samedi 9 décembre 2017

"Crains le pire" de Linwood Barclay

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L’histoire : Que peut-on imaginer de pire pour un père que de réaliser, impuissant, que sa fille a disparu ? Tim Blake, père de famille divorcé, mène une vie paisible. Sydney, sa fille de 17 ans, a trouvé un petit boulot d’été dans un hôtel. Ce matin-là, elle s’en va et lui promet d’être de retour pour dîner. Mais le soir, elle ne rentre pas et ne laisse pas de message ; les autres soirs non plus. Tim mettra tout en œuvre pour retrouver Sydney...

La critique de Mr K : Petite lecture détente avec un thriller bien mené et addictif à souhait aujourd’hui avec Crains le pire de Linwood Barclay. Lu en deux jours, je n’ai jamais vraiment réussi à le lâcher tant j’ai été pris par cette histoire simple en apparence mais source d’un suspens intenable pendant plus de 490 pages.

Tim Blake n’a rien d’un mec extraordinaire. Il n’a pas la fibre entreprenante ce qui lui a coûté son entreprise de vente automobile et son mariage, sa femme se barrant avec un concurrent. Papa d’une jeune adolescente, il vit une vie tranquille, sans relief ni aspérités. Recevant sa fille à la maison pour l’été, elle disparaît sans crié gare un beau jour. De suite, il se précipite à l’hôtel où elle travaille pour un job estival et là... personne ne la connaît ! C’est le début de l’enfer pour Tim qui se rend compte qu’il ne connaissait peut-être pas aussi bien sa fille que cela. Un mois plus tard, l’état des recherches de la Police est au point mort, une gamine fugueuse n’intéresse personne. Bousculant sa nature, Tim va décider de partir à sa recherche. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas au bout de sa peine !

Pas de temps mort avec ce roman qui commence tambour battant. Ce récit nous plaçant dans la situation du père, notre champ de connaissance de la situation est aussi peu étendu que le sien, ce qui développe une empathie particulièrement forte envers ce personnage qui peu à peu sombre dans l’angoisse. Ce gars lambda va littéralement se transformer au fil de l’épreuve qu’il traverse. Prenant les choses en main, il tâtonne tout d’abord, se plante plus d’une fois mais va finir par mettre le doigt sur certains détails troublants ouvrant la porte à des hypothèses de plus en plus inquiétantes. À ce niveau là, l’auteur est redoutable, la gestion du personnage principal est un modèle du genre, conjuguant poncifs et passages connus pour nous livrer une véritable course contre le temps et parfois la folie.

Bien construit, le récit avance masqué. On se prend à inventer toutes sortes d’hypothèses, l’auteur nous livrant un certain nombre de fausses pistes et de révélations confondantes. On a beau être habitué à ce genre de manœuvres littéraires quand c’est bien fait, les vieilles recettes sont souvent les meilleures et c’est justement le cas ici. Dans ces conditions, vous comprenez l’aspect fortement addictif de ce roman qui se lit quasiment d’une traite. Identités secrètes, trahisons, faux semblants, courses poursuites, fusillades, surveillances étroites, on retrouve ici tous les bons éléments d’un roman à suspens réussi.

Sympathique aussi le tissage des liens entre les différents personnages. J’ai aimé ainsi les liens changeants entre Tim et Bob (le nouveau mec de son ex femme) qui évoluent énormément et donnent lieu à des passages vraiment bien gérés et touchants, le lien entre Tim et Patty la meilleure amie de sa fille disparue qui vit dans des conditions précaires avec sa mère alcoolique est aussi très touchant. Ces passages sont justes, donnent un réalisme de bon aloi à une histoire qui vire au bout d’un moment au thriller haletant qui ne donne aucun répit au lecteur pris au piège. Certains passages peuvent au départ désarçonner, voir paraître délirants mais le déroulé donne des éléments de réponse assez clairs très vite et l’on se rend compte que Linwood Barclay est décidément très doué pour balader ses lecteurs.

L’écriture est banale pour le genre mais redoutablement efficace. C’est bien simple, les pages se tournent toutes seules et il est extrêmement difficile de s’en dépêtrer. Alors certes, on ne peut pas vraiment crier au génie mais franchement, si vous êtes amateur, vous auriez bien tort de bouder votre plaisir !

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mercredi 6 décembre 2017

"Les Solariens" de Norman Spinrad

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L’histoire : Disséminés sur des centaines de mondes, les hommes mènent une guerre désespérée contre les cruels Doglaaris. La lutte est inégale. Mais la riposte semble imminente : pour construire la plus terrifiante des armes, une partie de l'humanité a trouvé refuge durant trois cents ans sur Sol, la légendaire planète des origines. Les Solariens sont de retour. Et avec eux l'espoir d'une victoire définitive. Mais à quel prix ?

La critique de Mr K : Les Solariens est le tout premier roman que Norman Spinrad a fait paraître. Autant dire qu’on touche au Sacré ici, surtout si comme moi, vous êtes amateur de ce grand nom de la SF qui m’a séduit lecture après lecture, puis rencontre après rencontre lors de passages aux Utopiales de Nantes. Ce titre diverge pas mal de mes précédentes lectures du maître, ce premier récit narrant une guerre intergalactique impitoyable, mais à travers les développement de la trame, l’auteur annonce déjà la couleur sur ses interrogations et ses préoccupations futures.

La guerre est donc totale entre les Doglaaris et les humains désormais répartis en diaspora à travers l’espace. L’humanité est en train de perdre bataille après bataille, la supériorité du nombre et de la technologie de leurs adversaires font que l’inéluctable semble proche. L’art de la guerre est désormais entièrement informatisé et aux mains d’une intelligence artificielle qui ne laisse guère de chance à l’élaboration de stratégies novatrices qui pourraient faire la différence. Suite à un combat spatial perdu de plus, le héros Jay Palmer, capitaine de vaisseau va se voir confier une mission toute particulière : accompagner de mystérieux solariens (habitants restés sur la planète d’origine de l’humanité) qui viennent de refaire surface pour une mission à l’apparence suicidaire au cœur de l’empire doglaarien. C’est le début d’un voyage hors norme, aux marges de l’initiation et de la découverte pour Jay qui va peu à peu entr'apercevoir la nature du plan et les capacités insoupçonnées des solariens.

