dimanche 1 novembre 2015

"Wilt 1 : Comment se sortir d'une poupée gonflable et de beaucoup d'autres ennuis encore" de Tom Sharpe

tom sharpeL'histoire : Henry Wilt est à bout. La quarantaine passée, chaque jour lui rappelle sa médiocrité. Une carrière au point mort, des étudiants dégénérés, et Eva, sa femme, qui ne rate jamais une occasion de le rabaisser. Certain que le monde lui refuse depuis longtemps une gloire bien méritée, Henry décide d'agir et de supprimer celle qui a fait de sa vie un véritable enfer.

La critique Nelfesque : "Wilt 1" est un roman qui traînait depuis trop longtemps dans ma PAL et qu'il fallait que je lise tant les fans de Tom Sharpe me donnaient envie de découvrir son humour déjanté. Je me suis donc lancée dans ce roman pleine d'entrain et je dois dire que je n'ai pas été déçue. Etant assez friande de romans à l'humour timbré (comme par exemple "Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson, "Les Vacances d'un serial killer" de Nadine Monfils ou plus récemment "Camp de gitans" de Vladimir Lortchenkov dans des styles bien différents), ce "Wilt" de Tom Sharpe n'a pas à rougir face aux romans précités.

Henry Wilt est au bord de la rupture. Rien ne va dans sa vie, son boulot l'ennuie, sa femme l'énerve, ses élèves sont des abrutis. Pour que sa vie prenne le tournant qu'elle aurait dû prendre depuis longtemps et afin de remettre les compteurs à zéro et lui permettre de mener enfin la vie qu'il mérite, Wilt décide de prendre les problèmes les uns après les autres. Première chose à faire : se débarrasser de sa femme ! Seul hic, c'est une décision qui implique pas mal de risques et avant de passer à l'acte, Wilt commence à rêver de ce moment et échafaude des plans. Après y avoir pensé longuement chaque soir lors de balades avec son chien, il va se mettre en situation et répéter son acte avant de peut-être passer le pas. Commence alors une valse de quiproquos qui va mener Wilt dans une situation très inconfortable. Mais le "confort" était-il vraiment présent dans sa vie auparavant ?

Voici une lecture fort plaisante et parfaite pour passer un bon moment quand le besoin s'en fait sentir. On est ici loin de la vie quotidienne, l'histoire est complètement loufoque et dans le genre "je pose mon cerveau avec une lecture pas trop conne", "Wilt 1" se pose là.

Dans ce premier tome d'une série de 5 romans (tous pouvant se lire indépendamment les uns des autres), le lecteur fait la connaissance de Tom. Professeur de culture générale dans un lycée technique anglais, très intelligent et ayant une grande (trop ?) propension à l'abstraction, Tom n'est pas apprécié à sa juste valeur. Autant à la maison qu'à son travail, il passe au second rang et met entre parenthèse ses rêves d'évolution. Entre sa femme castratrice et son supérieur qui ne le prend pas au sérieux et ne lui a accordé aucune promotion en 10 ans de carrière, Tom est un homme qui stagne, frustré de ne pouvoir montrer à ses semblables toutes l'étendue de ses qualités. Et des qualités, il en a ! A commencer par son sens de l'analyse et sa capacité à se détacher des évènements pour mieux amener son interlocuteur à aller dans son sens. Cela va lui jouer bien des tours face à la police lorsqu'il sera inculper pour le meurtre de sa femme qu'il n'a pas commis. Autant de détachement et une telle froideur, ne serait-ce pas là une des caractéristiques d'un parfait psychopathe ?

Avec "Wilt", le plaisir est au rendez-vous. Tom Sharpe accorde de l'importance à chacun de ses personnages et tout le monde va en prendre pour son grade sur presque 300 pages. Les nouveaux amis de sa femme, sa femme, ses collègues, ses élèves, la police... Nous avons là un beau tableau de la société actuelle et bien que faisant dans la caricature ici, chacun y reconnaîtra aisément au moins l'une de ses connaissances. La vengeance de Wilt devient alors jubilatoire et la peur change de camp.

Peu à peu Wilt prend de l'épaisseur. Il n'est plus le gentil Wilt, toujours en retrait, celui qui ne dit jamais non et supporte toutes les humiliations. Au fil des pages, sous la plume de Sharpe, il va se révéler malin, manipulateur et très intelligent. Une satisfaction pour le lecteur quand on sait qu'il s'agit d'une saga. Tom est sorti de sa coquille et semble pouvoir modifier durablement son destin.

"Comment se sortir d'une poupée gonflable et de beaucoup d'autres ennuis encore" est un roman typiquement anglais qui ravira les lecteurs friands d'humour british. Ca part dans tous les sens, les scènes sont jusqu'auboutistes, les personnages au caractère bien trempé nous donnent matière à rire et tout cela est empaqueté dans un chouette papier cadeau qu'est la plume de Tom Sharpe. Si vous cherchez un roman qui se dévore, au style fluide et à l'histoire rondement menée, penchez-vous sur cette curiosité !

Livra'deux pour pal'Addict

J'ai lu ce roman dans le cadre du challenge "Livra'deux pour pal'Addict".


mercredi 28 octobre 2015

"Sept jours pour expier" de Walter Jon Williams

7jours

L'histoire: Perdue au fond du Nouveau-Mexique, la petite ville minière d'Atocha se meurt doucement, oubliée à l'orée du XXIème siècle, à peine troublée par le Centre de recherches en physique quantique récemment installé à ses portes.

Jusqu'au jour où cet univers provincial va se détraquer pour Loren Hawn, le chef de la police locale : fermeture de la mine de cuivre, troubles en ville, alerte au Laboratoire de technologie avancée.

Mais ce n'est rien à côté de cet homme qui vient de mourir un soir dans ses bras, criblé de balles. Loren Hawn le connaît bien, comme il connaît tout le monde dans le pays : il est déjà mort dans un accident de voiture vingt ans plus tôt...

