mardi 2 février 2016

"Chroniques des ombres" de Pierre Bordage

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L'histoire : Après la guerre nucléaire, une pollution mortifère a confiné la partie privilégiée de la population mondiale dans des mégapoles équipées de filtres purificateurs d'air. La plupart des capitales sont désormais regroupées en Cités Unifiées. NyLoPa, la plus importante et stable des CU, réunit New York, Londres et Paris et compte 114 millions d'habitants. Les citoyens sont équipés d'une puce d'identité et la sécurité est assurée par une armée suréquipée qui fait office de police, les fouineurs, sorte de super détectives, un corps spécial composé d'individus sélectionnés pour leurs capacités analytiques. Dans ce monde en survie à l'équilibre plus que précaire, des centaines de meurtres sont soudain perpétrés, dans toutes les villes et en quelques minutes, par d'invisibles assassins. On soupçonne une secte d'en être à l'origine, mais l'enquête menée par les fouineurs va les plonger dans un enchevêtrement de complots et de luttes de pouvoir, tandis que les Ombres continuent de frapper de plus belle. Remontant la piste, les fouineurs vont être entraînés hors des cités, dans le "pays vague", à l'extérieur du monde civilisé, le lieu inconnu de tous les dangers...

La critique de Mr K : Lire un Pierre Bordage est synonyme d'évasion, de réflexion et de plaisir pur pour l'amateur de roman. C'est un de mes auteurs favoris, il est de ceux qui ne m'ont jamais déçu ou si peu... La lecture est un bonheur immédiat tant les talents de conteurs sont ici déployés avec une maestria littéraire qui n'est plus à prouver et une pureté sans fard ni paillettes. À l'image de cet homme évasif et luneux, ses ouvrages font la part belle au mysticisme et au romanesque intemporel. Très productif, il ne m'en reste pas grand-chose à lire et cet ouvrage en faisait partie jusqu'à notre séjour rituel à Nantes pour les Utopiales 2015. Profitant de la dédicace annuelle que je ne veux rater sous aucun prétexte, j'acquis les Chroniques des ombres et les fis signer par Master Bordage himself. Il m'invitait alors à l'ombre des Ombres… La Lumière est venue à moi peu à peu et elle fut éblouissante lors de notre séjour de nouvel an en bordure de Loire, cadre idéale pour une lecture de ce type.

Le futur une fois de plus est angoissant chez Bordage. Proche dans les thématiques des Derniers hommes, l'espèce humaine a une fois de plus dérapé et une grande guerre atomique a ravagé la belle Bleue ne laissant que des cités unifiées repliées sur elles-mêmes et des territoires irradiés où tentent de survivre des clans revenus aux temps primitifs. À la manière des feuilletons du XIXème siècle (quelle divine époque pour la production littéraire!) comme Les mystères de Paris d'Eugène Sue, Bordage alterne un chapitre sur l'autre entre les cités ultramodernes et aseptisées où se débat Ganesh un jeune fouineur avide de vérité (il y a du Fox Mulder chez lui, ce qui ne me déplaît pas, mais alors pas du tout!) qui va se confronter à une menace insidieuse et implacable et la hors zone en compagnie de Demi Lune, un jeune guérisseur à qui les aléas du destin vont jouer bien des tours avant de le délivrer. C'est à un rythme haché, lent et remarquablement construit que l'on suit ces deux trajectoires qui vont en rejoindre d'autres et finalement confluer vers une révélation aussi glaçante que logique et perverse.

36 chapitres en tout (X2 à cause des points de vue adoptés) auxquels se mêlent des paragraphes à la typographie différenciée qui exposent des extraits de journal télévisé, des extraits de journaux intimes, des citations de pensées et sentences ancestrales, des rapports de mission et toute une pléthore d'autres éléments qui éclairent le background dans sa structure générale, ses ramifications, les us et coutumes en vogue, la technologie en place… Narration classique et textes informatifs densifient un univers très fouillé, pensé intelligemment dans le seul but d'éclairer le lecteur, de le transporter dans un ailleurs et un temps bien marqué qui font écho aux temps actuels et parfois aux dérives auxquelles on assiste impuissant.

Bordage ne nous épargne rien dans cette vision apocalyptique du monde où les êtres humains des cités ne sont que des pions asservis par des biopuces implantées dans leur cortex. Le pire étant qu'ils acceptent cette situation au nom de la sacro-sainte Sécurité de tous. Les barrières de la morale et de nos valeurs démocratiques sont bafouées depuis longtemps et des forces de l'ombre manipulent les ficelles sans faillir vers un but mystérieux des plus ultimes. Ganesh va devoir faire appel à toutes ses capacités et toute sa méfiance pour démêler le vrai du faux et trouver qui ou quoi se cache derrière ces mystérieuses Ombres qui font tant de victimes. La technologie se fait ici utile par moment mais surtout liberticide. Belle réflexion sur l'évolution possible d'une société autocentrée ayant peur du changement.

Ils sont coupés de l'extérieur où survivent tant qu'ils peuvent des humains oubliés de tous, livrés aux radiations et au chaos. Des passages saisissants nous décrivent ces sociétés humaines elles aussi repliées sur elle-même et régulièrement en conflit. Le long cortège des maladies et des exactions se succèdent sur ces terres désolées où l'espoir n'a plus fait son nid depuis longtemps. On retrouve alors le caractère quasi prophétique de la mission d'un héros sorti du ruisseau en quête de lui-même et du Salut du genre humain. On est dans du 100% Bordage et on retrouve son goût pour la spiritualité qui émane des pores de tous ses personnages qu'ils soient bons ou mauvais. Très riche, la caractérisation des personnages épouse à merveille décors et intrigues comme une savante pièce à tisser d'une grandeur et d'une trame incomparable. Amour, revanche, fuite en avant, complot, aide et traîtrise, survie pure et manœuvres d’alcôves sont au rendez-vous dans ce pavé de 750 pages qui se lit passionnément du premier au dernier mot.

Que dire de plus! Un bonheur de tous les instants, une langue à la fois simple et riche, un sens du récit hors-pair et une intrigue bluffante et marquante. Des émotions à fleur de peau, un grand train fantôme où alternent surprises, révélations et un intérêt qui ne se dément jamais, les marques d'un bon et long roman. Un grand et beau Bordage tout simplement.

