mercredi 3 mai 2017

"La Compagnie d'Ulysse" de Jean-Marie Chevrier

La Compagnie d'UlysseL'histoire : C’était il y a longtemps, au tournant des années 60 et 70, entre le Paris du Quartier latin et les solitudes creusoises. Un jeune provincial timide tente de se bâtir une existence qui ressemblerait à ses rêves : vivre pleinement son époque, sa passion pour le théâtre et son goût immodéré de l’amitié. Pourquoi ne pas construire son "Ithaque", avec quelques amis comédiens improvisés, et partir sur les traces d’Ulysse ?
Mais la tornade de Mai 68, voulant faire table rase du passé, remet l’odyssée à plus tard, le détournant de ses désirs et le confrontant à une réalité plus prosaïque. Comme dans le théâtre de Tchekhov, l’Histoire passera-t-elle sous ses yeux sans même qu’il s’en aperçoive ? Sera-t-il trop tard… tout à coup ?

La critique Nelfesque : Je découvre Jean-Marie Chevrier avec "La Compagnie d'Ulysse", ouvrage faisant la part belle au monde du théâtre et à la recherche de sens dans la vie de chacun.

Un jeune étudiant en médecine fait la connaissance d'une troupe de théâtre parisienne dont il va partager la passion. Entre découverte du monde artistique, aspirations et rêves des uns et des autres, il va grandir avec ses nouveaux amis, apprendre de nouvelles choses et donner un but à sa vie.

Avec un intérêt commun pour Ulysse et la mythologie grecque, ils vont ensemble partir sur les traces de leur héros, construire leur histoire commune, monter des projets et vivre leurs rêves. A la fin de ses études, notre jeune étudiant va rejoindre la Creuse, sa région natale, où il va monter son cabinet dentaire et ainsi financer et participer à la construction de leur bateau qui permettra à tous de faire le même voyage qu'Ulysse. Dans sa petite ville désertée, il va gravir pas après pas les obstacles et devenir un homme.

Mais en plein contexte post mai 68, le village va subir des mutations. De nouveaux habitants vont arriver et peu à peu changer les mentalités des plus ancrés sur ces terres creusoises. Le jeune dentiste devient la cible de critiques, certains voyant en lui l'incarnation du capitalisme. En "amassant" de l'argent et "exploitant" un jeune du village pour la construction de son navire, le choc des cultures a lieu. Pris en étau entre ses rêves et l'actualité, difficile de continuer sereinement à oeuvrer à son projet sans se questionner sur ses agissements.

Quand devient-on un homme ? Qu'est ce qu'être un homme ? Quel sens donner à sa vie ? Quelles valeurs voulons-nous respecter et transmettre ? Telles sont les questions qui sont soulevées dans ce roman à l'écriture simple et accessible. Un voyage sur les traces d'Ulysse, un voyage dans la vie d'un homme et son cheminement de pensées et un regard distancié sur les événements de 1968 et les traces qu'ils ont laissé dans la mentalité des français. Portrait d'une époque et d'une génération.

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lundi 1 mai 2017

"Le Rêve de Ryôsuke" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Ryôsuke souffre de manque de confiance en lui, un mal-être qui trouve ses racines dans la mort de son père lorsqu’il était enfant. Après une tentative de suicide, il part sur les traces de ce père disparu, qui vivait sur une île réputée pour ses chèvres sauvages, et tente de réaliser le rêve paternel : fabriquer du fromage.

À travers les efforts du jeune homme pour mener à bien son entreprise dans un environnement hostile, Sukegawa dépeint la difficulté à trouver sa voie et à s’insérer dans la société, et souligne le prix de la vie, humaine comme animale.

La critique de Mr K : C’est avec une certaine impatience que j’entamai cette lecture juste avant de partir pour l’Angleterre avec mes loulous. Le précédent ouvrage de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, m’avait en effet laissé dans un état d’extase hautement prononcé entre poésie des mots et existentialisme à la nippone maîtrisé comme jamais, le tout saupoudré d’une dénonciation légère mais efficace des travers humains. En l’espace d’une petite heure, ce nouveau roman, Le Rêve de Ryôsuke, m’avait déjà conquis et envoûté par un récit une fois de plus immersif et diablement entraînant.

Ryôsuke et deux autres jeunes gens se retrouvent embauchés pour réaliser quelques travaux publics sur une étrange petite île où vit une communauté refermée sur elle-même, loin de la civilisation moderne et du mode de vie ultra speed de la capitale Tokyo. Eux-même s’exilent pour des raisons diverses et l’endroit est propice au lâcher prise et à l’introspection. Commence alors un étrange huis clos rythmé par les journées de travail harassantes (ils doivent notamment creuser un fossé long et profond pour restaurer une canalisation d’eau essentielle au confort des habitants de l’île), découverte de l’île par des promenades-randonnées, parties de pêche sur les rivages, rencontres avec les habitants pas toujours très aimables et leurs coutumes ancestrales, et révélations personnelles ricochants les unes aux autres et faisant irrémédiablement évoluer les personnages vers leurs rêves ou en dehors.

On retrouve dans cet ouvrage très différent cependant du précédent un esthétisme japonisant hypnotisant. La douceur des mots, le rythme lent englobe littéralement le lecteur et l’emmène très loin des sentiers battus. Les personnages nous sont amenés avec finesse, chacun réservant son lot de surprise avec des réactions et des révélations souvent surprenantes. On se laisse guider par ce magicien des mots qui instaure une ambiance très particulière entre naturalisme doucereux et violence des hommes entre eux et l’environnement. Le huis clos et l’isolement de l’île renforce cette tension sous-jacente qui se fait jour et malmène le lecteur, prisonnier avec Ryôsuke de cette île renfermée sur elle-même.

