vendredi 20 juin 2014

"La Madone au manteau de fourrure" de Sabahattin Ali

couv madonne

L'histoire: À la fin de la Première Guerre mondiale, le père de Raif Efendi, producteur de savon, l'envoie à Berlin pour y apprendre le métier.
Le jeune Turc s'éprend de l'image d'une femme, celle d'une certaine Maria Puder dont il admire l'autoportrait au cours d'une exposition, un tableau intitulé La Madone au manteau de fourrure en raison de la ressemblance avec la Madonna d'Andreas del Sarto.
Fasciné par sa beauté et son port de reine, il tombe fou amoureux de Maria sans jamais l'avoir vue.
Quelques jours avant sa mort, il apprend la vérité sur le sort de sa "madone"...

La critique de Mr K: Voici le compte-rendu de ma première lecture tirée du superbe lot de livres déniché à prix plus que modique lors d'une razzia récente (du moins au moment où j'écris cette chronique). C'est la quatrième de couverture de "La Madone au manteau de fourrure" qui m'a attiré l'œil présentant une histoire d'amour qui paraissait fortement teintée de romantisme. Je ne connaissais pas du tout l'auteur avant de lire cet ouvrage, ce fut une très belle découverte comme vous allez pouvoir le lire.

Le narrateur après une expérience malheureuse dans un poste de banquier trouve un nouveau travail grâce à une ancienne relation. Il va se retrouver dans une autre entreprise commerciale où il va partager son bureau avec un certain Raif Efendi. Mais peu à peu, ce dernier ne vient plus au bureau de façon régulière, bientôt il se fait même rare. Un lien d'amitié ténu s'est tissé entre eux et le narrateur va souvent au chevet de son ami qui semble souffrir d'une étrange maladie et ceci dans l'indifférence totale de sa famille. Un jour, il met la main sur un carnet intime relatant la jeunesse de Raif Efendi, ce dernier lui permet de le lire à la condition de le brûler immédiatement le lendemain.

Commence alors pour le narrateur et le lecteur une plongée immersive à souhait dans le Berlin des années 30. Peu ou pas de références directes au régime hitlérien, on suit simplement la vie au quotidien d'un jeune déraciné turc qui est sensé se former au métier de savonnier. En fait, le jeune homme a soif d'expériences nouvelles et s'émerveille devant cette Europe à la fois proche géographiquement de son pays d'origine et lointaine de part ses mœurs. Le grand choc de sa vie va intervenir un matin par hasard quand il se promène dans une exposition picturale sur les nouveaux maîtres de la peinture. Il tombe nez à nez avec un autoportrait saisissant qui provoque chez lui un choc émotionnel à nul autre pareil: il tombe raide dingue amoureux de cette Maria Punder. Il va finir par la rencontrer et ils vont entamer une relation particulière entre compromis, amitié, amour platonique et élans amoureux irrépressibles. Il plane au dessus d'eux une sorte de fatum insidieux qui va finir par frapper dans les ultimes pages du roman.

Ce roman de 200 pages est une petite merveille de concision et de justesse. Sa grande force réside dans le caractère et l'interaction qu'il existe entre les deux personnages principaux. Ciselés à souhait, on s'attache à eux presque immédiatement et même si parfois, certaines de leurs réactions peuvent agacer ou surprendre, c'est toutes les nuances des relations amoureuses qui sont abordées ici. D'un côté, vous avez un jeune turc un peu déphasé par rapport au lieu où il se trouve, timide et d'une grande sensibilité qui est profondément épris d'une femme qui le fascine et qu'il désire ardemment. De l'autre, vous avez Maria, une femme artiste qui ne fait plus confiance aux hommes et semble apprécier pour la première fois la compagnie d'un des leurs, le trouvant non intéressé et compréhensif comme aucun autre, cependant elle semble elle aussi taraudée par le désir ou du moins à quelque chose qui lui ressemble fortement. Entre ces deux là, un lien incroyable semble prêt à éclore au fil de leurs rendez-vous, repas au restaurants et autres promenades. La valse des sentiments s'engage très vite mais nul ne peut deviner à l'avance où elle va les conduire. Le lecteur ressent ce trouble, les doutes qui l'accompagnent et l'indécision qui règne en maître entre ces deux êtres esseulés. La catharsis fonctionne à plein régime et on est ballotté à merveille par un auteur diablement efficace.

En effet, ce roman est d'une rare beauté littéraire. L'écriture de Sabahattin Ali est d'un raffinement et d'une élégance rare, cela se ressent dans sa syntaxe et dans le vocabulaire employé. Le dépaysement est total dans la forme et renforce le caractère unique de cet ouvrage. N'allez pas croire que le lecture est exigeante et difficile. Bien au contraire, tout semble naturel et aller de soi, l'écriture sert à merveille le souffle romantique de cette histoire et l'on ne peut que se laisser porter par les vents de l'espoir qui soufflent dans ces pages. On en vient donc bien à bout et lorsque l'on referme cet ouvrage, on prend conscience d'avoir lu un petit bijou oriental.

Laissez-vous tenter, vous ne le regretterez pas!

