mardi 8 mars 2016

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" de Celeste Ng

Celeste-NG-Tout-Jamais-DitL'histoire : Lydia est morte.
Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore... Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.
Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

La critique Nelfesque : Gros gros coup de coeur pour ce roman de Celeste Ng, "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", son premier et qui annonce la naissance d'une grande auteure.

Le lecteur entre dans la vie de la famille Lee. D'origine asiatique par le père, américaine par la mère, elle est le mélange de plusieurs cultures et plusieurs rêves mais elle a aussi ses appréhensions, ses peurs et ses hontes. Comme celles de James, qui enseigne l'Histoire des Etats-Unis à l'université, lui l'asiatique dont tout le monde se moque dans cette Amérique des 60's et 70's et qui rêvait d'Harvard. Comme celles de Marylin, son épouse, qui a toujours voulu être médecin à une époque où les femmes n'avaient pour vocation que de trouver un bon époux, vivre dans leur ombre et avoir des enfants.

De cette union sont nés Lydia, Nath et Hannah. Chacun singulier mais traînant derrière lui le poids de ses origines. Les yeux bridés tel un fardeau, la peau un peu jaune dont on se moque. On les appelle "les chinois", on se demande ce qu'ils mangent, comment ils vivent, on les regarde de travers.

Ce matin du 3 mai 1977, Lydia est en retard pour prendre son petit déjeuner. L'adolescente ponctuelle, studieuse et ambitieuse, gît dans le lac de la ville mais tout le monde l'ignore encore.

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" est un roman qui fait la part belle à ses personnages. Chacun des 5 membres de la famille Lee est important, chacun voit ses pensées et ses souvenirs disséqués et leur psychologie travaillée à l'extrême. Lydia est-elle partie ? A-t-elle été enlevée ? Pour le découvrir, l'auteure revient sur la genèse du couple, sur leurs aspirations de jeunes étudiants, sur leur éducation. Se tisse alors peu à peu la toile de fond d'un tableau à plus grande échelle, celle qui façonne l'histoire d'une famille, des détails qui mis bout à bout forment l'inconscient collectif familial.

J'ai été littéralement bouleversée par cette lecture. Connaître le fin mot de l'histoire, savoir si Lydia a été tuée et par qui ou si elle s'est donnée la mort importe peu ici. Ce roman de Celeste Ng n'est pas un thriller habituel, un page turner jonché de rebondissements et de scènes sensationnelles. Non, nous sommes ici dans le domaine de l'intime, dans le non-dit, dans ce qui touche l'homme au plus profond. Comment se forge une identité, comment la pression familiale peut être un poids malgré toutes les bonnes intentions, comment les membres d'une fratrie vivent l'existence et le succès de ses frères et soeurs, comment les parents peuvent faire rejaillir sur leurs enfants toute la violence de leurs échecs et revivre leurs rêves à travers eux. Autant de sujets qui sont ici appréhendés et livrés au lecteur avec toute la beauté et la grâce que peuvent avoir parfois la violence ordinaire et la souffrance.

Pour envelopper cette histoire malheureusement banale d'un enfant qui disparaît et pourtant si distincte tant la famille Lee nous dévoile ses plus intimes secrets, Celeste Ng use d'une plume remarquable. Il y a de la nostalgie dans ses mots, de la poésie dans ses formulations, de la justesse et beaucoup d'amour dans la description des liens qui unissent une famille. On ne peut s'empêcher de réfléchir à la sienne en lisant "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", aux mécanismes conscients ou inconscients qui rythment notre quotidien et à la nécessité de briser la répétition des scénarios de vie parfois intergénérationels. Sans s'en rendre compte, les larmes commencent à couler au fil des pages et cette lecture vient se nicher au plus profond de nous-même.

J'ai retrouvé ici toute la puissance et l'émotion que j'ai éprouvé à la lecture de "Seul le silence" de R. J. Ellory. Des premières lectures d'auteurs jusqu'alors inconnus qui vous prennent aux tripes, qui vous parlent plus que nulle autre. Du Laura Kasischke et du Joyce Carol Oates également dans l'approche du roman par son auteur, dans la sensibilité, la finesse et la violence des sentiments.

Que dire d'autre, à part de vous précipiter en librairie pour acheter ce livre qui est sorti le 3 mars dernier. Des bouquins comme celui-ci, il ne faut pas les laisser passer, il faut les faire vivre, les conseiller et en parler partout autour de soi. Je tiens là sans doute ma plus belle lecture de 2016, la barre est haute et je suivrai de très près les prochaines traductions d'ouvrages de Celeste Ng. C'est pour cela que j'aime lire, pour ces moments de grâce et de perfection, pour ces coups de foudre qui vous laissent pantois à la fin d'une lecture. Des moments qui n'arrivent que très peu dans la vie d'un lecteur et qui font, par leur rareté, des rencontres d'une puissance et d'une intensité fulgurantes.

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lundi 7 mars 2016

"Le Passage de la nuit" de Haruki Murakami

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L'histoire : Dans un bar, Mari est plongée dans un livre. Elle boit du thé, fume cigarette sur cigarette. Surgit alors un musicien qui la reconnaît. Au même moment, dans une chambre, Eri, la sœur de Mari, dort à poings fermés, sans savoir que quelqu'un l'observe. Autour des deux sœurs vont défiler des personnages insolites : une prostituée blessée, une gérante d'hôtel vengeresse, un informaticien désabusé, une femme de chambre en fuite. Des événements bizarres vont survenir : une télévision qui se met brusquement en marche, un miroir qui garde les reflets... A mesure que l'intrigue progresse, le mystère se fait plus dense, suggérant l'existence d'un ordre des choses puissant et caché.