Autres Bordage chroniqués par mes soins au Capharnaüm éclairé:
Wang
- Abzalon
Orcheron
Les derniers hommes
Ceux qui sauront
Porteurs d'âmes
L'Evangile du Serpent
Griots célestes
Dernières nouvelles de la Terre
Nouvelle vie et autres récits
Graine d'immortels
- Les Dames blanches

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samedi 30 janvier 2016

"Retour à Rédemption" de Patrick Graham

retour à rédemptionL'histoire : Vingt ans après avoir purgé sa peine à Rédemption, camp de redressement pour mineurs, Peter Shepard renoue avec son passé comme on reçoit un coup de couteau en plein coeur. Le brillant avocat d'affaires de San Francisco pensait avoir tiré un trait définitif sur ce sinistre établissement où régnaient brimades, humiliations et sévices. Le meurtre de sa famille lui fait douloureusement retrouver la mémoire. Quelqu'un cherche à lui faire goûter une nouvelle fois à l'enfer de Rédemption...

La critique Nelfesque : "Retour à Rédemption" est un roman étonnant. Percutant, sensible et violent à la fois. Un mélange de roman noir et de thriller qui touche en plein coeur et n'est pas sans rappeler des oeuvres comme "Mystic River", "Sleepers" et plus récemment "Coldwater" de Vincent Grashaw côté cinéma et "Retour à Little Wing" de Nickolas Butler en littérature pour les liens qui unissent les personnages entre eux.

Dès les premières pages, le lecteur est happé par l'écriture de Patrick Graham qui entre sans détours dans le vif du sujet. La femme et les filles de son héros, Peter Shapard, vont être enlevées en pleine Vallée de la Mort par un homme qui, se faisant passer pour un agent de police, va les entraîner loin de la route principale. Lors de cette agression, Peter est au téléphone avec sa femme et va assister avec horreur à l'exécution de celle-ci. S'en suit une course contre la montre pour retrouver la voiture et ses jumelles en bas âge qui se trouvent dans le véhicule sous un soleil de plomb. Un moment de lecture haletant et horrifique.

Le ton est donné, "Retour à Rédemption" est violent... Très violent. Violent par les actes mais aussi par les idées qui seront véhiculées sur plus de 400 pages. Une violence qui n'est pas à mettre entre toutes les mains et qui pourra choquer certains lecteurs mais une violence qui est loin d'être gratuite.

Par flashback, l'auteur nous entraîne dans l'enfance de Peter et dans un moment charnière de sa vie, celui de son incarcération au camp de Rédemption. C'est là qu'adolescent, il fera la connaissance d'un groupe de jeunes qui deviendront des personnes essentielles dans sa vie et avec qui il va affronter les pires cauchemars. Un groupe d'amis, qui bien que n'étant pas des anges au départ, vont devoir faire face à la folie des adultes, à la cruauté de leurs semblables et à une machination qui va au delà de l'entendement.

C'est mon avis que vous venez chercher en lisant cette chronique. Le voici : "Retour à Rédemption" est une bombe ! L'histoire est effroyable et passionnante, l'auteur a une écriture fluide et accrocheuse et surtout les personnages sont saisissants de réalisme et provoquent une empathie chez le lecteur qui ne se départit jamais. J'ai été bouleversée de bout en bout par cette lecture et encore aujourd'hui, en rédigeant ce billet, je retrouve des sensations de colère et d'émotion.

Car oui, comme je l'ai dit précédemment, "Retour à Rédemption" est un roman dur et violent mais c'est aussi un formidable récit d'amitié, un élan d'espoir et une galerie de personnages en souffrance et aux destins brisés. Gamins, ils se sont fait une promesse, adultes, ils vont devoir la respecter. Et ce, quel qu'en soit le prix. Petit clin d'oeil à "Ça" de Stephen King au passage et le même désarroi lorsqu'au bout du fil une voix ressurgit du passé et rappelle à tous leur serment.

Là est la force de ce roman. Les personnages prennent aux tripes, l'auteur a travaillé à l'extrême la psychologie de chacun d'entre eux et leur a donné des destinées singulières et liées les unes aux autres. L'un est devenu avocat, a construit une famille et semble avoir su se séparer de son passé douloureux, l'autre a une situation semblable mais dépourvue d'amour, l'un est resté "coincé" dans la roue judiciaire, un autre encore s'est coupé du monde... Autant de personnages attachants, et ce depuis la plus tendre enfance, et pour lesquels le lecteur voit son coeur bondir au détour de chaque page.

Avec "Retour à Rédemption", on passe du rire aux larmes, de l'amusement à l'effroi, de l'attendrissement à la colère. Avec un dosage parfait, Patrick Graham signe ici un superbe roman qui restera longtemps dans mon coeur. Thriller, roman noir, enfance brisée, amitié... si ce cocktail vous séduit d'ordinaire, n'hésitez plus un instant et jetez-vous sur ce roman. Vous ne le regretterez pas !

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mardi 26 janvier 2016

"L'île des morts" de Roger Zelazny

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L'histoire: Francis Sandow est le doyen de la race humaine bien que son corps soit celui d'un jeune homme. Sa fortune est l'une des plus colossales de l'univers connu, mais surtout il est l'un des vingt-six Noms vivants. C'est-à-dire qu'en lui-même réside, en plus de sa personnalité humaine, celle du dieu Shimbo de l'Arbre Noir. Jadis il a façonné, par sa seule puissance psychique, l'île des morts sur une des planètes de son domaine. Aujourd'hui, un inconnu a rappelé à la vie plusieurs amis ou ennemis de Sandow, disparus depuis des siècles. Celui-ci est obligé de quitter son monde de luxe et d'oisiveté pour affronter l'ennemi qui cherche sa perte. Mais ce dernier a usurpé le Nom d'une autre divinité et deux forces cosmiques colossales vont se heurter sur l'île des morts.

La critique de Mr K: Fruit du hasard, cette trouvaille est due en grande partie à sa couverture, une réinterprétation du tableau L'île des morts de Böcklin par le dessinateur Caza dont le talent n'est plus à démontrer. J'avais étudié l'oeuvre originelle dans un cours d'Histoire des arts à la fac, entre fascination et goût pour le mysticisme qu'elle m'inspirait. Je retournais le présent ouvrage et prenais connaissance de la quatrième de couverture qui m'intrigua de suite. C'était la promesse d'un texte bien barré comme je les affectionne, l'avis final est plus mitigé entre fulgurances vraiment borderline et accrocheuses et un style finalement très convenu dans les trois-quart du roman.

