lundi 2 février 2015

"Le Poison d'amour" de Eric-Emmanuel Schmitt

le poison d'amour

L'histoire: Quatre adolescentes de seize ans liées par un pacte d'amitié éternelle tiennent le journal de leur impatience, de leurs désirs, de leurs conquêtes et de leurs rêves. Comment éviter les désastres affectifs dont les parents donnent l'image quotidienne dans leur couple?
Hier encore des enfants, les voilà prises à entrer dans ce domaine mystérieux, cette folie qui peut les transformer en monstres.
Tandis qu'au lycée on s'apprête à jouer Roméo et Juliette, imprévisible et fatal, un drame se prépare...
Si tu ne m'aimes plus, c'est que tu ne m'as jamais aimé.

La critique de Mr K: Voici le second volet du diptyque sur la passion initié par Eric-Emmanuel Schmitt avec l'excellent L'Élixir d'amour, lu et adoré l'année dernière. Je suis passé à côté de celui-ci sorti aussi en 2014 (oui, Schmitt est très prolifique!), je me suis rattrapé en ce début d'année 2015 et j'ai bien fait! Décidément cet auteur ne m'a encore jamais déçu et Le Poison d'amour fait partie de ses pièces maîtresses d'une œuvre dense et de qualité.

Toute l'action se suit à travers les journaux intimes et quelques discussions textorisées de quatre amies unies comme les doigts de la main. C'est du moins ce que l'on pense pendant une bonne partie de l'ouvrage... Elles traversent les affres de l'adolescence, âge ingrat par excellence, et doivent composer leur avenir entre le lycée, l'amour et leurs aspirations futures. Julia, Colombe, Raphaëlle et Anouchka sont des jeunes filles de leur temps, plutôt issues d'un milieu bourgeois (le langage employé le sous-tend fortement) et vont expérimenter sur les 166 pages de ce roman bien des aspects de l'amour et de l'amitié.

Autant L'Élixir d'amour était lumineux, autant Le Poison d'amour est plus sombre et tendu. On sent au fil de notre lecture que les apparences sont trompeuses, qu'une menace sourde pèse sur l'univers de ces quatre filles en fleur, amies mais si différentes. Il y a Julia qui rêve d'être la star d'un soir à travers son rôle de Juliette dans l'immortelle œuvre de Shakespeare sur la passion et qui semble habitée par une obsession qui phagocyte ses rapports avec ses copines. Colombe découvre l'amour et ses développements parfois drolatiques, parfois dramatiques. Raphaëlle la plus garçonne du groupe va s'ouvrir à la féminité sans se douter que cela va bouleverser à jamais son existence. Quant à Anouchka, elle doit affronter la séparation de ses parents et se remettre en question. Si proches et si lointaines à la fois, les relations qu'elles ont tissées entre elles sont au centre d'un récit tortueux qui s'accélère dans la dernière partie dans une explosion de tension et de confusion, à l'image finalement de l'adolescence, terre des pulsions d'amour et de mort, d'Eros et de Thanatos.

Cette lecture s'est révélée magique et profondément marquante. Économie des mots, simplicité des formules, humanisme omniprésent et fraîcheur des personnages ont contribué à mon grand bonheur de lecteur. Très réaliste dans son traitement, l'auteur s'est révélé capable de retranscrire à merveille ce qui peut se passer dans la tête de nos ados qu'on adore aimer ou détester selon le contexte! Derrière une simplicité d'accès étalée en pleine page, on se surprend à prendre peur des implications de telle parole, de tel acte. L'intrigue se densifie, les questions se multiplient et honnêtement, je n'ai pu détacher mes yeux des pages avant la conclusion de l'histoire. L'addiction a été terrible et sublime à la fois. Terrible car l'aspect destructeur de la passion est ici disséqué et exposée dans toute sa cruauté, sublime devant tant de talent déployé et des personnages attachants au possible.

Franchement, une claque de plus à mon actif avec cet auteur qui n'en finit pas de me ravir à chaque lecture. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Evangile selon Pilate
- La Part de l'autre
- Oscar et la dame rose
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- L'Elixir d'amour

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samedi 31 janvier 2015

"Au commencement était la vie" de Joyce Carol Oates

Au commencement était la vieL'histoire : Kathleen a onze ans.
Sa mère vient de les quitter pour disparaître à jamais. Son père, dans une crise de démence alcoolique, a battu à mort sa sœur Nola et blessé si grièvement la petite Kathleen qu'elle doit être hospitalisée. Un mois d'hôpital avant l'Assistance publique. Un mois vécu comme un rêve interrompu. Ce rêve, elle croit le reprendre en devenant infirmière et pense trouver le bonheur dans l'amour qu'elle voue à un médecin.
Mais le destin, dans une infernale et implacable logique, va la ramener au commencement de sa vie marquée par l'abandon et la mort.

La critique Nelfesque : De Joyce Carol Oates, je ne connaissais que "Délicieuses pourritures" que j'ai lu il y a 3 ans. J'avais adoré ce bouquin et quand je suis tombée sur "Au commencement étant la vie", j'ai tout de suite su à la lecture de la 4ème de couverture, que celui ci me plairait (sans parler du titre que je trouve superbe). Et bien c'est peu de le dire ! Et à la fin de ma lecture, je me suis empressée d'aller lire les résumés de tous les autres ouvrages de l'auteure (une bonne cinquantaine !) pour en mettre quelques autres dans ma wishlist.

Ce roman est vraiment une expérience émotionnelle. Ce n'est pas une simple lecture où on découvrirait pas à pas l'histoire de Kathleen, cette petite gamine de 11 ans faisant ses premiers pas vers l'âge adulte. C'est vraiment un coup de poing dans le bide.