La critique de Mr K : Quitte à me répéter encore et encore, il faut lire Haruki Murakami dont les romans proposent un mélange subtil de poésie, de chronique du quotidien et d'existentialisme à l'orientale. Il récidive ici avec Le Passage de la nuit, un ouvrage se concentrant sur une nuit où vont se croiser toute une galerie de personnages plus étranges et intrigants les uns que les autres, sous fond de routine qui peut dévisser à n'importe quel moment.

Tout tourne autour de deux sœurs très différentes. Eri, la belle dormeuse évoquée en quatrième de couverture, est une mannequin sûre d'elle qui ne s'entend pas avec sa jeune sœur Mari, plus versée dans la lecture, émotive à fleur de peau qui vit dans l'ombre de sa sœur. Pendant que l'une dort d'un sommeil paisible sous la surveillance d'un mystérieux homme sans visage dont l'image est renvoyée par un miroir aux propriétés échappant à toute explication rationnelle, l'autre lit tranquillement dans un restaurant de nuit. Elle va rencontrer un jeune musicien en mal de discussion puis la tenancière d'un love hotel confrontée à une prostituée tabassée par un client violent. À travers ce déroulé plutôt classique, destins contrariés et cabossés de la vie vont se mêler au fil des heures et minutes qui s'égrainent à chaque nouveau chapitre.

Je ne sais pas pour vous, mais quand je commence un livre de cet auteur, j'ai l'impression de revenir à la maison après un long voyage. Je laisse mes autres expériences à l'entrée pour rentrer dans un univers à nul autre pareil, à la fois familier et singulier. Bien qu'assez réaliste dans son traitement (à 80% ici), notre âme semble s'élever au fil des phrases et je suis devenu accro dès la fin du premier chapitre. Murakami n'a pas son pareil pour rendre le quotidien merveilleux ou effrayant. Je me rappellerai longtemps par exemple sa description d'Eri se reposant dans sa chambre, une description d'une grande sensibilité et précision contrebalancée par une menace sourde qui semble peser sur elle et que l'auteur va développer dans les chapitres ultérieurs. Chaque personnage secondaire a son importance et est traité à égalité avec les premiers rôles. On s'attache à eux immédiatement: les femmes de chambre du love hotel aux discussions pleines de bon sens, les serveurs(ses) de restaurant et les personnes qui rencontrent Mari ou encore le geek informaticien qui ne vit que dans l'illusion et le faux-semblant.

Au fil des chapitres symbolisés par une horloge marquant l'heure, c'est surtout le parcours de Mari qui nous est décrit. Peu sûre d'elle, introvertie et solitaire, elle va le temps d'une nuit faire la connaissance d'un garçon charmant et délicat (Takahashi) puis rentrer dans un monde totalement étranger, celui des lieux de rencontres interlopes et même de la mafia. Loin d'être un catalogue de lieux communs avec son lot de sordide, Murakami s'attache avant tout à rapporter les liens qui se tissent, les rapports affectifs et d'empathie entre Mari et ceux qui croisent sa route. Le passage relatant sa conversation avec la prostituée chinoise est émouvant et le symbole du combat pour le respect des femmes qui est toujours d'actualité, ses rapports avec Mme Kaoru, patronne du love hotel font penser quant à eux aux rapports mère-fille, rapports que Mari n'a jamais eu avec sa génitrice. Au delà de l'histoire elle-même, il y a la quête de soi de l'héroïne et la résolution d'un passé douloureux qui transparaît et touche en plein cœur le lecteur cueilli par la grâce.

Car oui, avec Murakami une fois de plus, j'ai côtoyé les cieux de la littérature, la beauté à l'état pure qui inonde ce monde si sombre parfois. La langue plus simple que dans des classiques de l'auteur n'est pas pour autant exempte de poésie et de douceur cotonneuse, elle accompagne à merveille les errances nocturnes de tous les personnages qui peuplent, hantent même ce remarquable ouvrage. Les passages purement fantastiques ajoutent à l'ensemble une touche de mystère et d'angoisse qui pimente l'expérience pour la rendre marquante et durable dans l'esprit d'un lecteur emprisonné dans la toile tissée par le maître. Une petite merveille d'humanité que je vous invite à lire au plus vite.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
- "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"

samedi 5 mars 2016

"L'Abandon" de Peter Rock

L'AbandonL'histoire : Une adolescente de treize ans vit, avec son père, dans une réserve naturelle de l'Oregon, loin des villes, en évitant tout contact avec d'autres personnes. Que fuient-ils ? Pourquoi se cachent-ils ?
Elle ne se le demande pas. Car, pour vivre cachés si ce n'est heureux, il ne faut penser qu'à cela et consacrer toute son attention à ce mode de vie invisible.
Un jour, le père baisse sa garde, les ennuis commencent.
On n'échappe pas à son histoire, même en se terrant durant des années...

La critique Nelfesque : Je suis tombée sur "L'Abandon" de Peter Rock complètement par hasard. Je n'en avais jamais entendu parlé et je ne connaissais pas l'auteur. Oui mais voilà, parfois, je me laisse séduire par une couverture et celle ci m'a tout de suite plu. Son côté sombre, énigmatique... L'histoire l'est tout autant.

Nous suivons Caroline, une jeune fille de 13 ans, dans son quotidien avec Père dans les bois à proximité de Portland. C'est là qu'ils se terrent tous les deux. Pas de maman, pas de frères et soeurs, pas d'amis, juste eux deux. Pourquoi vivre dans ces conditions ? Pourquoi rester seuls et se méfier de tout le monde ? Cela ne préoccupe pas Caroline outre mesure. Puisque Père dit qu'il faut dormir sous terre dans une cache, il faut dormir sous terre dans une cache. Puisqu'il dit qu'il faut faire sa lessive la nuit, il faut la faire la nuit. Puisqu'il dit qu'il ne faut pas marcher dans l'herbe pour ne pas laisser de trace, il ne faut pas le faire. Le lecteur lui par contre se pose la question.