Dans L'île des morts de Zelazny, nous suivons les pas d'un magnat pluri-séculaire dans un monde futuriste plutôt sombre entre inégalité, concentration du pouvoir et planète en péril. Francis Sandow semble avoir tout ce qu'il veut et l'ennui le guette. Au fil des pages, il va se rendre compte qu'il est au centre d'une manipulation qui va le mener vers la fameuse île du titre, lieu énigmatique qui va le confronter tour à tour avec son passé et son destin, entre rencontres improbables et un duel méta-psychique (c'est le mot qui me vient à l'esprit au moment d'écrire cette chronique -sic-).

Je vous préviens d'avance, il faut s'accrocher. La faute essentiellement à un style que j'ai trouvé décousu, parfois très plat pour décrire un background pourtant très riche et source d'intérêt. Intéressant en effet de partager la vie d'un homme hors du commun, mi humain, mi démiurge, que le temps semble épargner et dont la vie a été bien remplie. On passe allégrement à la description purement humaine avec les joies et vicissitudes de sa position dominante et ses pouvoirs divins de création du monde, maître du tonnerre notamment. Car il partage son esprit avec celui d'un antique dieu, rien de moins! Les références sont nombreuses au détour des chapitres qui s'égrainent, elles ont ravi l'amateur de sciences des religions que je suis. Cela donne des passages vraiment bluffant que l'on pourrait rapprocher des meilleurs passages d'American gods de Gaiman que j'avais grandement apprécié lors d'une précédente lecture.

Malheureusement, il ne suffit pas d'avoir une belle inspiration et de bonnes idées pour fournir un livre porteur. C'est la forme qui m'a largué ici. Non que cette lecture soit particulièrement complexe (les fils de l'intrigues sont assez classiques) mais le style dessert une histoire pourtant très attrayante. Le lecteur doit suivre les errances du héros, on passe souvent du coq à l'âne sans réelle cohésion de sens. J'aime être dérouté en lecture si c'est justifié à la fin avec un minimum d'explications. J'ai été déçu sur ce point et au fil du livre ça ne s'arrange pas. La deuxième partie, concentrée sur le fameux pèlerinage sur l'île, relève l'ensemble avec un affrontement au sommet entre deux entités à la fois opposées et complémentaires. Les meilleures pages s'y trouvent et font penser à certains moment à du K. Dick ou du Silverberg, deux de mes références ultimes en matière de SF.

C'est mon premier Zelazny qui a sa petite réputation dans le milieu des fans de SF. Peut-être ai-je mal choisi cette première incursion mais ce titre ne restera pas dans les annales du Capharnaüm éclairé. Format trop court, écriture parfois bâclée, sentiment de déjà-lu / déjà-vu... L'écrivain m'a perdu en route et c'est sans grand enthousiasme que j'ai terminé ce livre. Un ouvrage dispensable donc, tant l'offre est importante et de qualité dans l'univers SF.

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lundi 25 janvier 2016

"L'Epouvanteur, Tome 3 : Le secret de l'Epouvanteur" de Joseph Delaney

le secret de l'épouvanteurL'histoire : "L'hiver va être long et rude, mon fils. Tous les signes l'annoncent. Les hirondelles se sont envolées vers le sud presque un mois plus tôt qu'à l'accoutumée, et les premières gelées sont survenues alors que mes rosiers étaient encore en fleur. Je n'avais jamais vu ça. Ça sera une période éprouvante : aucun de nous n'en sortira indemne. Aussi, ne quitte jamais ton maître. Il est ton seul véritable ami. Vous devrez vous soutenir l'un l'autre"
Alors que le froid se fait plus vif, l'Epouvanteur reçoit un message qui semble grandement le perturber. Il décide aussitôt de quitter Chipenden pour se rendre dans sa maison d'hiver, à Anglezarke. La vieille demeure est lugubre : dans les profondeurs obscures de ses caves sont enfermées des sorcières et des gobelins. Quant au mystérieux auteur de la lettre, qui rôde dans les parages, il se révèle être l'ennemi juré de John Gregory. Au cours de longs mois d'hiver, Tom découvre peu à peu le passé caché de son maître. L'Epouvanteur doit-il payer le prix de ses erreurs de jeunesse ? Lorsque certains secrets qu'il a toujours dissimulés, seront finalement dévoilés, Tom va se trouver en grand danger...

La critique Nelfesque : Pendant les vacances de fin d'année, j'ai eu envie d'une lecture fantastique. Peut-être est-ce la magie de Noël, peut-être qu'à ce moment là nous sommes tous plus ou moins enclin à rêver... J'avais envie de fantastique mais également d'un roman facile à lire. Une petite friandise sous le sapin. L'occasion était donc toute trouvée de ressortir la saga de "L'Epouvanteur" et de continuer à découvrir son histoire.

Dans ce troisième opus, nous retrouvons Tom, toujours apprenti chez l'Epouvanteur John Gregory. Alors que l'hiver s'annonce, ils doivent regagner leurs quartiers de saison à Anglezarke, une lande désertique et sinistre où le froid se fait très rude. Tom n'est pas vraiment pressé de découvrir cet endroit dans lequel il va devoir séjourner pour la première fois. Il ne comprend pas non plus pourquoi son Maître éprouve la nécessité de se replier sur ses terres hostiles chaque hiver. Un message va précipiter les choses et John, Tom et Alice (jeune sorcière du tome précédent) vont prendre la route plus tôt que prévu.

Comme à chaque fois que l'on chronique une saga, il est difficile de parler de chaque tome sans spoiler les futurs lecteurs. Je vais éviter donc de vous parler des conséquences positives ou négatives des histoires développées dans les 2 premiers tomes et m'attacher plus ici à la matière littéraire et à mon ressenti. Restons énigmatique !

J'ai pris beaucoup de plaisir à me replonger dans l'univers de Joseph Delaney. On ne peut pas s'empêcher de penser à d'autres sagas quand on lit celle ci. Un jeune homme qui a des pouvoirs mais ne sait pas s'en servir et va s'engager dans un processus d'apprentissage, ça rappelle furieusement Harry Potter non ? L'ombre de J.K. Rowling plane sur ces pages et en toute sincérité, on est loin ici de la qualité de ses ouvrages et de sa saga. Pour autant, L'Epouvanteur est une saga plaisante qu'à titre personnel je vais poursuivre plus par curiosité pour l'évolution de Tom dans le temps que par passion comme ce fut le cas avec Harry.

