lundi 12 septembre 2016

"Sur cette terre comme au ciel" de Davide Enia

sur cette terre comme au ciel

L'histoire : Palerme, années 1980. Comme tous les garçons de son âge, Davidù, neuf ans, fait l’apprentissage de la vie dans les rues de son quartier. Amitiés, rivalités, bagarres, premiers émois et désirs pour Nina, la fillette aux yeux noirs qui sent le citron et le sel, et pour laquelle il ira jusqu’à se battre sous le regard fier de son oncle Umbertino. Car si Pullara, Danilo, Gerruso rêvent de devenir ouvrier ou pompiste comme leurs pères, Davidù, qui n’a pas connu le sien, a hérité de son talent de boxeur.

La critique de Mr K : Voici un livre dont la quatrième de couverture m'a de suite accroché : une saga familiale se déroulant en Sicile, un fil conducteur - la boxe - qui renvoie à des images fortes et la découverte du sentiment amoureux chez un petit gamin paumé. Sur la terre comme au ciel était la promesse d'un beau voyage dans le cœur des hommes et dans un petit coin d'Europe que je ne connaissais que peu.

Le roman débute quand le jeune Davidù a neuf ans. Orphelin de père, il grandit auprès de sa mère infirmière, d'une grand-mère institutrice pétrie de principes et de bon sens, d'un grand-père mutique et mystérieux, d'un oncle charismatique fonceur et dragueur, et les copains de la rue avec lesquels il traîne à longueur de journée. Une bagarre va bouleverser sa vie : il protégera et rencontrera par la même occasion Nina qui va devenir le grand amour de sa vie. Repéré par son oncle, il va le pousser à intégrer sa salle de boxe. Ce sport dans la famille est une véritable religion : le grand-père, le père et l'oncle du jeune garçon ont été aussi des boxeurs talentueux...

Au premier abord, ce roman est assez déroutant. En effet, la narration est originale car segmentée entre trois époques bien distinctes. On passe du coq à l'âne, de l'histoire du grand-père durant la Seconde Guerre mondiale à celle d'Umbertino (l'oncle) et du père de Davidù dans les années 60 puis à celle de Davidù. Aucun signalement de changement d'époque si ce n'est de légers indices sur le contexte ou le rappel des prénoms des protagonistes. On passe donc de l'un à l'autre, sans parfois vraiment savoir à quel moment se déroule le récit. La surprise passée, on se prend très vite au jeu et cette constance dans les allers-retours se transforme en puzzle redoutable de finesse et d'agencement. Les parcelles d'histoire font écho entre elles (parfois l'histoire est racontée à l'envers à la manière de Memento de Christopher Nolan), les existences décrites s'en voient magnifiées et un sens général se dégage donnant une densité très forte à cette saga d'hommes.

On atteint de beaux sommets dans cet ouvrage avec les quatre principaux personnages que l'on suit particulièrement. La langue simple et épurée de l'auteur cisèle à merveille le jeune garçon en devenir qui subit les affres de l'amour naissant et doit se confronter à l'histoire familiale. Je ne suis pas forcément un grand amateur de boxe mais j'ai trouvé les phases d’apprentissage très bien rendues et puissantes dans l'évocation des efforts et sacrifices nécessaires pour se surpasser et tenter de toucher le saint Graal pour cette famille : le titre national. J'ai aussi beaucoup apprécié les passages concernant le grand-père et notamment celui où il est fait prisonnier par les alliés et passe plusieurs mois dans un camp de prisonniers. Camaraderie et traîtrise sont au rendez-vous avec un passage tout bonnement sublime où Rosario (le grand-père) se retrouve au mitard pour trois jours. Les émotions émergent à fleur de peau, c'est un grand train de montagne russe que nous empruntons notamment lors de l'évocation du père disparu. Quel destin que celui des hommes de cette famille !

Mon seul regret avec ce livre : l'aspect machiste de l'ensemble. Les figures masculines dégagent un charme et une puissance incroyable (les récits de combat sont terribles et fortement émotionnels) mais les femmes ne semblent jouer qu'un rôle secondaire : peu ou pas grand-chose sont dites concernant la mère de Davidù, la grand-mère idem si ce n'est un très beau passage sur la fonction du langage et le droit de le maltraiter une fois qu'on le maîtrise (je suis à 100% pour !). Nina ne reste qu'une ombre, un désir lointain et les rares fois où elle apparaît ne donnent pas lieu à de grandes effusions même si l'on ressent fortement la tension amoureuse entre elle et Davidù. Je ne parle pas des multiples références aux prostituées dont use et abuse sans vergogne l'auteur durant les passages concernant le grand-père et l'oncle. Clairement, certains passages m'ont choqué et ne donnent vraiment pas envie d'aller en Sicile tant la figure féminine est effacée de tout ce roman, cloisonnée dans des fonctions de maîtresses de maison ou de défouloir pour homme en manque. Sont-ils si misogyne que cela ? Est-ce un parti pris ? Cet aspect m'a vraiment rebuté en tout cas et je pense que l'auteur a voulu avant tout parler d'une lignée masculine. Dommage pour moi...

Reste cependant une lecture vraiment agréable, puissante et addictive pour un auteur à suivre tant ce premier roman possède une identité forte ainsi qu'un souffle puissant et entraînant. Certainement pas le meilleur livre de l'année à mes yeux à cause d'un certain parti pris mais une histoire bien maîtrisée et des personnages hauts en couleur. À tenter si le cœur vous en dit !


jeudi 8 septembre 2016

"L'Installation de la peur" de Rui Zink

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L'histoire : Madame n'est pas sans savoir que l'installation de la peur est un objectif patriotique.

