mercredi 24 juin 2015

"1984" de George Orwell

1984L'histoire : De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

La critique Nelfesque : "Quoi !? Tu n'as jamais lu 1984 !?", "Il faut ABSOLUMENT lire 1984 !" ou encore "George Orwell avait tout prévu dans 1984", voilà le genre de choses que j'ai entendu pendant des années. Sans compter Mr K qui régulièrement me rappelait que ce roman était dans notre bibliothèque et que je n'avais pas d'excuses pour ne pas le lire (lui l'avait adoré, comme beaucoup).

Il m'a fallu une ultime impulsion pour enfin lire ce classique de George Orwell, d'autant plus que j'avais particulièrement apprécié "La Ferme des animaux" il y a quelques années. Cette impulsion, c'est le Book Club de ce soir, ayant pour thème "Roman adapté au cinéma" et qui a vu "1984" être plébiscité pour une lecture commune et une discussion autour des différents thèmes du roman, qui me l'a donné.

Pourquoi n'ai-je pas lu ce roman plus tôt ? En premier lieu parce que j'avais peur d'un style trop ampoulé ou vieillot. Et oui, "1984" a été publié en 1949 et j'avais du mal à percevoir le côté actuel d'un roman écrit il y a plus de 60 ans. Et pourtant...

En effet, George Orwell, en nous dépeignant un monde fait de surveillance, de contrôle de la population et d'annihilation de l'esprit critique met le doigt sur les déviances de notre monde moderne. Assez bluffant quand on y pense. Ce Mr Orwell est en effet un visionnaire.

Côté écriture, n'ayez crainte, on ne souffre pas du tout d'un style fastidieux bien au contraire. Le vocabulaire est simple, les phrases courtes et bien qu'étant un classique de la SF, "1984" est très facile d'accès. Dès les premières pages, l'histoire est lancée et le lecteur est tout de suite pris dans l'ambiance.

Un monde gris, sans émotion, voilà où vit Winston. Dans un Londres complètement dénaturé, où l'homme est sans cesse contrôlé, au travail, dans la rue mais aussi à la maison par l'intermédiaire de télécrans qui réveillent le quidam le matin, l'obligent à faire du sport, le surveillent et le rappellent à l'ordre si nécessaire. Le papier est banni, les livres n'existent plus ou seulement dans des formes retravaillées par une police de la pensée remettant sans cesse le passé en question et réécrivant l'Histoire. Après des années de servitude mentale et de lavage de cerveau, le peuple ne sait alors plus discerner le bien du mal, le vrai du faux et boit avidement les paroles de Big Brother. Tout ou presque est suspect, les enfants sont éduqués de façon à dénoncer leurs parents si ceux ci ont un comportement étrange...

Au milieu de cette masse fade et tiède, un homme, Winston, a quelques fulgurances d'un passé qui pourtant ne semble pas avoir existé. Avec un esprit critique qui ne demande qu'à être développé, il va partir à la recherche de ses souvenirs qu'on a voulu anéantir et tenter d'avoir quelques moments loin de Big Brother. Il va alors faire la connaissance de Julia et son destin va changer.

Véritable hymne à la liberté, "1984" est un roman poignant sur l'homme, l'amour, la vie en général. Comment une société peut-elle mettre à mal toute envie d'émancipation chez l'homme, comment la peur de sortir du rang peut-elle conditionner une population et l'amener à faire ce qu'on lui dicte, comment tout plaisir simple peut-il être vu comme un danger et être peu à peu banni.

Big Brother broie les hommes pour en faire des machines sans cervelles et à sa botte. Les actes sont réprimés, puis les pensées, jusqu'au vocabulaire qui est remanié afin d'ôter tout terme spécifique pouvant permettre au peuple d'exprimer des sentiments et approfondir sa pensée. Absolument terrifiant. On touche dans ce roman à l'essence même de l'homme, à ce qui nous différencie des animaux et au fantasme de bâtir une société sans avis, sans opposition, sans résistance mais aussi sans joie, sans plaisir et sans amour. L'homme de demain serait-t-il comme le prédit George Orwell, un être vide et maléable à souhait ?

"1984" est un roman passionnant mais aussi terriblement cruel. A lire pour son côté visionnaire mais aussi pour nous aider à rester éveillés et garder à l'esprit que la liberté sous toutes ses formes est la chose la plus précieuse au monde.

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lundi 22 juin 2015

"Les Hirondelles de Kaboul" de Yasmina Khadra

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L'histoire: Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là un stade rempli pour des exécutions publiques. Les Talibans veillent. La joie et le rire sont devenus suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n'a plus d'autres histoires à offrir que des tragédies. Quel espoir est-il permis ? Le printemps des hirondelles semble bien loin encore...

La critique de Mr K: C'est ma deuxième incursion dans l'univers de Yasmina Khadra. L'Attentat m'avait laissé sur les genoux avec un récit hautement réaliste et sans concession en plein conflit israélo-palestinien. Ce n'est pas avec Les Hirondelles de Kaboul qui s'apparente à une plongée immersive dans l'Afghanistan des Talibans que je vais retrouver foi en l'homme. Véritable descente en enfer, ce livre m'a marqué comme rarement et cela devient habituel avec cet auteur.

Nous suivons deux destins parallèles mais très dissemblables. Atiq est geôlier pour le compte du pouvoir en place, cet ancien combattant vivote et a vu nombre de ses concitoyen(ne)s passer entre ses mains avant leur exécution, il est une belle illustration du concept de banalisation du mal cher à la philosophe Hannah Arendt. Une détenue va mettre à mal ses certitudes et remettre en cause ses choix de vie. Un chapitre sur deux, on suit Mohsen et sa femme Zunaira. Ce couple cultivé et épris de liberté vit dans la prison à ciel ouvert qu'est devenu l'Afghanistan. Peu à peu, le mari semble s'en accommoder bon gré mal gré ce qui n'est pas du tout le cas de sa femme Zunaira, ancienne avocate désormais cloîtrée chez elle par peur de sortir et de se confronter à la misogynie érigée en règle de base de la société. Bien évidemment, tous ces personnages vont voir leurs chemins se croiser vers une issue aussi fatale qu'édifiante.

