mardi 13 juin 2017

"Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Le Cercle littéraireL'histoire : Janvier 1946. Tandis que Londres se relève douloureusement de la guerre, Juliet, jeune écrivain, cherche un sujet pour son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la lettre d'un inconnu, natif de l'île de Guernesey, va le lui fournir ? Au fil de ses échange avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre un monde insoupçonné, délicieusement excentrique ; celui d'un club de lecture au nom étrange inventé pour tromper l'occupant allemand : le "Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates". De lettre en lettre, Juliet découvre l'histoire d'une petite communauté débordante de charme, d'humour, d'humour, d'humanité. Et puis vient le jour iù, à son tour, elle se rend à Guernesey...

Fantasque, drôle, tendre et incroyablement attanchant...
Bienvenue dans Le Cercle des amateurs d'épluchures de patates !

La critique Nelfesque : Voici un roman que j'avais dans ma PAL depuis un petit moment. Tout le monde ou presque connaît "Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates". Son titre à rallonge à l'aspect farfelu explique peut être cela. A sa sortie, de nombreux lecteurs se sont jetés dessus et le bouche à oreilles a fonctionné à plein tube au point qu'aujourd'hui il est rare de croiser quelqu'un ne l'ayant pas lu. Et c'était pourtant mon cas il y a encore quelques semaines ! Je ne suis pas fan des effets de mode, je n'aime pas lire tout ce que tout le monde lit au moment même où tout le monde le lit, je ne suis pas amatrice non plus des romans épistolaires, j'adore tout ce qui a trait à la seconde guerre mondiale mais celui-ci me semblait trop "frais" ou superficiel pour un sujet si dur. Et puis bon, il faut l'avouer, je suis un peu râleuse aussi...

Un jour ma mère déboule chez moi avec ce roman, me disant qu'elle vient de le lire, qu'elle l'a adoré et qu'elle me le donne. Genre, je prêche la bonne parole, évangélisation, il FAUT le lire ! Notons ici que ma mère n'est pas une grande lectrice. Elle aime bien lire un ou deux bouquins de temps en temps et elle n'avait jamais entendu parlé de celui-ci (hum...). "Bon ben maman, pose ça là, merci c'est gentil, je verrai ça plus tard". Et le "plus tard" s'est transformé en année. Oui, je suis une fille indigne (en plus d'être râleuse) ! Le 8 mai, Mr K me lance le défi de lire un roman de ma PAL en lien avec le thème du jour. Bingo le moment est tout trouvé pour le sortir enfin et m'y mettre sérieusement malgré mes a priori. Et franchement j'avais hâte de sortir de la spirale infernale du syndrome Fight Club... Vous savez le fameux "Quoi t'as JAMAIS vu Fight Club !?" (remplacez ici "Fight Club" par "Le Cercle..." et le verbe "voir" par le verbe "lire", ça va, vous n'êtes pas idiots !).

BREEEEF ! Et si j'arrêtais de raconter ma vie et que je rentrais dans le vif du sujet ? Vous le voyez le stratagème qui consiste à tourner 3h autour du pot parce que ça vous fait suer d'avouer que vous avez eu tort !? Bon, ben voilà, c'est dit, pffff... J'ai lu "Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" 20 ans après tout le monde et j'aurais dû le lire avant parce que je l'ai trouvé super... Ça va ? Vous êtes contents !? Pardon maman, j'aurai dû t'écouter... Gnagnagna...

1946. La guerre est terminée et la vie reprend son cours. Juliet qui durant la période de conflit a écrit une rubrique dans un journal londonien doit maintenant penser à son prochain ouvrage. Problème, elle n'a aucun sujet en tête. Et voilà qu'il va peu à peu se mettre en place avec l'arrivée d'une lettre de Dawsey, habitant de Guernesey, amoureux de l'écriture de Charles Lamb et cherchant sa biographie. Très naturellement et avec cette simple requête va débuter une correspondance entre Juliet et Dawsey. A partir de là, on rentre dans l'intimité d'un groupe de lecteurs fondé en pleine seconde guerre mondiale. Que s'y passait-il ? Que lisaient-ils ?

Je me suis surprise à être entraînée dans cette lecture et avoir envie de connaître la suite. Comme une petite fouine qui lit les lettres d'autrui mais aussi par amour des personnes car ceux-ci sont tous attachants et ont tous quelque chose d'unique. On se prend à être touché par ce groupe, à aimer les connexions qui existent entre eux et à voir avec leurs yeux ces années sombres. Loin du tumulte et pourtant si affectés par les événements, ils vont ensemble construire un avenir et vivre ensemble sur cette île où le lecteur les rejoindrait bien...

"Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" est le titre le plus long qu'il m'ait été donné à voir mais ce qu'il contient est précieux et ses lettres mettent du baume au coeur, redonnent foi en l'être humain et donnent à voir une très jolie histoire qui nous plonge dans une époque dure et injuste où perce tout de même un rayon de lumière. Voir la beauté dans toutes choses, jouir de chaque petit bonheur et croire en des lendemains plus heureux : voici ce qu'il faut retenir de cette lecture. A lire donc !


samedi 18 mars 2017

"Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh

Elle-voulait-juste-marcher-tout-droitL'histoire : 1946. La guerre est finie depuis quelques mois lorsqu’Alice, huit ans, rencontre pour la première fois sa mère. Après des années à vivre cachée dans une ferme auprès de sa nourrice, la petite fille doit tout quitter pour suivre cette femme dont elle ne sait rien et qui lui fait peur, avec son drôle de tatouage sur le bras.
C’est le début d’un long voyage : de Paris à New York, Alice va découvrir le secret de son passé, et quitter à jamais l’enfance.
Comment trouver son chemin dans un monde dévasté par la guerre ?