Le roman commence très fort avec un premier chapitre à vous glacer le sang. Kathleen et sa jeune soeur sont victimes de la violence de leur père, un soir ordinaire. Outre l'atrocité de cette scène, l'issue fatale pousse le lecteur au bord de la nausée. Vraiment, je ne suis pas une petite nature et j'en ai lu des trucs affreux mais là ça va bien au delà. Comprenez que ce n'est pas tant dans les descriptions que l'auteure choque le lecteur mais plus dans ce qu'elle lui donne à ressentir. Nous sommes là témoin d'un moment clé de la vie de Kathleen qui va conditionner toutes ses années à venir.

Le dernier chapitre est en miroir avec ce dernier. Sans trop en dire, il laisse le lecteur dans le même état que quelques pages plus tôt. Entre les deux, la vie de Kathleen se déroule telle que la vie d'une personne brisée peut se dérouler. L'hôpital, l'orphelinat, les familles d'accueil, tel est le quotidien de Kathleen qui va peu à peu se forger une identité et tout faire pour être aimée. On s'attache à son personnage, on rêve pour elle, on croit en l'avenir comme elle, malgré tout. Cette gamine qui a mal commencé sa vie met énormément de soin à être aimable, à bien faire les choses, à donner une bonne impression, à s'appliquer dans le moindre de ses actes à chaque heure de sa vie, sans relâche. Trop peut être, trop sans doute, dans un monde où il est tellement plus facile de se gausser des êtres qui sont différents que de les aider.

J'ai lu ce roman de 150 pages d'une traite. J'en suis ressortie complètement sonnée. Abasourdie par la violence ordinaire présente dans ces quelques pages, hypnotisée par un destin que j'ai dévoré presque de façon malsaine, comme une voyeuse, et écoeurée par les choix de Kathleen impardonnables mais tellement compréhensibles... En fermant mon livre, j'étais mal, physiquement mal. Consciente d'avoir vécu une expérience littéraire hors du commun qui laisse des traces dans la vie d'un lecteur.

Je vous conseille vivement ce roman. Vraiment. Pour l'expérience, parce qu'il ne peut pas laisser indifférent, pour réveiller chez vous cette part d'humanité qui parfois dans le quotidien peut être cachée sous une couche de choses futiles accumulées avec le temps. Parce que la vie est belle souvent mais peut parfois se révéler être d'une laideur abjecte pour certains et qu'il ne faut pas l'oublier. Ne passez pas à côté de ce roman.

Egalement lu et chroniqué de la même auteure au Capharnaüm éclairé :
- Délicieuses pourritures

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jeudi 29 janvier 2015

"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage" de Haruki Murakami

l'incolore tsukuru tazaki et ses années de pèlerinage

L'histoire: Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d'université jusqu'au mois de janvier de l'année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
À Nagoya, ils étaient cinq amis inséparables. L'un, Akamatsu, était surnommé Rouge; Ômi était Bleu; Shirane était Blanche et Kurono, Noire. Tsukuru Tazaki, lui, était sans couleur. Tsukuru est parti à Tokyo pour ses études; les autres sont restés.
Un jour, ils lui ont signifié qu'ils ne voulaient plus jamais le voir. Sans aucune explication. Lui-même n'en a pas cherché.
Pendant seize ans, Tsukuru a vécu comme Jonas dans le ventre de la baleine, comme un mort qui n'aurait pas encore compris qu'il était mort.
Il est devenu architecte, il dessine des gares.
Et puis Sara est entrée dans sa vie. Tsukuru l'intrigue mais elle le sent hors d'atteinte, comme séparé du monde par une frontière invisible.
Vivre sans amour n'est pas vivre. Alors, Tsukuru Tazaki va entamer son pèlerinage. À Nagoya. Et en Finlande. Pour confronter le passé et tenter de comprendre ce qui a brisé le cercle.

La critique de Mr K: Le Père Noël m'a fait un très beau cadeau avec le dernier Murakami, L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. J'en avais beaucoup entendu parlé mais ma douce compagne m'avait dit de réfréner mes ardeurs et d'attendre au moins janvier avant de l'acquérir. Je peux maintenant vous l'avouer... Je crois que régulièrement, Nelfe est de mèche avec le Saint homme!

Au centre de l'histoire, on retrouve un jeune homme déboussolé et esseulé. Tsukuru Tazaki ne s'est jamais remis de sa rupture nette et sans explication avec ses quatre grands amis de lycée. Du jour au lendemain, ils refusent de le revoir et le jeune héros s'enfonce dans une déprime languissante de quelques mois. Puis, la vie fait son chemin, bien que profondément seul et effacé, il finit ses études et travaille. Sa vie se déroule sans surprise et sans réelle passion (à part son goût pour les chemins de fer) jusqu'à sa rencontre avec une femme qui va le pousser dans ses retranchements intérieurs et va l'obliger à bouger hors des lignes mentales qu'il s'est jusque là imposé. Commence alors une quête initiatique pour lever la vérité sur les raisons de cette rupture et lui permettre de découvrir sa vraie personnalité.

Ce livre est magnifique de bout en bout et décidément Murakami est à part et exceptionnel. Il y a tant de choses qui m'ont plu dans ce livre, tant d'émotion à fleur de peau, de finesse dans la caractérisation des personnages, tant de beauté larvée entre les mots et les phrases... Le style Murakami se fait ici encore plus abordable qu'à l'habitude avec un récit plus terre à terre qui ne verse à aucun moment dans la fantaisie ou le fantastique. L'exploration est concentrée sur l'humain, son ressenti, son évolution. Pas besoin pour autant d'être spécialiste en psychologie, le maître vous guide tranquillement sur les rivages intérieur de Tsukuru.