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mardi 17 juin 2014

"La Lance" de James Herbert

James-Herbert-La-lanceL'histoire: Pour venger son associée sauvagement assassinée, le détective privé Harry Steadman se fait passer pour un acheteur potentiel auprès d'Edward Gant, un marchand d'armes qui semble impliqué dans une organisation terroriste internationale.
Mais Gant ne se contente apparemment pas d'encourager de sanglants attentats ou de favoriser l'éclosion de conflits localisés, il se considère investi d'une mission sacrée: assurer le triomphe des puissances des ténèbres.
Et, de toutes les armes qu'il a à sa disposition, la plus redoutable reste la nécromancie...

La critique de Mr K: Ne vous laissez pas abuser par l'hideuse couverture du présent ouvrage, James Herbert vaut bien mieux que cela! Auteur ultra-connu pour sa trilogie des Rats, il n'a peu d'équivalents pour fournir du suspens et des passages bien gratinés en terme de gore. Le quatrième de couverture de La lance m'intriguait car la dimension ésotérique semblait importante dans une histoire qui semblait tendre au prime abord vers le roman policier-espionnage. Je n'ai pas été déçu!

Ex membre du Mossad qu'il a quitté écœuré par la violence et les vendettas, Harry Steadman s'est réfugié au royaume-Uni où il coulait une vie tranquille de détective privé entre histoires d'espionnages industriels et relations adultères à démasquer. Co-propriétaire de la société avec une amie, sa situation est confortable et sans accroc; mais voilà que ses anciennes relations de travail refont surface pour lui confier une affaire délicate, un agent du Mossad a disparu lors d'une infiltration qu'il effectuait au sein de l'entreprise d'un certain Edward Gant, richissime marchand d'arme connu pour ses accointances avec certains groupuscules extrémistes. Il refuse dans un premier temps mais son associée ne veut pas laisser passer une telle occasion pouvant apporter notoriété et fortune à leur agence. Quelques jours plus tard, elle est assassinée sauvagement devant le domicile de Harry. Le sang de ce dernier ne fait qu'un tour et le voilà parti pour une infiltration à haut risque qui va l'emmener sur des voies insoupçonnées et des plus ténébreuses.

Ce roman est de facture classique. On retrouve la figure centrale du héros torturé par un passé qu'il voulait oublier et qui refait surface. On est loin tout de même d'être face à un héros monolithique et sa psyché va bien évoluer au fil de l'intrigue. Très vite, on se rend compte que derrière cette histoire se cache quelque chose de plus gros et les théoriciens du complot seront ravis devant la tournure des événements. Tous les ingrédients sont là pour fournir une excellent page-turner: Mossad, CIA, MI6, Secte Néo-nazie et références multiples à Hitler et Himmler (toutes véridiques et mises en parallèle avec l'évolution de l'intrigue), spiritisme et ésotérisme diabolique, références bibliques, ambiance glauque à souhait, un début d'histoire d'amour... Bref, vous mixez l'ensemble et cela vous donne le présent ouvrage. L'intrigue est très bien menée, les surprises sont certes peu nombreuses mais le final est haletant à souhait. On pourrait même dire que le roman est trop court (280 pages) tant on aimerait en lire encore davantage.

Au niveau formel, on retrouve ici les qualités de Herbert: concision des descriptions, personnages plantés en quelques lignes et développés tout au long de l'ouvrage, un suspens et un caractère d'urgence présent du début à la fin de l'histoire, des passages bien gores mais jamais gratuits et une exploration en profondeur des abysses psychologiques humains. Et oui, il aime notre côté sombre et dans ce livre on peut dire qu'on est servi! L'écriture est égale à celle qu'on lui connaît: accessible mais ne cédant pas à la facilité, les pages se tournent toutes seules. Le plaisir de lecture est total et même si on ne peut pas dire que ce roman soit un classique (il lui manque ce petit supplément d'âme qui sépare l'excellence du très bon), on passe un très bon moment.

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dimanche 15 juin 2014

"Des souris et des hommes" de John Steinbeck

des-souris-et-des-hommesL'histoire: Lennie serra les doigts, se cramponna aux cheveux.
- Lâche-moi, cria-t-elle. Mais lâche-moi donc.
Lennie était affolé. Son visage se contractait. Elle se mit à hurler et, de l'autre main, il lui couvrit la bouche et le nez.
- Non, j'vous en prie, supplia-t-il. Oh, j'vous en prie, ne faites pas ça. George se fâcherait. Elle se débattait vigoureusement sous ses mains...
- Oh, je vous en prie, ne faites pas ça, supplia-t-il. George va dire que j'ai encore fait quelque chose de mal. Il m'laissera pas soigner les lapins.

La critique de Mr K: Jusqu'à maintenant je n'avais lu qu'un seul roman de Steinbeck et je n'en avais pas gardé un souvenir formidable. Il faut dire que les conditions n'étaient pas des plus engageantes, il s'agissait de La Perle et c'était la lecture d'une œuvre intégrale imposée par une professeur de français rébarbatives (pour rester poli). J'étais très jeune aussi (sans doute trop pour percevoir toute la finesse de cet écrivain) et après la grosse claque que j'ai reçu en lisant Des souris et des hommes, je pense que j'y reviendrai. C'est bien simple, je n'ai pu reposer le livre et je l'ai lu d'une traite, littéralement happé par cette histoire apparemment simple mais au message vivace et universel.