Et trouve très vite la réponse si il est un habitué de thriller et roman noir... Je n'en dirai pas plus ici si ce n'est que Peter Rock n'a pas construit son récit, à mon sens, pour faire de cette énigme la clé de son roman. Parce que de ce point de vue là c'est raté...

En revanche, l'ambiance, les points de détails dans le quotidien, les relations qui lient Caroline et Père sont finement décrites. Et l'on sent peu à peu que cette gamine se détache de la vie réelle pour s'approprier sa vie sauvage. Qu'elle s'imprègne des conseils de Père et les met en pratique avec minutie et de façon vitale. Jusqu'où ira-t-elle pour continuer ainsi ? A refuser d'aller à l'école ou de se faire des amis ? A ne plus parler à personne ? A s'offrir un compagnon de route comme seul Père en est un pour l'instant ?

"L'Abandon" est un roman intéressant sans être l'oeuvre du siècle. Il n'a rien de vraiment novateur mais se lit sans peine et son titre trouve un certain échos à la fin de l'ouvrage. L'abandon tel un refus, tel une rupture. Un abandon dont on ne revient jamais...

dimanche 28 février 2016

"Salammbô" de Gustave Flaubert et Philippe Druillet

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L'histoire : Il fallut mille ans pour construire l'Empire de l'étoile et mille ans furent nécessaires pour le détruire en ces temps de la fin. Seule la planète-mère, centre de l'étoile, coupée de l'empire respirait encore dans des flots de sang. À Carthage devenue République vivait Salammbô, beauté façonnée par les dieux, gardienne du voile sacré de Tanit. Carthage, perle écarlate du monde de l'étoile, et Salammbô sa vierge sacrée. Les textes disent que le glaive brûlant qui consuma la cité et dévasta l'empire vint du ciel par l'homme aux yeux de feu qui recouvrit le monde de l'étoile d'un océan de sang. Et la vierge divine succomba. Car c'était le temps où les barbares conquérants firent tomber les dieux de leurs piédestals. La fin de l'empire… mille années, océan du temps… Écoutez… Écoutez au loin monter vers nous le sourd grondement des armées en marche que rien ne pourra plus arrêter. Ô dieux, entendez notre plainte !

La critique de Mr K : Monstrueuse claque que cet album initié par Druillet suite à une discussion à priori anodine avec le rédacteur-chef de l'époque de Rock and folk: transposer l'action du Salaambô de Flaubert dans un futur lointain. Pari réussi haut la main, tant cette intégrale procure jubilation de chaque instant dans le choc continu entre texte originel et dessins hors norme du maître. Pour précision, j'ai lu lors de mon cursus littéraire l’œuvre originelle qui m'avait bien plu mais dont le temps malheureusement avait quelque peu effacé le souvenir, la piqûre de rappel fut donc salutaire et a permis de redécouvrir un classique à la langue si moderne et dont le fond est toujours d'actualité.

Carthage a vaincu mais elle se retrouve avec des alliés bien encombrants sur les bras. Elle les renvoie en dehors des murailles en leur promettant richesses et remerciements pour leur engagement à ses côtés. Bien évidemment rien ne se passe comme prévu surtout qu'un chef mercenaire se permet de voler l'objet sacré confié à la vierge et divine Salammbô, grande prêtresse protectrice de la cité. Se mêle à cette intrigue générale, l'attrait irrépressible qu'attise la belle vestale bien malgré elle sur un chef barbare, Mathô (réincarnation de Lone Sloane, héros récurrent de Druillet). Tout cela ne peut que finir mal et encore… vous êtes en dessous de la réalité.

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Malgré l'explosion de couleurs et de détails chère à Druillet, l'ensemble garde la cohérence du roman d'origine. On retrouve donc tous les éléments qui ont fait de Salammbô un classique qui résonne encore aussi talentueusement aujourd'hui: les deux anciens alliés qui se retrouvent ennemis, le destin contrarié de deux êtres perdus dans un combat qui les dépasse et qui va les pousser à leur perte (légère différence dans la version Druillet, c'est Lone Sloane tout de même!), la cruauté et l'injustice de la guerre, la religion aussi porteuse d'espoir que d'extrémisme, les femmes exploitées et victimes de l'incurie des hommes et des dieux. Toutes ces thématiques sont transcendées ici par une forme incroyable au service d'un récit qui n'a rien perdu de sa force immersive et de sa puissance narrative.

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Plus qu'une BD, cet ouvrage s'apparente quasiment à un livre d'art tant on a l'impression de feuilleter page après page un catalogue d'exposition composé de tableaux plus mirifiques les uns que les autres. Druillet est au sommet, dynamite les règles de son art et propose des images marquantes et totalement délirantes: statues et bâtiments cyclopéens, scènes de bataille dantesque (dont se sont sans doute inspirés les auteurs des Chroniques de la Lune noire), expérience mystique virant au psychédélisme (je suis fan!), décors et paysages sublimes et une Salammbô belle à se damner! Contrairement à beaucoup de BD, celle-ci se digère lentement, le lecteur se prenant à rester admirer le travail de l'artiste plusieurs minutes tant les détails et références pullulent et donnent une densité incroyable à l’ensemble. Quelle beauté! Quelle maestria!