Ce personnage m'a profondément touché et ému tant il change durant les 368 pages du livre. Très vieux garçon au départ, il va peu à peu se découvrir grâce à l'entremise de Sara, une femme qu'il vient de rencontrer. Le plus remarquable est la manière dont Murakami peint la manière dont Tsukuru tombe amoureux. C'est puissant et simple à la fois. Rarement la naissance d'un amour aura été décrit avec autant de tact et de réussite. C'est un bonheur constant que de voir les sentiments de Tsukuru émerger et modifier en profondeur sa vision de la vie et de lui-même. Au cours de sa quête de vérité, il va aussi remettre en question ses certitudes quant à ses anciens amis qu'il va rencontrer un à un pour essayer de s'en sortir, de lever les blocages qui le gênent depuis si longtemps. Cela donne de très belles pages mêlant nostalgie et espoir, amitié et ressentiment... On est vraiment plongé au cœur d'un pèlerinage spirituel d'une rare intensité et qui éclabousse le lecteur par sa pureté et son cheminement.

Au final, j'ai littéralement dévoré cet ouvrage qui part bien des côtés (notamment les thématiques abordées) m'a fait penser à La Balade de l'impossible. Ce livre a réveillé des réflexions sur ma propre existence, mes expériences, mon ressenti et je l'ai refermé la gorge nouée par l'émotion. Une autre perle littéraire de Murakami!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
- "1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
- "1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"
- "La Ballade de l'impossible"
- "Sommeil"
- "La Course au mouton sauvage"

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dimanche 25 janvier 2015

Une tentation nommée l'Abbé !

Je vous entends d'avance... Irrécupérables! Surtout Mr K! Pour ma défense, c'est Nelfe qui a insisté pour qu'on y aille (oui je sais, je suis une balance). Je ne m'attendais franchement pas à craquer autant car notre Emmaüs est en pleine reconstruction et la place réservée aux livres s'est réduite à la portion congrue. Mais voilà, le responsable du rayon est un gros malin et il s'est arrangé pour mixer ses vieilles acquisitions avec des nouveautés bien sympathiques qui vont une fois de plus exploser nos PAL. Je vous rassure, on arrive encore à marcher sans souci dans la maison et au rythme de lecture que je suis, le ratio est presque nul. Voici donc nos derniers adoptés!

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Les acquisitions de Mr K:

- Silo de Hugh Howey: Un roman prometteur à la lecture de la quatrième de couverture et précédé d'une belle réputation! Du post-apocalyptique enrobé d'une ambiance étouffante et paranoïaque. Je suis déjà dans sa lecture. Verdict à suivre dans les prochaines semaines!
- L'Orange mécanique d'Anthony Burgess: Jamais lu, quelle honte! Le tort sera levé d'ici quelques temps, j'ai hâte de tâter de ce livre dont l'adaptation de Stanley Kubrick m'a marqué à jamais.
- Cauchemar... cauchemars! de Jean-Pierre Andrevon: Le résumé est très intrigant avec cette histoire d'un jeune homme en totale perte de repères à la quête de son identité. Ça promet d'être une lecture bien barrée comme je les aime!
- Terre il faut mourir de James Blish: L'auteur du livre-culte Un cas de conscience nous propose ici un recueil de nouvelles autour de la disparition du berceau de l'humanité. On nous promet des récits ingénieux et profonds. Je vais vérifier cela!
- Les Visiteurs de Clifford D. Simak: Je ne peux décemment pas résister à un ouvrage de cet auteur pour qui j'ai une affection toute particulière. Il est ici question d'étranges apparitions extra-terrestres et d'enlèvements. Nous verrons bien où cela nous mène!

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- Lumière froide de Marvin Kaye et Parke Godwin: Une histoire de maison hantée dans laquelle vont pénétrer cinq personnes voulant percer les secrets du lieux. À priori, ils ne vont pas être déçus! J'espère qu'il en sera de même pour moi.
- Les Contes noirs du golf de Jean Ray: Mauvais golfeur devant l'éternel, Jean Ray règle ses comptes avec cette discipline sportive dans un recueil de nouvelles alternant les genres. Entre épouvante et facétie, l'auteur n'a pas su choisir. Très prometteur!
- Train perdu wagon mort de Jean-Bernard Pouy: Un livre bien noir écrit par une référence du genre ne se refuse pas. La preuve, il rejoint ma PAL et je pense pour pas longtemps! Mais pourquoi ce wagon et ses passagers se retrouvent-ils perdus au milieu de nulle part?
- Sans portes ni fenêtres de Peter Straub: Un jeune garçon cherche à manipuler son cadet pour se livrer à des expériences. Ce livre a l'air bien malsain et sa quatrième de couverture m'a fait penser au Jeu du jugement lu et apprécié l'année dernière. Wait and see!
- Les Neuf dragons de Michael Connelly: Une des dernières enquête d'Harry Bosch qu'il me reste à lire. Ça faisait trop longtemps que je ne l'avais pas pratiqué! Hâte d'y être aussi!

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- Le Club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia: Gros succès public, l'histoire ne disait rien à Nelfe. Je me suis laissé tenter, il n'est pas dans mes priorités mais vu le prix défiant toute concurrence, je trouvais dommage de passer à côté...
- Mort aux cons de Carl Aderhold: Un homme décide de supprimer tous les abrutis qui croisent son chemin, le défouloir prend vite les allures d'une mission. J'adore le postulat de départ et c'est un véritable coup de poker que cet achat!

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Les acquisitions de Nelfe :

- La Gifle de Christos Tsiolkas : Bon ok c'est un pavé de presque 600 pages mais qu'est ce que la série du même nom sur Arte m'avait plu ! On verra bien côté style littéraire. Je tente l'expérience ! 
- Fragiles de Philippe et Martine Delerm : Parce que dans la famille Delerm, je prends tout le monde: le père, la mère et le fils. Cet ouvrage écrit par Philippe Delerm et illustré par sa femme Martine sera une lecture rapide mais de qualité, je n'en doute pas.
- Les Dossiers du Canard : 1982 Les Dessins de l'An II : Parce que c'est mon année de naissance ! Et que nous sommes fidèles à ce journal.
- Sont absents de la photo de classe des magazines et patrons couture que j'ai eu pour une bouchée de pain. J'en parlerai dans un billet dédié à mes pérégrinations sewing quand je me serai décidé à ouvrir une catégorie dédiée ici...

