dimanche 15 octobre 2017

"Bakhita" de Véronique Olmi

bakhitaL'histoire : Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l'esclavage. Rachetée à l'adolescence par le consul d'Italie, elle découvre un pays d'inégalités, de pauvreté et d'exclusion.
Affranchie à la suite d'un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

La critique Nelfesque : J'ai décidé de lire "Bakhita" sans savoir grand chose de son contenu. Remarqué avant sa sortie en sachant juste qu'il traiterait de l'esclavage, je voulais aussi découvrir Véronique Olmi que Mr K aime beaucoup. Depuis, les critiques positives pleuvent et l'ouvrage est dans la sélection pour le Prix Goncourt. A croire que "Bakhita" est LE roman à lire absolument ? Oh que oui !

Quel roman que celui-ci ! Quel destin tragique et quelle femme lumineuse ! "Bakhita" narre l'histoire vraie de Sainte Giuseppina Bakhita de sa naissance à sa mort. Née au Soudan, dans un village tranquille et une famille aimante, elle va passer les premières années de son existence dans la douce insouciance de l'enfance. Les journées sont  rythmées par la nature et le chant des femmes. Bakhita aime son village, ses parents, ses soeurs, les animaux dont elle s'occupe. Mais à l'âge de 7 ans, sa vie bascule. Elle est enlevée, traitée comme une chose, vendue sur un marché aux esclaves. Avant cela, elle va parcourir des kilomètres à pied, voir les pires horreurs, perdre son innocence et découvrir ce que l'homme est capable de faire dans ses heures les plus sombres. 

Puis viendra le temps de l'esclavage, celui de l'humiliation, de la souffrance où tout sentiment est refoulé, où la personne humaine est annihilée. Bakhita n'existe plus, Bakhita obéit, Bakhita ne doit plus avoir de sentiments, ne doit plus s'attacher à personne, Bakhita ne sait plus qui elle est. Les années passent, les maîtres aussi ainsi que les bleus au corps et à l'âme. Même lorsqu'elle verra poindre à l'horizon un avenir meilleur, jamais elle n'aura droit à une vie normale, une vie paisible où elle pourra panser ses plaies. Bakhita est née pour souffrir et par sa souffrance elle trouvera son salut, en aidant les autres et en faisant don de tout ce qu'elle a de plus intime.

Avec cette histoire douloureuse et pleine d'espoir à la fois, je découvre la plume de Véronique Olmi et je tombe littéralement sous le charme. L'écriture est simple et fluide, les pages s'enchainent. L'auteure n'en rajoute jamais, l'histoire est déjà bien assez tragique et dure comme cela. Pas d'emphase, pas de pathos, des mots simples décrivent les horreurs vécues par cette enfant, cette jeune femme, cette adulte, cette dame âgée, cette religieuse. Cela suffit pour glacer le sang et faire monter les larmes aux yeux. Un sujet terrible servi dans un écrin précieux. Superbe !

"Bakhita" est un roman qui se vit plus qu'il ne se lit et je suis ravie d'avoir découvert le fil de son histoire au fur et à mesure de ma lecture (n'ayant même pas lu la quatrième de couverture). Allant de surprise en surprise, d'effroi en effroi, le lecteur est pris dans un tourbillon de sentiments. L'horreur est présente sur chaque page, aucun répit, le coeur doit être bien accroché et on le retrouve souvent au fond de sa gorge ou au bord des yeux. Mais quelle expérience de lecture nous vivons ici ! La littérature existe pour nous divertir parfois, nous faire grandir et ressentir des émotions aussi. Ici elle nous ouvre les yeux, nous va droit au coeur et nous change viscéralement. Dans la vie d'un lecteur il y a un avant et un après "Bakhita". Merci Madame Olmi !


samedi 14 octobre 2017

"La Température de l'eau" de George Axelrod

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L’histoire : Westport, Connecticut, fin des années soixante. Harvey Bernstein, 46 ans, ne compte plus les bonnes raisons de se suicider. Ses livres, qui ne se vendent pas, son travail de critique, alimentaire et absurde, sa femme Margery, présidente du comité pour une législation raisonnable du port d'armes, ses deux enfants, au mieux indifférents. Sans oublier ses cours d'écriture créative à L'École des Meilleurs Auteurs de Best-Sellers. Harvey n'est taraudé que par une seule question : somnifères ou revolver? Avant qu'il ne trouve la réponse, une jeune femme pour le moins originale, Cathy, va faire une entrée inopinée dans son existence. Avec un faible bien marqué pour les perdants nés, elle va entraîner Harvey dans des aventures aussi torrides que périlleuses, dont on ne révèlera rien ici, sinon qu'elles se concluront à Hollywood, au cœur même de l'usine à rêves.

La critique de Mr K : Un sacré roman que cet ovni livresque venu tout droit des années 70 à l’occasion de la rentrée littéraire de cette année chez Sonatine. L’auteur, George Axelrod, est fort connu dans le milieu du cinéma hollywoodien, surtout comme le scénariste de deux films cultes Sept ans de réflexion et Diamants sur canapé film adapté de sa pièce de théâtre. Plus rarement romancier, ce livre écrit en 1971 est une expérience hors du commun où l’on s’amuse beaucoup et qui délivre une satire bien thrash du milieu artistique de l’époque.

Harvey a raté clairement sa vie, c’est pourquoi il a décidé de l’abréger. Écrivain à la carrière qui n’a jamais vraiment décolé est devenu professeur dans une école sensée apprendre à ses élèves la manière d’écrire un bon best seller (sic). Marié et père de famille, sa vie personnelle n’est pas reluisante non plus et l’avenir ne le fait plus rêver depuis un certain temps. Heureusement pour lui (même si ça ne va pas être de tout repos), une jeune femme complètement déjantée va rentrer dans sa vie. Cette prostituée au grand cœur aime les causes perdues et souhaiterait devenir écrivaine à succès. Ces deux là que tout oppose étaient finalement fait pour se rencontrer tant leurs aventures débridées vont faire des étincelles et changer leur vie à tout jamais.