L’arrivée sur cette terre perdue dans la mer est une merveille du genre. Description succincte mais évocatrice à souhait, les réactions des personnages complètent la vision que l’on peut s’en faire : le village accroché à la côte, la forêt impénétrable, ces mystérieuses chèvres revenues à l’état sauvage, la mer indomptables et ses grottes côtières qui semblent refermer des secrets inavouables... Le mystère semble planer sur cette île et elle fait écho aux personnages torturés qui nous sont proposés ici bruts de décoffrages et sans fioritures : trois jeunes qui se cherchent et qui finalement vont se confronter à des villageois plutôt revêches.

A la nature sauvage qui les entoure, la communauté humaine de l’île impose des us et coutumes très anciens qui se heurtent aux velléités des trois jeunes. Certains en seront victimes, ne le supporteront pas et repartiront par la première navette vers l’archipel principal nippon. Ryôsuke lui marche sur les pas de son père et d’un secret de famille lourd à porter. Celui-ci va finalement éclater, lui permettre de prendre conscience de son identité et finalement de rebondir vers le rêve qu’il poursuit. Ses rencontres successives avec l’institutrice et surtout le vieil ami de son père défunt vont lui faire gravir les marches de l’existence et de la connaissance, l’amener à penser sa vie autrement et peut-être réaliser son rêve d’élevage et de production de fromage.

À travers cette aspiration simple d’apparence, l’auteur s’attarde sur la difficulté pour chacun d’entre nous de se réaliser avec par exemple les passages explicatifs sur la fabrication de fromage et les difficultés qui s’ensuivent (loin d’être fastidieux, ces passages à la manière du roman précédent sur les délices sont captivants), mais aussi les rapports qui s’enveniment entre Ryôsuke et les gens du crû qui ne comprennent pas son projet, lui préférant leurs coutumes de mise à mort des chèvres de l’île lors de cérémonie de passage ou autres festivités annuelles. Intervient alors l’autre dimension du livre qui traite de la souffrance animale, du respect de la vie au sens large et par moment, les yeux s’humidifient, les larmes pointent le bout de leur nez tant les tensions accumulées et la cruauté de certains personnages font mal au cœur. On bascule alors dans l’émotion la plus pure mais aussi la plus durable.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas livrer de clefs de lecture essentielles mais Le Rêve de Ryôsuke est un roman électrisant qu’il est impossible de lâcher avant d’avoir le fin mot de l’histoire. À la beauté des mots s’ajoute un conte semi-initiatique qui pose beaucoup de questions sur l’homme et son rapport à la nature et à son existence. Un très bel ouvrage qui trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques !

vendredi 28 avril 2017

"Intervention flash" de G.-M. Dumoulin

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L’histoire : La Génération Clash rêvait de changer le monde.
Enfants surdoués élevés par des machines, ils se sont faits manipuler par des adultes qui leur ont ravi le pouvoir.
Désormais réfugiés à l’extérieur des grandes villes, ils errent en bandes rivales dans les campagnes désertées... en attendant la prochaine attaque du pouvoir en place.
Qui sera capable, parmi eux, de se dresser et d’affronter la menace ?
Chris Boyd, encore une fois ! 

La critique de Mr K : Il y a quelques semaines, je vous parlais ici même du premier tome de la trilogie de Chris Le Prez, œuvre d’anticipation où les jeunes se rebellaient face aux adultes. Mon avis était mitigé car malgré un talent de conteur remarquable, l’ensemble manquait d’originalité. Comme je suis un lecteur persévérant, je me lançai tout de même dans le deuxième tome afin d’affermir mon positionnement et je dois avouer que cette lecture fut plus plaisante notamment grâce à une accélération des événements et un héros qui se densifie dans le bon sens. Suivez le guide ! 

Suite au premier tome, Chris se retrouve à la tête d’un clan qui lutte pour sa survie face à la mégalopole tenue de main de maître par les adultes. C’est le temps des luttes fratricides entre groupes qui n’arrivent pas à se souder les uns les autres pour faire front commun. C’est sans compter une offensive terrible (la fameuse intervention flash) qui décime les rangs des jeunes et qui est approuvée par la population hypnotisée par la propagande mise en œuvre par les autorités. Chris va devoir faire évoluer les positions, rallier à sa cause d’autres groupuscules et tenter de porter un coup fatal aux relais du pouvoir. Cela ne se fera pas sans difficultés...

On retrouve dans ce volume tous les points de force du précédent ouvrage, à savoir en premier lieu le sens du rythme d’un auteur décidément doué pour raconter une histoire. La narration est très fluide, segmentée sur des temps forts. Il faut comprendre par là qu’entre les chapitres, il peut y avoir de sacrées ellipses pour éviter d’embourber l’ensemble car l’auteur souhaite avant tout aller à l’essentiel et se concentrer sur les éléments clef de son intrigue. Loin de couper l’herbe sous le pied du lecteur, cela lui permet d’insérer ici ou là quelques passages pseudo-argumentatifs faisant référence à des philosophies politiques ou de la vie, sur les notions d’engagement ou encore de résistance à l’oppression. 

Le mélange est assez détonnant et fonctionne bien. Là où le premier volume paraissait un peu plat, on se retrouve ici dans un récit virevoltant pendant lequel le héros évolue encore beaucoup. Ce changement est progressif et va l’amener à un dernier acte assez brillant et une réaction de sa part assez incroyable, nuancée et apportant un souffle neuf sur ce genre de récit. C’est malin et loin des sentiers battus, j’adhère. Mais avant d’y arriver, quel chemin parcouru par les personnages entre opérations à haut risque, rébellions internes et tentations de diverses sortes ! Long et tortueux est le chemin vers la libération et après ce volume, c’est encore loin d’être gagné...

J’attends donc avec impatience la suite des aventures de Chris et consorts, en espérant que le dernier volume clôturera en beauté cette saga qui prend belle tournure avec ce tome ci. Vivement la suite !