L'écriture de Joseph Delaney est très scolaire et il n'y a pas beaucoup de surprise pour le lecteur échaudé et plus âgé que le public visé ici. Le sentier est balisé, les grosses ficelles sont tirées et surtout le vocabulaire et les tournures de phrases utilisés sont clairement destinés à un jeune public. L'auteur explique tout bien pour que chaque chose soit bien assimilée. Cela laisse peu de place à l'imagination, on parle ici à des gamins. Pour autant, certains scènes restent effrayantes et ce n'est pas parce que ce livre peut être lu à partir de 10/12 ans qu'il faut forcément leur donner à lire. Reste à chaque parent de connaître son propre enfant et voir ce qu'il est capable de lire sans réveiller toute la maison avec ses cauchemars le soir venu.

Ces quelques défauts mis à part, la magie est toujours présente avec peut-être plus de noirceur dans ce tome ci. Tom va parfois devoir affronter des forces obscures seuls et bien qu'on s'imagine aisément que tout va bien finir (j'attends le tome qui fera tout basculer), quelques passages font tordre du nez. Il est bien courageux ce Tom ! Fils de fermier, séparé de sa famille et évoluant dans un monde obscur, il est bien souvent confronté à des sorcières, des trolls et autres esprits malfaisants. Dans "Le Secret de l'Epouvanteur", les choses sont loin de se calmer et bien que peureux, il réussit néanmoins à rassembler son courage dans les moments les plus difficiles.

On en apprend un peu plus ici sur le passé de John Gregory et sur ses amours de jeunesse. Combattre l'Obscur est une chose mais réussir à conjuguer cette activité avec ses sentiments d'homme en est une autre. L'Epouvanteur apparaît alors plus humain, moins froid et ses relations avec Tom se font plus intimes. D'autres personnages importants font également leur apparition ici (non n'insistez pas, je ne vous dirai pas leurs noms ! No spoilers j'ai dit !) et Tom va être confronté à des problèmes familiaux difficiles à gérer.

Pour les valeurs qu'elle véhicule, les notions de courage et de respect, d'amitié et de loyauté, je continue avec plaisir ma découverte de cette saga. Espérons qu'elle prendra de l'épaisseur avec le temps et saura accompagner ses jeunes lecteurs vers l'adolescence grâce à un personnage charismatique qui saura évoluer. Pour l'instant, ça reste très jeunesse mais vu le nombre de tomes (13 en VO à ce jour), je ne perds pas espoir !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- "L'Epouvanteur, Tome 1 : L'apprenti épouvanteur"
- "L'Epouvanteur, Tome 2 : La Malédiction de l'Epouvanteur"

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vendredi 22 janvier 2016

"À la table des hommes" de Sylvie Germain

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L'histoire : Son obscure naissance au cœur d'une forêt en pleine guerre civile a fait de lui un enfant sauvage qui ne connaît rien des conduites humaines. S'il découvre peu à peu leur complexité, à commencer par celle du langage, il garde toujours en lui un lien intime et pénétrant avec la nature et l'espèce animale, dont une corneille qui l'accompagne depuis l'origine.

La critique de Mr K : Ce roman est le premier de Sylvie Germain qui m'est amené à lire. Cette auteure a bonne presse et j'ai sauté sur l'occasion pour la découvrir avec la sortie de son nouvel ouvrage dont la quatrième de couverture est aussi intrigante qu'engageante dans les thématiques qui semblent être abordées. La lecture fut rapide, le constat mitigé.

Tout le roman se déroule dans un pays dont on ne connaîtra jamais le nom, où se livre une guerre civile sanglante, où s'enchaînent les exactions et les vendettas vengeresses. Au milieu de ce chaos et la folie organisée des hommes, nous suivons la destinée de Babel depuis sa naissance trouble au fin fond de la forêt à son arrivée dans l'accomplissement de la quarantaine. Être hybride? Enfant sauvage? Candide des temps modernes? Il est un peu de tout cela à la fois et c'est à travers ses yeux et ceux de personnes qu'il va rencontrer et qui vont jalonner sa vie que l'histoire se déroule devant nos yeux entre réalisme, naturalisme et parfois du fantastique. Étrange voyage qui alterne morceaux de choix à la beauté pure et dérives parfois simplistes et digressives pas forcément de bon aloi.

Ce que j'ai préféré dans ce roman est sa première partie qui s'apparente directement aux récits que j'ai pu lire par le passé sur les enfants sauvages du XIXème siècle qui ont inspiré un de ses plus grands films à François Truffaut. On suit pas à pas, les premières sensations, expériences de Babel. Il se nourrit de son environnement, de ce qu'il ressent et tente de survivre. Il sera recueilli dans un village déserté par les hommes partis à la guerre et commencera le dur apprentissage de la vie au sein d'une population frustre et méfiante. Cela donne de très beaux passages sur l'éveil aux autres et sur le monde (une très légère ouverture à ce moment là de la vie de Babel) et des moments bien plus rudes quand il doit se confronter à la cruauté des autres jeunes du village qui ne voient en lui qu'un idiot buté dont on peut se gausser facilement et sans crainte de représailles.

L'écriture est d'une grande beauté, un souffle inédit se fait sentir et l'on partage scènes du quotidien et réflexions plus profondes notamment lors de la fuite de Babel vers un ailleurs prometteur. L'apprentissage des mots et la magie inhérente qui les accompagnent, Dieu et ses multi-facettes à travers le monde mais aussi l'injustice, l'intolérance placent ce roman définitivement sous le sceau du récit initiatique avec ce jeune garçon plongé dans un monde qui le dépasse. Mais cet univers est désormais le sien, il va devoir s'en accommoder pour se trouver lui-même. Il pourra compter sur deux vieux clowns libertaires en colère contre le monde entier et la douce Zelda qui lui fera connaître l'Amour. La langue est limpide, exigeante par moment pour ciseler aux mieux personnages et situations, l'immersion totale. Tout pour plaire normalement, mais malheureusement il y a un hic…

Bien que séduisante dans sa forme, la prose ici livrée n'a vraiment rien d'originale et vire parfois au pamphlet simpliste contre l'espèce humaine. Entendons-nous bien, je me classerai volontiers dans le camp des pessimistes et déclinistes concernant notre espèce qui excelle dans la destruction et l'auto-satisfaction. Je trouve que dans ce roman, l'auteur passe parfois du coq à l'âne pour dénoncer de manière frontale et pas très fine des errances de notre développement: je pense notamment au passage sur le sort que l'on réserve aux animaux ou encore la suppression d'esprits libres par des intégristes (passage qui m'a fait penser aux attentats de janvier 2015). Cela alourdit le roman et surtout son propos qui se démarquait dans les 100 premières pages par une ambiance cotonneuse teintée de mystère et de décalage (j'adore cette sensation). Par la suite, on perd cette impression au profit d'un brûlot certes allant dans le bon sens mais plutôt simpliste et au final, manquant de puissance. Un soupçon de nuance ne fait jamais de mal!