Sacrée lecture que cet ouvrage aussi court qu'incisif. L'Afghanistan obscurantiste des Talibans est ici remarquablement décrit: Kaboul la magnifique détruite et sombre, les Talibans gardes-chiourme d'une population entière qui n'a plus le droit de s'amuser et prisonnière de son territoire, des femmes fantômes que l'on cache car impures et que l'on déconsidère ("Elle ne représente pas grand-chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n'est qu'une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu."), la politique et l'islamisme qui s'insinuent dans les couples et les pervertit, la peur qui paralysent des esprits au départ vifs et cultivés… autant d'éléments qui nous paraissent aberrants à nous autres occidentaux mais qui ont été bien réels (et le sont toujours dans certains endroits du globe). Dur dur de poursuivre sa lecture par moment face à la cruauté et l'ignominie de certains comportements notamment envers les femmes, rude aussi de voir les résultats d'un lavage de cerveau total chez certains, sans compter les multiples petits flashback qui parlent de l'avant Talibans, d'une période pas parfaite mais où le mot liberté avait encore un sens.

Les personnages prennent du relief tout au long de la lecture. Ainsi Atiq est assez détestable dans un premier temps. Fonctionnaire froid et implacable, il s'éloigne de sa femme malade qu'il n'aime plus vraiment malgré le fait qu'elle lui ait sauvé la vie lors du conflit contre les russes. Il évolue cependant au fil des rencontres qu'il fait et sa foi est ébranlée par les épreuves qu'il doit subir (on ne peut rester de marbre face aux injustices commises au nom de Dieu quand on est soi-même profondément croyant). Terrible aussi le destin de Zunaira, éduquée et destinée à une carrière dans le droit et qui se retrouve enfermée chez elle car elle ne doit pas travailler, devant se contenter en tant que femme de s'occuper de son époux et de sa maison. C'est déchirant, l'injustice suinte des pages et un fort sentiment de révolte envahit un lecteur pris en otage entre une histoire épouvantable et un style simple et implacable.

C'est la grande force de Yasmina Khadra: aborder de grands thèmes et éléments historiques à travers une écriture accessible et sans détour. Il opte ici de raconter son histoire à travers les yeux des hommes, ce qui rend l'ensemble efficace et distancié par rapport aux femmes pourtant omniprésentes sur tout le récit. On peut ainsi observer comment elles sont perçues par les hommes et on se rend compte que la peste talibane progresse vite même chez les plus progressistes (exemple de Mohsen édifiant et terrifiant lors de la scène de lapidation). Il ressort de l'ensemble une absence totale d'espoir, une espèce de voyage en Enfer mais sur Terre, un lieu de perdition où les piliers de la morale et des droits sont broyés.

Court et cinglant comme les coups de cravaches que distribuent les Talibans aux contrevenants, ce livre est un choc salutaire, un uppercut à l'oubli, un cri d'alarme face à l'obscurantisme le plus noir. Un livre éprouvant et crû mais essentiel et nécessaire.

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samedi 20 juin 2015

"L'Épée de Darwin" de Dan Simmons

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L'histoire: "Le problème, quand on est expert en reconstitution d'accidents, se dit-il en faisant un débrayage pour négocier sans problème un virage coupé en accélérant de nouveau à fond, c'est que pratiquement à chaque kilomètre de chaque foutue route que l'on prend, il y a le souvenir d'une erreur stupide qui a coûté la vie à qu'un".

L'appel est tombé en pleine nuit. La voix est nette. "Un accident comme ça, on n'en a jamais vu. On ne sait même pas s'il s'agit d'une seule voiture ou de plusieurs, ou s'il s'agit d'un avion, ou d'un putain d'ovni".

Darwin Minor, docteur en physique, en a déjà vu de la tôle fondue. La mort donnée en ligne droite, crimes ou accidents, négligence ou lâcheté... Il connaît ça par cœur.

Mais là, il ne comprend pas.

La critique de Mr K: Retour à un auteur que j'apprécie tout particulièrement aujourd'hui avec cet ouvrage de Dan Simmons à classer dans la catégorie policier-thriller. Rappelons que cet écrivain s'est fait une place de choix au rayon SF chez nous avec notamment la série des Hypérion, Endymion mais aussi L'Échiquier du mal (lus avant la naissance du blog). Le dyptique Ilium et Olympos m'avait lui aussi séduit comme vous pourrez le vérifier en allant compulser les liens présents en fin de post. Il m'avait aussi bien plu quand il s'attaquait au récit de voyage teinté de fantastique dans l'inoubliable Terreur. Bref, il me tardait de m'attaquer à L'Épée de Darwin qui proposait une quatrième de couverture intrigante et riche en promesses. Au final, une lecture que je caractériserai de très moyenne et de dispensable.

Darwin Minor, ex-sniper du corps des Marines s'est reconverti en expert en accident. Il en a vu de belles entre drames familiaux, erreurs fatales et arnaques aux assurances. Une nuit pourtant son destin va basculer quand il va recevoir un coup de fil de son employeur et ami qui lui dit de venir de suite. Une fois sur place, il va découvrir une scène défiant toute logique. Ce n'est que le point de départ d'une histoire qui va très vite prendre de l'ampleur, mettant en cause nombre de puissants et d'intérêts étrangers où manipulations et pots de vins sont des modes de fonctionnement courants. Minor devient très vite un grain de sable bien gênant qu'il va falloir éliminer.

Autant vous le dire de suite, le début est très lent. Simmons prend son temps pour installer son histoire et s'attarde beaucoup sur ses protagonistes dont il se plaît à décrire les fêlures et le passé. Il faut donc s'armer de patience pour en savoir plus sur le mystérieux accident et ce qu'il implique. Comme à son habitude, l'auteur soigne ses personnages n'hésitant pas à aller loin dans la description de leurs états d'âmes et leur manière de penser / réagir. Pour autant, j'ai trouvé qu'il y avait quelques redites par rapport à ces précédents ouvrages et même si l'ensemble est réussi, l'effet de surprise n'était pas là au niveau du déroulé des relations entre les différentes figures tutélaires de cet ouvrage. Beaucoup de stéréotypes, de situations convenues et un héros qui a toutes les qualités qui le rend quasiment non-humain, trop parfait. Nous en apprenons cependant un peu plus sur le métier d'expert en accident avec notamment les techniques employées pour les observations et une sacrée dose d’anecdotes allant du truculent au tragique.

Puis l'intrigue s'accélère d'un coup. La menace se précise, les ramifications de l'affaire commencent à se démêler et c'est quasiment l'enfer sur Terre qui se déchaîne! Les victimes s'accumulent, l'étau se resserre autour de Darwin et malgré la mise en place d'une équipe enquêtrice hors norme (police des routes, LAPD - Los Angeles Police Department -, FBI), les vilains semblent pouvoir échapper à toute forme de justice. Politiciens corrompus, justice à deux vitesses, réfugiés manipulés, passeurs sans âme et même mafia étrangère se partagent les rôles dans un déluge de perversité et de sang. Au bout d'un moment, l'ensemble a un côté too much qui frise le ridicule comme si Dan Simmons avait voulu condenser tout plein d'éléments différents dans la même histoire. Vraiment dommage quand on connaît ses talents d'écrivain. La fin se termine comme on l'avait deviné sans soubresauts et dans une logique purement ricaine, sans vague ni fracas, à la manière d'un jeu vidéo où l'on doit affronter le big boss final. La scène est d'ailleurs plutôt ratée dans le genre.