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Il ne reste désormais plus qu'à les intégrer dans nos PAL et à les lire. Quand on pense en plus que nous n'en avons eu que pour seulement 20€, il aurait été vraiment dommage de se priver! Ceci explique en partie cela...

jeudi 22 janvier 2015

"Baise-moi" de Virginie Despentes

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L'histoire: Elle est surprise d'être aussi vulnérable, encore capable de douleur. Au début, on croit mourir à chaque blessure. On met un point d'honneur à souffrir tout son soûl. Et puis on s'habitue à endurer n'importe quoi et à survivre à tout prix. On se croit endurcie, souillée de bout en bout. L'âme en acier trempé.
Nadine et Manu sont deux filles de leur époque, à une nuance près: elles refusent de subir la vie, ses frustrations et ses défaites. Alors, elles forcent le destin à accomplir leur volonté, persuadées que tout ce qui ne les tuera pas les rendra plus fortes.
De casses de supermarché en revanches sanglantes, elles deviennent des prédatrices insatiables et sans scrupules, parsemant leur sale balade de sentences bien brutales, syncopées et implacables.

La critique de Mr K: Aujourd'hui, chronique d'un livre pas comme les autres, érigé selon les goûts de chacun au statut d’œuvre culte ou de montagne d'immondices. Pour ma part, à part un livre très moyen (Les Chiennes savantes), j'ai toujours beaucoup apprécié mes incursions chez Virginie Despentes. Étonnamment, Baise-moi m'avait échappé, pour autant l'histoire ne m'est pas inconnue ayant été voir le métrage au cinéma lors des tous premiers jours de sa sortie cinématographique avant qu'il ne soit classé X et remisé dans les salles obscures interlopes spécialisées dans le porno. J'avais vraiment aimé ce brûlot anarchiste ne ressemblant à rien d'autre malgré une technique plus que limite... Lu pendant la période de Noël, on ne peut pas vraiment dire que l'esprit du 25 décembre souffle sur ce livre vraiment hors norme et qui m'a bien bousculé!

Dans une première partie, on suit les destins séparés de deux jeunes femmes plus que borderline. Passées maîtresses dans l'art de l'autodestruction, leur vie sur Terre s'apparente à un Enfer quotidien auquel elles se sont habituées. Alcool, sexe, addiction, machisme ambiant de la banlieue, déchéance morale et physique... Elles touchent le fond et survivent comme elles peuvent. Un élément déclencheur effroyable (un viol particulièrement éprouvant à lire dans la pure mouvance de la scène choc d'Irréversible de Gaspard Noë) va provoquer la réunion de ces deux âmes perdues qui vont partir en croisade contre le monde et les hommes. Elles vont suivre alors une route extrême, semer la mort et la désolation derrière elle pour un dernier baroud d'honneur, un ultime kiff destructeur et chaotique.

Ce qu'il y a de plus marquant dans cet ouvrage, ce sont les deux personnages principaux. Manu et Nadine sont typiquement des figures despentiennes. Nadine se prostitue, est adepte de rock et de films pornographiques. Un esprit sans relief, elle se laisse dominer par les situations et les hommes, vit sa vie par procuration, traîne sa mollesse et une espèce de non-prise sur son existence. Ça contraste avec Manu, jeune tête-brûlée, qui brûle la chandelle par les deux bouts et qui vit à cent à l'heure sans se préoccuper de l'avenir. La rencontre des deux va provoquer une fusion des plus destructrices et une espèce de révélation personnelle chez les deux jeunes femmes qui vont brusquement partir en live. Gare à tous ceux qui vont croiser leur route, nul n'est épargné: hommes, enfants, femmes... personne n'est à l'abri de leur folie et attendez-vous à des passages bien salés!

Clairement, les âmes sensibles ne doivent surtout pas s'attarder sur cet ouvrage. On explore ici le pire du pire avec des descriptions pornographiques réalistes et ragoûtantes au possible, des comportements déviants extrêmes, l'absence de toute morale avec la négation régulière des frontières entre le bien et le mal, des meurtres sadiques / gratuits qui provoquent horreur et incompréhension... autant d'éléments glauques qui accompagnent la course en avant infernale des deux furies. Honnêtement, ça prend à la gorge et on sort écœuré de cette lecture. Surtout qu'on n'a pas l'habitude de lire / voir des femmes commettre de telles atrocités. Cependant, on est fasciné par ces trajectoires brisées, déshumanisées qui témoignent d'une grande solitude, d'une rupture des liens sociaux dans la grande couronne parisienne et les pulsions de mort qui régissent la vie de certaines personnes.

La grande question reste posée: Ai-je aimé ce livre? Il m'a littéralement fasciné, j'aime le soufre en littérature et on peut dire que Despentes nous sert et nous ressert bien dans le domaine! Mais, il y a un trop plein à mes yeux d’éléments tape à l’œil, on entr'aperçoit au détour de certaines pages des passages plus introspectifs / réflectifs qui auraient mérités d'être davantage développés pour élargir le champs de réflexion et comprendre encore mieux les pulsions qui meuvent Nadine et Manu. Je crois qu'avec ce livre, on peut vraiment parler d'expérience unique et ultime.

À chacun de trouver le courage ou non de pénétrer dans cet ouvrage...