On rentre très facilement dans cette œuvre de jeunesse qui propose un mix fort intéressant entre récit de guerre, échanges entre êtres très différents et réflexion légère sur une évolution possible de l’humanité. Pour mieux faire levier et explorer ces trois axes, l’auteur nous livre un héros brut de pomme, sans trop de finesse au départ et totalement dévoué à la cause humaine qui voit son avenir s’assombrir. Respectueux de l’ordre établi mais parfois agacé par la faible marge de manœuvre dont il dispose pour gérer sa flotte, sa rencontre avec les solariens va changer sa vie. Ces derniers cultivent énormément le mystère qui les entourent et c’est par petite touche que la vérité se fait jour avec de nombreuses surprises. Le héros changera à leur contact, ne reniera jamais sa personne mais prendra conscience des vérités cachées par ses supérieurs et la société dans laquelle il évolue. C’est drôlement bien mis en lumière par un auteur ici accessible et redoutablement efficace.

L'oeuvre se concentre sur la rencontre entre des êtres totalement différents qui ont chacun évolué dans un sens différent. Les frictions et incompréhensions sont d’abord légion puis vient le temps de l’écoute et ensuite celui des échanges. Le processus est très bien retransmis à travers le voyage entrepris qui dure et laisse le temps à l’auteur de tisser sa toile et d'emberlificoter le lecteur dans ses attentes (ce qui est une excellente chose, vous en conviendrez) et un récit équilibré où chaque amateur de SF pourra y trouver son compte. Space opera, SF plus classique et moments intimistes forts peuplent ses pages hypnotisantes qui font la part belle à l’action, la réflexion sur soi et finalement un panorama de l’espèce humaine comme elle pourrait être dans quelques siècles. Bien que la formule soit éprouvée, quand on pense qu’on a affaire à un premier roman, on ne peut qu’être admiratif du talent en germe avant les cultissimes Rêve de fer et autre Chaos final.

Plus aisé d’approche que d’autre œuvres de Spinrad, on ne tombe ici jamais dans la simplicité et le pathos. Bien que brassant des thématiques et des personnages déjà lus et vus, on prend un plaisir certain à suivre les aventures de Jay et sa découverte de la face cachée des connaissances humaines. Le rythme soutenu donne une impulsion et un plaisir de lire immédiat, et c’est tout étonné et ravi que l’on arrive à la fin sans s’en rendre compte. Sans doute pas le meilleur titre de l’auteur mais une bonne mise en bouche pour toute personne qui souhaiterait le découvrir.

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vendredi 1 décembre 2017

"Dans la guerre" d'Alice Ferney

danslaguerrealiceferneyL’histoire : 1914. La guerre éclate et personne n’y croit. Personne ne croit à sa durée, à la douleur et à la violence, et personne n’imagine combien d’hommes vont périr, combien reviendront quatre ans plus tard avec un ineffable effroi dans les yeux. La jeune Félicité n’y croyait pas non plus, à la guerre, et maintenant que Jules, son mari, est parti, elle ne croit pas qu’il pourrait ne pas revenir. Elle l’attend donc, élevant leur tout jeune enfant et accomplissant son travail de paysanne, alors même qu’elle est en butte à la sourde hostilité d’une belle-mère jalouse. Félicité et Jules ne sont pas les seuls protagonistes du drame qu’Alice Ferney a mis en scène dans son roman, il y a aussi Prince, leur chien. Ce Colley, incapable de comprendre et de supporter l’absence de son maître, traverse la France entière pour le rejoindre. Arrivé au front, il apprend avec Jules l’art de tuer et la manière de transmettre des messages quand les soldats ne peuvent passer sous le feu. Incarnation même de la fidélité, Prince comprend alors comment l’homme qui souffre laisse en lui renaître la bête.

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! Déjà que Grâce et dénuement m’avait cueilli à sa manière mais cette nouvelle lecture d’Alice Ferney m’a définitivement convaincu de l’immense talent de cette auteure à lire absolument. Dans la guerre est à la fois un magnifique hommage aux victimes de la barbarie, un hymne à l’humanité et une très belle chronique familiale.

L’ouvrage commence avec l’ordre de mobilisation placardé sur la place du village. La sanction est tombée : Jules va partir au front laissant derrière lui sa ravissante femme, son enfançon, sa ferme et son colley. Les adieux faits, le voila parti pour un voyage au bout de la nuit, il éprouvera la guerre sous toutes ses formes : en mouvement puis dans les tranchées. Pendant ce temps là, par intermittence, le lecteur retourne à la ferme où se joue une autre partie d’échec entre Félicité (la femme de Jules) et sa belle-mère Julia, assez épouvantable dans son genre. Quant à Prince, le colley de Jules, il va partir sur les routes pour retrouver son maître adoré qu’il secondera dans ces temps difficiles. Angoisses, douleurs, espérances mais aussi courts moments de joie émaillent un récit puissant au souffle intimiste qui éteindrait toute velléité de conflit si l’on se donnait la peine de le lire.

On s’attache immédiatement au couple Jules / Félicité, gens simples de la campagne qui ne sont pas dupes des risques encourus. Liés par un amour fou, ils ne cesseront de penser l’un à l’autre, de poursuivre leur existence chacun de leur côté en espérant un jour se revoir. Rien ne nous est caché de leurs états d’âmes respectifs et cet amour là est d‘une rare force, il transcende le lecteur et c’est souvent l’œil humide qu’on passe au chapitre suivant. C’est beau, c’est pur et tellement solaire comparé à l’horrible réalité de la guerre omniprésente le reste du temps.