La critique de Mr K: Imaginez une petite ville américaine typique de la bordure sud en contact avec le Mexique. Rien d’extraordinaire ne s'y passe et tout est réglé comme du papier à musique. La vie suit son cours entre les déplacements pendulaires des habitants (beaucoup de mineurs), les coups payés au bar, les infidélités des maris désœuvrés et le temps qui passe doucement comme dans un roman de Steinbeck. Les ennuis commencent d'abord quand la mine ferme: la violence fait son apparition dans la ville de Loren Hawn, chef de la police locale. Les nuits se suivent et la violence monte crescendo parallèlement à la tension liée aux licenciements massifs et au désœuvrement qui en découle. Et puis, un événement étrange va tout faire basculer: l'irruption d'un mort qui ne semble ne plus l'être pour re-mourir à nouveau! Loren l'a bien vu lui! Miracle? Manipulation? À lui de trouver la réponse mais il n'est pas forcément très bon de remuer certaines choses... il va l'apprendre à ses dépens.

Première mise au point, Sept jours pour expier est inclassable. Bien que présentant quelques éléments de pure science fiction, il lorgne davantage sur la chronique provinciale, le roman noir et le polar bien couillu (et parfois sans grande finesse il faut bien l'avouer). Loren Hawn est l'archétype du héros à l'américaine type Schwarzenegger. Ancien boxeur clandestin épris de sa ville au point de se l'attribuer, devenu chef de la police, il n'hésite pas à rajouter une bonne touche de violence policière lors de ses arrestations. Fasciste sur les bords, borderline, il ne trouve refuge qu'au sein de sa famille (marié, deux enfants) et la foi qui le réconforte lors de ses périodes de moins bien. Malgré tous ces aspects qui sur le papier me déplaisent, l'alchimie prend et même si le personnage dérange et dégoûte, on s'attache à cet homme lié à un passé qu'il ne veut pas lâcher, prisonnier de schémas mentaux dont il ne peut se défaire.

Et pourtant, le monde évolue, même son pasteur lui dit. Ainsi, depuis quelques années, un laboratoire de haute technologie s'est installé dans le voisinage et le secret plane sur ses réelles activités. Une milice privée est chargée de sa sécurité et les fuites d'information ne sont pas pour rassurer notre policier vieux-jeu. La mort de son ami d'enfance déjà décédé (sic) coïncide pile poil avec le début de la semaine d'expiation, 7 jours où chacun va à l'Église suivre les sermons des révérends passant en revue les sept pêchés capitaux. Peu à peu, on fait le lien entre les événements qui se précipitent et cette période spirituelle très particulière.

En creusant, Loren Hawn va se confronter à un monde peu reluisant où corruption et intérêts privés se confondent au détriment des simples citoyens. Des pressions lui sont imposées, la tension s'accentue sur lui et ses proches. Flirtant avec le danger, il ne veut pas dévier de sa route. Les dégâts collatéraux sont nombreux et il flotte une odeur de souffre et de sang sur son passage. Le chef de la police va se battre seul contre tous: la hiérarchie stupide et intéressée, la naïveté des gens d'église, la cruauté et le sadisme des attachés de pouvoir… C'est littéralement Sin City transposée dans une ville du désert du sud qui nous est proposé ici! Les âmes sensibles feraient bien de s'abstenir tant on est parfois bousculé par des propos et des actes type hardboiled à vous faire décrocher la mâchoire (à mettre en parallèle avec les tabassages type Marv que l'on retrouve dans ce livre).

Walter Jon Williams a un sens du rythme narratif remarquable. Le début est certes un peu lent mais à la centième page (sur 520 en tout), l'intrigue décolle pour ne plus atterrir avant une fin tout bonnement apocalyptique, où à l'instar de l'inspecteur Mills dans Seven, le héros va déchaîner sa fureur. La lecture est aisée, plaisante, parfois très drôle (il y a des répliques vraiment tordantes, flirtant avec les punchlines ringardes de film d'action de seconde zone) mais aussi touchante à l'occasion (les scènes dans l'intimité familiale du héros) et tripante lors de scènes d'actions vraiment dantesques!

Un chouette moment de lecture en somme qui ne révolutionne pas le genre mais au caractère addictif et immersif certain. Une expérience que vous ne regretterez pas si vous êtes amateur du genre.

Posté par Mr K à 18:03 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mardi 27 octobre 2015

"Quiproquo" de Philippe Delerm

Quiproquo DelermL'histoire : Un journaliste du Nord de la France part en reportage dans le Sud-Ouest. Il quitte "la brique sombre qui s'attache si bien les soirs à bière, les petits matins de pluie et de mélancolie" et découvre, "la lumière de la brique rose, le vert profond des pins et des cyprés, le vert pâle des peupliers". Notre reporter va peu à peu se laisser gagner par une torpeur immobile. Quand, soudain, sur cette tendre scène bucolique, le Quiproquo Théâtre va poser ses tréteaux. L'homme de plume va endosser un nouveau rôle, saltimbanque, et découvrir derrière les masques la tragi-comédie de la vie.

La critique Nelfesque : Voilà un petit ouvrage que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire. Philippe Delerm est un de ces auteurs des petits bonheurs du quotidien, des petits clins d'oeil de la vie, ceux que l'on voit si on le veut bien, ceux qui réchauffent le coeur par leurs souvenirs. Dans la famille Delerm, j'aime le père, la mère et le fils, chacun bien ancré dans cette culture du temps qui passe, de la nostalgie et de la valeur de la moindre petite seconde et des petits détails. Pour "Quiproquo", je demande le père et ces 86 pages lues un soir de grand vent sur une fin d'été encore chaude.

Après un petit passage près de Périgueux ("Le conducteur avait un accent pur rocaille venu de Périgueux" (salut la famille !)), l'histoire de "Quiproquo" se déroule dans un petit village d'Aquitaine, Camparoles, en plein coeur de l'été. Avec ce jeune journaliste en plein questionnement existentiel, le lecteur fait la connaissance de Maria, Stéphane et Alicia. Une famille de saltimbanques qui est tombée amoureuse de ce village et a décidé d'y monter le Quiproquo Théâtre. Certains montent sur scène, d'autres restent en cuisine, des amis s'occupent des lumières... Le Quiproquo est un lieu de rencontre au coeur de ce tout petit village du Sud-Ouest.

