jeudi 23 août 2018

"Moi, Marthe et les autres" d'Antoine Wauters

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L'histoire : Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu’ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs.

Car ce monde en lambeaux, il s’agit malgré tout de l’habiter, de s’y vêtir et d’y trouver des raisons d’espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré ?

La critique de Mr K : Décidément la Belgique fait fort ces derniers temps en terme de littérature au Capharnaüm éclairé, la preuve en est avec Moi, Marthe et les autres d'Antoine Wauters tout juste sorti aux éditions Verdier et qui réussit le tour de force de renouveler complètement le genre post-apocalyptique. Tant par le ton employé, le caractère des protagonistes et la forme retenue pour rédiger son récit, l'auteur nous livre un micro-roman de 72 pages totalement renversant !

Suite à une catastrophe qui a réduit le monde connu au néant, un groupe de jeunes gens tente de survivre par tous les moyens dans un Paris n'étant même plus l'ombre d'elle-même. Voila le pitch de départ qui bien que minimaliste va donner lieu à un voyage sans précédent au lecteur amateur du genre. À travers 192 micro-paragraphes, le héros-narrateur (Hardy) nous parle de la vie au quotidien, des aléas de la survie, des rencontres effectuées et les décisions fortes qu'il faut savoir pouvoir prendre, le tout entre drame et humour.

La forme retenue pour écrire le roman est déjà un parti pris intéressant. En effet, le livre s'apparente à un condensé de vie résumé à l'essentiel. Fragments après fragments, on découvre la réalité très rude dans laquelle baigne Hardy. Ces éléments d'apparence disparates sont classés chronologiquement : on explore son repaire, les mœurs de la bande (ayez le cœur bien accroché, ça va très loin !) et la quête de nourriture qui est la préoccupation première de ce monde désert livré à la loi du plus fort. Et puis, un événement va précipiter les choses et commence un long voyage qui va changer la donne définitivement. Déjà que les certitudes sont maigres au départ mais obstacles, imprévus et révélations vont mettre à mal le peu d'équilibre que le groupe a essayé d'instaurer.

Moi, Marthe et les autres est aussi une petite bombe par la tension qu'il réussit à distiller tout au long de l'histoire. L'auteur en économisant les mots et les formulations, livre un concentré d'émotions humaines et un récit d'une rare intensité. Comme les protagonistes, on erre au milieu de ces pages, on savoure les saillies de chacun (auteur comme personnage) mais on s'enfonce aussi avec eux dans un univers post-apocalyptique très bien restitué de manière indirecte. Pas de grandes phrases ou de longues descriptions, c'est à travers l'unique ressenti de Hardy et en filigrane des actions relatées que l'on devine l'épouvantable vérité : les hommes ont failli et sont tombés en disgrâce. La fin du monde tel que nous l'avons connu a bien eu lieu et l'espèce a régressé quasiment au statut d'animal.

Ainsi comme dans La Route de McCarthy, il ne fait pas bon croiser des inconnus et l'on risque sa vie à chaque moment de son existence. La paranoïa ambiante ne rassure personne et surtout pas le lecteur pris au piège de ce petit volume diablement efficace. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, épurée en terme de forme pure, elle densifie pourtant personnages et actes pour ne garder que l'essentiel. C'est bluffant, drôlement malin et au final totalement réussi. À lire absolument !


lundi 13 août 2018

"Metro 2034" de Dmitry Glukhovsky

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L'histoire : La Sevastopolskaya, une des stations habitées les plus méridionales du métro moscovite, produit une grande part de l'électricité qui alimente celui-ci.

Harcelée par des monstres des tunnels sud, elle ne doit sa survie qu'au courage de ses défenseurs et à l'afflux constant de munitions en provenance de la Hanse.

Cependant, la dernière caravane d'approvisionnement n'est jamais revenue de la ligne Circulaire, pas plus que les groupes de reconnaissance envoyés à sa recherche.

La critique de Mr K : C'est avec une grande joie et beaucoup d'espérances que j'emportais avec moi pour notre cours séjour en Dordogne Metro 2034 de Dmitry Glukhovsky. J'avais adoré Metro 2033, je suis fan de l'auteur depuis mes lectures successives de Sumerki et FUTU.RE, je ne prenais donc pas énormément de risques. Brisons le suspens de suite, ce volume est une très belle réussite qui complète idéalement le premier volume et apporte un plaisir de lecture immédiat et durable.