La critique Nelfesque : Passionnée par la Seconde Guerre mondiale, j'ai déjà lu bon nombre d'ouvrages sur le sujet. Que ce soit des romans, des documents, des essais... j'avale à peu près tout ce qui passe à ma portée traitant du sujet (idem côté documentaires, films, expo...). C'est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers "Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh à sa sortie. Son titre m'a tout d'abord interpellée, me mettant tout de suite en tête l'air de la célèbre chanson de Raphaël (bon courage pour s'en débarrasser ensuite), puis pour son sujet bien sûr qui n'était pas sans faire écho à "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois lu l'an dernier et qui traite également de l'après-guerre et de la "gestion" des enfants qui ont perdus leurs parents et leurs familles...

Nous suivons ici l'enfance d'Alice en pleine période de guerre. Placée chez une nourrice dans un petit village des Pyrénées, elle vit à la ferme, va à l'école, essaye de se faire des amies même si n'ayant pas de maman comme tout le monde elle suscite curiosité et méchanceté des enfants de son âge. Dans un environnement relativement calme et entourée de beaucoup d'amour, on sent tout de même qu'une menace pèse sur cette enfant. Les allemands arrivent au village, un homme est recherché puis abattu, Jeanne ne cesse de lui dire que c'est la guerre et qu'elle doit être prudente. Mais c'est quoi la guerre en fait ? Qui sont ces hommes en costumes noirs avec un drôle d'accent qui mangent des glaces sur la place du village ?

Plus d'une fois Alice ressent la peur et n'a qu'une envie, celle de retrouver Jeanne. Alors sur les petites routes de campagne, elle s'active et presse le pas. Mais un jour en rentrant à la ferme, elle y retrouve deux femmes qu'elle ne connaît pas. L'une d'elle est sa mère, lui dit-on. Mais comment est-ce possible que cette dame toute maigre, au teint blafard et sans cesse sur le qui-vive soit la même femme élégante et belle qu'on lui a dépeint ? Et pourquoi doit-elle tout quitter et partir à Paris pour la suivre ?

Commence alors la fin de l'insouciance pour Alice. Alors que jusqu'ici elle n'avait qu'entraperçu l'horreur, elle va peu à peu comprendre ce qu'est la guerre et pourquoi sa mère est dans cet état là aujourd'hui. Les temps sont durs, il faut trouver à manger, se reconstruire, rechercher les disparus... Alice ne comprend pas tout, on ne lui explique rien mais elle va devoir marcher tout droit...

Sa route l'emmène des Pyrénées à Paris, puis aux Etats-Unis où une autre facette de sa vie l'attend et une aventure incroyable auprès de sa famille paternelle. On passe par toutes les émotions avec ce roman : peur, tristesse mais aussi joie et empressement. Sarah Barukh nous raconte la guerre et l'après-guerre par les yeux d'un enfant et là réside tout l'intérêt du roman. Du haut de ses 8 ans, elle est pleine de fraîcheur et communique au lecteur sa joie de vivre et ses doutes. L'auteur joue à 100% le jeu de l'empathie et force est de constater que le pari est réussi. Mais comment peut-il réellement en être autrement ? Le thème est dur : la reconstruction des enfants qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale auprès de ceux qui ont vécu l'horreur et ont été traumatisés à jamais.

J'évoquai en début de chronique la similitude avec "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois pour le thème abordé. Là, s'arrête la comparaison. "Elle voulait juste marcher tout droit" est un roman qui se lit très facilement, avec une écriture simple. Le lecteur est touché, on joue sur la corde sensible et vraiment ça fonctionne très bien mais tout se déroule sans surprise. Il se passe des choses ici, ça bouge, il y a des rebondissements mais ça ne prend pas viscéralement aux tripes. On s'émeut mais on effleure les choses. Un peu comme dans un film grand public bien fait mais qui n'apporte rien de spécial au cinéma (d'ailleurs je ne serai pas étonnée de voir un jour ce roman être adapté car il s'y prête tout à fait).

Loin de moi l'idée de faire un procès d'intention, la démarche n'est sans doute pas la même et la portée non plus. Ce roman de Sarah Barukh qui, sans tomber dans le pathos, réussit à toucher le lecteur et à le tenir en haleine, reste un bon moment de lecture qui s'avale à vitesse grand V. Prenant et bien fait ! C'est déjà pas si mal pour un premier roman.

vendredi 13 janvier 2017

"Mort aux grands" & "Guerre aux grands" de Pierre Léauté

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L’histoire : 1919. La Première Guerre mondiale s’achève enfin et la France doit reconnaître sa défaite face à l’Allemagne. Humiliée, ruinée, la population vit désormais sous le joug du grand Kaiser. Des cendres de la défaite va cependant s’élever un homme qui ne se résigne pas : le soldat Augustin Petit !

Lui seul a compris les raisons de la déroute. Lui seul en connaît les responsables. Lui seul a le courage de les désigner : les grands ! Voici poindre la terrible revanche du plus patriote des rase-moquettes. Vive les petits bruns !

La critique de Mr K : En septembre dernier, j’avais drôlement apprécié ma première incursion dans l’univers de Pierre Léauté, auteur d’un premier tome d’une trilogie uchronique mêlant habilement références historiques et roman d’aventure à l’ancienne (n’y voyez rien de péjoratif bien au contraire). Ce que je ne savais pas encore c’est que le monsieur avait déjà à son actif un diptyque du même acabit fort apprécié de certains amis blogueurs. L’occasion se présentant à moi, je me lançai plein d’espoir dans cette nouvelle lecture. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu !

La France a perdu la Première Guerre mondiale et Augustin Petit (qui porte bien son nom) ne l’accepte pas : ni la défaite ni l’horrible diktat du traité de Berlin qui oblige la France à payer des réparations colossales à l’Empire d’Allemagne et laisse sa douce patrie ruinée et affaiblie. Pour lui les coupables sont tout désignés, ce ne sont pas les juifs ni les épiciers mais les grands ! Commence alors pour lui un parcours du combattant qui va le mener de salles de réunion interlopes à l’arrière des cafés aux marches du pouvoir. Car c’est bien connu, en temps de crise, le peuple se cherche des figures de sauveurs et Augustin a bien l’intention d’être l’homme qui redorera le blason de la France et lui permettra de retrouver sa gloire passée.