Impossible donc de ne pouvoir dire que du bien de ce roman pourtant tellement réussi dans le traitement de son personnage principal (que j'ai adoré et dont je garderai un souvenir ému). Je suis adepte du genre et j'ai trouvé dix fois mieux en terme de parcours initiatique dans un monde en pleine déshérence. Reste que je ne reste pas définitivement fermé à cette auteure tant j'ai aimé son style d'écriture qui ne ressemble pas à ce que l'on peut lire généralement. Elle mérite un deuxième essai, je le tenterai quand un chinage de plus me mettra sur sa route...


lundi 18 janvier 2016

"La Fée de Verdun" de Philippe Nessmann

La Fée de Verdun

L'histoire : "Plus elle chantait, plus les soldats se tournaient vers la scène et se mettaient à écouter. La magie de la musique opérait : Les poilus ne pensaient plus à la guerre. Il étaient simplement heureux d'être là, de profiter de ce moment de paix."
Un jour, j'ai entendu parler de Nelly Martyl, une cantatrice de la Belle-Epoque, aujourd'hui oubliée. Je suis alors parti à sa recherche, au coeur de la guerre. Mon enquête m'a conduit jusque dans les tranchées glacées de Verdun où j'ai pu admirer la force de son courage.

La critique Nelfesque : Une fois n'est pas coutume, je me suis lancée dans un ouvrage traitant de la Première Guerre mondiale. D'ordinaire, c'est plutôt Mr K qui aime ce genre de récits, étant moi-même plus tournée vers la Seconde. C'est la dimension musicale ici qui m'a fait sauter le pas. 

Tout commence sur une coïncidence. Un jour qu'il rentre chez lui, un jeune étudiant en Histoire porte son regard sur un bâtiment parisien qui va être rasé pour construire une crèche. Sur le fronton, une inscription : "Fondation Nelly Martyl". Nelly Martyl... Ce nom lui dit vaguement quelque chose... Les souvenirs reviennent. Nelly Martyl est le nom d'une femme que la grand-mère de l'étudiant a vu, blessée sur son trottoir, lorsqu'elle était enfant. Un nom qui est toujours resté dans sa mémoire et dont elle a conté l'histoire maintes fois à son petit-fils. Un tel signe ne peut avoir lieu sans raison. Il va alors commencer à faire des recherches sur cette Nelly et découvrir sa vie.

"La Fée de Verdun" est un roman jeunesse et la façon dont Philippe Nessmann l'a construit est très judicieux. Alternant passages romancés racontant le quotidien de Nelly, carnets de notes où le personnage principal inscrit ses progressions dans ses recherches et ses questionnements, discussions avec sa grand-mère et images d'archives, l'auteur tient le jeune lecteur en haleine. Nous avançons pas à pas avec lui dans sa quête et ses découvertes sont autant de points lumineux dans une époque difficile.

C'est ainsi que nous faisons connaissance de Nelly. Une jeune fille qui n'a pas eu une vie facile mais avait un rêve, celui de devenir cantatrice à l'Opéra de Paris. Avec force et courage, elle va accéder à ce rêve mais 1914 apporte avec elle la guerre entre la France et l'Allemagne et Nelly, poussée par son patriotisme, se sent alors plus utile à aider la France qu'à chanter à l'Opéra. Ainsi, elle va entreprendre des études d'infirmière et soigner les blessés. Peu à peu, nous découvrons l'histoire vraie de cette femme hors du commun qui chantait pour les soldats en attente de partir au front. Avec un courage sans bornes, elle va donner de la voix le soir pour mettre du baume au coeur de ces hommes éloignés de leurs familles et soigner les soldats le jour. Sans jamais s'écouter, elle va aller elle-même en première ligne pour prodiguer les premiers soins, affronter la grippe espagnole, assister les chirurgiens dans les amputations...

"La Fée de Verdun" est une plongée dans la Belle-Epoque et 14-18. Nelly Martyl va troquer ses belles toilettes de cantatrice et son univers de paillettes pour l'uniforme d'infirmière et l'enfer des lignes de front. C'est l'occasion aussi pour l'auteur de revenir sur les conditions difficiles des hommes dans les tranchés, sur leur quotidien fait d'attente, de pluie d'obus et de membres déchiquetés. Autant de passages qui serrent le coeur du lecteur.

Cet ouvrage très facile à lire grâce à sa construction est une excellente approche de la Première Guerre mondiale pour les jeunes lecteurs. Passionnant en ce qui concerne l'histoire personnelle de Nelly Martyl et instructif concernant l'Histoire, il met en lumière une héroïne méconnue de la Guerre de 14. Soigner les corps et les âmes, tel était son destin. Un destin que l'on prend beaucoup de plaisir à découvrir sous la plume de Nessmann. Un roman à lire et à faire lire à vos enfants !

dimanche 17 janvier 2016

"Un Jeu à somme nulle" d'Eduardo Rabasa

un jeu à somme nulle

L'histoire : "Notre époque est parvenue à dépasser le fétichisme de la propriété : l'argent a bien compris que la meilleure façon de gouverner dans l'intérêt d'une petite minorité, c'est de convaincre tous les autres que leur bien-être en dépend".
Max Michels a l'habitude de cohabiter avec les voix présentes dans sa tête. La voix de son père, un homme exigeant jusqu'à la tyrannie qui lui a inculqué de force la maxime selon laquelle "la valeur de tout homme se mesure à la dose de vérité qu'il peut supporter". Et les voix des "nombreux" qui remettent sans cesse en cause le moindre de ses actes. Jusqu'au jour où, lassé d'être la marionnette de ses démons, il décide de se présenter à la présidence de Villa Miserias, une "unité habitationnelle" régie par un système subtile mais implacable : le quiétisme en mouvement.

