mercredi 30 avril 2014

"Ceux qui vont mourir te saluent" de Fred Vargas

ceuxquivontmourirL'histoire: À priori, tous les dessins de Michel-Ange ont été répertoriés. Et lorsque l'un d'eux fait une apparition discrète sur le marché, il y a tout lieu de supposer qu'il a été volé. Le plus incroyable, c'est que celui qui est proposé à Henri Valhubert, célèbre expert parisien, provient probablement de la bibliothèque vaticane!
Qui se risquerait à subtiliser les trésors des archives papales? L'affaire se complique lorsque Valhubert est assassiné, un soir de fête, devant le palais farnèse.
Instantanément, les soupçons se portent sur le fils de la victime. Ce dernier fait partie d'un curieux triumvirat d'étudiants, aux surnoms d'empereurs: Claude, Néron et Tibère. En résidence à Rome depuis plusieurs années, tous trois entretiennent des liens singuliers avec la veuve de Valhubert. Une femme au charme envoûtant et dont le passé comporte quelques zones d'obscurité...

La critique de Mr K: Un petit plaisir policier aujourd'hui avec ce volume de Fred Vargas qui patientait déjà depuis un petit bout de temps dans ma PAL. Ce titre n'est pas à classer dans la série des Adamsberg et propose une enquête haletante dans le milieu de l'art, de la diplomatie inter-étatique et des secrets de famille. Derrière le meurtre principal se cache tout un réseau de relations plus étranges et nébuleuses que la normale que Vargas avec son grand talent d'écrivaine va tâcher de dénouer pour nous dans un volume aussi court (190 pages) qu'efficace.

Pour ce qui est de l'intrigue, on reste dans du classique pur jus. L'auteure commence par nous faire côtoyer les trois membres d'une confrérie pas tout à fait comme les autres. Claude, Tibère et Néron sont trois passionnés d'histoire antique et plus particulièrement de l'époque romaine. Ils mènent leurs études, courent la gueuse et participent à des soirées estudiantines endiablées. Leurs rapports relèvent quasiment de la fratrie et ils partagent tout. Tout bascule quand le père de Claude meurt au cours d'une soirée et que les soupçons s'orientent vers ce petit groupe d'ami. L'agent spécial Valence, envoyé pour étouffer l'affaire qui pourrait faire grand bruit et porter préjudice à certains membres du gouvernement, va très vite s'apercevoir qu'on lui cache bien des choses et que la vérité va être difficile à découvrir entre fausses pistes et faux-semblants. Pour démêler cet imbroglio, Il va pouvoir compter sur l'aide précieuse de l'inspecteur italien Ruggieri qui tient pas dessus tout à résoudre cette affaire sans épargner personne.

Vargas une fois de plus nous livre toute une galerie de personnages plus réussis les uns que les autres. Valence tout d'abord, bloc de la quarantaine implacable (il y a un peu d'Adamsberg chez lui) mène son enquête à un rythme aussi lent que mesuré. Doué d'un sens de la déduction fort développé, il rencontre et interroge des personnes de tout milieu sans rencontrer de grosses difficultés. Forçant le respect parfois jusqu'à l'inquiétude, il va se heurter à une jeune veuve au passé sombre et aux rapports ambigus avec le triumvirat précédemment évoqué. Simple affection, amour, attirance purement charnelle, réseau mafieux? Autant d'hypothèses tour à tour abordées, mises à l'épreuve et parfois écartées. Le chemin vers la révélation finale est ici sinueux entre manipulations affectives, manœuvres d'intimidation, confessions dangereuses et autres confidences fallacieuses. On en perd son latin, les rebondissements sont nombreux et la fin cueille le lecteur entre logique et stupéfaction.

On retrouve le caractère profondément humaniste et finaud de Vargas dans le traitement de ses personnages et des relations qu'ils entretiennent. La description est réaliste et complexe comme le sont les rapports humains. Pas de superficialité ici, plutôt une analyse au scalpel des désirs et motivations profondes de chacun. Chacun a sa part d'ombre, sa somme d'expérience et quand les destins individuels se chevauchent, la théorie des dominos s'applique et donne lieu à des circonvolutions scénaristiques de haute volée. Bien que petit par la taille, ce récit est d'une rare densité émotionnelle et factuelle. On ressort de cette lecture ravi et conforté dans l'idée d'avoir lu un excellent policier.

Vous l'avez compris, si vous êtes amateurs du genre et que vous ne connaissez pas encore ce roman, il serait vraiment temps de vous pencher sur la question car cette lecture est un plaisir de chaque instant qui vous réservera de nombreuses surprises et vous rendra addict dès les premières pages.

Déjà lus, appréciés et chroniqués du même auteur:
- L'Homme à l'envers
- Sous les vents de Neptune
- Dans les bois éternels
- Un lieu incertain
- L'homme aux cercles bleus
- Coule la Seine
- Sans feu ni lieu

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lundi 28 avril 2014

Vacances d'avril = nouveaux livres!

C'est désormais un rituel, à chaque début de vacances scolaires, nous nous rendons chez notre dealer de bouquins préféré (à savoir Emmaüs) pour faire le plein de lecture. Ce n'est pas qu'on en est véritablement besoin (au sens où on en aurait pas assez), on a tous les 2 une PAL à faire peur, mais c'est un petit rituel auquel on tient. Et en toute franchise, on n'arrive pas à faire autrement!

La pêche du jour fut bonne. Voyez plutôt:

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C'est ce qu'on appelle un nouveau craquage. Oui je sais... Même pas honte d'abord!