Plus de 600 pages pour cela c'est vraiment décevant surtout que Simmons aurait pu élaguer son roman notamment en ce qui concerne les interminables descriptions d'armes qui n'ont qu'un intérêt minime et m'ont gavé (à la fin je lisais en crabe ces passages). C'est bien écrit mais il délaie beaucoup jusqu'à la nausée parfois. On ne s'ennuie pas mais on ne se passionne pas non plus, tant on a le sentiment d'avoir déjà lu la même chose de manière plus efficace et talentueuse. Ma déception est donc vraiment grande, c'est en tout les cas la première avec cet auteur. Je ferai plus attention la prochaine fois...

Lus et chroniqués du même auteur:
Ilium
Olympos
Terreur
L'Homme nu
- Les Chiens de l'hiver

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mercredi 17 juin 2015

"Mort aux cons" de Carl Aderhold

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L'histoire: "Contrairement à l'idée répandue, les cons ne sont pas réformables ; les campagnes de prévention ou les actions pédagogiques n'ont pas de prise sur eux. Une seule chose peut les amener non pas à changer, mais du moins à se tenir tranquille : la peur. Je veux qu'ils sachent que je les surveille et que le temps de l'impunité est révolu. Je compte à mon actif cent quarante meurtres de cons. Afin qu'ils ne soient pas morts pour rien, je vous enjoins de lire ce manifeste. Il explique le sens véritable de mon combat." Qui n'a jamais rêvé de tuer son voisin le dimanche matin quand il vous réveille à coups de perceuse? Ou d'envoyer dans le décor l'automobiliste qui vous serre de trop près? Le héros de cette histoire, lui, a décidé un jour de passer à l'action.

La critique de Mr K: Lors d'une énième déambulation de chineur, je tombai sur le présent ouvrage dont la quatrième de couverture m'a de suite interloqué et séduit. Le concept est assez énorme en soi et en feuilletant quelques pages, je me rendis compte de la teneur très "littéraire" de l'écriture et son aspect cynique. Je craquai immédiatement, l'adoptai contre quelques menue monnaie sonnante et trébuchante et entamai la lecture quelques mois après. Je peux vous le dire aujourd'hui: j'ai adoré!

Le héros de Mort aux cons (si on peut l'appeler ainsi) est au départ un homme sans histoire. Il travaille et est marié à une femme qu'il aime. Sans enfants, ils aiment lire et suivre l'actualité. Il se dégage un petit parfum de bobotitude de son quotidien. Pourtant certaines choses l'agacent notamment l'isolement des gens les uns par rapport aux autres et l'indifférence qui peuple nos existences vaines (oui, il a des idées sur tout et tout le monde et ne se gène pas pour nous les livrer). Un jour de canicule sous l'effet de l'agacement il jette la chatte de la voisine par la fenêtre! Dans les jours qui suivent, il se rend compte que la solidarité humaine joue à fond auprès de la jeune femme anéantie par le chagrin. Il devient alors un serial killer d'animaux de compagnie! Mais très vite, les limites de son action apparaissent, les humains restent des humains, il va devoir se confronter à un combat beaucoup plus noble, d'une importance capitale, la lutte contre les cons dont voici le passage livrant la révélation à notre héros: Convaincu mais confus, contrit et content à la fois, confit un peu aussi, contrarié surtout… Encore aujourd'hui le contrecoup, le contre-choc, devrais-je dire, de cette considérable constatation me consterne. Comment n'y avais-je pas songé plus tôt? Les cons! Que de conjectures incongrues, que de contretemps contre-productifs et autres contrevérités malheureuses pour en arriver là! Confondant! Inconcevable! Confronté à ce constat si évident j'aurais volontiers congratulé Larivière, pour son concours concluant, et fêté de concert avec elle la consécration de mon combat. Je me consolais en pensant qu'on se confronte toujours au concret avant de comprendre le concept. Enfin, je tenais le fil par lequel j'allais dérouler la pelote. Tout devenait clair. Mieux, mes actions passées prenaient enfin leur sens véritable, comme des pièces d'un immense puzzle. Un horizon sans limites s'offrait à moi. Un continent à conquérir.

Commence alors l'abattage de cons à la chaîne qui n'épargne personne ni aucune classe sociale. A travers ses meurtres, le narrateur cherche à trouver la définition de la connerie à l'état pure, la définition ultime. Bien évidemment, il y a des tâtonnements et même parfois quelques erreurs! Les victimes s’amoncellent et très vite, on se rend compte que ce petit homme banal va devenir le plus grand meurtrier de l'histoire. La police patine tant les disparitions et meurtres ne peuvent être reliés entre eux, pensez-donc, le mobile est introuvable! Les voisins pénibles, les agents des impôts ou de l'ANPE désagréables, les chefs tyranniques, les intégristes de tout poil, les suffisants, ceux qui s'écoutent parler, les policiers adeptes de la bavure, les jeunes délinquants… j'arrête ma liste là car ce serait bien trop long d'aborder la question dans son ensemble car oui, la connerie est ce qu'il y a de mieux partagé au monde… D'ailleurs ne dit-on pas que nous sommes toujours le con de quelqu'un?

Ce livre est jubilatoire. L'auteur, Carl Aderhold, manipule comme personne l'humour noir et le cynisme. Grand malade en puissance, le narrateur s'adonne à une quête de vérité totalement délirante et improbable. En fait, il se livre à ce que chacun de nous à au moins pensé une fois: Qu'est-ce que je donnerai pas pour liquider cet(te) abruti(e)? Au fil des crimes, l'auteur nous livre ses remarques sur son cheminement de pensée, sur la société en général. Derrière la série d'actes criminels se cache en fait un miroir peu ragoutant de notre société et de nos mœurs, à travers cette histoire ubuesque l'auteur se plaît à analyser au chalumeau notre société de consommation en perpétuel changement et pas forcément pour le mieux. J'ai particulièrement aimé le passage sur une émission de télévision où un animateur - Robin des bois cherche à lever la vérité sur la disparition du caniche d'une vieille dame ou encore l'expérience du héros en tant que scénariste dans une production porno et qui fait lire à l'actrice principale un ouvrage de Platon sur l'Amour ce qui va retarder considérablement le tournage à cause d'interrogations métaphysiques autour du désir et de l'amour. Totalement branque et décalé, ce livre est vraiment une source de réflexion et de drôlerie à chaque page.