George et Lennie sont deux manouvriers itinérants proposant leurs bras en échange d'une maigre paie, du gîte et du couvert. Un lien puissant d'amitié semble les unir malgré leurs différences. Autant George est petit et malin autant Lennie est un colosse simplet incapable de subvenir à ses besoins. Ils ont un rêve commun: acheter un lopin de terre et se consacrer à l'agriculture et l'élevage. Pour cela, il leur faut mettre de l'argent de côté mais ils ont du partir précipitamment de leur ancien lieu de travail car Lennie a une fois de plus fauté. Le roman débute lorsqu'ils arrivent en vue du ranch qui va leur fournir leur futur travail.

D'emblée, on est pris à la gorge par l'atmosphère étouffante de ce livre. L'amitié forte qui unit les deux personnages principaux est touchante mais on sent bien qu'on est en bout de course, que George a de plus en plus de mal à canaliser son ogre d'ami. Ce dernier est d'une gentillesse extrême mais ses pertes de mémoires à répétition, son aliénation mentale le rendent borderline et incontrôlable. Surtout quand il se retrouve en présence de tierces personnes. Tant qu'il est seul avec George, tout se passe bien, ce dernier arrive à le juguler et les choses rentrent dans l'ordre très vite. Il va en être tout autrement au sein de la micro-société du ranch où les deux compères vont côtoyer d'autres personnes et Lennie s'en remet entièrement à George qui porte ce poids comme il peut. La vie étant ce qu'elle est, ils vont rencontrer des gens peu recommandables, d'autres plus amicaux mais au contact desquels les règles changent et Lennie ne peut s'adapter. Dès lors, la machine infernale est en marche et un fatum insidieux s'installe jusqu'à la terrible fin qui semble inéluctable.

L'écriture de Steinbeck est d'une simplicité désarmante. Peu de mots et phrases lui suffisent pour planter un décor, caractériser ses personnages qui prennent une dimension universelle. L'action se situe dans les États-Unis de la Grande Dépression mais on pourrait transposer cette histoire quasiment n'importe où, n'importe quand. En plus de la relation de George et Lennie qui est relatée avec finesse et tendresse, j'ai aimé tous les personnages secondaires qui apportent leur pierre à ce bel édifice littéraire: Slim le roulier à la bienveillance éclairante et à la sagacité acérée, le vieux Candy qui végète dans l'exploitation, apporte son aide sur de menus travaux et représente l'ancienne génération qu'on a laissé de côté (le passage avec son vieux chien qu'on doit abattre est insoutenable), Crooks autre ouvrier agricole remisé dans une pièce à part parce qu'il est noir, Curley mari jaloux pathologique dont la femme semble allumer tous les hommes de fermes du voisinage et qui va être au centre du dénouement final. Autant de personnages secondaires qui densifient un récit assez simple mais dont la complexité psychologique se développe sous nos yeux et fait monter la pression comme rarement. On a rarement aussi bien écrit sur la condition et la nature humaine mais surtout sur l'amitié. On n'est pas loin des larmes quand on referme cet ouvrage.

Une fois de plus, voilà un livre qui nous fournit des émotions très fortes voir rares. On est tour à tour attendri, inquiet, horrifié. Franchement, Steinbeck n'a pas son pareil pour procurer des sensations puissantes et réflectives. On côtoie la Grâce aux détours des pages et on peut pratiquement parler de perfection littéraire devant le dépouillement et la sobriété de l'histoire ici racontée et sa portée humaniste. Un grand et beau livre qu'il faut absolument avoir lu!

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vendredi 13 juin 2014

"Pas son genre" de Philippe Vilain

pas son genreL'histoire: Il est professeur de philosophie, elle est coiffeuse. Contraint de quitter la capitale pour enseigner à Arras, le premier rencontre la seconde sans vraiment la remarquer. Langage, goûts, références... tout les oppose, et pourtant, elle devient son amante. Le mépris et l'ennui se profilent à l'horizon, mais qui croit mener le jeu peut bien être joué.

La critique Nelfesque: Vous avez dû voir les affiches de "Pas son genre" sur les frontons de vos cinémas fin avril. Je ne suis pas allée voir l'adaptation du roman de Philippe Vilain car clairement les comédies romantiques, ce n'est pas mon genre (oui je sais, elle était facile celle là...). A l'occasion de sa sortie en salle, le roman s'est payé une nouvelle couverture aux Editions J'ai Lu et j'avoue que j'ai cédé aux sirènes du marketing!

Je m'attendais à une lecture légère, une lecture de saison, le genre de roman que l'on embarque dans son sac de plage, sans prise de tête. Un one shot avec ses 156 pages, une après-midi pépère au soleil. Oui... mais non!

