lundi 21 novembre 2016

"En même temps, toute la terre et tout le ciel" de Ruth Ozeki

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L’histoire : Le sac en plastique avait échoué sur le sable de la baie Désolation, un de ces débris emportés par le tsunami. A l'intérieur, une vieille montre, des lunettes jaunies et le journal d'une lycéenne, Nao. Une trouvaille pleine de secrets que Ruth tente de pénétrer avant de réaliser que les mots de la jeune fille lui sont destinés...

Depuis un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte des histoires : la sienne, ado déracinée, martyrisée par ses camarades ; celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans ; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu'elle veut confier avant de disparaître.

Alors qu'elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s'interroge : et si elle, romancière en mal d'inspiration, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao ? Serait-il possible alors d'unir le passé et le présent ? La terre et le ciel ?

La critique de Mr K : Une sacrée belle découverte que ce roman dégoté par hasard lors d’un passage chez un bouquiniste. Il faut dire que le Japon est une de mes thématiques préférées et que la quatrième de couverture est très intrigante à la fois. Je partais avec l’idée de parcourir une œuvre un peu à part, dans le style de celles que j’ai déjà pu lire de Haruki Murakami. Je n’ai pas été déçu.

C’est à travers deux voix principales que nous suivons cette curieuse histoire de deux destins contrariés que rien ne disposait à se croiser et que le hasard (et les voies du bouddhisme peut-être) a rapproché malgré elles. Ruth est une écrivaine en panne d’inspiration qui vit isolée avec son compagnon sur une île du nord de l’Amérique (côte Ouest). En se promenant sur la grève, elle va trouver un sachet contenant des éléments se rapportant à une certaine Nao, dont un journal intime. En le parcourant, elle va se prendre au jeu de la curiosité, se questionner sur elle-même et sur cette mystérieuse inconnue qu’elle semble pourvoir atteindre d’une certaine façon.

Un chapitre sur deux, nous retrouvons donc les mots de Nao, une jeune fille japonaise déracinée. Elle est revenue des USA suite au licenciement de son père qui travaillait dans l’informatique. Elle a du mal à s’intégrer et à s’approprier son pays d’origine. Martyrisée par ses camarades, confrontée à un père en pleine dépression cherchant à mettre fin à ses jours, une mère murée dans le silence et peu présente, elle couche sur le papier ses états d’âmes qui sont préoccupants. Elle nous parle de son aïeule, nonne bouddhiste qu’elle va côtoyer le temps d’un été où elle découvrira des horizons insoupçonnés en terme de philosophie de vie et de respect de soi, elle en apprendra plus aussi sur ce mystérieux grand-oncle, mort en kamikaze durant la seconde guerre mondiale.

Ce qu'il y a de remarquable dans En même temps, toute la terre et tout le ciel, c’est l’alchimie et l’écho qui se répond entre Nao et Ruth. La distance est longue, la culture et les ressentis diffèrents mais quelque chose d’unique, d’intangible (malgré une explication donnée en toute fin d’ouvrage) les relie. Pas petite touche, au fil des lectures de Ruth et de ses échanges avec ses proches, se construit une trame très intimiste, dramatique autour de Nao et de sa quête de vérité. On se rend compte également que bien que plus âgée, Ruth elle aussi se pose des questions sur elle-même et la vie qu’elle a construit. Étonnant donc que ces deux personnages se répondent à travers le quotidien vécu, les digressions philosophiques qui peuplent le livre de références orientales mais aussi occidentales et ceci sans lourdeur qui pourrait faire décrocher le lecteur. Au contraire, cela donne une ampleur et une densité incroyable aux thématiques et vies abordées dans cet ouvrage.

Ce roman nous donne donc à réfléchir et à voir sur un bon nombre de lieux et de thématiques. L’immersion est ainsi totale dans la vie esseulée de la petite île où réside Ruth. Par le biais de scénettes du quotidien, on s’imagine très bien le mode de vie un peu rude que les habitants ont adopté avec cette ambiance de petit village d’autrefois où tout le monde se connaît, où les nouvelles vont vite et où l’homme et la nature se côtoient. À l’inverse, le quotidien de Nao est marqué par la civilisation japonaises entre vie trépidante, la foule et la place de l’individu, le poids de l’Histoire et de la famille. En background aussi, la firme Daïchi et la catastrophe de Fukushima permettant à l'auteur de dénoncer au passage l’addiction du pays à l’économie nucléaire et ses effets dévastateurs sur les milieux naturels. À la lecture du manuscrit, Ruth (qui a des origines japonaises et qui ne peut qu’être une avatar de l’auteure, Ruth Ozeki, elle-même) s’interroge sur son identité, sur le métier d’écrivain et sa fonction. On nage vraiment en eau trouble avec ses deux personnages qui se cherchent et se complètent, entourés par une galerie de personnages secondaires vraiment très attachants : de la vieille nonne Jiko, au chat Pesto en passant par le papa de Nao.

Cette lecture est peu commune. En même temps, tout la terre et tout le ciel possède un charme quasiment indescriptible entre narration binaire et tortueuse, et une écriture limpide et parfois complètement barrée. On explore l’Homme, la vie et les croyances à travers une histoire au demeurant universelle et porteuse de sens. On passe donc un moment à la fois serein et tempétueux comme une vie d’homme, où les espoirs se heurtent parfois à des obstacles semblant insurmontables. C’est beau et puissant, c’est tout ce que je recherche dans une lecture. Banco !

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vendredi 18 novembre 2016

"Le Vivant" d'Anna Starobinets

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L’histoire : Dans un futur lointain, les humains sont connectés via des implants à un réseau commun. Ensemble, ils forment un organisme unique, le "Vivant". La mort n’y existe pas : dès qu’un individu est "mis sur pause", son code génétique renaît dans un nouveau corps. Le nombre d’humains est constant – trois milliards.

Le Vivant vacille sur ses bases lorsque l’impensable survient : un homme naît. Il est sans code, sans patrimoine, il n’est la réincarnation de personne. On l’appelle Zéro. Placé sous étroite surveillance, il devra trouver des réponses sur son identité dans un monde réputé parfait...