L'écriture est d'une grand beauté. Elle est exigeant car pointue et dense mais il ne fallait pas moins pour crédibiliser le propos et les actes ahurissants du narrateur. La lecture se fait aisée une fois le pli pris et c'est encore très rapidement que je venais à bout des 410 pages que compte ce livre. On rit beaucoup, on tombe des nues aussi face au déroulé de l'histoire et la fin vient nous cueillir dans un dénouement surprenant mais logique quand on y repense plus tard. Ce livre m'a donc beaucoup plu et j'invite chacun à tenter l'expérience tant elle se révèle truculente et enrichissante. Un petit bijou en plus dans mes rayonnages!

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lundi 15 juin 2015

"Capitaine Corcoran" d'Alfred Assollant

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L'histoire: Pour tirer l'Académie des sciences de Lyon de l'embarras où l'a plongée l'exécution d'un testament, l'intrépide capitaine Corcoran, breton de Saint-Malo, part sur les traces du fameux Gouroukamrata, premier livre sacré des Hindous, que les Anglais ont vainement cherché dans toute la presqu'île des Indes. La réussite de ce descendant de Surcouf ne fait pas de doute. Mais que de diversions sur sa route! Au cours d'aventures trépidantes, accompagné de sa fidèle Louison, la tigresse du bengale, Corcoran se battra contre les anglais au service du maharadja de Baghavapour, épousera sa fille, héritera de son titre, avant de réformer l'État et de proclamer la république des Mahrattes!

La critique de Mr K: Une fois n'est pas coutume, c'est Nelfe qui avait contribué au développement de ma PAL en me rapportant cet ouvrage lors d'un passage éclair dans un magasin de déstockage où elle avait dégoté quelques ouvrages à prix défiant toute concurrence. La quatrième de couverture de celui-ci lui a fait penser qu'il pourrait me plaire par son côté aventure et l'époque à laquelle il se déroule (j'adore le 19ème siècle). Grand bien lui en a pris! Je l'ai littéralement dévoré, apprécié et je m'en vais de ce pas vous le conseiller!

Je ne connaissais pas Alfred Assollant avant cette lecture. Et pourtant… En faisant quelques recherches sur le net, je me suis rendu compte que la mémoire collective ne rend pas hommage à l'écrivain qu'il fut. Capitaine Corcoran a ainsi été un des livres les plus lus au 19ème siècle et il s'inscrit dans la mouvance d'un Jules Vernes pour le côté aventure pure, mâtiné de références scientifiques (en moins prégnant tout de même) et d'Alexandre Dumas pour la verve de sa trame historique. À noter que l'auteur fut aussi journaliste et républicain convaincu, ce qui se ressent au détour de certains développements de l'histoire du présent volume.

Pour le compte de l'académie des sciences de Lyon, un jeune capitaine malouin à la renommée bien installée va s'embarquer vers l'Inde à la recherche d'un livre hindou légendaire. Très vite sa quête va être détournée par sa rencontre avec un maharadjah dont les intérêts sont menacés par l'occupant anglais (nos meilleurs ennemis de l'époque et ceci depuis des siècles!).

Commence alors un récit virevoltant mêlant scènes d'action, descriptions des mœurs observées, rencontres improbables et amitiés naissantes et tout plein d'autres événements racontés à la manière 19ème siècle sur un ton plus irrévérencieux et humoristique qu'à l'accoutumée. On se rapproche par moment du Voltaire écrivant Candide et décrivant sous une forme picaresque les aventures extraordinaires d'un grand niais. Pas de grand dadais ici mais un capitaine Corcoran qui s'apparente au héros idéal de l’époque: un homme sans faille, à l'honneur nullement entachée, d'une force physique certaine et à la tête bien faite (il connaît de multiples langues orientales et se sort d'un nombre incroyable de situations inextricables). Le ton léger permet de proposer une lecture à la fois fascinante se rapprochant de l'épopée par moments mais aussi du plus léger avec un roman d'aventure qui ne se prend pas pour autant trop au sérieux avec un second degré omniprésent, marque de fabrique du roman d'aventure à la française.

On s'attache donc beaucoup à ce capitaine courage et à sa fidèle Louison, une tigresse au caractère bien trempé qui s'apparente par moment à un beau gros chat ronronnant. J'aurai lu ce livre enfant, j'aurais encore plus adoré la relation qu'elle tisse avec son maître. J'avais pour rêve d'avoir une panthère noire Bagheera à la maison comme dans Le Livre de la jungle. Corcoran en lui-même est en avance sur son temps par son côté progressiste, ainsi il va installer des institutions républicaines là où les populations n'ont connu que le pouvoir autocratique (pas sûr pour autant qu'elles perdurent…), ses rapports avec les indigènes détonnent aussi quelque peu avec la tradition colonialiste de l'époque. Reste un livre qui montre assez précisément et justement une époque donnée où le monde est livré à une guerre d'influence entre les deux grands et où tous les coups sont permis.

La lecture s'est révélée aisée, à la confluence de styles déjà évoqués plus haut. L'écriture est rafraîchissante, très accessible, emplie de gaieté et de verve malgré parfois les événements tragiques qui y sont relatés. Le souffle de l'Aventure avec un grand A emporte ce Capitaine Corcoran vers des rivages qui pourront séduire indifféremment petits et grands. Les amateurs du genre se doivent de le lire au plus vite.

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mardi 9 juin 2015

"Le Rêve de Jacek, de la Pologne aux corons du Nord " de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1931, Dourges, dans le Nord. Jacek va avoir 15 ans. Il vient de terminer l'école et brûle de découvrir le monde fascinant de la mine, son rêve depuis toujours… C'est tout l'univers de la Petite Pologne des corons qui revit ici. De l'arrivée des mineurs polonais en France après la Grande Guerre, jusqu'à leur retour forcé au pays suite à la crise des années 1930, une communauté soudée, haute en couleur, avec la mine chevillée au corps.

La critique de Mr K: En septembre dernier, j'ai lu un petit livre fort réussi de la même auteure, Antonio ou la Résistance publié chez Casterman dans la même collection (Français d'ailleurs) qui se donne comme mission de parler des français d'origine étrangère qui ont fait et font encore la richesse de la France n'en déplaise aux réactionnaires et frontistes de tout poil qui semblent avoir pignon sur rue depuis déjà trop longtemps. Mission noble entre toute donc, que je ré-accompagne aujourd'hui avec ce compte rendu d'une lecture une fois de plus limpide et touchante.