Et en détail voilà ce que ça donne pour moi:

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- "Nu dans le jardin d'Eden" d'Harry Crews parce que c'est un Sonatine que je n'ai pas, que j'adore cette maison d'édition et qu'avec eux je ne prends pas beaucoup de risque quant à la qualité de leurs publications.
- "L'égoïste romantique" de Frédéric Beigbeder parce que j'adore cet auteur et que je n'ai pas lu celui ci.
- "Retour à Rédemption" de Patrick Graham parce que j'en ai lu beaucoup de bien et que c'est le genre de romans qui a tout pour me plaire.
- "Les grand-mères" de Doris Lessing. Alors là pur hasard, j'ai aimé la couv' et la 4ème de couv', je le tente!

Et pour Mr K:

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Du contemporain avec:
- "Le Bar sous la mer" de Stefano Benni pour son pitch bien délirant d'un mystérieux bar au fond de la mer. Comme en plus, c'est chez Babel...
- "Mémoires d'un Yakuza" de Junichi Saga parce que ce livre a une excellente réputation et plonge son lecteur dans la vie d'un gangster japonais (tiré d'une histoire vraie). Belle immersion en perspective dans le milieu des Triades japonaises.
- "Combat de fauves au crépuscule" de Henry-Frédéric Blanc parce que c'est une maison d'édition que j'affectionne tout particulièrement, la couverture est imparable (ben ouais, y a un chat qui se la raconte!) et cette histoire de jeune arriviste livré en pâture au commun des mortels n'est pas pour me déplaire.
- "Kennedy et moi" de Jean-Paul Dubois parce qu'il est difficile de résister à un Jean-Paul Dubois, moi je n'hésite même plus! En plus, celui-ci a particulièrement plû à mes parents...
- "Sur la falaise" de Gregor Von Rezzori parce que cet ouvrage m'intrigue tout particulièrement, le court résumé laisse entrevoir un délire littéraire à nul autre pareil. Work in progress...
- "Love & Pop" de Ryû Murakami car on m'en a aussi dit le plus grand bien et que l'auteur est l'homonyme d'un de mes écrivains préféré. Ici, l'univers a l'air plus sombre et la plongée profonde dans une part de la société japonaise.
- "Insecte" de Claire Castillon parce que la quatrième de couverture est complètement barrée. Ca sent la lecture-chalumeau!

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Du policier / thriller avec:
- "Last call" d'Alex Barclay parce que j'ai adoré son premier roman et que dans celui-ci on retrouve un inspecteur qui m'avait ému, rajoutez à cela une écriture maline et machiavélique. Il ne m'en fallait pas plus pour me laisser tenter!
- "Pélerins des ténèbres" de Serge Brussolo pour explorer une autre part de l'oeuvre d'un auteur que j'affectionne. Ici il est question de pélérinage maudit en plein Moyen-Age! Tout un programme!
- "Le syndrome Copernic" d'Henry Loevenbruck parce que j'aime beaucoup cet auteur et que l'occasion fait le larron!
- "Bloody birthday" collectif de recueils de nouvelles parce qu'on y trouve nombre de signatures d'auteurs prestigieux du polar français et que le genre de la nouvelle policière est une invitation à la fulgurance et à la surprise.
- "Mémoire en cage" de Thierry Jonquet parce que je n'ai pas encore lu ce roman d'un des maîtres du genre. J'adore Jonquet, so no comment!
- "Fondu au noir" de Jean-Jacques Reboux parce que je voulais découvrir la plume de cet auteur ailleurs que dans la série du Poulpe. Ici c'est noir et tortueux à priori...

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Et un joyeux mix avec:
- "La Fée et le géomètre" de Jean-Pierre Andrevon, illustré par Enki Bilal parce que cette histoire de royaume des fées envahi et dénaturé par l'homme fait écho à mes convictions profondes sur la nature humaine. La lecture s'annonce tendue, intense et sans doute mélancolique.
- "Ils partiront dans l'ivresse" de Lucie Aubrac car je n'ai jamais eu l'occasion de le trouver auparavant et qu'un témoignage de cette importance me rappellera mes années Fac et me replongera dans une période bien ténébreuse de notre Histoire commune.
- "Nos rêves sont plus grands que le ciel" de Jean Cavé parce que ce roman inspiré d'un personnage réel m'a fasciné en quatrième de couverture. Il est question ici d'idéalisme, de persévérance et de croyance en une vie extra-terrestre; tout ceci au XIXème siècle! Ca promet!
- "Des souris et des hommes" de John Steinbeck car avec Nelfe nous nous refaisons l'intégrale d'une série qui y a fait référence justement hier soir. L'occasion était trop belle de découvrir un roman considéré comme une oeuvre majeure de la littérature américaine.

Un bon aperçu de ce qui sera chroniqué bientôt sur le blog! Maintenant y'a plus qu'à! ;)

samedi 26 avril 2014

"La Cerise sur le gâteux" - Série Le Poulpe - de Jean-Jacques Reboux

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L'histoire: Alvaro Pereira a 26 ans, des copains en or et une petite sœur qui l'adore. Il a aussi la peau noire des habitants du Cap-Vert. À la sortie de la foire du Trône, soudain, une bande de skinheads lui fait face.
La suite s'étale dans tous les journaux. Deux balles dans la tête. Et Yanissa, la petite sœur, qui a disparu. Pour mener à bien son enquête, le Poulpe n'a que le périph' à traverser.
La route de la vérité, elle, sera beaucoup plus longue et douloureuse. Car dans la petite ville tranquille de Charençon-le-Plomb, la vérité, on a du mal à la voir en peinture. Et on préfère la garder pour soi.

La critique de Mr K: Un petit Poulpe aujourd'hui avec ce recueil peu reluisant où le racisme et la haine ont la part belle. C'est un pur hasard si j'ai effectué cette lecture au moment des municipales qui ont vu un parti d'extrême droite faire une percée aussi importante qu'inquiétante à mes yeux. Mais voilà, j'ai tendance à programmer à l'avance mes lectures pour essayer de ne pas me laisser déborder par ma PAL (c'est pas gagné...). Et puis, un Poulpe n'est jamais une lecture comme les autres, c'est une sorte de petit en-cas, de plaisir de deux soirs de lecture pour se remettre des émotions des lectures précédentes. Pas de pot pour moi, celui-ci est bien chargé en la matière!