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jeudi 27 avril 2017

"Morwenna" de Jo Walton

Morwenna-de-Joe-WaltonL'histoire : Morwenna Phelps, qui préfère qu'on l'appelle Mori, est placée par son père dans l'école privée d'Arlinghust, où elle se remet du terrible accident qui l'a laissée handicapée et l'a privé à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Loin de son pays de Galles natal, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres, notamment des livres de science-fiction. Samuel Delany, Roger Zelazny, James Tiptree Jr, Ursula K. Le Guin et Robert Silverberg peuplent ses journées, la passionnent. Alors qu'elle commence à reprendre du poil de la bête, elle reçoit une lettre de sa folle de mère : une photo sur laquelle Morganna est visible et sa silhouette à elle brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est sa mère ? Elle peut chercher dans les livres le courage de se battre.

La critique Nelfesque : Voici un roman qui me pose un gros dilemme une fois la dernière page tournée, mitigée que je suis entre une histoire qui m'a plu et un parti pris par l'auteur auquel je n'ai pas complètement adhéré. Après 3 ans à végéter dans ma PAL, le printemps m'a donné des envies d'histoires de fées et j'ai décidé de sortir "Morwenna" de ma bibliothèque. J'avais rencontré Jo Walton en 2014 aux Utopiales et après quelques conférences où elle officiait et quelques discussions avec des auteurs que j'apprécie, j'avais décidé de me lancer. La "mini déception" vient peut-être de là aussi... Vous savez quand on vous vend tellement bien un bouquin que vous êtes persuadé que vous allez l'adorer...

Mais rentrons dans le vif du sujet. Morwenna, que tout le monde appelle Mori, est une jeune adolescente qui vient de perdre sa soeur jumelle dans un accident qui l'a laissé elle-même handicapée. Placée sous la responsabilité de son père qu'elle ne connaissait pas jusque là, elle intègre un établissement privé pour jeunes filles de bonnes familles, très réputée en Angleterre. Changement de décor, de pays et de relations pour cette ado venant du Pays de Galles.

"Morwenna" est son journal. Un journal qui n'avait pas pour vocation à être lu, des pensées jetées sur le papier par Mori et des réflexions sur la vie. Très portée sur les littératures de l'imaginaire (SF, fantastique, fantasy...), toute sa vie est vue comme à travers un prisme. Elle parle aux fées, pratique la magie et ramène tout au monde de la science-fiction. Aussi, elle ne cesse de faire des références à tels ou tels ouvrages très connus ou complètement obscurs à chaque moment de sa vie. Telle personne qu'elle croise lui fait penser à tel personnage dans tel bouquin, cette situation se rapproche de telle histoire dans tel livre... Avec un père qui aime énormément la SF lui aussi et plus tard en appartenant à un club de lecture se réunissant toutes les semaines à la bibliothèque municipale d'Arlinghurst, elle trouve alors l'attention tant attendue pour partager sur sa passion et ainsi accroître ses connaissances sur le sujet.

Et c'est une passion dévorante qu'a Mori pour le fantastique. Pour elle, rien n'est dû au hasard, chaque chose arrive pour une raison précise et est commandée par une force supérieure qu'elle nomme "magie". Avec des petits rituels qui rythment son quotidien et des incantations magiques qu'elle prononce parfois seule dans la nature à l'attention des fées qui l'entourent, elle remédie à ses problèmes, provoque la chance, éloigne les mauvaises ondes.

Avec une histoire émouvante et un personnage très différent de ce que l'on peut voir habituellement, Jo Walton m'aurait davantage touchée en épurant ses propos. Les références littéraires pleuvent sur cet ouvrage et peuvent perdre en chemin les lecteurs néophytes et manquant de références dans le genre. En ce qui me concerne, je vis avec un mordu de SF et même si je n'ai pas lu la totalité des ouvrages dont il est question ici, j'en connais une bonne partie et ai pu saisir ce que Mori voulait dire la plupart du temps. Toutefois, à mon sens, tout cela alourdi l'ensemble et à la longue lasse quelque peu. Pour autant l'auteure n'étale pas sa science et insère judicieusement toutes ces références puisque Mori vivant, respirant, mangeant, dormant (...) "imaginaire", elle ne fait qu'étayer ses propos. Mori et moi n'ayant pas la même passion dévorante, forcément la jeune fille passe un peu beaucoup à mes yeux pour une mono-maniaque mais ça se tient...

Mori parle-t'elle réellement aux fées ou tout cela se passe-t'il dans son imagination ? Ne s'invente-t'elle pas plutôt un monde féerique pour faire face à un quotidien lourd et éprouvant ? Ces questions hanteront le lecteur au fil des pages le faisant tour à tour douter et adhérer. "Morwenna" reste une belle découverte et un puits de références dans lequel pioché si d'autres envies de féerie se fait sentir. Ode à la lecture, cet ouvrage, qu'on l'aime ou pas, montre la puissance des romans dans une vie de lecteur et la source de force et de réconfort que l'on peut y trouver tout au long de son existence.

mercredi 26 avril 2017

"Les Déportés du Cambrien" de Robert Silverberg

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L’histoire : Révolutionnaires de toutes obédiences, arrêtés par un gouvernement trop magnanime pour les condamner à mort, ils ont été déportés.
Plus loin que l'Alaska, la Sibérie ou l'Antarctique.
Dans le passé. L'ère primaire, le Cambrien. Un milliard d'années avant notre ère.
Le Marteau, ce gigantesque piston à refouler dans le temps les dépose sans espoir de retour dans un monde où la vie n'a pas encore quitté les océans.
Avec les années, ils succombent peu à peu au désespoir et à la folie. Jusqu'à ce que soit déporté parmi eux Lew Hahn qui ne ressemble en rien à un prisonnier politique.
Pourquoi a-t-il été condamné ?

