jeudi 2 juillet 2015

"Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson - ADD-ON de Mr K

le vieuxNelfe a déjà lu et chroniqué ce roman le 29/07/11. Je viens de le terminer et de le chroniquer à mon tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de mon avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez ma critique toute fraîche à la suite de celle de Nelfe.

Nous procédons ainsi pour les romans déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lu à nouveau par l'un de nous. Pour "Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson, ça se passe par là.


mardi 30 juin 2015

"Toute la lumière que nous ne pouvons voir" de Anthony Doerr

toute la lumière que nous ne pouvons voirL'histoire : Marie-Laure Leblanc vit avec son père près du Muséum d'histoire naturelle de Paris où il travaille. A six ans, la petite fille devient aveugle, et son père crée alors pour elle une maquette reconstituant fidèlement leur quartier pour l'aider à s'orienter et à se déplacer.
Six ans plus tard, l'Occupation nazie les pousse à trouver refuge à Saint-Malo chez l'oncle du père de Marie-Laure, un excentrique profondément marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale, qui vit reclus dans sa maison en bord de mer. Pour éviter que les Allemands ne s'en emparent, le Muséum a confié à Leblanc un joyau rare, la copie d'un diamant ayant appartenu à la famille royale de France, sans savoir qu'il s'agit en réalité de l'original.
Loin de là, en Allemagne, Werner grandit dans un pensionnat pour enfants de mineurs décédés. Curieux et intelligent, l'orphelin se passionne pour la science et la mécanique et apprend rapidement à réparer les machines qui lui tombent sous la main. Un talent rare repéré par les Jeunesses hitlériennes où il se trouve enrôlé. Prenant conscience des fins auxquelles est utilisée son intelligence, il est sanctionné, devenant un simple soldat de la Wehrmacht. En 1944, son chemin croise en France celui de Marie-Laure alors que Saint-Malo est incendiée et pilonnée par les bombes.

La critique Nelfesque : "Toute la lumière que nous ne pouvons voir" fait partie du club très fermé des romans qui vous marquent à vie. Prix Pulitzer 2015, Anthony Doerr n'a pas volé sa distinction littéraire.

"Toute la lumière que nous ne pouvons voir", rien que le titre est d'une beauté renversante. Comme avec "De battre mon coeur s'est arrêté", il y a des noms d'oeuvres que je pourrai répéter à l'infini et les trouver toujours aussi beaux, des phrases qui, seules, éveillent en moi des sentiments puissants. C'est indescriptible mais c'est ainsi. Le pouvoir des mots...

L'histoire de ce roman de Doerr est à l'avenant. Anthony Doerr plonge le lecteur dans la France des années 30 et 40 à travers les yeux de Marie-Laure, aveugle à la suite d'une maladie mais pourtant si éveillée au monde qui l'entoure. Curieuse de tout, son quotidien est fait de couleurs mentales, de sensations, de découvertes... Avec un père aimant pour seul parent, elle va franchir le pas de la porte de leur appartement pour découvrir le monde, en commençant par les couloirs et les collections du Musée d'Histoire Naturelle où son père travaille. Elle va alors se prendre de passion pour la recherche, la lecture, la biologie, tout ce qui peut la faire rêver à travers des histoires de découvertes et d'aventures passionnantes.

En parallèle, le lecteur fait la connaissance de Werner et sa petite soeur Jutta, orphelins allemands. Un parallèle fort à propos avec des enfants sensiblement du même âge de part et d'autre d'une frontière de deux pays qui vont bientôt entrer en guerre. On suit alors leurs quotidiens, leurs peurs et leurs rêves. Les mêmes mais appartenant à deux peuples qui ne vont pas tarder à s'affronter.

Quand les allemands rentrent dans Paris, Marie-Laure et son père trouvent refuge à Saint-Malo chez un oncle. Cette ville corsaire bretonne est le décor où évoluent des personnages truculents. Un florilège de personnalités toutes singulières et différentes mais unies dans un même désir : bouter les allemands hors de France et retrouver une quiétude de vie. Nous suivons alors une petite cellule de la Résistance, une Résistance à petite échelle comme il y en a eu tant pendant la Seconde Guerre Mondiale, une goutte d'eau dans l'océan mais une goutte d'eau vitale. Marie-Laure évolue et grandit ici, sans avoir conscience des évènements mais ressentant un changement et une tension palpable.

Deux destins, deux vies que tout oppose, l'une française et résistante, l'autre allemande et enrôlée par la Wehrmacht. Leur ressemblance malgré tout, leurs craintes et leurs questionnements font de ce roman une oeuvre émouvante et poignante. Le lecteur s'attache immédiatement à Marie-Laure mais aussi à Werner, deux enfants qui sont nés ennemis et sont pourtant tellement semblables.

La trame est, vous l'aurez compris, propice aux histoires tragiques. Sur fond de guerre, on ne peut s'attendre à un roman gai. Peu original et sans surprises pourraient même dire certains à la lecture de ces quelques phrases. Et pourtant... C'est sans compter sur le talent d'Anthony Doerr, que j'ai découvert ici et que je vais dorénavant suivre avec beaucoup d'intérêt. Sa plume est sublime, toute en nuance et poésie. Sans pathos, tout en délicatesse, et avec des descriptions magnifiques des lieux parcourus mais aussi des sentiments éprouvés par les personnages de ce roman, les mots entrent dans le corps du lecteur par tous les pores de la peau. Tant de beauté et de pureté, dans un univers si froid et triste qu'est une guerre, ne peut qu'émouvoir. Complètement habitée par l'intrigue, je me suis rendue compte seulement à la fin de ma lecture que mes larmes coulaient toutes seules sur mes joues dans les 50 dernières pages du roman. Une expérience que je n'ai pas vécu souvent...