Un crime raciste a eu lieu dans la proche banlieue parisienne, la police ne semble pas se bouger énormément autour de l'assassinat d'un jeune cap-verdien en pleine rue par un groupe d'abrutis tondus amateurs de Mein Kampf et de mauvaise bière. Le sang de Gabriel Lecouvreur alias Le Poulpe ne fait qu'un tour et le voilà parti pour trainer ses guêtres sur le macadam de Charençon-le-plomb (aka Charenton-le-Pont) commune qui semble avoir bien des choses à cacher. Il ne va pas falloir longtemps pour que Gabriel soit confronter au climat méfiant et délétère qui semble régner dans cette terre bourgeoise entourée de cités.

Comme tout Poulpe qui se respecte (c'est dans la charte officielle), le livre est très court, le rythme n'en est que plus trépidant. Il ne se passe pas trente pages qu'on attente déjà à la vie du Poulpe, qu'il se heurte à ses ennemis héréditaires (les représentants de la loi) et qu'il ne tombe sous le charme d'une mystérieuse jeune fille. Jean-Jacques Reboux nous présente toute une batterie de personnages plus poulpesques les uns que les autres: les amis d'Alvaro fruits de la mixité des cités, des jeunes sans-soucis mus désormais par la même haine qui a conduit à la disparition de leur ami. On retrouve aussi des flics désœuvrés amateurs de ratonnades et des skins plus agressifs que nature. Le commun des mortels semble absent de cette histoire qui ressemble beaucoup dans sa structure à un western. Heureusement ça ne tire pas dans tous les sens et la fin du récit est un joli pied nez à tout ceux qui pensent que la violence engendre forcément la violence. Je n'ai pu m'empêcher en refermant ce volume de penser au film Coup de tête de Mocky avec Patrick Dewaere. Dernier détail, Chéryl est un petite peu présente avec deux conversations téléphoniques toujours aussi tendres et tendues dont Gabriel et la jolie shampouineuse ont le secret. Décidément ce couple est à part!

La lecture s'est révélée une fois de plus souple et agréable. Abrupte, allant à l'essentiel, le style de Reboux sied parfaitement à la série du Poulpe. On retrouve avec un plaisir non dissimulé un Gabriel Lecouvreur au top, faisant à de nombreuses reprises référence à Louis Guilloux et son Sang Noir qui attend toujours dans ma PAL que je le relise. Vraiment un bon crû que ce volume que je ne peux que vous conseiller si vous êtes amateur de polar libertaire et rigolard!

Autres Poulpe chroniqués au Capharnaüm Éclairé:
- Nazis dans le métro
- J'irai faire Kafka sur vos tombes
- Du hachis à Parmentier
- Vomi soit qui malle y pense
- La petit fille aux oubliettes
- La bête au bois dormant
- Arrêtez le carrelage
- Légitime défonce

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lundi 21 avril 2014

"La porte des Enfers" de Laurent Gaudé

Porte-des-enfersL'histoire: Au lendemain d'une fusillade à Naples, Matteo voit s'effondrer toute raison d'être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giulana, disparaît. Lui-même s'enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.
Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l'impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d'étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu'on peut y descendre...
Ceux qui meurent emmènent dans l'Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur.

La critique de Mr K: Retour aujourd'hui sur un livre qui m'a marqué et qui reste au moment où j'écris ma plus belle lecture de l'année à peine entamée! "La porte des Enfers" est une fois de plus un petit bijou littéraire façonné avec soin et cœur par un Laurent Gaudé au sommet de sa forme. Grand merci encore à l'abbé pour cette trouvaille merveilleuse!

Dans cet ouvrage Laurent Gaudé aborde frontalement le thème du deuil. Un père un peu pressé traverse la ville pour emmener son fils à l'école. Ils tombent inopinément en plein milieu d'un échange de coups de feu et le jeune garçon s'effondre, mort dans les bras de son père. Commence alors une longue traversée intérieure pour le père éploré, incapable de surmonter son deuil. Son couple se délite et il erre sans but dans la ville. En parallèle, dans certains chapitres se déroulant vingt ans plus tard, on retrouve un homme portant le même nom que son fils mort qui semble se livrer à une vendetta bien sanglante à l'italienne... Étrange, vous avez dit étrange? Vous êtes encore bien loin de la vérité tant ce livre réserve moultes surprises et rebondissements à vous laisser scotché! Les deux récits sont bien évidemment liés et ce n'est qu'aux ultimes pages de ce recueil que vous connaîtrez le fin de mot de l'histoire... mais entre temps, quel voyage!

Pour ceux qui nous suivent, vous connaissez ma profonde affection pour cet auteur qui conjugue langue agréable et histoires hors norme. Le double combo fonctionne à plein régime ici aussi. Les personnages sont attachants au possible. Au premier rang d'entre eux Matteo, père endeuillé et inconsolable. La descente aux enfers est contée avec tact et précision ce qui engendre une très profonde mélancolie chez le lecteur. Le lien ténu qu'il avait lié avec son fils prend d'autant plus d'importance qu'il était très jeune et que le manque emplit l'âme du père et transpire des pages. C'est dur, très dur même. Et pourtant très vite, la rencontre avec d'autres personnages tous plus décalés les uns que les autres (notamment une péripatéticienne travestie humaniste, un vieux professeur masochiste adepte de légendes occultes, un curé rebelle contre le clergé...) vont lui apporter un espoir, un espoir certes fou mais qui le fait tenir et entrevoir peut-être, une forme de rédemption et de courage, le sacrifice ultime. En parallèle, le jeune personnage haineux intrigue. Il semble se la jouer solitaire et on se demande vraiment pourquoi il agit comme cela. Le lecteur suit ses monologues intimes qui semblent bien mystérieux et qui résonnent faiblement mais surement avec l'histoire de Matteo. Quel lien y'a-t-il entre eux?