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On ressort ébloui par cette expérience totale qui nous conduit très loin dans notre imaginaire et comble toutes les attentes de l'amateur de SF et de classiques littéraires que je suis. La relecture de Salammbô est brillante car subtile et bien menée, les éléments nouveaux s'imbriquant parfaitement aux anciens et permettant une translation efficace et respectueuse dans un univers SF. À lire absolument!

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samedi 27 février 2016

"Chicagone" - Série Le Poulpe - de François Joly

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L'histoire : Au sud des Minguettes, au plus dur de la banlieue lyonnaise, des adolescents meurent sans que cela préoccupe grand monde. Lieux sordides, atmosphère glauque, population vivant dans l'urgence. Un jeune qui disparaît, c'est un problème de moins. Pas pour le Poulpe qui, au nom de l'amitié, fait le ménage non sans ramasser au passage des bleus à l'âme. Mais que parfois la vengeance est jolie!

La critique de Mr K : Première lecture poulpesque de l'année 2016 pour votre serviteur, grand amateur devant l'éternel des aventures de Gabriel Lecouvreur. Chicagone sort du lot par une noirceur plus prononcée et un héros qui tire vraiment sur la corde et va explorer les abysses de sa personnalité et dépasser clairement la ligne blanche. Suspens, personnages déglingués et vengeance sont au rendez-vous!

Cette nouvelles aventure du Poulpe est placée sous le sceau de l'amitié et de la souffrance. Le neveu de Pedro, personnage récurrent de la saga, est retrouvé mort une balle entre les deux yeux. Qui a pu dessouder ce garçon sans histoire dans la banlieue de Lyon? Cette affaire, ne semblant pas passionner les forces de l'ordre et pouvant être reliée à d'autres disparitions de jeunes gens, va donc intéresser Gabriel qui va devoir explorer les territoires abandonnés de la République entre misère sociale, délinquance et grand banditisme mais aussi solidarité et actions quotidiennes pour s'en sortir. Comme souvent dans la série du Poulpe, les apparences cachent bien des choses et derrière de simples meurtres se cachent des destinées brisées, des organisations peu recommandables et un système parallèle que notre héros aura bien du mal à combattre. La vérité sera tétanisante…

Gabriel est toujours fidèle à son bar et ses amis. Son adjoint en matériel (Pedro s'y connaît en la matière depuis la Guerre civile espagnole où il combattait auprès des Républicains) est touché en plein cœur et il est hors de question de le laisser ainsi. Après un court au revoir à sa dulcinée (Chéryl est absente de cet ouvrage à ma grande déception), il plonge dans l'enfer des banlieues lyonnaises. Lui le bon vivant, l'humaniste libertaire est confronté à une réalité qui le dégoûte et le dépasse. Comment en est-on arrivé là? Au fil de ses rencontres avec les habitants et un gang de gones haut en couleur (gone = gamin dans le pays lyonnais), ses fêlures se font plus vives et la colère l'envahit face à l'inhumanité de certains.

L'enquête progresse lentement et, en elle-même, reste assez simple. L'auteur se plaît surtout ici à nous décrire les lieux et les gens avec finesse et fulgurances saisissantes comme les caves, certains appartements, les mamans dépassées par leurs gamins, le repère d'une bande de malfrats déviants… L'auteur nous retranscrit parfaitement la désespérance qui s'est installée dans certains quartiers et le fonctionnement autonome de certains immeubles. On prend tout cela en plein cœur, sans fioriture et par le prisme de la pensée de Gabriel, adepte de la liberté et de la libre pensée. Le choc est frontal, révélateur et de bon aloi en cette période de repli sur soi où chacun ne semble regarder que par le petit bout de sa lorgnette.

On a ensuite droit à de beaux moments de bravoure et d'émotion comme les discussion entre Gabriel et la gamine à la tête des gones (émotion garantie), la scène de vengeance qui est un modèle du genre (type Death Sentence de James Wan avec Kevin Bacon) ou encore les pérégrinations de Gabriel au sein des cités entre méfiance et surprises. On sort tout chamboulé par un récit plutôt langoureux, qui prend son temps pour poser ses bases, mieux nous dévier de la trajectoire initiale et retourner la situation aux deux tiers. François Joly nous offre un volume poulpesque riche en background et en révélation. Un des meilleurs à mes yeux de la série. Les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté!

Autres Poulpe chroniqués au Capharnaüm Éclairé:
Nazis dans le métro
J'irai faire Kafka sur vos tombes
Du hachis à Parmentier
Vomi soit qui malle y pense
La petit fille aux oubliettes
La bête au bois dormant
Arrêtez le carrelage
Légitime défonce
La Cerise sur le gâteux
- L'Amour tarde à Dijon

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jeudi 25 février 2016

"La Fille quelques heures avant l'impact" de Hubert Ben Kemoun

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L'histoire : Ce soir. Tous ou presque ont prévu d'assister au concert du groupe de Marion. Mais tous n'iront pas pour les mêmes raisons. Certains sont venus avec joie et envie, d'autres avec rage et dégoût. Ici des comptes vont se régler, des vies basculer en quelques instants. Celle d'Annabelle tout particulièrement. Dans le noir, la tension monte. Annabelle veut croire que l'espoir va l'emporter mais la haine peut triompher…

La critique de Mr K : Lecture placée sous le sceau de l'adolescence, de ses espoirs et de ses colères aujourd'hui avec le nouveau livre d'Hubert Ben Kemoun, La Fille quelques heures avant l'impact, paru récemment dans la collection Flammarion jeunesse. Plongez avec moi dans cette chronique s'étendant sur un après midi et une soirée qui va virer au drame.