Un souffle délirant se fait sentir durant toute la lecture. On rentre vraiment dans un univers littéraire différent avec cet ouvrage qui fait la part belle aux personnages ubuesques aux réactions imprévisibles. Domestiques branques, acteurs et professionnels de cinéma azimutés du bulbe, un héros désabusé en roue libre qui fait n’importe quoi et Cathy, une jeune femme débrouillarde et irréaliste au possible. Ce mix improbable fonctionne à plein régime, faisant de cette lecture une expérience foldingue à nulle autre pareille. Malgré tout, l’histoire tient la route et même si on n'y croit parfois pas plus d’une seconde, on se prend à délirer et suivre les aventures érotico-humoristique du duo principal.

L’alchimie fonctionne parfaitement entre l’écrivain looser et la prostituée aux grandes aspirations. Les quiproquos s’enchaînent au départ pour une relation étrange basée sur le sauvetage d’un être en perdition par une femme qui semble enfin découvrir l’amour véritable. Cela donne lieu à des scènes mémorables comme l’énorme cuite que prend Harvey en début d’ouvrage (une des plus belles descriptions du mal aux cheveux à mes yeux), les échanges épistolaires entre le professeur et sa future élève, la visite de maisons à louer et tout un cortège de scènes du quotidien qui deviennent étranges à cause de l’attitude nébuleuse des deux personnages en roue libre. On s’attache immédiatement à eux et on ne peut s’empêcher de se demander où leurs pas vont les mener.

Du cul, de l’alcool, des drogues diverses, les mœurs des milieux artistiques et notamment dans le cinéma sont connus. L’auteur s’en donne ici à cœur joie en nous relatant quelques épisodes hauts en couleur et en chaleur entre orgies, beuveries et fêtes qui durent jusqu’au bout de la nuit. Rien de glauque pour autant, George Exelrod se plaisant toujours à démystifier par l’humour des situations parfois limites. Pas d’affaire Polanski et autres abus du même type ici, plutôt de joyeuses réjouissances entre adultes consentants sous fond de création artistique et de projets à venir. À l’occasion c’est d’ailleurs assez fun de découvrir qui se cache derrière les prénoms que l’on rencontre dans ces pages et qui appartiennent au showbiz de l’époque : une Elisabeth est mariée avec un Richard par exemple. On rentre aussi dans les coulisses de l’élaboration d’un roman, puis d’un film avec les étapes de la production, la scénarisation, le choix du réalisateur et des acteurs. C’est très bien fait mais ça n’a rien d‘étonnant quand on connaît la carrière de scénariste de l’auteur.

Enfin, c’est un ouvrage qui n'a pas loin de 50 ans et pourtant, on a l’impression qu’il a été écrit hier. Le style vif, incisif, sans fioriture permet une immersion immédiate dans l’histoire, clairement on retrouve les caractéristiques d’une écriture de type cinématographique, de celles qui vont à l’essentiel en soignant leurs personnages et en explorant l’âme humaine avec justesse et distanciation. Livre très drôle mais qui ne se résume pas qu’à cela, La Température de l’eau est un bijou à sa manière, un bond dans le temps rafraîchissant et jubilatoire. À lire donc !

jeudi 12 octobre 2017

"Le Trône de Satan" de Graham Masterton

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L’histoire : Rick Delatolla se flattait d'avoir le don pour flairer les bonnes affaires. Et le fauteuil en acajou richement sculpté de serpents et de corps humains entrelacés paraissait bien être l'occasion du siècle.

Jusqu'à ce que des choses étranges commencent à arriver à Rick et sa famille : arbres du jardin dépérissant en quelques heures, journées entières s'écoulant en un clin d'œil, chien dévoré de l'intérieur par un monstrueux insecte.

Rick savait qu'il n'avait pas le choix : il fallait qu'il détruise le fauteuil avant que le fauteuil ne détruise tout ce qui comptait pour lui.

Mais le trône de Satan l'avait pris en affection et tenait absolument à lui accorder ses bienfaits...

La critique de Mr K : Petit séjour sympathique dans la planète terreur aujourd’hui avec cet ouvrage de Graham Masterton, un orfèvre anglais en la matière qui ne m’a jamais déçu. Une fois de plus, c’est par hasard que je tombai sur Le Trône de Satan, sombre histoire d’objet démoniaque qui va bouleverser le quotidien d’une famille. Cette lecture, à défaut d’être d’une grande originalité, a le mérite d’être redoutablement efficace et d’être menée de main de maître.

Rick est un brocanteur à qui la vie sourit : son couple est à son zénith, ils ont un enfant adorable et ses affaires marchent très bien. Plutôt aisé, il croque la vie à pleines dents et ne se préoccupe pas vraiment du lendemain. Mais voila qu’un jour, un étrange personnage lui propose un fauteuil à la valeur présumée très intéressante. Au final, Rick en devient acquéreur un peu contre son gré et va s’en mordre les doigts. Il semblerait bien que le meuble soit maudit et doué d’une raison propre. Les événements étranges, surnaturels et bientôt macabres s’accumulent autour de la petite famille. Très vite, ils vont se rendre compte qu’il est très difficile de se défaire de la marque du Seigneur des mouches dont l’ombre semble planer sur les pages de ce roman au rythme vif et haletant.

