente dans ma PAL. Il ne m’aura pas fallu beaucoup de temps pour en sortir celui-ci et m’en régaler.

C’est l’histoire d’un plan B monté par une fraction de l’armée américaine pour éviter d’utiliser la bombe atomique pour soumettre définitivement le Japon. En effet, par fierté, l’empereur Hiro Hito ne souhaite en aucun cas courber l’échine face aux américains, d’où cette idée farfelue de frapper les esprits en montrant à un groupe d’observateurs japonais un spectacle tout dernier cri (pour l’époque -sic-) d’iguanes mutants cracheurs de feu réduisant en cendre une ville portuaire japonaise. Les concepteurs du projet espérant que cela apaisera l’hybris japonaise et surtout épargnera nombre de vies. L’auteur nous invite à suivre le déroulé de l’opération depuis le contact pris auprès notre héros d’acteur jusqu’aux conséquences de la fameuse séance.

L’écrit se présente comme les dernières mémoires d’un homme au bord du suicide. 1984, Syms est au bout du rouleau et il revient sur la fameuse période où il fut contacté par l’armée US pour une drôle de mission. On s’attache immédiatement à ce drôle de zèbre qui, à travers son parcours, nous donne à voir un univers bien particulier, celui de la production de séries B voir Z dans l’Amérique de la Seconde Guerre mondiale. C’est le temps béni des films de monstres peuplés d’êtres hybrides, de savants fous et de jeunes filles à sauver ! Syms est acteur spécialisé dans les monstres et partage sa vie avec Darlène, une scénariste qui le seconde dans ses choix et dans l’écriture de manuscrits. On suit donc les étapes d’élaboration d’un film avec ses querelles d’acteurs, la pression mis par les investisseurs, les desiderata des réalisateurs et l’auteur se plaît à mêler références réelles de films qui ont marqué le genre et des sagas imaginaires où est censé avoir joué Syms. C’est à la fois drôle et érudit, l’amateur de films de genre que je suis, a vraiment apprécié !

En parallèle, il y a le fameux projet secret auquel Syms décide de participer après quelques hésitations. En même temps, il est difficile de refuser quoique ce soit à l’armée surtout quand on s’est fait réformer de manière faussée... On croise de drôles de personnages à l’occasion de rencontres secrètes dans le désert Mojave : un savant fou bien réel, des militaires à cheval sur les principes de sécurité mais complètement zinzins dans leur genre, un célèbre réalisateur (James Whale) littéralement possédé par sa mission et un rêve fou, celui d’éviter la mort atomique pour de nombreux innocents. Car au-delà du délire des iguanes mutants et le côté rocambolesque des aventures de Syms (il lui en arrive de belles durant les 240 pages de l’ouvrage), ce livre est un beau plaidoyer contre Hiroshima et l’utilisation abusive du nucléaire contre un pays déjà à genou et qui a été martyrisé inutilement. Certains passages du livre sont marquants en terme de dénonciation et permettent de contrebalancer le côté complètement délirant du postulat de départ. L’ironie est ici mise au service de la raison et de l’humanisme. Un autre bon point.

Hiroshima n'aura pas lieu se lit quasiment d’une traite si la quatrième de couverture ne vous rebute pas d’emblée. Les références multiples et le côté délirant du personnage sont très bien servis par une écriture à la fois fine et très accessible. Plusieurs degrés de lecture sont possibles ici et chacun y trouvera des vérités et des piques d’humour toujours bien senties. On passe un sacré moment de lecture entre burlesque et parfois failles dramatiques. On en ressort étrangement heureux et mélancolique, le genre d’expérience que seule la lecture d’ouvrage hors-norme propose. Un livre à découvrir absolument si le sujet et la forme vous attirent car le pari est à 100% réussi !

jeudi 13 octobre 2016

"Et la vie nous emportera" de David Treuer

Et la vie nous emportera

L'histoire : Août 1942. Avant de s'engager dans l'armée de l'air, Frankie Washburn rend une dernière visite à ses parents dans leur résidence d'été du Minnesota. Il y retrouve Félix, le vieil Indien en charge du domaine, dont il est plus proche qu'il ne l'est de son propre père. Mais aussi Billy, un jeune métis avec qui il a grandi et auquel l'unissent des sentiments très forts. Ce jour-là, au cours d'une battue pour retrouver un prisonnier de guerre allemand échappé du camp voisin, les trois hommes se retrouvent mêlés à un tragique accident dont ils tairont à jamais circonstances. Ce drame va bouleverser le destin des Washburn et de leurs proches, à l'image du conflit qui ravage le monde.

La critique Nelfesque : "Et la vie nous emportera"... Rien que le titre de cet ouvrage est une invitation. Une invitation au voyage, à la mélancolie et à la vie. Un titre qui a résonné en moi immédiatement et une couverture entre chien et loup qui laisse entrevoir beaucoup de choses...