Ce sont des regards croisés sur la Première Guerre mondiale qui nous sont ici offerts. Alice Ferney explore l’âme humaine tant au front qu’à l’arrière, des combattants embourbés enterrés jusqu’aux foyers délaissés où triment les femmes. Cela donne lieu à de très belles pages sur la vie au front avec le quotidien si difficile des poilus, l’installation d’un certain fatalisme qui s’inscrit dans les esprits et au final des hommes face à eux-mêmes, à leurs démons. Les descriptions sont fascinantes de réalisme et l’on sent bien que l’auteure a un sens aigu de l’Histoire qu’elle retranscrit à merveille et sans fausses notes. Clairement, moi qui suis un amateur de cette période historique en littérature, cet ouvrage n’a pas à rougir de classiques comme Les Croix de bois de Dorgelès, un de mes romans cultes sur le sujet. Ferney n’a pas son pareil pour donner corps et âme à ses personnages et les inscrire dans la réalité d’une guerre effroyable. Le récit est riche en références, éléments politiques et guerriers qui essaiment le roman sans pour autant l’alourdir. La petite histoire accompagne à merveille la grande.

Voyage sublime et atroce à la fois, c’est haletant et inquiet que l’on suit la vie des différents personnages : la vie de cantonnement au front de Jules avec ses camarades d’infortune dont Joseph et Brêle qui ressortent du lot, Jean Bourgeois un supérieur hiérarchique proche de ses hommes ou encore le colley Prince qui finit par les rejoindre et va servir d’estafette un temps. Camaraderie, solidarité mais aussi injustice et début de rébellion font monter la pression. On s’en doute la fin du roman est un déchirement et une telle histoire ne peut se terminer heureusement. Les atermoiements, hésitations et craintes de celle qui est restée au pays ne sont pas moindre, même si la mort ne guette pas Félicité à chaque minute, elle doit s’occuper du domaine et notamment supporter sa jalouse de belle-mère qui ne lui a jamais pardonné de lui avoir enlevé son fils. Psychodrames, tensions et clashs sont au menu avec en filigrane le grand absent que l’on attend et que l’on espère. Là encore, Ferney peint un tableau pudique et libérateur à la fois, comme si elle réussissait à travers cette famille à dépeindre une époque entière et toute une série de sentiments contradictoires nourris par l’expérience douloureuse que les personnages doivent traverser.

Autre élément présent dans le texte : les animaux. On sent que l’auteure nourrit un amour certain pour ses victimes collatérales du conflit. Au delà de la figure de Prince, modèle de loyauté et de fidélité, on retrouve à plusieurs moments des allusions aux massacres perpétrés par les différentes armées, l’auteure laissant libre court à l’expression d’incompréhension des bêtes face à la furie des hommes. Aussi original qu’efficace, ce procédé donne à voir un point vue supplémentaire sur les actes commis, certes ce n’est pas le plus fouillé dans ce texte mais il a le mérite d’être là et de proposer autre chose, une autre vision. La conclusion reste la même, la boucherie de 14-18 broie tous les êtres, les tuant ou les laissant amorphes sur le bord du chemin. Choc brutal, abrutissement et au final le broyage de l’âme est au rendez-vous.

Ce fut un bonheur de tous les instants que cette lecture. Malgré un thème difficile, des scènes chocs et une trame très pessimiste. On se plaît à parcourir ces mots, lignes, phrases et paragraphes à l’écriture aussi subtile que belle. L’art d’écrire est noble entre tous ici et c’est une très belle évocation de la Première Guerre mondiale que nous propose Alice Ferney. Sur cette thématique et dans l’amour des belles lettres, on ne fait guère mieux. Courez-y !

mardi 28 novembre 2017

"La Danse du bouc" de Douglas Clegg

la danse du bouc clegg

L’histoire : Les gosses sont enterrés jusqu'au cou. Comme si leurs têtes étaient des fleurs. Alors je passe la tondeuse à gazon pour les couper. Il faut les étouffer quand ils sont encore en bouton... Mais les lames de la tondeuse se coincent. Alors je vais dans la remise à outils chercher une grande paire de cisailles. Pour terminer le travail.

Mais les têtes des gosses ont disparu. Je me retourne : ils sont là, derrière moi. Ils ont chacun une débroussailleuse et ils avancent sur moi. Je sais alors que je suis la mauvaise herbe du jardin... Je me réveille avant que les terribles lames ne viennent trancher ma gorge paralysée. Je jette un coup d’œil sur mon réveil : bientôt 8 heures. Je pourrais me faire porter pâle. Mais je suis prof, après tout, et les vacances de Noël approchent...

La critique de Mr K : C’est pour Halloween que mon choix s’est porté sur ce volume qui dormait depuis trop longtemps sur les étagères de ma PAL. Je cherchais un ouvrage pas prise de tête et surtout branché ésotérisme et ténèbres, histoire d’être au goût du jour. En parcourant les titres épouvante-horreur qui composent une partie de ma PAL, la quatrième de couverture de celui-ci m’a directement plu. Au final, ce fut une lecture super enthousiasmante à la croisée de la trilogie littéraire Ça de Stephen King et les films cultes The Thing et L’Antre de la folie de John Carpenter. Suivez moi si vous l’osez !

Ce livre s’apparente à la chronique d’une petite ville ordinaire des États-Unis. Pendant la première moitié de l’ouvrage, l’auteur nous présente un certain nombre de personnages clef de la communauté avec ses jeunes à problème, ses commères médisantes, ses hommes abattus par le travail, les vieilles familles qui sont installées ici depuis les premiers pionniers, ses piliers de comptoirs, ses professeurs férus d’histoire locale... Dès le début, on sent bien que quelques chose ne tourne pas rond à Ponte Fract. Tout a commencé par un accident qui a failli s’avérer fatal à Theodora, une jeune fille sans histoires. Mais voila, noyée dans un lac glacée puis ressuscitée, il semble qu’elle ne soit pas revenue indemne et surtout seule de son voyage au delà de la vie et de la mort. Il y a aussi ses légendes indiennes qui semblent prendre vie suite à la spoliation de leurs biens ou encore cette maison abandonnée de l’autre côté du lac où l’on entend de drôles de bruits la nuit. L’apocalypse est en marche sans que personne ne s’en doute et quand elle va s’abattre ça va faire mal !

