vendredi 7 octobre 2016

"Mémo" d'André Ruellan

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L'histoire : 1962. Paul est chercheur en psychopharmacologie. Ayant mis au point une substance qui stimule la mémoire, il en fait l'essai sur lui-même. Dans son existence et celle des autres, c'est le début d'un bouleversement irréversible. Paul n'est pas un apprenti sorcier. C'est un vrai sorcier, comme tous les chercheurs qui trouvent. Car s'il est vrai qu'on ne fabrique jamais un outil qui ne puisse pas blesser, est-ce une raison pour cesser d'en fabriquer? C'est le progrès, et il n'y a pas de progrès sans retombées. Et puis, si Paul renonce, un autre prendra le relais, tant il est vrai qu'il n'est jamais qu'un des maillons d'une chaîne infinie et éternelle.

La critique de Mr K : Il s'agit de ma deuxième lecture d'André Ruellan après le très "Bis" Tunnel qui m'avait laissé un sentiment partagé entre plaisir immédiat de lecture et ficelles un peu trop voyantes. Mémo m'a fait de l’œil lors d'un chinage de plus avec sa quatrième de couverture alléchante et sa quatrième faisant la part belle aux promesses de récit bien barré et d'une réflexion sur la science et le progrès. Au final, vous verrez que l'auteur m'a encore fait la même impression et que mon avis est assez mitigé.

Paul est un chercheur surdoué, il a réussi à mettre au point une substance permettant de recouvrir la mémoire et de stimuler le cerveau (Mémo 1 aka Mémoryl dans le roman). Cette découverte incroyable lui a apporté succès et richesse. Pour autant, il ne s'en satisfait pas et le démon de la recherche l'encourage à toujours pousser ses expériences plus loin, quitte à franchir éhontément les frontières de la morale élémentaire et les protocoles médicaux. Il finit par s'injecter la mystérieuse découverte S24 qui va le faire basculer dans des univers, des souvenirs et des futurs possibles. Véritable descente en enfer, le lecteur halluciné suit les délire de Paul et explore avec lui sa psyché et les différentes possibilités de vie qui s'offrent à lui...

Autant le dire de suite, tout de monde n'aimera pas cet ouvrage qui par bien des aspects se mérite vraiment. Il faut avoir le cœur et l'esprit bien accroché pour suivre les méandres du récit qui s'avère complexe et tordu à souhait. Chaque paragraphe est une surprise et l'on ne sait jamais où l'auteur veut nous emmener. Loin des narrations classiques, on saute ici les époques et les dimensions, passant allégrement du rêve, au cauchemar en faisant parfois un détour vers la réalité. C'est très déstabilisant ce qui n'est pas pour me déplaire. L'effet est assez bluffant, on aime à se perdre avec Paul dans ces différentes identités et vies auxquelles il peut prétendre (lointaine filiation avec deux films géniaux que sont Mr Nobody et Predestination). On en perd son latin et on se demande qui fait quoi et pourquoi... C'est d'ailleurs tellement tripant qu'on en vient presque à l'overdose et cela a érodé quelque peu mon enthousiasme ne voyant pas forcément là où l'auteur veut nous mener. D'ailleurs la fin en elle-même ne m'a pas surpris ce qui est plutôt dommage quand durant 150 pages on ne sait pas sur quel pied danser...

Ce qui est appréciable par contre c'est  l'ambiance qui règne dans le laboratoire et les chercheurs qui le peuple. L'auteur cerne bien les contradictions qui guident la science entre bien-être de l'humanité et recherche de la gloire et des lauriers. C'est nuancé et assez juste dans la façon d'aborder ces vocations qui se trouvent ici confrontées aux limites qu'imposent l'éthique et la morale. Expériences, tests, mise au norme, fabrication industrielle et mise en vente sont tour à tour abordés de près ou de loin, éclairant les pratiques et principes en vogue encore aujourd'hui. Le contre-point est fascinant avec le personnage de Paul livré à ses psychoses et névroses, luttant pour retrouver la réalité et la raison par la même occasion. Bien vu d'ailleurs la relation qu'il dérègle avec sa chercheuse de femme (Isabelle) qui par sa "normalité" grossit le trait et révèle l'étrangeté de l'expérience que vit Paul.

L'écriture de Ruellan est accessible et jamais complexe à l'inverse des mécanismes de son récit qui ralentissent le rythme de lecture, ce qui personnellement m'a empêché d'être complètement emporté par une histoire pourtant singulière et séduisante au départ. Une série B d'anticipation à réserver aux fans du genre et aux amateurs des thématiques abordées.

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jeudi 6 octobre 2016

"Miss Peregrine et les enfants particuliers" Tome 1 de Ransom Riggs

miss peregrine t1L'histoire : Jacob est un ado comme les autres, excepté qu'il se pose des questions sur son mystérieux grand-père. Quelles sont ces étranges photos d'enfants qu'il lui montrait quand il était petit ? Les histoires qu'il lui contait sur eux étaient-elles vraies? Et pourquoi disparaissait-il aussi souvent ?
Tout s'accélère le jour où il le retrouve blessé dans son jardin. Jacob a vu des monstres, il en est sûr, et personne ne veut le croire. Il ne lui reste qu'à suivre les dernières instructions qu'a murmuré son grand-père avant de rendre son dernier souffle...

La critique Nelfesque : C'est à l'approche de la sortie en salle du film de Tim Burton, adaptation du premier tome de la saga du même nom, "Miss Peregrine et les enfants particuliers", que j'ai eu envie de découvrir l'ouvrage de littérature jeunesse originelle. Depuis que j'ai vu la bande annonce, j'ai fortement envie de le voir (d'ailleurs RDV est pris ce week-end !) et cette lecture s'est faite sur un coup de tête.