On retrouve dans ce récit des thèmes classiques du fantastique à commencer par l’objet hanté qui semble très attaché à son nouveau propriétaire. Apparaissant et disparaissant à l’envie, mu par une volonté et une vie propre, il étend son influence sur ses familiers mais aussi leurs proches. Déjà flippant par son apparence, le bois acajou cédant la place sur certaines faces à des sculptures d’un goût douteux, il finira par s’adresser directement à Rick entre menaces et mystérieuses requêtes. C’est en faisant des recherches à son sujet, que le héros découvrira toute la vérité sur cet objet pluri-séculaire qui sème le chaos et la mort sur son passage. D’ailleurs la petite famille ne va pas échapper à la malédiction avec des intersignes très inquiétants, le chien de la maison périssant d’une mort affreuse et un enfant de plus en plus en danger. Non, décidément, on ne rigole pas avec le Seigneur des Ténèbres.

Face à lui, les personnages tentent de s’en sortir comme ils peuvent. Bien qu’il ne soit pas des plus originaux, j’ai aimé suivre Rick dans ses aventures notamment parce que tout cela se déroule autour de l’histoire de l’art et de la brocante, des thèmes intéressants et ici très bien exploités. Histoire, fantastique et mysticisme font très bon ménage une fois de plus, apportant profondeur et questionnement durant les 223 pages de cet ouvrage. Certes, on devine une bonne moitié des ressorts de l’intrigue (surtout si on n’est pas à sa première lecture du genre) mais on prend plaisir à suivre les manifestations démoniaques et leur possible résolution. À noter, la présence d’un personnage ambigu de bon aloi (David) qui brouille un peu les pistes et dont on ne sait pas vraiment quoi penser tout au long du livre tant il ménage la chèvre et le chou, vouant une fascination malsaine pour le fauteuil et éprouvant pour autant beaucoup d’empathie pour les malheurs de Rick et sa famille.

Plutôt avare ici en scènes purement gores (un peu sa spécialité à la base) malgré des passages bien salés en la matière, Masterton se concentre beaucoup sur ses personnages et leurs réactions / sentiments. L’appréhension et la peur se font ici insidieux, rampants et au final très communicatifs. L’action débute dès les premières pages et clairement, le rythme reste soutenu jusqu’à l’ultime chapitre, à la manière d’un bon page-turner. Rajoutez là-dessus les qualités littéraires de cet écrivain qui en font un des meilleurs dans le genre qui compte tout de même pas mal de tâcherons et vous obtenez une série B littéraire addictive à souhait et rudement menée. Les amateurs apprécieront grandement !

Egalement lus et chroniqués de Masterton au Capharnaüm éclairé :
Le Portrait du mal
Magie des neiges
Apparition
La Cinquième sorcière
- Le Jour J du jugement

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mardi 10 octobre 2017

"La Compagnie des glaces" tomes 11 et 12 de G. J. Arnaud

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L’histoire : Voilà des siècles que la Terre subit une nouvelle glaciation. L’humanité, transie, s’est résignée à vivre sous des dômes, oubliant peu à peu son passé. Pourquoi, de toute façon, se souvenir de l’ancien monde ? Il n’est pas près de revenir...

Mais lorsqu’un groupe de scientifiques se met en tête de faire réapparaître le soleil, Lien Rag, le Kid, Jdrien et tous les autres personnages de la Compagnie des Glaces commencent à comprendre que bientôt, très bientôt, les glaces se mettront à fondre... et provoqueront un bouleversement sans précédent !

La critique de Mr K : Retour dans la fabuleuse saga SF de La Compagnie des glaces de GJ Arnaud avec ce volume réunissant les tomes 11 et 12, tout justes réédités par French Pulp édition début septembre dans le cadre de la rentrée littéraire. Les volumes passent et le plaisir reste, ce n’est pas cette nouvelle lecture qui va me fait mentir entre aventure, ambiance de fin du monde et critique acerbe à travers une métaphore filée certes glacée mais non dénuée d'ardeur.

Nous retrouvons nos héros là où nous les avions laissés. La guerre fait toujours rage entre les compagnies sibériennes et européennes, chacune ne sachant plus vraiment pourquoi le conflit a été déclaré. La trans-américaine elle, continue de prospérer et d’étendre son influence. Jdrien s’est enfui et l’enfant-roux, messie annoncé, commence à développer ses pouvoirs ce qui n’est pas sans attiser les convoitises. Lien Rag a rejoint le Kid et ils travaillent désormais main dans la main. Un événement va bouleverser la donne. En effet, les rénovateurs du soleil, un obscure groupuscule de scientifiques chassés de toute part (la censure est bien en vogue dans ce monde futuriste) ont décidé de faire réapparaître l’astre caché par les poussières de la Lune disparue. L’expérience va fonctionner de manière partielle et provoquer une mini apocalypse. C’est le début de la panique, les compagnies doivent s’unir si elles veulent survivre (du moins certaines) et chacun essaie de sauver ce qu’il peut l'être.

Le tome 11 est l’occasion pour l’auteur de détruire un petit peu tout ce qu’il a élaboré et conçu dans les volumes précédents. En effet, le pire arrive et les compagnies des glaces se retrouvent démunies face à ce changement brusque de climat. Les glaces commencent à fondre, la chaleur monte (chose impensable pour ces millions d’humains enfermés dans des dômes et des trains climatisés), l’ordre établi vacille car tout lui échappe et le chaos s’installe. Cela donne lieu à de belles scènes de chaos, de fuites éperdues de populations terrifiées et le rapprochement étonnant entre puissants qui naguère se méprisaient. Les forces se rééquilibrent et la possibilité que le Soleil rebrille constamment dans le ciel est une éventualité plus que sérieuse.