Au fil des pages, on sent la convivialité des longues soirées d'été, la chaleur du soleil sur notre peau, le vent dans les arbres près de la rivière. Le lecteur prend le temps de vivre et suit le héros ordinaire de ce lire dans son chemin vers la quiétude et finalement son changement de vie.

Quand un homme découvre son lieu de vie idéal, l'adopte et s'y installe. Un éveil à la vie qui met du baume au coeur du lecteur. Une écriture simple et fluide, comme l'histoire proposée ici. Un moment de vie fait de bonheurs et de peines, l'amour, le deuil... Une évidence.

Posté par Nelfe à 17:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 26 octobre 2015

"Journal d'un caméléon" de Didier Goupil

51iO1Pb7n9L

L'histoire: Le XXIème siècle sera bipolaire Après une rupture amoureuse, Cosme Estève, peintre de son état, se retrouve pour un délai indéterminé dans un établissement spécialisé. Armé de sa seule boussole, il erre dans les couloirs labyrinthiques à la recherche du fumoir pour se griller une énième cigarette. Le dédale n’est pas seulement géographique il est aussi mental. Au fil du périple, qui le replonge dans son passé et la genèse de sa vocation, il aura la confirmation de ce qu’il pressentait : ils sont nombreux à cohabiter à l’intérieur de lui-même. Pour endosser les différentes identités qui s’agitent en lui, il n’aura d’autre solution que de devenir caméléon.

La critique de Mr K: L'occasion m'a été donné de découvrir Journal d'un caméléon paru au Serpent à plumes qui m'a de suite intrigué par le pitch de sa quatrième de couverture: artiste maudit, hôpital psychiatrique, l'amour et encore l'amour… Autant de thèmes qui m’interpellent et qui m'intéressent réunis dans la même œuvre! Ce n'est pas beau ça? J'avais adoré la lecture de Vol au dessus d'un nid de coucou (et sa géniale adaptation par Milos Forman au cinéma) et apprécié le film de Maurice Pialat sur Van Gogh, vous en avez un croisement littéraire de fort belle facture ici avec un court roman original dans sa construction et diablement addictif une fois que l'on a pénétré dedans.

Le récit commence dans un hôpital psychiatrique. Cosme Esteve, peintre d'origine catalane y est interné suite à une rupture amoureuse très douloureuse avec sa maîtresse du moment. Artiste multi-forme, homme à femme, voyageur, amateur de cuisine et de fête, à travers des flashback et des errances dans les couloirs de sa prison du moment, Didier Goupil dresse le portrait d'un homme complexe qui se révèle être bien vivant et proche de l'auteur (c'est un ami à lui). Étrange mélange de fiction et de réalité, l'ouvrage possède un charme certain entre portrait intimiste et une certaine vision du monde qui transparaît ici ou là.

Ce livre, c'est donc avant tout le portrait d'un homme amoureux de la vie et de l'Art. L'auteur balaie large et rentre même dans les alcôves de la vie privée de son ami. Rien ne nous est épargné par exemple sur ses atermoiements amoureux avec ses deux femmes officielles successives et ses nombreuses aventures. Ce côté "artiste" branchouille n'est pas ce qui m'a le plus plu chez lui, bien au contraire, je ressentais de l'agacement face à ces marivaudages incessants. Instable, bipolaire surtout, Cosme Esteve traverse la vie par périodes allant de la félicité la plus totale à des moments bien plus sombres qui culminent avec son internement. C'est l'occasion pour l'auteur de dresser en filigrane un état des lieux des institutions psychiatriques et des pratiques en vogue en la matière dans notre pays (vous verrez ce n'est pas très reluisant). Clairement, ces passages sont l'occasion pour le héros de réfléchir à sa vie, à l'existence humaine de manière générale ("Le Siècle des Lumières avait voulu l'individu, le XXIème siècle l'avait fait. À la perfection. Nous étions tellement des individus que nous étions désormais seuls au monde" page 96). J'ai été profondément touché par certains passages, une émotion palpable à chaque page entre richesse du propos, originalité provoquée par le point de vue de l'interné et quelques touches plus décalées de bon aloi qui permettent de redescendre la pression pour quelques pages.

Journal d'un Caméléon s'est aussi cela: des passages plus drôles, plus tendres aussi, reflet d'une vie aux multiples facettes qui donne son titre à l'ouvrage. Pour traverser cette vie, le peintre s'est mué en caméléon. Pour ses pannes de créativité, ses dévissages psy, ses problèmes de cœur, ses voyages, Cosmo Esteve change de personnage, d'identité et continue son petit bonhomme de chemin bon gré mal gré. Il se dégage alors une folie douce, un destin hors du commun qui se joue des conventions et des règles comme on peut s'y attendre de la part d'un artiste d'ailleurs. On s'accroche donc à ce personnage et à tous ceux qui gravitent autour de lui notamment ses deux femmes, alchimies mêlées de la figure de la mère et de l'amante. Loin des clichés, les relations entre personnages sont ici très réalistes, fidèle à la réalité même si cette dernière est quelques peu altérée par la maladie mentale dont souffre le héros.

Il faut un certain temps pour rentrer dans l'ouvrage. Il m'a fallu une trentaine de pages pour me faire une idée nette du personnage et des principes d'écriture mis en œuvre par Didier Goupil. Loin d'être linéaire, la trame s'apparente à un gigantesque puzzle entre carte mentale du personnage et déroulé plus classique de sa vie. Le style de l'auteur est à la fois alerte et exigeant, sans lourdeurs inutiles et par là même très accessible. Les interrogations de départ laissent peu à peu la place alors à la curiosité et à l'empathie. On passe un très bon moment et on s'étonne d'en être arrivé si vite à la fin tant le temps s'écoule rapidement. Une belle et profonde expérience de lecture que je ne peux que vous conseiller.

samedi 24 octobre 2015

"Camp de gitans" de Vladimir Lortchenkov

camp de gitansL'histoire : Loufoque, grinçant, acide, voici le tableau d'un pays en plein chaos dans un monde à la dérive.
A l'Assemblée générale des Nations Unies, un terroriste moldave prend en otages tous les grands de ce monde, d'Obama à Poutine, en passant par Merkel, Berlusconi et Sarkozy. Ses revendications stupéfient la planète.
Pendant ce temps en Moldavie, entre incurie, corruption et culte aveugle de l'Union européenne, le pays a sombré dans l'anarchie, la capitale Chisinau est envahie par des hordes d'enfants abandonnés et une étrange religion se répand : les Moldaves seraient le Peuple élu, le nouvel Israël, qui réclame une Terre promise au bord de la Méditerranée... L'ONU va devoir agir, sans quoi, adieu les otages !
Découvrez dans ce roman à l'écriture étourdissante comment les Moldaves marchandent avec Dieux, ou pourquoi le major Plechka, maton filou, oblige ses prisonniers à écouter en boucle les trésors de la poésie nationale...

