lundi 3 novembre 2014

"Celle qui a tous les dons" de M. R. Carey

celle-qui-a-tous-les-donsL'histoire: Chaque matin, Mélanie attend dans sa cellule qu'on l'emmène en cours. Quand on vient la chercher, le sergent Parks garde son arme braquée sur elle pendant que deux gardes la sanglent sur le fauteuil roulant.
Elle dit en plaisantant qu'elle ne les mordra pas.
Mais ça ne les fait pas rire.
Mélanie est une petite fille très particulière...

La critique de Mr K: Beau résumé mystérieux que cette quatrième de couverture qui m'a intrigué dès sa prise de connaissance. Dommage que les éditions Atalante se soient senties obligées de faire référence à The Walking Dead en citant une critique anglaise, sans cela je n'aurai pas de suite su qu'il s'agissait d'un écrit post-apocalyptique mettant en scène des créatures très à la mode ces temps ci: les zombies. Cependant comme je vais le dire plus tard, on varie autour de ce thème avec cette histoire. Je vous rassure ce n'est pas un véritable spoiler, on s'en rend compte vraiment au bout de quarante pages donc pas de soucis!

Mélanie est donc une étrange petite fille. Enfermée dans une cellule d'une base ultra-secrète menant des expériences, elle et d'autres enfants suivent des cours d'éveil dispensés notamment par la très gentille mademoiselle Justineau pour qui l'héroïne a une grande affection. Son quotidien routinier se partage entre ces séances d'apprentissage qui lui plaisent énormément et des conditions de vie rudes, millimétrées et encadrées par des militaires revêches qui ne la considère pas comme un être humain (le passage à la douche, les repas). Très vite, on se rend compte qu'elle n'est pas vraiment ce qu'elle paraît être, cependant elle réfléchit et ressent les choses comme n'importe quel enfant de son âge. Au détour de conversations entendues par hasard, elle apprend que le monde comme il existait auparavant a disparu. Lors d'une attaque de la base par les Cureurs, elle va avoir l'occasion de l'explorer en compagnie d'une poignée de survivants...

Mon avis est mitigé face à cette production. Je l'ai lu très vite, l'auteur ayant une belle plume et s'amusant à chaque chapitre à changer de point de vue et de personnage témoin des scènes narrées. C'est l'occasion de lever le voile sur les tenants et les aboutissants d'un monde à jamais changé sous des regards différents et permet d'avoir une vision ultra complète du contexte et de la réalité entr'aperçue par l'héroïne. Justement, le point fort de ce roman c'est elle! C'est la première fois qu'un artiste aborde la notion de zombie sous cette forme. Cet être mi mort mi vivant est ici doué de raison et malgré une faim de chair humaine difficilement gérable, elle aime / déteste et tente de vivre comme tout à chacun. C'est fait ici avec finesse et élégance, sans outrance ni caricature contrairement à d'autres éléments dont je parlerai juste après. J'ai aussi beaucoup aimé l'approche scientifique de ce mal qui détruit l'humanité. Oubliez toutes les invasions de morts-vivant déjà lues ou vues, ici on est dans des causes tout à fait différentes et vraiment intéressantes pour le coup. On lorgne davantage vers L'Invasion des profanateurs que du côté des mythiques films de Roméro. Le rythme est haletant et l'on ne s'ennuie pas vraiment sans pour autant se passionner.

Le gros défaut c'est le manque d'originalité dans le déroulé de l'histoire et dans la caractérisation des personnages. Ceux-ci ne sont que des caricatures vus et revus dans quantités de livres, hormis Mélanie, on retrouve une scientifique prête à tout pour réussir, un militaire bourru qui s'avère être un bon gars, une jeune institutrice à l'instinct maternel sur-développé, des pilleurs type Mad Max pas gentils du tout et des Affams des plus terrifiants (les fameuses créatures voraces!). Mais passons, on peut pardonner cela, les archétypes sont aussi à la base de très bonnes histoires de série B. Malheureusement, on n'est pas surpris une seule fois durant cette lecture. Toutes les péripéties s'enchaînent rapidement mais sans saveur réelle. On s'attend à tout et finalement, on avance constamment en terrain connu. C'est cousu de fil blanc et quand on aime être surpris en littérature comme moi, on ne peut qu'être déçu. La faute sans doute aussi au genre zombiesque qui est très codifié (la survie, l'angoisse, le côté paranoïaque, le nécessaire retranchement, la notion de sacrifice, la fin de l'humanité etc...) et qui décidément à mes yeux s'accommode peu au genre littéraire. Ainsi, quand survient la fin, les habitués du genre ne seront pas surpris et resteront quelque peu frustrés malgré je le répète une lecture aisée et plutôt agréable.

Au final, ce livre s'apparente à une lecture d'été, une expérience détente et vide neurone sans réel fond intéressant mais à l'efficacité de page-turner indéniable. L'aventure de Mélanie saura trouver son public sans doute, mais chez les moins expérimentés niveau lecture et les plus jeunes dans le domaine tant il ne contient pas une once d'originalité sauf dans les deux points soulevés précédemment.

À chacun de tenter l'expérience si le cœur lui en dit...

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jeudi 30 octobre 2014

"Le Vaisseau ardent" de Jean-Claude Marguerite

le-vaisseau-ardentL'histoire: En Yougoslavie, Anton et Jak, dix et onze ans, assouvissent leurs rêves de piraterie en chapardant sur les bateaux du port. En échange d'alcool, un ivrogne leur raconte l'épopée du Pirate Sans Nom, un forban hors du commun qui aurait disparu sans laisser de traces, en emportant le plus fabuleux trésor de l'histoire de la piraterie. Pour Anton, ce qui n'est sans doute qu'une légende va devenir sa principale raison de vivre. Devenu pilleur d'épaves, sa quête le mènera aux quatre coins de la planète, et il découvrira que derrière l'énigme du pirate Sans Nom s'en cache une autre, bien plus ancienne, celle du Vaisseau ardent...