Rien ne nous est épargné dans la quête du pouvoir de cet individu lambda plutôt déconsidéré dans sa fratrie et qui va se tailler une place à force d’énergie, de réunions et de rencontres clefs. Notre Hitler d’opérette sait s’entourer, croit crânement en sa chance et multiplie les initiatives. Peu à peu ses idées trouvent leur chemin dans les esprits et il ne faut pas longtemps pour que le phénomène prenne de l’ampleur. C’est alors la constitution d’un parti, de milices et les premières campagnes électorales. Au bout, la victoire et un monde qui sera irrémédiablement changé et une autre guerre mondiale qui se profile à l’horizon.

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Mort aux grands et Guerre aux grands sont jubilatoires pour tout amateur d’Histoire contemporaine notamment de la première partie du XXème siècle de la Première Guerre mondiale à la fin de la Seconde en passant par la montée des dictatures dans les années 30. Ça sent bon le programme de 3ème revisité à la mode uchronique, genre que l’auteur affectionne tant. Augustin c’est notre Hitler franchouillard, démagogue et totalement imprégné par ses discours. Derrière la farce et les multiples références à la grande Histoire, on rit jaune. Bien sûr les culottes d’acier (à défaut des Sections d’Assaut), l’idéologie anti-grands, et le chant des poussins (l’hymne du parti) notamment sont totalement délirants et provoquent le sourire mais derrière tout cela se cache une excellente et très structurée dénonciation des mécanisme de l’installation d’une dictature.

Quoi de mieux en effet en temps de crise que de désigner des boucs émissaires, de bafouer des droits pourtant fondamentaux et d’instaurer des lois liberticides ? Les gens n’y verront que du feu tant les autorités prendront soin de les endormir et de les rassurer en leur expliquant que ces maux sont nécessaires et surtout régleront tous leurs problèmes. Ces romans fait douloureusement écho à notre pays aujourd’hui et cette farce cruelle explique bien mieux les choses que nombre de discours de politiciens qui ont pour beaucoup perdu toute crédibilité.

Certes, il faut souvent avoir les références nécessaires pour capter toutes les nuances de ce diptyque mais honnêtement quel pied de voir mêler des extraits de vie du Führer avec des passages dignes des aventures rocambolesques de notre Président quand il va rencontrer sa maîtresse en scooter ou encore des crochets par les SMS médiatisés d’un certain Tsar Cosy (c’est qui celui-là déjà ?!). L’ensemble est rafraîchissant, très souvent drôle mais néanmoins sérieux dans la démarche et forge, l’esprit critique et provoque la réflexion (Dieu sait que le pays en a besoin ces temps-ci).

L’accroche est immédiate grâce à un style plein de verve, des chapitres courts et un rythme soutenu. Impossible de lâcher prise, Pierre Léauté sachant parfaitement captiver son lecteur avec cette uchronie saisissante de documentation et de réalisme. On passe un excellent moment partagé entre le plaisir de suivre une caricature de tous les maux de l’humanité et les douloureux flash nous rappelant notre triste époque. Un diptyque à lire, déguster et méditer.

vendredi 16 décembre 2016

"Hiroshima n'aura pas lieu" de James Morrow

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L’histoire : Été 1945 à Hollywood, le cinéma d’horreur vit un âge d’or et la chasse aux sorcières bat son plein alors que la guerre entre États-Unis et Japon menace.

Syms, acteur spécialisé en monstres de toutes sortes, est recruté par l’armée américaine pour participer à une opération top-secrète qui permettrait d’asservir le Japon sans recourir à la bombe atomique... L’arme fatale ? Des iguanes géants cracheurs de feu prêts à dévaster les terres nippones... mais une chose est certaine, Syms va devoir réaliser la plus terrifiante composition de toute sa carrière...

La critique de Mr K : Sacré pitch que celui d'Hiroshima n'aura pas lieu, non ? Il m’a de suite accroché lors d’un passage dans un magasin discount qui avait reçu tout un lot de titres de la très bonne maison d’édition Au Diable Vauvert. L’occasion fait le larron une fois de plus surtout que James Morrow m’avait fait forte impression avec son remarquable En remorquant Jehovah lu et dévoré en avril dernier après plusieurs années d’attente dans ma PAL. Il ne m’aura pas fallu beaucoup de temps pour en sortir celui-ci et m’en régaler.

C’est l’histoire d’un plan B monté par une fraction de l’armée américaine pour éviter d’utiliser la bombe atomique pour soumettre définitivement le Japon. En effet, par fierté, l’empereur Hiro Hito ne souhaite en aucun cas courber l’échine face aux américains, d’où cette idée farfelue de frapper les esprits en montrant à un groupe d’observateurs japonais un spectacle tout dernier cri (pour l’époque -sic-) d’iguanes mutants cracheurs de feu réduisant en cendre une ville portuaire japonaise. Les concepteurs du projet espérant que cela apaisera l’hybris japonaise et surtout épargnera nombre de vies. L’auteur nous invite à suivre le déroulé de l’opération depuis le contact pris auprès notre héros d’acteur jusqu’aux conséquences de la fameuse séance.