Certes "Pas son genre" parle d'amour et de la rencontre amoureuse mais ce n'est pas exactement ce que l'on pourrait qualifier de roman léger. Je vous rassure tout de suite, ce n'est pas non plus un essai sur les sentiments mais le narrateur étant un professeur de philosophie ayant comme trait de caractère de tout disséquer et analyser, force est de constater qu'il y a quelques lourdeurs dans la narration.

Assez cliché, nous avons à ma gauche une coiffeuse gentillette, rigolote et fraîche, jolie mais un peu bas de plafond et à ma droite un prof de philo ténébreux, hautain, emprunt aux doutes d'une vie bien rangée... Là est la base de l'histoire : une fille cruche et un gars upper class se rencontrent et tombent amoureux. Comment vivent-ils chacun leur rencontre? Y'aura-t-il un rapport de force dû à leur différence de classe sociale? L'un tirera-t-il l'autre vers le haut ou devront-ils se mettre au même niveau pour que leur couple fonctionne? ... Autant de questions qui personnellement me mettent mal à l'aise, ne concevant pas la valeur des hommes par leurs comptes en banque, leurs professions ou leurs façons de vivre... Notons tout de même au passage que c'est la femme qui est inférieure à l'homme dans ce roman (faut pas déconner non plus). En plus d'être dans le cliché (le prof s'appelle François, la coiffeuse Jennifer... bon...), vous reprendrez bien un peu de sexisme!?

Bon mais alors? On en fait quoi de ce roman? On le lit ou pas? Et bien malgré ses défauts évoqués ci dessus et une fin elle aussi assez convenue j'ai trouvé tout de même intéressant de se retrouver le temps d'une après-midi de lecture dans la tête d'un lettré. Un lettré à qui on aurait bien envie de mettre 2 ou 3 claques à l'occasion mais un lettré tout de même. Sa façon de voir les rapports humains et l'absurdité de l'amour a quelque chose de comique parfois, pathétique souvent, mais amène le lecteur à réfléchir sur ses propres schémas de pensée. Ce qui amène une dimension intéressante au roman qui sans cela n'aurait pas trouvé grâce à mes yeux.

Je ne pense pas que je verrai le film, peut être un jour de désoeuvrement et plus par curiosité de voir comment le réalisateur traitera de la question de lutte des classes, d'éducation et de culture qu'autre chose. En attendant, je ne sais pas si je dois vous conseiller cette lecture... Faites comme vous voulez (oui je sais, je vous aide beaucoup!) mais sachez que vous serez tour à tour intrigués et agacés. A bon entendeur!

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mardi 10 juin 2014

"La Fée et le géomètre" de Jean-Pierre Andrevon

la fée et le géomètreL'histoire: Lutins, fées, ondines, elfes... ceux-là et beaucoup d'autres vivent libres, heureux dans la Forêt. Étrangers à notre civilisation, ils ne connaissent ni l'argent, ni les machines, ils ignorent l'idée même du pouvoir...
Les hommes découvrent ce paradis, ils vont l'arpenter avec leurs gros sabots, leurs idées reçues, leurs monstres... L'auteur écrit ici la fable violente de la colonisation, il en dit l'irrespect, l'inadmissible certitude aveugle et sourde.
Pourtant, reste l'espoir... l'espoir contagieux qui appartient à ceux qui se révoltent.

La critique de Mr K: Voici une nouvelle trouvaille qui une fois de plus m'a permis de vérifier l'adage que le hasard fait décidément bien les choses. J'ai par le passé pratiqué Jean-Pierre Andrevon avec plus ou moins de bonheur, alternant le bon et le moins bon. Avec cet ouvrage destiné à un public jeunesse, il frappe un grand coup en offrant une œuvre à la fois prenante et réflective.

Dans La Fée et le géomètre, tout commence comme dans un livre de contes de fées classique. Nous faisons connaissance avec une série de créatures vivant en osmose avec la nature: les lutins travailleurs à l'hygiène douteuse, les fées riantes et amatrices de bonne magie, les harlequins draguant à tout va les fées qui feignent de les ignorer, les gnomes jouant à cache cache avec leur pouvoir de camouflage, les animaux de la forêt cohabitant en harmonie avec les créatures magiques. On s'émerveille, on rit beaucoup et on s'attache à ces petits peuples instantanément. Les descriptions bien que courtes sont immersives à souhait et l'on se plait à croire que tout va continuer dans le meilleur des mondes possibles... du moins, un monde sans humains!

Les voilà qui débarquent au bout d'un tiers de l'ouvrage et commence la lente agonie du monde précédemment présenté par l'auteur. Par petite touches successives, explorateur après explorateur, on assiste à la lente destruction de ce paradis terrestre et notre estomac se tord devant la violence et les injustices engendrées par cette colonisation forcée. Loin de s'y opposer, menés par leur bonté naturelle, les habitants féériques vont peu à peu se faire dépouiller de leurs biens mais aussi (et surtout) de leur esprit et de leur philosophie de vie. L'espoir est bien maigre dans cette évolution qui semble sans frein possible. Le passé étant le passé, la solution se trouve peut-être dans une nouvelle conception de vie?