La critique Nelfesque : J'avais lu et beaucoup aimé le précédent ouvrage de Vladimir Lortchenkov, "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie". J'ai pu découvrir la suite des aventures rocambolesques de ces Moldaves fuyant leur pays dans "Camp de gitans", sorti en librairie pour cette Rentrée Littéraire chez l'excellente maison d'édition qu'est Mirobole. Si j'ai un conseil à vous donner en préambule c'est de sauter immédiatement sur ce bijou de pur délire !

Avec "Des Milles et une façons...", j'avais découvert un roman farfelu à l'écriture peu commune. J'avais passé de très bons moments de franche rigolade à la découverte des plans échafaudés par ces Moldaves pour atteindre l'Italie. "Camp de gitans" ne suit plus exactement le chemin des personnages du précédent roman mais nous montre ce qu'est devenue la communauté Moldave au sens large suite à la désertion de leur pays pour des contrées plus riches et porteuses d'espoir. Il est donc tout à fait possible de lire celui ci sans avoir lu le précédent pour comprendre l'histoire mais il serait dommage de passer à côté de quelques clins d'oeil savoureux.

Cette précision étant faite, Lortchenkov reste dans la même veine d'écriture avec ce roman ci. Bien qu'ayant déjà un sacré niveau dans l'absurde, j'ai trouvé "Camp de gitans" encore plus loufoque et avec des passages absolument incroyables. Pour la première fois de ma vie, j'ai pleuré de rire en lisant un roman. C'est dire ! Quelle bouffée d'oxygène ! Quelle jusqu'au boutisme dans les choix stylistiques de l'auteur !

Il n'est pas des plus faciles de rentrer dans ce roman lorsqu'on n'est pas habitué à Lortchenkov. "Camp de gitans" est un roman qui demande du temps et surtout de longues plages de lecture pour vraiment absorber le lecteur et qu'il se laisse aller aux délires que l'auteur nous propose. Ne pouvoir lire que par petites touches, entre 2 transports en commun ou dans une salle d'attente, c'est prendre le risque de passer complètement à côté de ce roman et croyez moi ce serait bien dommage ! Tant d'absurdité (dans le bon sens du terme, une absurdité voulue et maîtrisée) demande un effort d'adaptation mais quel plaisir ensuite !

Voyez plutôt cet extrait de la page 176 : "C'est drôle. Vous avez dit que ça ne me dirait rien, et quand j'ai dit que c'était à moi de décider si ça me disait quelque chose ou pas, vous l'avez dit, et j'ai dit que non, en effet, ça ne me disait rien, et vous avez dit, eh bien, que vous l'aviez bien dit..." Capillotracté non ? Et si je vous dis que cette réplique est dite lors d'un échange entre le Président par intérim de la Moldavie et le représentant du FMI en Europe de l'Est, vous comprendrez aisément que l'on est loin du roman réaliste et sérieux. Et des sorties comme celle-ci il y en a à la pelle. L'auteur nous perd pour mieux nous retrouver, ouvre des tiroirs sans fin parfois, part dans tous les sens et personnellement, j'ai adoré !

C'est dans un contexte stupéfiant que l'histoire prend place. Parallèlement à la prise en otage de tous les chefs d'état de la planète lors d'une réunion à l'ONU, le lecteur suit par l'entremise de flashback, la montée en puissance d'une nouvelle religion au sein de la communauté Moldave. Réclamant un nouvel emplacement géographique, une Terre Promise comme au peuple juif, en remplacement de leur Moldavie détruite et invivable, un petit mouvement d'allumés va devenir au fil des semaines et des mois un évènement de grande ampleur et une vraie croyance suivie et respectée va émerger du néant. Il faut dire aussi que les Moldaves, sous la plume de Lortchenkov, sont des êtres crédules, naïfs et un peu (beaucoup) concons. Leur logique n'est pas la nôtre et ce qui peut nous paraître "trop gros" trouve de l'écho chez eux... Cela donne naissance à des situations et des répliques toutes plus hallucinantes les unes que les autres tant l'absurdité est poussée à son paroxysme.

Lortchenkov nous livre ici un roman totalement à part de ce que l'on peut trouver d'ordinaire sur les étals des librairies. Une bouffée d'oxygène où le rire est présent à chaque page. Véritable satire sociale, "Camp de gitans" est un roman complètement fou, audacieux et novateur que je vous conseille fortement de découvrir !

Allez pour la peine, je vous laisse avec un dernier passage page 205 retranscrivant un poème déclamé par le commandant Plechka à la femme qu'il convoite :
"J'ai peur que tu ne sois bientôt plus là./ Ce n'est pas que j'aie très peur,/ mais j'aime trop tes épais cheveux/ pour vivre en sachant qu'ils ne sont plus,/ qu'ils ne sont et ne seront plus./ Le problème de ton existence en tant que telle ne m'inquiète pas./ Je suis plutôt préoccupé par le problème de mon/ existence sans toi/ qui, en tant que telle sans toi en tant que telle/ ne me paraît pas possible, ni pour moi, ni pour toi, ni pour tes cheveux,/ ils sont drus comme je les aime, et épais..."

"What the fuck !?" Je vous avais prévenu !


mardi 20 octobre 2015

"Ring" De Koji Suzuki

41X8RM5R0YL

L'histoire: Kazayuki Asakawa déglutit, les yeux rivés sur l'écran de télévision. Au fond de lui-même, il sait que c'est vrai, que ce n'est ni une plaisanterie, ni une menace en l'air. Il sait que les quatre adolescents, dont sa propre nièce, qui ont regardé ensemble la cassette vidéo avant lui sont morts. Juste au même moment. S'il veut survivre, il lui faut comprendre d'où vient cette cassette, le sens de ces images énigmatiques et inquiétantes, de cette malédiction absurde. Et il ne lui reste plus que sept jours. Même moins de sept jours ! Et pas la moindre piste...