L’écrit se présente comme les dernières mémoires d’un homme au bord du suicide. 1984, Syms est au bout du rouleau et il revient sur la fameuse période où il fut contacté par l’armée US pour une drôle de mission. On s’attache immédiatement à ce drôle de zèbre qui, à travers son parcours, nous donne à voir un univers bien particulier, celui de la production de séries B voir Z dans l’Amérique de la Seconde Guerre mondiale. C’est le temps béni des films de monstres peuplés d’êtres hybrides, de savants fous et de jeunes filles à sauver ! Syms est acteur spécialisé dans les monstres et partage sa vie avec Darlène, une scénariste qui le seconde dans ses choix et dans l’écriture de manuscrits. On suit donc les étapes d’élaboration d’un film avec ses querelles d’acteurs, la pression mis par les investisseurs, les desiderata des réalisateurs et l’auteur se plaît à mêler références réelles de films qui ont marqué le genre et des sagas imaginaires où est censé avoir joué Syms. C’est à la fois drôle et érudit, l’amateur de films de genre que je suis, a vraiment apprécié !

En parallèle, il y a le fameux projet secret auquel Syms décide de participer après quelques hésitations. En même temps, il est difficile de refuser quoique ce soit à l’armée surtout quand on s’est fait réformer de manière faussée... On croise de drôles de personnages à l’occasion de rencontres secrètes dans le désert Mojave : un savant fou bien réel, des militaires à cheval sur les principes de sécurité mais complètement zinzins dans leur genre, un célèbre réalisateur (James Whale) littéralement possédé par sa mission et un rêve fou, celui d’éviter la mort atomique pour de nombreux innocents. Car au-delà du délire des iguanes mutants et le côté rocambolesque des aventures de Syms (il lui en arrive de belles durant les 240 pages de l’ouvrage), ce livre est un beau plaidoyer contre Hiroshima et l’utilisation abusive du nucléaire contre un pays déjà à genou et qui a été martyrisé inutilement. Certains passages du livre sont marquants en terme de dénonciation et permettent de contrebalancer le côté complètement délirant du postulat de départ. L’ironie est ici mise au service de la raison et de l’humanisme. Un autre bon point.

Hiroshima n'aura pas lieu se lit quasiment d’une traite si la quatrième de couverture ne vous rebute pas d’emblée. Les références multiples et le côté délirant du personnage sont très bien servis par une écriture à la fois fine et très accessible. Plusieurs degrés de lecture sont possibles ici et chacun y trouvera des vérités et des piques d’humour toujours bien senties. On passe un sacré moment de lecture entre burlesque et parfois failles dramatiques. On en ressort étrangement heureux et mélancolique, le genre d’expérience que seule la lecture d’ouvrage hors-norme propose. Un livre à découvrir absolument si le sujet et la forme vous attirent car le pari est à 100% réussi !

jeudi 13 octobre 2016

"Et la vie nous emportera" de David Treuer

Et la vie nous emportera

L'histoire : Août 1942. Avant de s'engager dans l'armée de l'air, Frankie Washburn rend une dernière visite à ses parents dans leur résidence d'été du Minnesota. Il y retrouve Félix, le vieil Indien en charge du domaine, dont il est plus proche qu'il ne l'est de son propre père. Mais aussi Billy, un jeune métis avec qui il a grandi et auquel l'unissent des sentiments très forts. Ce jour-là, au cours d'une battue pour retrouver un prisonnier de guerre allemand échappé du camp voisin, les trois hommes se retrouvent mêlés à un tragique accident dont ils tairont à jamais circonstances. Ce drame va bouleverser le destin des Washburn et de leurs proches, à l'image du conflit qui ravage le monde.

La critique Nelfesque : "Et la vie nous emportera"... Rien que le titre de cet ouvrage est une invitation. Une invitation au voyage, à la mélancolie et à la vie. Un titre qui a résonné en moi immédiatement et une couverture entre chien et loup qui laisse entrevoir beaucoup de choses...

L'histoire se passe en 1942 (vous connaissez maintenant mon intérêt pour les oeuvres traitant, de près ou de loin, de la seconde guerre mondiale), en plein coeur des États-Unis. Minnesota, résidence d'été de la famille Washburn. C'est là que Frankie et ses parents passent chaque été, en pleine campagne, au bord de la rivière. Mais cet été 42, les choses ont changé. Un camp de prisonniers de guerre allemands s'est monté sur l'autre rive et Frankie va partir pour l'Europe à bord d'un bombardier. Cet été a donc une saveur particulière et les sentiments sont exacerbés.

Et rien ne va se passer comme prévu. Avant l'arrivée de Frankie, un allemand s'est échappé du camp voisin et tout le monde est sur le qui-vive. Partant à sa recherche avec Félix, le vieil indien en charge du domaine qu'il connaît depuis sa naissance, et Billy, le jeune métis pour qui il a des sentiments très forts, il va commettre l'irréparable. Un acte irrémédiable qui va changer sa vie et celle de ses proches à jamais.

Dans l'écriture de David Treuer, on sent la tension et les aspirations des personnages dans chacun de leurs actes. Au moment où un jeune homme devient un homme, veut défendre des valeurs et se sentir utile, le personnage de Frankie va perdre pied, donner le change et se mentir à lui-même. "Et la vie nous emportera" est un roman sur l'existence, sur nos espoirs et nos désillutions, sur le temps qui passe irrémédiablement et nous oblige chacun à faire des choix, à les assumer ou à remédier à nos erreurs passées.

Dans un décor de guerre mondiale à la fois lointaine géographiquement et présente dans tous les esprits, l'auteur tisse sa toile aux confins des États-Unis, au sein d'une famille modèle que rien ne prédisposait à avoir un tel destin. Un petit rappel de ce qu'est la vie avec ses joies et ses peines, ce que nous aurions voulu qu'elle soit et ce qu'elle nous réserve. 316 pages de destins contrariés et d'effet papillon et un roman qui laisse un goût amer au lecteur.


lundi 8 août 2016

"Germania" de Joël Schmidt

GermaniaL'histoire : C'est en France, où elle est partie poursuivre ses études au lendemain de la Première Guerre mondiale, que Karoline, une jeune allemande éprise de littérature romantique, rencontre Jean. Très vite, ils s'aiment, mais leur amour, symbole de la réconciliation entre deux pays ennemis, est vite menacé par l'Histoire : contraints de se réfugier dans le château familial en Corrèze lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, ils subissent de plein fouet cette nouvelle page meurtrière, déchirés de voir leurs cultures respectives se livrer une guerre sans nom. Quelques années plus tard, naît le rêve, fou et audacieux, de leur fils : fonder Germania, un centre culturel allemand, comme une minuscule enclave au coeur de la France. Mais cette Allemagne idéale est-elle possible dans d'autres esprits que les leurs ?