J'ai adoré ce livre que j'ai quasiment lu d'une traite. Son approche est facile et frontale. On retrouve ici tout le talent de conteur de Andrevon sans lourdeur ni moralisme forcené (un de ses défauts dans certains ouvrages). La langue est accessible, virevoltante et on navigue constamment entre de multiples émotions même si l'humour et la dérision cèdent assez vite au fatalisme et au drame. À noter que mon exemplaire contenait des illustrations de Bilal au fil des pages et que cela rajoutait une dimension esthétique sans pareil à cette bouleversante histoire.

Les plus jeunes rentreront sans difficulté dans ce récit et en ressortiront sans aucun doute changés ce qui est la grande force de La fée et le géomètre. Véritable fable, comme écrit en quatrième de couverture, il est impossible de ne pas faire le lien avec l'asservissement de territoires entiers par les européens dans un passé pas si lointain. Ceci, malgré le fait que tout se passe dans un monde imaginaire, marque le lecteur longtemps après sa lecture et on ne peut que s'émerveiller de tant d'intelligence et de finesse déployées pour mener à bien un récit qui s'apparente aussi à une parabole puissante et implacable.

Au final, je ne peux que vous encourager à découvrir cette œuvre unique en son genre, savant mélange d'aventure, de poésie et de militantisme pacifique. Un bijou littéraire qui fera honneur à votre bibliothèque!

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé:
- Un horizon de cendres
- Tout à la main
- Le monde enfin

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dimanche 8 juin 2014

"Avenue des Géants" de Marc Dugain

avenue des géantsL'histoire: Al Kenner serait un adolescent ordinaire s'il ne mesurait pas près de 2,20 mètres et si son QI n'était pas supérieur à celui d'Einstein. Sa vie bascule par hasard le jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Plus jamais il ne sera le même. Désormais, il entre en lutte contre ses mauvaises pensées. Observateur intransigeant d'une époque qui lui échappe, il mène seul un combat désespéré contre le mal qui l'habite.

La critique Nelfesque: Cela faisait un petit moment que j'avais "Avenue des Géants" dans ma PAL. Depuis exactement 2 ans, date de sa sortie en broché en librairie et du cadeau de ma maman pour Noël. J'en avais entendu beaucoup de bien lors d'une chronique dans une émission littéraire sur France Info et j'avais hâte de le découvrir par moi même. Mais voilà, je suis comme beaucoup de lecteurs, je croule sous les romans, une envie en chasse une autre et c'est avec joie que j'ai pu enfin dépoussiérer ce présent ouvrage.

"Avenue des Géants" fait froid dans le dos. Autant vous prévenir tout de suite, il n'est pas à mettre entre toutes les mains tant les actes qui y sont dépeints et la façon de penser du personnage principal peuvent choquer. Le lecteur suit sur 360 pages la vie d'un homme qui depuis sa plus tendre enfance nourrit un démon intérieur. A l'adolescence, sa vie va basculer et ce qui n'était jusqu'à présent que des plaisirs déviants et inquiétants d'enfant avec des meurtres d'animaux va se transformer en véritable délinquance avec des désirs de morts sur ses proches. Des projets que Al va bientôt mettre en oeuvre en ne contrôlant plus ses pulsions les plus viles.

Pour ce roman, Marc Dugain s'est inspiré de faits réels. Le personnage d'Al Kenner, bien que romancé, existe bel et bien et par ses mots nous suivons le cheminement intérieur d'un tueur aujourd'hui prisonnier qui revient sur les faits marquants de son passé, notamment le meurtre de ses grands-parents dans leur maison de campagne américaine.

Il serait tellement simple, et plus confortable, de penser que les grands tueurs en série et psychopathes de notre époque ne sont que des fous à lier, inconscients de la portée de leurs actes et ne répondant qu'à des pulsions meurtrières sans aucune empathie ni aucuns scrupules. A côtoyer le personnage de Al, on se rend vite compte que tout est bien plus compliqué que cela n'y parait. Sans cesse tiraillé entre ses pulsions et sa conscience et ne cherchant pas à fuir lors de ses passages à l'acte, Al est un personnage complexe. Il n'est pas un mauvais garçon en soi, il n'est pas non plus un ange mais il est en quelque sorte le fruit d'une époque et d'une éducation qui vont le mener à commettre des actes irréparables. Tour à tour, le lecteur va le détester, le prendre en pitié, le comprendre, être dégoûté par lui... Marc Dugain mène ses lecteurs par le bout du nez et les fait passer par moultes émotions, les amenant à réfléchir sur ce qui conduit les hommes à mener à bien tels ou tels projets, qu'ils soient approuvés ou non par la morale et les lois en vigueur.

Dans la société américaine des années 60, entre mouvements hippies et guerre du Vietnam, c'est dans une époque en plein bouleversement que Al se débat. Loin de ses repères, bien que faussés, il doit gérer ses mauvaises pensées et un environnement dont il n'arrive pas à appréhender les mutations. Intelligent et soucieux de comprendre ce monde qui l'entoure, il va alors mener sa propre étude sociologique avec ses propres méthodes. Interné en institution psychiatrique, il va vite saisir les rouages de la psychologie et une fois revenu à la vie civile, va continuer d'approfondir ses connaissances en abusant de son entourage.