Au delà des hommes, ce sont surtout les hommes roux qui sont à la peine. Ne supportant pas la chaleur, ils risquent de tous périr. Au même moment que l’astre du jour refait son apparition, répondant à un mystérieux appel, ils s’élancent sur la banquise vers l’Amérique lointaine en emportant le corps conservé dans la glace de leur déesse, la maman de Jdrien. Ce dernier, pressenti comme une sorte de messie se dirige lui-aussi vers ce point de réunion. Véritable récit de l’exode que l’on peut comparer à celui des hébreux dans l’ancien testament (certaines scènes font irrémédiablement penser au récit biblique d’origine), on entre encore plus dans l’intimité et la pensée de ces hommes-bêtes déconsidérés et même asservis par les humains. On sent bien que quelque chose de puissant va se produire, la suite nous le dira sans doute.

J’avais fait part dans ma chronique précédente d’une légère déception concernant le héros principal (Lien Rag) que je trouvais uniquement préoccupé par les joies de la bagatelle, la série glissant malheureusement vers le mauvais roman érotique de gare. Il n’en est rien dans ces deux romans réunis ici, Lien Rag reprend la stature qu’il possédait au début : celui d’un scientifique dégoûté par le pouvoir en place, qui continue ses recherches sur les origines des hommes roux et cherche à améliorer le quotidien de l’humanité. Il est très bien secondé par sa nouvelle compagne Leouan, dont les charmes n’ont d’égal que sa sagacité et sa ruse. Les deux forment un duo détonnant, plongé notamment dans une mission secrète en plein territoire ennemi. Ce fut aussi un réel plaisir de retrouver le Kid qui n’est pas loin de tout perdre et qui d’une épreuve terrible va devoir se relever pour continuer son chemin. On a beau se dire que l’auteur a déjà beaucoup développé ses personnages, il trouve encore le moyen de nous surprendre et d’innover de chapitre en chapitre. C’est en cela qu’on reconnaît les grands feuilletonistes.

L’aventure avec un grand A reprend donc ses droits, les péripéties sont nombreuses et l’on ne s’ennuie pas une seule seconde. Lire le premier chapitre, c’est l’engagement certain d'entrer dans une lecture addictive et plaisante qui procure sensations et réflexions. Du grand art qui n’est pas près de s’arrêter vue l’étendue de la saga originelle. Quitte à me répéter, vivement la suite !

Déjà lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé de la saga "La Compagnie des glaces" de G.J Arnaud :
La Compagnie des glaces tomes 1 et 2
La Compagnie des glaces tomes 3 et 4
La Compagnie des glaces tomes 5 et 6
La Compagnie des glaces tomes 7 et 8
- La Compagnie des glaces tomes 9 et 10

samedi 7 octobre 2017

"Les Carnassières" de Catherine Fradier

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L’histoire : Vera Volkoff, fliquette un brin trop dynamique, a quitté la police à la suite d'une bavure. Depuis elle donne des cours de pilotage à l'aéro-club de Valence et se consacre à Nina, sa petite fille. De retour d'un vol, elle déplane. Son passé l'attend en bout de piste : Léo et Alexandra, deux flics très spéciaux, ont déterré son dossier et la contraignent à retravailler pour la police.

Suite à l'assassinat de notables ou d'hommes politiques tous tués d'une flèche en plein cœur sur le Costa del Sol, Vera est parachutée sur une couverture de pilote dans une compagnie d’aviation privée.

Chargée de "renifler" la colonie russe des Baléares, elle va devoir naviguer à vue dans cette sanglante nébuleuse : mafia sibérienne, anciens du KGB, rouges-bruns à tendance vert-dollar.

La critique de Mr K : Petite lecture détente entre deux SP, c’est mon premier ouvrage de cette auteure et de la collection Canaille / Revolver des éditions Baleine que je pratique régulièrement quand je parcours les aventures du Poulpe, mon détective gaucho préféré ! J’ai ici passé un bon moment de lecture, avec un ouvrage détente-neurone efficace mais loin d’être original au final.

En exécutant de sang froid un tueur d’enfant, Vera a brisé sa carrière de flic. Devenue pilote instructeur, elle vit en mère célibataire une vie épanouie avec sa fille. Mais le passé va la rattraper quand un ancien collègue travaillant pour une agence gouvernementale l’appelle pour une infiltration à haut risque : russophone et pilote, elle a tous les atouts pour s’approcher de gros bonnets de la mafia russe. Comme en plus son affaire a été enterrée pour éviter d’éclabousser la Police Nationale, il a un moyen de pression certain pour la forcer à réaliser cette tâche compliquée et très dangereuse. Très vite, les choses vont se corser pour Vera qui va tomber de Charybde en Sylla lors des révélations successives qui vont s’enchaîner dans un rythme endiablé ne lui laissant aucun repos...

Ce qui sauve littéralement le livre, c’est le personnage de Vera. Écorchée vive qui n’a pas sa langue dans sa poche, son caractère volcanique emporte tout sur son passage, y compris l’adhésion du lecteur. Séduisante, forte mais aussi butée et maladroite à l’occasion, elle encaisse les coups comme personne. Là où souvent on nous sert souvent des héros mâles abîmés par la vie, Vera assume le rôle parfaitement et en voit de toutes les couleurs (superbe séance de captivité à un moment où on la sent perdue pour toujours). Très vite, elle sera confrontée à une menace insidieuse, multiforme et seul le souvenir de sa fille qui l’attend va lui permettre de surpasser son appréhension (elle est loin d’être parfaite) et ses capacités physiques. La deuxième partie virant au road movie débridé, le rythme s’accélère vers une ultime révélation qui pour ma part ne pas réellement surpris. Dommage...

Les Carnassières est aussi une belle plongée dans le monde interlope des trafics en tout genre et des organisations secrètes. Car derrière les meurtres indiqués en quatrième de couverture se cache un mouvement qui ne recule devant rien pour affirmer ses positions et essayer de rendre le monde meilleur. Je n’en dirai pas beaucoup plus pour éviter de lever le voile mais c’est bien pensé malgré un aspect un peu caricatural par moment. Mais bon, on pardonne aisément quand c’est pour la bonne cause, surtout celle des femmes. Alors certes, certains événements sont téléphonés, des coïncidence sont trop heureuses et des fois, on a carrément affaire à des séances WTF (What the fuck !) peu réalistes mais on se prend au jeu et l’on se demande jusqu’où ira l’héroïne pour découvrir la vérité et au final sauver sa peau. On est clairement dans la série B bien hargneuse comme je les aime, ce n’est pas transcendent cependant mais on passe un très agréable moment pour une lecture rapide.