Jacek est fils de mineur polonais et en tant que tel son destin est d'aller lui aussi dans la mine pour y travailler. Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille, elle ne sait que trop ce que cette future vie lui réserve et lui interdit de suivre son père dans les entrailles de la terre. L'adolescent ne comprend pas et se braque. Il a le sentiment qu'il ne comprend pas les femmes, en effet que peut trouver à Maurice la belle Kryska dont il est tombé éperdument amoureux depuis le premier regard? Au fil des sorties entre copains, des messes du dimanche et des discussions avec sa famille, Jacek va peu à peu se forger sa propre identité et devoir se frotter à la vie et ses réalités.

La lecture de cet ouvrage fut très rapide (48 pages de texte à proprement parlé) et m'a procuré un plaisir de lecteur renouvelé. Nous sommes immergés dans l'esprit de cet adolescent bouillonnant dont le rêve semble s'éloigner inexorablement. On le sait, à cet âge la moindre contrariété s'apparente à un cataclysme et à la remise en cause du monde entier (c'est le charme des ados!). On assiste ainsi à la scène de la dispute avec les parents, essentielle dans la construction de soi. C'est aussi le temps des copains avec de belles pages sur l'amitié et cette volonté pour les jeunes pousses de réinventer le monde, de le rêver quitte à être déçu quand la réalité prend le dessus. Jacek n'y échappera pas et devra éprouver le chagrin de la séparation mais aussi les affres de l'amour. Très beau portrait de ce jeune polonais en tout cas, vivant et crédible, auquel on s'attache immédiatement.

Belle évocation aussi du travail de la mine qui s'apparente à celui des bagnards et autres forçats. La paie très mince, la fatigue des corps et des esprits (le personnage du père en est le témoin omniprésent), la rudesse des rapports humains avec des relations tendues entre mineurs et supérieurs (tractations sur le salaire, la course à la productivité…), l'univers sombre et étouffant de la mine elle-même (beau passage lors de l'escapade nocturne de Jacek)… Tout cela m'a refait penser en bien plus abordable au superbe Germinal de Zola que j'avais lu adolescent et que j'avais littéralement dévoré.

A travers cette histoire plutôt classique, l'auteur nous brosse aussi un bel hommage à toute une frange de travailleurs polonais qui sont venus en France suite à la Première Guerre mondiale pour remplacer les hommes morts à la guerre et ainsi relancer l'industrie française et plus particulièrement l'activité minière. 500 000 polonais seront ainsi du voyage et contribueront à leur manière au redressement français. Je connaissais peu cet aspect de la reconstruction du pays ce qui a rendu ce récit encore plus puissant à mes yeux. Le racisme ordinaire existait déjà et ces travailleurs et leur famille l'ont subi au quotidien. C'est aussi la nécessité d'apprendre une langue très difficile pour les adultes, plus facile pour les jeunes qui sont scolarisés dans l'école publique, creuset de l'unité républicaine qui passe d'abord par l'apprentissage de la langue. Au détour des pages, des pans de la culture polonaise sont finement abordés et transmis au lecteur: la tradition catholique pratiquante avec la figure de la Vierge noire de Czestochowa ou encore l'évocation du pays qu'ils ont du quitter pour un avenir meilleur dans un eldorado nommé France. A la fin du roman, l'édition propose quelques points d'information concis pour poursuivre la découverte de l'époque et du milieu entr'aperçu dans les pages précédentes.

L'écriture de Valentine Goby fait une fois de plus mouche pour ce livre destiné à un public au-delà de 11 ans. Simple et précise, la langue est accessible et distille l'envie de poursuivre sa lecture par le biais de chapitres ultra-courts de deux pages qui frappent justes et forts. Un livre à faire découvrir tant il contribue à œuvrer dans le sens de la découverte de l'autre et à connaître notre Histoire commune.

lundi 8 juin 2015

"La Fille du train" de Paula Hawkins

la fille du trainL'histoire : Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller à Londres. Le 8 h 04 le matin, le 17 h 56 l’après-midi. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle voit derrière la vitre. Pour elle, ils sont Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte. Rien d’exceptionnel, non, juste un couple qui s’aime. Jusqu’à ce matin où Rachel voit un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Rachel, bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, décide d’en savoir plus sur Jess et Jason. Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu...

La critique Nelfesque : Vous connaissez mon amour immodéré pour les éditions Sonatine dont le catalogue ne m'a que très peu déçue par le passé. Je ne rechigne jamais à parcourir les pages des romans qu'ils proposent et lorsqu'il s'agit d'un premier ouvrage, comme c'est le cas ici pour Paula Hawkins, je suis doublement curieuse. Comme si cela ne suffisait pas, les droits de ce dernier ont été vendu à Spielberg qui souhaite en faire une adaptation cinématographique. Que demander de plus pour attiser ma curiosité ?

A la lecture de la 4ème de couverture, rien de phénoménal, rien d'extraordinaire. Une femme qui prend son train de banlieue tous les jours pour aller travailler, on en voit quotidiennement. Cela peut être vous et moi d'ailleurs. Laisser son regard divaguer sur le paysage offert par la fenêtre, rien de plus banal. S'attarder sur des détails et en faire des points de repères dans ses voyages répétés, idem. C'est là où réside toute la force de ce thriller psychologique : partir d'une action aussi anodine qu'une femme parcourant son trajet maison / lieu de travail et écrire un page turner des plus efficaces.

"La Fille du train" est un roman addictif. Une fois commencé, il est difficile de le reposer. Le lecteur est complètement happé par sa structure répétitive comme par le roulis du train. Nous suivons alternativement le quotidien de 3 femmes : Rachel, la fille du train, Megan aka Jess, la jeune femme portée disparue avant sa disparition, et Anna la nouvelle femme dans la vie de l'ex mari de Rachel.

Par petites touches, l'auteur va dérouler leurs histoires et nous distiller des informations formant un grand puzzle qui ne révélera son secret qu'à la toute fin du roman. En ce qui me concerne, j'ai commencé à émettre de sérieux doutes à la mi-roman mais le mystère peut demeurer entier très longtemps si vous n'êtes pas de gros "consommateurs" de thriller. Pour autant, cela n'a pas entacher mon plaisir de lecture et j'ai tout de même savouré le final comme il se doit.