Ce roman se place sur deux plans : Al adolescent puis jeune adulte dans les années 60 et Al adulte emprisonné et visité par Susan, une femme à la fleur de l'âge qui s'intéresse à son passé et nourrit comme lui une passion pour la lecture. L'auteur nous balade entre ces deux époques qui ne peuvent être dissociées et qui se répondent inlassablement. Voyage dans le temps, dans les grands espaces américains et ses routes semblant être sans fin : voici le décor de ce road movie psychologique sanglant. Une immersion dans la tête d'un tueur qui bien que dangereux et effrayant n'est peut être pas si éloigné du commun des mortels.

Quel adolescent aurions-nous été si notre famille n'était pas ce qu'elle est? Jusqu'où aurions-nous pu aller pour nous en libérer? Quelles limites et quelle morale seraient alors les nôtres? Autant de questions que le lecteur ne cesse de se poser tout le long du roman et dont la fin, tel un coup de poing, vient asseoir toute la portée.

"Avenue des Géants" est un thriller saisissant que je vous conseille vivement de découvrir si vous n'avez pas froid aux yeux. Un choc littéraire qui n'est pas sans rappeler celui déjà vécu avec "Les Racines du mal" de Dantec. Ne passez pas à côté!

samedi 31 mai 2014

"Mémoire en cage" de Thierry Jonquet

memoireencageL'histoire : Qui ? Pourquoi ? Comment ?
Voilà les trois questions que se posait le commissaire Gabelou. Trois questions pour trois cadavres. Comment en était-on arrivé là ? La fatalité, l'injustice et la vengeance...
Cynthia a beau être prisonnière de son fauteuil roulant et de son corps souffrant, elle n'est peut-être pas si débile qu'il y paraît. Sa vie est fichue alors il ne lui reste plus qu'à réussir la mort de l'ordure qui a tout gâché. Mais comment ?

La critique de Mr K : Voilà un auteur que j'aime tout particulièrement et qui a réussi à chacune de mes lectures à me surprendre et me tenir en haleine. Quand j'ai vu le présent livre dans un bac de chez l'abbé, je n'ai pu résister à la tentation et je l'ai immédiatement adopté. Il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour me plonger dans cette lecture pleine d'espoir et de promesses !

Comme d'habitude avec Jonquet, on est directement plongé dans une histoire par bien des aspects désespérante et sordide. Nous nous retrouvons dans les pensées les plus intimes de Cynthia, une jeune handicapée réduite quasiment à l'état de légume. Elle voue une haine sans borne pour le docteur Mourier qui vient régulièrement consulter au sein de l'institut spécialisé dans laquelle elle végète. Cette hargne contenue par la force des choses nous bouscule dans nos retranchements intérieurs et dès les dix premières pages, on nage en plein roman noir où l'on sait qu'on ne sera pas épargné et dont on ne ressortira pas indemne. Chapitre après chapitre, le procédé du point de vue interne se répète nous plongeant dans des moments de pur voyeurisme malsain. Le lecteur est ainsi placé tour à tour dans la tête du docteur et des autres personnages gravitant autour d'un trio mu par des forces peu recommandables. L'enquête policière est bien présente mais la vérité réside dans ces parcelles de vie exposées qui vont au final livrer une vérité crue et marquante.

On est immédiatement happé par le jeu de piste machiavélique de l'auteur car comme il est de coutume chez lui, les personnages sont soignés à l'extrême, leur âme trifouillée au scalpel, pour finalement en ressortir une explication à la fois clinique et trouble. Attendez-vous à du lourd, du très lourd même, avec cette histoire mêlant drame intime et agissements nauséeux, où les certitudes ne durent que quelques pages pour être mieux remises en cause par les révélations successives. L'auteur se plait à nous balader, les apparences sont trompeuses et les personnages entretiennent à merveille leur face sombre et bien souvent inavouable. Bien malin sera celui qui dénouera les fils d'une intrigue dense, où les faux-semblants sont nombreux. Le commissaire Gabelou aura bien des difficultés pour cerner les tenants et les aboutissants d'un drame sanglant amené par des raisons tortueuses.

On retrouve ici toutes les qualités de l'auteur. La langue est simple, directe comme un uppercut sec. Des mondes antagonistes se rencontrent, celui feutré et cultivé de l'univers de la médecine et le registre plus vulgaire et direct de la jeune fille. Le choc est violent et l'auteur le retranscrit avec justesse et vérité. C'est éprouvant, parfois transcendant tant l'empathie fonctionne et l'acte final est un coup derrière la nuque dont on ressort quelque peu groggy mais heureux. C'est ce côté plaisir pervers que l'on retrouve à chaque lecture de ce type. Que de maestria ici déployée! Que de surprises et de changements d'orientation! Autant de bonheur de retrouver un auteur décidément à part.