Oeuvres de Virginie Despentes aussi chroniquées au Capharnaüm Éclairé:
- Les chiennes savantes
- Les jolies choses
- King Kong theorie
- Apocalypse bébé
- Bye bye Blondie

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mardi 20 janvier 2015

"Le Sort en est jeté" de Dermot Bolger

lesortenestjetécouvL'histoire : Ce silence était surnaturel. C'était un faux silence, recouvrant un chaos de voix discordantes. Je dérangeais les spectres de cette maison. Ils attendaient et me soufflaient de m'enfuir dans la nuit.
Joey est un jeune homme que la vie a rendu fragile et influençable. Dans son nouveau lycée, il rencontre Shane qui, dès le début, a une emprise malsaine sur lui: trop de morts mystérieuses, des mensonges, une âme en perdition...
Joey saura-t-il s'en détacher avant de sombrer à son tour dans le jeu du Diable?

La critique de Mr K : Une très belle découverte aujourd'hui avec ce thriller flirtant avec le fantastique venant tout droit d'Irlande et sorti depuis peu chez nous aux éditions Flammarion. C'est ma première lecture de cet auteur connu et prolifique dans son pays, la thématique me plaisait bien et ça faisait un petit bout de temps que je ne m'étais pas plongé dans un ouvrage de littérature jeunesse. Grand bien m'en a pris, "Le Sort en est jeté" s'est révélé une belle expérience qui prend toute sa mesure dans un final haut en couleur.

On suit l'histoire de Joey, un lycéen qui change d'école en tout début de récit. Il a perdu son père tout petit et se faisait régulièrement harcelé dans son ancien établissement. Il part donc avec l'idée de reprendre tout à zéro pour une nouvelle vie. Très vite, il tombe sous le charme d'une de ses camarades de classe (Aisling) et se rapproche de Shane, un adolescent au charisme certain qui semble bien mystérieux. Très vite, on se rend compte que Shane n'est pas forcément ce qu'il semble être et qu'il entraîne Joey sur des chemins dangereux... La tension monte alors durant tout l'ouvrage jusqu'à la révélation finale.

Chaque chapitre nous permet de suivre l'action à travers les yeux d'un des personnages. Ce procédé est malin et multiplie les points de vue, enrichissant par la même occasion les perspectives du lecteur. On alterne donc la vision de Joey, de Shane, de Aisling mais aussi d'autres personnages. Cela n'exclut pas les flashback, ce qui induit des aller-retours parfois saisissants entre passé / présent, adultes / adolescents, vivants / morts... La compréhension reste facile, les mots sont simples ainsi que les formulations. Clairement, le public est ciblé et personnellement, je trouve que l'auteur loin de les prendre pour des imbéciles peut susciter des réflexions intéressantes chez nos jeunes pousses.

En effet, au travers d'une histoire plutôt basique, il aborde un certain nombre de thématiques qui sont au centre des problématiques des adolescents: la perte d'un être cher (les trois personnages principaux sont dans ce cas), la gestion de ses émotions (impulsivité, ingratitude, la question du respect), la découverte de soi (à travers l'amour, le questionnement sur ses origines). Tout est ici brassé intelligemment et finement à travers une espèce de quête personnelle mêlée d'accents policiers à travers la présence d'un étrange vieil homme dans une maison à priori abandonnée...

On retrouve donc dans ce livre tout le côté bancal de cet âge ingrat: les moments d'exaltation face à la découverte des premiers émois amoureux, l'amour inconditionnel et le rejet des parents, la peur et l'appréhension face à l'inconnu... toutes ces petites choses qui font qu'on aime ou déteste travailler / vivre avec des jeunes de cet âge là. J'ai pour ma part éprouvé beaucoup d'empathie pour Joey et Aisling dans lesquels j'ai pu me retrouver ou certains de mes amis de lycée. L'auteur est vraiment formidable de ce point de vue et il se dégage un réalisme de tous les instants dans les paroles et les actes de ces jeunes en recherche de réponses.

Comme dit précédemment, l'écriture est simple et agréable. Les mots glissent sans effort et même si l'on peut déplorer parfois quelques longueurs, on s'accroche et on se demande bien où tout cela va nous mener surtout que l'auteur joue sur plusieurs tableaux à la fois entre le drame intimiste déchirant ces êtres en devenir et un background sombre faisant appel à des figures du fantastique le plus pur. Étrange mélange qui fonctionne à plein et qui trouve sa conclusion sur 40 pages finales haletantes qui réservent bien des surprises (surtout chez les lecteurs les moins confirmés, j'avais pour ma part deviné une ou deux choses...). L'effet est cependant garanti et on referme ce livre avec un sentiment de satisfaction certain.

Belle lecture que cet ouvrage que je ne peux que vous conseiller notamment pour ceux et celles qui voudraient essayer de faire davantage lire leur rebelle de canapé d'ado!

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lundi 19 janvier 2015

"Les Fantômes d'Eden" de Patrick Bauwen

les fantômes d'edenL'histoire : Il était une fois, en Floride, cinq ados partis à l'aventure.
Ils vous feront rire. Pleurer. Frissonner.
Mais ce qu'ils affronteront les changera à jamais.
Et l'un d'eux sera assassiné.

C'est sur ce crime que j'enquête.
Parce que le mort, c'est moi.

La critique Nelfesque : Je n'avais jamais lu de roman de Patrick Bauwen jusqu'alors. Pourtant plébiscité par les critiques et les blogolecteurs notamment pour "L'Oeil de Caine" ou "Monster", bien m'en a pris de le découvrir avec ce présent ouvrage, "Les Fantômes d'Eden", pour lequel j'ai eu un véritable coup de coeur.

Celui ci reprend les personnages rencontrés dans "Monster", toutefois, il n'est pas utile d'avoir lu ce dernier car il s'agit d'une histoire complètement différente ou un focus est fait sur l'enfance des personnages.

Je suis friande de romans noirs ou thrillers ayant pour protagonistes des enfants. Entendons-nous bien, je ne parle pas des victimes (je ne suis pas une psychopathe, revenez !) mais de la genèse de folie meurtrière ou de justification de psychoses ayant pour source l'enfance. Avec "Les Fantômes d'Eden" j'ai été servi !