Plus de 600 pages que l'on ne veut pas voir finir, une histoire qui nous colle à la peau, un roman bouleversant et d'une grande beauté. Le titre, "Toute la lumière que nous ne pouvons voir", prend tout son sens au fil des pages et à la 604ème particulièrement avec une scène qui fend littéralement le coeur.

Si j'étais de celles qui relisent leurs livres, je relirai celui-ci dix fois, vingt fois, cent fois. Lisez-le ne serait-ce qu'une seule fois et appréciez chaque mot, chaque phrase. La beauté est ici, malgré la guerre et ses atrocités, entre les pages de ce roman. Merci Mr Doerr.

samedi 27 juin 2015

"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond" de Serge Brussolo

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L'histoire: Femme scaphandrier, Lize Unke appartient à la brigade de police fluviale chargée d’enquêter sur la catastrophe du métro englouti. Qu’est-il réellement arrivé, ce jour-là, quand le plafond du tunnel a crevé, laissant le fleuve s’engouffrer dans le réseau souterrain pour noyer des kilomètres de galeries, de rames… et des milliers d’usagers?

Bien des années ont passé depuis le drame, mais l’énigme reste entière. On parle de survivants, prisonniers de poches d’air. Des survivants qui connaîtraient la vérité… mais que personne ne semble pressé de ramener à la surface. La solution du mystère est là, quelque part dans le labyrinthe des tunnels inondés. Lize, qui a perdu sa jeune sœur dans la catastrophe, s’est donné pour mission de faire la lumière sur cette étrange histoire. Décision imprudente s’il en est, car quoi de plus vulnérable qu’un scaphandrier perdu sous les eaux !

La critique de Mr K: Un petit Brussolo de plus à mon actif aujourd'hui avec une fois de plus une tentation initiée par un pitch assez incroyable de métropolitain englouti suite à une catastrophe où des personnes survivraient en dehors de toute logique. Avouez que ça intrigue, on n'est pas déçu au fil de la lecture avec des révélations et des retournements de situations comme Brussolo sait le faire quand il est en forme!

L'héroïne est policière dans la brigade des scaphandriers. Évoluant dans un milieu machiste, elle n'est pas séduisante (elle fait "homme" comme se plaisent à lui dire ses collègues) et elle court après un rêve impossible: retrouver sa petite sœur qui aurait disparu dans la fameuse catastrophe. On sent une pointe de culpabilité chez elle envers cette sœur un peu bohème qui avait clairement la préférence de ses parents bourgeois qui ont vu d'un mauvais œil leur fille aînée rentrer dans les forces de l'ordre. Toute la psychologie, et notamment le rapport à son passé, est très bien rendue et renforce l'empathie que l'on peut ressentir pour Lize. Elle va rencontrer Gudrun, une junky avec qui sa sœur a vécu ses derniers mois avant sa disparition. Un lien spécial va se nouer entre eux et cela l'aidera à progresser dans son enquête.

En parallèle, on suit les expéditions successives des scaphandriers dans le métro englouti. Mystérieusement les corps des victimes sont intacts, ne pourrissent pas. La brigade est chargée de récupérer les papiers des morts pour les enregistrer officiellement dans l'état civil, elle fournit aussi de la nourriture à d'hypothétiques survivants qui vivraient encore grâce à des poches d'air disséminées sur des dizaines de kilomètres de réseaux de tunnels. Peu à peu, des questions se pressent dans l'esprit du lecteur. Quelle est l'origine du phénomène qui empêche les corps de se décomposer? Les survivants existent-ils vraiment? Qui ou quoi est à l'origine de la catastrophe? Les choses se complexifient et lors d'un ultime voyage dans les sous-sols, l'héroïne lèvera le voile de la vérité et tentera de la rapporter avec elle.

L'action se déroule dans un pays non précisé où la langue allemande influence les noms propres (voir les noms de stations du métro), l'époque est, elle aussi, floue, le récit pouvant se dérouler aujourd'hui comme dans un passé ou un futur proche. L'impression d'étrangeté dans le domaine ne fait que grandir durant toute la lecture. On n'a pas vraiment de concret à quoi se raccrocher, on navigue à vue et on ressent une certaine claustrophobie lors des plongées en scaphandre. J'ai adoré notamment les passages se déroulant sous l'eau et au-delà qui combinent l'aventure et l'angoisse, l'auteur se démarquant nettement dans sa capacité à décrire les émotions et sensations ressenties par l'héroïne lors de ses découvertes successives. Étrange ambiance vraiment qui règne dans cet ouvrage qui mêle habilement quête personnelle, SF larvée et suspens. Le mélange fonctionne à plein et il est une fois de plus impossible de relâcher l’ouvrage avant le mot fin.

On retrouve, dans La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond, le sens du récit et du dosage cher à Brussolo avec un petit plus ici en la personne de l'héroïne que j'ai trouvé différente, touchante et très humaine. Confrontée à des choses qui la dépasse, victime de son passé et forcée d'aller de l'avant, la fin vient cueillir le lecteur entre le soulagement de savoir le fin mot de l'histoire et un dénouement très sombre versant le roman définitivement dans le roman noir. Une belle expérience de plus à mon actif avec cet auteur qui décidément n'arrête pas de me surprendre.

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur:
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
- "La Fille de la nuit"

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jeudi 25 juin 2015

"Adama ou la vie en 3D" de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1988, Saint-Denis, en banlieue parisienne. Adama est un collégien d'origine malienne, passionné de musique. Né en France, il ne connaît presque rien du pays de ses parents. Mais le Mali le fascine, et il s'interroge : pourquoi tant de gens veulent quitter ce pays que l'on dit magnifique? Pourquoi risquent-ils leur vie pour entrer en France et travailler pour un salaire de misère? Un jour, son père lui annonce qu'il va retourner au pays pour inaugurer une école. Adama rêve de partir avec lui...