La critique de Mr K : Depuis ma lecture du génial Refuge 3/9 et ma rencontre avec l’auteure, Anna Starobinets, aux Utopiales cette année (un article dédié sera bientôt en ligne), je suis sous le charme de cette petite femme à l’imagination débordante et à l’univers si décalé.  C’est donc avec plaisir que j’ai appris la victoire du Vivant pour le Prix Utopiales Européen (malgré la présence dans la sélection des excellents FUTUR.ES et Métaquine) et que tout naturellement j’en entamai la lecture. Au final, une grosse claque de plus, je deviens de plus en plus russophile en terme de littérature de l’imaginaire !

Dans un futur glaçant, les humains pour régler les soucis inhérents à leur genre (crises, guerres et conflits en tout genre) sont tous inter-connectés sur une plate-forme appelée le "Vivant". Devenus immortels suite à l’établissement de règles immuables, ils vivent dans une réalité augmentée et paternaliste qui leur garantit bonheur et stabilité. Cependant, la naissance d’un être à part, non référencé dans le réseau global va mettre à mal la mécanique totalitaire bien huilée mise en place et remettre tout le système en cause.

C’est l’histoire classique du grain de sable qui fait dérailler tout un système et même si en soi le principe est relativement classique, la maestria narrative de l’auteure et sa manière d’amener les choses font passer directement ce roman au premier plan des oeuvres du genre. On pense beaucoup à Orwell dans cette lecture mais aussi au génial comic book V pour Vendetta et pourtant, Anna Starobinets s’en démarque par un style très personnel et une déstructuration du récit qui aime à perdre le lecteur par moment pour mieux le récupérer ensuite. Ne vous attendez donc pas à une trame purement chronologique mais plus à de mini allers-retours qui confinent au sublime tant ils se complètent admirablement et proposent une évolution différente de la narration. Il faut certes s’accrocher un petit peu mais ça vaut vraiment le coup de surpasser les quelques freins qui pourraient apparaître dans votre esprit en début de lecture.

Ce livre est très fort par l’univers qu’il propose. Pas loin du principe de Matrix, s’y ajoutent une critique féroce et cynique des réseaux sociaux et de la virtualisation des rapports humains. Tout rapport humain et activité s’apparente dans l’univers du Vivant à des choix binaires que l’on effectue ou non. Si le système trouve votre réponse inappropriée, il n’hésite pas à vous relancer sans cesse pour que vous décidiez finalement d’aller dans la direction qu’il souhaite vous voir prendre. Le fascisme larvé du procédé est très bien rendu avec des retranscriptions de discussions type chat, d’intervention du Socio (le réseau en question) et des rapports multiples d’activités. Gare à ceux qui transgressent les règles car ils sont voués alors à être mis en pause (passage de la vie actuelle à la suivante) et à être corrigés (oui, dans sa grande bonté le "Vivant" ne punit pas soit disant...). Tout est fait pour que rien ne vienne troubler la félicité de la population humain régulée au nombre précis de 3 000 000 000 du moins jusqu’à l’apparition de Zéro.

Ce garçon remet tout en cause car n’ayant pas été estampillé à sa naissance, il ne peut pas se connecter au réseau et il se pose très vite des questions. Malgré son envoi en maison de correction (là où l’on essaie de remettre sur le droit chemin tout ceux qui contredisent l’ordre naturel du "Vivant"), il va peu à peu s’approcher d’une vérité qui va bouleverser son existence et celle de toutes les autres composantes du "Vivant". À travers les révélations d’un hacker emprisonné, d’un ancien tueur en série emprisonné également depuis des siècles (vive la vie éternelle !) et l’amour redécouvert avec une femme ; il va provoquer nombre de changements et pénétrer dans le saint des saints, le mystérieux conseil des huit qui régit l’ensemble. Antidote ou nouveau virus, je vous laisse découvrir le rôle exact que va jouer Zéro dans cette fable accablante où Anna Starobinets dénonce la perte d’empathie du genre humain face au tout virtuel, la disparition des sentiments filiaux (institutionnalisés dans cet univers clos, la famille étant un concept à oublier selon le "Vivant") et l’isolement affectif qui peut en résulter. Il ressort une grande solitude, une froideur et une vacuité terrible des existences qui nous sont données à voir dans ce roman qui prend aux tripes, provoquant sentiments contradictoires et belles réflexions sur l’évolution récente des technologies et le rapport étroit qu’elles entretiennent avec le genre humain.

On ressort littéralement rincé d’une telle lecture où la profondeur du propos et les thématiques abordées s’alignent avec un style vraiment bluffant entre froideur informatique et envolées lyriques propres à une auteure à l’écriture magnifique, retranscrite à merveille dans cette traduction. Bien que pessimiste et très dur dans les aspects qu’il peut aborder, ce roman possède une aura magnétique, un pouvoir d’addiction fort qui oblige le lecteur à y retourner au plus vite pour savoir la suite et même à y repenser lors de pauses durant la lecture.

À fois puissant, inquiétant et bouleversant, Le Vivant est d’ores et déjà à mes yeux un classique à lire absolument quand on veut aborder la SF au regard du monde que nous connaissons aujourd’hui et qui évolue de plus en plus vite. Le Vivant est clairement une possibilité, un développement sociétal qui malheureusement pourrait se révéler plausible. Une véritable bombe littéraire à découvrir au plus vite !

mercredi 16 novembre 2016

"Terminus Elicius" de Karine Giebel

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L’histoire : "Ma Chère Jeanne,
J’aimerais que vous m’aimiez comme je vous aime. Mais, pour m’aimer, il vous faut me connaître. Savoir ce que je suis... certains diront un monstre. D’autres chercheront des explications lointaines, surgies de mon passé. Beaucoup jugeront, condamneront. Mais qui comprendra vraiment ? Vous, je l’espère.
Hier soir, j’étais avec une autre femme que vous. Mais je ne suis pas resté longtemps avec elle.
Juste le temps de la tuer..."

La critique de Mr K : Si ce pitch n’est pas un appel à la lecture, je ne m’y connais pas ! Bien que moins versé dans le thriller que ma douce Nelfe, quand l’occasion s’est présentée de lire Terminus Elicius, je n’ai pas hésité une seconde et croyez-moi j’ai bien fait ! Cela me permettait également de découvrir une auteure fortement appréciée qui dans cette réédition du roman (il date originellement de 2005) a ajouté une petite nouvelle en lien plus ou moins direct avec la trame du roman. Suivez-moi dans ce voyage au bout de la nuit entre folie galopante et enquête qui piétine.