La sonnette retentit dans l'appartement d'une femme. Sur le seuil, deux agents l'informent de leur mission : installer la peur dans chaque foyer. L'inquiétant tandem débarque alors dans le salon et l'installation commence. Tour à tour, ils haranguent la femme, dressant le tableau horrifique des maux de notre temps : crise économique, épidémies, étrangers, guerre terrorisme... Une violence sourde envahit peu à peu la pièce, entraînant la femme dans une spirale paranoïaque hallucinée. Mission accomplie ? Pas sûr. La peur a une vie propre, et ses ravages peuvent être imprévisibles.

La critique de Mr K : Belle découverte que cette Installation de la peur par l'auteur portugais Rui Zink. On nous promet un huis-clos grinçant et drôle faisant écho à l'actualité et on n'est pas berné. Très court (175 pages) mais d'une densité de contenu incroyable, ce roman se lit d'une traite et se révèle être un bijou en terme de développement de l'intrigue, de dénonciation du libéralisme débridé et de formalisation. Suivez le guide !

Une femme accueille donc dans son salon, deux mystérieux fonctionnaires chargés d'installer la peur chez elle. Au préalable, elle a caché son petit garçon dans la salle de bain avec la consigne de faire silence en attendant que les deux messieurs en aient fini. Après quelques minutes de bricolage, la mise en marche commence et le duo d'agents de l'État s'improvisent show man et selon une mécanique bien réglée, va faire étalage de tous les dangers qui guettent le commun des mortels dans le monde actuel et essayer de contaminer la jeune femme. Celle-ci écoute ces babillages sans broncher dans un premier temps...

Il est des livres comme celui-ci où l'on accroche dès le départ. La quatrième de couverture aide bien il est vrai mais dès le premier chapitre, on est happé par le style décalé de l'auteur qui se rapproche d'ailleurs de l'écriture théâtrale notamment lors des démonstrations énoncées par le duo de fonctionnaires assermentés. Le mystère reste entier très longtemps et on se demande bien comment la méthode va se mettre en place pour installer la peur dans ce foyer. Cela donne de beaux morceaux de bravoure rhétoriques de la part de duettistes remarquables par leur complémentarité et qui assènent nombre de démonstrations sensées inquiéter la femme qui de son côté reste plongée dans un mutisme protecteur. Ces récits conjuguent argumentaires et paraboles, éclairant le schéma de pensée en vigueur dans ce Portugal à peine fantasmé.

On ne peut en effet passer à côté du fait que ce pays est en difficulté économique depuis longtemps et que l'UE (Union Européenne) fait pression pour qu'il se réforme, sous-entendu se libéralise sous le modèle anglo-saxon. On sent que l'auteur aime son pays et son modèle de développement sociétal, et qu'avec ce livre il marque son opposition à toutes ces pressions exercées et surtout l'exercice du pouvoir qui s'appuie de plus en plus sur la peur : celle de l'autre, de l'étranger, de la guerre, de la vieillesse, de l'improductivité... Aucun poncif et aucune caricature sur le sujet ne nous est épargné durant cette lecture, et c'est quand même ébranlé que l'on ressort de cette expérience littéraire tant on se dit que cette métaphore filée est en fait déjà bien réelle, la peur dégoulinant chez nous des programme politiques et télévisuels notamment. Quelle triste époque quand même...

Cela dit au-delà de cet aspect militant de bon aloi, l'auteur n'en oublie pas son récit en lui-même proposant une chute finale assez délectable qui pour ma part m'a surpris et a apaisé mes pulsions sadiques. Les ficelles discrètes s'activent à la perfection pour donner une trame à la fois cohérente mais dont le contenu frappe par sa clairvoyance et son jusqu'au-boutisme. Nous sommes tellement baigné dans le politiquement correct, la bie pensance et le tiède qu'on en oublie que le monde est monde. En cela il se révèle implacable notamment envers les nécessiteux et les plus faibles. Ce roman est un merveilleux remède contre l'obscurantisme et l'endormissement programmé, une médecine douce, drôle et parfois cruelle.

Belle parabole donc que cet ouvrage qui procure un plaisir de lecture immédiat, provoque la réflexion et flatte les amateurs de bons mots et d'ironie cinglante. Décidément la jeune maison d'édition Agullo est à suivre. Une super lecture que je vous invite à pratiquer au plus vite !

mardi 6 septembre 2016

"Là où les lumières se perdent" de David Joy

Là où les lumières se perdentL'histoire : L'histoire sombre, déchirante et sauvage d'un jeune homme en quête de rédemption.
Caroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui fait peur, un nom qui fait baisser les yeux. Charly McNeely est en effet le baron de la drogue local, un homme narcissique, violent et impitoyable.
Plus qu'un nom, c'est presque une malédiction pour son fils, Jacob, dix-huit ans. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se demande plus que jamais s'il doit ou non suivre la voie paternelle. Alors que le filet judiciaire se resserre autour de lui, il a encore l'espoir de sauver son âme pour mener une vie normale avec Maggie, dont il est amoureux. Mais cela ne pourra se faire sans qu'il affronte son père, bien décidé à le retenir près de lui.

La critique Nelfesque : "Là où les lumières se perdent" est la bonne surprise de la Rentrée Littéraire chez Sonatine et surtout le premier roman de David Joy, un auteur à suivre de très près désormais !

A la confluence du roman noir et du drame, cet ouvrage est violent par son histoire et les sentiments qu'il procure. Jacob, 18 ans, a la malchance d'avoir pour père un baron de la drogue et pour mère une toxicomane shootée du matin au soir. Avec de tels bagages, comment ne pas suivre la voie tracée par ses parents et déjouer les projets de son entourage et autres prévisions des habitants du coin ? Jacob est un McNeely et personne ne peut l'imaginer autrement qu'en voyou. Ni ses voisins. Ni ses amis. Ni son père. Ni sa mère. Encore moins lui-même.

Sur presque 300 pages, le lecteur suit le cheminement intérieur de Jacob et les sentiments complexes qui l'habitent. Son mal-être transpire dans chaque mot. Ce jeune homme plein de doutes et d'espoirs semble résigné, coulé dans une chape de plomb. En quête d'identité, il navigue sans cesse entre fatalisme et dépassement de lui-même. Pour Maggie, la fille qu'il aime depuis toujours et qui fonde beaucoup d'espoir en lui. Celle qui est capable de rêver pour deux. La femme de sa vie.