L'action démarre pendant le cours de français d'Isabelle, une jeune professeur qui tente d'intéresser ses élèves endormis à l'étude d'un roman de Radiguet. Dur dur, surtout que c'est un vendredi après midi, la veille du long week-end de Pentecôte et qu'elle est obnubilée par son téléphone et un sms qu'elle ne peut lire pour le moment de son petit ami. Ambiance molle et caniculaire qui permet à l'auteur de nous présenter les autres grands protagonistes de l'histoire. Annabelle tout d'abord, l'héroïne, une jeune fille de son temps, pas aidée à la maison et au caractère bien trempé. Il y a aussi son amie Fatou, confidente et boule de positivité. Mokhtar, le faux caïd de la classe, un gentil zonard des cités qui se donne des grands airs. Sébastien, l'amoureux bientôt éconduit, puant de suffisance et de machisme du haut de ses quinze ans. Fabien, apprenti facho marchant sur les pas de son père, une huile d'un parti d'extrême droite et Thierry le suiveur qui prend pour parole d'évangile tout ce que dit son pote. Le cours de français dérape, les insultes pleuvent, la rumeur court, l'explosion est en marche. Elle va entraîner dans son souffle toute cette foule de personnages vers un final tétanisant et glaçant au possible.

On se prend au jeu très vite avec cette lecture, les chapitres se succèdent égrenant les heures qui s'écoulent et les différents points de vue. Ainsi, nous partageons le quotidien morose d'Annabelle livrée à elle-même depuis l'incarcération de son père et avec une mère qui vit dans son monde sans se préoccuper d'elle. La jeune fille n'a d'autre choix que de chercher par elle-même quelques instants de grâce pour égayer sa vie. Cette soif la sauve quelque part. C'est le temps de l'amitié avec Fatou, de la découverte des garçons (avec Sébastien, brouillon des relations à venir et qui prend très mal le fait d'être largué), c'est aussi le temps de la rébellion et des combats de la jeunesse avec notamment ce concert organisé contre la municipalité pour dénoncer les abus de cette dernière en terme de discriminations tout azimut.

La tension est palpable tout au long de ce court roman, on sent les antagonismes grandir, la fureur envahir quelques jeunes qui deviennent haineux, possédés par ce que les anciens appelaient l'hybris. Temps de la passion par excellence, l'adolescence est ici décrite avec une certaine subtilité et les émotions sont à fleur de peau. Éros et Thanatos règnent en maître sur les destinées présentées et notre cœur chavire bien des fois: complicité et tendresse des remarques et réflexions de ces hommes et femmes en devenir, mais aussi de l'effroi devant les motivations de certains et ce qui se prépare. À son apogée, le crescendo est saisissant et très dérangeant, la toute fin est elle plus convenue pour ne pas dire décevante car sonnant trop comme une belle morale républicaine bien proprette. Pas sûr que le monde tourne comme ceci, nos adolescents méritaient je pense une fin moins consensuelle et plus ouverte.

C'est ce qui m'a quelque peu dérangé dans cet ouvrage, certains partis pris dans les personnages qui les rendent très caricaturaux. Ainsi, les fachos (appelons un chat un chat) sont vraiment ignobles et très très méchants dès leurs 15 ans. Certes cela existe et il ne faut pas le nier mais j'ai trouvé cela too much surtout qu'à côté de ça, leur contrepoids de cité (les pseudos racailles) sont doux comme des agneaux comparés à eux. Trop manichéen et pas assez nuancé dans l'exposition des colères, le livre excelle par contre dans la description des amitiés et des ressentis d'Annabelle et de ses proches. On rentre vraiment dans la tête de l'ado lambda qui essaie de cultiver son jardin intérieur comme elle peut, en prenant ça et là (en cours, à la maison, dans la rue) des brides d'indices qui la conduisent vers une route plus heureuse. Je garderai donc plus en souvenir cet aspect de l'ouvrage plutôt que la dénonciation de l'intolérance que j'ai trouvé plutôt raté car trop appuyée et manquant de finesse.

Reste un livre que j'ai tout de même dévoré en deux heures pris que j'ai été par le sens du récit de son auteur, à l'écriture aussi simple qu’hypnotisante. Le rythme est syncopé entre révélations des pensées et accélération des événements, une belle tension monte de l'ensemble et on ne peut décemment pas relâcher le volume avant la fin. Belle qualité tout de même pour un livre imparfait mais néanmoins séduisant.

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mercredi 24 février 2016

"Old School" de John Niven

old schoolL'histoire : Susan Frobisher et Julie Wickham approchent de la soixantaine. Amies depuis l’enfance, elles habitent une petite ville du Dorset, en Angleterre. Susan a tout pour être heureuse : une jolie maison et un mariage solide avec Barry, comptable. Pour Julie, la vie n’a pas toujours été aussi tendre : elle a traversé plusieurs échecs professionnels et amoureux. Mais aujourd’hui, elle a trouvé un peu de stabilité. Les deux amies vivent donc paisiblement jusqu’au jour où on retrouve Barry mort dans un appartement inconnu aux airs de repaire porno… Susan découvre alors que son époux menait une double vie et avait accumulé de nombreuses dettes. Sa maison est sur le point d’être saisie, elle va tout perdre.
Sous l’influence d’un gangster octogénaire, les deux femmes décident de jouer le tout pour le tout et de cambrioler une banque. Avec l’aide d’une poignée d’amis déjantés, elles mettent leur plan à exécution. Mais comment s’enfuir avec leur butin ? L’improbable petite bande met les voiles pour une équipée à travers l’Europe où elle croisera un jeune auto-stoppeur, Interpol et la mafia russe. Et si, au lieu de décliner, leurs vies ne faisaient que commencer ?