La critique de Mr K: Énorme découverte aujourd'hui avec ce roman vraiment pas comme les autres qui navigue aux confluences du récit d'aventure, de la Science-Fiction et du récit mythologique. Et oui, Le Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite c'est un peu tout ça et beaucoup plus encore! Livre somme (1562 pages tout de même!), il m'aura fallu un certain temps (et deux périodes distinctes d'ailleurs, une par partie) pour le terminer. Mais quel bonheur! Quelle expérience! J'ai été conquis, cueilli et bouleversé par ce récit qui restera gravé longtemps en moi tant il a évoqué et touché des souvenirs, des idéaux intimes et profonds.

Quand on m'a proposé de découvrir cet ouvrage, la quatrième de couverture m'a de suite attiré. J'y trouvais des correspondances avec des œuvres qui m'ont marqué profondément lors de mes premières lectures notamment L'île au trésor de Stevenson mais aussi Robinson Crusoë de Daniel Dafoë. J'étais bien loin de me douter que derrière cette histoire de deux jeunes apprentis pirates se cachait quelque chose de bien plus gros, d'éminemment métaphysique et spirituel, une espèce de voyage initiatique partagé entre plusieurs personnages, à travers diverses époques et ceci en trois grandes parties qui subdivisent l'ensemble de cette œuvre fleuve.

Tout commence avec un préambule narrant un épisode historique très ancien mâtiné de mythologie. Un pharaon et toute sa suite disparaissent près de l'île du chaos, un endroit aujourd'hui inconnu dont certains anciens manuscrits font mention. Puis de suite, l'auteur bascule en Yougoslavie où deux jeunes garçons passionnés de piraterie vont rencontrer un homme mystérieux amateur de bonnes bouteilles de rhum et de vieux récits. Nous suivons alors en parallèle une histoire dans l'histoire, celle du Pirate Sans nom et de son étrange destinée. Cela se complique ensuite avec un deuxième basculement qui voit s'affronter verbalement et théoriquement Anton devenu grand (le capitaine Petrack grand chasseur d'épave reconnu dans le monde entier) et Nathalie une jeune archéologue. Ils discutent notamment du fameux Pirate Sans Nom mais aussi d'un mystérieux Vaisseau ardent et d'enfants disparus. Enfin, dernier basculement avec un récit de naufrage très particulier qui apporte les réponses à toutes les questions soulevées précédemment et croyez-moi, elles sont nombreuses!

Ce livre est unique en son genre, en cela il se mérite et il faut s'accrocher au départ pour ne pas se perdre ensuite. Le style et la langue sont abordables mais sachez que l'auteur se plaît à semer tout plein de petits indices qui s'imbriqueront bien plus tard. Il fallait donc bien plus de 1500 pages pour étoffer l'ensemble. Ce qui peut ressembler au premier abord à des digressions par forcément utiles ou révélatrices s'avère parfois capitale pour la bonne compréhension de l'ensemble. Facile d'accès, il faut juste éviter de prendre peur devant l'ampleur de la tâche qui nous attend. Pour ma part, pas de souci, j'aime bien en général les gros volumes surtout quand c'est justifié! Une fois conquis, je vous garantis qu'il est très difficile de relâcher ce livre! Attention danger!

J'ai tout particulièrement apprécié la vision humaniste qui se détache de cet ensemble. Jean-Claude Marguerite s'attarde beaucoup sur ses personnages, il les bichonne, les cisèle pour mieux nous les rendre entiers, sensibles et bien réels. Nous sommes au plus près d'eux, nous apprenons à les connaître et l'empathie fonctionne à plein régime ce qui laisse le lecteur à la merci de nombreux sentiments contradictoires, surtout que rien n'est simple et que nulle place n'est laissée au manichéisme. Les personnages sont donc changeants et troublants mais dégagent une humanité qui fait bon lire! Cet aspect humain contraste grandement avec le fond développé qui vire peu à peu au fantastique-mystique. La fin m'a d'ailleurs fait penser à un mélange inégalable de conte et de récit quasi messianique. Chaque pensée, chaque acte a son poids et son importance, on ne peut que s'incliner devant une telle maîtrise. Pour information, les éditeurs indiquent en fin d'ouvrage que l'auteur a mis près de 18 ans pour l'écrire! Cela se comprend quand on en perçoit la densité de la trame développée. Chapeau bas!

Au delà de l'histoire à proprement parlé, l'auteur aborde beaucoup de sujets en filigrane. Ainsi le capitaine Petrack lui permet d'aborder les rêves de jeunesse et la réalité de l'âge adulte. Nathalie c'est la jeunesse qui a encore des illusions et qui ne sait pas encore vraiment ce qu'elle veut devenir. Quant au Vaisseau Ardent, c'est un peu un mélange de tout cela, il peut inspirer la crainte comme l'espoir, il peut être synonyme de renouveau mais aussi de fin. On voyage au cœur de légendes et de mythes communs à l'humanité notamment le Buisson Ardent, le Déluge, la Fontaine de jouvence mais aussi dans l'Histoire et la frontière parfois ténue qui peut exister entre elle et la légende justement. Cela amène le lecteur à beaucoup s'interroger (sans se prendre la tête pour autant, comme dans un jeu de piste savamment organisé), autant de questionnements divers qui l'agitent du début à la fin de sa lecture très fluctuante en terme de sentiments et de ressentis vis-à-vis des personnages et de l'intrigue qui aime à nous détourner et nous surprendre tout au long de l'ouvrage.