Jeanne contemple sa vie comme un passager du train qu’elle prend régulièrement pour aller travailler dans un commissariat de quartier de Marseille. Simple agent administratif, sa vie est réglée comme une horloge entre son travail et sa mère. À côté de cela pas grand chose, le vide immense de sa vie affective et une tendance à la maniaquerie qui s’observe au détour de certains tics et de certaines réflexions internes de la jeune femme. Tout change, le jour où elle trouve une étrange lettre qui lui est adressée à la place habituelle qu’elle occupe chaque soir lorsqu’elle rentre en train chez elle. C’est une déclaration enflammée de quelqu’un qui dit la connaître et qui entame une vengeance terrible. Très vite, elle se rend compte que l’expéditeur est un redoutable tueur en série poursuivi sans succès par les policiers de son commissariat. Attirance déviante et jeune femme à la personnalité étrange au passé mystérieux, meurtres sanguinaires sans lien évident entre eux, flics aux abois au bord de la crise de nerf, voila le programme de ce thriller magistralement mené.

Et pourtant, lors des cinquante premières pages, je me disais que tout cela sentait le réchauffé avec une tendance à la répétition notamment sur les descriptions du paysage que Jeanne entr'aperçoit par la fenêtre de son wagon et qui donne sur la belle bleue méditerranéenne. Les deux personnages principaux que l’on suit sont plutôt classiques et n'emballent pas le lecteur au départ.

Jeanne semble ne s’être jamais remis d’un drame épouvantable (Karine Giebel se garde bien de nous en dire plus avant la fin...), elle est étouffée par une mère-poule qui n’arrive pas à lui lâcher la bride et la jeune femme vit avec ses habitudes et ses obsessions. C’est remarquablement construit et le début lent va céder peu à peu la place aux révélations qui sont diaboliques dans leur genre. On monte beaucoup d’hypothèses dans sa tête, on se prend à imaginer toutes sortes de scénarios, la révélation nous prend de cours entre logique et passé qui ressurgit. Très attachante quoique des fois frustrante par son côté mollassonne, l’héroïne semble livrée à un jeu dont elle ne maîtrise pas les règles et plus les échanges épistolaires vont progresser, plus une chape de plomb l’enserre et va la pousser dans ses retranchements. Et croyez-moi, il vaut mieux éviter de l'énerver la Jeanne !

En contrepoint, on suit le capitaine Esposito, gloire locale de la police à qui l’on a confié cette affaire de meurtres sanglants en série. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il patine dans la choucroute entre vie personnelle morne et une enquête retorse qui pourrait bien mettre sa carrière en jeu. Son traitement est ultra-classique et ne réserve pas de réelle surprise mais à partir du moment où l’auteur le met en relation avec Jeanne, l’archétype prend toute sa valeur et les scènes entre les deux sont tour à tour déstabilisantes et touchantes. Drôle de joutes oratoires et de relation entre ces deux là, la suite ne va pas les épargner non plus. La pression monte vite et puissamment ne laissant que peu de répit et de solution.

Une fois que l’histoire a décollé, impossible de se détacher de ce livre que j’ai pratiquement lu d’une traite (la nuit venant il a fallu le remettre au lendemain). L’addiction est très forte, grâce notamment à un style certes pas inoubliable mais très efficace dans son genre. L’égrenage des journées sous forme de chapitres courts avec une écriture allant à l’essentiel donne un rythme haletant à l’ensemble entre révélations et introspections récurrentes dans l’esprit des personnages. Très bon page-turner, l’histoire ne prend pas le lecteur pour un imbécile et livre une conclusion assez épatante qui pour ma part m’a particulièrement touché par son caractère humain et profondément réaliste. Dans ce domaine, la nouvelle Aurore rajoutée en fin d’ouvrage est assez effroyable et mérite le détour elle aussi bien que pratiquement indépendante du roman d’origine.

Terminus Elicius est une très bonne lecture pendant laquelle on ne voit pas le temps passer et où l’histoire et les vies exposées attrapent irrémédiablement le lecteur captif d’une auteure ma foi fort douée. Je pense que j’y reviendrai bientôt.

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mardi 15 novembre 2016

"Butcher's Crossing" de John Williams

butchers-crossingL'histoire : Dans les années 1870, persuadé que seul un rapprochement avec la nature peut donner un sens à sa vie, le jeune Will décide de quitter le confort d’Harvard pour tenter la grande aventure dans l’Ouest sauvage. Parvenu à Butcher’s Crossing, une bourgade du Kansas, il se lie d’amitié avec un chasseur qui lui confie son secret : il est le seul à savoir où se trouve un des derniers troupeaux de bisons, caché dans une vallée inexplorée des montagnes du Colorado. Will accepte de participer à l’expédition, convaincu de toucher au but de sa quête. Le lent voyage, semé d’embûches, est éprouvant et périlleux mais la vallée ressemble effectivement à un paradis plein de promesses.

La critique Nelfesque : Quand l'envie d'évasion se fait sentir, quand on a l'impression d'étouffer dans nos vies, un bon roman des grands espaces s'impose ! Avec "Butcher's Crossing", le lecteur fait un bond dans le temps. Nous voici au XIXème siècle, dans le grand Ouest sauvage américain, à une époque où les chercheurs d'or et les trappeurs gagnaient leur vie, souvent solitaires, en ne ménageant pas leurs peines. Will est un jeune citadin qui ne connaît rien de la vie. Ses mains sont douces et c'est un homme délicat et attentionné. Il veut vivre une expérience hors du commun et pour cela abandonne ses études à Harvard et se rend à Butcher's Crossing dans le but de partir à l'aventure. Les éditions Piranha nous propose ici un western tombé dans l'oubli depuis plus de 50 ans et qui emporte tout sur son passage, même le lecteur le plus récalcitrant au genre !