La critique de Mr K: Nouvelle incursion aujourd'hui dans la série français d'ailleurs de chez Casterman avec Adama ou la vie en 3D écrit une fois de plus par Valentine Goby et illustré par Olivier Tallec. Pour ceux qui nous suivent régulièrement, vous savez tout le bien que je pense de cette collection entre récit de vie et pédagogie de l'ouverture de soi et vers les autres. Ce n'est pas cet ouvrage qui me fera changer d'avis même si je l'ai trouvé un ton en dessous de mes deux précédentes lectures.

En 48 pages (format retenu à chaque ouvrage de la série), nous faisons connaissance avec Adama un jeune français d'origine malienne très curieux d'en connaître plus sur ses origines. L'auteur se concentre d'abord sur la vie qu'il mène au sein de sa communauté dans son quartier: fête locale avec rapprochement des uns et des autres autour de la musique (le jeune homme joue du Djembé), des histoires racontées par le griot, les amis et bien évidemment la vie de famille avec la figure du père qui plane sur la cellule familiale, un homme qui participe à la construction d'une école dans le village d'origine au pays. L'occasion va être donnée à Adama de pouvoir l'accompagner pour découvrir ses racines et pouvoir ainsi se construire. Mais il y a une différence entre ce que l'on s'imagine et la réalité…

Au centre de ce livre se trouve posée une question essentielle qui est très peu abordée par les médias et même par les formateurs de fonctionnaires travaillant en banlieue: le déracinement de certaines familles et la double identité des jeunes issus de l'immigration qui rêvent / idéalisent le pays ancestral sans vraiment se rendre compte de la réalité que vivent les populations restées sur place. Pour Adama, ce voyage va lui permettre de mieux se connaître mais aussi de prendre conscience de la chance qu'il a de pouvoir s'instruire et construire son avenir contrairement à ses cousins restés en Afrique et qui doivent notamment subvenir aux besoins de sa famille (entre autre). L'auteure est suffisamment maligne pour éviter l'écueil de l'angélisme sur l'intégration à la française (il y aurait beaucoup de choses à en dire mais ce débat n'a pas sa place dans un ouvrage tel que celui-ci) et de la caricature en abordant ces thèmes cruciaux avec finesse et discernement par le prisme de personnages clairement caractérisés et assez emblématiques (le père d'Adama est le pont qui relie les deux cultures, sa mère est le symbole de l'émancipation de la femme africaine par rapport à son mari par exemple).

Fidèle à sa ligne directrice, Valentine Goby se met à la place du jeune héros en utilisant un je de narration immersif à souhait et qui rend compte de ses humeurs et de ses aspirations. Les chapitres courts sont aussi au rendez-vous (deux pages chacun) et facilitent grandement la lecture, ces livres se destinant à des jeunes à partir de 11 ans et convenant à merveille à un public peu accroché par la lecture. Le langage est simple et accessible avec l'intrusion par moment de termes purement culturels permettant la découverte de la communauté malienne: Calebasse, molo, tama… Je regrette simplement un manque de profondeur dans les réactions d'Adama qui m'a moins touché dans son évolution qu'Antonio ou Jacek auparavant.

On reste cependant sur un livre intéressant et formateur (les bonus en fin de livre permettent de se faire une idée encore plus précise sur la communauté malienne en France) qui m'a rappelé par moment certains anciens élèves que j'ai pu avoir quand j'officiais dans le 93 ou encore des fêtes auxquelles j'ai pu participer lors de mes virées nocturnes à Montreuil. Une bien belle lecture en tout cas.

Déjà lus et chroniqués dans la même collection:
- Antonio ou la Résistance
- Le Rêve de Jacek

mercredi 24 juin 2015

"1984" de George Orwell

1984L'histoire : De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

La critique Nelfesque : "Quoi !? Tu n'as jamais lu 1984 !?", "Il faut ABSOLUMENT lire 1984 !" ou encore "George Orwell avait tout prévu dans 1984", voilà le genre de choses que j'ai entendu pendant des années. Sans compter Mr K qui régulièrement me rappelait que ce roman était dans notre bibliothèque et que je n'avais pas d'excuses pour ne pas le lire (lui l'avait adoré, comme beaucoup).

Il m'a fallu une ultime impulsion pour enfin lire ce classique de George Orwell, d'autant plus que j'avais particulièrement apprécié "La Ferme des animaux" il y a quelques années. Cette impulsion, c'est le Book Club de ce soir, ayant pour thème "Roman adapté au cinéma" et qui a vu "1984" être plébiscité pour une lecture commune et une discussion autour des différents thèmes du roman, qui me l'a donné.

Pourquoi n'ai-je pas lu ce roman plus tôt ? En premier lieu parce que j'avais peur d'un style trop ampoulé ou vieillot. Et oui, "1984" a été publié en 1949 et j'avais du mal à percevoir le côté actuel d'un roman écrit il y a plus de 60 ans. Et pourtant...

En effet, George Orwell, en nous dépeignant un monde fait de surveillance, de contrôle de la population et d'annihilation de l'esprit critique met le doigt sur les déviances de notre monde moderne. Assez bluffant quand on y pense. Ce Mr Orwell est en effet un visionnaire.

Côté écriture, n'ayez crainte, on ne souffre pas du tout d'un style fastidieux bien au contraire. Le vocabulaire est simple, les phrases courtes et bien qu'étant un classique de la SF, "1984" est très facile d'accès. Dès les premières pages, l'histoire est lancée et le lecteur est tout de suite pris dans l'ambiance.