Nous suivons l'histoire de Jacob, jeune pré-adolescent qui va perdre son grand-père dont il est très proche dans des circonstances particulières et quelques peu obscures. En effet, depuis sa plus tendre enfance, ce dernier lui a raconté des histoires de monstres, d'orphelinat et d'enfants particuliers. Des histoires qui, petit, le fascinaient, mais qui, en grandissant, lui ont laissé quelques doutes quant à leur véracité. Perturbé par sa perte, il va entreprendre de retrouver cet endroit magique dont son grand-père lui a toujours parlé et faire la connaissance des enfants particuliers, en apprenant ainsi un peu plus sur ses origines et sur lui-même...

Le lecteur est tout de suite pris dans l'histoire. On rentre rapidement dans le vif du sujet, l'auteur éveillant notre curiosité dès les premières pages, et c'est un voyage fantastique que l'on s'apprête alors à faire entre découvertes mystérieuses, univers singulier et fond historique.

J'ai vraiment été séduite par ce premier tome et je compte bien enchaîner rapidement sur les deux suivants. L'ambiance est soignée, on s'attache aux personnages et l'entrée dans l'univers de Ransom Riggs est passionnante. On découvre dans ce monde des personnages merveilleux aux capacités étranges, une kyrielle d'enfants énigmatiques suscitant la curiosité du lecteur et on se surprend à vouloir accompagner Jacob dans cet autre monde. J'aurais adoré découvrir cet univers et cette saga à l'âge du personnage principal !

Curieuse de découvrir maintenant l'adaptation de Burton, je ne rentrerai ici pas plus dans les détails pour ne pas dévoiler trop d'éléments de l'intrigue à ceux qui vont courir au cinéma cette semaine. Je n'ai qu'une chose à dire et un conseil à donner : lisez le roman ! Il vaut vraiment le coup d'oeil tant l'imaginaire du lecteur est sollicité et alimenté d'images foisonnantes. C'est presque dommage de poser bientôt à jamais les images de l'adaptation sur cette oeuvre évocatrice et féerique. Verdict dans quelques jours !

logo-epubJ'ai lu ce roman dans le cadre d'une LC mise en place par Love_sets et partagé avec Orianne, Chatauxlivres, addictolivres, Manon, valouantoine, SapereAude, lectures de rêveusecoffeebook, LecturesenB, mandorla, Fille-de-lecture, lulusque, Leeloo lit tout et CharlotteBoKeuse, autant de lectrices / blogueuses que je ne connaissais pas et que j'ai pris plaisir à rejoindre le temps d'une lecture.

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mardi 4 octobre 2016

"Demain les chats" de Bernard Werber

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L’histoire : Pour nous, une seule histoire existait : celle de l’humanité.
Mais il y a eu LA rencontre.
Et eux, les chats, ont changé à jamais notre destinée.

La critique de Mr K : Werber est un auteur que j’ai déjà pratiqué et que j’ai apprécié à différents niveaux. Autant sa trilogie des Fourmis m’avait bien plu mais sans plus, autant j’avais adoré Les Thanatonautes. A chaque fois je convenais de sa grande maîtrise du récit et son appétence pour la connaissance au sens large. Lire un Bernard Werber apporte toujours quelque chose au lecteur entre culture générale et récit bien ficelé. L’occasion s’est présentée de lire son petit dernier (sorti hier en librairie). J’ai découvert alors qu’il traitait du roi des animaux (oui, les chats ont tout compris à la vie !), et ni une ni deux, je plongeai dans ce volume de 305 pages que j’ai vite dévoré et qui au final me laisse un sentiment mitigé...

Bastet est une jeune chatte domestique qui vit tranquillement dans l’appartement de sa servante (ou sa maîtresse selon le point de vue qu’on adopte). Elle se croit immortelle, au sommet de l’évolution et dirige d’une patte de fer la maisonnée. Du moins le croit-elle... Sa rencontre avec Pythagore, le chat siamois de la voisine va bouleverser son existence. Ce dernier est étrangement savant, porte une curieuse calotte sur la tête et lui révèle nombre de secrets que les chats ne sont pas censés connaître. De révélation en révélation, la vie de Bastet va s’en trouver définitivement changée car en arrière plan, le monde des hommes semble s’écrouler entre terrorisme, guerre civile et épidémie mondiale.

Composé de chapitres très courts, ce roman se dévore quasiment d’une traite et même s’il est parsemé de défauts (voir plus tard dans la critique), le rythme haletant tient en haleine le lecteur pris par le destin contrarié de l’héroïne et de son foyer. On alterne scènes d’actions pures et discussions alambiquées apportant de l’eau au moulin de l’histoire. On prend plaisir à découvrir les réactions typiquement félines des principaux protagonistes, on voit d’ailleurs bien tout le travail de recherche qu’a dû effectuer l’auteur pour fournir un portrait fidèle de la race des seigneurs (sic). Le lecteur suit l’histoire à travers les yeux de Bastet, à sa hauteur et via sa compréhension de chat. Ce point de vue est rudement original et apporte beaucoup au récit qui verse dans l’étrange et parfois le délirant (dans le même style, La Promeneuse de Didier Fourmy était bien sympa aussi).

Le lecteur embarque donc facilement dans cette histoire abracadabrantesque grâce à ses personnages charismatique : la jeune héroïne à qui le monde se révèle, le vieux sage siamois adepte du Tao, certains passages sont tout bonnement géniaux lors de ses cours qui nous expliquent bien des choses sur nos amis félins à travers l’Histoire. Il y a aussi le coloc nonchalant obsédé de bouffe et d’échanges torrides (là encore un chat), un lion échappé d’un zoo combattant de l’extrême, des rats en pleine conquête mondiale, une maîtresse gâteuse mais infanticide, un président peureux, des jeunes humains luttant pour l’avenir de l’humanité et tout un tas de personnages bien trouvés, caractérisés comme il faut et qui donnent à l’ensemble une cohérence intéressantes. On vit nombre de péripéties entre humour, amour, drames et tristesse, et au travers des chats, c’est un peu l’homme qui est jugé et placé face à sa nature profonde. Le bilan n’est pas joli joli, pas très original non plus, mais il a le mérite d’être énoncé clairement.