Car John Williams nous offre bien ici un western mais pas n'importe lequel. Point de caricatures, d'indiens et de voleurs, de postures présentes dans la majorité des films des années 60. Disons le tout net, si il faut un exemple pour confirmer la règle : je n'aime pas les westerns et celui ci m'a passionnée. "Butcher's Crossing" fait la part belle aux grands espaces, aux découvertes, à l'aventure et aux liens qui existent entre les hommes. Point de manichéisme ou de machisme sous-jacent ici mais une lecture intense qui prend le lecteur par surprise et l'emmène dans des contrées physiques et psychologiques loin des faux semblants et des apparences. Une lecture qui prend aux tripes et un parallèle entre psychologie des personnages et phénomènes naturels saisissant. La nature accompagne littéralement l'histoire et en éclaire même tout un pan. L'écriture de Williams est magistrale et absorbe complètement le lecteur, a tel point qu'il finit par cheminer au côté de Will et son équipe comme un seul homme.

Will accompagné de Miller, chef d'expédition, Charley son second et Schneider, écorcheur, vont partir dans les montagnes pour chasser le bison. Miller est un chasseur aguerri, il connaît bien la région et affirme que de belles bêtes sont présentes à profusion dans les hauteurs. Avec l'argent de Will et ses compétences, ils pourront ensemble vivre le rêve d'aventure du jeune homme et ramener à Butcher's Crossing le plus grand nombre de peaux de qualité que la ville n'a jamais connu. Ils se lancent alors dans une expédition folle basée sur des souvenirs datant de plus de 10 ans. On retrouve, par certains aspects, l'approche et l'écriture de David Vann dans "Goat Mountain" et les visuels de "The Revenant" reviennent en mémoire. C'est particulier et il faut se laisse embarquer mais une fois hypnotisé par la plume de Williams, on est complètement plongé dans l'histoire et on sent une menace sourde et inéluctable planer sur l'expédition. Un sentiment qui ne lâchera plus le lecteur...

Quand l'homme et la nature ne font plus qu'un, quand les battements de coeur d'un chasseur s'accordent sur ceux des bêtes qu'il convoite, quand orgueil et fierté prennent le pas sur la raison, "Butcher's Crossing" mène ses personnages aux confins de la folie et rappelle aux lecteurs l'âpreté de la vie. Tout comme Will, il est alors ramené aux choses essentielles. Une belle leçon de vie et un très beau moment de lecture, comme une communion. 

Une aventure avec un grand A, faite de découvertes et de moments de doute, une aventure humaine mais aussi et surtout une aventure en soi-même pour un final des plus prenants et émouvants. Et si en plus vous êtes un amoureux de nature, n'hésitez plus et lisez ce roman. Vraiment très bon !

lundi 14 novembre 2016

"Les Orpailleurs" de Thierry Jonquet

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L’histoire : La main droite avait été tranchée, net, au niveau du poignet. Rien ne permettait d’identifier le cadavre, celui d’une femme. Dans la semaine qui suivit, on en découvrit deux autres, assassinées selon le même rituel. Si le meurtrier tuait ainsi en amputant ses victimes, c’était avant tout pour renouer avec ses souvenirs. Il effectuait un voyage dans le temps. Mais pour aller au bout du chemin, il lui fallut emprunter une route que bien d’autres avaient suivie avant lui. Des hommes, des vieillards, des enfants. Des femmes aussi.

La critique de Mr K : Ce Jonquet me faisait de l’œil dans ma PAL depuis un sacré bail  mais le temps passe, les lectures s’accumulent et on en oublie parfois des auteurs essentiels. Thierry Jonquet fait partie de ceux-là à mes yeux, il ne m’a jamais déçu, fournissant à chaque fois son lot d’émotions contradictoires et des intrigues bien ficelées, réservant de nombreuses surprises. Dans ce volume, Les Orpailleurs, on retrouve la même équipe d’enquêteur que dans le fabuleux Moloch qui m’a scotché littéralement. C’était de bonne augure avant de débuter ma lecture...

Des femmes sont donc assassinées dans Paris et sa proche banlieue. Les cadavres sont retrouvés exsangues, une main en moins et rien ne semble relier les victimes entre elles si ce n’est la manière peu orthodoxe de leur mise à mort. Parallèlement à l’enquête principale, on suit aussi les vies intimes des deux inspecteurs et de la juge d’instruction chargés de l’affaire. Autant de pistes de narration qui semblent éloignées les unes des autres mais qui vont finir par constituer un tout, comme toujours chez l’auteur.

Le roman est une fois de plus une belle réussite avec en premier lieu des personnages charismatiques qui donnent envie de poursuivre sa lecture. Le duo d’inspecteur fonctionne à merveille entre le bloc de granit Dimeglio, flic polyglotte à la vie rangée et aux avis sûrs, et le borderline Rovère à la vie personnelle détruite depuis la méningite de son fils. Rien ne les rapproche mais pourtant ensemble et en compagnie de seconds couteaux bien affûtés (le dénommé Choukroune est terrible dans son genre, p’tite racaille passée du bon côté), ils réussissent à faire avancer l’enquête avec pas grand-chose pour démarrer. Jonquet s’applique à ne rien laisser de côté dans le descriptif du processus d’investigation et loin de nous égarer en chemin, il nous accroche à ce quotidien parfois fastidieux mais néanmoins nécessaire pour la découverte de la vérité.

Il y a surtout Nadia, jeune juge d’instruction tout juste mutée à Paris pour un gros différent familial (la révélation finale à ce sujet est fracassante) qui s‘installe dans sa nouvelle vie mais doit déjà se confronter aux affaires courantes qui n’ont rien de reluisantes entre un père infanticide, un automobiliste ivre qui a attaqué les forces de l’ordre et cette série de meurtres mystérieux. On suit son installation et ses rapports avec son drôle de proprio. J’ai aimé la fraîcheur, la verdeur et le côté direct de la jeune femme qui loin d’être une caricature se révèle bien plus fine que ce à quoi elle ressemble de prime abord. Son caractère entier a obtenu mon adhésion quasiment immédiatement et j’ai aimé suivre ses pérégrination entre vie affective morne, installation calamiteuse et confrontation à sa nouvelle réalité professionnelle.

De manière générale, plus que l’affaire elle-même, tous les personnages ont leurs secrets et Jonquet s’amuse à nous livrer les détails et indices au compte-gouttes. Bien malin celle ou celui qui découvrira la vérité ultime avant les dernières pages de ce roman crépusculaire, poisseux mais aussi parfois lumineux à certains moments. Et puis, des passages entiers nous convient à être dans la tête du tueur, livrant ses émotions et pulsions. Ces passages sont d’un réalisme déviant et dérangeant, le genre de sensations qu’ils procurent sont rarement d’une telle intensité. Pour ma part, j’ai adoré ce parti pris qui ne fait qu’augmenter un peu plus la tension palpable entre ces pages qui se tournent toutes seules.