Un monde gris, sans émotion, voilà où vit Winston. Dans un Londres complètement dénaturé, où l'homme est sans cesse contrôlé, au travail, dans la rue mais aussi à la maison par l'intermédiaire de télécrans qui réveillent le quidam le matin, l'obligent à faire du sport, le surveillent et le rappellent à l'ordre si nécessaire. Le papier est banni, les livres n'existent plus ou seulement dans des formes retravaillées par une police de la pensée remettant sans cesse le passé en question et réécrivant l'Histoire. Après des années de servitude mentale et de lavage de cerveau, le peuple ne sait alors plus discerner le bien du mal, le vrai du faux et boit avidement les paroles de Big Brother. Tout ou presque est suspect, les enfants sont éduqués de façon à dénoncer leurs parents si ceux ci ont un comportement étrange...

Au milieu de cette masse fade et tiède, un homme, Winston, a quelques fulgurances d'un passé qui pourtant ne semble pas avoir existé. Avec un esprit critique qui ne demande qu'à être développé, il va partir à la recherche de ses souvenirs qu'on a voulu anéantir et tenter d'avoir quelques moments loin de Big Brother. Il va alors faire la connaissance de Julia et son destin va changer.

Véritable hymne à la liberté, "1984" est un roman poignant sur l'homme, l'amour, la vie en général. Comment une société peut-elle mettre à mal toute envie d'émancipation chez l'homme, comment la peur de sortir du rang peut-elle conditionner une population et l'amener à faire ce qu'on lui dicte, comment tout plaisir simple peut-il être vu comme un danger et être peu à peu banni.

Big Brother broie les hommes pour en faire des machines sans cervelles et à sa botte. Les actes sont réprimés, puis les pensées, jusqu'au vocabulaire qui est remanié afin d'ôter tout terme spécifique pouvant permettre au peuple d'exprimer des sentiments et approfondir sa pensée. Absolument terrifiant. On touche dans ce roman à l'essence même de l'homme, à ce qui nous différencie des animaux et au fantasme de bâtir une société sans avis, sans opposition, sans résistance mais aussi sans joie, sans plaisir et sans amour. L'homme de demain serait-t-il comme le prédit George Orwell, un être vide et maléable à souhait ?

"1984" est un roman passionnant mais aussi terriblement cruel. A lire pour son côté visionnaire mais aussi pour nous aider à rester éveillés et garder à l'esprit que la liberté sous toutes ses formes est la chose la plus précieuse au monde.

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lundi 22 juin 2015

"Les Hirondelles de Kaboul" de Yasmina Khadra

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L'histoire: Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là un stade rempli pour des exécutions publiques. Les Talibans veillent. La joie et le rire sont devenus suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n'a plus d'autres histoires à offrir que des tragédies. Quel espoir est-il permis ? Le printemps des hirondelles semble bien loin encore...

La critique de Mr K: C'est ma deuxième incursion dans l'univers de Yasmina Khadra. L'Attentat m'avait laissé sur les genoux avec un récit hautement réaliste et sans concession en plein conflit israélo-palestinien. Ce n'est pas avec Les Hirondelles de Kaboul qui s'apparente à une plongée immersive dans l'Afghanistan des Talibans que je vais retrouver foi en l'homme. Véritable descente en enfer, ce livre m'a marqué comme rarement et cela devient habituel avec cet auteur.

Nous suivons deux destins parallèles mais très dissemblables. Atiq est geôlier pour le compte du pouvoir en place, cet ancien combattant vivote et a vu nombre de ses concitoyen(ne)s passer entre ses mains avant leur exécution, il est une belle illustration du concept de banalisation du mal cher à la philosophe Hannah Arendt. Une détenue va mettre à mal ses certitudes et remettre en cause ses choix de vie. Un chapitre sur deux, on suit Mohsen et sa femme Zunaira. Ce couple cultivé et épris de liberté vit dans la prison à ciel ouvert qu'est devenu l'Afghanistan. Peu à peu, le mari semble s'en accommoder bon gré mal gré ce qui n'est pas du tout le cas de sa femme Zunaira, ancienne avocate désormais cloîtrée chez elle par peur de sortir et de se confronter à la misogynie érigée en règle de base de la société. Bien évidemment, tous ces personnages vont voir leurs chemins se croiser vers une issue aussi fatale qu'édifiante.

Sacrée lecture que cet ouvrage aussi court qu'incisif. L'Afghanistan obscurantiste des Talibans est ici remarquablement décrit: Kaboul la magnifique détruite et sombre, les Talibans gardes-chiourme d'une population entière qui n'a plus le droit de s'amuser et prisonnière de son territoire, des femmes fantômes que l'on cache car impures et que l'on déconsidère ("Elle ne représente pas grand-chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n'est qu'une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu."), la politique et l'islamisme qui s'insinuent dans les couples et les pervertit, la peur qui paralysent des esprits au départ vifs et cultivés… autant d'éléments qui nous paraissent aberrants à nous autres occidentaux mais qui ont été bien réels (et le sont toujours dans certains endroits du globe). Dur dur de poursuivre sa lecture par moment face à la cruauté et l'ignominie de certains comportements notamment envers les femmes, rude aussi de voir les résultats d'un lavage de cerveau total chez certains, sans compter les multiples petits flashback qui parlent de l'avant Talibans, d'une période pas parfaite mais où le mot liberté avait encore un sens.