Au rayon des déceptions, il y a tout d’abord le caractère archiconvenu de nombres de passages. On est très rarement surpris et c’est toujours dommage lors d’une lecture. Tout s’emboîte parfaitement (et heureusement) mais on sait très bien où l’auteur veut nous mener gâchant quelque peu l’addiction liée à l’écriture simple et accessible de l’auteur. Le principe d’évolution chez l’héroïne était bien trouvé mais je l’ai trouvé trop rapide pour être crédible. J’aime croire à l’incroyable en terme de lecture mais ici, les effets sont un peu trop grossiers pour moi et Bastet est bien trop humanisée dès le départ pour qu’on apprécie sa "transformation" et sa prise de conscience. Dommage car le terreau originel était vraiment ambitieux et aurait pu donner une petite bombe littéraire. Remarque au passage, le titre se veut une référence à un classique d’entre les classiques de Simak (j’insiste, il faut absolument lire Simak !) mais on est loin d’atteindre la maestria et la densité de Demain les chiens en terme d’écriture et de portée philosophique sur le genre humain.

Au final donc une lecture enthousiasmante dans sa forme, sa maîtrise des ressorts dramatiques mais sans surprise et assez plate. C’est vraiment rageant car le sujet me plaisait beaucoup et l’auteur possède une réelle aura. Espérons qu’il fasse mieux la prochaine fois côté déroulement du récit car niveau documentation il est bien présent !

lundi 3 octobre 2016

"La Destiné, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort" de S. G. Browne

La-destinée-la-mort-et-moiL'histoire : Incarnant le Sort depuis des millénaires, Sergio est en charge de l'attribution des heurs et malheurs qui frappent la plupart du genre humain, les 83% qui font toujours tout foirer.
Il doit en plus subir l'insupportable bonne humeur de Destinée qui, elle, guide les grands hommes vers la consécration d'un Prix Nobel ou d'un Oscar. Et pour finir d'aggraver les choses, il vient de tomber amoureux de sa voisine, une jeune mortelle promise à un avenir glorieux.
Entamer une relation avec elle viole la Règle n°1 et une bonne dizaine d'autres, ce qui pourrait bien pousser son supérieur hiérarchique Jerry - Dieu tout-puissant - à lui infliger un sort pire que la mort...

La critique Nelfesque : Avec un changement de maison d'édition, passant de Mirobole à Agullo, S. G. Browne revient en force avec ce troisième roman traduit en français. "La Destinée, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort" est un petit bonbon d'humour et de second degré. Adepte des titres à rallonge dans leurs versions françaises, j'avais adoré son style dans "Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour" et "Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël". Mélangeant loufoquerie et portrait de la société, cet auteur n'a pas son pareil pour dépeindre la nature humaine. Ce dernier opus ne déroge pas à la règle.

Le lecteur est invité ici à suivre le quotidien du Sort. Personnage fort important dans la vie de beaucoup d'humains sur la planète, il nous est pour autant inconnu. Et pour cause. Avec Destinée, Mortimer alias la Mort, Paresse, Gourmandise, Honnêteté, Sagesse, Vérité et bon nombre d'autres entités, il a pour vocation de régir nos vies. Chacun naissant avec un chemin bien tracé par Jerry (aka Dieu, rien que ça), tous passent leur éternité à s'assurer que tout se déroulera comme prévu dans nos petites vies préprogrammées. Une mécanique bien huilée en somme !

Sauf que... Le Sort commence à en avoir gros sur la patate de mener sa vie de Sort et de voir tous ses "clients" foirer leur vie alors que selon lui de légers changements permettraient de les placer sur la voie de la Destinée. Peu à peu, il commence à s'aventurer sur une pente glissante, celle de modifier le cours de la vie de certains des humains dont il a la charge, provoquant ainsi des réactions en chaîne mettant à mal l'avenir de l'humanité (l'effet papillon, tout ça). Non comptant de violer une des lois les plus importantes de Jerry (nom de lui-même !), il va tomber amoureux de sa nouvelle voisine humaine. Comment alors lui cacher ses activités, lui expliquer qu'elle couche avec une créature apparue en même temps que la vie sur Terre et envisager d'arrêter de se téléporter aux quatre coins de la planète sous peine de se faire pincer en apparaissant dans le plus simple appareil en plein milieu du salon.

Comme à son habitude, S. G. Browne utilise l'humour pour mettre en lumière des problématiques bien plus sérieuses. On peut passer complètement à côté en lisant ce roman comme un simple divertissement mais pour qui veut bien être attentif, c'est aussi l'occasion d'une double lecture. Avec un style inimitable et un titre improbable, l'auteur nous amène à réfléchir sur la condition humaine, sur les notions du sens de la vie, de la morale mais aussi sur ce qui caractérise l'Homme, les étapes importantes de sa vie. De la philosophie, de la théologie, un peu d'Histoire et de psychologie aussi.

"Tout un programme" me direz-vous ! Mais tout cela avec beaucoup d'humour, des situations cocasses et des dialogues savoureux. A ce prix là, vous reprendriez bien un peu de sciences sociales non !?

jeudi 29 septembre 2016

"Un Bon écrivain est un écrivain mort" de Guillaume Chérel

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L’histoire : Un journaliste doit animer une conférence littéraire à Saorge, un ancien monastère franciscain transformé en résidence d’auteurs. Seront là Michel Ouzbek, Christine Légo, Amélie Latombe, Delphine Végane, Frédéric Belvédère… Une dizaine d’écrivains connus, plus quelques auteurs régionaux. Le tortillard est arrivé à l’heure, comme prévu. Tout était prévu, en fait : la rencontre devant un public ravi de voir des écrivains de best-sellers, le déroulé du débat sur la "véracité dans l’art d’écrire", le cocktail dînatoire puis la séance de dédicaces. Mais rien ne s’est passé selon le programme. Une fois au monastère, l’histoire a dérapé. Les écrivains connus ont disparu, les uns après les autres. C’est bien connu, un bon écrivain est un écrivain mort.