153 pages composent ce roman qui se caractérise par une écriture nerveuse qui va à l’essentiel, le rythme est trépidant et on en prend plein la tronche. Le pire c’est qu’on en redemande entre action shootée à l’adrénaline et une héroïne en roue libre totale. Un plaisir simple et sans chichis qui ravira les amateurs pour son côté fun et efficace même s’il ne révolutionne pas le genre. Tentés ?

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mardi 3 octobre 2017

"Les Enlisés" d'André Lay

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L’histoire : Regagner l’amour de sa femme ? Rien de plus facile : il suffit de l’empoisonner.

Et ensuite, de s’occuper tendrement de sa convalescence, en bon mari aimant.

Mais à trop vouloir s’attacher sa compagne, Claude n’avait pas prévu qu’il susciterait chez elle des sentiments fanatiques... qui se révéleront bien plus tragiques qu’un divorce !

La critique de Mr K : Initialement sorti en librairie en 1973 (je n’étais pas né -sic-), ce polar bien tordu d’André Lay a été réédité par la maison d'édition French pulp à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre. La couverture évocatrice et le pitch bien barré m’ont convaincu instinctivement de tenter l’expérience qui s’est avérée réussie et plaisante à souhait.

Claude a une vie de rêve : il est scénariste et dialoguiste au cinéma, il possède une belle propriété sur les bords de Marne et vit une histoire d’amour solide avec sa douce femme Maud. L’horizon s’obscurcit quand il commence à soupçonner que sa moitié le trompe avec un autre homme, un de ses partenaires de tennis (d’où la couverture de l’ouvrage). Claude commence à sérieusement psychoter et envisage les possibilités qui s’offrent à lui pour récupérer sa femme : le scandale, le meurtre, l’ignorance... C’est après moult tergiversations qu'il va essayer l’invraisemblable, l’empoisonner pour se rendre indispensable et réanimer la flamme d’un amour qu’il croit perdu. Mais à jouer avec le feu, on finit toujours par se brûler...

En effet, une fois le mécanisme infernal lancé, il faut tenir ses positions. Éviter de concentrer sur soi les soupçons et la curiosité, notamment l'attention soutenue de la domesticité tenante d’une morale stricte et la bienveillance du vieux médecin de famille qui ne comprend pas ce qui arrive à la jeune femme qui dépérit alors que tous ses signes vitaux sont au vert. Quand à Maud elle-même, elle semble peu à peu rentrer en dépression, devient incohérente. Face à cette multitude d’obstacles qui se dressent devant lui, Claude aura bien du mal à en sortir indemne, de même que son couple.

Ce pulp bien troussé atteint sa cible sans bavure : le suspens tient de bout en bout. Après une brève description de la vie parfaite de ce couple aisé (soirée de gala autour de la sortie du nouveau film auquel a collaboré Claude), on rentre dans le vif du sujet avec les premiers écueils et un narrateur-héros obnubilé par le comportement de sa femme et sa "soit-disante" très grande faute. Ses synapses ne s’arrêtent plus, le moindre acte, geste ou parole de Maud se voit interpréter et gagne en importance. L’obsession de Claude est très bien retranscrite, prend à la gorge, surtout qu’elle se confronte à la réalité que vivent les autres personnages. Tous sont très bien caractérisés et plantent le décor d’une machination que l’on peut qualifier assez rapidement d‘infernale tant elle va brouiller les pistes et détruire le joli échafaudage précédemment décrit.

Petit à petit, l’étau semble se refermer bien que le plan sur le papier soit parfait. Mais les détails sont souvent à la source de la chute du meilleur des criminels et cette histoire en est une fois de plus le miroir le plus fidèle. On se plaît à deviner la suite, à trembler pour la jeune femme qui semble complètement sous la coupe de son mari jaloux et en même temps, on se prend à croire qu’il ne se fera pas pincer notamment lors des échanges verbaux qu'il tient avec le docteur dépassé par les événements mais qui ne veut pas s’avouer vaincu. Puis, la machine s’emballe avec l’arrivée d'un autre personnage qui va faire définitivement basculer l’histoire et diriger le lecteur vers l’irréparable.

J’ai lu Les Enlisés en quelques heures seulement. Même s’il ne révolutionne pas le polar en lui-même à cause de sa facture très classique (dans l’écriture notamment), on se prend au jeu et on est emporté malgré nous. L’addiction est très vite là et il est tout bonnement impossible de relâcher le volume avant le mot fin. Un petit plaisir coupable, bien agréable, qui remplit son office sans prétention et avec efficacité. À tenter, si le cœur vous en dit.

dimanche 1 octobre 2017

"Ne fais confiance à personne" de Paul Cleave

ne_fais_confianceL'histoire : Il y a pire que de tuer quelqu'un : ne pas savoir si on l'a tué.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire des histoires abominables, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Il peuvent parfois donner des idées. Eux-mêmes, à force d'élaborer des crimes presque parfaits, ne sont pas à l'abri d'aller tester leurs fictions dans la réalité.

Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier qui ne sait plus très bien où il en est. A force d'inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n'aurait-il pas fini pas succomber à la tentation de passer à l'acte ? Dans cette institution où on le traite pour un alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu'il est persuadé d'avoir commis des crimes ? Quand la police commence à soupçonner les histoires de Jerry d'être inspirées de faits réels, l'étau se resserre. Mais, comme à son habitude, la vérité se révélera bien différente et bien plus effroyable que ce que tous ont pu imaginer !