Côté écriture, ce roman ne casse pas des briques mais ses personnages sont là pour relever ce qui pourrait être une faiblesse et faire de ce premier roman, une réussite. "La Fille du train" n'est pas sans rappeler "Robe de marié" de Pierre Lemaitre ou "Avant d'aller dormir" de Steve Watson. En effet, Rachel souffre d'alcoolisme et la nuit de la disparition de Megan est pour elle un grand trou noir. Persuadée de détenir la clé du mystère, peu crédible pour la police du fait de son problème de boisson mais déterminée à démasquer le coupable, Rachel va revenir inlassablement sur ses bribes de souvenirs, sur ses convictions, ses intuitions. Le lecteur quant à lui navigue entre doutes et certitudes la concernant. Le personnage de Rachel est très bien construit et nous éprouvons tour à tour pour elle de l'empathie et de la répulsion. L'auteure nous balade avec brio et tant que toute la lumière ne sera pas faite sur cette histoire, la lecture devra se poursuivre. Attention, l'insomnie vous guette ! Rachel est un personnage très attachant et sa volonté de bien faire et d'élucider le mystère de la disparition de Megan, coûte que coûte, quelqu'en soit l'issue, est louable et démontre une force de caractère qu'elle croit avoir perdu.

Sans éclats de voix, à partir d'une histoire banale, Paula Hawkins réussit à nous captiver par le quotidien et la vie privée de ses personnages. Une fuite en avant et une quête de la vérité qui font de ce roman un ouvrage efficace et prenant. On parle beaucoup de "La Fille du train" en ce moment et ce n'est pas pour rien. Désormais, vous ne voyagerez plus de ma même façon...

 

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jeudi 4 juin 2015

"Le Monde du bout du monde" de Luis Sepulveda

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L'histoire: Un garçon de seize ans lit Moby Dick et part chasser la baleine. Un baleinier industriel japonais fait un étrange naufrage à l’extrême sud de la Patagonie. Un journaliste chilien exilé à Hambourg mène l’enquête et ce retour sur les lieux de son adolescence lui fait rencontrer des personnages simples et hors du commun, tous amoureux de l’Antarctique et de ses paysages sauvages. Il nous entraîne derrière l’inoubliable capitaine Nilssen, fils d’un marin danois et d’une Indienne Ona, parmi les récifs du Cap Horn, sur une mer hantée par les légendes des pirates et des Indiens disparus, vers des baleines redevenues mythiques.

La critique de Mr K: J'avais adoré en son temps Le Vieux qui lisait des romans d'amour du même auteur, une ode humaniste qui côtoyait une merveilleuse évocation de la forêt amazonienne et la vie d'un petit village en bordure du fleuve. Je suis tombé sur Le Monde du bout du monde au détour d'un chinage de plus, je n'en avais jamais entendu parler et en lisant la quatrième de couverture j'ai été tenté par les thématiques qui semblaient être abordées: les rêves de jeunesse, l'exil, l'écologie et le milieu marin. Ce fut une lecture heureuse (quoique plombante par moment) et très rapide, le livre étant très court (123 pages).

Un jeune chilien se découvre une fascination pour la mer et notamment les baleines via la lecture du classique Moby Dick. Il effectue alors un voyage initiatique dans le sud du pays, dans la sauvage Terre de feu et va confronter ses aspirations et ses idéaux avec la réalité. On le retrouve bien plus tard en Allemagne où il est devenu journaliste free-lance pour le compte d'associations écologistes comme Greenpeace. Il va devoir mener l'enquête suite au naufrage mystérieux au sud du Chili d'un baleinier japonais flirtant avec l'illégalité depuis bien longtemps. Ce voyage - ce retour aux sources en quelque sorte - est l'occasion pour lui de renouer avec son passé et celui de son pays, de prendre conscience de l'ampleur de la catastrophe écologique se nouant dans cette zone du globe. Il en reviendra irrémédiablement changé.

Quand on s'intéresse à la biographie de Sepulveda, on se rend compte que son héros et lui ont en commun cet exil forcé loin du Chili face au régime dictatorial de Pinochet. Le récit prend donc un caractère vécu et cela se ressent dans le traitement du personnage principal qui est criant de vérité. Au delà d'un pays enfoncé dans ses certitudes où la liberté d'expression est bannie, le retour en Terre de feu est l'occasion pour l'auteur de parler d'un génocide totalement oublié des livres d'Histoire et dont je n'avais jamais entendu parler: celui des premiers habitants des lieux, les indiens Yagans, Onas et Alacalufe qui vivaient en communion avec la nature et qui ont été chassés comme de vulgaires animaux par les occidentaux venus s'installer. Cela donne lieu à des pages assez insoutenables mais nécessaires pour que l'oubli total ne s'installe jamais.

Au delà de ce drame humain, ce livre traite aussi de l'exploitation de la mer par l'homme. En premier lieu, il y a bien sûr la chasse à la baleine aujourd'hui interdite mais qui perdure de façon illégale notamment par le biais de navires japonais clandestins (bon exemple dans ce livre, sans diabolisation mais sans censure non plus). D'ailleurs après un voyage sur un baleinier durant son jeune âge, le héros va se détacher de sa fascination pour le capitaine Acchab dont il va découvrir qu'il se révèle être un boucher. Adulte, il va se confronter à une autre réalité, l'exploitation sans vergogne de la mer et de ses fonds notamment à travers des pratiques destructrices aux conséquences parfois irréparables: Nous avons vu un bateau-usine de plus de cent mètres de long, avec plusieurs ponts, arrêté, mais ses machines tournant à plein régime. Nous nous sommes approchés pour reconnaître le pavillon japonais qui pendait à la poupe. A un quart de mille, nous avons reçu un tir d’avertissement et l’ordre de nous éloigner. Et nous avons vu ce que faisait ce bateau. Ils aspiraient la mer avec des tuyaux d’environ deux mètres de diamètre. Ils sortaient tout, en provoquant un courant qu’on a senti sous notre quille, et après le passage de la suceuse la mer n’était plus qu’une espèce de soupe noirâtre et morte. Ils sortaient tout, sans s’arrêter à penser aux espèces interdites ou sous protection. La respiration presque paralysée par l’horreur, nous avons vu plusieurs bébés dauphins se faire aspirer et disparaître. Et le plus horrible, ç’a été de constater que par un trop-plein fixé à l’arrière ils rejetaient à l’eau les déchets de la boucherie. Ils travaillaient vite. Ces bateaux-usines sont l’une des plus grandes saloperies inventées par l’homme. Ils ne vont pas sur les bancs. La pêche, ça n’est pas leur affaire. Ils cherchent la graisse ou l’huile animales pour l’industrie des pays riches et, pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à assassiner les océans... Je vous l'accorde ça calme, pour autant nulle leçon de morale (ce n'est pas le genre de Sepulveda dans ses livres), un simple constat froid et mélancolique qui donne à réfléchir sur la capacité de l'homme à détruire son berceau et à engendrer sa propre fin en conséquence ultime.