La critique de Mr K : Retour chez la maison Mirobole avec un livre d’un genre bien particulier paru ce mois de septembre. Avec ce pastiche de roman policier, l’auteur s’est donné comme objectif de dynamiter la rentrée littéraire en se gaussant de ses collègues écrivains et en calquant son propre récit sur l’intrigue des Dix petits nègres d’Agatha Christie. L’idée de départ est excellente, les débuts prometteurs car complètement déjantés mais on perd en densité et en inspiration dans la deuxième partie de l’ouvrage. Mon avis est donc forcément mitigé...

Les dix écrivains les plus en vogue se sont vus fixés rendez-vous pour le week-end dans un vieux monastère de province planté en haut d’un pic rocheux par un mystérieux expéditeur nommé Un Cognito. Tous sont curieux de savoir de qui il s’agit et voient dans cette rencontre littéraire la possibilité de faire encore plus parler d'eux. Mais malheureusement très vite, les choses dérapent entre une conférence qui tourne court, un commanditaire invisible et quelques événements troublants qui vont vite devenir inquiétants puis très menaçants.

Comme dit précédemment, Guillaume Chérel commence très fort. Le temps de quelques chapitres, il nous dresse un portrait au vitriol de figures connues du milieu littéraire en transformant légèrement leur nom de famille et en nous expliquant leurs origines et motivations face à l’écriture. C’est tordant et tellement vrai entre l’imbu de sa personne qui écrase les autres, le faux bobo complètement barré, la créature télévisuelle implacable, l’égocentrique dévastatrice qui déteste les hommes, le provocateur pseudo-philosophe... Chacun voit son cas personnel disséqué par quelques formules bien à propos, aussi courtes qu’incisives et implacables. Je me suis régalé. Surtout que les auteurs présents dans ces pages sont loin d’être mes préférés. Guillaume Chérel bien des fois énonce très haut des idées et des ressentis qui sont les miens aussi. On jubile donc beaucoup au départ.

On croise pas mal d’êtres à part, névrosés et obsédés par leur petite personne. L’auteur en profite aussi pour égratigner notre société consumériste, l’événement de la rentrée littéraire en lui-même et notamment son traitement par les médias qui focalisent bien trop souvent sur les grosses cylindrées et n’accordent pas assez d’importance à des œuvres plus discrètes en terme de notoriété mais tout autant voir bien plus enthousiasmantes pour le lecteur avide de nouvelles sensations (je vous invite à cliquer sur notre tag Rentrée littéraire 2016 pour faire vous aussi quelques découvertes). Ce livre est donc au delà du traitement spécial réservé aux auteurs, une peinture sans fard de l’ambiance mielleuse, condescendante et teintée de pensée unique qui règne aussi dans les milieux dits "plus cultivés", où finalement l’apparence et le creux règnent en maître. En cela, cet ouvrage est une vraie réussite, une bonne attaque contre la bien pensance qui rafraîchit et surtout fait énormément rire.

Là où le bât blesse, c’est quand l’histoire commence à virer au jeu de massacre. Et pourtant, on est bien content de les voir disparaître les uns après les autres ! L’auteur a tout fait pour entretenir cette attente sadique et expiatoire chez le lecteur. Malheureusement, le souffle retombe assez vite après l’annonce faite aux écrivains qu’ils vont payer pour leurs pêchés. L’écriture redevient plus sage, plus convenue. Certes, on s’attend à ce qu’ils passent de vie à trépas mais on n’est jamais vraiment surpris, certains passages ressemblent à du remplissage et la nature globale de cette vengeance ne m’a pas séduit. C’est tout le problème d’un pastiche, pour qu’il soit réussi il faut faire durer les références et l’humour mêlé (un peu à la H2G2 en SF) et ici l’auteur m’a perdu en chemin. Heureusement, l’ultime rebondissement se déroulant après les faits relève un niveau qui a grandement perdu au fil de la lecture.

Je suis donc un peu déçu surtout que Mirobole est vraiment une maison d’édition que j’adore. Rien à redire sur le style de Guillaume Chérel qui sait écrire et manipule à merveille le langage courant et les noms propres pour créer situations cocasses et mener son récit, mais le contenu pour moi s’essouffle et fait perdre son intérêt à l’ouvrage. Là encore, c’est une question de goût et les avis plutôt positifs de certains de mes confrères blogueurs m’incitent à vous dire de tenter l’aventure si l’envie vous en prend...


samedi 24 septembre 2016

"Un Enfant plein d'angoisse et très sage" de Stéphane Hoffmann

Un Enfant plein d'angoisse et très sageL'histoire : Dans ce portrait d’une famille où la tendresse passe mal, on croise une chanteuse qui ne veut plus chanter, un Anglais qui n’aime que les chaussettes et la reine, un petit chien bien imprudent et une égoïste qui veut être ministre. On fait des virées à Londres et Monaco et une traversée du lac Majeur. Il y a encore des blessures d’amour mal guéries et, bousculant tout ce monde, un enfant qui cherche la liberté.

La critique Nelfesque : Portrait de famille, blessures d'amour mal guéries et un enfant au milieu ? Il ne m'en faut pas plus pour me lancer dans une lecture d'un auteur que je ne connais pas encore. Rajoutez à cela une couv' déjantée et je saute le pas !