La critique de Mr K : Une pièce maîtresse en matière de lecture prospective et enthousiasmante comme jamais aujourd'hui avec Un Jeu à somme nulle d'Eduardo Rabasa qui s'apparente à la fois au fameux 1984 de Orwell (l'auteur ne cache pas son influence) et aux chroniques sociétales chères aux auteurs sud-américain. L'entrée en matière est cependant rude, ce livre se mérite! Mais une fois que vous serez plongés dedans, il vous sera impossible de le relâcher tant la portée philosophique est puissante et le récit bien mené vers un final haletant.

Disons-le tout de go, il ne se passe pas grand chose dans ce roman. D'ailleurs le résumé en quatrième de couverture est trompeur, la fameuse campagne électorale se concentrant sur le dernier quart du livre. Durant la majeure partie de cet ouvrage, l'auteur nous invite à suivre Max, un jeune homme très particulier. On suit son existence à travers un savant mélange de flashbacks détournés, de digressions dithyrambiques sur telle personne qu'il croise ou tel concept appliqué dans ce vase clos que se révèle être Villa Miserias. En cela, la construction du personnage de Max (et de tous les autres protagonistes d'ailleurs) est un régal de chaque ligne, l'auteur s'amusant à nous livrer les détails de son existence dans le désordre et sans cohésion apparente (son enfance avec un père autoritaire, sa découverte de l'Amour, sa perception du microcosme de Villa Miserias entre autre). Les liens se font plus tard au contact de personnages secondaires, de voix schizophréniques qui déprécient systématiquement le héros et le torturent inlassablement.

Car Max entend des voix! Sa vie s'en révèle d'autant plus difficile que Villa Miserias est un univers à part sur notre planète. Régie par de curieux concepts à la frontière du communisme le plus pur et l'individualisme forcené (c'est étrange dit comme cela mais tout se tient dans le livre), à travers les expériences passées de Max et certains chapitres consacrés aux maîtres de la cité, on plonge dans un régime dit démocratique mais derrière lequel se cache des rouages et des intérêts loin du bien commun. Churchill disait que la démocratie était le moins mauvais des systèmes politiques, cette citation prend tout son sens ici où la population est entretenue dans l'ignorance sciemment et encouragée à voter malgré le caractère inutile de cet acte citoyen. En effet, en amont, tout est contrôlé et orienté pour que les grandes messes démocratiques ne réservent aucune surprise par les élites et surtout, il plane sur l'ensemble l'influence du mystérieux créateur du fameux concept de quiétisme en mouvement que je vous laisserai découvrir par vous-même lors de votre lecture.

Cette oeuvre fascinante est une belle critique en filigrane des déviances de notre chère démocratie qui laisse de plus en plus de terrain au sacro-saint argent-roi: endormissement des masses, lobbying larvé dans toutes les réformes engagées, recul de l'esprit critique par la médiatisation extrême et la bipolarisation des idées… Autant d'orientations néfastes bien visibles dans notre société et qui sont ici dynamitées par Eduardo Rabasa qui signe ici un premier roman d'une rare justesse et d'une maîtrise totale. La langue est exigeante (certains passages méritent qu'on s'y attarde pour en saisir toute la profondeur) mais jamais rébarbative, faisant aussi la part belle à des introspections personnelles du héros et à ses errances physiques et cérébrales (la flagrance Gainsbourg période L'Homme à la tête de chou flotte sur ces pages).

Politique-fiction et étude maligne de la société, destin contrarié forçant l'empathie du lecteur, érotisme révélateur de nos pulsions et de notre construction personnelle sont au RDV de ce grand et beau livre qui marque durablement et touche parfois au génie. Un must et une nouvelle pierre angulaire dans le genre! À lire!

mercredi 13 janvier 2016

"Le Zoo de Mengele" de Gert Nygardshaug

Le-zoo-de-MengeleL'histoire : La vie du jeune Mino Aquiles Portoguesa, chasseur de papillons, changera à jamais le jour où il verra son village et sa forêt réduits à néant par les grandes compagnies pétrolières américaines, et tous ceux qu'il aime tués ou envoyés dans les bidonvilles des mégapoles surpeuplées.
Alors il deviendra le bras armé de cette Amazonie que l'homme blanc foule au pied, de tous ces pauvres gens sacrifiés au nom du progrès.
Alors il les tuera à son tour.
Tous. Un par un.

La critique Nelfesque : Je ne connaissais pas cet ouvrage et pourtant "Le Zoo de Mengele" est le livre de plus célèbre de Nygardshaug et il a eu beaucoup de succès en Norvège. Traduit pour la première fois à l'étranger, c'est le moment de découvrir cette oeuvre initialement écrite dans les années 80 et malheureusement toujours d'actualité.

Dans "Le Zoo de Mengele", on navigue constamment entre thriller, essai et roman contemporain. Mino est un jeune garçon de 10 ans au début du roman. Il vit avec ses parents, ses frères et soeurs et toute une communauté, dans un village d'Amérique du Sud. Les lieux ne sont pas explicitement cités mais l'histoire est transposable à de nombreux pays de ce continent. Dans son village, les gens sont pauvres et se contentent de peu mais arrivent à vivre grâce à leurs productions, à l'échange et à l'entraide. Une petite vie de village, proche de la nature, où Mino s'épanouit à chasser des papillons tous plus fascinants les uns que les autres que son père prépare ensuite pour les revendre à des lépidoptérophiles.

Mais une menace pèse sur le village de Mino, une entreprise s'installe à proximité, détruit la jungle, rase les terrains de production des villageois avec l'aval des autorités locales qui bénéficient des largesses des entrepreneurs. Mino sent que peu à peu son village se transforme, les habitants peinent à se nourrir, ils sont sans cesse expropriés et du haut de ses 10 ans il décide d'agir pour le bien de la communauté. Les déforestations ralentissent, les habitants respirent de nouveaux... Mais un jour où il rentre de sa chasse aux papillons quotidiennes, il découvre un théâtre d'horreur. Son village est détruit, les habitants ont tous été exterminés, les maisons brûlées et le sang coule dans les ruelles. Mino, orphelin, prend la fuite et commence alors une épopée à travers l'Amérique du Sud où il va grandir, évoluer et rencontrer des personnes qui vont changer sa vie.

"Le Zoo de Mengele" est un roman d'une incroyable force. Sur fond d'écoterrorisme, l'auteur nous donne à voir l'enfer que vit toute une population poussée à la famine et écrasée par la mondialisation. Sur sa route, Mino va apprendre la magie pour survivre, rentrer à l'université et développer une haine des américains et de tout ceux qui à l'échelle mondiale détruisent la planète en plaçant le profit au dessus du respect de la nature.