Vers la moitié du livre, l'histoire prend alors une toute autre dimension. Le fantastique fait son entrée mais ici aussi, une fois de plus avec finesse et même logiquement, ce qui est le comble quand on parle de surnaturel! Comme le titre l'indique, il est question des enfers et vous trouverez dans ce roman parmi les plus belles pages écrites sur le sujet. Dieu sait que je suis amateur de la thématique infernale après ma découverte de Dante et de Milton! Le voyage intérieur des héros se transforme irrémédiablement en quelque chose de supérieur, quelque chose qui nous dépasse mais auquel on sera tous confronté un jour: la mort et ses conséquences, le désir fou de retrouver ceux que l'on a aimé. Autant de questions brillamment traitées par un Gaudé inspiré.

Ce livre est une merveille d'écriture. On le lit avec plaisir, désir, facilité. Les pages se tournent toutes seules et même si le sujet est grave, l'intérêt n'en est que plus prenant et exaltant. Les indices s'accumulent au fil des métaphores filées et autres analogies que l'écrivain nous propose avec une maestria bluffante. L'exploration de l'âme humaine est ici poussée à son paroxysme et fait écho à nos interrogations profondes, d'ailleurs rien que d'en parler me hérisse les poils du cou.

Il est des livres qui comme celui-ci marquent irrémédiablement de leur empreinte indélébile le lecteur. Impossible donc de passer à côté! Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et appréciés au Capharnaüm éclairé:
- "Pour seul cortège"
- "Le Soleil des Scorta" (il n'y a malheureusement pas de chronique car lu avant de tenir ce blog)

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vendredi 18 avril 2014

"Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" de Vladimir Lortchenkov

des1001L'histoire: Drôle, grotesque, cruel. Partez à la rencontre du peuple le plus pauvre d’Europe.
Ceci est l’histoire d’un petit village moldave. À Larga, tous les habitants ne rêvent que d’une chose : rejoindre l’Italie et connaître enfin la prospérité. Quitte à vendre tous leurs biens pour payer des passeurs malhonnêtes, ou à s’improviser équipe moldave de curling afin de rejoindre les compétitions internationales.
Dans cette quête fantastique, vous croiserez un pope quitté par sa femme pour un marchand d’art athée, un mécanicien génial transformant son tracteur en avion ou en sous-marin, un président de la République rêvant d’ouvrir une pizzeria… Face à mille obstacles, ces personnages résolument optimistes et un peu fous ne renonceront pas. Parviendront-ils à atteindre leur Eldorado ?

La critique Nelfesque: "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" est sorti en librairie hier et si j'ai un conseil à vous donner, courrez vous procurer ce roman hors du commun. Vous passerez ainsi un bon moment de délire où rire et consternation face aux situations présentées (et non à l'écriture de Vladimir Lortchenkov) se mêlent.

La Moldavie, il faut bien le reconnaître, on connaît peu. On serait même incapable de situer ce pays sur une carte. Si, avouez! Vladimir Lortchenkov lui la connaît bien puisque c'est son pays et une chose est sûre, si le peuple moldave est vraiment comme il le présente dans son ouvrage, je ne sais pas si il faut en rire ou en pleurer.

Nous suivons dans ces 250 pages une communauté moldave qui n'a qu'un rêve en tête, que dis-je une obsession (!): quitter la Moldavie et rejoindre leur Eldorado, l'Italie. Pourquoi l'Italie? Et bien pourquoi pas!? Comme un mythe, l'Italie semble être le pays béni où tout moldave voulant bien vivre doit se rendre. Et pour l'atteindre, ils vont rivaliser d'astuces et fomenter des plans abracadabrantesques que, nous savons, nous lecteurs, perdus d'avance. Mais un peu sadiques et franchement curieux de savoir jusqu'où ils comptent bien aller sous la plume de Lortchenkov, nous suivons leur périple avec délectation.

Avec cet ouvrage et l'écriture de Lortchenkov, le lecteur part dans tous les sens. On ne sait plus vraiment où l'on est, on se perd, on se questionne, on est déboussolé mais c'est cela qui est bon! Perdre ses repères, oublier tout ce que l'on a pu lire jusque là et découvrir un univers complètement loufoque et déjanté. Il y a, dans ce roman, par le côté road-trip et la dinguerie de l'histoire, un petit côté "Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonnason. Un petit côté seulement car ici on ne rentre pas vraiment dans des dimensions historiques (de l'Histoire avec un grand H) mais on sent la similitude dans le besoin de partir des personnages, la "bizarrerie scénaristique" addictive et ce que j'ai évoqué précédemment.

Ce roman donne-t-il envie de se rendre en Moldavie? Non, pas vraiment (à moins d'affectionner les no man's lands avec des airs de décharges publiques). Nous fait-il aimer le peuple moldave? Assurément! Car par leurs faiblesses, leurs espoirs, leurs côtés jusqu'au-boutiste et leur imagination, on ne peut qu'être attendris.

A côté de cela, sous ces airs comiques, ce roman soulève de nombreuses questions. La pauvreté de ce peuple, leur situation géographique aux portes de l'Europe (pour info, si vous ne situez toujours pas, la Moldavie est prise en sandwich entre la Roumanie et l'Ukraine et est de taille quasi similaire à celle de la Belgique), le mépris avec lequel ils sont traités par certains... Tout cela laisse songeur. A leur place aussi, sans doute, nous voudrions quitter notre chez-nous et poursuivre un but. Espérons juste pour nous qu'on s'y prendrait autrement!