La critique de Mr K : Petit voyage en terre SF aujourd’hui avec Les Déportés du Cambrien de Robert Silverberg, un des auteurs-phare de l’âge d’or de la SF américaine. C’est un auteur que j’affectionne tout particulièrement car à la dimension prospective et imaginaire propre au genre, Silverberg rajoute la dimension psychologique en proposant bien souvent une étude approfondie de ses personnages qui renvoient à des thématiques universalistes sur le genre humain et sa dualité : la lutte de la raison et de la folie, l’essor du genre humain ou sa chute notamment. Ce petit roman de 191 pages (en fait, une de ses nouvelles "augmentées") est une belle réussite qui tient en haleine et donne à réfléchir.

On pourrait décrire le contenu de ce livre comme une métaphore filée du goulag. L’idée des autorités est d’isoler définitivement les éléments les plus séditieux de la société en un endroit (ici un "temps") inatteignable où ils ne causeront aucun souci au pouvoir en place. C’est ainsi qu’en plein Cambrien sont envoyés un certain nombre d’extrémistes de toute obédience qui sont condamnés à y vivre jusqu’à leur mort. Grâce à des envois réguliers de matériels et de prisonniers, une micro-société s’est construite avec un leader et une certaine répartition des tâches qui permettent aux membres de cette étrange colonie de subsister. Cependant, l’arrivée d’un nouveau prisonnier va changer la donne. Qui est cet homme au comportement décalé et étrange ? Que fait-il ici ?

Le livre est construit de manière binaire. On alterne les époques d’un chapitre sur l’autre. Ainsi, nous suivons essentiellement le personnage de Barrett, le chef désigné de la colonie pénitentiaire préhistorienne entre sa gestion au quotidien de la communauté et des flashback qui peu à peu éclairent le lecteur sur les raisons de sa présence en ces lieux. L’alternance des chapitres permet une bonne mise en perspective de l’univers concentrationnaire par rapport au passé du personnage principal. De manière générale, l’épaisseur psychologique est au RDV et ce personnage précisément suinte d’humanité avec un passé révolu qui le fait encore souffrir notamment de la perte de l’amour de sa vie et d'un acte de traîtrise inique. Fine, délicate et pleine d’attention, la caractérisation des personnages procure empathie et immersion dans l’esprit de ces hommes perdus au fin fond des temps.

C’est d’ailleurs l’occasion une fois de plus pour Silverberg d’explorer, dans ce roman, les abysses de l’âme humaine avec un focus plus particulier ici sur la notion de folie liée à l’isolement du reste de l’espèce humaine. Les portraits de ces détenus aliénés est saisissant de justesse tant Silverberg excelle une fois de plus dans la description des pathologiques psychologiques qui peuvent frapper les plus fragiles d’entre nous. La souffrance transpire littéralement de certaines pages, très touchantes et déstabilisantes mettant en exergue la nécessité pour cette communauté d’un genre particulier d’organiser la gestion de groupe. C’est une entière réussite à ce niveau tant ce microcosme est crédible, précis et sans pour autant appesantir la trame narrative.

L’univers SF est très riche sans pour autant boursoufler l’ensemble et le rendre indigeste (des fois, je trouve que certains ouvrages peuvent en faire trop au détriment du sens). Le principal élément futuriste est cette mystérieuse machine qui permet de voyager dans le temps mais seulement vers le passé ! L’effet est garanti surtout qu’il s’oppose à une communauté humaine reculée, quasiment revenue au stade primitif. Le contraste est fort et valorise les éléments futuristes mais aussi la superbe description qui nous est faite du Cambrien, époque lointaine où la vie n’est pas encore sortie de l’océan primordiale et où la monotonie s’installe des paysages aux cœurs. Il se dégage de l’ensemble une mélancolie poisseuse qui colle à l’âme du lecteur qui se demande bien comment tout cela va finir...

Cet ouvrage est aussi l’occasion pour l’auteur de fournir une réflexion intéressante sur le pouvoir et sa gestion, la notion d’opposition et la tentation liberticide des régimes en perte de vitesse. L’ordre et le progrès ont ici un goût amer, les deux préceptes écrasant l’homme pour mieux le dominer, le domestiquer. En parallèle, le lecteur découvrira des personnages forts, portés par leurs convictions passées et qui sont des modèles d’engagement avec de beaux passages sur les notions de combat, de lutte pour des idéaux peu ou pas représentés dans la société de leur époque. Les flashback permettent de clarifier beaucoup de choses et d’extrapoler sur notre propre vision des sociétés humaines d’aujourd’hui. Loin de jouer les donneurs de leçons ou les moralistes, l’auteur pave notre chemin de lecture de saillies éclairantes et d’éléments de réflexion qui trouveront ou non un écho chez vous. Pour moi, ça a marché à plein régime !

Pour résumer : des personnages ciselés et attachants, une SF immersive qui provoque la réflexion, un récit intelligent, bien mené et accrocheur et enfin une écriture très accessible et très nuancée. Tous ces éléments contribuent à un plaisir de lecture total et à proposer une très belle aventure. Un super voyage littéraire que je vous encourage à entamer à votre tour.

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mardi 25 avril 2017

"Le Blues de La Harpie" de Joe Meno

le blues de la harpieL'histoire : Alors qu’il vient de voler la caisse d’un débit de boisson dans l’espoir de s’enfuir avec sa petite amie, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un bébé dans une poussette, le tuant sur le coup.
Trois ans plus tard, il sort de prison en liberté conditionnelle et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois. Un boulot à la station-service l’y attend, où un ami ex-taulard, Junior Breen, homme-enfant géant tourmenté et poète à ses heures, condamné pour avoir tué une fillette alors qu’il avait 15 ans, travaille déjà et l’a recommandé. Tous deux tentent de rester sur le droit chemin de la réinsertion, mais les choses se compliquent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene. Ni les parents de Charlene, ni son ex-fiancé, Earl Pete, ne voient d’un très bon œil la romance naissante entre la jeune femme et le repris de justice. Earl jure de chasser Luce de La Harpie et rallie à sa cause une bonne partie de la ville qui a bien du mal à tirer un trait sur le passé. Peu à peu, le climat devient irrespirable et dangereux pour Luce et Junior. Les deux amis parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?