Nous suivons une bande de copains pré-ado dans une petite ville des Etats-Unis. Proche des Everglades, l'ambiance moite et mystérieuse est palpable au détour de chaque page. Cette petite bande vit des jours paisibles entre amourettes de mômes, aventures fantasmées, quiétude de l'enfance... jusqu'au jour où d'étranges rumeurs se répandent. Ils vont alors décidé de mener l'enquête et "Les Fantômes d'Eden" prend alors une délicieuse flagrance des "Goonies" ! Nous suivons ces 5 petits aventuriers en herbe avec beaucoup de plaisir et une certaine appréhension dans certaines situations. Retrouvant peu à peu nos propres souvenirs d'enfance, avancer avec ces nouveaux copains est un véritable plaisir de lecture.

Quelques dizaines d'année plus tard, l'un d'eux est retrouvé mort d'un infarctus au bord d'un lac. Commence un va et vient entre la période actuelle où tout ce petit monde est devenu adulte et les souvenirs d'enfance. Que sont-ils devenus ? Comment ont-ils évolué ? Qui est prêt à aider qui ? Et surtout peut-on réellement se fier à ses amis d'hier ?

C'est Paul Becker, rencontré dans "Monster" pour ceux qui l'ont lu, qui est le personnage principal de l'histoire. Médecin à Eden, divorcé, profondément marqué par les évènements survenus dans le précédent roman et obèse, il décide de tout plaquer et de quitter sa ville natale sans laisser d'adresse. Croulant sous les dettes, cette fuite est pour lui sa seule façon de survivre et de reprendre sa vie en main. Oui mais voilà tout ne se passe pas comme il l'aurait voulu puisqu'un jour un mystérieux tueur se rend dans son chalet au bord du lac pour le liquider. Il reviendra alors à Eden sous une autre identité et métamorphosé pour assister à son enterrement et mener sa propre enquête.

Patrick Bauwen nous plonge ici dans l'Amérique des 70's. Pas celle des hippies et de la Guerre du Vietnam mais celle d'une petite ville de province, dans le bayou et par le prisme de l'enfance. Une ville lambda où vivent des enfants lambda mais pour autant une ville où les secrets de famille gangrènent les habitants. Dès les premières pages, on se prend d'affection pour le personnage de Paul et tout ce qui touche à son enfance est lu avec beaucoup d'intérêt. D'autant plus que la plume de Patrick Bauwen nous promène dans tous les sens du terme. Au fil de la lecture, les rues d'Eden n'ont plus de secrets pour le lecteur qui prend un réel plaisir à découvrir cette bourgade et s'imprègne de son atmosphère. Ce roman de plus de 600 pages est alors un vrai plaisir de lecture qui se savoure plus qu'il ne se dévore. Totalement dépaysant !

Chapitres courts, mise en perspective de la vie de Paul enfant et adulte, rythme indéniable, les pages défilent sans que l'on s'en rende compte. "Les Fantômes d'Eden" est un page-turner certes mais bien différent de ce que l'on peut lire habituellement. Ici, l'enquête est haletante mais elle n'est pas seulement le but du roman (la fin est d'ailleurs un peu... trop !). Les pauses dans le récit pour retourner dans les années 70 sont autant attendues et il y a presque deux romans en un. A lire absolument ! Foi de dévoreuse de thrillers !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Oeil de Caine

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dimanche 18 janvier 2015

"Le Temps des changements" de Robert Silverberg

Le-temps-des-changements-Silverberg

L'histoire: Sur la planète Borthan se perpétue une société étrange. Elle interdit à quiconque de dure "je". Toute manifestation d'individualité y est proscrite comme obscène. Mais pour Kinal Darrival vient le temps des changements, annoncé d'abord par Schweiz, le marchand venu de la Terre, tentateur et familier d'autres usages. Et ensuite précipité par la drogue de Sumara grâce à laquelle on peut explorer les profondeurs de son inconscient et connaître son véritable désir. Kinal découvre en lui la passion de braver l'interdit, puis la force de renverser à jamais le tabou majeur de son univers. Au prix de la révolution.

La critique de Mr K: En explorant ma PAL, je suis retombé sur ce livre d'un de mes auteurs préférés en SF: Robert Silverberg. Je l'avais découvert lors de l'acquisition d'une anthologie proprement géniale parue chez l'excellente maison d'édition Omnibus chez qui on retrouve de grands noms de la SF comme K.Dick ou encore Van Vogt. Aujourd'hui place donc au poétique Silverberg avec un petit roman de 250 pages que j'ai littéralement dévoré malgré une petite forme physique!

L'action se déroule sur Borthan, une lointaine planète que les hommes ont découvert lors de leur essaimage dans l'espace. Colonisée par des êtres rudes et rigoristes, une Convention a été mise en place, une sorte de code moral et comportemental qui proscrit formellement tout exposition de soi. D'où le bannissement de l'utilisation de la première personne du singulier et l'instauration d'un service religieux personnifié par les purgateurs qui reçoivent les confessions des uns et des autres quand le trop plein de frustration menace d'exploser.

Kinal Darrival est un aristocrate, membre de la famille la plus puissante de Salla, principale région de Borthan. Il va devoir s'exiler pour éviter les foudres de son frère aîné devenu premier Septarque (équivalent d'un roi). Au cours de ses pérégrinations, on suit sa transformation et ses questionnements. Il va finir par rencontrer un Terrien vivant du commerce entre les mondes et qui va lui proposer un voyage intérieur par le biais d'une drogue permettant de s'éveiller à soi et aux autres, créant un lien profane entre les deux individus s'y adonnant ensemble. Nul retour possible après une telle expérimentation, Kinal va alors basculer dans l'illégalité et la tentation révolutionnaire.