La forme en elle-même est aussi changeante! On passe d'une retranscription de récit ancien à du roman pur et dur. Puis, l'auteur se complaît à l'entracte entre les deux grandes parties à nous conter une vieille légende à la manière des griots africains. Il passe même par la case théâtre pour nous raconter une vieille légende viking en lien avec le fameux Vaisseau Ardent. Puis retour au récit classique, intercalé d'histoires dites par certains personnages... C'est un foisonnement littéraire à nul autre pareil qui m'a été permis de découvrir ici, on en éprouve un grand plaisir, quasiment une jouissance intellectuelle par moment, la forme étant au service du fond et non l'inverse. Tout cela donne une dimension vraiment unique à ce roman. L'expression "raconter une histoire" n'a jamais pris autant de sens que dans ce roman multiforme d'une efficacité redoutable si l'on se laisse convaincre et emporté par un auteur vraiment hors norme.

Vous l'avez compris, Le Vaisseau ardent fait partie de mes toutes meilleures lectures de l'année écoulée voir depuis la création de notre blog il y a sept ans environ. Amateurs d'épopées, de voyages intérieurs, de questions existentielles, si vous avez soif d'innovation et d'imagination, si l'envie de vous évader vous dévore les entrailles... Foncez! Ce livre est un chef d'œuvre!

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samedi 25 octobre 2014

"La Joueuse de go" de Shan Sa

la joueuse de go

L'histoire: Depuis 1931, le dernier empereur de Chine règne sans pouvoir sur la Mandchourie occupée par l'armée japonaise. Alors que l'aristocratie tente d'oublier dans de vaines distractions la guerre et ses cruautés, une lycéenne de seize ans joue au go. Place des Mille Vents, ses mains infaillibles manipulent les pions. Mélancoliques mais fiévreuse, elle rêve d'un autre destin. "Le bonheur est un combat d'encerclement". Sur le damier, elle bat tous ses prétendants.
Mais la joueuse ignore encore son adversaire de demain: un officier japonais dur comme le métal, à peine plus âgé qu'elle, dévoué à l'utopie impérialiste. Ils s'affrontent, ils s'aiment, sans un geste, jusqu'au bout, tandis que la Chine vacille sous les coups de l'envahisseur, qui tue, pille, torture.

La critique de Mr K: Quand on accumule comme moi les livres dans une PAL (qui prend de plus en plus les allures d'une forteresse littéraire), il arrive qu'on passe pendant un certain temps à côté d'ouvrages vraiment extraordinaires et marquants. La Joueuse de go en faisait partie jusqu'à son exhumation il y a peu. Ce fut une lecture très rapide et enthousiasmante à souhait entre intimisme et toile de fond historique méconnue mais fascinante!

Par petits chapitres de quatre pages au plus, Shan Sa croise les regards et points de vue d'une jeune lycéenne chinoise et d'un jeune officier japonais. À travers cette partie de go (genre d'échecs à l'orientale en beaucoup plus complexe et surtout plus long... les parties peuvent durer des jours!), c'est un peu la guerre sino-japonaise qui se joue mais aussi la vie des deux protagonistes qui prend une tournure inattendue. Entre la jeune idéaliste libérée et l'adepte de l'ordre impérial, il y a un monde. Et pourtant, au fil des pages un rapprochement va s'effectuer malgré les différences culturelles. Deux destins que tout séparent vont se côtoyer au milieu du tumulte, de la méfiance réciproque et des expériences de vie malheureuses.

Ce livre est d'une beauté saisissante. L'écriture légère et aérienne, typique de la littérature asiatique, toute en finesse et nuance sert remarquablement le propos plus grave de la guerre, des exactions, de la rédemption et du pardon. Ces deux êtres tour à tour nous émeuvent et représentent bien plus que deux personnes qui se rencontrent et vont peut-être s'aimer. L'opposition des styles de vie et des schémas de pensée renforce la dramaturgie. La jeune fille s'éveille à la sensualité et à l'amour physique tandis que le jeune soldat doit s'aguérir malgré la peur et les doutes qui l'assaillent (beau condensé de la pensée japonaise de l'époque). On alterne la lecture en passant de l'un à l'autre à un rythme rapide malgré la lenteur, la mélancolie et la poésie qui se dégage de l'écriture si délicate de Shan Sa qui intercale de ci de là des extraits de poèmes classiques chinois (très très beaux choix soit dit en passant).

La fin, bien qu'attendue, vient cueillir le lecteur qui ne s'est pas rendu compte du temps passé. C'est bien simple, j'ai quasiment lu La Joueuse de go d'une traite, d'ailleurs je n'étais pas fier le lendemain matin avant de partir au travail! Un plaisir de lecture vraiment extraordinaire pour une histoire qui ne l'est pas moins. Malgré un schéma de base banal, les parallèles insinués avec la situation historique (très bonne reconstitution, instructive à souhait, sans lourdeur) donne une densité ébouriffante à l'ensemble. La résistance chinoise (incarnée ici par de très jeunes étudiants), la répression japonaise (des passages sont vraiment effroyables), tout y est pour se plonger dans cette période trouble, source d'horreur et de malheurs incommensurables. La tension est très bien rendue et ceci avec une économie de mots des plus louables!