Mais "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" est surtout un roman comique où en tant que lecteur, laissant toutes considérations d'ordre politique de côté, nous prenons un malin plaisir à nous y plonger. Comme une petite sucrerie que l'on retrouve après une journée de boulot et qui se déguste avec un plaisir coupable mais tellement rafraîchissant! Je vous le conseille donc vivement!

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jeudi 17 avril 2014

"Le Maître bonsaï" d'Antoine Buéno

maitre-bonsaiL'histoire: "La légende de la fin des temps raconte qu'après la mort de Sakurako le monde n'était plus que désolation. Pourtant, sur la terre désertée, s'éleva bientôt un arbre à l'endroit même où la jeune fille s'était éteinte, frappée par le sabre de son père. À la fin du monde, ne subsista plus qu'un cerisier blanc, gardé par un serpent."

Empreint de mystère et d’étrangeté, ce roman à la lisière du conte initiatique nous ouvre à la magie des bonsaïs pour révéler un secret : celui de notre part d’ombre.

La critique de Mr K: Voici un livre à côté duquel je serai sans doute passé si l'on ne me l'avait pas proposé en partenariat. Je ne connaissais pas du tout cet auteur avant la lecture du "Maître bonsaï" et franchement, le hasard fait bien les choses tant cette expérience s'est révélée marquante entre plaisir simple pour débuter et plongée ténébreuse en toute fin de roman. Apprêtez-vous à rentrer en territoire inconnu entre vie ascétique et secrets enfouis.

Le héros n'a pas de nom, pas de nationalité précise... On sait juste qu'il est plutôt âgé et qu'il exerce la profession de maître bonsaï. Il semble vivre reclus dans sa boutique où il mène une existence en osmose avec ses arbres miniatures. Il voit peu ou pas de personnes hormis ses clients qui sont nombreux et reviennent régulièrement louer les talents fabuleux de ce professionnel plus que méticuleux. Il le dit lui-même au début du roman, il a quitté le règne animal pour celui apaisant du règne végétal. Il communique littéralement avec ses bonsaïs et le héros plane à dix mille mètres au dessus des réalités terrestres.

Tout change quand une jeune femme sans nom elle aussi rentre dans sa boutique. Au début rien de notable, puis peu à peu une étrange relation semble se nouer entre ces deux êtres que tout semble opposer: il est stoïque la plupart du temps, elle bouillonne d'énergie. Loin d'être une simple rencontre fortuite, cette relation va être au centre de l'évolution de l'intrigue, très vite sous le glacis des apparences se noue un drame viscéral qui ne trouvera sa résolution qu'à la toute fin de l'écrit, qui change du tout au tout lors d'une révélation finale aussi glaçante que traumatisante. Sans rire, j'ai eu du mal à m'endormir après cela...

Ce livre est une vraie petite bombe que je trouve pour ma part très original. Son écriture est assez unique en son genre avec la multiplication de litanies sous la forme de phrases très courtes à la syntaxe plus qu'approximative comme dirait les gardiens du temple! Mais voilà, c'est justement ce côté déséquilibré et étrange qui rend ce récit attachant et vivant. On suit le personnage principal à travers ses monologues intérieurs et on n'ignore rien de ce qu'il ressent ou feint de non ressentir. Très évocatrice, la langue se fait douce et enivrante par moment, on se fait emporter très rapidement avec aucun espoir de pouvoir refermer ce livre avant la fin.

Au fil de la lecture, l'aspect répétitif prend tout son sens. Par petites couches successives, on entrevoit un passé bien trouble chez ce maître bonsaï. Peu à peu, une boule se noue et on se rend compte que cette vocation n'est pas venue par hasard, que derrière tout cela se cache quelque chose de très douloureux et une immense solitude. Quand la révélation vient, toute la tranquillité et l'aspect taoiste du livre disparaissent pour ne laisser place qu'à un désert exsangue et mélancolique. On ressort de cette lecture remué comme jamais (sauf peut être avec "Rafael, derniers jours" de Gregory McDonald) et avec la conscience d'avoir lu une belle et grande oeuvre.

Vous l'avez compris, ce livre est désormais classé parmi les meilleurs que j'ai pu lire tant on baigne dans un univers intemporel, sans effet de manche inutile, où l'humain et la nature sont au centre du monde. Une belle et rude lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite!

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vendredi 11 avril 2014

"Au carrefour des étoiles" de Clifford D. Simak

au_carrefour_des_etoilesL'histoire: Étrange demeure que cette ferme Wallace, qui se dresse sur une falaise escarpée du Wisconsin.
Une ferme aux fenêtres aveugles, vieille de plusieurs siècles et cependant intacte, comme si le temps n'avait nulle emprise sur elle. Enoch Wallace, son propriétaire, vit là, de toute éternité semble-t-il. Or, c'est par cette maison – cette station – que transitent les voyageurs de l'Espace: les Thubains, masses globuleuses et bavardes, les Lumineux de Véga XXI, rayonnant d'ondes heureuses, d'autres encore...
Depuis bientôt deux ans, Claude Lewis – agent des Renseignements déguisé en ramasseur de gingseng – enquête et tourne autour de la ferme...

La critique de Mr K: Petite incursion en science fiction aujourd'hui avec un nouveau roman de Clifford D. Simak, grand nom du genre, à qui l'on doit notamment le remarquable Demain, les chiens. Cet ouvrage a attiré mon œil chez l'abbé par sa quatrième de couverture intrigante et une couverture étrange et délirante signée une fois de plus Caza, grand dessinateur qu'on ne présente plus et qui a laissé nombre de dessins talentueux dans ma bibliothèque chérie!