Dès les premières pages, le lecteur est pris par un background puissant et très bien amené avec cette planète hospitalière mais étrange dans ses mœurs. Quel contraste entre l'évolution technique sous-jacente aux descriptions et le puritanisme ambiant dans les rapports humains! Le tout est remarquablement retranscrit par l'écriture accessible et directe de Silverberg, un peu moins poétique dans ce roman qui se rapproche du récit initiatique. On traverse de nombreuses régions avec à chaque fois de beaux passages descriptifs immersifs à souhait entre paysages dépaysants, tribus et populations étranges.

Le personnage de Kinal est un modèle d'évolution entre les habitudes pluri-séculaires et la révélation d'une vérité cachée par les autorités. On suit les étapes de son changement interne entre inquiétude, hésitations et aspirations libertaires. Le lecteur passe donc un peu par tous les états comme le héros lui-même qui est loin d'être lisse. Pas de manichéisme dans ce roman et c'est ce qui fait sa différence et son intérêt. Les dépositaires de l'autorité ligotent les esprits mais ne pensent jamais vraiment à mal, persuadés que l'expression individuelle entraîne chaos et heurts. Kinal en découvrant son soi éprouve un bonheur inégalé mais ne peut s'empêcher au départ d'y voir un danger dans la cohésion de la société dont il est issu. Les questionnements sont nombreux et interpellent par leur contemporanité, beaucoup de passages faisant irrémédiablement penser à des problématiques très actuelles.

J'ai aussi beaucoup aimé les passages mettant en scène les prises de drogues. On est loin du prosélytisme prépubert et imbécile disant que la transgression c'est forcément bien. J'ai plus pensé au registre des rites de passages comme a pu l'étudier en un temps Claude Levi Strauss. Cela donne lieu à des pages entre réalisme médical et impression psychédélique, les plongées dans l'autre, son esprit, ses craintes et ses envies sont terribles et marquent les esprits pour longtemps. Peu à peu se crée une espèce de groupuscule ayant connu la Révélation, il y a indubitablement un aspect quasi christique dans cette quête de la vérité et de changement.

Au final, ce fut une lecture des plus agréables entre aventure, roman initiatique et questionnement intérieur. Une belle expérience à tenter absolument si vous êtes amateur du genre. On touche au classique ici!

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mercredi 14 janvier 2015

"Moloch" de Thierry Jonquet

moloch

L'histoire : L'Éternel parla à Moïse et dit : Tu diras aux enfants d'Israël: si un homme des enfants d'Israël ou des étrangers qui séjournent en Israël livre à Moloch l'un de ses enfants, il sera puni de mort... Si le peuple du pays détourne ses regards de cet homme qui livre ses enfants à Moloch et s'il ne le fait pas mourir, je tournerai moi, ma face contre cet homme et contre sa famille et je le retrancherai du milieu de son peuple avec tous ceux qui se prostituent comme lui en se prostituant à Moloch... (La Bible, Lévitique, XX.)

La critique de Mr K : Retour vers un auteur que j'affectionne tout particulièrement aujourd'hui avec un nouvel opus de Thierry Jonquet, chantre du polar bien noir à la française. Moloch ne déroge pas au genre, bien au contraire, vous allez assister à une véritable descente aux Enfers, à un voyage au bout de la nuit dans les tréfonds de la déviance humaine. Âmes sensibles s'abstenir, Moloch n'est pas à mettre entre toutes les mimines !

Derrière cette quatrième de couverture biblique se cache une histoire épouvantable ou plutôt plusieurs histoires sinistres qui s'entrecroisent : des policiers parisiens doivent enquêter sur le meurtre épouvantable de quatre enfants dans un pavillon de la proche banlieue (les chérubins ont été carbonisés vivants rien de moins !), un directeur de l'aile d'oncologie d'un hôpital et sa surveillante en chef ont des soupçons quant à la possible maltraitance de leur enfant par des parents apparemment bien sous tout rapport, un SDF illuminé part en croisade pour punir les personnes qui ont fait du mal à sa jeune protégée et un peintre condamné par la maladie confiant à son psychiatre sa volonté de finir en beauté en expérimentant encore plus loin le lien entre souffrance et Art... Tout un programme vous l'avez compris, avec une œuvre dérangeante qui n'est pas sans rappeler l'excellent Les Racines du mal de Maurice G. Dantec, un de mes livres cultes.

Avec ce livre, Jonquet colle au plus près du quotidien de ses personnages. Les différents chapitres correspondent aux jours qui s'égrènent depuis la découverte macabre jusqu'à la résolution de l'enquête. Via des sous-chapitres courts, on passe allègrement d'un personnage à l'autre, d'une intrigue à l'autre. L'auteur très malin en profite pour nous asséner à chaque fois quelques scènes fortes, parfois plus intimistes et fait monter la mayonnaise comme il en a le secret. On a beau savoir que tout va se réunir pour former un ensemble cohérent, les voies de Jonquet sont impénétrables et cela déroute et excite la curiosité. Une fois happé dans ce roman, il est difficile de s'en échapper même si ici fascination et répulsion sont concomitants.

Il faut dire que Jonquet n'est pas réputé pour sa joie de vivre et ici c'est encore plus vrai que d'habitude avec pèle-mêle des thèmes plutôt angoissants et malsains. On ne tombe pas dans la facilité ou dans le voyeurisme mais plutôt dans un réel que l'on côtoie sans pour autant le voir ou vouloir le voir. Jonquet rappelons-le était un amoureux de la vie qui ne supportait pas l'injustice et les désordres de l'âme humaine qu'il aimait dénoncer à travers ses fictions. Dans Moloch, il est donc question de pédophilie et des réseaux œuvrant dans l'ombre, de maladie mentale sanguinaire et perverse (je ne connaissais pas le syndrome de Münchausen avant cette lecture, c'est vraiment effrayant comme pathologie), de l'exclusion sociale à travers le personnage de Charlie ancien militaire devenu SDF suite à son expérience rwandaise... Autant de personnages dérangés, en dehors des clous, qui hantent les pages du livre à la recherche d'un ailleurs meilleur par le Salut ou la destruction. Les contrastes sont forts et les policiers bien limités dans leur liberté d'action pour pouvoir arriver à une happy-end définitive...