C’est le principal problème de ce livre. Comme bien souvent avec cet auteur, on devient très vite accro au récit et aux personnages. Impossible de décrocher, et il ne m’a fallu pour ma part que deux jours pour en venir à bout. On retrouve toute la science du récit qui habitait Jonquet, son amour pour ses personnages qu’il cisèle à merveille et son goût pour les histoires tordues parfaitement maîtrisées. Ce livre est une pépite de plus à mon tableau de chasse, une œuvre de choix qui vous procurera plaisir, évasion et quelques surprises de taille. À lire !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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jeudi 10 novembre 2016

"Eldorado" de Laurent Gaudé

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L’histoire : "Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes."

Pour fuir leur misère et rejoindre l'"Eldorado", les émigrants risquent leur vie sur des bateaux de fortune... avant d'être impitoyablement repoussés par les gardes-côtes, quand ils ne sont pas victimes de passeurs sans scrupules. Le commandant Piracci fait partie de ceux qui sillonnent les mers à la recherche de clandestins, les sauvant parfois de la noyade. Mais la mort est-elle pire que le rêve brisé ? En recueillant une jeune survivante, Salvatore laisse la compassion et l'humanité l'emporter sur ses certitudes...

La critique de Mr K : Cet ouvrage me faisait de l’œil dans ma PAL depuis déjà un certain temps. Oui je sais c’est la honte, il a très bonne presse et j’adore cet auteur. Mais voila, j’aime distiller le plaisir d’une lecture et je préfère laisser passer du temps entre deux lectures du même auteur pour que le plaisir des retrouvailles soit plus intense. On peut dire qu’ici ce fut le cas et même encore plus tant Eldorado touche au sublime dans sa forme et son fond, provoquant un choc émotionnel de tous les instants chez le lecteur irrémédiablement pris dans les filets d’un Laurent Gaudé au sommet de sa forme.

Nous suivons en parallèle deux personnages totalement opposés. D’un côté, nous avons un commandant des gardes côte italien qui suite à une rencontre impromptue va remettre en cause toutes ses certitudes et sa vie. De l’autre, Soleiman, un jeune africain en partance pour un monde meilleur, l’eldorado européen qui promet travail et richesse pour tous. Au fil du déroulé de l’intrigue, le destin va les porter vers la découverte de soi, la traversée de frontières qu’ils ne pensaient jamais pouvoir dépasser...

Ce livre n’est plus tout jeune, il date déjà de 2001 (que le temps passe vite !) mais il est malheureusement encore plus d’actualité avec le drame des migrants qui se perpétue d’une décennie à une autre. Eldorado a le grand mérite de nous décrire avec une acuité impressionnante le processus du départ, les causes et raisons mais aussi ce que l’on abandonne : une terre, une famille, une histoire et même une culture parfois. En suivant Souleiman le déraciné, c’est toute la détresse de ces populations en exil qui nous est donnée à voir sans fioritures ni pathos. C’est aussi l’occasion lors de son parcours pour rejoindre notre continent d’apercevoir l’ombre des passeurs et des réseaux qui les gèrent, les pratiques commerciales et mafieuses mises en œuvre qui s’engraissent sur la misère humaine et les espoirs suscités par l’attrait de l’Europe.

Le commandant Piracci fait lui le cheminement inverse. Suite à sa rencontre avec une réfugiée vengeresse, il décide de tout laisser tomber car il est las de sa fonction et de ce qu’elle implique. Il veut retrouver sa part de vérité, d’humanité et il part. Lui aussi va traverser une frontière et du coup se livrer brut au lecteur hypnotisé par son parcours atypique. Ce bloc brut s’effrite et se découvre au fil des chapitres qui s’égrainent avec une régularité d’horloger et le mènent vers un avenir incertain. Ce personnage est littéralement magnétique et possède une aura incroyable comme d’ailleurs la plupart des personnages de ce roman qui en compte peu finalement mais l’auteur a le don de les magnifier pour densifier la portée de son oeuvre.

Ce roman se trouve au carrefour du conte métaphysique, du récit initiatique et du mysticisme parfois. On retrouve le souffle lyrique qui m’avait embarqué dans La Mort du roi Tsongor, la langue à la fois épurée et porteuse de sens de Laurent Gaudé qui manie à merveille les mécanismes de la narration et propose à travers ces histoires singulières (et en même temps universelles) de revisiter les thématiques classiques de la vengeance, du sacrifice et de la rédemption. C’est vraiment puissant et cette lecture se révèle bouleversante. Impossible de relâcher le volume tant on est emporté très loin et assujetti à des émotions contradictoires. J’ai pour ma part terminé ma lecture complètement assommé et admiratif de la maestria en œuvre dans ce livre.

C’est donc encore une lecture essentielle et magnifique que celle de cet ouvrage de Gaudé qui livre ici une œuvre profondément humaniste, intimiste et à la fois universaliste. Un bonheur de chaque mot, de chaque ligne, un voyage au bout de nous-même à la découverte de soi et de l’autre. Un must !

Egalement lus et appréciés du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"Je finirai à terre"
"La Porte des Enfers"
"Pour seul cortège"
- "La Mort du roi Tsongor"
"Le Soleil des Scorta" (il n'y a malheureusement pas de chronique car lu avant de tenir ce blog)

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mercredi 9 novembre 2016

"Stalker" d'Arkadi et Boris Strougatski

StalkerL'histoire : Des Visiteurs sont venus sur Terre. Sortis dont ne sait où, il sont repartis sans crier gare. Dans la Zone qu'ils ont occupée pendant des années sans jamais correspondre avec les hommes, ils ont abandonné des objets de toutes sortes. Objets-pièges. Objets-bombes. Objets-miracles. Objets que les stalkers viennent piller au risque de leur vie, comme une bande de fourmis coloniserait sans rien y comprends les détritus abandonnés par des pique-niqueurs au bord d'un chemin.

La critique Nelfesque : "Stalker" est un roman qui dormait dans ma PAL depuis déjà bien trop longtemps. Je l'avais acheté aux Utopiales en 2011 (5 ans non mais c'est pas possible, le temps passe trop vite !) complètement sous le charme de sa couverture et intriguée par son résumé.