La critique Nelfesque : "Old School" est sorti récemment en librairie chez Sonatine et autant vous le dire tout de suite, il fait un bien fou ! Et je ne dis pas cela parce qu'il s'agit d'une de mes maisons d'édition préférées mais parce qu'il y a dans le ton de John Niven un côté loufoque et décalé qui égaye une journée.

Susan, Julie, Jill et Ethel ont toute un point commun : elles ne sont plus de la prime jeunesse. Susan et Julie sont amies d'enfance. Elles ont connu des hauts et des bas dans leurs vies mais elles ont toujours été là l'une pour l'autre. Alors quoi de plus normal que de s'associer le jour où l'une d'elle décide de voler une grosse somme d'argent pour payer ses récentes dettes ?

Bientôt à la rue suite au décès de son mari qui lui avait caché bien des choses de son vivant, Susan change du tout au tout une fois veuve et monte, avec l'aide du Clouté, ancien petit ami malfrat de Julie, le casse du siècle. Pour cela ils leur faut trouver des bras, mettre en place un plan d'action, être méthodique et devenir en quelques jours des professionnelles du crime.

Des petites mamies bien sous tous rapports, membres d'un club de théâtre avec une petite vie bien rangée vont alors devenir un gang de braqueuses et ennemies publiques numéro 1 de deux agents de Scotland Yard, l'inspecteur-chef Boscombe et l'inspecteur Wesley. Il faut dire que Boscombe a un compte à régler avec Ethel et fait de l'arrestation de cette bande de bras cassés une affaire personnelle. Et pour cela, il va loin... Très loin !

Purement dans l'humour anglais, John Niven nous propose un roman hilarant aux scènes abracadabrantesques flirtant avec le what the fuck souvent mais entraînant le lecteur dans une histoire palpitante où bonne humeur et franche rigolade sont au rendez-vous. Les personnages sont savoureux. Ces mamies à la fois attendrissantes et uniques n'ont rien à perdre et retrouvent une seconde jeunesse sur les routes de la clandestinité. De petits hôtels de province en grands relais châteaux à plusieurs étoiles, cette bande de joyeux drilles en cavale va parcourir l'Angleterre et la France avec la police aux trousses et quelques 4.000.000 de livres !

"Old School" est un roman drôle et surprenant qui ravira les adeptes d'ouvrages décalés et sortant des sentiers battus. Avec ce roman ci, le rire est assuré et l'imagination de l'auteur part tellement loin que l'on se demande sans cesse jusqu'où celui ci va nous mener. Pour notre plus grand bonheur !

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lundi 22 février 2016

"Les Délices de Tokyo" de Durian Sukegawa

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L'histoire : Écouter la voix des haricots : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges qui accompagne les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

La critique de Mr K : Beau voyage dans le Japon d'aujourd'hui avec ces Délices de Tokyo de Durian Sukegawa. Homme aux multiples facettes: clown, écrivain, poète, animateur radio, diplômé en philosophie et en pâtisserie. Cet ouvrage est son premier traduit en français, conséquence de son adaptation cinématographique récente par Naomi Kawase, auteur notamment du magnifique Still the Water, mon coup de cœur de l'année cinématographique 2014. Plongez avec moi dans ce court roman faisant la part belle à l'empathie, la sensualité et la poésie.

Depuis qu'il est sorti de prison, Sentarô travaille dans une échoppe de Dorayaki, pâtisserie composée de pâte à pancake et de purée sucrée de haricots azaki. Il va au travail sans passion réelle, c'est alimentaire (dans tous les sens du terme -sic-) et il se contente du strict minimum. Peu concerné et pas très appliqué dans la fabrication de ces douceurs typiques au Japon, les affaires stagnent dangereusement, les clients ne revenant pas forcément vers cette boutique entourée de beaux cerisiers japonais. Le destin de Sentarô va basculer avec sa rencontre avec une drôle de petite vieille qu'il va embaucher presque malgré lui. Tokue derrière son image de grand-mère malicieuse cache un talent inouï de pâtissière et elle va l'aider progressivement à remonter la pente entre technique de cuisine et confiance en soi. Mais un passé enfoui va remonter à la surface et mettre fin à cette fructueuse collaboration, Sentarô va bientôt découvrir le secret de la vieille femme, une révélation poignante qui changera sa vie à tout jamais...

Je vous l'avoue de suite, j'ai lu ce roman d'une traite avec une légère pause déjeuner. Une fois deux chapitres lus, la magie opère, ensorcelé que j'ai été par le charme particulier de l'écriture de Durian Kawase et le charisme incroyable des personnages. Je me suis immédiatement attaché au personnage de Sentarô, un homme brisé par une vie sans relief et sans réel but. Les hasards de l'existence ont fait de lui un spectateur de sa vie, il n'est pas heureux mais il n'est pas non plus si malheureux que ça. On suit dans un premier temps son quotidien bien rodé et sans surprise entre travail, séjour dans les bars (il a une légère tendance alcoolique) et introspection le soir à la maison. Dans sa médiocrité, il est touchant car elle se révèle être le reflet de certains passages de nos existences qui flirtent avec la vacuité et le manque de sens.

Et puis, arrive Tokue. Une énigmatique vieille dame pleine d'allant qui ne demande qu'à aider Sentarô contre un salaire de misère. À force de venir le voir, elle va travailler avec lui et lui apprendre les ficelles du métier et même sa philosophie. Personnage de vieux sage malicieux sur lequel plane un secret inavoué, on ne peut que se prendre d'affection pour cet être à part, diminué par une ancienne maladie et qui se conduit envers Sentarô comme la mère qu'il n'a jamais connue. On en apprendra bien plus sur elle après sa disparition, le livre prend alors un tournant très mélancolique et c'est le cœur au bord des lèvres qu'on achève une lecture emplie d'émotions légères et pénétrantes, à la saveur toute japonaise comme je les aime.