Nouveau volume, nouveaux personnages ou presque. En effet, on retrouve ce bon vieux Hunter, guerrier hors norme, adepte des missions périlleuses, exilé désormais dans une station secondaire en extérieur du réseau métropolitain moscovite. Rappelez-vous, celui-ci est devenu le refuge de l'humanité qui tente de survivre suite à l'atomisation de la surface détruisant toute possibilité de vie paisible à cause des radiations et des créatures mutantes que la catastrophe a engendré. Tout commence dans Metro 2034 par des expéditions envoyées dans une station proche et qui ne reviennent pas. Hunter est chargé d'aller inspecter les lieux et de découvrir ce qui s'y trame. Il se fait accompagner par Homère un vieil homme qui prépare un gigantesque livre pour rendre hommage à l'humanité. Au cours de leur mission, ils rencontreront Sacha, une jeune fille orpheline depuis peu et qui va devoir s'adapter au plus vite à sa nouvelle situation.

On retrouve toutes les qualités de l'opus précédent. Tout d'abord le background est toujours aussi impressionnant, précis et sans pitié. On est clairement dans une ambiance à la Mad Max et le plus bluffant réside dans le fait que Glukhovsky l'enrichit encore davantage alors qu'il avait déjà pas mal levé de mystères dans le précédent. Ainsi, on en apprend davantage sur les conditions de la catastrophe, la course aux armements et les premières heures de l'apocalypse nucléaire déclenchée par des dirigeants malades de pouvoir. On poursuit aussi notre découverte du métro moscovite aux ramifications complexes, aux noms de stations évocateurs et aux mœurs aussi variées que parfois effrayantes. On revient dans certains lieux déjà évoqués dans le premier volume mais surtout, l'auteur prolonge la visite vers des lignes désertes ou non encore explorées. C'est l'occasion de se frotter à d'autres organisations, d'autres logiques d'établissement et de gestion du pouvoir. Les stations centrales qui illuminent les yeux des voyageurs et des néophytes cèdent ainsi la place parfois à des lieux bien glauques où le pire peut survenir à n'importe quel moment.

Je me suis fait accrocher très vite grâce aux personnages qui une fois de plus se révèlent fouillés, complexes et très nuancés. Loin de tomber dans le manichéisme facile, les nouveaux protagonistes n'ont rien à envier aux anciens aperçus lors de ma lecture précédente. J'ai une tendresse toute particulière pour Homère qui tente d'effectuer un travail de romancier – conteur - historien alors que le chaos guette face à des menaces variées et terrifiantes. Sacha est plus classique dans sa caractérisation mais son destin s'apparente à un vrai voyage initiatique qui la révélera à elle-même et servira énormément aux autres et à appréhender des événements graves avec un œil neuf et surtout qui détone dans un monde de violence brute où la loi du plus fort est souvent la seule qui prévaut. Quel plaisir aussi de retrouver Hunter qui est bien cabossé dans ce volume et complètement barré, possédé qu'il est par un étrange organisme qui semble le contrôler et le pousse dans ses retranchements les plus extrêmes. Et n'oublions pas les très bons personnages secondaires traités avec talent, minutie et économie de mot pour ne jamais tomber dans le catalogue mais permettant de livrer un récit vif et très dense.

C'est là tout le talent de Glukhovsky : proposer un récit enlevé, addictif et vraiment dépaysant tout en abordant au détour de conversations entre protagonistes et des descriptions dantesques des thèmes très contemporains. On retrouve ainsi sa fascination pour la notion de filiation et de transmission du savoir, l'incurie de l'être humain face aux défis écologiques et sociaux, la violence et son utilisation pour exercer sa domination sur un ou plusieurs groupes humains, les utopies confrontées au pragmatisme d'une situation unique ou encore la quête de soi pour se réaliser et se dépasser. Cela donne lieu à des passages d'une grande profondeur, très enrichissants tout en n'alourdissant pas le matériau d'origine.

Ce fut une très belle lecture vous vous en doutez : on passe par tous les états entre émerveillement devant tout le talent déployé, écriture d'une richesse et d'une qualité épatante, un récit qui ne perd jamais en puissance et au final une expérience de lecture unique en son genre qui contribue à renforcer encore plus toute l'admiration que j'éprouve à l'endroit de Dmitry Glukhovsky. Une belle claque qui fait du bien, vivement le passage en poche de Metro 2035 !