La critique Nelfesque : Paul Cleave est un auteur que j'ai beaucoup lu il y a 3 / 4 ans mais que j'ai laissé de côté par la suite. Vous connaissez l'adage : "Tant de romans à lire et si peu de temps"... En cette Rentrée Littéraire, j'ai tout de même décidé de revenir à lui avec "Ne fais confiance à personne" qui m'avait l'air bien tordu et dont la quatrième de couverture n'était pas sans me rappeler sous certains aspects "La Part de ténèbres" de Stephen King.

En effet ici aussi il est question de l'écrivain et de son double possible. Qui de l'homme ou de l'auteur écrit les histoires, les invente, les vit peut-être ? D'où vient l'inspiration et comment s'appréhende-t-elle ? Quelle est la frontière entre le génie et la folie ? Jerry à la ville est plus connu du grand public sous le nom de Henry Cutter, auteur de thrillers prolifique et talentueux. Jusqu'au jour où on lui diagnostique un elzheimer précoce alors qu'il n'a pas encore 50 ans et que son inspiration s'envole peu à peu avec sa mémoire, laissant place à des doutes troublants...

Souvenirs réels ou fantasmés, Jerry et Henry se confondent et chaque jour l'un doit mener un combat face à l'autre qui prend de plus en plus de place dans sa vie. Alors Jerry continue d'écrire, dans un carnet, pour son futur lui-même qu'il sait voué à la perte totale de mémoire, pour qu'il puisse se raccrocher à quelque chose, savoir qui il était vraiment quand il n'aura plus aucune résurgence de son passé.

Le lecteur est pris dans un tourbillon de questions, à l'image de Jerry qui patauge complètement dans une existence angoissante, ne sachant plus démêler le vrai du faux, persuadé qu'il est parfois d'avoir commis des crimes que tout le monde lui attribue seulement sur papier. Ses trous noirs et ses impressions sont-ils réellement dûs au processus d'écriture ou ne s'était-il pas à l'époque déjà inspiré de son expérience ? Sa maladie ne serait-elle pas là uniquement pour révéler au monde entier sa vraie nature ? Pourquoi sa fille est-elle si distante alors qu'il a besoin d'elle ? Lui en veut-elle pour quelque chose qu'il aurait oublié ?

Paul Cleave est un auteur très agréable à lire. Le récit est une fois encore fluide, l'histoire prenante et les pages défilent sans que l'on s'en rende compte. L'envie de connaître le fin mot de l'histoire est là et l'intérêt ne faiblit pas. Il y a ici une excellente gestion du suspens et le personnage est vraiment très bien construit. Seul bémol, si il en faut un : une fin un brin too much. A trop vouloir épater le lecteur, les derniers paragraphes perdent en crédibilité. Un thriller psychologique à découvrir toutefois tant le rythme est maîtrisé et la curiosité du lecteur éveillée !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- Nécrologie
- Un Employé modèle
- Un père idéal

mercredi 27 septembre 2017

"Opium" de Maxence Fermine

opium

L’histoire : Le goût du thé s’acquiert au fil du temps. Le poison de l’opium, lui, ne s’oublie jamais.

C’est une route aux mille parfums, aux mille périls aussi : celle qui, partant de Londres, suit la voie des Indes pour se perdre, irrémédiablement dans l’Empire de la Chine. Un périple que l’on nomme la route du thé.

Pour la première fois, en 1838, un homme va s’y aventurer, décidé à percer le secret des thés vert, bleu et blanc, inconnus en Angleterre.

La critique de Mr K : Quel joie j’ai ressenti quand je suis tombé sur cet ouvrage de Maxence Fermine lors d’un chinage de plus. C’est un auteur dont j’ai adoré les deux précédentes lectures, présentant à chaque fois un récit court, incisif, poétique et finalement remarquable d’humanité et de talent. Il s’aventure ici dans la Chine mystérieuse du XIXème siècle dans un roman d’aventure qui s’apparente aussi au roman d’initiation, le genre de récit dont un héros ne ressort jamais vraiment indemne. La lecture fut extrêmement rapide et savoureuse une fois de plus.

Charles Stowe a baigné très tôt dans l’exotisme et le rêve oriental. Son père Robert a ouvert une épicerie fine de produits orientaux sans jamais quitter la capitale britannique. Le démon de l’aventure ne tarde pas à titiller le jeune homme qui ne peut réaliser son rêve de partir qu’à la trentaine. Lui qui désire plus que tout découvrir le secret du thé et notamment les variétés qui pour l’époque sont encore méconnues en Angleterre (notamment le thé impérial blanc qu’aucun occidental n’a pu consommer jusque là), va débarquer en Chine et commencer son périple. Il y rencontrera un commerçant irlandais bavard qui deviendra très vite son associé. Il lui racontera alors d’étranges histoire d’empereur du thé caché en un lieu secret et dont nul n’a pu voir le visage... En s'enfonçant dans les rizières, Charles poursuivra ses recherches en rencontrant un riche commerçant de thé chinois et une mystérieuse jeune femme aux charmes vénéneux et imparables...

Comme à chaque fois avec Fermine, l’addiction est immédiate. La faute à un style d’une grande fluidité, d’une apparente simplicité qui cache en fait une grande profondeur avec des personnages caractérisés au cordeau, sans fioriture mais dont la substantifique moelle régale le palais et l’intellect. Bien que plutôt classiques, les âmes qui errent dans ce roman hantent longtemps après la lecture le lecteur possédé par un récit virevoltant, sans temps morts et qui nourrit la réflexion. Le héros tient une grande place dans cet intérêt tant son parcours relève de la mystique et de l’universalité de la condition humaine. Peuplé d’espoir, de déception, de fascination et même de possession, ce récit voit Charles vivre entièrement pour sa passion bientôt remplacée par une autre. L’attrait du thé cède à l’attrait du mystère, de la féminité (et au-delà le grand amour ici) pour finalement retomber vers la réalité et la nécessaire prise de recul face à l’expérience éprouvée.