L'alchimie prend merveilleusement bien entre passages explicatifs de la fameuse recette des dorayaki, échanges entre les personnages sur la vie et l'existence, et description du temps qui passe avec comme témoins privilégiés les cerisiers de la rue commerçante où se passe la majeure partie du roman. C'est un parfum de douceur, de compréhension et d'humanité profonde qui flotte sur ces pages. Dans la seconde partie du livre, c'est tout un pan de la société japonaise qui nous est amené à connaître, pas la plus reluisante comme vous pourrez le découvrir par vous-même. On explore alors une face plus sombre du pays du Soleil Levant, à travers le parcours de vie chaotique de Tokue, au destin brisé à ses quatorze ans et qui sème sur son sillage une grande tristesse qui émeut au plus profond le lecteur pris en otage. Étrange balancement donc que ce livre à double facette qui alterne poésie humaniste et dénonciation des travers humains grâce à une écriture limpide et simple qui touche au plus profond de soi.

Les Délices de Tokyo est donc une très belle expérience que je vous invite à partager au plus vite. De mon côté, je tenterai l'expérience cinématographique dès que possible !

dimanche 21 février 2016

"Billie" d'Anna Gavalda

BillieL'histoire : Billie, ma Billie, cette princesse à l'enfance fracassée qui se fraye un chemin dans la vie avec un fusil de chasse dans une main et On ne badinne pas avec l'amour dans l'autre est la plus jolie chose qui me soit arrivée depuis que j'écris.
A. G.

La critique Nelfesque : J'avais acheté "Billie" il y a déjà un bon petit moment lors de la cash-mob organisée par l'Imaginaire pour tenter de sauver cette vieille librairie lorientaise. Une bonne action et une prise de risque assez faible avec Anna Gavalda qui est une auteure que j'aime beaucoup et que je retrouve toujours avec plaisir. La couverture de ce roman ci est kitchissime, la quatrième de couv' énigmatique, bref je ne savais pas où j'allais mais qu'importe...

Puis il a traîné dans ma PAL, il s'est même retrouvé sur une des tables de notre mariage avec d'autres copains aux noms ou aux couvertures champêtres. Il a pas mal bourlingué ce petit âne et je me suis finalement dit que c'était le bon moment pour le lire lors de ces dernières vacances de février. Et j'ai bien fait !

Avec Anna Gavalda, je retrouve toujours une part de magie dans ses pages, un sourire à mes lèvres lors de mes lectures et un sentiment d'être plus que jamais vivante lorsque je termine un de ses romans. Je n'en abuserai pas pour ne pas être lassée mais tous les 2 ans environ je ne boude pas mon plaisir.

Mais assez parlé de moi, parlons plutôt de "Billie". Billie est une jeune femme qui doit son nom à la fan-attitude de sa mère pour Michaël Jackson et son fameux "Billie Jean". Lorsque le lecteur fait sa connaissance elle est en bien mauvaise posture puisqu'elle vient de faire une chute de plusieurs mètres dans une crevasse en plein parc des Cévennes et se retrouve à veiller son meilleur ami qui ne peut plus bouger et souffre beaucoup. Lui, c'est Franck. Chez lui, peu de fans de Michaël Jackson mais en revanche on aimait beaucoup Frank Alamo (Da dou ron ron, Biche ma biche tout ça), d'où son nom.

Le soleil se couche et ils vont devoir visiblement passer la nuit dans le parc national en espérant que les secours ou qu'un randonneur les trouvent. Cette longue nuit où Billie n'arrive pas à dormir, s'inquiétant pour la vie de son ami d'enfance, est l'occasion pour elle de prier sa bonne étoile. Celle qui lui a fait rencontrer Franck lorsqu'elle était gamine et qu'elle vivait dans une famille qui ne se souciait que très peu d'elle, celle qui lui a fait étudier "On ne badine pas avec l'amour" en cours de théâtre avec lui et lui a fait prendre conscience qu'elle était importante pour quelqu'un, celle qui tout le long de sa jeune vie lui a fait prendre des chemins détournés pour accéder bon an mal an au bonheur.

Le lecteur découvre alors la vie de Billie et Franck, de la rencontre de deux gamins que tout oppose à cette chute en plein milieu de la Lozère. Vont-ils s'en sortir ? Quels liens les unissent ? Je n'en dirai pas plus...

Avec ce roman, Anna Gavalda décortique l'amitié entre hommes et femmes, l'enfance blessée, les promesses que l'on se fait à soi-même et le long chemin vers le bonheur de vivre. Avec simplicité, et ici un langage très fleuri compte tenu de la classe sociale et de l'éducation de Billie, on navigue avec plaisir dans les petits secrets et le quotidien de ces deux âmes esseulées qui ont su se trouver. C'est elle qui va nous raconter son histoire et le moins que l'on puisse dire c'est que ce n'est pas triste (et ce malgré le pathétique de la situation parfois) ! Comme très souvent dans les oeuvres de Gavalda, les personnages sont ici la clé du roman. Le lecteur s'attache à Billie, à Franck et à leur relation faite de hauts et de bas mais toujours intense et pleine de respect.

Vous êtes un peu ronchon ? Vous ne voyez plus les petits plaisirs de la vie dans ce monde anxiogène ? Vous avez besoin d'un bouquin qui met du baume au coeur ? Ne cherchez plus et laissez-vous charmer par "Billie" parce que c'est simple, c'est beau et que ça fait du bien !