Les personnages prennent du relief tout au long de la lecture. Ainsi Atiq est assez détestable dans un premier temps. Fonctionnaire froid et implacable, il s'éloigne de sa femme malade qu'il n'aime plus vraiment malgré le fait qu'elle lui ait sauvé la vie lors du conflit contre les russes. Il évolue cependant au fil des rencontres qu'il fait et sa foi est ébranlée par les épreuves qu'il doit subir (on ne peut rester de marbre face aux injustices commises au nom de Dieu quand on est soi-même profondément croyant). Terrible aussi le destin de Zunaira, éduquée et destinée à une carrière dans le droit et qui se retrouve enfermée chez elle car elle ne doit pas travailler, devant se contenter en tant que femme de s'occuper de son époux et de sa maison. C'est déchirant, l'injustice suinte des pages et un fort sentiment de révolte envahit un lecteur pris en otage entre une histoire épouvantable et un style simple et implacable.

C'est la grande force de Yasmina Khadra: aborder de grands thèmes et éléments historiques à travers une écriture accessible et sans détour. Il opte ici de raconter son histoire à travers les yeux des hommes, ce qui rend l'ensemble efficace et distancié par rapport aux femmes pourtant omniprésentes sur tout le récit. On peut ainsi observer comment elles sont perçues par les hommes et on se rend compte que la peste talibane progresse vite même chez les plus progressistes (exemple de Mohsen édifiant et terrifiant lors de la scène de lapidation). Il ressort de l'ensemble une absence totale d'espoir, une espèce de voyage en Enfer mais sur Terre, un lieu de perdition où les piliers de la morale et des droits sont broyés.

Court et cinglant comme les coups de cravaches que distribuent les Talibans aux contrevenants, ce livre est un choc salutaire, un uppercut à l'oubli, un cri d'alarme face à l'obscurantisme le plus noir. Un livre éprouvant et crû mais essentiel et nécessaire.

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samedi 20 juin 2015

"L'Épée de Darwin" de Dan Simmons

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L'histoire: "Le problème, quand on est expert en reconstitution d'accidents, se dit-il en faisant un débrayage pour négocier sans problème un virage coupé en accélérant de nouveau à fond, c'est que pratiquement à chaque kilomètre de chaque foutue route que l'on prend, il y a le souvenir d'une erreur stupide qui a coûté la vie à qu'un".

L'appel est tombé en pleine nuit. La voix est nette. "Un accident comme ça, on n'en a jamais vu. On ne sait même pas s'il s'agit d'une seule voiture ou de plusieurs, ou s'il s'agit d'un avion, ou d'un putain d'ovni".

Darwin Minor, docteur en physique, en a déjà vu de la tôle fondue. La mort donnée en ligne droite, crimes ou accidents, négligence ou lâcheté... Il connaît ça par cœur.

Mais là, il ne comprend pas.

La critique de Mr K: Retour à un auteur que j'apprécie tout particulièrement aujourd'hui avec cet ouvrage de Dan Simmons à classer dans la catégorie policier-thriller. Rappelons que cet écrivain s'est fait une place de choix au rayon SF chez nous avec notamment la série des Hypérion, Endymion mais aussi L'Échiquier du mal (lus avant la naissance du blog). Le dyptique Ilium et Olympos m'avait lui aussi séduit comme vous pourrez le vérifier en allant compulser les liens présents en fin de post. Il m'avait aussi bien plu quand il s'attaquait au récit de voyage teinté de fantastique dans l'inoubliable Terreur. Bref, il me tardait de m'attaquer à L'Épée de Darwin qui proposait une quatrième de couverture intrigante et riche en promesses. Au final, une lecture que je caractériserai de très moyenne et de dispensable.

Darwin Minor, ex-sniper du corps des Marines s'est reconverti en expert en accident. Il en a vu de belles entre drames familiaux, erreurs fatales et arnaques aux assurances. Une nuit pourtant son destin va basculer quand il va recevoir un coup de fil de son employeur et ami qui lui dit de venir de suite. Une fois sur place, il va découvrir une scène défiant toute logique. Ce n'est que le point de départ d'une histoire qui va très vite prendre de l'ampleur, mettant en cause nombre de puissants et d'intérêts étrangers où manipulations et pots de vins sont des modes de fonctionnement courants. Minor devient très vite un grain de sable bien gênant qu'il va falloir éliminer.

Autant vous le dire de suite, le début est très lent. Simmons prend son temps pour installer son histoire et s'attarde beaucoup sur ses protagonistes dont il se plaît à décrire les fêlures et le passé. Il faut donc s'armer de patience pour en savoir plus sur le mystérieux accident et ce qu'il implique. Comme à son habitude, l'auteur soigne ses personnages n'hésitant pas à aller loin dans la description de leurs états d'âmes et leur manière de penser / réagir. Pour autant, j'ai trouvé qu'il y avait quelques redites par rapport à ces précédents ouvrages et même si l'ensemble est réussi, l'effet de surprise n'était pas là au niveau du déroulé des relations entre les différentes figures tutélaires de cet ouvrage. Beaucoup de stéréotypes, de situations convenues et un héros qui a toutes les qualités qui le rend quasiment non-humain, trop parfait. Nous en apprenons cependant un peu plus sur le métier d'expert en accident avec notamment les techniques employées pour les observations et une sacrée dose d’anecdotes allant du truculent au tragique.

Puis l'intrigue s'accélère d'un coup. La menace se précise, les ramifications de l'affaire commencent à se démêler et c'est quasiment l'enfer sur Terre qui se déchaîne! Les victimes s'accumulent, l'étau se resserre autour de Darwin et malgré la mise en place d'une équipe enquêtrice hors norme (police des routes, LAPD - Los Angeles Police Department -, FBI), les vilains semblent pouvoir échapper à toute forme de justice. Politiciens corrompus, justice à deux vitesses, réfugiés manipulés, passeurs sans âme et même mafia étrangère se partagent les rôles dans un déluge de perversité et de sang. Au bout d'un moment, l'ensemble a un côté too much qui frise le ridicule comme si Dan Simmons avait voulu condenser tout plein d'éléments différents dans la même histoire. Vraiment dommage quand on connaît ses talents d'écrivain. La fin se termine comme on l'avait deviné sans soubresauts et dans une logique purement ricaine, sans vague ni fracas, à la manière d'un jeu vidéo où l'on doit affronter le big boss final. La scène est d'ailleurs plutôt ratée dans le genre.