La critique Nelfesque : Coup de coeur pour ce roman récemment publié chez Agullo. "Le Blues de La Harpie" est un roman noir dans sa plus pure tradition. Il s'inscrit dans une réalité sociale précise, met le doigt sur des problématiques actuelles dans un contexte très Amérique profonde. Les personnages sont tourmentés, maudits pour un passé qui les poursuit encore aujourd'hui, l'ambiance est pesante, les lieux inhospitaliers. Tout est ici réuni pour satisfaire et faire vibrer les amateurs du genre dont je fais partie.

Je ne connaissais pas Joe Meno avant la lecture de ce présent ouvrage. Il est l'auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles et à ma connaissance "Le Blues de La Harpie" est son premier ouvrage traduit en français (Agullo, allez hop, au boulot, je veux lire d'autres récits de ce monsieur maintenant ! (croisons les doigts pour que le projet soit dans les cartons)). Dès les premières pages, le lecteur est happé par l'univers que l'auteur met sous ses yeux. L'écriture est sublime et dès la page 22, j'ai senti mon coeur se serrer pressentant que ce roman allait me toucher profondément.

"Mais bon, elle est comme ça, Ullele. Des fois, elle pleure parce que le soleil brille trop fort. Elle peut pleurer en plein jour sous prétexte que la nuit lui manque." dit l'un des personnages à un autre. Bingo ! Le ton est donné. Sensibilité, nostalgie, humanité. Nous faisons ici la connaissance de Luce, tout juste sorti de prison après avoir écopé de 3 ans de rétention pour avoir perdu le contrôle de son véhicule après un petit braquage (il est tout simplement parti avec la caisse du magasin où il travaillait), renversant une mère et son bébé, mort sur le coup. Cet événement va changer sa vie, au delà du "simple" fait de l'envoyer directement derrière les barreaux. Il portera jusqu'à sa mort le poids de la culpabilité et le regard des autres.

Assumant ses actes, il décide de revenir vivre dans sa ville natale, La Harpie. Là bas, il compte se réinstaller, retrouver un travail et reprendre le cours de sa vie. Il y retrouve Junior, un ancien compagnon de cellule. Ensemble, ils se serreront les coudes et tenteront de se reconstruire. Mais c'est sans compter sur la population locale et certains de ses habitants qui ne voient pas d'un très bon oeil le retour de repris de justice dans leur genre. Commence alors une chasse à l'homme imbriquée à une histoire de rédemption humaine et émouvante.

Tout n'est pas tout noir ou tout blanc ici. Ces hommes qui ont commis des fautes répréhensibles et ont payé pour leurs actes restent des hommes et ne sont pas considérés comme tel dans les rues de leur ville. Malgré l'aide et la compréhension de certains, le chemin du pardon est semé de difficultés et plus d'une fois le lecteur assiste impuissant à des actes cruels et barbares perpétrés par ceux qui se veulent humains. La nausée monte et les larmes coulent.

La Harpie, petite ville inventée dans l'état de l'Illinois, est le terreau d'incompréhension, de violence ordinaire et de tragédies. Sous ses airs bucoliques et paisibles grondent une violence et un besoin de vengeance. Je ne vous cacherai pas que "Le Blues de la Harpie" est loin d'être le roman le plus optimiste qu'il soit. Malgré les éclaircies, chacun sent bien que les nuages reviendront et que l'issue sera funeste mais quelle maîtrise, quelle justesse dans la plume de l'auteur !

Soulevant des thèmes durs tels que le temps qui passe, le poids de la conscience, la difficulté de vivre, Joe Meno nous livre ici un récit poignant qui donne à réfléchir et critique notre société faite d'apparences et de faux-semblant où les plus sensibles et les plus humains ne sont pas forcément ceux que l'on croit. Superbe.

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mercredi 19 avril 2017

"Le Gang des honnêtes gens" de Pierre Nemours

 

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L’histoire : Dans ce braquage, ils ont tous une bonne raison d’agir.
Il y a Francis, et sa petite fille malade, qui a besoin de soins dispendieux. Il y a Norbert, qui a épousé une femme qui le prend pour un minable, et ne se prive pas pour le lui dire tous les soirs. Il y a Raphaël, qui rêve d’un nouveau départ, loin de la France et de ses boulots minables.
Et surtout, il y a Paul, ses cinquante ans, sa carrière brisée et son besoin de revanche sur la vie. Oui, décidément, dans ce braquage, il n’y a que des honnêtes gens. Alors pourquoi devraient-ils échouer ?

La critique de Mr K : Nouvelle découverte enthousiasmante dans le domaine du polar populaire avec ce volume paru chez French Pulp Edition depuis peu. Populaire ne veut pas dire pour autant accessible dans le genre simpliste ou encore populiste et populeux. Ici, j’ai eu la joie de découvrir un artiste des mots, un façonneur d’intrigue efficace et un roman qui laisse pantelant son lecteur lorsque l’ouvrage se referme. Bref, que du bonheur !

Quatre hommes bien sous tous rapports, mais que la vie n’a pas gâtés, décident d’un casse dans un crédit régional du secteur. On les suit lors des préparatifs, de l’exécution du plan principal et durant l’après braquage dans une mécanique scénaristique certes huilée mais diablement bien menée. Ces honnêtes gens vont essayer de conjurer le sort de leurs existences balbutiantes ou frustrantes à travers un "coup" original, enlevé dans l’action et en théorie très bien payé. Mais comme toutes les mécaniques, il suffit d’un grain de sable pour dérégler l’ensemble...