Je suis ressorti rincé mais heureux de cette lecture qui pour moi s'apparente à un incontournable. Un livre qui trouvera une belle place dans mon panthéon personnel en attendant qu'il rejoigne le vôtre!

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mercredi 22 octobre 2014

"La Prophétie de l'oiseau noir" de Marcus Sedgwick

la prophetie de l'oiseau noirL'histoire: Tom va mourir. Alexandra le sait.
Elle a encore vu l'oiseau noir, le messager de la mort. Elle a vu le revolver, la balle qui file vers son frère sur le champ de bataille.
Car elle a un don: voir la mort prochaine des êtres qui l'entourent.
Mais cette fois, elle ne laissera pas l'oiseau noir lui prendre son frère. Elle ira retrouver Tom, au cœur de la Grande Guerre. S'il n'est pas déjà trop tard...

La critique de Mr K: Retour dans la littérature jeunesse aujourd'hui avec ce roman de Marcus Sedgwick, auteur anglo-saxon plutôt connu outre-manche pour ses écrits pour adolescents et jeunes adultes. Il aborde dans La Prophétie de l'oiseau noir un sujet difficile: La Première Guerre mondiale et la boucherie qu'elle s'est révélée être. Il y rajoute un petit aspect fantastique avec une Cassandre des temps modernes incarnée ici par l'héroïne Alexandra.

Troisième enfant d'une famille anglaise bien installée, elle vit jusque là une vie des plus banales pour une jeune fille de l'époque. Son plus grand frère Edgar est dans une école d'officiers de l'armée royale et Tom (son préféré) veut suivre les traces de son père en faisant médecine. Mais la guerre vient tout chambouler et fait ressurgir un ancien don qu'elle avait enfoui au plus profond d'elle. Elle a la capacité de voir la mort des êtres qu'elle croise! Ses deux frères vont s'engager pour le front et la peur ne la quitte plus. Il lui faudra braver les interdits paternels et les us de l'époque pour mener sa quête afin d'essayer de sauver son frère.

La grosse réussite de ce livre est la reconstitution historique qui nous est proposée. L'auteur aborde 14-18 par le biais d'un point de vue novateur, celui d'une jeune fille aspirante infirmière qui va tour à tour être au contact de poilus rapatriés en Angleterre puis directement sur le terrain. Pas de suite d'événements historiques donc mais plutôt un témoignage fort prenant à travers le fonctionnement d'un hôpital de guerre qui doit accompagner les mourants et les mutilés. Cela donne lieu à des scènes poignantes et réalistes à souhait. Cette plongée est sans concession et l'on rentre parfaitement dans l'esprit des gens de l'époque entre exaltation pour aller au combat mais aussi toute la souffrance et les déceptions qui en ont aussi résulté. Dans la deuxième partie, l'action se déroule en France sur le front nord-est et l'auteur nous donne à lire des descriptions fort réussies de l'arrière immédiat du front entre grondements de l'artillerie, exode des populations civiles et mouvements de troupes. En cela ce livre est une belle réussite.

Autre point positif, le portrait d'une famille anglaise du début du XXème siècle qui apparaît en filigrane au fil du déroulé du récit. Autre temps, autres mœurs, l'autorité paternelle est omnipotente et même si le père d'Alexandra ne veut que son bien, il la freine dans sa découverte de soi et la réalisation de son idéal: soigner les autres et leur apporter du réconfort. Rajoutez là-dessus sa propension à voir l'avenir funeste de chacun et cela finit forcément en clash. La mère et le frère aîné ne lui sont d'aucun réconfort, Alexandra doit donc se débrouiller seule. Heureusement, elle fera des rencontres qui lui permettront d'avancer comme une consœur apprentie infirmière et le mystérieux Jack.

Voilà par contre où le bât blesse: le côté convenu du récit. L'immersion dans l'époque est bien réussie mais le récit en lui même ne sort jamais des sentiers battus. Aucune surprise et des personnages plutôt caricaturaux qui empêchent finalement l'histoire de vraiment décoller et de procurer l'évasion promise en quatrième de couverture. La prophétie en elle même n'est finalement qu'un prétexte pour aborder cette période mais ne vous attendez pas à des révélations fracassantes. Pour autant, on ne lit pas ce livre difficilement et on est tenu en haleine jusqu'au bout mais sans réelle passion. La faute sans doute aussi à une écriture plate et sans réel relief affectif en ce qui concerne les personnages, reste de belles pages sur la guerre et ses victimes.

Au final, c'est un livre qui gagne à être lu par des primo-lecteurs ou des lecteurs n'ayant lu que peu d'ouvrages. Il y trouveront une histoire sympathique, bien menée et une belle évocation de la Première Guerre mondiale. Pour les autres, cette lecture s'avère dispensable à part, si comme moi, vous êtes un passionné de ce conflit et de tout ce qui y touche de près ou de loin.

dimanche 19 octobre 2014

"Le Jeu du jugement" de Bernard Taylor

le jeu du jugement

L'histoire: Pourquoi maman et papa ne s'aiment-ils plus? Pourquoi faut-il qu'on vive avec papa? Il est super-gentil, mais vraiment on ne peut pas sentir Netta.
Et qu'est-ce qu'on s'ennuie à la campagne! Papa nous y a emmenés parce qu'il voudrait qu'on aime notre nouvelle maman, cette horreur de Netta.
Aujourd'hui papa est parti voir grand-mère et, dans la maison, il n'y a plus que Netta et nous quatre les enfants.
Netta va être tellement surprise quand on va lui parler du jeu qu'on a imaginé. Qu'est-ce qu'ils sont mignons, va-t-elle penser. Mais c'est pas du tout un jeu, c'est sérieux...