Déjà lus et chroniqués du mêem auteur au Capharnaüm éclairé :
- Metro 2033
- Sumerki
- FUTU.RE

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mardi 7 août 2018

"Quiproquo" de Philippe Delerm - ADD-ON de Mr K

qiuproquoJ'ai déjà lu et chroniqué cet ouvrage le 27/10/15. Mr K vient de le terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Quiproquo", ça se passe par là.

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jeudi 2 août 2018

"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina Khadra

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L’histoire : Algérie, années 1930. Les champs de blés frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l’espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père.

Confié à un oncle pharmacien, dans un village de l’Oranais, le jeune garçon s’intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s’appelle Émilie, une "princesse" que les jeunes gens se disputent. Alors que l’Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences, de déchirures et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l’homme ne peut jamais oublier un amour d’enfance...

La critique de Mr K : C’est toujours un grand plaisir de replonger dans l’œuvre de Yasmina Khadra. Certes c’est souvent éprouvant mais on a affaire à un grand auteur qui a un don incroyable pour la narration romanesque et en même temps pour porter un regard sans concession sur l’Homme et sa propension à vouloir asseoir son pouvoir par la violence et l’injustice. Ce titre ne fait pas exception, Ce que le jour doit à la nuit va explorer, à travers le récit de la vie d’un jeune garçon, la société algérienne coloniale puis son émancipation du joug français. Plus apaisé malgré un background pas facile, cet ouvrage a été dévoré en deux jours avec aucune possibilité de revenir en arrière.

Durant les près de 500 pages de l’ouvrage, on suit donc le destin contrarié du jeune Younès qui se voit très vite confié à son oncle par un père désemparé de ne pas avoir réussi à reprendre la main sur l’existence de sa famille après la perte de leurs terres ancestrales. De la pauvreté dont il est issue, Younès a appris à se contenter de peu et à toujours respecter les anciens et l’ordre établi. Timide, réservé, peu sûr de lui, grâce à ce nouveau cocon familial, il ne manquera de rien. Vivant dans l’aisance (mais sans exagération), il va aller à l’école et se construire un bel avenir professionnel, chéri et aimé par son oncle et sa tante qui ne pouvaient pas avoir d’enfants.

En parallèle, il va se constituer une bande de copains où règne l’amitié indéfectible ou presque... C’est l’époque des sorties, des conneries et de l’éveil des sens (scène très sympathique et emblématique de la visite au bordel). L’irruption de la belle Émilie qui cristallise les passions de tout le village va fissurer le tableau. Crispations, tensions, rivalités et trahisons vont s’enchaîner autour d’elle au grand dam de Younès qui par sa tendance à ne pas choisir, à ne pas s’engager va se compliquer la vie et au final passer à côté de sacrées bonnes choses. Au delà des drames intimes narrés, l’irruption des événements algériens, la guerre civile (parfois fratricide) vont rajouter une dimension supplémentaire à une histoire qui explore sans fard et avec justesse la vie d’une communauté qui évolue inexorablement malgré les vents contraires.

Avec Khadra c’est bien simple, il suffit de deux / trois chapitres pour se retrouver happé par le souffle de l’histoire. On s’attache très vite aux personnages (même le héros qui personnellement m’a agacé plus d’une fois) que l’auteur cisèle à merveille sans pour autant tartiner des pages et des pages de descriptions et de flashbacks. Quelques mots, un ou deux paragraphes et les voila propulsés sur la scène et les événements feront le reste. C’est vivant, bouillonnant et d’une grande fraîcheur. Bon, ils ne sont pas épargnés et ils prennent un certain nombre de coups mais ils restent vivants dans le sens où chacun à sa manière essaie de surmonter les drames et les tensions. Une vie humaine est tellement riche et les épreuves sont nombreuses, Khadra en aborde beaucoup dans ce roman fleuve s’étendant principalement de 1930 à 1962 date de l’indépendance algérienne: l’ascenseur social à l’épreuve des déterminismes sociaux culturels, la posture paternelle et la nécessité de la dépasser, l’amitié qui s’effiloche avec les épreuves de la vie, le mystère de l’amour et ses innombrables méandres (désir, jalousie, obstacles innombrables), la soif de liberté de toute une nation et l’incurie de la puissance coloniale avec la nécessité pour chacun de prendre position... Vous l’avez compris, l’Histoire fait ici partie intégrante des destins contés. Jamais envahissante mais toujours éclairante et révélatrice, elle densifie les traits et donne à voir un monde en pleine mutation.