Divisé en deux grosses parties, cet ouvrage s’avale quasiment d’une traite tant il se révèle très vite addictif. Bien que l’on côtoie la misère humaine la plus profonde parfois et certains personnages particulièrement ragoûtants (le postier pervers notamment), on s’attache vite à cette petite ville qui n’est pas sans rappeler Derry dans la trilogie Ça du King. On rentre dans l’intimité familiale des gens entre splendeur et décadence, tracas du quotidien, vieilles rancunes, difficultés pécuniaires, alcoolisme... Tout fait penser au maître de l’épouvante et force est de constater que pour un premier roman, Douglas Clegg s’avère être un orfèvre en matière de plantage de décor. Il va à l’essentiel, sans fioritures mais avec un sens de la concision et de l’efficacité redoutable.

Puis, peu à peu, les événements bizarres s’accumulent : les fous du village se réveillent, les morts passent des coups de fils impromptus, des gens disparaissent comme si la haine et la colère se cristallisaient sur la ville. La police est très vite dépassée face à cette multiplication de crimes et délits, finalement on arrive à un dernier acte d’une rare violence, où l’hémoglobine coule à flot et où les personnages principaux ne semblent plus capables de discerner le réel du cauchemar. Honnêtement, ça cloue littéralement le lecteur à son siège et je dois avouer que je n’avais pas ressenti autant de plaisir de lecture devant une œuvre d’horreur pure depuis très longtemps. Esprits, vampires, goules et manifestations démoniaques se livrent à une surenchère d’actes odieux et déviants pour le plus grand malheur des pauvres habitants (pas si innocents que cela vous vous en doutez) et les survivants se comptent sur les doigts d’une main en fin de volume.

L’aspect gore ne gâche rien et préserve une certaine tension palpable durant les 445 pages de ce roman. Très bien maîtrisé, le rythme et le suspens ne se relâchent jamais et certains passages s’avèrent très inquiétants ce qui est aussi un très bon point. L’écriture en soi n’a rien de remarquable mais quelle imagination notamment lors des passages où les forces du mal passent à l’action. On ne sait plus où donner de la tête et l’on se demande bien jusqu’où cela peut aller. La conclusion est sans appel et cette lecture fait partie du haut du panier en terme de littérature de genre horrifique. Si vous êtes adeptes, foncez-y, c’est top de chez top !

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dimanche 26 novembre 2017

"Le Passager de la maison du temps" de Jean-Pierre Andrevon

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L’histoire : Hiver 1439. Ayant trouvé refuge dans une demeure solitaire et cachée au fond d'un vallon, Luc de Melun croit découvrir le repaire du Diable. Le vieillard qui l'habite meurt bientôt, lui léguant cet étrange lieu doté de moyens technologiques incroyables, et capable de voyager dans le futur. A la fois prisonnier et maître de la maison du temps, Luc observe le monde ; il devient le témoin de l'histoire de l'humanité. Mais la belle mécanique se détraque. L'explorateur temporel, au terme d'un ultime périple, va enfin découvrir son rôle et la raison d'être de cette bâtisse extraordinaire.

La critique de Mr K : Petite incartade en littérature jeunesse aujourd’hui avec un livre de SF bien malin signé Jean-Pierre Andrevon. Le Passager de la maison du temps est un petit bijou de construction et de pédagogie qui ouvre les portes de l’anticipation et en même temps explore notre Histoire. Cette double valence est ultra-efficace et accompagnée d’un récit d’aventure haletant et sans temps mort. Suivez le guide !

Luc Moreau est un ancien étudiant en médecine qui ne survit plus que par de modestes rapines. En 1439, il est très difficile de grimper l’échelle sociale et ses origines modestes l'empêchent d’aller vers son aspiration première : soigner les gens. Au début du roman, c’est un fugitif qui fuit les autorités. Par le plus grand des hasards, ses pas le mènent dans un vallon reculé où se trouve une demeure qui va changer à jamais son existence. Il ne réfléchit pas longtemps et pénètre à l’intérieur. Il y rencontre un vieillard sans âge qui lui dit qu’il l’attendait et qu’un destin hors du commun lui est promis. Il va devoir surveiller le monde, emmagasiner un maximum d’images et de souvenirs du temps qui passe. Mais pourquoi ? Est-il veilleur ou prisonnier ? Les réponses viendront au fil des siècles et millénaires qui défilent sous les yeux de Luc...

Ne perdant pas de temps en terme d’exposition, Andrevon nous plonge d’emblée dans un récit d’aventure aux rebondissements nombreux. La présentation brève mais suffisante de Luc fait vite place à la fuite, l’arrivée dans la maison puis les nombreuses découvertes et expériences qu’il va faire. Allant à l’essentiel, Andrevon soigne ce personnage atypique qui se retrouve plongé au milieu d’une technologie qui le dépasse, la confrontation des deux mondes / deux époques est assez farfelue au départ. On se plaît à lire l’effarement et les doutes qui animent Luc qui au départ se croit entraîné dans des diableries qui vont lui coûter son âme. Mais la curiosité est plus forte, l’esprit éclairé reprend très vite la place du superstitieux du Moyen-âge et il va finir par se faire à la situation même si des expériences désagréables notamment des "visites" à l'extérieur vont éprouver sa foi en ce projet hors-norme.

Au fil du voyage temporel de Luc, Andrevon se plaît à remonter l’Histoire depuis le Moyen-âge à un futur très lointain. Soucieux de la vérité historique sans pour autant alourdir le propos, il propose de belles pages de vulgarisation appétantes pour le moindre pré-ado allergique à l’Histoire. De plus, le héros découvre les faits avec son esprit propre ce qui nous renvoie à nos propres interrogations, surprises et écœurements. En effet, très vite, Luc va se rendre compte que les maux de son époque se retrouvent, voire s’amplifient dans les siècles qui passent : extrémisme religieux, puissants iniques, massacres et guerres ne font que s’enchaîner en parallèle de progrès certains qui ne peuvent effacer l’ardoise d’une humanité auto-destructrice qui peu à peu détruit son monde. Le message utopiste et écologiste est bien pensé, sans fioriture ni exagération, chaque jeune pousse y trouvera un chemin éclairé et éclairant.