Plus de 600 pages pour cela c'est vraiment décevant surtout que Simmons aurait pu élaguer son roman notamment en ce qui concerne les interminables descriptions d'armes qui n'ont qu'un intérêt minime et m'ont gavé (à la fin je lisais en crabe ces passages). C'est bien écrit mais il délaie beaucoup jusqu'à la nausée parfois. On ne s'ennuie pas mais on ne se passionne pas non plus, tant on a le sentiment d'avoir déjà lu la même chose de manière plus efficace et talentueuse. Ma déception est donc vraiment grande, c'est en tout les cas la première avec cet auteur. Je ferai plus attention la prochaine fois...

Lus et chroniqués du même auteur:
Ilium
Olympos
Terreur
L'Homme nu
- Les Chiens de l'hiver

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mercredi 17 juin 2015

"Mort aux cons" de Carl Aderhold

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L'histoire: "Contrairement à l'idée répandue, les cons ne sont pas réformables ; les campagnes de prévention ou les actions pédagogiques n'ont pas de prise sur eux. Une seule chose peut les amener non pas à changer, mais du moins à se tenir tranquille : la peur. Je veux qu'ils sachent que je les surveille et que le temps de l'impunité est révolu. Je compte à mon actif cent quarante meurtres de cons. Afin qu'ils ne soient pas morts pour rien, je vous enjoins de lire ce manifeste. Il explique le sens véritable de mon combat." Qui n'a jamais rêvé de tuer son voisin le dimanche matin quand il vous réveille à coups de perceuse? Ou d'envoyer dans le décor l'automobiliste qui vous serre de trop près? Le héros de cette histoire, lui, a décidé un jour de passer à l'action.

La critique de Mr K: Lors d'une énième déambulation de chineur, je tombai sur le présent ouvrage dont la quatrième de couverture m'a de suite interloqué et séduit. Le concept est assez énorme en soi et en feuilletant quelques pages, je me rendis compte de la teneur très "littéraire" de l'écriture et son aspect cynique. Je craquai immédiatement, l'adoptai contre quelques menue monnaie sonnante et trébuchante et entamai la lecture quelques mois après. Je peux vous le dire aujourd'hui: j'ai adoré!

Le héros de Mort aux cons (si on peut l'appeler ainsi) est au départ un homme sans histoire. Il travaille et est marié à une femme qu'il aime. Sans enfants, ils aiment lire et suivre l'actualité. Il se dégage un petit parfum de bobotitude de son quotidien. Pourtant certaines choses l'agacent notamment l'isolement des gens les uns par rapport aux autres et l'indifférence qui peuple nos existences vaines (oui, il a des idées sur tout et tout le monde et ne se gène pas pour nous les livrer). Un jour de canicule sous l'effet de l'agacement il jette la chatte de la voisine par la fenêtre! Dans les jours qui suivent, il se rend compte que la solidarité humaine joue à fond auprès de la jeune femme anéantie par le chagrin. Il devient alors un serial killer d'animaux de compagnie! Mais très vite, les limites de son action apparaissent, les humains restent des humains, il va devoir se confronter à un combat beaucoup plus noble, d'une importance capitale, la lutte contre les cons dont voici le passage livrant la révélation à notre héros: Convaincu mais confus, contrit et content à la fois, confit un peu aussi, contrarié surtout… Encore aujourd'hui le contrecoup, le contre-choc, devrais-je dire, de cette considérable constatation me consterne. Comment n'y avais-je pas songé plus tôt? Les cons! Que de conjectures incongrues, que de contretemps contre-productifs et autres contrevérités malheureuses pour en arriver là! Confondant! Inconcevable! Confronté à ce constat si évident j'aurais volontiers congratulé Larivière, pour son concours concluant, et fêté de concert avec elle la consécration de mon combat. Je me consolais en pensant qu'on se confronte toujours au concret avant de comprendre le concept. Enfin, je tenais le fil par lequel j'allais dérouler la pelote. Tout devenait clair. Mieux, mes actions passées prenaient enfin leur sens véritable, comme des pièces d'un immense puzzle. Un horizon sans limites s'offrait à moi. Un continent à conquérir.

Commence alors l'abattage de cons à la chaîne qui n'épargne personne ni aucune classe sociale. A travers ses meurtres, le narrateur cherche à trouver la définition de la connerie à l'état pure, la définition ultime. Bien évidemment, il y a des tâtonnements et même parfois quelques erreurs! Les victimes s’amoncellent et très vite, on se rend compte que ce petit homme banal va devenir le plus grand meurtrier de l'histoire. La police patine tant les disparitions et meurtres ne peuvent être reliés entre eux, pensez-donc, le mobile est introuvable! Les voisins pénibles, les agents des impôts ou de l'ANPE désagréables, les chefs tyranniques, les intégristes de tout poil, les suffisants, ceux qui s'écoutent parler, les policiers adeptes de la bavure, les jeunes délinquants… j'arrête ma liste là car ce serait bien trop long d'aborder la question dans son ensemble car oui, la connerie est ce qu'il y a de mieux partagé au monde… D'ailleurs ne dit-on pas que nous sommes toujours le con de quelqu'un?