Entre déterminisme social, héritage familial et famille toxique, nous suivons Jacob sur la voie de la rédemption. La sienne et celle de ses aïeux. Parce que chaque homme transporte avec lui une parcelle de son histoire familiale, il lutte pour s'extirper de la noirceur qui l'entoure et espérer pouvoir vivre sa vie.

"Là où les lumières se perdent" est un roman de la résilience. Avec un titre sublime et évocateur, on suppose que l'histoire qui va nous être contée sera dure et que la lutte pour la vie sera âpre mais on est à 1.000 lieues de s'imaginer avec quelle force la plume de David Joy va nous cueillir, nous faire suffoquer et nous ébranler. Le final est magistral, fort et violent. Brutal et sans concession, à l'image du roman, il laisse le lecteur pantois, la mâchoire tombante et le coeur en miette. L'auteur va au bout de son idée, distille la noirceur dans chaque pore de notre peau et nous met la chair de poule. Rarement des romans provoquent des réactions physiques telles que celle-ci. Un uppercut terrible !

Vous l'aurez compris, j'ai adoré cet ouvrage de David Joy et je place beaucoup d'espoir en lui quant à ses prochaines productions littéraires que j'attends avec impatience. Superbe ! Nous avons là, un roman noir comme je les aime. Des personnages attachants, des événements sordides, des destins brisés. Alcoolisme, drogue, jeunesse rêveuse mais lucide. Tout est là ! Une lecture marquante. Indéniablement.

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samedi 3 septembre 2016

"Frankenstein à Bagdad" d'Ahmed Saadawi

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L'histoire : Dans le quartier de Batawin, à Bagdad, en ce printemps 2005, Hadi le chiffonnier récupère les fragments de corps abandonnés sur les lieux des attentats qui secouent la ville pour les coudre ensemble. Plus tard, il raconte à qui veut bien lui payer un verre qu’une âme errante a donné vie à cette mystérieuse créature, qui écume désormais les rues pour venger les innocents dont elle est constituée.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre en vue aujourd'hui avec ce Frankenstein à Bagdad d'Ahmed Saadawi tout juste sorti pour la rentrée littéraire chez Piranha. Je vous l'avoue ici, c'est mon premier roman d'origine irakienne et pour un coup d'essai c'est un coup de maître pour une œuvre inclassable, à la lisière du roman fantastique, mysticisme et écrit documentaire sur la vie quotidienne d'un quartier d'une ville en guerre permanente. En tous les cas, quoiqu'on puisse en penser, on ne ressort pas indemne de ce livre.

Tout commence dans le quartier de Batawin à Bagdad où l'auteur nous convie, à travers de courts chapitres, à faire la connaissance de différentes personnalités du crû : une vieille femme attendant le retour d'un fils disparu pendant la guerre qui semble étrangement porter chance autour d'elle, un agent immobilier dont les dents rayent le parquet et tente par tous les moyens de s'enrichir encore plus, un chiffonnier menteur comme un arracheur de dents qui s'improvise Prométhée moderne, un journaliste exilé loin de chez lui qui tente de percer dans le milieu, un gardien de sécurité dont la vie va se prolonger bien après sa mort, un gérant d’hôtel en grande difficulté financière, une créature morte et vivante à la fois qui pour survivre doit tuer, un responsable des services spéciaux qui lui court après... Au début les pièces du puzzle sont éparpillées et l'on se demande bien où l'auteur veut en venir.

Et puis, un attentat se déroule dans le quartier et va bouleverser les certitudes et habitudes de tout le monde. Pourtant, la vie n'est pas facile en Irak en 2006 : grosse présence étrangère avec les américains qui se comportent bien trop souvent en terrain conquis, corruption à tous les niveaux et forces militaires irakiennes autoritaires, violences entre bandes / confessions rivales et une pauvreté extrême. Chacun vit, réagit comme il peut. Peu à peu, au fil du déroulé, ces destins disparates se croisent, s'entremêlent et bâtissent un ensemble cohérent d'une grande richesse et d'une finesse incomparable. Loin des sentiers battus de la narration traditionnelle, l'auteur se plaît à déposer les indices au fil des changements de points de vue, des ressentis de chacun. C'est hallucinant de maestria dans la manière d'amener les événements et réactions en chaînes qui s'ensuivent. Une fois la machine infernale lancée, rien ne semble pouvoir l'enrayer et le lecteur, pris par un tourbillon de sentiments contradictoires, ne peut que poursuivre sa lecture, obnubilé seulement par la volonté d'avoir le fin mot d'une histoire qui transcende l'espace et le temps.

Plus qu'une simple histoire de plus, cet ouvrage est une mine documentaire sur la vie d'un peuple meurtri et en guerre perpétuelle. Le quotidien, les lieux, les coutumes et traditions, les liens sociaux sont décrit à la perfection dans une langue d'une pureté extrême et d'une poésie toute orientale de tous les instants qui ne tombe jamais dans le cliché. On est clairement face à une écriture différente, qui propose avec intelligence une plongée sans concession dans un pays seulement montré chez nous par le biais de chaînes d'info guidées avant tout par la recherche du scoop. Ici point de tout ça, seulement un reflet véridique d'une société brisée et en quête de soi-même. Ce n'est pas folichon, c'est même choquant par moment (les violences en tout genre notamment) tant cette réalité est bien éloignée de la nôtre. Mais la lecture se fait avec un plaisir constant, l'auteur sachant parfaitement mêler l'aspect documentaire et le roman pur.