La grande force de ce "Gang des honnêtes gens" tient dans ses personnages. Entre le flic cassé par sa hiérarchie qui végète dans un obscur commissariat de quartier, l’immigré déçu qui souhaite partir en Amérique du sud, le père de famille qui veut tout faire pour pouvoir offrir des soins décents à sa fille malade et le patron dépossédé de son entreprise et en pleine errance morale, on est servi. Tous ces êtres sont décrits avec sensibilité, ne laissant rien au hasard et ancrant le récit dans une réalité brute et sans fioriture. Le sous-texte est plutôt pessimiste tant l’auteur insiste sur la difficulté de vivre et de pourvoir aux besoins de sa famille. Et puis, il y a les fêlures exposées à vif et qui auront pour certaines un rôle important à jouer au cours de ce roman. L’ensemble est très séduisant, les personnages accrochant le lecteur par leur charisme, leur courage mais aussi leurs faiblesses bien humaines. Dans le domaine, on se régale et on souffre, tant l’empathie fonctionne à plein régime.

Bien que plutôt classique dans son déroulé (on est rarement surpris, il faut bien l’avouer), l’auteur excelle pour maintenir le suspens notamment à travers des phases descriptives très réussies qui donne une patine bien particulière aux lieux et une ambiance bien pesante sur l’ouvrage. Ainsi, la description liminaire du port est une merveille du genre qui en même temps de nous présenter Paul (l’initiateur du projet) permet de lancer un climax qui ne fera que s’alourdir en cours de lecture. Malgré cela, on se prend à y croire tant le plan exposé est ingénieux et novateur. On suit avec intérêt les différentes phases, on admire l’ingéniosité déployée et on se dit que si tout se passe bien ce serait tant mieux, tant parfois on a tendance à applaudir des deux mains certains exploits criminels bernant la police sans pour autant faire de victime.

Dans ces conditions, vous imaginez bien qu’il est impossible de relâcher ce volume. C’est bien simple, je l’ai quasiment terminé d’une traite, pris par la science narrative de Pierre Nemours et sa langue à la fois efficace, nuancée et terriblement immersive. On se prend complètement au jeu, on en redemande même tant l’ouvrage est court (232 pages seulement) et le final laisse complètement pantois. Une belle réussite pour un polar venu de 1970 mais qui n’a pas à rougir du temps qui passe. Les amateurs se doivent de tenter l’aventure !

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samedi 15 avril 2017

"Le Jour du chien" de Patrick Bauwen

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L’histoire : Les ténèbres sont mon domaine. Le métro, ma cité des morts. La souffrance de mes victimes, mon plaisir.
Je suis le Chien. Inquisiteur ou Guerrier saint, comme vous voudrez. Dieu est avec moi.
Djeen, je croyais l'avoir tuée. C'était il y a trois ans. Déchiquetée par les roues du métro. Et voilà qu'elle me menace... Je dois la retrouver avant que Kovak ne le fasse. Et ce jour-là signera l'apogée du Mal.

La critique de Mr K : Cette lecture est ma deuxième incursion chez Patrick Bauwen après son excellent roman L’oeil de Caine. Un ouvrage qui m’avait littéralement embarqué, sans efforts, totalement prenant et virevoltant en terme de rebondissements et au suspens intenable. C’est dire que j’attendais beaucoup de son nouveau thriller tout juste débarqué en librairie. Le moins que l'on puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu !

Dès le début, en une cinquantaine de pages, l’emprise du livre est immédiate. Un veuf éploré qui n’arrive pas à faire son deuil, victime d’une agression dans le métro en compagnie d’une juge d’application des peines (JAP) esseulée, un tueur psychopathe totalement borderline qui erre et tue, des fantômes du passé qui torturent la psyché du héros, des victimes qui s'amoncellent, des nantis qui observent le cirque des communs mortels avec attention et prudence... Ce ne sont ici que quelques pièces du puzzle infernal que nous livre un Bauwen tisseur de toile d’araignée, un auteur orfèvre en la matière.

Puis très vite, le déroulé perturbe l’équilibre précaire du départ. Certaines certitudes tombent à l’eau, d’autres pistes se font sentir. Étalé sur dix jours, la narration est rapide, concise et efficace. Pas de temps morts, de rares éclaircies et des vérités qui commencent à émerger provoquant de multiples chamboulements sur les personnages et l’intrigue elle-même. L’ambiance est bien souvent glaçante, désespérée et les corps et esprits sont mis à rude épreuve. À qui peut-on se fier réellement ? Comment réagir face à l’impossible ? Peut-on vivre sans passé ? Autant de questionnements qui s’entremêlent et livrent des personnages en roue libre, victimes d’un fatum qui semble implacable.

L’action se déroule sur Paris et au détour des coups du sort qui s’acharnent sur les protagoniste, on en apprend beaucoup sur la Capitale et l’envers du décor. Rave party dantesques où l’hybris des puissants peut s’exprimer librement et sans contraintes, le monde parallèle des sans-abris et des milieux souterrains parisiens avec son économie souterraine, ses clans et ses rapports de force, l’histoire des catacombes, du métro et de l’exploitation des sous-sols avec leur lot d’anecdotes stupéfiantes ici remarquablement bien insérés dans le récit au contraire d’un Dan Brown très peu inspiré comme dans son opus Inferno. C’est érudit mais sans effet de manche ou de volonté d’épater la galerie, les infos et points de connaissances nourrissent le roman, l’enrichissent d’une dimension réaliste qui se confronte à la folie des hommes.

Le confort de lecture est donc maximal, l’immersion totale. Difficile de relâcher l’ouvrage dans ces conditions. J’ai juste arrêté le temps de dormir un peu et hop, j'étais de retour dans les souterrains de Paris à courser le serial-killer. L’addiction est vraiment puissante, rare sont les auteurs qui y parviennent avec moi. Page turner efficace et nuancé, cet ouvrage vaut le détour. Très classique dans les armes littéraires qu’il emploie, les faux-semblants, les effets déclenchés et les révélations successives. Le Jour du chien est le thriller dans sa forme la plus pure, la plus viscérale, celle qui réussit à séduire et horrifier à la fois. Franchement, on en a pour son argent et question suspens, on atteint des sommets.