De ce livre, je retiendrai aussi la merveilleuse science du langage de cet écrivain qui tient vraiment une place à part dans mon cœur. Les descriptions des paysages (faune et flore comprises) sont à couper le souffle, l'immersion est totale dans ces lieux si éloignés de notre quotidien où la nature est omniprésente car l'homme n'y est pas encore trop présent (hormis sur l'eau). On retrouve la simplicité et la douceur des mots de Sépulveda qui est capable en deux pages de vous planter un décor, une ambiance puis de tout renverser dans celles qui suivent. On oscille constamment entre beauté, humanisme mais aussi mélancolie et nostalgie. Le tout accompagné par le sentiment que l'on a dépassé un cap et que rien ne sera plus jamais comme avant, l'ancien monde faisant place à celui de l'hyper consommation et de la méconnaissance.

Oui cette lecture peut filer le bourdon mais on y trouve aussi des petits bijoux d'humanité, de belles leçons de courage et un tableau éblouissant de la Terre de feu. Un livre nécessaire, un livre essentiel!

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lundi 1 juin 2015

"Les Dames blanches" de Pierre Bordage

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L'histoire: Une étrange bulle blanche d’une cinquantaine de mètres de diamètre est découverte un jour dans une bourgade de l’ouest de la France. Elle attire et capture Léo, trois ans, le fils d’Élodie. D’autres bulles apparaissent, grossissent, et l’humanité échoue à les détruire. Leur activité magnétique de plus en plus importante perturbe les réseaux électriques et numériques, entraînant une régression technologique sans précédent. Seule l’"absorption" de jeunes enfants semble ralentir leur expansion… La peur de disparaître poussera-t-elle l’humanité à promulguer la loi d’Isaac ? Mais peut-on élever un enfant en sachant qu’il vous sera arraché à ses trois ans ? Camille, qui a elle-même perdu un fils, et son ami Basile, d’origine malienne – ufologue de son état – vont essayer de percer le mystère des dames blanches afin d’éviter le retour à la barbarie.

La critique de Mr K: Aaaaah Pierre Bordage! C'est un de mes chouchous! Il n'y a pas beaucoup de ses ouvrages qui ne me sont pas passés entre les mains. Que de souvenirs de lectures! Quel talent pour planter une situation, des personnages, une histoire qui dépasse souvent la sphère intimiste pour tâter l'universalité! C'est un des maîtres de la SF "à la française" et ce n'est pas son dernier né qui va me contredire avec un savant mélange de prospective et d'humanité dont le vendéen a le secret.

De mystérieuses bulles blanches - bientôt surnommées les Dames blanches - apparaissent sur Terre à divers endroits du globe. Très vite, on signale des disparitions de jeunes enfants (tous âgés de moins de 4 ans) qui semblent avoir été attirés par une force étrangère et "avalés" par ces objets non identifiés. Face à l'inexplicable, les hommes - comme toujours - vont mal réagir, les autorités voyant un ennemi dans ce qu'ils ne comprennent pas, le temps passe et les mesures prises sont de plus en plus extrémistes. On va suivre de chapitre en chapitre des personnes directement concernées par ce phénomène: des parents éplorés, des militaires / miliciens, de simples citoyens lambda… chacun ayant été touché à son niveau par ces apparitions / disparitions et par les mesures politiques mises en place.

Chaque chapitre porte le nom d'un personnage tantôt principal tantôt secondaire. On avance donc par bonds successifs dans notre lecture: des bonds géographiques (on suit deux à trois trames principales) et des bonds historiques (il se passe parfois des mois voir des années entre deux chapitres). Par une simple phrase ou une allusion à peine voilée, nous assistons impuissants à l'évolution d'un monde terrorisé face à l'inconnu. Des lois d'exceptions sont prises et la démocratie recule, la vie des personnages changent du tout au tout comme leur situation personnelle (dépression, mariage, parentalité, séparation…). Le rythme est rapide, les années défilent de page en page et peu à peu face à la radicalisation des autorités, tout espoir semble quitter un monde en perdition dont les Dames blanches sont les principales observatrices et actrices avec des disparitions qui continuent de s'égrener. La fuite en avant est alors inévitable et le lecteur impuissant ne peut qu'assister à la déchéance du monde et des sociétés humaines.

En 377 pages et 41 chapitres, Pierre Bordage réussit le tour de force de nous conter une grande histoire d'anticipation. Le monde qui y est décrit est le nôtre et ce qu'il pourrait devenir si nous étions confrontés aux mêmes événements. Pas de quoi être optimiste quand on constate déjà les méfaits dont nous pouvons nous rendre responsables aujourd'hui. Déclarées ennemies de l'humanité, les boules blanches vont être au centre de toutes les décisions (permettant au passage de calmer tous les conflits en cours) et vont pousser la morale d'état dans ses retranchements et même en dehors de tout sens commun. Des décisions iniques sont prises et imposées, et c'est le cœur gros que le lecteur poursuit sa lecture dans un monde qui s'enfonce dans les enfers (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler mais on touche ici à des choses tabous entre toutes). Tout est accentué notamment par les différents points de vue adoptés au travers des différents personnages que nous suivons. Nous sommes bien peu de choses face à ceux qui nous gouvernent, que vaut la douleur d'une mère / d'un proche face à la raison d'État qui par définition n'a pas tort (du moins dans son esprit). Des passages sont vraiment rudes et le lecteur est pris à la gorge par des sentiments violents d'injustice et de colère. La tension va crescendo et on se demande bien comment tout cela va finir. Pour ma part, j'ai commencé à deviner où l'auteur voulait nous emmener à mi parcours, au détour d'un chapitre tout bonnement effrayant relatant les premières mesures prises par les différents gouvernements pour essayer de découvrir d'éventuelles faiblesses aux mystérieuses visiteuses venues d'ailleurs.

Je me suis beaucoup attaché à certains personnages, ce qui m'a été fatal car leurs vies sont décortiquées devant nous et l'auteur ne leur fait pas de cadeaux entre des mères dont l'enfant disparaît, des pères fous de chagrin tombant dans l'alcoolisme, des membres de la même famille qui ne se parlent pas, des trahisons entre amis, des résistants humanistes recherchés et persécutés par un nouvel ordre totalitaire... autant de trajectoires brisées qui font écho aux combats qui ont pu être menés (notamment durant la Seconde Guerre mondiale ou dans des conflits plus localisés, je pense notamment au commandant Massoud en Afghanistan contre les Talibans) ou ceux qui nous attendent dans les décennies à venir (et il y a de quoi faire!). Par moment, des lueurs d'espoir apparaissent portées par une minorité (je pense notamment à Basile, un ufologue à la philosophie humaniste qui m'a profondément touché ou aux nouvelles générations n'ayant pas connu la Terre avant les Dames blanches), cela remet du baume au coeur dans un récit tout de même fortement teinté de pessimisme quant à la capacité des hommes à apprendre de leurs erreurs.