Et puis, il y a la portée universelle de ce roman, à travers des personnages hautement charismatiques qui vont de l'apprenti sorcier à l'homme cupide capable du pire pour arriver à ses fins. C'est une peinture de l'humanité dans sa complexité, ses aspirations, ses espoirs et ses échecs qui nous est proposée. Sans compter l'aspect mystique qui donne un caractère particulier au récit, certaines choses échappent à l'homme, son destin semblant se dérober à lui parfois : Pourquoi certains meurent trop tôt et d'autres pas ? Quel sens peut-on donner à une vie brisée, à l'inégalité ou l'injustice vécu au quotidien ? Par moment ces lignes éclairent aussi sur des choses toutes simples comme le bonheur d'avoir des amis ou une famille soudée. On passe vraiment par toutes les émotions, seul ne change pas le plaisir de lecture et la beauté du texte qui nous ensorcelle, nous emmenant vers un ailleurs terrifiant et hypnotisant.

Vous l'avez compris, Frankenstein à Bagdad est une claque d'une beauté stupéfiante. Cet ouvrage peuplé d'êtres fascinants emporte très loin le lecteur par les faits qui lui sont contés et les multiples degrés de lecture qu'il propose. Une sacrée expérience qui marque et séduit à la fois. Tout simplement nécessaire. 

jeudi 1 septembre 2016

"Conte de la plaine et des bois" de Jean-Claude Marguerite

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L'histoire : De retour dans son pays natal, le patron d'un grand studio de dessins animés entend aboyer Dick, son premier chien, pourtant mort il y a longtemps.

Il sort à sa recherche, traverse la rivière, se perd dans les bois... où il croise un garçon qui accompagne "son" Dick pour son ultime voyage. Débute un périple à la frontière du fantastique – ils dorment dans une maison hantée, partagent la dernière noisette de Mister Kreekle, son personnage fétiche... Toute fin étant une question de point de vue, chacun des trois voyageurs proposera la sienne.

La critique de Mr K : Jean-Claude Marguerite m'avait littéralement ensorcelé avec son premier roman Le Vaisseau ardent. Celui-ci conjuguait la grâce et la profondeur d'une histoire hypnotisante faisant de cet ouvrage l'une des pierres angulaires de la SF à la française. L'auteur ayant mis tout de même 18 ans pour accoucher de ce roman fleuve de plus de 1500 pages, je m'inquiétais quant à la date de sa prochaine production. Me voila rassuré avec ce Conte de la plaine et des bois, tout juste sorti aujourd'hui aux éditions Les Moutons électriques (K. Dick quand tu nous tiens !). Je vous l'accorde, le volume est bien moins gros (126 pages) mais la magie opère de suite et c'est encore une belle claque pour ma pomme.

Un octogénaire croit entendre aboyer le chien qu'il a possédé pendant son enfance alors qui est décédé depuis belle lurette. Récemment revenu chez lui après des décennies aux USA, c'est l'occasion pour lui de s'enfoncer dans son domaine où la nature foisonne entre plaine et forêt. Il va y rencontrer un étrange jeune garçon qui promène son vieux chien au bord de la mort. Une curieuse relation commence à se nouer, faisant basculer le récit entre naturalisme poétique, voyage initiatique et étude du temps qui passe dans une vie humaine.

Cet ouvrage est tout d'abord un merveilleux hommage aux souvenirs de l'enfance et à la nature. En suivant les pas du héros, on s'attache à lui irrémédiablement et l'on se nourrit de ses sensations et de ses réflexions. Un bruissement de vent, des animaux en goguettes, une fleur qui s'épanouit, une clarté diffuse sous les frondaisons, le doux ruissellement d'un ru, le silence de la nuit... autant de petits détails que l'auteur se plaît à nous décrire et à magnifier par une langue riche et poétique, où les images se mêlent pour mieux perdre le lecteur dans les méandres du domaine exploré et de l'imaginaire. On touche à la grâce dans ces descriptions à nulle autre pareilles, immersives au possible et qui touchent en plein cœur par leur côté novateur et émotionnel. Observations et souvenirs se mélangent et donne un résultat incroyable qui transporte littéralement le lecteur hors de lui-même. Puissant !

En parallèle, il y a la rencontre avec le jeune Manu et son chien en fin de vie qui comme par hasard porte le nom du compagnon disparu du vieil homme. On ne peut y voir qu'un signe, une coïncidence prévue par les voies de la vie qui va provoquer la réflexion et l'introspection. Entre balade, discussions à l'emporte-pièce et raisonnements de tous les jours, se dégage un dessein plus grand, qui nous dépasse tous, des pistes pour dégager le sens de la vie, de nos vies. Initiatique, ésotérique et hautement symbolique parfois, ce roman au détour de certaines situations et de certaines phrases échangées font pencher le récit dans la métaphysique : le poids des ans et le parcours de vie effectué, les regrets et remords qui peuvent jalonner certaines existences, les souvenirs bons et mauvais, le passage vers l'au-delà / l'après-vie qui nous attend tous... Sans pathos, ni lourdeurs, simplement par le verbe et l'imaginaire collectif, Jean-Claude Marguerite se révèle une fois de plus être un peintre hors pair de l'humanité, de ses affres et de ses petits bonheurs cumulés.

Ce Conte de la plaine et des bois ne vous laissera pas indemne, moi-même j'ai été sacrément secoué par la conclusion de cette petite pépite, cette fiction qui rejoint notre réalité partagée. La lecture est fluide, rapide, enivrante et procure attendrissement, émerveillement mais aussi une douce mélancolie qui envahit le cœur et l'âme. Une sacrée expérience que je vous convie à vivre au plus vite. Ce livre est une perle incontournable et un classique en puissance.


mardi 30 août 2016

"Prenez soin du chien" de J. M. Erre

Prenez soin du chien de JM ErreL'histoire : Rue de la Doulce-Belette, Max Corneloup, auteur de romans-feuilletons, et Eugène Ruche, peintre sur coquilles d'œuf, habitent en vis-à-vis. Chacun suspecte l'autre de l'épier. La méfiance règne, d'autant plus que le voisinage n'est pas spécialement sain d'esprit. Sans compter les commérages de Mme Ladoux, la gardienne... Quand un cadavre est découvert, c'est une véritable psychose qui s'installe. Seraient-ils allés trop loin ?