La critique de Mr K: Fruit d'un craquage récent, Le Jeu du jugement m'avait interpelé par sa quatrième de couverture intrigante, diffusant un malaise profond et lourd en promesses cauchemardesques. J'étais loin de la vérité tant on s'abime ici dans les tréfonds d'âmes torturés de personnages plus branques les uns que les autres et les méfaits de dysfonctionnements familiaux chroniques. Prenez votre respiration, on plonge en Enfer!

Robert vit désormais seul avec ses quatre enfants (Kester, Michaël, Ben et Daisy) dont il a obtenu la garde suite aux déficiences criantes de son ex épouse dans l'éducation de sa progéniture (la maman est vraiment barrée et a lâché sa famille du jour au lendemain pour partir s'éclater!). Pour autant, il ne veut pas les priver de leur mère et régulièrement, essentiellement les deux aînés, les enfants passent du temps avec elle. Il ne sait pas que cette dernière vit le rêve de pouvoir réunir la famille comme avant et manipule les esprits de Kester et Michaël. Le père de famille, prof d'anglais vit une nouvelle histoire d'amour avec Netta une collègue du lycée où il travaille. Il ne rêve que d'une chose: créer une nouvelle famille où sa nouvelle fiancée soit acceptée par ses mômes. Il est loin de se douter de la tournure que les événements vont prendre!

Tout commence par un premier chapitre où les deux aînés s'amusent à torturer une colonie de chenilles. Effet garanti, on se dit de suite qu'ils ne sont pas nets! Puis, la pression monte peu à peu, très lentement. L'auteur nous décrit le quotidien de Robert et de ses enfants. Rien de vraiment extraordinaire, simplement une nouvelle vie difficile à accepter pour Kester et Michaël. C'est lors de leur séjour chez leur mère que le lecteur commence à être secoué. Malsaine et manipulatrice, sa relation avec ses enfants m'a mis vraiment mal à l'aise, elle dérape quasiment constamment et beaucoup de tabous sont levés. L'horreur est profondément humaine dans ce livre, pas d'effets de manche mais simplement des codes sociaux complètement bouleversés et amoraux. La haine est de mise, les pulsions de morts sont exacerbées.

A la mi-livre, l'auteur passe à la vitesse supérieur. On s'attend désormais au pire tant ces deux gamins sont dérangés. Aveuglé par son nouvel amour et l'attention constante que lui réclame ses deux plus jeunes enfants, Robert ne voit rien et ceci malgré les remarques de plus en plus insistantes de sa nouvelle compagne. La colère et la frustration vont frapper lorsqu'il sera parti au chevet de sa mère malade. Kester et son bras droit Michaël vont perdre tout sens commun et exprimer leur haine. Préparez-vous à des moments de pure cruauté, savamment orchestrés, jamais dans la démesure plutôt dans l'analyse clinique et froide d'actes guidés par des pulsions irrépressibles. C'est bien pire que n'importe quel livre gore lambda! Franchement, rien que d'y penser me fait frémir!

Le côté remarquable de cet ouvrage réside dans le traitement des personnages. Bernard Taylor est un fin tacticien. Il ne révèle les éléments de psyché de chacun que par petites touches intelligentes et emboîtées les unes dans les autres. Cette famille qui peut paraître banale au premier abord est très bien décrite et les rapports qu'entretiennent les quatre gamins entre eux sont d'une rare finesse. Cela a une importance cruciale pour le dernier acte qui m'aura marqué comme rarement. Jalousie, envie, désir de reconnaissance, confiance en soi... autant de sentiments exacerbés par la puberté qui sont ici au cœur d'une trame dramatique. On ressort de cette lecture littéralement rincé mais assez épaté par cet opéra sanglant intimiste.

L'écriture en elle-même n'est pas phénoménale, pas de quoi sauter au plafond, c'est plutôt dans la structuration du récit que Bernard Taylor sort son épine du jeu. Rien n'est laissé au hasard et le dénouement est imparable. Les amateurs de terreur intimiste seront ici conquis et bien des fois j'ai pensé à l'excellent et dérangeant film Eden Lake. À vous de voir si vous voulez tenter l'expérience!

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samedi 18 octobre 2014

Vide médiathèque et petits nouveaux

Ce matin, j'étais sur le pont dès potron-minet pour le vide médiathèque d'une ville voisine. Afin de renouveler ses stocks, la médiathèque proposait une vente aux collectivités et scolaires hier et continuait aujourd'hui sur sa lancée en entrée libre. Beaucoup de bonnes choses ont dû partir hier mais je ne suis pas rentrée les mains vides !

mediatheque

Oui, je sais, on ne peut pas dire que je suis en manque de lecture mais quand il y a des affaires à faire, je ne peux pas m'en empêcher ! Essayez de deviner combien j'ai dépensé pour ce petit butin ?

Côté lecture :

mediatheque roman


- "Suttree" de Cormac McCarthy parce que j'ai adoré "La Route" et que la 4ème de couv' de ce roman ci m'a fait de l'oeil.
- "Et pendant ce temps-là, les araignées tricotent des pulls autour de nos bilboquets" de Raphaële Moussafir pour le titre ! Et parce que j'ai été charmée par l'adaptation cinématographique de "Du vent dans mes mollets".

Côté BD :

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- "Les formidables aventures de Lapinot - Amour et Intérim" de Lewis Trondheim parce que j'adore ce dessinateur et que je lis quotidiennement son blog.
- "Aristide broie du noir" de Séverine Gauthier et Jérémie Almanza pour les dessins qui m'ont donné envie de le découvrir.