Et puis, il y a les talents de conteur d’Andrevon qui ne sont plus à prouver. Ici, il adapte son style et sa langue à un public plus jeune ce qui ne l’empêche pas de proposer un contenu dense, intelligent et très attrayant. C’est bien simple, les pages s’enchaînent toutes seules et il faut se faire violence pour refermer cet ouvrage au pouvoir d’attraction fort. Certes un public habitué devinera la fin très facilement mais cet ouvrage est une belle fenêtre sur la SF et il permettra à un novice de découvrir un monde foisonnant où les exploits n’empêchent pas la réflexion, bien au contraire. Une petite perle de pédagogie sur l‘imaginaire futuriste que je vous invite à lire et à faire découvrir au plus vite si ce n’est déjà fait.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Un Horizon de cendres
Tout à la main
Le Monde enfin
La Fée et le géomètre
Le Travail du furet
Cauchemar... cauchemars !
Gandahar
- Hôpital nord

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lundi 20 novembre 2017

"Le Jour où mon pénis est tombé" de David Duranteau

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L’histoire : Je m’appelle Fabrice Carmen, j’ai 43 ans, je suis le présentateur vedette de la matinale d’une grande radio française.

J’ai du fric, je suis connu, les meufs m’adorent, je suis le mec que tout le monde rêve d’être... Sauf que récemment les petits désagréments s’accumulent... Mon pénis, par exemple... Il est tombé, un matin, sous la douche... Ça fait un choc de le voir à côté de la savonnette... Et cette nouvelle animatrice à la radio qui ne porte jamais de culotte, c’est la fille d’un cinéaste connu, je crois qu’elle essaie de me piquer ma place... Et comme une apothéose, à l’instant où je vous parle, une femme est allongée sur mon canapé hors de prix, une coupe de champagne plantée dans la gorge... Je m’allumerais bien une clope, moi...

La critique de Mr K : Lecture étonnante dans son genre aujourd’hui avec Le Jour où mon pénis est tombé de David Duranteau qui a directement contacté le blog pour savoir si nous étions intéressés par la lecture de son livre que l’on trouve à l’achat sur certaines plate-formes internet. Le message débridé de contact et le résumé du bouquin m’ont de suite convaincu et c’est sur la liseuse de Madame que j’entreprenais cette lecture.

Appelons un chat un chat, Fabrice Carmen est un con. Impossible de pouvoir trouver quoique ce soit de positif ou d'engageant chez cet animateur imbu de lui-même, d’une suffisance rare et phallocrate assumé. Monsieur vit dans son monde, sans réelle attache et se comporte de façon abjecte avec les gens, notamment les femmes. Tout bascule le jour où il perd malencontreusement son membre viril dans la douche. Les événements vont s’enchaîner avec pour commencer la rencontre avec une chirurgienne au charme certain (très gênant pour un mec sans attache comme Carmen), le meurtre d’une concurrente dans son propre logement et les emmerdeurs qui semblent s’accumuler dans ses relations. La vie bien étriquée et gérée du héros devient un véritable enfer pour le grand plaisir sadique des lecteurs.

Ne perdant pas de temps avec les préliminaires (ce qui convient très bien à un personnage comme Fabrice), David Duranteau rentre de plein pied dans son sujet. Placé dans la tête de l’animateur radio, on se rend très vite compte à qui on a affaire. Détestable, le personnage est d’un cynisme de tous les instants et démolit tout ce qui passe : les personnes, le moindre concept, la vie, la mort... bref, rien n’échappe à sa hargne et à sa détestation. Véritable filtre de notre société actuelle, Fabrice n’aime rien ni personne si ce n’est sa petite personne (on n’est pas loin d’American Psycho par moment, la drolitude en plus !). On se fend évidemment bien la poire devant tant de verbiage et de critiques assumées ou non (puisqu'oon pénètre dans son esprit par moment).

Pour autant, l’auteur multiplie les angles et la temporalité du récit. Très vite, on passe de personnages en personnages en faisant à l’occasion de légers flashback, le temps est alors distendu pour ajouter quelques éléments de plus à l’intrigue. C’est très malin et assez original, une fois le pas pris, on s’amuse beaucoup surtout que le moindre personnage n’hésite pas à dévider ses états d’âmes. Dans le genre, on est gâté entre des flics bien barrés qui à l’occasion dansent la valse dans le hall du commissariat, une collègue de la radio qui n’a pas froid aux yeux (ni aux fesses d’ailleurs), un chauffeur de taxi amoureux fou de sa femme et légèrement mono-maniaque (mais alors très légèrement...), une voisine de palier gothique timbrée sur les bords et une foule de personnages plus décalés les uns que les autres. C’est une des grandes forces de l’ouvrage qui propose des personnages et des situations vraiment ubuesques, le tout agrémenté à l’occasion d’un no-sense à l’anglaise qui fait mouche.

On rigole donc énormément mais pas seulement. Derrière la gaudriole, les vannes et les critiques acerbes, c’est un beau panorama de notre société que brosse l’auteur avec des passages bien corsés sur le monde de l’entertainment et du spectacle, le consumérisme, l’individualisation des esprits. Sans morale (bien au contraire d’ailleurs), tous les aspects de nos vies sont décortiqués et livrés en pâture à un personnage repoussoir qui livre quelques vérités, assénées sans ambage ni gants. Sans tomber dans la surenchère (c’est le risque avec ce genre d’ouvrage), tout est digeste et se glisse au bout d’un moment parfaitement dans un trame policière plus classique qui permet de prolonger le plaisir.

logo-epubQuant à l’écriture, elle sort des sentiers battus aussi. Je pense qu’elle peut plaire autant que l’inverse, personnellement j’ai apprécié ce ton libre et familier. Sorti en auto-édition, cet ouvrage n’est pas parfait en terme de forme pure (pas mal de coquilles à déplorer dans la première moitié du livre) mais le rythme, les situations barrées et le contenu valent le détour. Si vous aimez être surpris, vous faire peur si vous êtes un homme (ben ouais le titre fait mal quand même !) et surtout rigoler tout en vous moquant du monde actuel, foncez. C’est frais et efficace.