L'auteur nous invite ici à suivre un étrange destin. Il s'agit d'Enoch Wallace, un ancien combattant de la première guerre mondiale, revenu écœuré de cette dernière et qui par un mystérieux hasard s'est vu confier une drôle de tâche par des extra-terrestres: celle de gardien d'une station de voyage un peu particulière. À l'intérieur de ce qui ressemble à s'y méprendre à une demeure victorienne classique, se cache une espèce de gare intersidérale par laquelle transite des voyageurs venant des quatre coins de l'univers. Cet homme ordinaire aime ce qu'il fait et profite d'un avantage certain: tant qu'il reste dans sa maison (transformée complètement à l'intérieur), il vieillit très lentement, il a donc plus d'une centaine d'années lorsque commence ce récit. Bien évidemment tout cela commence à interroger les autorités qui envoient sur place un enquêteur qui rode de plus en plus près et fouine. La menace guette et il est des choses qu'on ne peut dévoiler aux yeux de la Terre entière...

On s'attache immédiatement à cet homme que le sort a placé sur le chemin d'Ulysse, agent inter-galactique chargé de créer le réseau de transport et de sa maintenance. Cet extra-terrestre haut en couleur (voir le dessin de couverture) est amateur de bons mots et de café, une boisson des plus délicieuse selon lui, parmi les meilleures du cosmos. Régulièrement, il rend visite à ce qu'il convient d'appeler un ami. Leurs discussions sont variées mais peu à peu la menace qui pèse sur le secret de l'existence de la station rajoute de la tension. Surtout que l'inspecteur venu de Washington se rapproche dangereusement de la vérité. Enoch Wallace lui est un homme simple, épris de liberté et de justice. Pacifique, rêveur (belles descriptions de promenades en forêt à l'appui), il est le reflet fidèle de l'auteur lui-même! J'ai aussi aimé le personnage de Lucy, jeune sourde et muette qu'il rencontre régulièrement lors de ses errances à l'extérieur. Elle est la douceur et la poésie incarnée, l'innocence bafouée par une famille qui ne la comprend pas et la maltraite. Un sort tout particulier l'attend qui changera sa vie à jamais!

Décidément, cett auteur est très talentueux: une fois de plus, il m'a transporté et m'a fourni un plaisir de lecture délectable à souhait et réflectif. Derrière cette histoire de SF basique et sans prétention, on peut y percevoir un plaidoyer puissant et humble contre la guerre et les conflits de tout genre. Réflexion sur le genre humain, c'est aussi une ode à la nature, un thème qui est d'ailleurs très cher aux yeux de Simac et qui revient régulièrement dans ses œuvres. Certains diront qu'on baigne dans une certaine niaiserie ambiante, moi j'y vois plus une pensée utopique qui fait du bien dans ces temps troublés. L'écriture est toujours aussi limpide et accessible. Simac ne tombe ni dans la facilité ni dans l'ésotérique, son langage est celui de tous pour tous, réussissant le tour de force d'aborder des thèmes universels et philosophiques tout en les mettant à la portée de n'importe qui. C'est beau et puissant. Bref, c'est à lire!

Autres lectures de Clifford D. Simak chroniquées au Capharnaüm Éclairé:
- Demain les chiens
- L'empire des esprits
- Mastodonia

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dimanche 6 avril 2014

"Et puis, Paulette..." de Barbara Constantine

pauletteL'histoire: Ferdinand vit seul dans sa grande ferme vide. Et cela ne le rend pas particulièrement heureux. Un jour, après un violent orage, il propose l'hospitalité à sa voisine dont le toit de la maison a été détruit pendant la tempête. De fil en aiguille, la ferme se remplit: un ami d'enfance devenu veuf, deux très vieilles dames affolées, des étudiants un peu paumés, un amour naissant, des animaux. Et puis, Paulette...

La critique Nelfesque: J'ai beaucoup de tendresse pour les personnes âgées. Des souvenirs d'enfance, entourée de ma grand-mère, arrière grand-mère et arrières tantes remontent souvent à la surface. Alors quoi de mieux d'un roman tel que "Et puis, Paulette..." pour retrouver ces doux moments en lecture et tout ça au meilleur endroit qui soit: en vacances chez mémée!

Barbara Constantine est une auteure que j'aime beaucoup. Avec des mots simples, des situations de la vie de tous les jours, elle arrive à livrer une émotion profonde à ses lecteurs. La simplicité et la douceur de vivre, on les retrouve dans ce roman ci. Très vite, on s'attache à Ferdinand et à sa petite communauté peu commune qui se constitue petit à petit. Le genre d'initiative qui serait bien utile dans la vraie vie pour combler la solitude et continuer à vivre dans la joie et ce même après un certain âge. Trop de nos "petits vieux" vivent seuls, aigris, sans lien avec l'extérieur... "Et puis, Paulette" redonne foi en un avenir meilleur pour nos anciens et nous même dans quelques années.

Les personnages sont tous plus attachants les uns que les autres, avec leurs manies, leurs folies mais aussi leurs fêlures. Les soeurs Lumière, deux "presque soeurs" (l'une est la belle soeur de l'autre), de plus de 80 ans ont passé toute leur vie ensemble et m'ont particulièrement touchées. J'aurai voulu les prendre dans mes bras et leur dire que tout allait bien se passer, mamies... Mais c'est Barbara Constantine qui l'a fait à ma place en les faisant intégrer la ferme du bonheur. Un endroit où solidarité et prévenance animent les coeurs.

Vaincre la solitude en se regroupant c'est bien mais ça engendre des situations cocasses qui ne laisseront pas le lecteur de marbre. Avec 2, 3, voir 5 petits vieux dans une même maison, la logistique doit suivre! C'est 5 fois plus de médicaments à distribuer dans les semainiers, des comptes à entreprendre pour se répartir les charges, des tableaux à compléter pour les tâches ménagères... et de bonnes tranches de rigolade!