Difficile d’en dire plus sans livrer des clefs et spoiler un roman monolithique, à la tension incroyable et au renversement final bien vu et assez tétanisant dans son genre. Un livre à découvrir, dévorer, digérer et à partager !

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jeudi 13 avril 2017

"Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits" de Salman Rushdie

Deux-ans-huit-mois-et-vingt-huit-nuits

L'histoire : Quand il advient – tous les quelques siècles – que se brisent les sceaux cosmiques, le monde des jinns et celui des hommes entrent momentanément en contact. Sous apparence humaine, les jinns excursionnent alors sur notre planète, fascinés par nos désirables extravagances et lassés de leurs sempiternels accouplements sans plaisir.

Venue une première fois sur terre au XIIème siècle, Dunia, princesse jinnia de la Foudre, s’est éprise d’Ibn Rushd (alias Averroès), auquel elle a donné une innombrable descendance dotée de l’ADN des jinns. Lors de son second voyage, neuf siècles plus tard, non seulement son bien-aimé n’est plus que poussière mais les jinns obscurs, prosélytes du lointain radicalisme religieux de Ghazali, ont décidé d’asservir la terre une fois pour toutes. Pour assurer la victoire de la lumière sur l’ombre dans la guerre épique qu’elle va mener contre les visées coercitives de ses cruels semblables, Dunia s’adjoint le concours de quatre de ses rejetons et réactive leurs inconscients pouvoirs magiques, afin que, pendant mille et une nuits (soit : deux ans, huit mois et vingt-huit nuits), ils l’aident à faire pièce aux menées d’un ennemi répandant les fléaux du fanatisme, de la corruption, du terrorisme et du dérèglement climatique

La critique de Mr K : Une sacrée lecture que cet ouvrage de Salman Rushdie paru l’année dernière en France et que j’avais laissé échapper à mon attention. Heureusement, Noël est passé par là et le père Noël m’a permis de rattraper cet oubli ! Bien que âpre (il m’a fallu huit jours pour en venir à bout), on peut dire qu’on se trouve face à une lecture inoubliable entre érudition, récit polymorphe et critique acerbe de notre triste monde contemporain. Attention cependant, c’est un livre exigeant, qui mérite que le lecteur s’y attarde pour se laisser prendre au jeu. Si vous êtes plutôt un lecteur recherchant la légèreté et le easy-reading, passez votre chemin.

Ça faisait un petit bout de temps que je n’avais pas fréquenté cet auteur malgré deux autres volumes présents dans ma PAL et en attente que mon choix s’arrête sur eux (oui je sais, je suis cruel mais j’assume !). Dans mes lectures, j’avais notamment adoré Haroun et la mer des histoires, La Terre sous ses pieds et le fameux Les Versets sataniques qui ont tant exaspéré les intégristes de tout poil qui comme chacun sait manquent désespérément d’humour et de goût en terme de littérature. Ouvrir un volume de cet auteur, c’est la promesse d’aller à la rencontre d’un écrit foisonnant, à la langue chargée de sens et incroyablement riche. C’est aussi une invitation au voyage d’une rare force avec un discours épris d’humour, d’humanisme et de sagesse.

Par bien des aspects, cet ouvrage s’apparente à un récit de fin du monde, ce qui est loin de me déplaire. Une porte s’est ouverte entre le monde des jinns et celui des humains. Ces créatures divines s’amusent alors à visiter notre monde entre aventures amoureuses pour la princesse de la foudre et destructions massives pour les jinns obscurs qui laissent libre cours à leur déviance et leur volonté de semer la mort et la désolation. Difficile de vraiment résumer l’histoire tant elle s’apparente à un récit à tiroir sur fond d’apocalypse inéluctable. Sachez simplement qu’on retrouve pêle-mêle une très belle histoire d’amour qui transcende les siècles et les personnes, une lutte sans merci entre amis de longues dates, un récit mythologique cuisiné à la sauce moderne et humoristique de Rushdie et en filigrane une belle réflexion sur le genre humain et ses dérives.

C’est parfois difficile de s’y retrouver en début de lecture tant les événements et personnages semblent désordonnés et sans réelles relations sensibles pendant les 80 premières pages. Problème de temporalité, de mise en lien et beaucoup de questions restent en suspens. C’est dérangeant et troublant à la fois, il faut s’accrocher vraiment pour poursuivre sa lecture. Surtout, il faut accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, de laisser s’échapper le sens un temps, tout en profitant au maximum du style versatile et brillant d’un auteur en état de grâce. Il faut alors se contenter de parcelles d’existence, de va-et-vient constants entre humanité et monde mystique sans pour autant pouvoir appréhender la suite. Mais déjà, on soupçonne qu’un projet plus grand va émerger et ce n’est pas pour rien que les portraits, descriptions et autres digressions sont légions. Il y a la matière du livre en elle-même mais il y a aussi le discours que veut faire passer Salman Rushdie. Il n’hésite pas ainsi à s’écarter du récit principal pour nous interpeller sur les jeux de pouvoir, les extrémismes ou tout simplement sur la nature réelle de l’amour. J’ai rarement lu un texte aussi pointu et complet que celui-ci.

Rassurez-vous, au bout d’une petite centaine de pages, l’action progresse et ne s’arrêtera plus malgré quelques passages de verbiage à la Rushdie qui continuent d’égrainer ici et là l’histoire, la complétant et l’enrichissant considérablement. Du lien se crée entre les personnages, les références énoncées précédemment par l’auteur s’entremêlent pour donner un ensemble cohérent, d’une grande justesse et surtout d’une puissance évocatrice hors-norme. Le lecteur se détend, rentre complètement dans ce projet d’écriture et bénéficie d’un récit maîtrisé et entraînant comme jamais. Impossible de relâcher le volume dans ses conditions tant l’envoûtement est total entre langue novatrice et histoire surprenante. Cela vaut vraiment le coup de dépasser ses difficultés premières pour toucher ce que Rabelais appelait la substantifique moelle. Quand j'ai refermé Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, je vous avoue que je n’étais pas loin de l’illumination tant le sous-texte et certains personnages m’ont touché, ému et au final remué.