Côté musique :

mediatheque CD

- "Going to where the tea trees are" de Peter Von Poehl parce que je ne l'avais pas en physique.
- "In Case we die" de Architecture in Helsinki pour les 3 F Télérama et parce que j'avais aimé les quelques titres déjà entendus.

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Rajoutez à la pêche du jour un beau soleil qui réchauffe bien et on peut dire que le week-end commence bien !

mercredi 15 octobre 2014

"L'Amour tarde à Dijon" - Série Le Poulpe- de Jacques Vallet

le poulpe L'histoire: Deux frères cultivateurs en Bourgogne sont retrouvés cuités à mort. Les gendarmes classent l'affaire. Pas le Poulpe qui doute de la réalité d'un suicide. Son arrivée à Dijon coïncide avec une mutinerie à la maison d'arrêt et un scandale à la cathédrale Saint-Bégnine; elle provoque même une brusque effervescence meurtrière. Qu'est-ce qui met ainsi la gendarmerie de Saint-Seine en folie? Quel rôle tient la belle ingénieur du service architecture de la ville? Quel est le lien entre la pompe d'un chanoine et la pompe à fric d'un yakusa? Suivez le Poulpe...

La critique de Mr K: Un été sans lecture d'un volume de la série du Poulpe, c'est un peu comme un repas sans fromage, ça manque de saveur! Hasard du calendrier, nous avons justement reçus des amis de Madame originaires de Dijon, l'occasion était trop belle d'aborder le présent volume, "L'Amour tarde à Dijon" qui se déroule justement dans la belle cité bourguignonne. Décollage immédiat pour une nouvelle aventure rocambolesque et haute en couleur!

Une fois de plus, c'est en feuilletant le journal dans son bistrot préféré que Gabriel Lecouvreur tombe sur un fait divers qui va retenir son attention et le lancer vers une nouvelle enquête. Deux agriculteurs sont retrouvés alcoolisés à mort et le verdict tombe: suicide collectif! Étrange étrange se dit Le Poulpe, il paraît impossible de pouvoir réussir une mort pareille sans aide extérieure! Il n'en faut pas moins pour que notre justicier libertaire se déplace en Bourgogne pour fouiner. Il n'est pas au bout de ses surprises.

Il va de suite attirer la méfiance sur lui.Qui est ce parisien venu mettre son nez là où il ne faut pas? Cela donne lieu à des rencontres des plus tendues, farfelues et parfois ubuesques. Un souffle grolandais tourne les pages avec nous et c'est avec jubilation que le lecteur attend la prochaine péripétie. De troquets aux chambres d'hôtel, en passant par ses sempiternels coups de téléphone à son amoureuse de coiffeuse (Aaaah Chéryl!), bon gré mal gré, le Poulpe se rapproche de la vérité. Une révélation qui mettra une fois de plus à mal l'establishment et les apparences d'une ville bien sous tout rapport. Ça castagne aussi sec et les bons mots pleuvent pour le plus grand plaisir du lecteur embarqué comme toujours dans un rythme haletant ne laissant que peu de répit. Le final vient nous cueillir avec une ouverture bienvenue qui ravira les amateurs de réalisme (vous repasserez pour le happy end!).

Jacques Vallet fournit donc un très bon volume poulpesque, son écriture répond complètement au cahier des charges imposé par la maison d'édition. Gabriel est plus que jamais railleur et aventureux, les personnages secondaires sont de petites merveilles d'incongruité et le récit se tient de bout en bout. La lecture s'est révélée une fois de plus aisée, agréable et drolatique à souhait.

Un petit bonheur de Poulpe une fois de plus!

Autres Poulpe chroniqués au Capharnaüm Éclairé:
- Nazis dans le métro
- J'irai faire Kafka sur vos tombes
- Du hachis à Parmentier
- Vomi soit qui malle y pense
- La petit fille aux oubliettes
- La bête au bois dormant
- Arrêtez le carrelage
- Légitime défonce
- La Cerise sur le gâteux

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jeudi 9 octobre 2014

"L'oeil du prince" de Frédérique Deghelt

l'oeil du princeL'histoire: Années 1980: Mélodie, une jeune cannoise, commence son journal intime.
1964: Yann, un Français habitant New York, semble avoir laissé sa vie derrière lui. Vingt ans plus tard à San Francisco, Benoît voit son couple se déliter alors même que sa carrière de pianiste connaît une envolée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, deux résistants, Alceste et Agnès se découvrent amoureux grâce à leur correspondance. Celle-ci sera ouverte, un demi-siècle plus tard, par une vieille dame aux pensées habitées par les hommes qu'elle a aimés.

La critique de Mr K: Ce livre est ma première lecture de cette auteure connue notamment pour La grand mère de Jade, roman qui a fait sensation et qui pour le moment est coincé dans la PAL de Nelfe. L'occasion m'a été donnée de lire celui-ci et m'est avis que ce ne sera pas le dernier vu le grand plaisir qu'il m'a procuré entre trame complexe, émotions à fleur de mots et une écriture d'une beauté marquante.

L'œil du prince est un terme technique venu tout droit de l'univers théâtral qui désigne un angle de vue permettant de visualiser la perspective du décor sans déformation. C'est aussi la place d'où l'on voit le mieux le spectacle, autrefois réservée au souverain. C'est justement ce qui a poussé l'auteur à diviser son livre en cinq parties égales présentant cinq trames différentes mais qui, vous l'avez compris, vont se rejoindre et interagir entre elles. Il y est essentiellement question d'amour (ceci sous toutes ses formes) à travers de multiples époques et espaces. En fait, c'est l'humanité dans ses relations à l'autre notamment dans le cadre de la famille qui est ici décortiquée et livrée sans complaisance ni fard au lecteur.