Mais, ne vous y méprenez pas, Barbara Constantine n'a pas fait de son oeuvre un roman culcul où tout le monde est beau et gentil, tout le monde s'aime, bisounours et compagnie. Il est aussi question de la vieillesse, de la maladie, de la mort et de souffrances psychologiques telles que l'absence, la tristesse et la solitude. Tant de sujets inévitables quand la vie est plus longue lorsque l'on regarde en arrière. On rit certes mais au détour d'une page la larme peut faire son apparition. Comment continuer de vivre lorsque l'être aimé s'en est allé? Comment ne pas être nostalgique des moments passés avec ses petits-enfants quand on les voit trop peu souvent à son goût? Mais que voulez-vous ma bonne dame, c'est comme ça, les jeunes, ils ont leur vie aussi...

Je vous conseille la lecture de ce roman qui se lit très rapidement et qui laisse au lecteur un sentiment doux-amer une fois terminé. Le sentiment d'avoir passer un moment hors du temps où la douceur de vivre et la simplicité prévalent sur la frénésie et l'égoïsme de notre époque mais aussi une indéniable nostalgie d'un temps révolu qui noue la gorge. Longue vie à nos mamies à blouse!

Et puis, Paulette... Je vous laisse la découvrir...

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé:
- "Allumer le chat"
- "A Mélie, sans mélo"

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jeudi 3 avril 2014

"L'Amant" de Marguerite Duras

lamantL'histoire: "Très vite dans ma vie il a été trop tard."

La critique de Mr K: Voici un roman qui est une très récente acquisition. Trouvé par hasard dans un vide grenier près de chez nous, juste avant notre départ pour le sud-ouest, je l'ai glissé dans mes bagages en me disant que peut-être, si le cœur m'en disait, je pourrais le lire vu toutes les passions qu'il a pu déchaîner à sa sortie et ma haute opinion de l'adaptation qu'en a fait Jean Jacques Annaud. J'en ai lu la première page et je fus instantanément conquis par le style de Duras. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour en venir à bout!

Il s'agit d'un roman autobiographique, il faut donc entendre par là que Marguerite Duras s'est inspiré de ses souvenirs et qu'elle a brodé autour, tour à tour magnifié ou déprécié on retrouve des moments clefs de son adolescence car ici, il s'agit avant tout d'un focus approfondi sur la jeunesses de Duras en Asie du sud-est quand elle était petite durant l'entre-deux-guerre. Sa mère institutrice, ses deux frères et elle se démènent tant bien que mal dans ce qui était à l'époque une colonie française en Indochine. Une rencontre sur le bac de la rivière locale va l'initier à l'amour charnel et au désir, la forcer à prendre de la maturité et va bouleverser sa vie. Au passage, Duras égratigne sa famille et semble régler ses comptes avec un frère aîné à la fois tyrannique et déviant dans son comportement (menteur et voleur au sein du foyer familial et même ensuite).

Ce livre est remarquable a bien des points de vue. On ne peut dépeindre le style Duras sans en rendre la beauté et l'incroyable finesse. Se jouant de la syntaxe classique, du point de vue de narration (elle en change tout le temps et sans prévenir), la poésie est présente dans chaque phrase, dans chaque tournure, description et même dialogue. On nage dans l'esprit de l'écrivaine vieillissante qui revient sur une partie de sa vie marquante et plus généralement sur les dysfonctionnements de sa famille. On ne se cantonne donc pas à une histoire d'amour physique et sans issue (sacré Gainsbourg!) mais bel et bien à l'analyse d'une famille type de l'époque. Ainsi la mère déçue par la scolarité ratée (du moins le pense-t-elle) de ses deux garçons a de grandes ambitions pour sa fille et l'inscrit dans une pension, pour ensuite pouvoir l'envoyer dans l'équivalent de maths sup. Très vite cependant, la jeune fille lui fait part de son désir grandissant d'écrire, de livrer des histoires. Les heurts sont assez rock and roll au départ mais le caractère têtu de l'héroïne finira par briser la volonté maternelle qui n'a d'yeux finalement que pour l'aîné qui enchaîne déboires et malversations (il joue beaucoup et perd encore plus!). Tout cela donne lieu à de nombreuses réflexions de l'auteur qui revient pendant plus de la moitié du livre sur ses rapports si particuliers qui ont constitué son quotidien de jeune fille.

La relation qui s'instaure avec le jeune héritier chinois fait donc écho avec cette vie familiale mouvementée. On parle encore de race et c'est une étrange fascination l'un pour l'autre qui nous est décrit. Il a beau avoir 15 ans de plus qu'elle, c'est lui qui semble le plus fragile, le plus dépendant de l'autre. Il m'a bouleversé par sa sincérité et son amour infini pour cette jeune fille assez immature et inconsciemment cruelle. Leurs rencontres et leurs ébats donnent lieu à de très belles pages de littérature, peut-être même parmi les plus belles dans le genre tant il en émane de la pureté, de la cruauté et finalement une finesse à vous couper le souffle. Le côté éphémère de l'affaire rajoute une touche d'urgence et de passionnel développant l'émoi du lecteur qui ne peut s'échapper, prisonnier d'un style enchanteur et d'une histoire d'amour profonde et pourtant différente à la fois.