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samedi 18 novembre 2017

"L'Appel du néant" de Maxime Chattam

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L’histoire : Tueur en série...
Traque infernale.
Médecine légale.
Services secrets.
... Terrorisme.


La victoire du Mal est-elle inéluctable?

La critique de Mr K : Cela faisait un bon moment que je ne m'étais pas replongé dans un Maxime Chattam. Après la gigantesque claque que ma lecture de sa Trilogie du Mal, j'avais été quelque peu refroidi par ses écrits suivants que j'avais trouvé moins bien ficelés et quelques peu prévisibles. "L'Appel du Néant" est la troisième partie d'une trilogie dont Nelfe a chroniqué les deux premiers tomes sur notre blog : La Conjuration primitive et La Patience du Diable. Pour ma part, c'est donc neuf de tout à priori que j'entamai cette lecture qui peut s'entreprendre sans pour autant avoir lu les deux volumes précédents. L'expérience fut distrayante et sympathique à défaut d'être originale. Par contre, elle est clairement dans l'air du temps à travers sa thématique et les questions qu'elle pose.

Ludivine a survécu à deux enquêtes périlleuses et on la retrouve en fâcheuse position. Enfermée dans une fosse sans lumière, elle est captive d'un redoutable serial killer qui viole et tue sans vergogne. Pourquoi est-elle là ? Comment se fait-il que cette super gendarme se soit laissée prendre au piège ? Très vite, l'auteur remonte le temps et revient sur la nouvelle enquête qu'entreprennent Ludivine et son équipe. Une série de meurtres étranges ont lieu et sont à la confluence des actes d'un tueur en série et du terrorisme islamiste. Très vite, un agent de la DGSE se joint à l'équipe pour mener ces investigations qui mêlent secret d’État, sécurité intérieure, pulsion de mort, destruction du libre-arbitre et connaissance du bien et du mal et appel du néant qui donne son titre à l'ouvrage.

J'ai plutôt passé un bon moment en compagnie de Ludivine, Marc et les autres. Certes, les personnages sont assez caricaturaux dans leur genre (on en croise beaucoup dans ce type de lecture) mais on s’attache malgré tout à eux. Ludivine, suite aux expériences traumatisantes des deux volumes précédents, est cassée par la vie, au bord de la rupture et se jette à corps perdu dans le travail. Pas de place pour les loisirs, encore moins pour une relation intime. Vous imaginez bien que Chattam va lui mettre entre les pattes un homme parfait à sa manière si ce n’est qu’il appartient à la DGSE ! Belle fusion que ces deux âmes qui se rencontrent et les relations tissées au fil du temps par l’héroïne avec toute son équipe. On navigue en terrain connu mais la formule marche, donc pourquoi s’en priver.

On retrouve aussi tout le talent de Chattam pour décrire les errances de l’esprit humain avec ici un tueur en série redoutable (face à face d’anthologie avec l’héroïne) et surtout des jeunes gens radicalisés qui veulent passer à l’acte. On rentre pleinement dans le contemporain et l’actu de notre pays depuis Charlie et le Bataclan. Bien qu’on apprenne rien de neuf si on suit l’actualité, cette lecture est une belle piqûre de rappel sur la nature de ce mal insidieux : le processus d’embrigadement, l’organisation d’une cellule terroriste, les techniques d’investigations spécifiques utilisées pour la recherche de criminels de cet acabit. On a beau savoir pas mal de choses, ça fait froid dans le dos, difficile en effet de pouvoir poser un portrait type sur ces individus et de les placer dans une case. Plein de finesse et de profondeur, Chattam soigne ses "méchants" et pour une fois propose une fin plutôt heureuse même s’il faut relativiser car la lutte continue encore et encore.

Ouvrage page-turner par excellence, L'Appel du néant se lit rapidement et très facilement. Beaucoup de sigles une fois de plus mais les notes de bas de page sont là pour soutenir le lecteur, empêtré dans une toile narrative machiavélique et des rebondissements nombreux. On passe un bon moment malgré un sujet difficile et ce roman ravira les fans de l’auteur même si on n'atteint pas le niveau de la Trilogie du Mal qui reste indépassable à mes yeux.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
"L'Ame du mal"
"In tenebris"
- "Maléfices" (ah mais mince, Nelfe l'a jamais chroniqué celui là, rooooo pas bien !)
"Les Arcanes du chaos"
"La Conjuration primitive"
"La Patience du diable"
"Que ta volonté soit faite"
- "Le Coma des mortels"

jeudi 16 novembre 2017

"Hillbilly Elégie" de J. D. Vance

Hillbilly-elegieL'histoire : Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter. Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces "petits Blancs" du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump.
Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Elégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ?

La critique Nelfesque : C'est un ouvrage singulier que je vous propose de découvrir aujourd'hui. "Hillbilly Elégie" n'est pas un roman à proprement parler et pourtant tout ce qui est relaté ici serait une belle base pour construire une trame de roman noir. Ce n'est pas non plus un document puisque l'auteur ne nous assomme pas de données précises et détaillées. C'est un témoignage, à hauteur d'homme, celui de J. D. Vance qui nous relate ici sa vie et celle de sa famille.

J. D. Vance est né dans les Appalaches. Il y a grandi et y a vécu des situations difficiles, situations dans lesquelles certains ne se relèvent jamais. Dans sa région, la misère sociale est omniprésente. Avec des problèmes de drogues ou d'alcool, les centres d'intérêts et préoccupations majeures des habitants ne sont pas les mêmes qu'ailleurs dans le pays. Là où certains vivent d'"American Way of Life", ici c'est "débrouille-toi avec rien".