Dans sa construction tout d'abord, ce livre est remarquable. Je n'en dirai pas beaucoup plus pour éviter les spoilers mais sachez qu'il y a un petit organigramme en début d'ouvrage qui met très vite le lecteur sur la voie sans pour autant livrer toutes les clefs de lecture et il y en a! Les interactions sont nombreuses (un peu à la manière d'un Cloud Atlas en simplifié) et les retours en arrière s'avèrent parfois essentiels pour bien capter l'ensemble de l'œuvre. On nage constamment entre histoire plutôt banale en apparence et relations complexes traversant les générations. Des bonds et rebonds ont lieu dans toutes les vies ici exposées dans leur pureté et nudité, la comédie humaine fait le reste. Jeune fille fragile à la découverte d'elle-même, mari narcissique et possessif, retrouvailles entre vieux amis, correspondance de guerre amoureuse et fatale, souvenirs d'une vieille dame, autant d'âmes torturées mais tellement humaines qui plongent avec délice le lecteur captivé dans un récit profond.

Quelle maestria en effet dans la description des sentiments humains! On ne tombe jamais dans le pathos ou l'exagération, la justesse est de mise de la première à la dernière page. Je vous préviens, on ne baigne pas dans le bonheur et c'est une certaine mélancolie qui règne sur ces quelques 380 pages. Pour autant, ce spleen ambiant n'est pas désespérant, ces hommes et ces femmes qui se débattent avec la vie nous touchent, nous émeuvent profondément jusqu'au plus profond de nos entrailles. Il y a un peu de chacun de nous chez eux, des joies, des peines, des processus mentaux, des actes manqués, des comportements induits par un passé parfois trouble. On se reconnaît complètement là dedans et c'est la grande force de ce livre à la puissance évocatrice vraiment hors du commun. On en jubilerait presque si ce n'était pas aussi triste par moment!

L'écriture est de toute beauté. Légère et accrocheuse, on baigne dans des phrasés ouatés et les pages se tournent toutes seules. Les personnages sont ciselés de main de maître, la trame est d 'une redoutable efficacité ménageant un suspens terrible entre trahisons, frustrations et révélations chocs. L'auteur ne lésine pas et fait montre d'un talent certain pour proposer du neuf dans un genre plutôt codifié ne réservant que rarement des surprises. Ici, on est surpris et émerveillé par la même occasion à chaque chapitre sans tomber dans la surenchère et l'artificiel. Je n'irai pas par quatre chemin, ce fut une merveilleuse lecture et une belle découverte d'auteur pour moi. Tentez l'aventure, vous ne le regretterez pas!

mardi 7 octobre 2014

"Cataract City" de Craig Davidson

cataract city

L'histoire: "Je connais deux garçons qui suivent un sentier secret pour aller pêcher des perches dans le bassin du Niagara, leurs cannes à l'épaule comme des carabines. Je connais le flot sans fin des chutes qui rugit dans mes veines. Je connais des forêts infestées la nuit de loups gris."

Duncan Diggs et Owen Stuckey ont grandi à Niagara Falls, surnommée par ses habitants Cataract City, petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des Etats-Unis. Ils se sont promis de quitter ce lieu sans avenir où l'on n'a d'autres choix de travailler à l'usine ou vivoter de trafics et de paris.
Mais Owen et Duncan ne sont pas égaux devant le destin. Tandis que le premier, obligé de renoncer à une brillante carrière de basketteur, s'engage dans la police, le second collectionne les mauvaises fréquentations. Un temps inséparables, sont-ils prêts à sacrifier le lien qui les a unis ?

La critique Nelfesque: "Cataract City" de Craig Davidson est un roman de la Rentrée Littéraire 2014. Je n'avais jamais lu d'ouvrage de cet auteur, que vous connaissez peut-être pour avoir écrit "Un Goût de rouille et d'os", adapté au cinéma et ayant eu d'excellentes critiques, et je dois dire que j'ai été très agréablement surprise.

En amatrice de romans noirs, j'ai aimé les destins tragiques des deux protagonistes de l'histoire, Duncan et Owen, mais aussi le fatum qui pèse sur la ville de Cataract City et ses habitants. Une chape de plomb, une ambiance oppressante, qui semble les clouer sur place, incapables d'entreprendre quoi que ce soit sinon dans le trafic et se levant chaque matin pour le train-train qu'offre la grosse usine de confection de pâtisseries du coin. Une ville ouvrière comme il en existe beaucoup où le chômage et les crises pèsent encore plus qu'ailleurs.

Duncan et Owen se connaissent depuis tout jeunes. Copains de cours de récré, ils ne se quittent jamais, comme deux âmes qui se soudent pour s'entraider et affronter l'avenir moins seules. Ensemble, ils appréhendent la vie, ses joies, ses peines, ses déceptions, sa roulette russe. Ce roman est très riche et offre plusieurs histoires dans une même oeuvre, comme une kyrielle de petits romans qui suivent le même point de mire en 480 pages. Tour à tour victimes d'un enlèvement, perdus dans la nature hostile de cette région, joueurs de basket, boxeurs, entraîneurs de lévriers, receleurs... le lecteur, par le biais de ces deux personnages principaux, passe d'un thriller à un roman de grands espaces puis à un contemporain... A titre personnel, je me suis perdue parfois dans ces pages, à l'image de ces deux garçons plusieurs jours dans la mangrove et n'ai commencé à vraiment apprécier ce roman et en découvrir toute sa portée à la moitié du livre. On classera toutefois celui ci dans les romans noirs tant d'un bout à l'autre de l'ouvrage la tension est palpable.