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samedi 20 février 2016

"Des petites filles modèles..." de Romain Slocombe

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L'histoire : En 1858, la comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au cœur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d'enfants bien nés saisis au moment où ils s'interrogent sur le bien et le mal, tableaux d'un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être "modèles" en vertu d'un idéal de comportement. Mais l'atteindre n'est pas si simple! Et l'on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la comtesse de Ségur, les bourgeons de l'ambiguïté. Dans son remake, Romain Slocombe les fait éclore: ses petites filles modèles deviennent les héroïnes d'un roman inquiétant et pervers, érotique et vampirique. Comme si la comtesse de Ségur avait retiré la sourdine pour écrire un ouvrage destiné à des enfants plus âgés, voire à des adultes, laissant libre cours à la progression de la cruauté. Comme si elle avait quelquefois rêvé d'être Sade, non plus comtesse mais marquise...

La critique de Mr K : Il s'agit de ma première lecture d'un Remake littéraire. Avant cette découverte, je ne savais pas que cela existait, connaissant plutôt des histoires de plagiats célèbres comme le procès de Régine Desforges avec les héritiers de l'écrivain de Autant en emporte le vent (je ne comprends d'ailleurs toujours pas comment elle a pu gagner son procès tant sa Bicyclette bleue est calquée sur le roman culte se déroulant pendant la guerre de Sécession). Rien de tout cela ici avec l'éditeur Belfond qui se donne un cahier des charges précis: Nous proposons à des écrivains de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d'en faire le remake. Tout est permis pourvu que le souvenir de l'original ne soit jamais perdu. À l'heure du bilan, mon avis est mitigé, partagé que je suis entre un écrivain talentueux qui mène son entreprise de main de maître et un contenu sans surprise au croisement de trois œuvres que j'ai adoré lors de leurs lectures respectives.

Officiellement, il s'agissait pour Romain Slocombe de réaliser un remake déviant de l’œuvre de la comtesse de Ségur mais très vite, on se rend compte qu'il y mêle des éléments du fabuleux Carmilla de Sheridan Le Fanu et de titres du marquis de Sade. Une jeune fille vertueuse (comprendre cul-bénit et innocente) aux portes de la puberté va faire l'apprentissage de choses que la morale de l'époque réprouve en contact avec une famille étrange qui la recueille elle et sa mère suite à un grave accident de voiture. Passés les premiers jours d'enchantement de la découverte et la mise en confiance, elle va bafouer ses principes chrétiens en éprouvant de nouveaux sentiments et sensations, s'ouvrir au désir et aux plaisirs charnels. Mais au delà de la transgression se cache un danger plus grand qui flirte avec le surnaturel, les événements qui vont suivre vont tout faire basculer et dynamiter tout ce qui a été construit précédemment.

A travers des chapitres courts (le livre en compte 29 pour environ 300 pages), on suit la jeune Marguerite et sa maman dans une histoire qui sombre très vite dans le glauque et le déviant. Derrière le vernis des apparences et la bienséance, il suffit d'un rien pour que l'être bascule et c'est avec un petit plaisir sadique que le lecteur attend les premières fissures. Elles ne se font pas attendre très longtemps et le dynamitage évoqué précédemment peut commencer. Les joies et les affres de la culpabilité chrétienne sont légions pour la pauvre Marguerite que ses sens trahissent au détriment de sa morale. La découverte de ses règles et leur signification (parallèle intéressant à faire avec le Carrie de Stephen King et l'adaptation cinématographique géniale de De Palma) vont déclencher des réactions en chaîne: des relations mère / fille dont les lignes doivent changer, une attirance dite contre-nature pour une jeune fille de son âge, les rapports ambigus avec leur hôtesse... Malgré ses appels à la prière, rien n'y fera, une ambiance hypnotique et sensuelle se dégage de ce séjour à la fois enchanteur et pernicieux.

À ce propos, l'auteur colle assez près au matériaux originel durant la plus grande partie du roman même si pour les besoins de l'entreprise, les bêtises évoquées ici sont plus graves et portent à conséquence. Pour autant, au bout de quelques chapitres, je trouve que le roman fait plus penser au mortifère Carmilla de Sheridan Le Fanu par la caractérisation de certains personnages (la famille qui les reçoit, le général russe qui a perdu sa nièce suite à un mystérieux mal...) et quelques passages au marquis de Sade notamment lors du passage dans la chambre de pénitence (non, non petits coquins ne cherchez pas à en savoir plus, vous n'avez qu'à lire cet ouvrage!). Notez que ce n'est pas pour me déranger, cela contribue à instaurer une atmosphère bien particulière, dérangeante et vénéneuse à souhait. Rajoutez à cela des évocations réalistes de la nature sauvage et impénétrable, une étrange masure et des hôtes aux mœurs étranges et l'on est vraiment transporté dans cette lecture qui se fait non sans déplaisir et rapidement sans forcer.

Le bémol est inhérent au genre du remake pour peu que vous vous souveniez bien des œuvres dont s'inspirent Romain Slocombe ou que vous vouiez un véritable culte à certaines d'entre elles. Ce fut malheureusement le cas pour moi et finalement, le roman ne décolle jamais des pistes balisées, aucune surprise pour une trame qui se déroule avec finesse et fluidité. Étrange sentiment donc car peut-on vraiment parler de bonne lecture quand cette dernière fait plus appel à de bons souvenirs du passé plutôt qu'à de nouveaux horizons? Personnellement, je n'arrive pas à trancher, sans doute à cause du talent indéniable de Romain Slocombe pour récréer une ambiance et une époque avec une science des mots vraiment remarquable. À chacun de tenter l'expérience ou non.