Dans "Un Enfant plein d'angoisse et très sage", nous suivons Antoine, un gamin de 14 ans, qui a passé ses jeunes années balloté entre une pension pour riche et la maison de sa grand-mère pendant les vacances. Sa mère et son père se souciant de lui comme de leurs premières culottes, il a jusqu'alors vécu sans amour et personne ne lui a jamais vraiment porté attention. Alors il a grandi "sans". Sans parents et sans gestes tendres. Sa grand-mère, Maggie, est une ancienne chanteuse à succès retranchée aujourd'hui dans les montagnes. Egoïste et froide, elle s'occupe de son petit-fils parce qu'il le faut. Elle oublie ses anniversaires, le laisse seul. Il n'est pas maltraité mais il ne vaut guère plus qu'un meuble. Sa mère est carriériste et n'a toujours pas assimilé qu'elle avait un fils, son père est absent et ne l'a jamais vu.

Pour palier au manque, Antoine a développé un caractère affirmé. Décalé par rapport aux autres, il n'aspire qu'à une chose : être tranquille. Qu'on lui fiche la paix et qu'on le laisse se gérer tout seul. Le monde des adultes ne le fait pas rêver et il porte un regard acéré sur les grandes personnes. Oui mais voilà, d'un seul coup ses parents se réveillent et son père souhaite le connaitre et vivre avec lui...

Avec une plume légère et pleine de cynisme, Hoffmann dresse le portrait d'un pré-adolescent éclairé sur la vie et le monde des adultes. Ce petit bonhomme est l'intérêt principal du roman. Il fait naître chez le lecteur empathie et tendresse. Avec sa vision du monde, il nous éclaire sur l'égoïsme et le narcissisme de la société actuelle où seuls compte la réussite, l'argent et le succès. Des choses bien futiles et éphémères.

"Un Garçon plein d'angoisse et très sage" fut une lecture sympathique. Antoine est au coeur de ce roman et son personnage atypique et bien ancré dans la réalité jette un regard neuf sur l'univers des adultes avec humour. Une bonne idée avec quelques fulgurances intéressantes et bien senties mais un roman qui s'oubliera vite...

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jeudi 22 septembre 2016

"Le Sang du monstre" de Ali Land

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L'histoire : Après avoir dénoncé sa mère, une tueuse en série, Annie, quinze ans, a été placée au sein d'une famille d'accueil dans un quartier huppé de Londres. Elle vit aujourd'hui sous le nom de Milly Barnes et a envie, plus que tout, de passer inaperçue. Si elle a beaucoup de difficultés à communiquer avec ses camarades de classe, elle finit néanmoins par se prendre d'affection pour une ado influençable du voisinage. Sous son nouveau toit, elle est la proie des brimades de Phoebe, la fille de son tuteur, qui ignore tout de sa véritable identité. À l'ouverture du procès de la mère de Milly, qui fait déjà la une de tous les médias, la tension monte d'un cran pour la jeune fille dont le comportement devient de plus en plus inquiétant.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Ce premier roman est une véritable bombe à retardement, l'exemple typique du livre qui une fois ouvert vous hypnotise durant la lecture et vous obsède quand vous devez malheureusement le refermer avant la fin pour rejoindre le monde réel. En nous faisant partager le quotidien ravagé de Milly Barnes, la néo-écrivaine Ali Land frappe un grand coup avec Le Sang du monstre !

C'est donc à travers la vision de cette jeune fille de quinze ans que cette triste histoire nous est racontée. Après avoir vécu l'horreur durant des années auprès de sa mère, Milly l'a dénoncée auprès des services de police et se retrouve placée dans une famille d'accueil dont le père de famille Mike est aussi son psychologue, chargé de la suivre et de la conseiller jusqu'au procès de sa serial killeuse de génitrice où elle doit témoigner. Effacée et perturbée, l'adolescente va avoir fort à faire avec sa nécessaire intégration dans cette nouvelle famille, son nouveau lycée et le souvenir vivace de sa mère qui s'adresse directement à elle (gloups !).

Ancienne infirmière en pédopsychiatrie, Ali Land s'est toujours intéressée aux déséquilibres mentaux des adolescents, cet âge ingrat où tout se bouscule et où les frontières entre le bien et le mal se font parfois plus ténues. C'est le thème qu'elle a retenu pour ce premier roman et on la comprend tant elle semble maîtriser le sujet et nous entraîne au plus profond de l'esprit de Milly qui tour à tour nous émeut, nous étonne et nous inquiète. Face à un passé si lourd, difficile de savoir comment s'y prendre avec soi-même et les autres. Cette chronique de vie balance donc continuellement entre micro-événements et la façon dont la jeune fille les appréhende. Prenant et fascinant, le lecteur sent que tout peut basculer d'un moment à l'autre à la faveur d'une expérience malheureuse, d'une incompréhension ou d'une brimade de trop.

Milly se raccroche à ce qu'elle peut pour surnager face aux difficultés qui s'accumulent et Mike est rassurant par sa présence paternelle (elle n'en a jamais vraiment eu à la maison). Elle rencontre une fille de son âge qui traîne seule et qui va devenir sa seule amie. Il y a aussi une professeur référente qui va remplacer inconsciemment sa mère dans la tête de Milly car elle est attentionnée et la pousse à développer ses talents de dessinatrice en participant à un concours. Mais malgré ses petites bouffées d'oxygène, un mal mystérieux, une mélancolie la ronge. Difficile de lutter avec son passé et les zones d'ombre qu'elle essaie d'entretenir pour se voiler la face et éviter d'affronter la réalité...

La tension est donc extrême durant toute la lecture, l'auteure débutant l'histoire au moment de l'emménagement de Milly dans son nouveau foyer. Autant Mick semble ravi de la recevoir et manifeste beaucoup d'empathie, autant sa femme est détachée et à l'ouest ; et leur fille Phoebe s'avère totalement jalouse et au fil du roman revancharde, voire sadique. Les débuts sont très difficiles avec quelques passages réellement traumatisants pour le lecteur notamment quand une cabale infantile et destructrice se met en place contre l'héroïne. Les gamins sont vraiment épouvantables entre eux quand ils décident de s'acharner sur l'un d'entre eux qui se révèle timide ou tout simplement différent. Milly va en faire l'affreuse expérience et l'esprit de sa mère qui rode encore dans ses souvenirs ne va pas arranger les choses, remettant en cause encore et toujours sa fille, l'avilissant et lui faisant perdre pied dans des pensées dépressives et noires. Les pages défilent, la gamine devient de plus en plus borderline et on se doute que le dérapage est possible à tout moment.