La vie réserve des surprises et les amis de toujours vont être séparés peu à peu. L'un devient flic, l'autre gangster. Classique... Mais diaboliquement efficace. 8 années de prison pour Duncan vont-elles tout détruire ou renforcer les liens qui les unissent ? A sa sortie, tout est possible, une nouvelle vie s'offre à lui mais peut-on vraiment remettre les compteurs à zéro à Cataract City ?

Je vous conseille vraiment ce roman. Ne vous laissez pas abattre par les descriptions parfois longues et redondantes, par les détails techniques de l'élevage des lévriers de course et autres secondes qui s'écoulent dans la neige. Vous verrez que le jeu en vaut la chandelle et que le dénouement est jubilatoire. Un roman à découvrir !

samedi 4 octobre 2014

"American Gothic" de Xavier Mauméjean

2013 04 American Gothic-1L'histoire: Hollywood à l'heure du maccarthysme. Des enquêtes s'entrecroisent autour d'un mystérieux auteur de contes et légendes urbaines, chefs-d’œuvre d'un nouvel art brut.
Jack L. Warner, le puissant patron de la Warner Bros., veut supplanter son rival Disney. Il décide d'adapter pour le grand écran Ma Mère l'Oie, un recueil de contes, anecdotes et légendes urbaines dont les américains raffolent. Warner ordonne qu'on enquête sur l'auteur, un certain Daryl Leyland. La mission est confiée à l'un des obscurs scénaristes qui attendent la gloire: Jack Sawyer. A lui de "nettoyer" la biographie de Leyland, rectifiant tout ce qui heurterait le conformisme moral et politique.
American Gothic voyage à travers les États-Unis et leur histoire à la recherche de Daryl, ce génial gamin triste de Chicago, et de son complice le dessinateur Van Doren.

La critique de Mr K: Une véritable claque littéraire aujourd'hui que cet American Gothic de Xavier Mauméjean. Homme charmant et disponible (belle rencontre aux Utopiales de Nantes de l'année dernière) et écrivain au talent immense (Lilliputia a été une belle révélation), il récidive ici avec un livre étrange mettant en lumière une certaine Amérique, une nation naissante et balbutiante qui se forge une mythologie, une culture commune.

Dans l'idée d'adapter au cinéma le plus grand succès littéraire de son temps aux USA, le grand patron des studios Warner diligente une enquête pour en savoir plus sur ce mystérieux Daryl Leyland, auteur sorti de nul part au talent quasi inné qui ravit les foules et nourrit l'imaginaire des américains à travers un recueil de contes, légendes et autres charades. Cette enquête va se révéler très difficile à mener et laisse beaucoup de zones d'ombre sur une vie malmenée où la tristesse et la souffrance ont la part belle. Belle revanche sur la vie donc que ce succès partagé avec son ami Van Doren. Pour autant, la nature profonde d'une personne ne le quitte jamais...

Rien que dans sa forme, ce livre est un micro-ovni. Chaque chapitre correspond à un mémo, un témoignage, un extrait de l'œuvre de Leyland. Très vite, on se rend compte que ce livre est un patchwork de parcelles de vie que nous allons devoir assembler, une œuvre multipliant les témoignages indirects et les retours entre passé et présent. Le personnage de Leyland est vraiment mystérieux, sa psyché complexe et sa trajectoire de vie hautement improbable. Pour encore mieux brouiller les pistes et mieux nous manipuler, l'auteur se plaît à mêler son récit fictif à la grande Histoire, ses personnages croisant à de nombreuses reprises et à des moments bien précis de grands noms. Par endroit, j'ai même cru que Leyland et son livre ont pu exister tant sa biographie fictive s'est révélée incroyable crédible. Le travail de documentation de Xavier Mauméjean a dû être titanesque et son œuvre est marquée du sceau du réalisme.

Autre aspect fort intéressant de ce livre, la lumière qu'il porte sur la jeune nation américaine et les fabriques de mythes que furent la littérature puis le cinéma. Miroir d'une société et son extension, l'art est ici générateur d'espoir, de morale (le conte et ses fonctions catharsiques), de plaisir mais aussi de tractations financières. Quelques chapitres s'attardent sur le succès de Daryl Leyland, l'effet d'engouement sur les foules et la récupération de son œuvre par la télévision puis peut-être le cinéma. Cela donne de très belles pages sur le fonctionnement des majors et sur la nature humaine, notamment le besoin de reconnaissance et d'appartenir à quelque chose qui nous dépasse.

La lecture fut extrêmement rapide et teintée de jubilation page après page. Il m'a été quasiment impossible de reposer ce roman tant l'addiction a été instantanée. L'écriture de l'auteur est une merveille entre souplesse, exigence et accessibilité. Les mots coulent, les phrases s'enrobent de leurs plus beaux atours et la fiction prend vie devant nos yeux avec délicatesse. Un pur moment de bonheur littéraire qui permet une communion immédiate entre l'auteur et son lecteur captif et heureux de partager une telle histoire, une telle expérience dirai-je même!

Véritable chef d'œuvre, aux pistes de lecture multiples, American Gothic trônera fièrement dans ma bibliothèque et je le considère déjà comme un classique. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Déjà lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Lilliputia

Posté par Mr K à 17:25 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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