Au final, on peut dire que ce livre est un authentique chef d’œuvre où l'onirisme côtoie le réalisme le plus cru et parfois le plus dur (rapports frères – sœurs, l'amant chinois et sa famille). L'Amant propose aussi une très belle vision d'une époque désormais révolue sans jamais sacrifier à la psychologie des personnages pour lesquels on ne peut que s'attacher. J'ai été conquis, cueilli et estomaqué par cette lecture d'un autre temps à la dimension intemporelle cependant. Le serez-vous à votre tour?

lundi 31 mars 2014

"La mort dans l'âme" de Ian Rankin

lamortdslameL'histoire: Les services sociaux installent un pédophile avéré bénéficiant de la liberté conditionnelle en face... d'un jardin d'enfants. Un policier exemplaire se jette d'une falaise alors que les voies de l'ascension sociale lui étaient ouvertes. Des gosses disparaissent du jour au lendemain, sans que leurs familles n'aient la moindre explication. Un tueur en série revient libre des États-Unis pour narguer John Rebus et les médias, dans un jeu terrifiant dont nul ne sait qui sera la prochaine victime... Décidément, rien ne va plus dans la ville d'Edimbourg. Comment faire la part des choses? Partagé entre la raison d’État, les fidélités intimes, le désir de justice et les nostalgies du passé, l'inspecteur John Rebus, une fois de plus, va devoir affronter ses propres contradictions.

La critique de Mr K: Il y avait bien longtemps que je n'avais pas arpenté l'asphalte d'Edimbourg en compagnie de ce cher inspecteur Rebus. Chaque livre d'Ian Rankin s'est révélé un petit bijou d'écriture et de suspens, en l'espace de deux visites chez l'abbé et une brocante, je me suis porté acquéreur de pas moins de quatre aventures de l'inspecteur écossais au pédigré très lourd entre alcool et mélancolie. Vous l'avez compris, il était temps que je me replonge dans la grisaille écossaise pour une enquête haletante et multiforme.

Plusieurs mystères à résoudre se chevauchent dans ce livre placé sous le signe des ténèbres et du côté obscur de l'humanité. Des enfants disparaissent et très vite les soupçons s'orientent vers un pédophile repenti qui va être livré à la vindicte populaire aussi aveugle que monstrueuse. Clairement le ton est donné, on se rapproche d'une ambiance à la Mystic River ou plus récemment, Prisoners. Surtout que Rebus n'est pas blanc-blanc dans l'histoire, son parti-pris premier a des conséquences qu'il ne soupçonnait pas et vont le faire sombrer. Une de ses connaissances et ami flic se suicide sans raison ce qui va l'entraîner encore plus bas. Rajoutez là-dessus un serial killer particulièrement retors relâché pour bonne conduite aux USA avec retour au pays à la clef (Edimbourg) et vous obtenez un cocktail explosif au centre duquel on retrouve la figure tutélaire de Rebus qui va avoir fort à faire durant les 610 pages de ce volume.

On retrouve tout l'amour pour ses personnages qui anime Rankin. C'est avec grand plaisir que l'on retrouve son héros lunaire, grand escogriffe écorché qui s'accroche à la vie on ne sait vraiment pourquoi et comment. Alcool-addict en cours de cure, compagnon absent pour sa compagne la bien nommée Patience, grand nerveux aux accès de fureur peu ou pas contrôlés, il semble s'enfoncer de plus en plus au fil des pages. C'est prégnant et angoissant pour le lecteur, surtout que Rebus s'avère être assez réactionnaire par moment ce qui brouille les pistes et l'empathie que l'on peut ressentir pour ce personnage hors norme. On passe donc par de nombreux états en sa compagnie: on flippe, on rit parfois (mais un tout petit peu...), on est écœuré et par moment l'auteur nous accorde quelques pauses entre nostalgie et mélancolie quand Rebus repense au passé et notamment à son adolescence.

Les personnages secondaires sont aussi très bien traités, que ce soient les proches et amis de Rebus: Patience la compagne fidèle et compréhensive, Sammy sa fille désormais handicapée qui essaie de combattre son état en déversant toute son énergie dans des exercices physiques, Janice (premier amour de Rebus) désespérée par la disparition de son garçon. Autant de destins liés à Rebus et qui comptent sur lui. Les "bad guys" sont de haute volée avec notamment Cary Oakes qui très vite se montre instable et extrêmement dangereux. Vu l'ouverture finale du roman, je pense que l'on le retrouvera dans de futurs romans de la série. Sadique patenté, doublé d'un appétit pour le sang et la violence, il est redoutable de perversité et marque les esprits. Mention spéciale aussi aux émeutiers réacs des quartiers pauvres d'Edimbourg qui m'ont fait irrémédiablement penser au retour des ligues d'extrême droite qui ont tendance à envahir nos écrans de manière nauséabonde (notamment après la fameuse manifestation du "jour de colère"). Ce livre met en exergue les tensions de la société suite à un fait divers affreux et montre bien le fonctionnement de l'esprit humain et surtout de l'effet de foule. On en ressort tout de même ébranlé et franchement avec peu d'espoir dans l'esprit humain.

La mort dans l'âme porte très bien son titre. On rentre vraiment dans un univers morne, sombre, désespéré, décrépi... L'Écosse qui nous est ici décrite n'est pas des plus reluisante. Le malheur est ici omniprésent, les bleus de l'âme sont étalés au grand jour et personne n'est ici épargné. Ian Rankin prend un malin plaisir à tisser les trames d'un scénario qui se révèle ici être une véritable toile d'araignée. On se fait balader du début à la fin et franchement le suspens est maintenu jusqu'au bout. On retrouve tout le talent d'écrivain hors pair de Rankin, la langue est simple, détaillée et gouleyante à souhait. Les pages se tournent sans effort et il est quasiment impossible de relâcher le livre avant la dernière page tant l'addiction est forte.

Pour ma part, c'est le meilleur de la série en attendant de lire les trois autres qui sont toujours dans ma PAL.

Lu et chroniqué au Capharnaüm éclairé:
- "Nom de code: Witch"
- "Le fond de l'enfer"
- "Rebus et le loup-garou de Londres"

Posté par Mr K à 18:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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