La critique de Mr K: Les films qui m'ont vraiment effrayé lors d'une séance cinoche se comptent sur les doigts d'une main. Ring de Hideo Nakata fait partie de ceux là avec une séance à haute tension vécue à sa sortie au MK2 Hautefeuille lors de ma période parisienne. Un grand grand flip, une peur viscérale et persistante durant deux semaines. J'ai appris par la suite qu'il était le premier tome d'une trilogie littéraire nippone qui a connu un succès monstre (hé hé!) au pays du soleil levant. Puis le temps a passé, seules restent les pensées (et de très mauvais remakes US) et dans ma PAL toujours rien! Jusqu'au jour pas si lointain où le présent volume s'offrait à ma vue! Vision sublime, réflexe pavlovien et hop! Acquisition directe!

Pour les amateurs du film, attendez vous à être légèrement surpris. Autant Nakata en avait fait une œuvre très intimiste et féministe par moment, autant ici, dans l'ouvrage de Koji Suzuki, c'est l'oncle d'une des victimes de la K7 maudite qui enquête. Journaliste en disgrâce suite à un reportage manqué, il fait le rapprochement par hasard entre la mort de sa nièce et celle mystérieuse d'un jeune couple dans une voiture abandonnée au bord de la route. Véritable thriller à la mode page-turner, on suit son enquête qui le mène dans un chalet de vacances où il va visionner un étrange film aux vertus quelques peu mortifères! Eh oui, on meurt de peur littéralement, une semaine pile poil après son visionnage! Le compte à rebours s'amorce et impitoyablement les jours se suivent vers le jour fatidique. Le rythme s'accélère, les révélations fourmillent et la fin… hé hé, la fin…

Je ne suis pas forcément amateur de lectures faisant suite à un visionnage cinématographique mais je dois avouer qu'avec ce récit je vais réviser mon jugement. On appréhende bien le processus d'adaptation et bien que la trame principale soit respectée (la K7, la malédiction, le personnage de Sadako), on est surpris par certains aspects de l'histoire et la vision masculine apporte un angle différent et non dénué d'intérêt. L'amitié qui lie le héros et son professeur de fac décalé est touchante, anime le récit et lui donne une vigueur supérieure au film au détriment peut-être d'une sensibilité plus exacerbée dans le métrage et par là poignante. Les morts, quelques lieux, divergent aussi et l'on tourne beaucoup en rond avant d'approcher la vérité qui s'écarte quelque peu aussi du film. Le personnage de Sadako reste aussi effrayant que dans le métrage mais en plus humain ce qui la rend encore plus tragique et cruelle en même temps.

En filigrane, c'est une vision du Japon contemporain et agité, mêlée d'influences plus traditionnelles qui s'offre à nous. Les âmes esseulées se croisent, la technologie est présente au moindre recoin (la première piste est d'ailleurs assez ambiguë et joue sur cet aspect de la société japonaise). Mais il y a aussi le poids des traditions, le machisme ambiant, la rancune accumulée, les esprits non morts et leur errance, le don surnaturel et la sorcellerie qui rentrent en jeu. Un ouvrage très complet et multiforme qui trouve son unité dans son sens aigu du récit et du rythme.

Comme dit lors de ma critique du recueil de nouvelles Dark water du même auteur, ne cherchez pas ici un ouvrage typiquement japonais. On nage dans le style thriller à l'américaine avec un savant dosage de suspens et de révélations mais une écriture plus commune et finalement proche d'auteurs occidentaux. Point de fantaisie, de digressions trop intimistes ou d'images filées mais un roman efficace et diablement mené qui procure attentes et espérances bien mesurées. Pas de peur mais une certaine appréhension, notamment un crescendo bien prenant dans les 20 derniers pages où malédiction et résolution se mêlent pour un final vraiment tendu. Lu dans le noir avec une lampe frontale, le livre procure son petit effet tout de même. Un gage de réussite et d'accomplissement que je vous conseille d'appréhender à votre tour si vous en avez le courage!

lundi 19 octobre 2015

"Le Sixième sommeil" de Bernard Werber

6ème sommeilL'histoire :
PHASE 1
Assoupissement.
PHASE 2
Sommeil léger.
PHASE 3
Sommeil lent.
PHASE 4
Sommeil très profond.
PHASE 5
Sommeil paradoxal.
PHASE 6
Le sixième sommeil.
Celui de tous les possibles.

La critique Nelfesque : J'ai découvert Bernard Werber il y a plus de 15 ans avec sa trilogie culte des Fourmis. J'ai adoré tout de suite. Puis avec les années, j'ai laissé de côté cet auteur "gentil" pour des ouvrages plus "méchants". Et oui, il est comme ça Bernard Werber, c'est un chouette gars (pour de vrai hein, je l'ai rencontré il y a 10 ans et je suis repartie le sourire aux lèvres) mais avec le temps j'ai trouvé ses ouvrages trop plein de bons sentiments pour moi.

Qu'à cela ne tienne, son dernier roman paru en début de mois chez Albin Michel m'a donné envie de replonger dans son univers. "Le Sixième sommeil", comme son nom l'indique, évoque les mystères du sommeil, ses processus complexes et essentiels qui peuvent faire de la vie d'un "déréglé du sommeil", un vrai enfer (j'en sais quelque chose pour l'avoir vécu plusieurs années et pour avoir encore aujourd'hui quelques soucis de temps en temps !).

Bref, c'est vraiment le thème de ce nouveau roman qui m'a interpellée. Bernard Werber étant un auteur poussant très loin ses réflexions et ses recherches lors de l'écriture de ses romans, j'ai pris celui ci non pas comme un "manuel du sommeil" mais comme un ouvrage pouvant amener à se poser des questions sur sa propre façon de dormir et d'appréhender son coucher.