Pour ne rien arranger, l'approche de l'échéance judiciaire stresse Milly avec son cortège de questions auxquelles elle devra répondre et ses avocats qui l’entraînent à affronter les futures questions de la partie adverse. Peu à peu, on se rend compte qu'une vérité va émerger, qu'elle n'a pas tout dit à la police et que lorsque la révélation va éclater, sa vie en sera à jamais changée, qu'elle basculera définitivement d'un côté ou de l'autre. Mais que d'atermoiements, de détours jusqu'à ce moment critique ! L'auteure se plaît tout au long des 348 pages à distiller des éléments de réponse par petites touches légères, à la limite du perceptible mais qui au final construisent un fascinant portrait d'une jeune fille esseulée et bien étrange. Prisonnier d'une langue à la fois fluide, très accessible et très nuancée, on n'est pas loin de passer une nuit blanche tant on est happé par une histoire qui prend aux tripes et un rythme lancinant qui hypnotise littéralement le lecteur. L'expérience est réellement troublante et durable. On ressort chamboulé et retourné par ce thriller d'une rare intensité.

Le Sang du monstre rentre directement dans mes incontournables et je vais fortement inciter Nelfe à le lire. Une sacrée claque et un très grand moment de lecture que les amateurs du genre ou pas se doivent de lire. Une pure merveille !

samedi 17 septembre 2016

Chasse aux livres à domicile !

Le week-end dernier c'était au tour de la médiathèque de notre commune de procéder au désherbage de ses rayonnages. Pour ma part, je n'étais pas optimiste quant à la possibilité de trouver des titres qui me tenteraient vu le caractère "rural" de notre lieu de villégiature et le peu d'activités dédiées à la culture de manière générale. Je m'attendais plutôt à des titres soit hyper connus (déjà lus ou qui ne m'intéressent pas), à des romans de terroir (genre qui fonctionne pas mal en Bretagne et qui me laissent de glace) et à une majorité de livres pour enfants. Nelfe ayant une force de persuasion hors du commun, elle réussit tout de même à m'entraîner vers ce micro-événement "littéraire" local...

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Grand bien lui a pris tant l'offre proposée s'est révélée finalement variée et de qualité. La responsable a du goût et ça se sent d'office. Par habitude, je ne lis que des livres que j'achète en seconde main (plus les SP) et je ne fréquente plus les bibliothèques depuis un certain temps. Il s'avère qu'une fois de plus lors d'un chinage, j'ai croisé des auteurs que j'affectionne beaucoup et que des titres m'ont séduit par leur quatrième de couverture intrigante. Au final, je suis ressorti avec six romans (un pour Nelfe) et une BD. Je vous invite à me suivre dans la découverte des nouveaux pensionnaires de nos PAL respectives !

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- L'Amour est une île de Claudie Gallay. Depuis mes lectures enthousiastes des Années cerises et des Déferlantes, je voue un culte à cette auteure à l'écriture envoutante et simple à la fois. Impossible donc de ne pas acquérir ce titre qui me faisait de l'oeil et qui explore les passions, rêves et mensonges au coeur d'un été lourd de secret avec en toile de fond le festival d'Avignon. Sacré programme en perspective que je suivrai avec délice avant la fin de l'année.

- La Quarantaine de J. M. G. Le Clézio. Un bel ouvrage pour un auteur décidément à part dans le paysage littéraire français avec son goût pour le voyage, la rencontre de l'autre et une écriture poétique à souhait. Il est ici question de mise en quarantaine avant la reprise d'une vie "normale" avec la compilation de souvenirs et notes éparses. Sans aucun doute, une de mes futures "grandes" lectures. 

- Hors champ de Sylvie Germain. À la table des hommes sorti en début d'année m'avait laissé un sentiment mitigé entre un jeune héros très charismatique, touchant comme jamais, et un background plutôt simpliste et surtout déjà lu et vu. Je retente ma chance avec ce titre traitant de l'effacement et de l'oubli de certaines personnes dans notre société occidentale contemporaine. Je gage sur la qualité certaine d'écriture de l'auteur pour nous faire explorer les peurs et doutes du genre humain. 

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- La Caverne des idées de J. C. Somoza. Coup de poker que ce livre qui m'a séduit par son histoire d'enquête policière sous fond de Grèce antique, période fascinante pour l'historien que je fus durant mes études. Qui a tué le jeune éphèbe ? C'est ce que vont s'atteler à découvrir deux êtres que tout oppose : un fin limier et un philosophe platonicien, mentor du disparu. Ce livre plein de promesse ne tardera pas à sortir lui aussi de ma PAL !

- Ainsi mentent les hommes de Kressmann Taylor. Trop content d'être tombé sur ce recueil de nouvelles après la gigantesque claque renouvelée lors de ma relecture de Inconnu à cette adresse et la découverte du très bel ouvrage jeunesse sorti chez Flammarion lors de la rentrée littéraire 2014, Monsieur Pan !Les courts textes réunis ici mettent en scène de jeunes adolescents confrontés à des adultes mensongers qui vont les pousser à s'isoler en dehors du cercle de l'humanité, dans la nature pour désamorcer douleur et désarroi. J'ai sacrément hâte de débuter cette lecture tant je trouve cette auteure redoutable d'efficacité dans le traitement de la nature humaine. Yes !

- Roi du matin, reine du jour de Ian McDonald. Ce livre nous raconte le destin de trois femmes irlandaises considérées comme folles par certains, sorcières par d'autres. Gnomes, extra-terrestres, monstres venus d'on ne sait où, mythomanes mêlant mensonges et réalité... l'éditeur nous promet un voyage qui dépote entre histoire et mythologie de ce pays si mystérieux. Je suis très curieux de lire ça !