Difficile dans ces conditions d'entrevoir un avenir, d'en rêver même, tant tout autour tout semble végéter et vivre au jour le jour. J. D. Vance pourtant va changer le cours de son destin, va aller plus loin qu'aucun membre de sa famille n'a jamais été, va faire la fierté de certains d'entre eux et surtout va se découvrir lui-même, ce dont il est capable, dépasser ses limites et écrire une future vie de famille aux antipodes de celle qu'il a toujours connue.

Sans jamais renier les siens, ni se renier lui-même, l'auteur va découvrir qu'une autre façon de vivre est possible. Avec une mère poly-addictive, un père absent et des beaux-pères successifs interchangeables, J. D. Vance n'a pas eu ce que l'on appelle un foyer sécurisant et un climat serein pour vivre son enfance paisiblement. Pourtant, grâce à ses grands-parents, figures de valeurs (les leurs, mais le cadre est là), il va se construire et suivre des règles. Même si mamie est du genre à casser la figure de celui qui n'est pas d'accord avec elle, même si elle déblatère les pires horreurs sur ses voisins et possède un carnet d'insultes bien fourni, c'est dans ce foyer que J. D. Vance et sa soeur trouvent l'amour dont ils ont besoin. Une bulle protectrice leur permettant de reprendre des forces. Un chez soi.

Les deux tiers de l'ouvrage sont consacrés à l'enfance et l'adolescence de l'auteur. Son quotidien, sa scolarité, sa famille, ses amis... Puis lorsqu'il va quitter sa ville pour les Marines et plus tard la fac, "Hillbilly Elegie" change de cap pour devenir beaucoup plus intellectualisé, parce que Vance est alors capable d'analyser et de critiquer ce qui l'entoure et surtout parce que pour la première fois de sa vie, il va vivre un changement. L'émulation qui va avec, la découverte de l'autre, l'envie de se surpasser, de comprendre, d'évoluer.

"Hillbilly Elegie" est présenté comme une analyse de l'origine des votes pro-Trump. Il y a de ça mais pas seulement. Ce sont ces personnes qui ont sans doute apporté du crédit aux propos du nouveau président américain, qui se sont laissées charmer par lui mais il n'est pas du tout question de cela dans ces pages. Les choses ne sont pas nommées précisément si ce n'est par le décalage que l'auteur montre entre ses propres idées politiques et celles de ceux de sa ville natale. Il y a un fossé, un gouffre que seule l'instruction a permis de combler. Car bien que conscient de ces différences, l'auteur n'en reste pas moins proches de ses racines, respectueux de son entourage et affectueusement attaché à ses proches.

"Hillbilly Elegie", c'est le récit d'une vie, c'est l'exemple que rien n'est jamais gravé dans le marbre, que l'homme peut évoluer et changer les mentalités. Par certains aspects, cette histoire est transposable en France, dans certains foyers, certaines régions. Chez nous aussi, nous avons nos Hillbillies, pro-FN et pauvres dans plusieurs sens du terme. Ce parallèle avec la France, que chaque lecteur a le loisir de faire ou pas, est particulièrement intéressant et d'un certain côté également flippant... Reste l'espoir, le travail social, l'éducation et la force de l'être humain.

lundi 13 novembre 2017

"Le Jour où la guerre s'arrêta" de Pierre Bordage

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L’histoire : Un enfant sans mémoire, petit Prince d’aujourd’hui perdu sur la Terre, s’étonne et souffre de ne voir partout que violences, conflits, souffrances et injustices, pour les victimes comme pour les bourreaux. L’enfant décide alors de faire taire les armes...

La critique de Mr K : Un Pierre Bordage de plus à mon actif avec Le Jour où la guerre s’arrêta, conte spirituel universel et assez bouleversant dans son genre. C’est l’occasion pour l’un de mes auteurs favoris de brosser un portrait pas très reluisant de l’humanité et de la questionner à travers le regard d’un être naïf et innocent. Au final, ce fut une lecture plaisante et enrichissante, l’écrivain se plaisant à mélanger références, cultures et interrogations de notre temps.

Un étrange enfant apparaît sans crier gare sur Terre. Tour à tour, il va rencontrer nombre de personnes aux situations bien différentes : des flics de banlieue, un journaliste en mal d’amour, des intégristes musulmans et leurs victimes, deux soldats ennemis de la même nationalité, des filles de joie, un curé et un docteur, un psychanalyste, des représentants de l’ONU. Chaque rencontre est l’occasion pour cet être de découvrir l’humanité et surtout de découvrir la souffrance inhérente à la condition humaine. Maîtrisant la matière, il décide d’instaurer une trêve au monde entier durant sept jours, une semaine pendant laquelle il part en quête de lui-même, de sa mémoire perdue et du but qu’il poursuit.

Roman initiatique ou roman d’apprentissage malgré quelques passages parfois un peu violents, c’est un ouvrage qu’il conviendrait de faire lire à tous les jeunes pousses en mal de repères. On retrouve la "patte" de Bordage, son ouverture d’esprit et sa pédagogie qui fait merveille. Clairement, on est ici dans le domaine de la parabole et ce Petit Prince a des allures bien christiques même s’il se dérobe aux croyances et règles de notre monde. Ses assertions, ses remarques possèdent une fraîcheur, une naïveté et un caractère de bon sens bien éloignés de la réalité quotidienne des peuples de notre planète. D’où une certaine incompréhension, un décalage totale entre l’enfant et ses interlocuteurs successifs. Par son attitude et son comportement, il expose au lecteur nos défauts et notre tendance à l’égocentrisme sans vision globale de l’humanité et de son environnement. Les valeurs véhiculées sont du domaine du lâcher prise, de l’ouverture au monde, de la liberté de faire ce que l’on veut pour trouver le bonheur sans empiéter sur celui des autres... C’est un mix vraiment improbable qui s’abreuve aux sources des savoirs de multiples cultures et croyances.