Jacques Klein est le fils d'une grande scientifique spécialiste du sommeil. Depuis tout petit, il a appris à comprendre, respecter et dompter son sommeil. En grandissant, il va tout naturellement s'intéresser de plus en plus à cette période de nos vies souvent négligée et, suite à des études de médecine, va lui aussi s'orienter vers des recherches sur le sujet. Mais en plein milieu d'une étude capitale, sa mère, Caroline, disparaît sans prévenir et le roman prend alors des allures de thrillers menant le lecteur à l'autre bout du monde sur les traces d'une tribu malaisienne nomade, les Senoïs.

Avec "Le Sixième sommeil", Bernard Werber tient le lecteur en haleine tout en l'éduquant sur sa propre capacité à se servir de ses rêves et de son sommeil pour optimiser ses journées. Libre à chacun de pousser plus loin la réflexion par la suite si il est intéressé par le sujet mais nous avons là quelques clés qui servent à merveille l'histoire. Non, Werber n'étale pas ici sa science (même si il y aurait matière), chaque détail est important dans l'histoire qu'il nous donne à lire et ces données qui auraient pu être lourdes dans un autre contexte sont ici très bien intégrées. En somme, on joint l'utile à l'agréable et Bernard Werber propose à ses lecteurs un bon divertissement réflectif et instructif.

Alors oui, Werber est toujours très "gentil"... Bien-pensant et surtout bienveillant, sans jamais être démago ou donneur de leçon pour autant, on a le droit ici à des petits messages sur le bien-être, l'écologie, le besoin de se recentrer dans un monde où tout va trop vite et où l'information est disponible H24... Blablabla blablabla... Il n'a pas tort et personnellement, je suis déjà consciente de tout cela et adopte une façon de vivre en cohérence avec mes convictions... Mais je ne lirai pas ce genre d'ouvrages tous les jours. Les Bisounours, les paillettes sur les arcs-en-ciel, les trips retour aux sources pour cultiver son Moi profond, ce n'est pas mon truc mais force est de constater que ce "Sixième sommeil" à un côté littérature feel-good qui, a petite dose, n'est pas désagréable.

Pour ma part, j'ai davantage aimé la seconde partie du roman lorsque Jacques part à la recherche de sa mère et, pour cela, va explorer des contrées géographiques et oniriques riches et variées. Le lecteur est ici complètement pris dans l'histoire et ce côté thriller est plus en adéquation avec ce que je lis d'ordinaire. Ici, les ingrédients du genre sont bien respectés : suspens, enquête, frissons... Tout est là ! Et rajoutez à cela une intrigue située en Asie et vous avez une Nelfe heureuse.

Le style de l'auteur est fluide, le vocabulaire est simple, le plaisir de lire un ouvrage entre aspects scientifiques et enquête est bien là. En 10 ans, Bernard Werber n'a pas perdu sa capacité à donner du plaisir à son lecteur et à le tenir éveillé jusqu'au bout de la nuit pour finir un de ses romans. Ce qui, tenant compte du thème de ce "Sixième sommeil", est un peu ironique !

samedi 17 octobre 2015

"La Face des eaux" de Robert Silverberg

51WZJCG93YL

L'histoire: Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies. Mais lorsque l'armateur Delagard commet l'irréparable, les Gillies décident de chasser les humains. Où fuir ? L'espace est inaccessible. Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu'à se confier à l'océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l'autre côté du monde. S'il existe...

La Critique de Mr K: Un "petit" Silverberg de 509 pages à mon actif aujourd'hui avec La Face des eaux dégoté à petit prix lors d'un chinage de plus. Retour sur une lecture enthousiasmante au possible d'un auteur que j'affectionne tout particulièrement.

L'humanité a essaimé dans l'univers suite à la destruction de sa planète-berceau. Parmi ces mondes nouveaux qui les accueillent bon gré mal gré, il y a Hydros. Largués sans espoir de retour sur ce monde constitué uniquement d'eau, les humains vivent sur des îles artificielles construites par les indigènes locaux: les mystérieux et stoïques Gillies. Ils doivent tout réinventer car la technologie est quasiment inexistante chez ces peuplades paisibles qu'il ne faut pas pour autant aller chatouiller de trop près. La cohabitation se passe cependant sans heurt. C'est sans compter l'avarice et l'ambition propre à notre espèce, personnalisée ici par l'armateur Delagard qui va briser un tabou tacite et provoquer l'exode de toute une communauté humaine insulaire (plusieurs îles coexistent et seule une se voit condamner à partir en exil). Un mois de préparatifs leur est alloué et c'est le grand saut vers l'inconnu, un continent mythique nommé Face des eaux dont les indigènes se sont toujours méfiés et sur lequel circulent les rumeurs les plus folles. Le voyage s'annonce long et pénible…

On peut diviser le présent ouvrage en deux parties. La première nous présente la communauté humaine de Sorve dans sa diversité et son fonctionnement. On retrouve tout le talent de Silverberg pour caractériser ses personnages avec finesse et intelligence. Il dément par là même les avis trop nombreux qui qualifient parfois la SF de genre froid et impersonnel. La SF se fait ici légère et discrète au profit d'existences bien réglées qui vont se voir bousculer par l'incurie de certains. On suit l'action par les yeux de Lawler, médecin officiel de l'ilôt qui nous raconte son île à travers ses souvenirs et ses efforts pour réparer les corps et parfois, les âmes. Le personnage est très attachant car loin des clichés, profondément humain avec ses fêlures et ses aspirations. L'existence est difficile dans ce monde désolé baigné par l'eau à la fois paisible et menaçant, et chacun a sa place, rouage parmi un ensemble qui ne peut fonctionner que par l'imbrication de chacun et des ses aptitudes. Très vite, cet équilibre fragile disparaît pour céder la place à l'inconnu avec la nécessité de partir.