On retrouve dans ce roman toutes les forces narratives de Bordage déjà évoquées en début de chronique, la lecture est une fois de plus un bonheur de tous les instants et l'on retrouve cette écriture accessible et évocatrice qui a fait mon bonheur sur les milliers de pages que j'ai pu lire de cet auteur. On retrouve aussi son goût pour les mythes qui ont jalonné l'évolution humaine, les Dames blanches étant peut-être la prochaine étape. A travers cette constellation de destins, il nous parle de l'homme dans ce qu'il y a de plus fragile, de plus attachant mais aussi de plus désespérant.

Un grand et beau livre de SF.

Autres Bordage chroniqués par mes soins au Capharnaüm éclairé:
- Wang
- Abzalon
- Orcheron
- Les derniers hommes
- Ceux qui sauront
- Porteurs d'âmes
- L'Evangile du Serpent
- Griots célestes
- Dernières nouvelles de la Terre
- Nouvelle vie et autres récits
- Graine d'immortels

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vendredi 29 mai 2015

"Les Neuf dragons" de Michael Connelly

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L'histoire: Harry Bosch, dépêché sur une affaire de meurtre dans le quartier chinois de L.A., soupçonne des activités de racket des triades locales. Préoccupé par l'enquête, il n'a pas regardé le message vidéo envoyé par Maddie, sa fille de 13 ans qui vit à Hong Kong. Vision d'horreur: elle est otage des triades. Harry pensait pouvoir tout affronter, mais sa fille est son point faible… et les caïds le savent!

La critique de Mr K: Cela faisait un peu plus de deux ans que je n'avais pas lu de Connelly et plus spécialement une aventure d'Harry Bosch, un de mes inspecteurs favoris avec le personnage d'Adamsberg de Fred Vargas et l'écossais Rebus de Ian Ranking. Long time no see certes, mais il faut dire que la bibliographie de cet auteur américain n'est pas inépuisable et qu'avec celui-ci j'en suis à mon 14ème de la série. Un hasard heureux a voulu une fois de plus que je tombe sur Les Neuf dragons qui manquait à ma collection. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour entamer ma lecture…

C'est avec grand plaisir que l'on retrouve Harry aux prises avec un meurtre d'un vieux boutiquier chinois. Après les premières constatations et le visionnage d'heures entières de bandes vidéo, la piste du racket organisé saute aux yeux et dans ce domaine les triades chinoises ne sont jamais très loin dans ce quartier de la Cité des Anges. L'étau se resserre sur un putatif coupable… C'est alors que la fille de Bosch est enlevée à Hong Kong, lieu de villégiature de son ex femme devenue joueuse de poker professionnelle dans un grand casino de la voisine Macao. Ni une ni deux, le policier s'envole pour l'Asie pour retrouver sa fille. Il en est certain, elle est toujours vivante! C'est le début d'une course poursuite éprouvante qui ne verra son déroulement que dans les ultimes pages de cet ouvrage.

La première partie de ce roman est classique et s'inscrit dans la tradition des opus précédents. On suit pas à pas l'enquête d'Harry. Ce dernier a un nouveau partenaire (Ignacio) qui se révèle traumatisé par une balle qu'il a pris lors d'une arrestation. Il en fait donc le moins possible et la tension est palpable avec Harry qui vit littéralement pour son métier qu'il considère comme sa passion, la mission de sa vie. Par contre, le chef a changé et apporte son soutien à son inspecteur remuant. Comme à son habitude, Connelly étale avec délice tous les détails de l'avancement de l'enquête: les premières constatations, l'autopsie, l'étude des projections de sang (pas de Dexter pour autant!) et c'est vraiment pas à pas qu'on progresse, au rythme des enquêteurs. Il y a moins de moments de pause avec Harry dans sa maison surplombant la vallée, moins d'atermoiements sur ses états d'âmes. Il faut dire qu'il subit moins de pression de la part de sa hiérarchie que dans les récits précédents.

C'est sans compter l'enlèvement de sa fille qui survient un peu avant la moitié du livre. Pétage de plomb, décisions rapides à prendre, toutes ses certitudes s'effondrent et il va devoir rechercher l'être cher dans une ville qu'il connaît très mal et où il va se retrouver confronter à Eléanore, son ex qu'il n'a cessé d'aimer et qui a refait sa vie à l'autre bout du monde. Il a cependant besoin d'elle car même s'il est déjà venu à Hong Kong pour voir sa fille Madeline, la barrière de la langue et sa méconnaissance des lieux jouent contre lui. Beaucoup plus pressant, la deuxième partie de ce roman virevolte entre vieilles rancœurs et non-dits et course contre la montre dans la métropole asiatique fourmillante de vie. C'est l'occasion pour Connelly d'étaler sa science de la description et ses grandes qualités pour créer une ambiance. C'est bien simple, on s'y croirait! La lecture se révèle toujours aussi facile et addictive. Et pourtant…

J'ai été en effet quelque peu déçu par cet opus. Tout d'abord, même si on se prend au jeu, j'ai trouvé l'histoire et ses rebondissements plutôt classiques et sans surprise, une première avec cet auteur. La montée de l'intrigue et la pression qui l'accompagne même s'ils sont bien rendus ne m'ont pas autant captivé que d'autres ouvrages de référence de cet auteur. On tombe un peu dans le banal. Et puis, il y a quelques éléments qui ne tiennent pas debout, des motivations peu crédibles et des actions qui semblent impossible à réaliser et qui restent sans explication plausible. Là encore, Connelly m'avait habitué à mieux. Je rejoins donc ici les réserves que j'ai pu lire ici ou là dans certaines chroniques du web.

Pour autant, on passe un bon moment et c'est toujours une joie de retrouver Harry et ses démons. Espérons que dans ses prochaines aventures, Connelly retrouve toute sa maestria et revienne à ce qu'il sait le mieux faire: des livres addictifs et profonds qui nous interrogent sur l'humain et le monde qui l'entoure. Ce serait dommage de gâcher la destinée d'un personnage aussi attachant qu'Harry Bosch.

Autres romans de Connelly chroniqués sur le blog:
- Les Egouts de Los Angeles
- La Glace noire
- La Blonde en béton
- Le Dernier coyote
- L'Oiseau des ténèbres
- Wonderland avenue
- Echo park
- A genoux
- Créance de sang
- Le Poète
- L'Envol des anges
- Los Angeles river
- Lumière morte

 

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