Ce livre est aussi une remarquable fenêtre sur un monde désormais disparu : celui du XIXème siècle, période de colonisation et de fortes tensions dans cette région du monde. L’Empire brittannique et l’Empire chinois redoublent de stratagèmes pour étendre leur influence, la lutte se révélant parfois féroce avec notamment la première guerre de l’opium ici évoquée. C’est l’occasion pour l’auteur de confronter un étranger à un monde qui le dépasse et d’évoquer une réalité difficile dans le domaine des relations entre civilisations, échanges teintés de méfiances et parfois même de pactes. Rajoutez dessus, l’ombre du mystère qui plane sur ce fameux Lu Chen qui semble régner sur toute une partie des campagnes et régit à la fois les récoltes de thé et le trafic d’opium, et vous avez une vague idée de l’ambiance si particulière et prenante de ce roman qui se lit d’une traite.

Récit ultra-épuré, au parfum d’authenticité et au charisme redoutable, ce livre est une fois de plus un petit bijou qui alimentera vos désirs d’aventure et d’ailleurs. Un chef d’œuvre en puissance que je vous invite à découvrir au plus vite !

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Neige
- Le Violon noir

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dimanche 24 septembre 2017

"1275 âmes" de Jim Thompson

1275-ames

L’histoire : Je m’appelle Nick Corey. Je suis shérif d’un patelin habité par des soûlauds, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux de tout acabit. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et la seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est mon postérieure qui les reçoit. Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment, mais cet enfer va cesser.

La critique de Mr K : Ce roman a une histoire personnelle au sein du Capharnaüm éclairé. C’est Nelfe qui la première a jeté son dévolu sur ce titre, 1275 âmes, dont la quatrième de couverture l’avait bougrement séduite de prime abord. Et puis, au moment de la lecture, le blocage, impossible pour elle de supporter le personnage principal. Vu que je lorgnais aussi sur l’ouvrage lors de son adoption, je le glissai dans ma PAL en attendant des jours meilleurs. Au final, j’ai fini par y revenir et comme vous allez pouvoir le lire, j’ai hautement apprécié l’expérience de ce roman noir sans concession.

Au centre de la mécanique infernale, un homme : Nick est le shérif d’une petite localité perdue au milieu de nulle part. Il ne fait pas grand-chose de ses journées tant sa fainéantise atteint des sommets. Mal marié et finalement très fataliste ; les jours s’écoulent sans saveur à un rythme désespérant. Puis vient le jour du déclic lors d’une visite qu’il effectue chez un collègue d’une ville voisine. Celui-ci met en exergue son apathie et surtout l’irrespect qu’il inspire à ses concitoyens. Cette goutte d’eau va déclencher chez Nick une réaction forte, enterrant l’ancien lui-même, il rentre alors dans une spirale de violence et de mensonges qui vont peu à peu se refermer sur lui et son entourage...

J’ai de suite été séduit par ce roman contrairement à ma moitié. Certes le perso principal est répulsif à souhait : feignasse comme pas deux, menteur, profiteur, impoli, irrespectueux... aucun qualificatif négatif ne peut lui être épargné à part peut-être celui de raciste, sur cela il se positionne dans le vent contraire des idées de l’époque (l’action se déroule aux USA dans la première partie du XXème siècle). Nick évolue pas mal durant l’ouvrage mais quelle chiffe molle en début de récit ! Engoncé dans un mariage insensé (il s’est plus ou moins fait piéger), il subit l’humeur massacrante de sa femme et la débilité sénile de son beau-frère. Il va se rassurer dans les jupes de Rose, sa maîtresse gourgandine victime d’un mari violent. Mais il ne peut au fond de son cœur oublier Amy, son premier amour qui ne lui a jamais pardonné de l’avoir lâché au dernier moment juste avant le mariage. Pour autant, il s‘en tire pas mal le Nick, la vie se déroule sans surprise et bien que dominé de manière général, il ne manque de rien.

Et puis, vient la révélation et le changement. Dans une ville aussi arriérée que celle-ci, peuplée de péquenots et de bouseux ça va dépoter ! Règlements de compte, manigances, manipulations et complots ne seront pas de trop pour vivre sa nouvelle vie. Mais le fatum veille et tout se complique très vite, la situation devient inextricable et franchement on se demande bien comment tout cela va finir. Derrière son apparente débilité, Nick est bien plus malin qu’il paraît. Jouant sur son apparente faiblesse, il mène bien sa barque et personne ne semble y voir du feu. Il est remarquablement caractérisé ainsi que toute la communauté qui l’entoure, l’ouvrage nous présente un monde en vase clos, angoissant à souhait où règne une chape de plomb insupportable. Tous les personnages qui peuplent l'ouvrage sont barrés à leur manière et la concomitance des actes et pensées donnent lieu à de sacrés échanges et télescopages !

C’est une certaine Amérique qui nous est ici présentée, une Amérique à la Trump où la femme se doit de fermer sa bouche en présence de son mari, où les noirs sont encore appelés nègres et considérés comme quantité négligeable. Âpre, réactionnaire ; l’Amérique profonde fait peur et doit vivre avec la pauvreté et la débrouille. L’ensemble est très bien ficelé et donne à voir des réalités désormais oubliées ou presque. Le portrait est sans concession mais d’une beauté brute et pure. Même si l’histoire est hantée par le meurtre, l’inceste, le mensonge et la tromperie ; il donne à voir un condensé de vies humaines livrées aux aléas du hasard et du désir. Forcément, l’histoire ne peut que finir très mal !