Le voyage commence et l'on se retrouve pleinement dans une œuvre lorgnant vers les romans d'aventures classiques de voyage en mer: la vie à bord avec les tâches routinières, les rapports humains parfois difficiles (crise d'autorité sur le navire, maladie, début de panique...), les accidents de mer, et en plus ici des rencontres étranges avec des créatures vraiment effrayantes. Monstres marins surgis des abysses (on pense à Lovecraft et même à la Bible parfois!), poissons indigènes agressifs, plantes empoisonnées et rampantes sont des adversaires redoutables qu'il va falloir combattre ou contourner. La flottille a fort affaire pour rejoindre le mystérieux continent qui semble se refuser à eux obstinément et agir directement sur leur environnement. Le mystère s'épaissit à l'image des espaces traversés et l'on sent bien que la conclusion du voyage risque d'être amère. On ne se trompe pas avec une fin abrupte mais logique, d'une originalité surprenante (honnêtement, je n'ai pas vu venir le concept) et réussie.

La lecture est immersive à souhait et a fait le bonheur de l'amateur de SF et d'aventure que je suis. Accessible même pour les non initiés, ce roman fait la part belle à l'inconnu, les actes de bravoures et des moments de remise en question plus intimistes. On passe par tous les états et on se demande bien ce qui les attend de l'autre côté de la mer vide. La réponse est cinglante et conclut à merveille une belle expérience littéraire rare et précieuse. Un grand merci à sieur Silverberg qui une fois de plus propose un roman détonant, exaltant et humaniste dans le sens où il propose une belle réflexion sur notre nature profonde. Un must dans le genre!

Déjà chroniqués du même auteur:
- La Guerre du froid
- Le Temps des changements

Posté par Mr K à 16:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
vendredi 16 octobre 2015

"Le Fléau de Dieu" d'Andrea H. Japp

japp

L'histoire: 1347. La Peste noire frappe le port de Marseille. 1348. Paris. Gabrielle d'Aurillay, 20 ans, mariée depuis deux ans à Henri, enceinte, est convaincue d'avoir épousé un prince charmant, en dépit de la modicité de leurs moyens. Jusqu'au jour où, atterrée, elle découvre que son époux n'est pas qui elle croit. Joueur, trousseur de puterelles, escroc, il est aussi en possession d'un diptyque énigmatique. Que recèle ce tableau ? Que signifient les phrases écrites en hébreu qu'il dissimule ? Est-il porteur d'un lourd secret, d'un message occulte ? Geoffroy d'Aurillay, chanoine et cousin d'Henri, connaît cette œuvre et met tout en branle pour s'en emparer. Quand la peste gagne Paris, le destin de tous bascule. Gabrielle doit enfin devenir la femme qu'elle ne rêvait pas d'être : celle qui décide et se prend en main. Au péril de sa vie comme de celle des siens. Y parviendra-t-elle ? Et si seul Dieu – ou le diable – connaissait la réponse ?

La critique de Mr K: Bien qu'historien de formation, je ne pratique pas assidûment le genre du roman historique. J'ai trop peur d'être déçu soit par l'indigence des détails historiques ou au contraire le trop grand foisonnement de détails qui pourrissent le plaisir de lecture, pour parfois tout à fait le faire disparaître. J'ai tout de même le souvenir de grandes œuvres marquantes dans le domaine comme les ouvrages d'Alexandre Dumas ou bien plus récemment le superbe diptyque de Ken Follett composé des Piliers de la Terre et d'Un monde sans fin.

L'occasion s'est présentée que je lise le présent ouvrage qui me tentait bien de part la période abordée et le thème de la peste de 1348. Je suis grand amateur de la période médiévale et d'histoire des religions et ces deux thématiques chères à mon cœur se retrouvaient compilées dans ce roman mettant au prise une jeune femme et sa matrone avec la plus grande épidémie qu'ait connu l'occident. Gabrielle n'est pas au bout de ses peines car elle a fort à faire avec son mari qui se révèle être un vil gredin (pour parler comme à l'époque) et sa condition de femme qui est, vous vous en doutez, un frein énorme à toute forme d'émancipation. Une fois le décor et les personnages plantés, l'action démarre et la tension ne fait que monter durant tout le roman. Une lutte contre la montre se joue entre la jeune femme et son mari, avec en arrière plan de la trame principale l'épidémie qui ne fait que progresser.

Au bout de dix pages, je partais très sceptique avec cette lecture. La faute aux notes de bas de page qui pullulent à chaque feuille (comptez entre 2 à 5 références) et qui polluent l'immersion dans le texte. Pas toujours bienvenues, parfois complètement anecdotiques ou inutiles, elles s'apparentent trop souvent à un bréviaire d'historien ou à un dictionnaire étymologique. Je m'amusais à feuilleter l'ensemble du volume et je me rendis compte que ce serait le cas quasiment sur tout le roman... Au final, je décidai de passer outre et de ne pas les lire sauf en cas de grande nécessité. Je gardais dans un coin de ma tête que l'auteur ne pouvait s'empêcher d'étaler sa science, élément plutôt gênant à mes yeux tant un roman reste avant tout pour moi un plaisir d'évasion et non d'érudition pure. Pour cela, rien ne vaut un essai ou un vrai livre de Duby ou Le Goff, mes deux médiévistes préférés. Surtout qu'avec Follett, vous avez le parfait exemple de récits historiques réussis sans trahir la réalité des temps décrits pour autant et sans lourdeurs intempestives.

Je continuais donc ma lecture malgré un certain agacement. Bien m'en a pris car on se laisse gagner peu à peu par l'ambiance de fin du monde qui règne sur ces pages. La réalité historique est très bien rendue par les descriptions des lieux, des mentalités et des rapports entre les différentes classes. J'ai aussi vraiment apprécié le parti pris de faire s'exprimer les personnages avec le langage de l'époque, une langue très imagée qui passe du très prude chez les nobles au familier de bas étage des plus modestes. On rit donc beaucoup et il se dégage une chaleur humaine, un fourmillement et une humanité vraiment profonde de ce texte. Pas de doute, on est bien au Moyen-âge et croyez-moi vous allez le sentir passer! Entre description des conditions de vie, du traitement des malades de la peste et les superstitions qui règnent en maître, c'est un beau et éprouvant voyage chez nos ancêtres qui nous est ici proposé. Bonne immersion donc!