On retrouve tout le talent de Thierry Jonquet pour planter un décor réaliste et des destinées tourmentées. Le Paris des bas fonds (ici les Puces et la proche banlieue) est saisissant et nous plonge dans un monde interlope qui coexiste avec notre quotidien banal. Le livre est donc parfois crû, direct, froid mais ne cède jamais à la complaisance. C'est une des plus grandes qualités de Moloch et de Jonquet en général (voir mes autres chroniques mises en ligne, liens en bas de post). Les personnages sont ciselés comme à chaque fois avec cet auteur et le récit est ponctué de retournements de situations comme il sait si bien le faire. L'écriture est une merveille de nervosité, de précision et d'intelligence où nulle part n'est laissée au manichéisme et où la psyché humaine livre tous ses secrets même les plus inavouables.

Une grande et terrible expérience littéraire, un must dans le genre ! Foncez !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Mygale
- La vie de ma mère !
- La bête et la belle
- Mémoire en cage

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vendredi 9 janvier 2015

"Memoria" de Laurent Genefort

genefort

L'histoire: Il travaille pour le compte des multimondiales qui se partagent l'univers. Il erre de planète en planète au gré de ses contrats. Il est le tueur à gages le plus redouté des mondes humains. Le plus cher, aussi. Nul ne sait qui il est véritablement. Pas même lui. Tel est le prix de son immortalité, qu'il doit à un artefact extraterrestre unique et qui ne le quitte jamais. Tout comme les "crises de souvenirs" qui le terrassent de plus en plus souvent. Des souvenirs dont il ne sait même pas s'ils sont les siens. Des crises qui masquent une terreur secrète, tapie au fond de lui sous la forme d'un cauchemar qui, inexorablement, se rapproche et menace de l'engloutir.
Le compte à rebours est engagé...

La critique de Mr K: Du même auteur, j'avais adoré Les Opéras de l'espace, une lecture enthousiasmante procurant une évasion totale et un bonheur de tous les instants. Je savais que Laurent Genefort serait présent aux Utopiales 2014 et il me tardait de le rencontrer et de lui dire tout le bien que je pensais de son œuvre. Patatra, j'oubliai le livre à la maison! Ne voulant pas passer à côté d'une belle rencontre, je décidai d'acheter un autre livre et de le lui faire dédicacer. Bel échange et une promesse à la clef: même univers mais un style plus polar. Il ne m'aura pas fallu longtemps pour céder à la curiosité...

On rentre directement dans le vif du sujet avec la confrontation entre le héros et une de ses cibles. En un chapitre, l'auteur nous résume la vie de son personnage principal: il se déplace de corps en corps en transposant à chaque fois sa mémoire et ses souvenirs dans un nouveau réceptacle, mêlant ses souvenirs et expériences avec ceux de sa victime grâce à une technologie inconnue et incomprise. Tueur à gages expérimenté, recherché mais aussi craint, peu à peu sa routine devient inquiétante par l'apparition de cauchemars de plus en plus prégnants. Qui est-il vraiment? D'où vient-il? Au fil des missions ici relatées (trois exactement), le voile va se lever sur ce personnage de plus en plus torturé par ses origines et lassé de son immortalité. L'auteur m'avait bien prévenu, on change radicalement de genre de SF avec ce volume.

On retrouve parsemé des éléments contextuels qui rappelle l'univers des Portes de Vangk (gigantesques artefacts permettant de se déplacer instantanément d'un point à un autre de l'univers) avec quelques descriptions soignées dont l'auteur a le secret. J'ai retenu tout particulièrement les éléments de végétations environnants du spatioport de Koh-Pat ou encore celle fort saisissante d'un météorite aménagé pour la vie humaine. Au gré des pérégrinations, on voyage donc beaucoup et l'on rencontre nombre de sociétés humaines aux mœurs et coutumes divergentes. Mais finalement, ce n'est pas cet aspect purement SF que l'on retient le plus dans Memoria.

En effet, ce roman est avant tout une sorte de quête intérieure. Non désirée au départ, elle s'insinue dans l'esprit du héros sans nom (il change d'identité toutes les centaines de pages) sous forme de visions cauchemardesque se déclenchant au départ lors des transferts mémoriels puis surgissant à l'improviste même dans des situations critiques où il pourrait se faire repérer. La tension va donc crescendo mettant le personnage aux prises avec des souvenirs surgissant du néant et se mêlant à d'autres fragments mémoriels étrangers. Il s'y perd et s'interroge beaucoup. Qu'est-ce qui est vrai? Qu'est-ce qui est faux? Peut-il se fier à ce qu'il voit? Ce qu'il ressent? Totalement embrouillé, il doit cependant penser à mener à bien ses contrats tout en essayant de faire le jour sur sa véritable identité. Cette tension permanente est remarquablement décrite par l'auteur qui nous plonge admirablement bien dans cette psyché torturée par ses déphasages mémoriels. On retrouve une ambiance semblable à celle ressentie à la lecture de certaines nouvelles de la grande époque de K. Dick: crise de paranoïa, danger omniprésent et invisible. La révélation vient nous cueillir aux deux tiers de l'ouvrage ne laissant finalement au héros qu'un seul choix logique à défaut d'être flamboyant. Ce n'est vraiment pas plus mal et cela rend le récit crédible et profondément humain.

On retrouve dans cet ouvrage tous les talents de conteurs de Genefort avec ici un style plus direct et économe en mots. On alterne réflexions intérieures et scènes d'action bien menées sans tape à l'œil inutile. Le background est très bien rendu et sert à merveille une histoire plus dense qu'il n'y paraît de prime à bord.

Au final, ce fut donc une lecture rapide et enthousiasmante. Ça devient une habitude avec cet auteur! Alors? Tentés?

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