Mais que le chemin est long et désarçonnant pour cet être d’apparence fragile qui se confronte à la misère du monde et à la peine qui nourrit tous les vices. Chagrin d’amour, séparation de l’être aimé, désir refoulé, intégrisme religieux et course au pouvoir, consensus stérile, violence physique, violence sexuelle, mélancolie de l’âme, conflit armé, perte de tout ce que l’on possède et bien d’autres lui sont livrés à travers les rencontres qu’il fait. À chaque discussion, dialogue, c'est le quiproquo et l’incompréhension pour l’espèce humaine incapable finalement de saisir le message porté par cet être venu d’ailleurs. Mais chaque frustration et déception va mener l’enfant vers une vérité inébranlable concernant l’être humain, une révélation qui le mènera au bout du chemin, vers l’expérience ultime.

Je ne peux en dire davantage au risque de déflorer l’intrigue mais je peux vous dire qu’elle tient ses promesses, permettant à chacun d’appréhender notre espèce avec originalité, douceur, compassion et surtout réflexion. Bien sûr certains passages ou raisonnements ont déjà été écrits et entendus mais l’ensemble dégage une force et une cohésion hors du commun avec en plus la langue limpide et simple d’un auteur amoureux de son sujet. Un petit bijou d’intelligence sans prosélytisme ni emphase, un condensé de sagesse conté avec talent.

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :

- Le Feu de Dieu
Atlantis : les fils du rayon d'or

Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

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mercredi 8 novembre 2017

"L'Arbre de Santal" de Tarjei Vesaas

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L’histoire : Quand leur mère se trouve enceinte, Egil et Margit décident qu’elle attend un garçon qu’ils baptisent Livind et associent aussitôt à la vie familiale. Et lorsque la jeune femme, hantée par d’obscures menaces, demande à son mari de l’emmener au loin, Livind participe à l’aventure comme s’il était déjà né. Tout au long de ce voyage qui tourne mal et finit de manière tragique, la mère, superbe dans sa grossesse et indifférente aux ressources qui s’épuisent, apparaîtra tel l’arbre de santal, solide et nourricier.

La critique de Mr K : Voyage en terres norvégiennes avec ce roman écrit en 1933 et qui ne fait vraiment pas son âge. C’est ma première incursion dans l’univers littéraire de Tarjei Vesaas et m’est avis que ce ne sera pas la dernière vu la forte impression que L’Arbre de santal m’a laissé. Entrez avec moi dans un monde revisité à la sauce intime et poétique.

Dans cet ouvrage nous suivons les pérégrinations d’une famille norvégienne qui attend un heureux événement. La maman est enceinte, les enfants attendent avec impatience l’arrivée du petit nouveau qu’ils ont déjà baptisé. Une ombre plane cependant car la mère de famille (Hilde) se sent menacée entre visions et mal-être apparent, elle considère cette grossesse comme son ultime voyage. Face à son épouse qui semble se recroqueviller sur elle-même, Magnus (le papa) décide d’entreprendre un voyage qui devrait permettre de remonter le moral des troupes, de ressouder la famille et d’accueillir au mieux le nouveau-né. L’errance commence accumulant passages contemplatifs, scènes de la vie quotidienne des membres de la famille et la montée d’une tension sourde qui atteindra son apogée dans les toutes dernières pages.

Nébuleux est sans doute l’adjectif qui conviendrait le mieux pour caractériser ce roman où les zones d’ombre sont nombreuses notamment concernant Hilde. La mère de famille ne va pas bien et il est difficile de s’appuyer sur quoi que ce soit pour expliquer son état : imprévisible et solitaire, tour à tour elle agace, séduit, entretient le mystère. Dur dans cet état de fait de pouvoir de suite poser une opinion tranchée sur ce personnage étrange, naviguant en eaux troubles loin du commun des mortels. C’est donc à travers les paroles et les actes des deux enfants que l’on capte mieux cet être qui souffle le chaud et le froid. Egil et Margit donnent un coup de frais dans l’ambiance quasi crépusculaire du roman avec leurs inquiétudes, leurs espoirs et leurs jeux d’enfants. C’est aussi pour les deux jeunes, l’éveil à la conscience de soi, du monde et de la fin de toute chose. Le mari est plus absent dans le récit, bien que toujours présent physiquement, son caractère effacé fait contraste avec la fureur de vivre et de s’exprimer de ses deux enfants. Il se dégage de cette cellule familiale un curieux mélange d’amour, de fusion mais aussi de fractures et de fêlures qui donne sa saveur inimitable à la vie au sens propre. Cette mécanique intime est ici très bien rendue avec pudeur et précision.

À proprement parlé, il ne se passe pas énormément de choses dans ce roman (c’est loin d’être l’essentiel ici) qui se plaît à rester au plus près des personnes et des lieux. On retrouve la fascination des peuples du nord pour leur environnement avec notamment de très belles courtes descriptions des minéraux, de la flore et des aléas de la météo. Loin d’être banale et sans objets, la nature accompagne ce voyage initiatique et se veut le miroir des existences qui nous sont données à lire. C’est beau, léger, aérien et ça contrebalance l’évolution noire d’un roman qui voit ses personnages fortement évoluer vers une fin que l’on devine très vite tragique mais logique. Volontiers naturaliste, ce roman étudie l’homme dans sa nudité extrême face à son destin et son rapport à autrui et au monde. Quelle réussite à ce niveau là aussi !

Et puis, il y a l’écriture de Tarjei Vesaas. Hypnotique, poétique, très accessible, elle plonge le lecteur dans un confort de lecture optimum malgré les drames qui se jouent dans la trame principale. On tourne les pages sans s’en rendre compte avec un bonheur renouvelé entre justesse, accents véridiques et réalisme magique par moment. C’est bouleversant, ça agite la machine à émotions et laisse en toute fin une double impression : une histoire crispante et douloureuse et une expérience de lecture unique par sa forme pure. Un livre à découvrir si le sujet général vous intéresse et si les terres / écrivains du nord vous attirent.

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