La critique Nelfesque : Voici un roman que j'avais fortement envie de découvrir depuis longtemps ! Pour ne rien vous cacher, c'est la petite accroche à l'arrière de l'édition poche qui m'intrigait : "Entre l'érotomane scato du dessus, l'évaporé zoophile d'à côté et l'exhibitionniste d'en face, je commençais à me faire du soucis." Pas moi ! Ce roman m'a tout l'air d'avoir été écrit pour moi !

J. M. Erre nous fait entrer dans deux bâtiments en vis-à-vis de la rue de la Doulce-Belette à Paris (ne cherchez pas cette rue, elle n'existe pas (oui, j'ai vérifié)) et nous présente tour à tour ses habitants. Nous rentrons tout de suite dans le vif du sujet puisque l'histoire commence par un décès survenu au n°5. Un appartement se libère et Max Corneloup fait son entrée. Auteur de romans-feuilletons pour la radio, c'est une aubaine pour lui de trouver ce parfait petit nid. Calme, grand et abordable, son nouveau chez lui à tout pour plaire. Ou presque... Puisqu'en face vit Eugène Fluche, un personnage atypique qui passe ses journées à peindre sur des coquilles d'œuf et semble prendre un malin plaisir à l'épier. Un sentiment que celui ci partage puisque depuis que Max a emménagé, il se sent sans arrêt espionner par lui. A la Doulce-Belette, on n'est plus tranquille et un vent de paranoïa souffle sur ses habitations.

"Prenez soin du chien" est un roman hanté par des personnages farfelus. Max et Eugène sont les protagonistes de cette histoire et sont accompagnés par les habitants hors norme qui peuplent les autres appartements. Tous plus truculents les uns que les autres, ils font régner dans les couloirs un vent de légèreté et de folie des plus plaisants à lire (à vivre, c'est une autre histoire) !

C'est lors de son emménagement que Max Corneloup commet l'irréparable. En lâchant un lourd carton au sol, il écrase par mégarde Hector, le petit chien de madame Brichon. Un acte malheureux qui va engendrer toute une série d'événements abracadabrants qui vont entraîner le lecteur dans une spirale de parano fun et déjantée. Personnages hauts en couleur, situations ubuesques, l'humour est au détour de chaque page et la lecture se transforme peu à peu en pur délire avec de grands éclats de rire à la clé.

Drôle et original, "Prenez soin du chien" est aussi un roman policier très efficace. Derrière le meurtre d'Hector et le premier macchabée retrouvé rue de la Doulce-Belette semble se tenir un mystère bien plus grand encore. Et lorsqu'une nouvelle mort survient à mi-roman, c'est dans une course policière effrénée que l'auteur nous embarque. Une histoire tout à fait crédible dans le ton décalé de l'ensemble, un rythme haletant et toujours une plume vive et cynique qui ravit les adeptes du second degré et de la caricature.

Challenge sans nom - Légèreté

Vous l'aurez compris, je vous conseille vivement de lire ce roman. Férocement drôle et surprenant, il ne ressemble à rien d'autre et fait passer au lecteur un excellent moment. On rit beaucoup et ça fait du bien. Un roman léger et prenant à la fois. Une vraie réussite d'écriture !

Ce roman a été lu dans le cadre du "Challenge sans nom" avec ma copinaute faurelix.

vendredi 26 août 2016

"Un Coupable presque parfait" de Robin Stevens

9782081373846

L'histoire :
- Tu es sûre que nous ne devrions pas plutôt prévenir la police ?
- Ne dis pas de sottises. Nous n'avons aucune preuve. Pas même un cadavre. On se moquerait de nous. Non, nous devons résoudre cette affaire toutes seules.

Lorsque Daisy Wells et Hazel Wong fondent leur agence de détectives privés, elles espèrent débusquer une enquête digne de ce nom. Tout bascule subitement le jour où Hazel découvre la prof de sciences étendue dans le gymnase. Le temps d'aller chercher Daisy, le corps a disparu. Dès lors, il ne s'agit plus seulement d'un crime à résoudre mais d'un crime à prouver, et ce, avant que le coupable ne frappe de nouveau.

Chaque minute compte lorsque tout indique que le meurtrier est là, coincé à vos côtés, dans l'école où vous vivez.

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie de la littérature jeunesse aujourd'hui avec cet ouvrage récemment sorti chez Flammarion Jeunesse. Un Coupable presque parfait a tout pour me plaire sur le papier : une action qui se déroule dans les années 30, dans un pensionnat de jeune-fille à l'ancienne (l'organisation avec les préfets m'a irrémédiablement fait penser à Harry Potter) et la promesse selon l'éditeur de côtoyer Agatha Christie et surtout Conan Doyle, un de mes amours de jeunesse en terme de lecture. Voyons, voyons si le contrat est rempli...

Daisy et Hazel ont fondé un club de détective. La première s'est prise de passion durant l'été pour les romans policiers qui sont prohibés dans l'enceinte du pensionnat où elle passe sa scolarité. C'est l'occasion après les cours de farfouiller, enquêter et se renseigner sur les gens qui bien souvent ont des choses à cacher. Rien de bien sérieux donc, juste un passe temps amusant et grisant pour des jeunes collégiennes. Mais un jour l'impensable arrive, une professeur est retrouvée morte par Hazel mais le corps disparaît juste après. Avec l'aide de Daisy, elle va rapporter tous les événements qui ont suivi à travers les compte-rendus qu'elle a en charge pour le club et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il s'en passe de belles à l'école de Deepdean !