La critique Nelfesque : Comme vous le savez si vous êtes un(e) habitué(e) du Capharnaüm éclairé, j'aime beaucoup les ouvrages traitant de la Seconde Guerre mondiale. A force de lire des romans dessus, je commence à en avoir fait le tour et il est difficile d'être original avec ce sujet. Joël Schmidt, avec "Germania", a cependant su trouver un angle différent et interpeller ses lecteurs sur une question plus large en se focalisant sur la notion de racines et sur le poids de l'histoire familiale et de l'Histoire sur les générations futures.

La Seconde Guerre mondiale est, nous le savons tous, une époque très lourde et éprouvante. Une fois encore, ici, nous sommes au coeur du conflit et l'auteur a choisi d'évoquer cette période de l'Histoire par le biais de l'histoire d'amour entre Jean et Katerine.

La première partie du roman est très classique. Nous faisons la connaissance de Katerine, jeune allemande étudiante à Paris, et plus tard de Jean, un français dont elle va tomber amoureuse. Nous les suivons dans leur histoire et leurs premiers moments ensemble. Mais très vite, la Seconde Guerre mondiale éclate et ils se retrouvent contraints de se replier dans le château familial faisant de ce lieu une bulle protectrice.

De leur union né Gunther. Nostalgique d'une époque qu'il n'a pas connu, il est tiraillé entre ses origines allemandes de par sa mère et françaises de par son père. Ne sachant se situer et se créer une identité propre, il va passer sa vie à la recherche d'un Eden fantasmé. C'est son parcours et ses réflexions sur son passé que le lecteur découvre dans la deuxième moitié du roman. Une approche sensible et peu commune qui donne à voir les difficultés pour les générations à venir à appréhender les drames du passé de leurs aïeux. Une double peine entre culpabilité, inquiétudes et espoirs.

"Germania" nous offre une autre façon d'aborder ce conflit passé qui laisse encore des traces dans nos mémoires et dans nos façons de voir la vie. Comment l'on gère notre rapport au monde, qu'est ce qui détermine notre "chez nous"... Intéressant et assez atypique dans son approche. A lire pour ceux qui s'intéressent à ces problématiques.

mercredi 25 mai 2016

"Zazous" de Gérard De Cortanze

zazousL'histoire : On n'est pas sérieux quand on a quinze ans - même en pleine Occupation. Chaque jour, au café Eva, une bande de zazous se retrouve pour écouter du jazz. Josette, Pierre et Jean sont lycéens, Sarah est coiffeuse, Charlie trompettiste, Maris danseuse, Lucienne apprentie mannequin. Dans un Paris morose, ils appliquent à la lettre les mots d'ordre zazous : danser le swing, boire de la bière à la grenadine, lire des livres interdits, chausser en toutes circonstances des lunettes de soleil et enfiler de longues vestes à carreaux.

A mesure que les Allemands montrent leur vrai visage, ces jeunes gens qui ne portent pas encore le nom d'adolescents couvrent les murs de Paris du "V" de la victoire, sèment la panique dans les salles de cinéma et les théâtres, déposent une gerbe le 11 novembre sous l'Arc de Triomphe, arborent, par solidarité et provocation, l'étoile jaune. Traqués par les nazis, pourchassés par les collaborateurs, rejetés par la Résistance, les zazous ne veulent pas tant "changer la vie" qu'empêcher qu'on ne leur confisque leur jeunesse.

La critique Nelfesque : Vous le savez, si vous êtes un fidèle du Capharnaüm éclairé, autant Mr K est un adepte d'ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, autant de mon côté je ne rechigne jamais à lire un roman / document / essai (...) sur la seconde. C'est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers "Zazous" de Gérard De Cortanze sorti début mars chez Albin Michel sans en avoir entendu parler au préalable, sans connaître l'auteur et sans même être très au courant de l'implication du mouvement Zazou dans le déroulement de l'Histoire.

J'avais donc encore des choses à apprendre sur cette guerre de 39-45 qui a de moins en moins de secret pour moi. Il est vrai que la musique a toujours été révélatrice d'une époque, elle met en lumière des espoirs, des peurs, des volontés. Je n'aurais jamais pensé à aborder cette guerre sous le prisme de la musique des zazous, plutôt versée dans le jazz et le swing, et par tout ce qu'il y a autour, un look, un état d'esprit, une façon de voir la vie. En cela "Zazous" est très intéressant et prend le parti d'apporter un vent de liberté sur une époque lourde. Ces jeunes semblent se moquer de tout, peu leur chaut la guerre, tout ce qui leur importe c'est de vivre ! Les voisins les regardent d'un drôle d'oeil, eux les jeunes écervelés qui ne semblent pas voir plus loin que le bout de leur nez et ne pensent qu'à danser et à se pavaner dans les rues dans leurs costumes ridicules. En apparence certes. Mais si l'on gratte sous le vernis du paraître, on met à nu toute une philosophie de vie.

Le lecteur suit ici une bande de copains parisiens ("parisiens" a ici son importance puisque je ne pense pas qu'il fut possible de vivre avec autant d'intensité sa vie de zazou en province) qui affublés de larges vestes à carreaux et de pantalons bouffants, se coiffent de cheveux longs et passent leurs soirées au cinéma ou en concert même en période de couvre feu. Ces jeunes bravent tout, le danger, les codes, les moeurs. Qu'importe qu'il y ait la guerre, si telle est leur vie, autant la vivre jusqu'au bout et comme ils l'entendent. Issus d'un milieu aisé, ils sont cultivés, s'intéressent à différents mouvements artistiques, sont au fait des derniers lieux tendance où se tiennent des concours de danse, sont relativement épargnés du fait de leurs relations lorsque viennent les périodes de restriction.