Adapté au cinéma en 1979 par Andreï Tarkovski, "Stalker" ou "Pique-nique au bord du chemin" est présenté comme le chef-d'oeuvre des frères Strougatski. Un roman qui a eu un tel impact sur le XXème siècle que c'est sous le surnom de stalkers qu'on connaît désormais les hommes et les femmes qui ont étouffé le coeur d'un réacteur en fusion de Tchernobyl, entre avril et mai 1986.

Et bien si c'est leur chef-d'oeuvre, je vais peut-être arrêter là ma découverte des écrits des deux frères... Entendons-nous bien, de Mr K et moi, c'est Mr K qui lit le plus de science-fiction. De mon côté, je ne suis pas une habituée du genre littéraire mais j'aime, 2 ou 3 fois dans l'année, me plonger dans un bon roman de SF. J'ai eu quelques aventures science-fictionnesques prometteuses avec de nombreux auteurs (en tout bien tout honneur) comme par exemple avec Pierre Bordage, Vincent Gessler, ou encore Orwell et son cultissime "1984". J'ai aussi pour projet de piquer entre autres "Métaquine" à Mr K. Mais je ne sais pas, avec "Stalker" ça ne l'a pas fait et j'ai été même carrément déçue par cette lecture...

Les extra-terrestres ont foulé le sol de notre planète. A 6 endroits différents, ils y ont séjourné et sont repartis comme ils sont venus. Sans prévenir et sans explication. Pourquoi étaient-ils là ? Que voulaient-ils ? Personne ne le sait (et pas plus le lecteur à la fin de ce roman). Toujours est-il qu'ils ont laissé sur place (comme les crados qu'ils sont, incapables de remporter leurs déchets) quantité de bibelots hétéroclites qui font l'objet d'un commerce clandestin. C'est ainsi que des hommes et des femmes, les stalkers, pénètrent, au péril de leur vie, dans ces zones désormais interdites d'accès car dangereuses, pour récupérer qui une "creuse", qui une "zinzine" ou des "éclaboussures noires" évitant les "calvities de moustique" et autres "gelées de sorcière" (kézako tout ça ? Cherchez pas je vous dis, ça restera mystérieux !). Tous ces objets et toutes ces substances étranges sont ensuite revendues en sous-main au marché noir.

Nous suivons ici l'histoire de Redrick, la vingtaine au début du roman, qui pour faire vivre sa famille et élever sa fille qui a la particularité de ressembler à un singe (un des effets de la Visite sur une partie des nouveaux-nés), se rend régulièrement dans la Zone. Les parties du roman se déroulant dans ce lieu interdit sont intéressantes et auraient mérité à mon sens d'être plus développées car pour le reste, il n'y a pas vraiment d'action. De plus on en sait très peu sur les objets découverts et les chapitres étant inexistants, les 4 longues parties qui composent cet ouvrage sont indigestes au possible (oubliez le "encore un chapitre et j'éteinds la lumière", vous êtes parti pour minimum 50 pages où on saute du coq à l'âne sans prévenir). Du coup, on décroche, le lecteur n'est pas immergé dans une histoire prenante et survole l'ensemble sans réel intérêt. On en est même à se dire que peu importe ce qui peut arriver au héros, ça ne nous fera ni chaud ni froid. Manque d'empathie pour des personnages qui risquent leur vie, avouez que c'est ballot !

Très SF classique dans son approche, j'ai trouvé le roman trop poussiéreux et ennuyeux. J'en suis la première peinée car je me suis faite bernée par l'accroche visuelle et le résumé. Ce roman plaira sans doute beaucoup plus aux habitués du genre (et encore ! mais ça je vous laisse me le dire en commentaire si vous l'avez lu...) mais je conseille aux néophytes de passer leur chemin. Nous avons aujourd'hui pléthore de choix en matière de romans SF et il y a beaucoup plus fun à lire pour débuter ou plus intéressant en terme de contenus. Bref, je suis passée pratiquement complètement à côté et j'avais hâte de terminer ma lecture pour passer à autre chose.

Le fond du roman est tout de même intéressant et je tenterai à l'occasion de voir le film. Peut-être qu'une autre approche me sera plus profitable. D'autant plus que j'ai aimé la toute fin... Vous la sentez la frustration là !?

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lundi 7 novembre 2016

"La Trêve" de Saïdeh Pakravan

latreve

L’histoire : Plus aucun crime, plus de violence, plus de suicides, plus de crises cardiaques, de viols, de meurtres, d'accidents de voiture, d'agressions. Plus d'appels dans les commissariats, et les urgences des hôpitaux restent vides. La foule enthousiaste danse dans les rues, s'embrasse et scande : "Trêve éternelle !". Pourtant, deux individus sont hantés par une question : la trêve va-t-elle durer, et si oui... jusqu'à quand ?

La critique de Mr K : Aujourd’hui nous partons en Amérique pour passer une journée hors norme en compagnie de Saïdeh Pakravan qui nous propose, avec La Trêve, un roman étrange par sa forme et détonant par son contenu. Cet ouvrage est sorti au mois d’août à l’occasion de la rentrée littéraire et a fait sensation à ce moment là. À mon tour de me plonger dedans...

L’inspecteur Simon Urqhart se réveille le 9 juillet sans savoir encore qu’il va passer une journée extraordinaire. En effet, à partir de minuit plus aucune violence d’aucune sorte n’est commise sur le sol des USA, une espèce de "trêve" a été instaurée et plus personne ne cède à ses bas instincts. Nul ne sait combien de temps cela durera mais l’auteur à travers de nombreux portraits au vitriol va nous conter cette pause dans des vies fauchées, abîmées par l’existence. En parallèle, Simon et son amie journaliste vont chercher à découvrir la vérité sur cet événement incroyable.

Au départ, le lecteur est plutôt désarçonné. En effet, ce roman commence par une multitude d’histoires n’ayant pas de rapport les unes avec les autres. Ces quasi-nouvelles, nous présentent des personnes aux prises avec leur vie difficile et leurs démons qui s’apprêtent à les faire basculer définitivement dans le mal. Ainsi, on passe en revue toute une série de situations plus ou moins éprouvantes comme un couple qui va se séparer, un serial-killer en pleine chasse, des extrémistes prêts à commettre l’irréparable (vous avez la version islamiste et la version WASP dans ce livre), un dépressif au bord du gouffre, une rencontre entre deux âmes esseulées... Autant de situations explosives à plus ou moins brève échéance et que la fameuse trêve va bouleverser d’une manière ou d’une autre.