En terme de trame narrative, on est dans du classique pur jus. Honnêtement, on n'est jamais surpris et l'auteur délaie énormément. Ce n'est qu'un tome 1 et cela se sent. Le mystère est posé autour du mystérieux diptyque qui cache une étrange inscription en hébreu, Gabrielle se voit révéler la vraie nature de son mari et décide de partir de chez elle et quelques chapitres intercalés nous proposent de suivre l'évolution de la progression de la maladie. On n'échappe pas aux clichés et j'ai trouvé très exagéré le parti pris quasi féministe qui fait de la plupart des femmes de ce livre des héroïnes vertueuses mues par de nobles objectifs et la plupart des hommes se révélant être des porcs et des arnaqueurs... C'est gros, très gros même parfois et franchement ça m'a déplu. Je n'ai pas ressenti une réelle empathie pour les personnages ce qui est toujours problématique dans le cadre d'un roman tant on aime s'attacher ou détester les personnages. Rien de tout cela ici, on traverse les pages avec une indifférence envers eux, poursuivant ma lecture mu par ma soif de redécouverte d'une époque appréciée.

Que dire au final? Mon avis est très contrasté. Le Fléau de Dieu se lit très vite et très bien, l'auteur a une écriture plutôt plaisante et même si elle verse dans l'extrémisme en matière d'érudition, elle arrive cependant à accrocher le lecteur. Plutôt creux dans son histoire, l'ouvrage est remarquable au niveau de la reconstitution historique pure et dure. Je vous avouerais que je ne sais pas encore si je lirai la suite des aventures de Gabrielle...

Posté par Mr K à 18:22 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , ,
mardi 13 octobre 2015

"Du moment que ce n'est pas sexuel" de Gudule

001

L'histoire: Nora aime Charlie, Charlie aime Nora. Ce pourrait être la happy end d'un roman, ça n'en est que le début. Car il y a la vie, le regard des autres, le succès, la peur, la culpabilité… À force de vivre d'amour et d'eau fraîche, ils avaient oublié que le monde existe, et qu'il se compose de mille petites choses qui séparent les couples. Fin de la fusion. Charlie se laisse embarquer dans une belle aventure professionnelle, Nora suit vaille que vaille. Puis elle est distancée et se retire du jeu. Commence alors pour elle une douloureuse errance dans le Paris des parias. Elle réapprend la liberté – antithèse de la passion – et cette liberté, rencontre après rencontre, va la mener tout droit de l'autre côté du miroir.

La critique de Mr K: De Gudule (récemment disparue malheureusement), j'avais adoré Le Club des petites filles mortes qui m'avait enthousiasmé lors de ma lecture et qui reste encore frais dans ma mémoire, preuve s'il en est de ses grandes qualités de narration et d'imagination. C'est au hasard d'une déambulation chez l'abbé que je tombai sur ce roman présenté par sa maison d'édition comme son premier roman de littérature générale (rappelons que l'auteur était plus branchée sur la littérature jeunesse à la base). Il ne m'a fallu qu'un dimanche après-midi pour le dévorer, happé par une histoire poignante et un style toujours aussi virevoltant et viscéral.

Charlie et Nora sont deux tourtereaux qui s'aiment à la folie. Passion, fusion sont des termes qui définissent à merveille leur relation unique qu'ils vivent pleinement dans la campagne d'Auxerre entourés de leurs animaux. Lui travaille dans l'animation auprès des enfants du village (il est clown), elle cultive le jardin et bouquine. Une vie paisible fait de plaisirs simples à l'écart du monde, une existence en vase clos ou presque sans gloriole ni chichis. Mais voila qu'un jour, Charlie se voit proposer une place dans une troupe de quatre comédiens-comiques promis à un brillant avenir. Cela bouscule les bases du couple qui chancellent entre méfiance nouvelle, jalousie mal-placée et Nora qui sombre…

Une fois rentré dans le roman, impossible de se détacher des pages tant on est pris à la gorge par le personnage de Nora. Elle hante ces pages du début à la fin, figure tragique qui s'enfonce dans la dépression et perd tous ses repères. Boiteuse depuis un accident de la circulation, elle ne vit qu'à travers son homme et l'amour qu'elle lui porte. Très vite, on se rend compte que son accident a laissé des traces et que son équilibre psychique est fragile. L'opportunité professionnelle de Charlie va la faire basculer. Elle se fane, commence à se faire des films et va faire des rencontres aux marges de la société. J'ai rarement lu un livre si pointu sur le sujet de la bipolarité et pourtant rien de moralisateur ou de trop technique ici, seulement le portrait émouvant d'une jeune femme qui s'effiloche tant son côté absolu la bouffe de l'intérieur. Le lecteur est profondément dérangé dans ses certitudes et ne peut que s'émouvoir face à ce personnage jusqu'au-boutiste d'une candeur extrême.

Charlie lui est désarçonné et partagé. C'est la chance de sa vie mais il aime encore plus sa petite femme. Il connaît les fêlures de cette dernière et il ne veut surtout pas l'abandonner, mais malgré les perches qu'il lui tend, elle semble s'éloigner irrémédiablement de lui. La fusion ne semble plus opérer et Nora commence à errer dans les rues de la capitale rencontrant au passage toute une galerie de personnages plus déglingués les uns que les autres: un cracheur de feu mélancolique à l'haleine enfuelée, un groupe de femmes détruites par la vie réunies dans un club de révisionnisme de souvenirs (grand moment du livre!), un mac et sa poule… autant de personnages marginaux qui vont chacun lui apporter des réponses ou de nouvelles questions qu'elle ne peut ou ne souhaite pas aborder avec ses proches. Le passage avec sa sœur est assez criant et montre bien l'incapacité de communiquer autour de la maladie dans certaines familles.

L'écriture est ici franche et directe. C'est le langage de la rue, du quotidien qui nous est servi sans fioriture ni arrangement avec la réalité. Pour autant, la finesse est de mise avec au détour des dialogues et des courtes descriptions, une autopsie au scalpel des sentiments contradictoires de l'héroïne et de son évolution psychologique. On nage en eaux troubles avec des passages profondément dramatiques et d'autres plus légers mais l'ensemble reste à l'image de la maladie décrite: insaisissable et imprévisible. La fin vient cueillir le lecteur dans un état proche de l'aphasie tant elle se révèle implacable et lourde de sous-entendus. Une grande et belle œuvre à découvrir de toute urgence!

Posté par Mr K à 18:25 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,