Là où souvent dans les ouvrages de ce type, l'auteur focalise son histoire du côté des puissants, Nygardshaug centre son roman sur Mino, sur son ressenti, sur ses aspirations. Le lecteur est alors plongé dans la vie d'un gamin qui a vécu l'horreur et qui peu à peu développe des idées écoterroristes. Comment s'organiser lorsque l'on se bat contre un pot de fer ? Comment agir lorsqu'on est un simple enfant de la jungle et que l'on veut sauver la planète ?

Vengeance, injustice et meurtres peuplent ce roman mais aussi amitié, espoir et action. Les personnages sont fouillés à l'extrême, tous plus attachants les uns que les autres, les phrases sont concises, les mots crus, les actes abjectes. Le lecteur ne ressort pas indemne de ce roman et souvent les larmes perlent aux bords de ses yeux. Loin d'être une apologie du terrorisme, il nous permet d'en comprendre le fonctionnement et les racines. De quel droit détruire notre terre nourricière ? En quoi l'argent peut-il être placé au dessus des valeurs humaines et de la vie des gens ?

C'est déprimé et pourtant plein d'espoir que l'on termine la lecture de ce "Zoo de Mengele". Conscient d'avoir lu ici un grand roman, de ceux qui vous retournent les tripes et vous font réfléchir. Prendre les armes est une solution extrême pour contrer les puissances de l'argent mais c'est la seule qu'a trouvé Mino pour que le monde soit moins moche et que la Terre ne soit plus bradée pour quelques billets de banque. Une idée discutable mais une vie riche en action où sa propre personne passe au second plan. Un crève coeur mais un coup de coeur que je vous encourage tous à lire !

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mardi 12 janvier 2016

"Les Bébés de la consigne automatique" de Ryû Murakami

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L'histoire : Au Japon, les nouveau-nés abandonnés dans les consignes des gares sont voués à une mort certaine. Deux d'entre eux pourtant, Hashi et Kiku, vont vivre. La vie de ces deux enfants est une plaie béante qui ne se cicatrise pas, un cri qui ne se tait pas. Le cauchemar les hante, leur univers s'est réduit aux parois d'une consigne, un monde sans espoir où l'on cherche une échappatoire tout en sachant qu'elle n'existe pas. Autour d'eux, un brouillard épais et pesant s'est formé, un ciel plombé, où seule la survie reste possible. Et cependant, des éclaircies parfois apparaissent, un chant qui surgit de la gorge de Hashi comme une accalmie au milieu d'une tempête, un saut de Kiku comme une envolée vers un ciel plus bleu, des moments d'émotion suspendus. Mais la douleur est plus forte, aucune libération n'est possible et, ne pouvant supprimer la souffrance, c'est en l'infligeant aux autres qu'ils tenteront de l'oublier.

La critique de Mr K : Deuxième incursion dans l'univers si particulier de Ryû Murakami, à ne pas confondre avec Haruki Murakami, un de mes chouchous! J'avais lu et apprécié Love and pop qui avait fait son petit effet et montrait sans faux fuyant la réalité de la prostitution chez les jeunes filles japonaises. Ryû n'est pas Haruki, le Japon décrit ici est bien plus sombre, tortueux et sans attrait romantique comme dans les livres d'Haruki. Les Bébés de la consigne automatique a eu un certain retentissement lors de sa sortie, c'est donc bien après la sortie du phénomène que je dégotais cet ouvrage lors d'un chinage de plus, voici le compte-rendu de ma lecture.

Deux très jeunes enfants se retrouvent frères car adoptés par la même famille. Entre Hashi et Kiku, c'est à la vie et à la mort. Pourtant, ils sont très dissemblables tant en terme de physique que de caractère mais ils s'accrochent à la vie qui ne leur a pas fait de cadeaux. Nous suivons leur histoire depuis leur toute petite enfance, jusqu'à l'adoption puis la découverte du monde adulte. L'un est artiste dans l'âme, l'autre plutôt sportif. Mais ces deux tremplins sont trompeurs, les blessures du passé ne cicatrisent pas, la colère monte et va finir par exploser à la face d'un monde qui décidément n'a jamais été tendre avec eux.

Le gros point fort du roman réside dans la caractérisation des personnages. Rien ne nous est épargné en la matière, nous savons quasiment tout d'eux dans tous les domaines. Nous assistons à leur abandon à la gare, leur passage par l'orphelinat avec les premières confrontations conscientes avec la vie réelle, le départ pour une île de Kyushu où ils vont devoir apprendre à composer avec leur famille d'adoption. Parcours classique d'une enfance difficile se conjugue avec une psychologie poussée à son paroxysme, nous faisant pénétrer dans leurs pensées les plus intimes, leurs pulsions et leurs espérances. C'est très fin, très proche de ce que l'on peut observer quand on travaille avec des ados. Un coup, c'est tout feu tout flamme, un coup la langueur envahit les corps et les esprits.

Puis Hashi disparaît sans prévenir personne. C'est l'élément déclencheur qui va faire dévisser les deux personnages principaux. C'est le début de la chute pour l'un comme l'autre avec des expériences traumatisantes et avilissantes pour l'un (la prostitution, la découverte du milieu sordide de la musique) et une perte de repère et une souffrance larvée pour l'autre. Ce moment clef de la disparition d'Hashi va donc nous entraîner très loin dans un Japon interlope où tout à chacun peut réussir certes mais aussi se faire broyer. Les deux "frères" vont en faire l'amère expérience. Rappelons qu'au contraire de son homonyme, Ryû Murakami n'est pas réputé pour sa joie de vivre et qu'il est vu comme un agitateur d'idée, rebelle au système et n'hésitant pas dénoncer les travers de son pays en filigrane dans l'ensemble de son œuvre.