Petit à petit, l’ensemble prend une cohérence, une homogénéité. En plus de l’enquête de Simon et de sa journaliste de petite amie, on retrouve un triangle amoureux qui va jouer un rôle important par la suite. Ces deux trames sont un peu les fils rouge qui font avancer l’intrigue principale sublimée par le découpage de ces 24h de trêve en tranches / chapitres d’1/4 heure ou 1/2 heure. Le rythme est soutenu, rapide et ne laisse pas la place aux atermoiements et aux pauses. Les cas s’enchaînent et les interrogations s’accumulent menant le lecteur dans des directions très différentes entre exploration des réactions humaines et tentative d’explication du phénomène de la trêve.

Saïdeh Pakravan se révèle être une orfèvre en matière de description et d'analyse des comportements humains présentant les choses de manière accessible et sans barrière morale. Cela donne des passages de haute volée, sans chichis et toujours justes sans tomber dans le pathos ou l’exagération. C’est une certaine Amérique qui nous est donnée à voir à travers ces portraits sans concessions et ces situations du quotidien. Agissant comme un miroir déformant, ce récit révèle une société trop souvent repliée sur elle-même et des êtres poussés à bout par le système ou par le manque de communication entre eux. Le message en filigrane est puissant dans son genre et l’on se surprend à réfléchir à ce qu’on a lu après avoir refermé l’ouvrage, ce qui est gage de qualité vous en conviendrez. Et on se prend à rêver nous aussi qu’une trêve de ce genre soit possible, permettant à l’humanité de faire une pause et de se recentrer sur l’essentiel, à savoir l’écoute et l’empathie de chacun envers les autres.

Le bât blesse légèrement à mes yeux dans une fin que j’ai trouvé pour ma part trop elliptique. Attention, aucun regret d’avoir lu le roman mais je m’attendais à un revirement final autre et un dénouement plus en apothéose. La déception est cependant légère à la vue du plaisir ressenti durant cette lecture qui s’est révélée très vite addictive et totalement jouissive par moment. C'est en grande partie du à la structure générale déployée et une science du récit maîtrisée de main de maître avec comme oripeaux principaux un style immersif au possible et une langue brute et à la fois poétique. Une belle expérience littéraire en tout cas, à tenter si le cœur vous en dit.

dimanche 6 novembre 2016

Craquages du week-end de Mr K

C'est de façon tout à fait innocente que Nelfe et moi allions faire nos courses ce samedi. Par le plus grand des hasards, mes pas m'ont conduit sur un rayonnage déstockage de livres de la super maison d'édition Au Diable Vauvert à des prix riquiquis. Impossible de laisser passer cette occasion, vous me connaissez !

Voici le fruit de mes trouvailles :

Acquisitions novembre

- Hiroshima n'aura pas lieu de James Morrow. Un livre à priori complètement frappé où l'armée américaine décide durant 1945 de faire appel à un acteur spécialisé en monstres de tout genre pour éviter de recourir à l'arme atomique contre l'empire du soleil levant. L'idée ? Des iguanes géants cracheurs de feu prêts à dévaster les terres nippones. Dingue, vous avez dit dingue ? À priori, on nage dans le loufoque et l'auteur rend hommage au passage au cinéma de série Z. Tout bon pour moi !

- Le Jour où la guerre s'arrêta de Pierre Bordage. Un Bordage que je n'ai pas lu. Si si, c'est possible ! Dans ces conditions, je ne regarde même pas la quatrième de couverture et j'adopte directement l'opus. Sachez qu'il est ici question d'un mystérieux jeune homme qui fait cesser toute forme de conflit sur Terre pendant toute une semaine. Comment ? Pourquoi ? Pour le savoir, il ne me reste qu'à lire l'ouvrage. Hâte, hâte, hâte !

- Crime d'Irvine Welsh. Là encore difficile de résister à un auteur qu'on apprécie beaucoup et Irvine Welsh en fait partie notamment depuis la lecture enthousiaste du très space Une Ordure et du classique Trainspotting (lu avant l'ouverture du blog). Suite à une mauvaise passe, un inspecteur écossais se retrouve en Floride pour changer de vie, malheureusement pour lui on ne fuit sa nature qu'un temps et il va devoir à nouveau se mouiller pour protéger l'enfance en danger. Ça promet un polar captivant et sans doute inspiré. Wait and read !

- Transparences et Balade choreïale d'Ayerdhal. Disparu trop tôt selon beaucoup d'amateurs de SF, Ayerdhal m'est inconnu en terme d'oeuvre littéraire pour le moment. L'occasion était rêvée de le découvrir avec ces deux brochés à moindre prix, l'un étant un polar pur jus mettant en perspective notre histoire immédiate et l'autre versant plus dans la SF avec la thématique de la colonisation d'une nouvelle planète par l'espèce humaine. Je suis impatient de découvrir cet auteur, j'essaierai de m'y mettre avant la fin de l'année.

plage novembre

Aujourd'hui c'est dimanche, le temps le permettant, Nelfe et moi sommes allés nous promener sur le beau littoral de Guidel près de chez nous. Du beau temps, du vent et quelques nuages après nous rentrons chez nous et paf ! Nous croisons la boîte à livre de Guidel placée en face de l'église et patatra, je tombe sur trois volumes intéressants ! Qui a dit que j'étais irrécupérable ? Aaaaaarrrrrrrg !

Acquisitions novembre 2

- Niourk de Stefan Wul. Un roman de SF pour la jeunesse où dans un monde post-apocalyptique, un jeune enfant différent fuit l'incurie des adultes superstitieux. La quatrième de couverture est engageante et vu mon amour immodéré pour Stefan Wul, je ne pouvais décemment laisser ce livre dans le froid de ce mois de novembre commençant. 

- Une saga moscovite de Vassili Axionov. Deux volumes pour un roman, format traditionnel des grandes sagas russes à la Dostoïevski. L'auteur nous raconte la destinée des Gradov, famille de grands militaires et de fameux médecins pendant la période du règne stalinien de 1924 à 1953. C'est le genre de pitch qui me parle, il mêle à la fois l'Histoire et la vie des gens qui la font ou la défont, et ici plus particulièrement, l'auteur a l'occasion de peindre le portrait de la Russie au temps de la dictature. De grandes promesses que j'ai hâte de découvrir.