Tout cela est assez déconcertant. Nous sommes en pleine guerre, nous connaissons les conditions de vie de certains, le froid, la peur, la faim... Et au milieu du chaos, dans ce roman de Gérard De Cortanze, nous suivons des jeunes gens qui semblent flotter au dessus du lot, qui sont certes atteint par l'actualité mais d'une façon moindre si l'on met leurs conditions de vie en parallèle de celles de la majorité de la population à cette époque. Comme une petite bulle de privilèges, un désir de vivre malgré tout mais un choix que peu ont eu l'occasion d'avoir...

L'écriture de l'auteur est très simple. Trop simple. On est ici parfois plus dans le documentaire que dans la littérature. De Cortanze nous donne un flot d'informations certes intéressant mais redondant pour qui connaît bien l'Histoire et surtout noie, à mon sens, l'histoire propre de chacun de ses personnages dans une débauche de données impersonnelles. Si je veux lire un ouvrage d'Histoire, je lis un ouvrage d'Histoire (un document, un témoignage, un essai), si j'ouvre un roman c'est pour avoir un autre niveau de lecture, plus tourné vers l'empathie que la documentation. Voilà un parti pris de l'auteur auquel je n'ai pas adhéré et j'ai eu peur, je ne vous le cache pas, que ce "travers" soit présent jusqu'à la fin de l'ouvrage.

Heureusement ce ne fut pas le cas et au milieu de roman, les personnages prennent plus d'ampleur et le lecteur commence à s'attacher à certains d'entre eux. Les événements les écorchent, les malmènent eux aussi et on commence à entrer plus profondément dans leurs vies. Ce qui au départ était parti pour être un roman vite lu / vite oublié, devient peu à peu une histoire à laquelle le lecteur s'accroche. Certains personnages nous touchent plus que d'autres, certaines injustices éclatent et on se met à trembler pour l'avenir de l'un ou l'autre des jeunes gens qui hantent ce récit. L'écriture de l'auteur change également au fil des pages, se laissant enfin aller à la littérature, ne faisant plus que simplement relater des faits mais entrant plus profondément dans les ressentis des personnages. Dommage que cette plume littéraire n'ait pas été adoptée dès le début, cela aurait pu donner un très beau roman.

Pour ceux qui n'ont pas encore beaucoup lu sur cette période de l'Histoire, qui n'ont qu'une vague idée de l'ambiance qui pesait sur Paris durant ces années, qui sont trop jeunes pour avoir vu les documents d'archives (mais est-ce possible en fait de passer à côté de toutes ces données ?), cet ouvrage est très intéressant parce qu'il condense nombre de faits et relate précisément certains événements. Un bon petit rappel ou une bonne mise en bouche pour qui veut se pencher plus sérieusement sur le sujet par la suite. Un parti pris éducatif laissant peu de place à la volonté de recherches documentaires du lecteur qui m'a quelque peu gênée mais qui plaira sans doute à d'autres qui préfèrent avoir toutes les informations sous la main tout de suite.

Enfin, pour résumer mes propos en guise de conclusion, en ce qui concerne le fil conducteur de cet ouvrage, c'est l'histoire dans l'Histoire, ses joies et ses peines. La seconde guerre mondiale à Paris à travers la vie d'une bande de copains. Un roman écrit simplement qui retrace une partie de notre Histoire encore proche et qui touchera peut-être certains d'entre vous pour la jeunesse d'esprit, l'insouciance et la désinvolture apparente de ses personnages. En ce qui me concerne, je cherche plus que cela dans ce type de roman mais ne rejette pas pour autant "Zazous" qui a le mérite d'exister et de parler d'une guerre que l'on connaît bien avec une approche différente. Ce n'est sans doute pas le meilleur roman sur ce sujet mais il se lit sans difficulté. A chacun de voir selon ses préoccupations, ses besoins, son expérience sur le sujet si il est pertinent de se lancer dans cette lecture ou non.

jeudi 18 février 2016

"Dans la gueule du loup" de Adam Foulds

dans la gueule du loupL'histoire : Will, jeune Anglais naïf et inexpérimenté, s’imagine déjà en nouveau Lawrence d’Arabie lorsqu’il est affecté en Afrique du Nord après le débarquement des Alliés en 1942.
Ray, prolétaire new-yorkais d’origine italienne, rêve d’une carrière dans le cinéma lorsqu’il se retrouve, simple fantassin, catapulté au plus près de l’horreur des combats.
Cirò, parrain mafieux d’un village sicilien, s’exile à New York à l’arrivée des fascistes avant de revenir dans son île natale pour prêter main-forte aux Alliés.

La critique Nelfesque : Au rayon seconde guerre mondiale, rares sont les romans qui traitent de l'Afrikakorps et des actions menées par les Alliés en Sicile. Adam Foulds, avec son dernier roman, "Dans la gueule du loup" nous entraîne dans une expédition sanglante de l'Afrique du Nord à la Sicile où anglais et américains combattent l'armée allemande.

Après une incursion en prologue dans les montagnes siciliennes dans les années 20, l'histoire commence en Afrique du Nord au cours de l'année 1942. Comme le roman manque cruellement de recontextualisation à mon sens, je vous fais un petit récap' rapide des évènements. Au début des années 40, les allemands et les forces de l'Axe (Allemagne, Italie et Japon) opèrent en Libye et Egypte et se replient en Tunisie. En 1942, les Alliés, anglais et américains, débarquent alors en Algérie et au Maroc et unissent leurs forces pour repousser l'occupant allemand. Voici ici les grandes lignes de l'Histoire et je trouve dommage que certains lecteurs puissent être laissés sur la touche faute de connaissances sur ce terrain ci. Car ici, il n'est pas tant question de retranscrire l'Histoire et d'éduquer le lecteur que de proposer une tranche de vie de soldats et de résistants. C'est un parti pris, pas inintéressant au demeurant mais il faut tout de même bien connaître le contexte de l'époque pour apprécier pleinement cet ouvrage.