Ce livre est jubilatoire. L'auteur, Carl Aderhold, manipule comme personne l'humour noir et le cynisme. Grand malade en puissance, le narrateur s'adonne à une quête de vérité totalement délirante et improbable. En fait, il se livre à ce que chacun de nous à au moins pensé une fois: Qu'est-ce que je donnerai pas pour liquider cet(te) abruti(e)? Au fil des crimes, l'auteur nous livre ses remarques sur son cheminement de pensée, sur la société en général. Derrière la série d'actes criminels se cache en fait un miroir peu ragoutant de notre société et de nos mœurs, à travers cette histoire ubuesque l'auteur se plaît à analyser au chalumeau notre société de consommation en perpétuel changement et pas forcément pour le mieux. J'ai particulièrement aimé le passage sur une émission de télévision où un animateur - Robin des bois cherche à lever la vérité sur la disparition du caniche d'une vieille dame ou encore l'expérience du héros en tant que scénariste dans une production porno et qui fait lire à l'actrice principale un ouvrage de Platon sur l'Amour ce qui va retarder considérablement le tournage à cause d'interrogations métaphysiques autour du désir et de l'amour. Totalement branque et décalé, ce livre est vraiment une source de réflexion et de drôlerie à chaque page.

L'écriture est d'une grand beauté. Elle est exigeant car pointue et dense mais il ne fallait pas moins pour crédibiliser le propos et les actes ahurissants du narrateur. La lecture se fait aisée une fois le pli pris et c'est encore très rapidement que je venais à bout des 410 pages que compte ce livre. On rit beaucoup, on tombe des nues aussi face au déroulé de l'histoire et la fin vient nous cueillir dans un dénouement surprenant mais logique quand on y repense plus tard. Ce livre m'a donc beaucoup plu et j'invite chacun à tenter l'expérience tant elle se révèle truculente et enrichissante. Un petit bijou en plus dans mes rayonnages!

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lundi 15 juin 2015

"Capitaine Corcoran" d'Alfred Assollant

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L'histoire: Pour tirer l'Académie des sciences de Lyon de l'embarras où l'a plongée l'exécution d'un testament, l'intrépide capitaine Corcoran, breton de Saint-Malo, part sur les traces du fameux Gouroukamrata, premier livre sacré des Hindous, que les Anglais ont vainement cherché dans toute la presqu'île des Indes. La réussite de ce descendant de Surcouf ne fait pas de doute. Mais que de diversions sur sa route! Au cours d'aventures trépidantes, accompagné de sa fidèle Louison, la tigresse du bengale, Corcoran se battra contre les anglais au service du maharadja de Baghavapour, épousera sa fille, héritera de son titre, avant de réformer l'État et de proclamer la république des Mahrattes!

La critique de Mr K: Une fois n'est pas coutume, c'est Nelfe qui avait contribué au développement de ma PAL en me rapportant cet ouvrage lors d'un passage éclair dans un magasin de déstockage où elle avait dégoté quelques ouvrages à prix défiant toute concurrence. La quatrième de couverture de celui-ci lui a fait penser qu'il pourrait me plaire par son côté aventure et l'époque à laquelle il se déroule (j'adore le 19ème siècle). Grand bien lui en a pris! Je l'ai littéralement dévoré, apprécié et je m'en vais de ce pas vous le conseiller!

Je ne connaissais pas Alfred Assollant avant cette lecture. Et pourtant… En faisant quelques recherches sur le net, je me suis rendu compte que la mémoire collective ne rend pas hommage à l'écrivain qu'il fut. Capitaine Corcoran a ainsi été un des livres les plus lus au 19ème siècle et il s'inscrit dans la mouvance d'un Jules Vernes pour le côté aventure pure, mâtiné de références scientifiques (en moins prégnant tout de même) et d'Alexandre Dumas pour la verve de sa trame historique. À noter que l'auteur fut aussi journaliste et républicain convaincu, ce qui se ressent au détour de certains développements de l'histoire du présent volume.

Pour le compte de l'académie des sciences de Lyon, un jeune capitaine malouin à la renommée bien installée va s'embarquer vers l'Inde à la recherche d'un livre hindou légendaire. Très vite sa quête va être détournée par sa rencontre avec un maharadjah dont les intérêts sont menacés par l'occupant anglais (nos meilleurs ennemis de l'époque et ceci depuis des siècles!).

Commence alors un récit virevoltant mêlant scènes d'action, descriptions des mœurs observées, rencontres improbables et amitiés naissantes et tout plein d'autres événements racontés à la manière 19ème siècle sur un ton plus irrévérencieux et humoristique qu'à l'accoutumée. On se rapproche par moment du Voltaire écrivant Candide et décrivant sous une forme picaresque les aventures extraordinaires d'un grand niais. Pas de grand dadais ici mais un capitaine Corcoran qui s'apparente au héros idéal de l’époque: un homme sans faille, à l'honneur nullement entachée, d'une force physique certaine et à la tête bien faite (il connaît de multiples langues orientales et se sort d'un nombre incroyable de situations inextricables). Le ton léger permet de proposer une lecture à la fois fascinante se rapprochant de l'épopée par moments mais aussi du plus léger avec un roman d'aventure qui ne se prend pas pour autant trop au sérieux avec un second degré omniprésent, marque de fabrique du roman d'aventure à la française.

On s'attache donc beaucoup à ce capitaine courage et à sa fidèle Louison, une tigresse au caractère bien trempé qui s'apparente par moment à un beau gros chat ronronnant. J'aurai lu ce livre enfant, j'aurais encore plus adoré la relation qu'elle tisse avec son maître. J'avais pour rêve d'avoir une panthère noire Bagheera à la maison comme dans Le Livre de la jungle. Corcoran en lui-même est en avance sur son temps par son côté progressiste, ainsi il va installer des institutions républicaines là où les populations n'ont connu que le pouvoir autocratique (pas sûr pour autant qu'elles perdurent…), ses rapports avec les indigènes détonnent aussi quelque peu avec la tradition colonialiste de l'époque. Reste un livre qui montre assez précisément et justement une époque donnée où le monde est livré à une guerre d'influence entre les deux grands et où tous les coups sont permis.