+ 8 dans ma PAL ! Aie aie aie ! C'est mal barré cette affaire ! On a beau dire, on a beau faire, on ne sait jamais quand l'addiction frappera. Je suis quand même bien content d'avoir croisé ces volumes qui tous autant qu'ils sont promettent de riches heures de lecture.

Si vous avez lu l'un ou l'autre, n'hésitez pas à laisser vos avis dans les commentaires. Je ne sais pas encore par lequel je vais commencer...

jeudi 3 novembre 2016

"La Tête légère" d'Olga Slavnikova

La tête légère d'Olga Slavnikova

L’histoire : Maxime Ermakov a Moscou à ses pieds : publicitaire talentueux, il a fait fortune en vendant du chocolat. Un jour, il reçoit la visite d’étranges individus, fonctionnaires des services secrets, qui lui annoncent qu’il doit se suicider au plus tôt. De cette manière, il sauvera des millions de gens. On lui remet donc une arme en le priant de se conduire en patriote. Mais le suicide n’entre pas dans les projets de Maxime, et les services secrets sont obligés de lui rendre la vie infernale : ils déclarent aux habitants de son immeuble que Maxime est un ennemi, des gens patrouillent sur son palier, les voisins colportent des ragots sur lui. Et pour couronner le tout, un nouveau jeu vidéo gratuit passionne la Terre entière : il s’agit de tuer un personnage en tous points semblable à Maxime.

La critique de Mr K : C’est une sacrée claque littéraire que je vous propose de partager aujourd’hui avec La Tête légère d’Olga Slavnikova, tout juste sorti ce jeudi aux éditions Mirobole qui décidément proposent des lectures différentes et prenantes. Ici, on navigue aux confins du réalisme et du fantastique dans une histoire flirtant avec Kafka et Orwell, un sacré mix qui prend le lecteur à la gorge dès le départ. Suivez le guide !

Maxime T. Ermakov est un col blanc qui réussit. Travaillant dans la publicité, il gagne très bien sa vie et cela lui convient. Il a une "régulière", possède une bonne voiture, et un appartement convenable. Tout bascule le jour où des membres des services secrets viennent lui annoncer qu’il est la cause de grands malheurs à venir et que pour cela il va falloir qu’il se suicide et ainsi éviter nombre de catastrophes au nom de la sacro-sainte loi des causes et conséquences. Imperméable à ce raisonnement ubuesque, et ayant envie de croquer la vie à pleines dents, Maxime va tout faire pour échapper à ce fatum funeste... Mais comment faire quand on devient l’ennemi public numéro un désigné par l’État et que les foules manipulées s’en mêlent ?

Après une très brève présentation de Maxime, on rentre très vite dans le sujet avec l’entrevue première entre notre héros et les hommes du gouvernement. On sait dès lors que l’on a basculé comme Maxime dans un monde déviant qui va mettre à mal les frontières morales communes. Ainsi, au nom d’une loi de la nature obscure, sans réelle explication ni développement, Maxime se voit attribuer une responsabilité sur des atrocités comme des attentats, des accidents de transport ou encore des épidémies. Selon les autorités, il en est responsable au gré des choix anodins qu’il peut effectuer au cours de ses journées. Bien évidemment, Maxime va s’ériger contre cette logique totalement absurde et va tenter de se débattre avec toute l’énergie du désespoir car beaucoup de monde est contre lui.

À commencer par les autorités qui font apparaître en filigrane un état autoritaire, surveillant ses concitoyens et s’en servant pour mener sa politique au détriment des libertés fondamentales et de la vérité. Mensonge, manipulation, relais par les réseaux, médias et même applications ludiques ne sont pas de trop pour pousser notre innocent au suicide. Car les autorités en sont persuadées, il faut que son décès vienne de lui et qu’il mette fin à ses jours. Peu à peu, vous imaginez bien que la vie du héros devient insupportable avec un piquet de manifestants campant jour et nuit devant chez lui, sa mise au placard à son travail, la méfiance qu’il inspire avec notamment des commerçants qui lui refusent l’entrée de leurs magasins... Malgré tout cela, Maxime s’accroche, il refuse d’accepter d’être traité en coupable et va tenter de multiples stratagèmes pour échapper à la curée.

Il trouvera quelques secours avec une mystérieuse communauté habitant le même immeuble que lui, d’anciennes connaissances qui ressurgissent, une femme qui va lui inspirer l’amour pour la première fois de sa vie (très très beau passage sur le fait de tomber amoureux, ça m'a humecté l’œil). Et puis, il y a le poids du passé et des passages en flashback sur le grand-père, héros stakhanoviste de l’ex-URSS avec qui Maxime va même parler dans des passages de fantastique pur qui font leur petit effet. Mais là encore, on ne sait à quel saint se vouer, l’auteur se plaisant à brouiller les pistes et multiplier les retournements de situation. Il faut avoir le cœur bien accroché pour encaisser les différentes péripéties qui s’enchaînent et la fin m’a laissé tout pantelant comme un poussin de trois jours. Même si j’en ai entrevu les grandes lignes à l’avance, l’effet est garanti !

Sans en dire beaucoup plus, sachez que la tension est palpable tout du long, qu’elle ne redescend jamais et qu’Olga Slavnikova a un don pour créer des ambiances glauques et étranges où la réalité peut dévisser à tout moment. L’angoisse monte très vite, les interrogations aussi, le lecteur pris au piège ne peut se dépêtrer de cette gigantesque toile d’araignée tissée avec maestria et finesse. L’écriture est d’une beauté à couper le souffle : riche et accessible, très franche et parfois d’une poésie à fleur de mot, elle sert remarquablement bien le récit et propose une plongée dans l’absurde, la cruauté et l’humanité avec une rare force. L'oeuvre a en plus une portée universelle tant elle touche à des notions communes à tous comme la responsabilité, l’innocence ou encore la justice.

Une excellent lecture qui tape fort dans le cœur et l’esprit, provoque évasion et réflexion chez le lecteur captif et ravi. Une bombe à retardement qui comblera tous les amoureux de littérature. Courez-y !