Ce fut donc une lecture d'une rare intensité et d'un plaisir extatique que je vous propose d'entreprendre à votre tour. Je la prescrits même de toute urgence aux grands amateurs du genre qui seraient passés à côté ou qui ont laissé jusqu'ici ce merveilleux opus dans leur PAL.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Mygale
- La vie de ma mère !
- La bête et la belle

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vendredi 30 mai 2014

Opération Bookcrossing "Le Trône de Fer"

bookcrossing

Au Capharnaüm éclairé, on est très heureux de s'associer aux éditions J'ai Lu pour une grande opération Bookcrossing nationale au mois de juin !

Le bookcrossing est un phénomène fun qui m'intéresse depuis déjà pas mal de temps et ici, double combo de bonne humeur, il s'agit de libérer la bonne parole de George R. R. Martin. Rien que ça ! "Le Trône de Fer" est une saga que l'on ne présente plus et que l'on connait bien chez nous puisqu'on est accro à la série TV et que Mr K ne tarit pas d'éloge sur la saga littéraire.

Comment cela va-t-il se passer?

Sur tout le mois de juin, 1 fois par semaine, le jeudi ou le vendredi, je vais placer dans un lieu publique de la région lorientaise un exemplaire du 1er tome de la saga. A chaque fois, une photo du roman en liberté sera prise et publiée sur notre page Facebook pour que vous lecteurs de la région puissiez reconnaitre l'endroit et aller chercher le roman si vous le souhaitez ! La même photo sera également publiée sur la page Facebook officielle du roman (où vous pourrez retrouver peut être d'autres points de dépôt proches de chez vous) pour donner la chance à d'autres lecteurs de découvrir ces pochettes livresques. Le hasard pourra également faire des heureux et j'aime beaucoup cette idée.

Pour couronner le tout, dans ces pochettes hermétiquement fermées (oui parce que je sais pas si vous l'avez remarqué mais l'été n'est pas encore tout à fait là...), vous retrouverez un petit mot et une petite surprise. Mais chut, je ne dis plus rien et vous laisse découvrir tout ça!

Bonne chance à tous et surtout bonne lecture !

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jeudi 29 mai 2014

"Le Serpent aux mille coupures" de DOA

doaL'histoire: CHASSELAS (n. m.) : Cépage blanc surtout apprécié comme raisin de table. Le chasselas de Moissac, qui bénéficie de l'Appellation d'Origine Contrôlée, est le plus réputé. Il est produit dans le Bas Quercy, à hauteur de 7000 tonnes par an pour un chiffre d'affaires à la revente estimé à 45 millions d'euros.
COCAÏNE (n. f.) : Alcaloïde dérivé de la coca. Parfois utilisée en médecine. En général prisée sous forme de poudre blanche aux effets excitants. Les principaux pays producteurs (Colombie, Venezuela et Bolivie) en fournissent 900 tonnes par an pour un chiffre d'affaires à la revente estimé à 250 milliards d'euros.
MONDIALISATION (n. f.) : Propagation de phénomènes au monde entier. Interdépendance croissante des hommes, de leurs systèmes politiques et économiques, et de leurs activités à l'échelle de la planète.

La critique Nelfesque: J'ai découvert DOA il y a quelques années avec l'excellent et non moins exigeant "Citoyens clandestins". "Le Serpent aux mille coupures" est à mettre en perspective avec ce dernier, chose que j'ignorais totalement au début de ma lecture.

Il faut dire aussi que la 4ème de couverture de ce présent roman est on ne peut plus énigmatique. On se dit qu'il y a de fortes chances que l'on se lance dans une lecture ayant pour sujet la drogue dans une région viticole avec en toile de fond un commerce illicite mondial. Bingo! C'est faible niveau détails mais on a ici les grandes lignes.

Une famille de jeunes viticulteurs nouvellement installées dans la région est persécutée par les anciens du coin. Ici, on ne veut pas de nouveaux et on ne veut encore moins d'un africain. Inlassablement, ils font l'objet de pressions et de harcèlements. De nombreuses plaintes sont déposées à la gendarmerie locale mais rien n'avance et ces derniers sont voués à continuer de subir, au péril de leur vie, les menaces de leurs voisins ou à quitter les lieux et leur rêve de vie à la campagne au milieu des vignes.

Dans ce climat déjà tendu, le destin va s'acharner... Une même nuit où certains sabotent pour la énième fois les vignes d'Omar Petit, 3 dealers colombiens se font liquider au même endroit, au même moment. S'en suivent une cavale, une prise d'otage dans la ferme des Petit, une vengeance, une course poursuite... 213 pages de quiproquo, de bêtise crasse, d'injustice, de survie. Une plongée dans le monde des cartels de la drogue à l'échelle du sud ouest de la France. Al Capone chez les bouseux.

Ce thriller / roman noir est un petit bonheur pour qui aime le genre. Le lecteur se questionne, se perd, retrouve son chemin, s'interroge, s'indigne et passe par tous les sentiments. Qui est coupable? Qui est victime? Tout est beaucoup plus compliqué qu'il n'y parait et en peu de pages DOA livre un roman beaucoup plus simple et accessible que "Citoyens clandestins" mais où pointe des questionnements qui trouveront réponse dans ce dernier. Sa lecture étant assez lointaine pour moi, il a fallu que je me replonge dans ses pages prisent au hasard pour raviver ma mémoire et comprendre la toute fin du "Serpent aux mille coupures". Lire la dernière phrase d'un roman et ne rien comprendre, je crois qu'il n'y a rien de pire!