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- Un Fauve en cage, une aventure de Jérôme K. Jérôme par Dodier. L'occasion fait le larron et cela fait bien longtemps que je n'ai pas suivi une enquête de ce jeune enquêteur légèrement maladroit, amateur des policiers US à l'ancienne qui collectionne les sons de sirènes des polices du monde entier. Dans ce volume, il recueille une jeune femme amnésique sur qui plane un danger insaisissable. Là encore, un ouvrage qui ne tardera pas à quitter ma PAL !

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- À Marche forcée de Slavonir Rawicz. L'unique choix de Nelfe mais quel choix ! Nous avions regardé l'adaptation cinéma lorsqu'elle est passée à la télévision et nous avions été bluffé par cette histoire vraie (Les Chemins de la liberté de Peter Weir, sorti en 2010). Ce livre est le témoignage unique d'évadés du goulag russe qui ont parcouru des miliers de kilomètres à travers le désert de Gobi. Je pense que c'est le genre de lecture qui ne laisse pas indifférent. J'ai hâte de savoir ce que Nelfe en pensera, d'autant plus qu'elle affectionne les romans des "grands espaces" !

De belles pioches une fois de plus, des PAL qui grossissent un peu mais pas trop (on a vu pire au Capharnaüm éclairé en terme d'acquisitions !) et qu'il faudra faire diminuer quand la rentrée littéraire 2016 sera derrière nous. Quel bonheur que d'être lecteur !

jeudi 15 septembre 2016

"La Vie des autres" de Neel Mukherjee

la vie des autresL'histoire : Calcutta, fin des années 1960. Prafullanath règne en patriarche sur la vaste maison qui abrite plusieurs générations del a famille Gosh, sans se rendre compte que les fondations sur lesquelles repose l'harmonie domestique menacent de s'effondrer. Minée par les rivalités entre belles-filles et par les secrets, la famille se délite en même temps que la société bengalie se transforme. Au moment où la prospère affaire familiale se désagrège, Supratik, l'un des petits-enfants qui rêve de changer cette société sclérosée et profondément inégalitaire, choisit la voie de l'activisme radical maoïste.
A travers cette puissante saga familiale, Neel Mukherjee illustre brillamment les fractures de la société indienne et le fossé creusé entre les générations et entre les nantis et les pauvres dans un pays à l'aube d'un tournant historique.

La critique Nelfesque : "La Vie des autres" de Neel Mukherjee est un roman à part, un ouvrage exigeant qui demande de l'attention et qui ne se lit pas aussi vite qu'un page turner. Pour autant, c'est une chronique fascinante de la vie des indiens à la fin des 60's. Une époque où les intouchables, les domestiques et esclaves des champs se révoltent contre la caste dominante, celle des nantis, des patrons et des propriétaires terriens.

Peu (voir pas) habituée à lire des ouvrages traitant de l'Inde, un temps d'adaptation a été nécessaire pour s'habituer aux noms propres, prénoms et autres noms de lieux présents dans ce roman. Un glossaire est également à retrouver à la fin de l'ouvrage pour expliquer certains noms communs n'ayant pas d'équivalents en français ou que la traductrice, Simone Manceau, n'a pas souhaité traduire pour plonger le lecteur dans la vie indienne. Commence alors une gym du cerveau, en plus de l'arbre généalogique de la famille Gosh qu'il faut intégrer dès les premières pages du roman, qui rend difficile la lecture. Oui, "La Vie des autres" est une lecture exigeante, un roman pour lequel il faut être en condition (oubliez les 2 ou 3 pages lues à la va vite dans les transports en commun) mais les sessions de lecture au calme et totalement imprégnées de l'histoire qui se déroule sous nos yeux se révèlent des plus prenantes et passionnantes pour qui se laisse happer.

Nous suivons ici la vie de la famille Gosh au complet. Prafullanath, le patriarche qui a fondé l'empire Gosh, et sa femme Charubala qui est l'âme de la maison familiale au coeur de Calcutta. De leur union est née 5 frères et soeurs, avec des places bien déterminées dans la famille selon leurs rangs de naissance, leurs sensibilités et leurs capacités. Avec autant de maris et de femmes et plus encore d'enfants, la famille Gosh est un microcosme qui vit sous le même toit comme le veut la tradition. Au sein même de la famille existe déjà des différences de traitements, des injustices et des passe-droits. Sur plus de 500 pages, le lecteur va s'apercevoir que ce fonctionnement est transposable à l'ensemble de la société indienne. Une société où seuls les riches vivent correctement et où les pauvres se font exploiter, spolier du peu qu'ils possèdent et meurent chaque jour au bord des routes dans l'indifférence générale.

Cette différence de traitement, cette injustice, Supratik, un des 6 petits enfants de Prafullanath et Charubala, ne peut plus le supporter. Il quitte alors la grande maison familiale et son confort bourgeois pour rejoindre les rangs de la résistance maoïste. Il va alors mettre en pratique ses grands principes et se rendre compte que le chemin de la théorie à la pratique est physiquement éprouvant et jonché de cadavres...

"La Vie des autres" est un roman marquant. Le prologue est d'une telle puissance qu'en à peine 3 pages, il ébranle le lecteur et lui fait réaliser que ce qu'il s'apprête à lire va le malmener, le bousculer dans ses petites habitudes confortables et sa petite vie douillette. Neel Mukherjee marque les esprits, malmène le lecteur avec cette vie des autres si différente de la nôtre, si injuste et si éprouvante. Une ouverture sur le monde, une empathie qu'il est bon d'éprouver dans une époque où le repli sur soi est le courant dominant en France.