On rentre directement dans le vif du sujet avec cet ouvrage. Après quelques pages recontextualisant la création du club, les faits sont bien là : les deux jeunes-filles vont devoir enquêter sur un meurtre qui pour les adultes n'existe pas vu que le cadavre a disparu et qu'une lettre de démission express a été posée sur le bureau de la proviseur ! C’est le début des tâtonnements mais les filles sont organisées : recherche des suspects potentiels, listing des alibis, enquête de proximité et découverte de preuves sont au RDV. La tâche n'est pas aisée quand on est en pensionnat et soumis à des règles strictes. Hazel et Daisy vont devoir user de toute leur malice (surtout Daisy d'ailleurs) pour échapper à la surveillance des autorités de l'école pour parvenir à découvrir la vérité.

Au fil de la lecture, on découvre avec nos héroïnes que les adultes cachent bien des secrets et qu'il n'est pas bon de déterrer des choses du passé. On s'attache très vite à Hazel la narratrice. Originaire de Hong-Kong, elle a du faire sa place dans le pensionnat et ce ne fut pas chose aisée. Légèrement naïve, elle prend très au sérieux le club et fait tout pour seconder au mieux Daisy, l'initiatrice du projet. Cette dernière bien que très volontaire et perspicace, est assez déplaisante au départ car trop sûre d'elle, directive à l'excès et suffisante. Mais les rebondissements de l'enquête ne l'épargneront pas et on sent bien qu'elle évolue positivement durant le récit. Les personnages qui naviguent autour du duo sont très bien croqués par une auteure qui économise les mots mais pas la profondeur de ses personnages. Certes le livre s'adresse aux loupiots à partir de 11 ans mais Robin Stevens ne cède pas à la facilité, proposant une galerie de professeurs charismatiques tantôt séduisants et appréciés, tantôt dépréciés et même inquiétants. Leurs camarades ne sont pas en reste avec une vitalité et une énergie assez prenante qui se dégage de l'ensemble. À ce propos, j'ai apprécié la présence d'une liste de personnage en début d'ouvrage ainsi qu'une carte de l'école où se déroule l'intégralité de l'action. C'est totalement facultatif mais ça rajoute un petit plus à l'ensemble.

L'intérêt pour le livre et son intrigue ne se dément jamais avec un suspens millimétré et hautement maîtrisé. L'ouvrage garde une crédibilité de tous les instants malgré le jeune âge des deux enquêtrices. D'ailleurs le dénouement est finement joué ne tombant pas dans la caricature et l'exagération (vous comprendrez en lisant le livre). On y croit pleinement et les références aux classiques évoqués en quatrième de couverture sont multiples et bien insérées. Elles ont ravi l'amateur du genre que je suis et fonctionneront parfaitement avec un jeune public désireux de lire une première enquête policière avec son lot de péripéties, de menaces et d'indices. Une belle réussite que je vous encourage à tenter à votre tour.

mercredi 24 août 2016

"La Valse des arbres et du ciel" de Jean-Michel Guenassia

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L'histoire : Auvers-sur-Oise, été 1890. Marguerite Gachet est une jeune fille qui étouffe dans le carcan imposé aux femmes de cette fin de siècle. Elle sera le dernier amour de Van Gogh. Leur rencontre va bouleverser définitivement leurs vies. Jean-Michel Guenassia nous révèle une version stupéfiante de ces derniers jours.

Et si le docteur Gachet n’avait pas été l’ami fidèle des impressionnistes mais plutôt un opportuniste cupide et vaniteux ? Et si sa fille avait été une personne trop passionnée et trop amoureuse ? Et si Van Gogh ne s’était pas suicidé ? Et si une partie de ses toiles exposées à Orsay étaient des faux ? ...

La critique de Mr K : Il y a presque tout juste un an, je vous parlais de mon engouement sans borne pour Le Club des incorrigibles optimistes du même auteur. J'avais adoré le style de Guenassia, l'aspect quasi documentaire de son ouvrage présentant un reflet fidèle d'une époque (la Guerre Froide) et le romanesque de son récit avait fini par définitivement m'emporter très très loin dans le plaisir de la lecture. À l'occasion de la rentrée littéraire 2016, il revient à la charge avec cette fois ci un focus sur la fin de vie de Van Gogh qui devrait à priori lever le voile sur un certain nombre d'interrogations : La Valse des arbres et du ciel.

L'histoire nous est racontée à travers les yeux de Marguerite Gachet, fille du médecin s'occupant alors de Vincent Van Gogh. La subjectivité est donc de mise avec le déroulé des dernières semaines du peintre à Auvers-sur-Oise durant l'été 1890. Récemment diplômée du Baccalauréat (ce qui est très rare pour une fille à l'époque), la jeune-fille de 19 ans ne souhaite qu'une chose : devenir peintre. Mais l'époque n'est pas encore à l'égalité des sexes, loin de là. Seuls les hommes sont admis dans les écoles des beaux-arts, seuls quelques artistes non reconnus donnent des cours aux femmes et seulement à titre de loisir, elles n'ont aucune chance de percer dans le milieu. Et puis son père a d'autres projets pour elle, à commencer par un mariage avec un ami d'enfance de Marguerite qui doit devenir pharmacien et qui représente un très bon parti. La jeune fille a de plus en plus de mal avec sa condition de femme qui l'oblige à se conformer au machisme institutionnalisé dans la société française de l'époque.

Le déclic qui va tout faire basculer se présente lors d'un dîner organisé par Gachet père avec Van Gogh qui attise chez lui des convoitises pécuniaires. Aimant se faire payer en tableaux, c'est l'occasion pour lui plus tard de faire des plus-values. Il est loin de se douter que sa fille va tomber éperdument amoureux du peintre qui en plus de représenter la promesse de l'amour rêvé pourrait l'aider à touche du doigt son projet de devenir elle-même artiste. C'est le début de la course en avant pour Marguerite qui doit ruser pour pouvoir rejoindre son amant. La fin de l'histoire, le lecteur la connaît déjà si la vie de Van Gogh ne lui est pas étrangère. Ce sera tragique et ici teinté de révélations que chacun décidera de croire ou non. À priori, beaucoup de spécialistes spéculent sur les raisons de la mort du peintre et sur le rôle exact des Gachet. Guenassia présente dans ce roman une version romancée qui fera sans doute bouger les lignes dans les cercles concernés. Pour ma part, j'ai goûté à ce roman et j'ai surtout apprécié son aspect purement romanesque et fictionnel.