Je vous conseille donc cette lecture si vous avez lu "Citoyens clandestins" et si vous aimez les histoires se passant dans les milieux de la drogue. Egalement si des sujets tels que le racisme et l'injustice vous touchent. D'autant plus en ce moment, vu l'actualité politique...

Posté par Nelfe à 16:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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dimanche 25 mai 2014

"Love & pop" de Ryû Murakami

loveandpopL'histoire: Par l'intermédiaire de messageries téléphoniques, de jeunes lycéennes acceptent des rendez-vous avec des inconnus pour pouvoir s'acheter des produits de marque. Le roman raconte la journée d'une jeune fille qui, désirant absolument s'offrir une topaze impériale, accepte coup sur coup deux rendez-vous avec des hommes. Mais les rencontres ne vont pas se passer comme elle l'avait prévu.

La critique de Mr K: Un Murakami peut en cacher un autre, ceux qui nous suivent connaissent mon fort penchant pour Haruki Murakami. J'avais déjà entendu parlé de Ryû Murakami et notamment de son Bébés de la consigne automatique (dans ma PAL aussi) mais je ne l'avais pas pratiqué jusqu'ici. L'occasion de le découvrir s'est présentée avec ce livre trouvé une fois de plus chez notre fournisseur officiel et dont la thématique m'attirait.

On partage une journée entière en compagnie d'Hiromi Yoshii, jeune lycéenne de deuxième année qui a décidé de partir en séance shopping avec trois de ses amies. Très vite, elle tombe en pâmoison devant une bague qu'elle veut acheter au plus vite, c'est-à-dire avant la fermeture du soir! Appartenant à la génération du "tout, tout de suite", quel meilleur moyen de réunir la somme requise en si peu de temps, si ce n'est en vendant sa petite personne au plus offrant... Avec l'aide de ses copines, puis seule, elle va répondre à quelques annonces. Commence alors une lente plongée en eaux troubles qui va lui réserver bien des surprises...

C'est un certain aspect du Japon (plutôt méconnu d'ailleurs) que Ryû Murakami nous invite à découvrir ici et c'est loin d'être le plus reluisant. On baigne constamment entre la curiosité malsaine et un grand sentiment de solitude qui semble habiter la plupart des protagonistes, à commencer par ces hommes en quête de présence féminine pour le moindre acte quotidien (aller louer une vidéo, faire ses courses, manger du raisin, aller au restaurant...). Ces "clients" sont plus bizarres les uns que les autres, la longue litanie des annonces qui s'étire sur parfois quatre à cinq pages nous dévoile des marasmes affectifs et sociaux forts, des frustrations et des désirs inassouvis. Il se dégage de l'ensemble un côté pathétique et inquiétant, surtout qu'au fil des pages, la tension monte et on perçoit la violence latente de la situation.

Jeune et pas forcément innocente, Hiromi va surfer sur le phénomène et tenter de faire fortune en un temps record pour répondre à un désir consumériste. Mais voilà, de consommatrice à objet de consommation, il n'y a qu'un pas que sa morale ne détecte pas au premier abord. Plutôt détachée, cachée derrière les apparences de la jeune fille parfaite japonaise (effacée et disponible), elle pense que rien ne peut l'atteindre et que finalement ce ne sera pas si difficile que cela d'arriver à ses fins. Cependant, les deux "rencontres arrangées" ne vont pas se dérouler comme prévu, changeant irrémédiablement l'héroïne.

J'ai adoré ce livre que j'ai lui aussi avalé d'une traite, entrecoupée d'une courte phase de sommeil. Rien à voir avec Haruki Murakami dans la langue, celle de Ryû est plus abrupte, moins imagée mais frappe en plein cœur par son caractère d'urgence. La réalité est ici crûe et prégnante, rien ne nous est épargné. D'ailleurs dès la quatrième de couverture, l'éditeur annonçait la couleur avec cette citation de l'auteur: La littérature n'a que faire des questions de moralité. Mêlant récit et extraits d'infos, de radios et les fameuses petites annonces, l'immersion est totale dans ce Japon côté face. On est au centre d'une fourmilière dans laquelle semble se débattre Hiromi, jeune fille engluée dans ses contradictions. La lecture s'est révélée aisée et agréable même si certains passages sont assez rock&roll!

Au final, ce fut une expérience vraiment rafraîchissante quoiqu'éprouvante par moment, je m'attacherai à suivre cet autre Murakami qui propose un univers radicalement différent d'Haruki Murakami et sa poésie de tous les instants. Ryû Murakami semble plus adepte de la littérature qui frappe fort et juste, j'aime aussi ça par moment. Je mettrai à l'épreuve ce nouvel engouement avec le fameux volume toujours dans ma PAL, lecture prévue dans les mois à venir.

Posté par Mr K à 19:27 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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