Rolls-Royce de la littérature, Salman Rushdie livre ici un ouvrage total, sans concession et d’une grande profondeur. Ce roman à l'écriture ciselée, à l’image de l’histoire et des personnages, est à découvrir absolument pour les plus courageux d’entre vous et les fans du maître car voici un roman qui compte et comptera longtemps dans la littérature. Une expérience inouïe.

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dimanche 9 avril 2017

"Le Jour J du jugement" de Graham Masterton

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L’histoire : Les treize chars avaient débarqué en Normandie le 13 septembre 1944. L'un d'entre eux, un Sherman, était resté, abandonné là depuis la fin de la guerre sur le bas-côté de la route.
Les gens évitaient de s'en approcher. Ils disaient que, par les nuits les plus sombres, on pouvait entendre les morts, l'équipage, parler entre eux à l'intérieur du char.
Dan McCook voulut en avoir le cœur net. C'était déjà une erreur : Mais, surtout, jamais il n'aura dû desceller le crucifix qui fermait la tourelle.

La critique de Mr K : J’éprouve toujours un grand plaisir à retourner dans les griffes de Graham Masterton. Bon écrivain dans le style, il procure à coup sûr des frissons bien placés et une évasion immédiate et efficace. Dans le genre épouvante / horreur, il fait partie des meilleurs à mes yeux. La quatrième de couverture m’a drôlement interloqué quand je tombai par hasard dessus lors d’une énième visite chez l’abbé, il ne m’en fallait pas plus pour embarquer le volume et en débuter la lecture quelques jours après cette acquisition.

Dan est cartographe et séjourne en Normandie pour réaliser des métrés pour illustrer un futur ouvrage de référence sur le débarquement. Par la même occasion, il goûte au doux charme de la région entre gastronomie, jolis paysages et ambiance de terroir. Au hasard d’une rencontre de fortune, on lui raconte une bien étrange histoire de tank hanté datant de la Seconde Guerre mondiale, un véhicule mystérieusement oublié. Sa curiosité piqué, il va commettre l’irréparable en brisant un sceau condamnant à jamais l’ouverture du tank, il ne sait pas encore qu’il a commis l’irréparable et que des forces obscures vont se déchaîner.

On retrouve toutes les qualités de l’auteur dans sa manière de gérer son intrigue. Non avare de détails, il va tout de même à l’essentiel en proposant avec Le Jour J du jugement un récit vif, aux multiples rebondissement sans laisser de réel temps mort au lecteur pris en otage. La preuve en est que je l’ai lu quasiment d’une seule traite seulement gêné dans mon avancement par un repas et quelques menus travaux de jardinage. Il s’en passe des vertes et des pas mûres dans ce roman mêlant références historiques, démonologie ancienne et choc des cultures entre l’américain et la population du crû. Certes on n’échappe pas à certains clichés, ainsi le héros a comme voiture de location une 2CV, il croise des gars portant le béret et la baguette est omniprésente sur toutes les tables. Personnellement, j’ai trouvé cela plutôt rigolo.

On flippe bien à certains moments avec des scènes peut-être moins gores que d’habitude (et encore certains passages sont bien salés dans ce domaine), l’auteur jouant plutôt sur la peur ancestrale du noir, de l’ombre cachée derrière la porte, des voies étranges que l’on croit entendre (le passage avec le magnétophone est un modèle du genre) et celle terrible de la possession de son âme et de son corps par des êtres pervers et démoniaques. Mission réussie dans le domaine avec des passages totalement barrés, une tension qui monte crescendo sans jamais baisser en intensité. Un regret cependant, une fin trop rapide, un peu téléphonée et finalement plutôt convenue. Pas de quoi regretter la lecture des 190 pages de l’ouvrage car la fin est logique mais j’aurais aimé davantage d’originalité voir un dénouement bien plus thrash. C’est mon côté sadique qui s’exprime !

On passe quand même un super moment avec un personnage principal bien planté dont les positions évoluent grandement au fil du récit, j’ai aussi beaucoup aimé le prêtre Aubry sorte de grand-père bienveillant qui va apporter nombre de réponses au jeune américain en pleine crise de foi. Mention spéciale aussi au démon libéré qui m’a bien plu par son côté joueur sanguinaire qu’aucune barrière morale humaine ne parvient à dévier de son but. On frissonne face à ses actes, on se prend parfois à sourire de ses mots si bien trouvés, le maître des tentateurs semble veiller sur les lignes qui courent devant les yeux enfiévrés du lecteur. Les autres personnages ont tous leur intérêt malgré parfois quelques passages un peu caricaturaux, attendus, un peu comme quand on regarde régulièrement des films d’horreur (c’est notre cas à Nelfe et à moi) et que finalement, même si on apprécie le spectacle, on trouve qu’il se répète et fait penser à des choses déjà lues / vues. Reste aussi de très belles évocations de la campagne normande entre atmosphère glauque à la tombée de la nuit, grisaille pénétrante et villages reculés aux pierres anciennes. L’ambiance est remarquable durant tout l’ouvrage et contribue vraiment à distiller un certain malaise au lecteur. Encore un bon point !

On retrouve ici le talent d’écriture de Graham Masterton qui est loin d’être un tâcheron en la matière. Cet ouvrage n’est certainement pas son meilleur mais il tient la route et remplit son office en matière de divertissement horrifique. Un petit plaisir coupable que je vous invite à entreprendre si le cœur vous en dit et que vous êtes amateur d’horreur en littérature.

Egalement lus et chroniqués de Masterton au Capharnaüm éclairé :
Le Portrait du mal
Magie des neiges
Apparition
- La Cinquième sorcière

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