En terme d’écriture, je me suis régalé. Racontée à la première personne du singulier, l’auteur nous présente cette triste histoire à travers les yeux de son héros qui bien qu’éduqué, parle de manière très familière et même arriérée parfois. Cela permet une immersion totale et rapide (c’est d’ailleurs ce qui a déplu à Nelfe sur cet ouvrage) dans l’univers d’un demeuré presque total. Au fil de la lecture, l’addiction ne se dément pas et même progresse encore plus vers les sommets face aux imprévus et décisions que va prendre Nick. On tombe de Charybde en Sylla et la gorge se noue progressivement, soumise à une pression et une tension qui ne va que crescendo durant tout le récit.

Un très grand ouvrage qui invite fortement à poursuivre la découverte d’un auteur, Jim Thompson, très talentueux. Hâte d’y retourner dès que je retomberai sur lui lors d’un chinage de plus.

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vendredi 22 septembre 2017

"Vous connaissez peut-être" de Joann Sfar

Vous connaissezL'histoire : Au début il y a cette fille, Lili, rencontrée sur Facebook. Ça commence par "vous connaissez peut-être", on clique sur la photo du profil et un jour on se retrouve chez les flics.
J'ai aussi pris un chien, et j'essaie de lui apprendre à ne pas tuer mes chats. Tant que je n'aurai pas résolu le problème du chien et le mystère de la fille, je ne tournerai pas rond. Ça va durer six mois.

La critique Nelfesque : Joann Sfar est un homme aux multiples facettes. Doué dans beaucoup de domaines, on le retrouve aux dessins, à l'écriture, à l'enseignement, à la réalisation... Certains le trouvent "trop touche-à-tout", "trop sur tous les fronts", "trop éparpillé"... Mais il est comme ça Joann, il a un côté hyperactif et un cerveau sans cesse en ébullition. Chose que l'on peut constater ici encore avec son dernier ouvrage paru en librairie, "Vous connaissez peut-être", roman témoignage dans la droite lignée de son précédent "Comment tu parles de ton père".

Si vous détestez les auteurs qui se regardent trop le nombril, fuyez ! Nous sommes ici en présence d'une autobiographie, un focus dans la vie de Joann Sfar qui ne parlera pas à tout le monde, qui en tiendra même certains à distance. Si en revanche, vous aimez l'auteur sous tous ses aspects, ses bons et ses mauvais côtés, ses excès, ses obsessions, il se pourrait bien que vous appréciez cette nouvelle production.

Car oui, comme je l'ai déjà dit pour son ouvrage autobiographique précédent, il faut aimer Joann Sfar pour apprécier ce matériau ci. Même si l'auteur aborde des sujets universels tels que l'amour, le rapport aux réseaux sociaux, les faux semblants, la vie 2.0 au XXIème siècle, il met énormément de lui-même dans cet ouvrage, quitte parfois à partir dans tous les sens, à ouvrir des tiroirs sans fin et perdre ses lecteurs. Quand on aime l'homme, on s'en amuse, quand ce n'est pas le cas, on est quelque peu désarçonné.

La sexualité est au cœur de cet ouvrage. Sfar nous fait part de ses difficultés sentimentales passées, de ses réflexions, de ses remises en question. Tantôt drôle, tantôt cru, tantôt tendre. J'ai ri, parfois à ses dépens, parfois avec lui. Joann Sfar a un don pour se détacher de sa propre histoire et prendre de la distance pour user d'ironie et juger sans ambages le ridicule de la situation dans laquelle il s'est mis tout seul. Ou presque.

Un soir, Joann clique sur le bouton "vous connaissez peut-être" de son application facebook. Attiré par une belle inconnue qui lui est ainsi présentée, il entame une discussion avec elle. Sans savoir que tout cela le conduira à sa perte à un moment de sa vie où il est vulnérable sentimentalement parlant, une relation virtuelle va alors naître et au fil des mois prendre une place disproportionnée dans sa vie. Que veut véritablement Lili ? Qui est-elle réellement ? Sfar, comme d'autres hommes avant lui, va se faire mener par le bout du nez et tomber de haut.

Cette histoire avec Lili est mise en avant dans la quatrième de couverture, l'ouvrage commence avec elle, pourtant l'auteur va avoir beaucoup de mal à entrer dans le vif du sujet. Evitement, honte, pudeur, Joann Sfar va tourner autour du pot longtemps, aborder différents sujets sans rapport avec ce pourquoi le fan à acheter son roman. Par voyeurisme, curiosité, besoin de constater qu'il n'est pas seul face aux doutes d'un célibataire d'aujourd'hui, ne nous voilons pas la face, c'est avant tout pour se mettre du croustillant sous la dent que le lecteur quidam se lance dans "Vous connaissez peut-être". Pour se dire qu'il n'est pas l'unique couillon à s'être fait avoir sur internet, pour avoir l'illusion d'entrer dans l'intimité d'un homme public, pour apprendre de la bouche même de l'auteur des choses inavouables sans passer par la case "presse people" qu'il exècre mais épluche dans les salles d'attente des médecins et autres salons de coiffure...

A défaut d'être immergé dans son histoire de coeur, le lecteur suit Joann Sfar aux Beaux-Arts de Paris où il donne des cours (fut un temps où nous aurions pu nous croiser dans les couloirs), participe à des soirées, part en province chercher un chien qui se révélera "compliqué", partage des moments de réflexion sur la vie et l'actualité, des petites anecdotes de tous les jours savoureuses et tellement vraies. La dialectique et le style particulier partent parfois dans tous les sens mais tout cela correspond bien à l'homme qui a écrit ces pages, face à lui-même. Un moment de vérité qui ne changera pas la face du monde mais participe à comprendre son prochain. Même si celui-ci s'appelle Joann Sfar.