Ce que l'on perd en contexte, on le gagne toutefois en ambiance et en psychologie des personnages car nous sommes ici au plus près des pensées de Will et Ray. Will est anglais, Ray américain. Tous les deux vont se retrouver sur les routes africaines, et plus tard siciliennes, au coeur des combats. Sous les bombes, en ligne de mire, au contact des populations apeurées... Leurs rêves d'avant guerre, notamment concernant le cinéma pour l'un d'eux, vont être confrontés à la réalité et à l'horreur du conflit d'où ils ne reviendront pas totalement indemnes.

Côté écriture, Adam Foulds sort sa belle plume et donne à voir au lecteur des tableaux saisissants de réalisme. Les passages consacrés au débarquement notamment sont époustoufflants et les pensées des personnages effroyables. Nous sommes alors aux côtés des soldats, nous débarquons avec eux, nous courons pour notre survie, nous perdons nos amis...

"Dans la gueule du loup" porte bien son nom tant il nous transporte au coeur du conflit, dans la brutalité crue de la guerre, dans le quotidien des soldats en opération. Un roman comme une tranche de vie. Un instant T dans la seconde guerre mondiale. Ni le début, ni la fin, ni la totalité de cette période. Comme une touche au milieu de l'horreur, un cheveu dans la soupe. A découvrir si vous souhaitez lire autrement les conflits armés d'ici ou d'ailleurs, passé ou présents.

mercredi 3 février 2016

"Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois

le-gardien-de-nos-freresL'histoire : En 1939, Simon Mandel a 16 ans. Entré dans la Résistance, il sera blessé au maquis. En 1945, la guerre lui a tout pris et notamment Elie, son petit frère, disparu dans des conditions mystérieuses. Dans une France désorganisée et exsangue, Simon embrasse une nouvelle cause, celle des Dépisteurs. Ces jeunes Juifs, anciens scouts et combattants, ont pour mission de retrouver des enfants dont les parents ne sont pas revenus des camps. Sillonner le pays à la recherche des siens est sans doute le seul espoir pour Simon de retrouver Elie.
Dans ce monde traumatisé où le retour à la vie sera pour certains une tragédie de plus, Simon rencontre Léna, survivante du ghetto de Varsovie. Rejetée par son propre pays, la Pologne, elle cherche elle ausse à redonner un sens à son existence. De Paris à Toulouse, d'Israël à New York, la reconstruction bouleversante de deux jeunes révoltés portés par la force de l'amour et le souffle de l'Histoire.

La critique Nelfesque : Encore une belle lecture et une belle découverte aujourd'hui avec "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois. Vous commencez à le savoir maintenant, la seconde guerre mondiale est un sujet qui me passionne mais j'ai rarement lu d'ouvrages traitants de la recherche d'enfants juifs au sortir de la guerre. L'auteure s'attache ici à nous narrer la difficile reconstruction d'un peuple qui, une fois traversés des moments extrêmement durs de son histoire, va s'engager dans une quête des siens disparus. Une quête parfois vaine et douloureuse.

Nous faisons la connaissance de la famille Mandel par le biais de Simon. Jeune français de confession juive, il vit dans une famille nombreuse et aimante. La guerre va s'emparer de ce bonheur, séparer les parents et les enfants, parquer le père, faire fuir la mère, déposséder les Mandel de tous leurs biens et enrôler Simon et sa soeur Madeleine dans la Résistance. Elle va aider des enfants juifs à quitter le pays, lui va se battre dans le maquis. Malheureusement, ce dernier va être gravement blessé et à la fin de la guerre, lorsqu'une fois sur pieds il veut retrouver sa famille, il va se heurter à une porte close. Tous ont disparu, l'appartement familial a été pillé et réattribué à une "bonne famille française". Le cauchemar n'est pas terminé, Simon va devoir faire face à une nouvelle épreuve, essayer de se reconstruire, faire le deuil de bon nombre de personnes aimées et tenter de retrouver les siens.

C'est ainsi qu'il devient dépisteur dans une organisation juive. Ayant pour but de localiser, récupérer et réinsérer dans leur communauté les enfants juifs éparpillés sur tout le territoire français pendant la guerre afin de les cacher, la tâche est ardue et le chemin est long. En binôme avec Léna, juive polonaise ayant vécu dans le ghetto de Varsovie et perdu toute sa famille, ils vont entreprendre un travail de fourmi dans le sud-ouest de la France et apprendre à se connaître l'un l'autre, eux qui ont tout perdu et beaucoup enduré.

Ariane Bois, à travers le destin et les recherches de Simon et Léna, nous dresse le portrait de la France d'après guerre et d'une population française capable du meilleur comme du pire. Chaque enfant retrouvé est autant d'histoires à raconter, autant de français au grand coeur ou opportunistes qui ont ouvert leurs maisons, leurs écoles, leurs couvents, qui pour de l'argent, qui pour le bien être des enfants. Nous avons là tout un panel d'hommes et de femmes qui composaient la France de l'époque. Certains ont vu en ces enfants une main d'oeuvre bon marché, d'autres un moyen de subsistance contre rémunération, d'autres encore des âmes à sauver en les convertissant au catholicisme ou des petites filles faciles à abuser. Une galerie d'horreur qui se rajoute à l'horreur et qui fait froid dans le dos. Heureusement, au milieu de toutes ces abjections et cette effroyable réalité, certains ont recueilli des enfants avec altruisme, générosité et amour. Dans ces familles, il est alors parfois difficile de voir partir un enfant chéri et choyé qui fait dorénavant parti de la famille et pour qui une séparation supplémentaire est un véritable déchirement.