L'histoire se passe en 1942 (vous connaissez maintenant mon intérêt pour les oeuvres traitant, de près ou de loin, de la seconde guerre mondiale), en plein coeur des États-Unis. Minnesota, résidence d'été de la famille Washburn. C'est là que Frankie et ses parents passent chaque été, en pleine campagne, au bord de la rivière. Mais cet été 42, les choses ont changé. Un camp de prisonniers de guerre allemands s'est monté sur l'autre rive et Frankie va partir pour l'Europe à bord d'un bombardier. Cet été a donc une saveur particulière et les sentiments sont exacerbés.

Et rien ne va se passer comme prévu. Avant l'arrivée de Frankie, un allemand s'est échappé du camp voisin et tout le monde est sur le qui-vive. Partant à sa recherche avec Félix, le vieil indien en charge du domaine qu'il connaît depuis sa naissance, et Billy, le jeune métis pour qui il a des sentiments très forts, il va commettre l'irréparable. Un acte irrémédiable qui va changer sa vie et celle de ses proches à jamais.

Dans l'écriture de David Treuer, on sent la tension et les aspirations des personnages dans chacun de leurs actes. Au moment où un jeune homme devient un homme, veut défendre des valeurs et se sentir utile, le personnage de Frankie va perdre pied, donner le change et se mentir à lui-même. "Et la vie nous emportera" est un roman sur l'existence, sur nos espoirs et nos désillutions, sur le temps qui passe irrémédiablement et nous oblige chacun à faire des choix, à les assumer ou à remédier à nos erreurs passées.

Dans un décor de guerre mondiale à la fois lointaine géographiquement et présente dans tous les esprits, l'auteur tisse sa toile aux confins des États-Unis, au sein d'une famille modèle que rien ne prédisposait à avoir un tel destin. Un petit rappel de ce qu'est la vie avec ses joies et ses peines, ce que nous aurions voulu qu'elle soit et ce qu'elle nous réserve. 316 pages de destins contrariés et d'effet papillon et un roman qui laisse un goût amer au lecteur.

lundi 8 août 2016

"Germania" de Joël Schmidt

GermaniaL'histoire : C'est en France, où elle est partie poursuivre ses études au lendemain de la Première Guerre mondiale, que Karoline, une jeune allemande éprise de littérature romantique, rencontre Jean. Très vite, ils s'aiment, mais leur amour, symbole de la réconciliation entre deux pays ennemis, est vite menacé par l'Histoire : contraints de se réfugier dans le château familial en Corrèze lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, ils subissent de plein fouet cette nouvelle page meurtrière, déchirés de voir leurs cultures respectives se livrer une guerre sans nom. Quelques années plus tard, naît le rêve, fou et audacieux, de leur fils : fonder Germania, un centre culturel allemand, comme une minuscule enclave au coeur de la France. Mais cette Allemagne idéale est-elle possible dans d'autres esprits que les leurs ?

La critique Nelfesque : Comme vous le savez si vous êtes un(e) habitué(e) du Capharnaüm éclairé, j'aime beaucoup les ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale. A force de lire des romans dessus, je commence à en avoir fait le tour et il est difficile d'être original avec ce sujet. Joël Schmidt, avec "Germania", a cependant su trouver un angle différent et interpeller ses lecteurs sur une question plus large en se focalisant sur la notion de racines et sur le poids de l'histoire familiale et de l'Histoire sur les générations futures.

La Seconde Guerre mondiale est, nous le savons tous, une époque très lourde et éprouvante. Une fois encore, ici, nous sommes au coeur du conflit et l'auteur a choisi d'évoquer cette période de l'Histoire par le biais de l'histoire d'amour entre Jean et Katerine.

La première partie du roman est très classique. Nous faisons la connaissance de Katerine, jeune allemande étudiante à Paris, et plus tard de Jean, un français dont elle va tomber amoureuse. Nous les suivons dans leur histoire et leurs premiers moments ensemble. Mais très vite, la Seconde Guerre mondiale éclate et ils se retrouvent contraints de se replier dans le château familial faisant de ce lieu une bulle protectrice.

De leur union né Gunther. Nostalgique d'une époque qu'il n'a pas connu, il est tiraillé entre ses origines allemandes de par sa mère et françaises de par son père. Ne sachant se situer et se créer une identité propre, il va passer sa vie à la recherche d'un Eden fantasmé. C'est son parcours et ses réflexions sur son passé que le lecteur découvre dans la deuxième moitié du roman. Une approche sensible et peu commune qui donne à voir les difficultés pour les générations à venir à appréhender les drames du passé de leurs aïeux. Une double peine entre culpabilité, inquiétudes et espoirs.

"Germania" nous offre une autre façon d'aborder ce conflit passé qui laisse encore des traces dans nos mémoires et dans nos façons de voir la vie. Comment l'on gère notre rapport au monde, qu'est ce qui détermine notre "chez nous"... Intéressant et assez atypique dans son approche. A lire pour ceux qui s'intéressent à ces problématiques.