Tout d'abord, nous pénétrons totalement dans la vie et l'esprit d'une femme de l'époque. C'est très réussi, juste et sans détails inutiles (le livre ne compte que 295 pages). Le récit est intimiste et colle au vécu de Marguerite, notamment ses ressentis et son approche de Vincent Van Gogh qui n'est ici qu'un homme passionné par son art et non l'artiste bankable qu'il est devenu aujourd'hui. Plein d'humanité, les écrits de Marguerite nous frappent au cœur par leur franchise et leur naturel désarmant. Qu'il doit être difficile d'être une femme en cette fin de XIXème siècle ! Leur liberté est bien réduite et elles sont soumises à la volonté de leur père puis après de leur mari. Marguerite ne supporte plus ces contraintes, elle veut maîtriser sa vie et s'affranchir des règles discriminantes qui voudraient lui imposer une vie qu'elle subirait plutôt que de la choisir. Cela ne va pas se faire sans heurts et certains passages sont assez difficiles notamment dans les rapports qui se dégradent avec son père et qui révèlent alors sa vraie nature, son amour paternel se muant en autoritarisme domestique faisant régner la terreur dans sa maisonnée (un fils faible et une servante aux ordres).

Et puis, il y a ses rencontres lumineuses avec l'artiste et sa fascination pour sa personnalité (l'amour rend aveugle) et son art. Au passage, Guenassia nous offre de belles descriptions du travail du peintre dans son approche des couleurs, sa technique de peinture et ses méthodes (ses réveils à l'aurore et ses déambulations dans les campagnes environnantes notamment). En filigrane des propos de Marguerite, Van Gogh apparaît comme assez antipathique et finalement peu accroché à la jeune fille mais totalement obsédé par la peinture et la volonté de peindre constamment. Figure pleine d'ombre et de lumière, Van Gogh se révèle profondément humain et en même temps inatteignable par le commun des mortels. Du moins jusqu'à un certain point...

Intercalés entre les différents fragments de vie, l'auteur a placé des passages de lettres de Van Gogh à différents destinataires et des extraits de journaux. Loin d'être anecdotiques, ces documents véridiques ajoutent à la tension d'ensemble et contextualisent à merveille le roman dans son époque et les mœurs qui l'habitent. Ces précisions historiques font remarquablement écho au récit principal, l'enrichissant au passage et éclairant le lecteur néophyte en matière de connaissances sur le XIXème siècle. En contre-point, la caractérisation des personnages est précise comme une horloge suisse et donne une profondeur intéressante à une trame d'amour contrarié plutôt classique. Les révélations finales ne m'ont pour ma part ni particulièrement choqué comme j'ai pu le lire ici ou là, ni franchement éclairé sur quoique ce soit, ayant choisi d'aborder cette lecture essentiellement sur le plan émotionnel. C’est mon côté romantique et dans ce domaine l'histoire d'amour vécue par Marguerite est vraiment poignante. On a le cœur au bord des lèvres en fin de lecture.

L'ensemble se lit en tout cas très facilement avec un plaisir renouvelé même si je trouve que le style de Guenassia est moins en verve dans cet ouvrage, mais l'écriture reste cependant belle et d'une grande sensibilité. La Valse des arbres et du ciel est un beau roman qui conviendra aux amateurs de l'époque, de Van Gogh et d'histoires d'amour compliquées.

lundi 22 août 2016

"Vomito Negro" de Jean-Gérard Imbar

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L'histoire : Un homme politique d'extrême droite qui détourne à son profit l'héritage d'un fils de famille débile, c'est déjà rare. Mais un chauffeur-garde du corps nègre qui survit à l'affaire suffisamment longtemps pour la raconter, ça c'est carrément de la pure fiction.

La critique de Mr K : Voyage en terres sombres à plus d'un titre aujourd'hui avec un opus de la très bonne collection Série noire de Gallimard. Vomito Negro est une plongée sans concession, et parfois vertigineuse, dans les cercles de pouvoir et les groupuscules nationalistes, doublé d'un très bon roman noir mâtiné d'action à tous les étages. Attendez-vous à du brut de décoffrage !

Yann Kergall est breton et noir. Fils d'un capitaine au long cours, veuf à la naissance de son rejeton, il l'a éduqué à la française et ce dernier a formé pendant 10 ans les commandos marine dans la base de Lorient (c'est un local, yes !). Aujourd'hui, il est employé dans une boîte de sécurité fort prisée par les huiles du tout Paris. Le hasard d'une mission le voit se faire confier la sécurité d'un fils à papa milliardaire, un être dégénéré et proche des mouvances d'extrême droite radicale. La vie n'est pas de tout repos pour notre métisse, confronté à la folie galopante de son client et ses rapports particuliers avec sa mère, à une domestique oppressante car trop pressante à son endroit, à des compromissions d'État, à des commandos extrémistes qui vont de plus en plus loin dans leurs actions et à une course au magot plus complexe qu'elle ne semblait au départ.

On ne perd pas de temps dans cette lecture très rapide (un après-midi à la plage pour moi, doucement bercé par un soleil rasant) et plaisante au possible même si elle ne révolutionne pas le genre. Le décor est planté dès le premier chapitre par une scène haute en pression où le héros doit intervenir pour éviter que son client ne fasse une grosse bêtise (en l’occurrence tuer sa mère, ce qui vous l'avouerez n'est pas rien...). D'emblée, on sait que l'auteur ne va pas perdre de temps à caractériser personnages et situations, les éléments éclairants sont dispatchés au fil des scènes d'action et d'introspection d'un héros brinquebalé par les événements malgré une propension à la préparation et à la prudence de sa part.