Dépaysant, poignant et passionnant, ce roman est un savant mélange de saga familiale, avec ses secrets et ses petits arrangements, et de chronique sociale qui plonge le lecteur dans une découverte de l'Inde bien loin des clichés idylliques de touristes européens. Le lecteur est ici ramené avec force dans l'âpre réalité de la vie dans ces contrées, en ville comme à la campagne. Un roman saisissant de réalisme, dense et profond. 3 générations, un quotidien qui fait froid dans le dos et une fin glaçante. Un roman de cette Rentrée Littéraire qu'il ne faut pas laisser passer.

mercredi 14 septembre 2016

"Les Temps assassins : Rouge vertical" de Pierre Léauté

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L'histoire : La mort vous libère de tout. Sauf de vos démons intérieurs. Après une vie de trahisons, d'aventures et de défis, les flammes de l'enfer lui sont interdites. Condamnée à errer sur Terre, Charlotte Backson va réapprendre son humanité et laisser derrière elle sa dernière incarnation, Milady de Winter. Du moins, c'est ce qu'elle croit...

La critique de Mr K : Retour sur la lecture du premier volume d'une trilogie qui vient tout juste de sortir chez la petite maison d'édition Le Peuple de Mü. Je découvre aussi au passage Pierre Léauté, un écrivain à la réputation plutôt flatteuse déjà auteur de textes où l'uchronie à la part belle, sous-genre SF que j'affectionne tout particulièrement. C'est à la faveur du temps radieux de la mi-août que j'entreprenais la lecture de ces Temps assassins qui ne m'a pas résisté longtemps (trois jours à peine pour 390 pages environ) tant j'ai été pris par le souffle épique du récit et la verve langagière de l'auteur. 

Charlotte Backson a une vie bien compliquée. Comprenez par là, qu'elle en vit plusieurs ! Elle est bien loin la jeune fille orpheline de bonne famille confiée à Dieu aux bons soins d'un couvent comme cela se passait si souvent à l'époque (l'histoire débute en 1625). Elle va cependant connaître l'amour, la déchéance, la mort puis la renaissance... Oui, vous avez bien lu, dans la droite lignée de Lazare, elle se relève et parcourt à nouveau le monde. Car Charlotte a un secret et pas des moindres, elle est immortelle ou presque... Très vite les choses s'accélèrent autour d'elle : des existences qui s’enchaînent et la voient passer du côté obscur, un passé douloureux qu'elle n'arrive pas à refouler, des inconnus pressants et inquiétants qui lui expliquent qu'elle doit accomplir son destin, une mystérieuse jeune femme qui lui propose la vérité et son amitié...

Attendez-vous tout d'abord à un sacré roman d'aventure teinté d'Histoire et d'uchronie. Haletant est un terme caractérisant parfaitement le rythme effréné que nous impose un auteur avide de faire plaisir à ses lecteurs via des rebondissements en cascade et un amour de la matière littéraire. On lorgne d'ailleurs vers Alexandre Dumas et ce n'est pas seulement l'identité secondaire de l'héroïne qui nous l'indique : amour, cavalcades, ressentiments, vengeance et la présence de grandes figures historiques donnent un goût très savoureux à l'ensemble. Belle maîtrise aussi de la matière historique qui est ici torturée pour notre plus grand plaisir avec en toile de fond l'effet papillon qui provoque des bouleversements incontrôlable si l'on modifie le passé. On touche là aux fondements du roman qui ouvre des voies métaphysiques qui seront davantage explorées dès le volume 2, Les Uchronautes (date de sortie non précisée pour l'instant). Vu la présentation de l'auteur en fin d'ouvrage, je table fortement sur le fait qu'il soit prof d'Histoire ce qui explique la jubilation avec laquelle il joue avec les époques, les mœurs et les ressentis. Perso, j'ai adoré et adhéré totalement, étant moi-même du même moule et féru d'anecdotes historiques.

Les révélations pleuvent littéralement au fil des pages à partir du premier tiers du roman avec notamment le voile qui se lève sur notre monde, son fonctionnement et les forces cachées à l’œuvre dans l'ombre. L'auteur se plaît à multiplier les pistes et les détours. Le lecteur pris en otage se doit d'être patient avant que la lumière soit faite sur les tenants et les aboutissants. Et encore, la fin de cet ouvrage réserve son lot de suspens avec un aperçu de ce qui va suivre. Rassurez-vous, je réussirai à dormir d'ici la sortie de l'opus 2 mais Dieu sait que j'aurais bien suivi les aventures de Charlotte un peu plus longtemps. Le personnage est charismatique et accroche quasi immédiatement le lecteur, surtout qu'elle nous déroule sa vie sans fards ni arrangements avec la réalité. Loin d'être une sainte, lors d 'une confession avec un prêtre, elle arrive tout de même à le faire fuir ! Certes, certains aspects m'ont un peu rebuté notamment sa période "in love" que j'ai trouvé ringarde et un peu décalée vis-à-vis de son parcours mais l'ensemble se tient et tous les personnages principaux sont du même tonneau avec leur part de clarté et d'obscurité. Ça fait du bien, ça crédibilise l'ensemble et donne à cette histoire une portée bien plus dense et impactante.

Comme dit précédemment la lecture est aisée et engageante comme jamais. La langue est limpide, inspirante et inspirée ; elle nous procure une immersion totale et dépaysante. Les pages se tournent toutes seules, sans effort et avec un plaisir renouvelé. Il est d'ailleurs difficile d'éteindre la lumière le soir lorsque l'on est pris dans les toiles finement tissées par Pierre Léauté. J'émets un petit bémol pour le côté classique et sans surprise de certaines situations dont les phases d'apprentissages mais dans le genre il est difficile de passer à côté. L'ouvrage réserve cependant son lot de révélations bien senties et n'oublions pas qu'il reste deux volumes pour mener à bien la quête qui s'amorce pour Charlotte.

Une bien belle découverte pour ma part pour un livre qui a le mérite de distraire et d'emporter loin ses lecteurs. N'est-ce pas l'essentiel en matière de lecture de fiction ?