L'auteure ne fait pas ici dans la facilité ni dans le manichéisme. La complexité des sentiments et des liens entre les hommes est finement décrite et la douleur ressentie par les personnages ici présentés est palpable. Les épreuves sont dures, les désillusions aussi mais au bout du chemin il y a l'espoir. L'espoir pour Simon de retrouver son petit frère et de construire une nouvelle vie avec lui, l'espoir pour Léna de trouver un sens à sa vie.

"Le Gardien de nos frères" est un très beau roman sur "l'après". Sur la reconstruction, sur le deuil, sur l'absence, sur le renoncement mais aussi une mise en lumière de l'engagement des dépisteurs et la vie des rescapés, ceux qui ont échappé à l'horreur, se sont cachés, se sont battus et ont perdu des êtres chers. Un roman qui est en plein dans l'actualité puisqu'avait lieu, le 27 janvier dernier, la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste et que se tient en ce moment même et jusqu'au 30 octobre 2016 une exposition sur le thème de "l'après" au Mémorial de la Shoah (notez, si vous êtes à Paris, qu'une rencontre avec l'auteure, Ariane Bois, s'y tiendra demain). Je ne manquerai pas de vous en parler dans l'année lorsque je m'y serai rendue. En attendant, plongez-vous dans "Le Gardien de nos frères" et dans le destin de ces hommes et femmes fascinants par leur courage et leur soif de vivre malgré tout.

vendredi 11 septembre 2015

"Viens et vois" de Ales Adamovitch

vois_et_viens_PIRANHAL'histoire : Fliora est un jeune homme à peine sorti de l'adolescence lorsqu'il rejoint les partisans dans la forêt pour combattre les troupes allemandes. Vingt-cinq plus tard, il se rend avec un groupe de survivants pour inaugurer un monument commémoratif à Khatyn. C'est à travers les souvenirs de Fliora, qui remontent à la surface lors de cet étrange voyage en bus qui les mènent sur les lieux de la tragédie, qu'Ales Adamovitch dresse un tableau terrifiant du génocide et des crimes atroces perpétrés par les nazis : les habitants du village encerclé par un escadron de la mort allemand exécutés en masse, les femmes et les enfants jetés vivants dans les flammes qui ravagent les maisons et l'église du village.

La critique Nelfesque : "Viens et vois" est le genre de roman vers lequel je me tourne naturellement. Traitant de la Seconde Guerre mondiale, sujet que j'aime beaucoup en littérature comme vous devez le savoir maintenant, il aborde ce thème de façon frontale. Futurs lecteurs, soyez prévenus, avec ce roman vous allez souffrir !

Le lecteur fait ici connaissance avec Fliora Petrovitch, assis dans un bus à destination de Khatyn. A ses côtés, sa femme et son fils mais aussi bons nombres de ses anciens amis et connaissances datant d'une époque lointaine mais encore bien présente dans son esprit : la guerre.

Fliora a fait la guerre, la seconde, celle qui demeure encore dans tous les esprits contemporains. Du côté des partisans, contre les allemands. Il a arpenté les campagnes biélorusses, procédé à des manoeuvres de sabotage, volé de la nourriture pour survivre, protégé ses proches. Aujourd'hui aveugle, il gardera toujours imprimé dans ses rétines les images des atrocités dont il a été témoin. Des passages très durs qui sont de véritables crève-coeurs pour le lecteur et que Ales Adamovitch dépeint sans fioritures. Des familles entières parquées dans des églises ou des remises, abattues à bout portant ou brûlées vives. L'odeur des corps, le froid de l'hiver sous ces latitudes, la peur dans les yeux des civils et l'angoisse des enfants, les larmes des mères, les familles déchirées, la cruauté des SS, les plans d'extermination...

"Viens et vois" est un roman qui n'est pas à la portée de tout le monde. En premier lieu parce qu'il demande un certain bagage et des références historiques pour bien appréhender son histoire. Il n'est pas question ici des camps de concentration et des déportations que l'on connaît bien pour les avoir vu dans des centaines de films, reportages et livres. Ici, nous sommes en pleine Biélorussie, un pays loin de nos contrées françaises et pourtant touché lui aussi lors de la Seconde Guerre mondiale. Etant assez calée sur ce sujet maintenant, je dois avouer que des notes de bas de pages pour recontextualiser certaines scènes ou définir certaines termes "techniques" n'auraient pas été de trop. J'ai dû moi-même faire quelques recherches et stopper ma lecture par moment pour ne pas louper une marche dans le fil narratif, ce qui est assez dommage...

Il n'est pas à la portée de tout le monde ensuite pour son côté cash. L'auteur n'y va pas par quatre chemins et avec son écriture bien particulière, entre présent et réminiscences du passé, actions et hallucinations, il mène le lecteur au plus près de l'horreur. L'horreur à l'état brut. Pas celle d'un thriller bien ficelé qui attise en nous une peur que l'on aime ressentir, non, celle de la réalité. L'horreur dont est capable un homme, la déshumanisation d'une population, l'absence de sentiment. L'anéantissement, la destruction, le massacre, la tuerie de toute une population.

C'est avec la boule au ventre que le lecteur se plonge dans "Viens et vois". Il va, il monte dans ce bus direction Khatyn, il côtoie ces héros qui ont connu l'horreur, il voit à travers les yeux de Fliora, il entend et il n'oublie pas. Une lecture essentielle, plus particulièrement en ces temps de polémiques concernant l'arrivée des migrants en France. Toi aussi lecteur, viens et vois !

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Ce roman a été adapté au cinéma en 1985 par Elem Klimov sous le nom de "Requiem pour un massacre" :