La lecture s'est révélée aisée, à la confluence de styles déjà évoqués plus haut. L'écriture est rafraîchissante, très accessible, emplie de gaieté et de verve malgré parfois les événements tragiques qui y sont relatés. Le souffle de l'Aventure avec un grand A emporte ce Capitaine Corcoran vers des rivages qui pourront séduire indifféremment petits et grands. Les amateurs du genre se doivent de le lire au plus vite.

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mardi 9 juin 2015

"Le Rêve de Jacek, de la Pologne aux corons du Nord " de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1931, Dourges, dans le Nord. Jacek va avoir 15 ans. Il vient de terminer l'école et brûle de découvrir le monde fascinant de la mine, son rêve depuis toujours… C'est tout l'univers de la Petite Pologne des corons qui revit ici. De l'arrivée des mineurs polonais en France après la Grande Guerre, jusqu'à leur retour forcé au pays suite à la crise des années 1930, une communauté soudée, haute en couleur, avec la mine chevillée au corps.

La critique de Mr K: En septembre dernier, j'ai lu un petit livre fort réussi de la même auteure, Antonio ou la Résistance publié chez Casterman dans la même collection (Français d'ailleurs) qui se donne comme mission de parler des français d'origine étrangère qui ont fait et font encore la richesse de la France n'en déplaise aux réactionnaires et frontistes de tout poil qui semblent avoir pignon sur rue depuis déjà trop longtemps. Mission noble entre toute donc, que je ré-accompagne aujourd'hui avec ce compte rendu d'une lecture une fois de plus limpide et touchante.

Jacek est fils de mineur polonais et en tant que tel son destin est d'aller lui aussi dans la mine pour y travailler. Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille, elle ne sait que trop ce que cette future vie lui réserve et lui interdit de suivre son père dans les entrailles de la terre. L'adolescent ne comprend pas et se braque. Il a le sentiment qu'il ne comprend pas les femmes, en effet que peut trouver à Maurice la belle Kryska dont il est tombé éperdument amoureux depuis le premier regard? Au fil des sorties entre copains, des messes du dimanche et des discussions avec sa famille, Jacek va peu à peu se forger sa propre identité et devoir se frotter à la vie et ses réalités.

La lecture de cet ouvrage fut très rapide (48 pages de texte à proprement parlé) et m'a procuré un plaisir de lecteur renouvelé. Nous sommes immergés dans l'esprit de cet adolescent bouillonnant dont le rêve semble s'éloigner inexorablement. On le sait, à cet âge la moindre contrariété s'apparente à un cataclysme et à la remise en cause du monde entier (c'est le charme des ados!). On assiste ainsi à la scène de la dispute avec les parents, essentielle dans la construction de soi. C'est aussi le temps des copains avec de belles pages sur l'amitié et cette volonté pour les jeunes pousses de réinventer le monde, de le rêver quitte à être déçu quand la réalité prend le dessus. Jacek n'y échappera pas et devra éprouver le chagrin de la séparation mais aussi les affres de l'amour. Très beau portrait de ce jeune polonais en tout cas, vivant et crédible, auquel on s'attache immédiatement.

Belle évocation aussi du travail de la mine qui s'apparente à celui des bagnards et autres forçats. La paie très mince, la fatigue des corps et des esprits (le personnage du père en est le témoin omniprésent), la rudesse des rapports humains avec des relations tendues entre mineurs et supérieurs (tractations sur le salaire, la course à la productivité…), l'univers sombre et étouffant de la mine elle-même (beau passage lors de l'escapade nocturne de Jacek)… Tout cela m'a refait penser en bien plus abordable au superbe Germinal de Zola que j'avais lu adolescent et que j'avais littéralement dévoré.

A travers cette histoire plutôt classique, l'auteur nous brosse aussi un bel hommage à toute une frange de travailleurs polonais qui sont venus en France suite à la Première Guerre mondiale pour remplacer les hommes morts à la guerre et ainsi relancer l'industrie française et plus particulièrement l'activité minière. 500 000 polonais seront ainsi du voyage et contribueront à leur manière au redressement français. Je connaissais peu cet aspect de la reconstruction du pays ce qui a rendu ce récit encore plus puissant à mes yeux. Le racisme ordinaire existait déjà et ces travailleurs et leur famille l'ont subi au quotidien. C'est aussi la nécessité d'apprendre une langue très difficile pour les adultes, plus facile pour les jeunes qui sont scolarisés dans l'école publique, creuset de l'unité républicaine qui passe d'abord par l'apprentissage de la langue. Au détour des pages, des pans de la culture polonaise sont finement abordés et transmis au lecteur: la tradition catholique pratiquante avec la figure de la Vierge noire de Czestochowa ou encore l'évocation du pays qu'ils ont du quitter pour un avenir meilleur dans un eldorado nommé France. A la fin du roman, l'édition propose quelques points d'information concis pour poursuivre la découverte de l'époque et du milieu entr'aperçu dans les pages précédentes.

L'écriture de Valentine Goby fait une fois de plus mouche pour ce livre destiné à un public au-delà de 11 ans. Simple et précise, la langue est accessible et distille l'envie de poursuivre sa lecture par le biais de chapitres ultra-courts de deux pages qui frappent justes et forts. Un livre à faire découvrir tant il contribue à œuvrer dans le sens de la découverte de l'autre et à connaître notre Histoire commune.