Yann est un monolithe que rien ne semble pouvoir atteindre. Malgré l'antipathie qu'il éprouve pour ses employeurs, il aime le travail bien fait et si sur son chemin se présente une belle occasion (femme ou fric), il ne se gène pas pour se servir au passage surtout qu'il sent très vite le vent tourner quand à la suite d'une soirée, il se trouve mêlé aux activités délictueuses de son client. Ce dernier entretenant depuis des années des rapports quasi incestueux avec une mère castratrice au possible ne contrôle rien ou pas grand chose, se fait manipuler par sa génitrice mais aussi la mouvance d'extrême droite qui lorgne sur sa fortune... Les événements vont se précipiter et bien malin celui qui peut deviner le dénouement tant les péripéties sont nombreuses.

Il flotte aux dessus de ces pages l'odeur du souffre, du pouvoir, du sexe et de l'argent. On navigue en eaux troubles et on en redemande. Les rouages sont connus mais on se plaît à les redécouvrir par le biais d'un personnage central charismatique. On est rarement surpris mais l'écriture simple et frontale de l'auteur fait merveille, accroche l'amateur de roman noir que je suis et on ne peut s'empêcher de poursuivre la lecture tant on souhaite connaître le fin mot de l'histoire. On trouve de très bons passages hard-boiled, "à l'américaine", notamment dans les passages de séduction / répulsion où intérêt et attirance se teintent de noirceur. Rien de révolutionnaire comme énoncé auparavant mais des recettes qui fonctionnent pour un plaisir de lecture renouvelé de page en page.

Une bonne lecture au final, idéale un après-midi d'été et qui fournit suspens et images fortes à un rythme trépidant et addictif à souhait. Avis aux amateurs !

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dimanche 21 août 2016

"Le Mec de la tombe d'à côté" de Katarina Mazetti

Le mec de la tombe d'à côtéL'histoire : Désirée se rend régulièrement sur la tombe de son mari, qui a eu le mauvais goût de mourir trop jeune. Bibliothécaire et citadine, elle vit dans un appartement tout blanc, très tendance, rempli de livres. Au cimetière, elle croise souvent le mec de la tombe d'à côté, dont l'apparence l'agace autant que le tape-à-l'œil de la stèle qu'il fleurit assidûment.
Depuis le décès de sa mère, Benny vit seul à la ferme familiale avec ses vingt-quatre vaches laitières. Il s'en sort comme il peut, avec son bon sens paysan et une sacrée dose d'autodérision. Chaque fois qu'il la rencontre, il est exaspéré par sa voisine de cimetière, son bonnet de feutre et son petit carnet de poésie.
Un jour pourtant, un sourire éclate simultanément sur leurs lèvres et ils en restent tous deux éblouis... C'est le début d'une passion dévorante.

La critique Nelfesque : Je ne suis pas une habituée des lectures de nanas, des bleuettes sentimentales et des histoires d'amour niaises. Chacun lit ce qu'il veut mais perso ce n'est pas mon truc. Alors pourquoi me lancer dans la lecture de ce roman de Katarina Mazetti qui, de par sa quatrième de couverture, n'est pas pour moi ? Parfois, je me laisse séduire par les sirènes de la mode (c'est rare mais ça arrive), souvent à retardement d'ailleurs, et dans le cas présent, je venais d'abandonner un roman qui m'ennuyait affreusement et j'avais envie de quelque chose de léger. "Le Mec de la tombe d'à côté" a été énormément lu et chroniqué au moment de sa sortie il y a quelques années, j'aime beaucoup la collection Babel et en croisant sa route en seconde main je me suis dit "après tout, pourquoi pas !".

Bien qu'abordant un sujet difficile, à savoir la mort d'un proche et le processus de deuil, "Le Mec de la tombe d'à côté" est un roman léger. Nous suivons l'histoire de Désirée et Benny, deux jeunes gens qui se croisent régulièrement au cimetière. Désirée a perdu son mari et vient régulièrement lui rendre visite. Quant à Benny, il vient fleurir la tombe de sa mère. L'une est une citadine intellectuelle pour qui chaque chose a sa place et l'autre est un agriculteur un peu kitch et très ancré dans la terre et le labeur. Ces deux là sont totalement opposés et n'étaient pas voués à se rencontrer un jour mais voilà, ils sont voisins de cimetière et peu à peu sont intrigués l'un par l'autre.

Pas de mystère à la lecture de la 4ème de couv', on s'imagine tout de suite que l'amour n'a pas de frontières, que les barrières sociales ne résisteront pas et que Désirée l'intello à lunettes et Benny le cul terreux finiront ensemble. Eh ben bingo ! Le truc bien cliché, l'autoroute du poncif. Rien d'original dans cette histoire qui fleure bon l'eau de cologne, le terroir et les chrysanthèmes avec une goutte de Sauvignon.

J'ai toujours un peu de mal avec les romans qui vont exactement où on les attend. J'aime la littérature pour les surprises qu'elle nous réserve, les chemins insoupçonnés qu'elle nous fait emprunter, les émotions à nulle autre pareilles qu'elle nous procure. Ici, c'est assez plat, convenu et consensuel. Pour autant, je ne dirai pas que c'est mauvais, ça se lit bien, je n'ai pas éprouvé de dégoût profond ou d'agacement particulier mais ça ne casse pas des briques. C'est léger, ça se lit, ça fait passer un moment sympa sans plus comme un téléfilm fadasse quand on a la grippe. En lecture d'été, à l'ombre des cerisiers de la grand-mère, par jour de canicule où le cerveau se liquéfie, c'est pas mal. Pas sûre que j'aurai été aussi indulgente à une autre période de l'année. Mais bon, c'est mignon et gentillet...

Bref, j'ai lu "Le Mec de la tombe d'à côté". Je n'en suis pas morte mais je n'en retiendrai pas grand chose.

Posté par Nelfe à 17:13 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
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