Cet aspect du livre est très réussi. Fourmillant de détails culturels, géographiques et sociaux, chaque scène en plus de faire avancer l'intrigue est un prétexte à décorticage, explication et critique d'une société engoncée dans ses certitudes et ses assises culturelles ancestrales. Mais le modèle du Soleil levant a aussi son revers, aspect plus sombre et désespérant que Ryû Murakami se plaît à nous exposer sans concession. Ne vous attendez pas pour autant à de la violence crue, étalée et tétanisante. C'est plus l'ambiance, quelques micro-scènes aussi et surtout le vécu des personnages qui est éprouvant et donne à réfléchir sur la société japonaise mais aussi plus généralement sur l'être humain et ses désirs de bonheur. La prose est virevoltante, dense mais jamais indigeste notamment dans les descriptions qui transcendent l'histoire. Je me souviendrai longtemps du Tokyo des ruelles et des arrières-boutiques, des squatteurs et damnés de la terre associés, de la petite île tranquille où Kiku et Hashi ont grandi, de l'orphelinat lugubre et aussi de ce casier de consigne étroit et sombre d'où s'échappent des vagissements de bébé effrayé. C'est donc un regard unique et très noir sur la société japonaise contemporaine que porte l'auteur, en voici d'ailleurs un petit extrait pour vous faire une idée:

"Rien n'a changé depuis l'époque où on hurlait enfermés dans nos casiers de consigne, maintenant c'est une consigne de luxe, avec piscine, plantes vertes, animaux de compagnie, beautés nues, musique, et même musées, cinémas et hôpitaux psychiatriques, mais c'est toujours une boite même si elle est énorme, et on finit toujours par se heurter à un mur, même en écartant les obstacles et en suivant ses propres désirs, et si on essaie de grimper ce mur pour sauter de l'autre côté, il y a des types en train de ricaner tout en haut qui nous renvoient en bas à coups de pied."

Malgré cet aspect sombre, on s'accroche, on apprécie, on aime ce qu'on lit. On croise des personnages truculents à souhait, au premier rang d'entre eux Anémone qui élève un crocodile géant dans son salon transformé en marais tropical. Impossible de deviner le dénouement tant les pistes sont possibles et crédibles, l'addiction est quasi immédiate et les pages se tournent toutes seules. C'est un peu tremblant et conscient d'avoir lu une œuvre hors-norme qu'on referme l'ouvrage. Un must!

mercredi 6 janvier 2016

"La Maison du Dr Edwardes" de Francis Beeding

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L'histoire : C'est par un enterrement que Constance Sedgwick, médecin fraîchement diplômé, est accueillie dans la maison d'aliénés du Dr Edwardes. L'homme porté en terre, chauffeur de l'établissement, a été tué par un dément que convoyait le Dr Murchison, lui-même nouvel arrivant et remplaçant d'Edwardes, absent pour cause de surmenage. Constance prend ses fonctions et entre dans "l'univers des fous". Mais elle sent sa propre raison vaciller lorsque le présumé assassin du chauffeur lui affirme être Murchison et qu'un malade mental a pris sa place à la tête de la clinique.

La critique de Mr K : Voilà un pitch qui a touché au but dès que je l'ai parcouru lors d'un chinage de plus. Je connaissais le nom de cette œuvre à travers le cinéma et l'adaptation de Hitchcock que je n'ai d'ailleurs pas vu et j'étais curieux de pénétrer dans cet asile d'aliéné et de démêler le vrai du faux en compagnie de la jeune Constance. Je n'ai pas été déçu tant Francis Beeding a un talent certain pour entretenir le suspens et avancer ses pions pas à pas sans que le lecteur ne s'en rende compte.

On peut dire que Constance Sedgwick n'a pas de chance! Pour sa première "affectation", elle se retrouve perdue en pleine montagne, dans la fameuse maison du Docteur Edwardes. Ce dernier étant absent pour cause de santé, elle est accueillie par son remplaçant, le jeune et glaçant Dr Murchison. Isolée du reste de la civilisation, jour après jour, Constance prend ses marques et fait connaissance avec les autres membres de cette communauté un peu particulière: le Dr Murchison qui souffle le chaud et le froid entre compréhension et accès de colère, un pharmacien vieux-jeu misanthrope, des employés de maison pas rassurés de travailler en ces lieux (mauvaise réputation au village) et des malades vraiment frappa-dingues. Justement, une révélation de l'un d'entre d'eux qui dit être sain d'esprit et avoir été remplacé par un fou dangereux distille le doute dans la tête de la jeune femme. Le Dr Murchinson est-il vraiment celui qu'il dit être? Que font ces étranges grimoires d'un autre temps dans la bibliothèque de la maison de santé? Les rumeurs à propos du Diable errant autour de l'établissement sont-elles fondées?

Bien qu'écrit en 1926, ce livre n'a pas pris une ride. Pourtant les personnages ont la mentalité de leur temps avec par exemple Constance qui hésite à s'affirmer dans cet univers profondément masculin. Elle pensait pouvoir s'émanciper du machisme sociétal ambiant grâce à ses études de médecine mais sa courte expérience lui est préjudiciable et ces quelques semaines passées chez le Dr Edwardes ne vont pas l'aider. Les pratiques médicales sont d'un autre temps, les transports et communication aussi ce qui va rendre la tension impressionnante quand les événements se précipitent à mi lecture. Ce côté désuet, daté rajoute une couche de fascination et de profondeur à cette lecture déjà palpitante au départ.

Beeding retranscrit à merveille l'univers des asiles psychiatriques dans lequel il nous convie: l'organisation des journées, le roulement mécanique du temps qui se fait étouffant pour certains malades et personnels, les interventions musclées au beau milieu la nuit, le jeu des sentiments entre les différents personnages. On est vite rattrapé par une appréhension, une angoisse surgie des murs et des êtres étranges que l'on croise dans ce roman. J'ai beaucoup aimé les descriptions des patients et de leurs bouffées délirantes passant d'une vieille dame se croyant retournée en enfance ou un vieux colonel retraité de l'armée qui revit en permanence d'incroyables aventures qui lui sont arrivées lors de ses multiples voyages. Cette promiscuité avec ces êtres déchirés intérieurement pousse l'héroïne dans ses retranchements, la forçant à réfléchir sur sa pratique de la médecine et sa réelle volonté à vouloir continuer dans cette voie. Les barrières tombent ainsi que les repères habituels, on navigue alors en eaux troubles et on se demande bien jusqu'où va aller l'auteur dans le délicat jeu de massacre qui s'engage.

Comme dit précédemment, l'écriture est très contemporaine. Pas de lourdeur ou de boursouflure stylistique mais une histoire qui avance au gré des jours égrenés dans un style léger et percutant. L'auteur déroule son histoire avec toujours à l'idée d'être à la fois dans le détail, l'exigence mais aussi dans le plaisir simple du roman car les émotions et l'évasion sont garantis. On en ressort heureux et quelque peu ébranlé. Un bon crû littéraire!

Posté par Mr K à 19:03 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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