Ce roman est aussi un très beau miroir sur la société algérienne de l’époque et sa course ensuite à l’indépendance. Très nuancé comme à son habitude, Khadra s’attache avant tout à transmettre une vision réaliste et profondément humaniste de ce pays au passé complexe et toujours douloureux encore aujourd’hui. Des bidonvilles d’Oran aux quartiers bourgeois, en passant par quelques incartades en Europe, cet ouvrage nous fait partager une ambiance, des mœurs et des coutumes parfois dépaysantes. L’immersion est totale, les images mentales se bousculent et procurent une expérience de lecture optimum sans temps morts ni passages rébarbatifs. Il faut dire aussi que l’auteur a toujours une aussi belle plume, accessible, souple et maline à l’occasion. Un pur bonheur de lecteur que je vous convie à découvrir au plus vite si ce n’est toujours pas fait !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul
- Les Agneaux du seigneur

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jeudi 26 juillet 2018

"Réveille-toi !" de François-Xavier Dillard

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L'histoire : C'est lorsque vous vous réveillerez que le cauchemar va vraiment commencer...

Basile Caplain est un greffé du cœur qui vit reclus, sans travail ni perspective. Sa seule obsession : dormir le moins possible, car ses nuits sont peuplées de cauchemars. Son unique ami, Ali, le gérant d'une station-service, est passionné par les faits divers. Un soir, ce dernier lui parle du meurtre barbare d'une jeune femme. Or, ce crime atroce, c'est exactement le rêve que Basile a fait deux jours plus tôt...

Paul est un paraplégique de dix-huit ans, génie de l'informatique, qui développe pour la police scientifique un programme baptisé Nostradamus – un algorithme révolutionnaire devant permettre de réaliser des portraits-robots hyperréalistes des criminels présumés.

Alors que des meurtres sauvages sont perpétrés à Paris, la police judiciaire met sur le coup son meilleur atout : le Dr Nicolas Flair, psychiatre mentaliste, qui a déjà résolu de nombreuses affaires.

Lorsque les chemins de ces trois protagonistes se croiseront, l'Inconscient, la Science et la Psychiatrie vont devoir collaborer pour essayer d'arrêter le pire des monstres...

La critique de Mr K : Critique d’un petit thriller bien sympathique aujourd’hui, le genre de lecture idéale lors des grandes vacances quand on cuit sous le soleil face à la grande bleue. Et pourtant, on ne peut faire plus éloigné comme univers avec dans Réveille-toi ! des meurtres épouvantables, des forces de l’ordre sur les dents et des révélations qui au fil de leurs apparitions mettent à mal nombre de certitudes et d’hypothèses de lecture. Plutôt classique dans ces artifices, ses situations et personnage, ce roman tire son épingle du jeu grâce à son rythme haletant, sa langue impeccable et un ensemble cohérent et bien mené.

Une série de meurtres particulièrement sauvages ont lieu à Paris depuis maintenant quelques semaines. Les victimes sont toutes des jeunes femmes plutôt jolies que l’on retrouve quasiment en pièces détachées sur les lieux du crime. L’aspect barbare, sans limite entre Bien et Mal interpelle les enquêteurs qui ont du mal dans un premier temps à trouver le dénominateur commun entre ces actes atroces. On retrouve plusieurs personnages qui de près ou de loin vont tenter d’arrêter la folie meurtrière d’un être qui a basculé définitivement dans la monstruosité. On retrouve ici le vieux de la vieille à qui on ne la fait pas (du moins, il le croit), de jeunes pousses en devenir dans la police qui cachent bien des secrets, des relents nauséabonds de corruption dans le monde politique (c’est de saison !), les liens familiaux qui font et défont les individus et la science la plus pointue qui lorgne dangereusement vers un futur à la Minority Report...

La première force de cet ouvrage réside dans son rythme qui se révèle très vite trépidant. À raison de six / sept pages maximum par chapitre, on les enchaîne sans s’en rendre compte, l’auteur usant d’astuces certes déjà lues et relues mais ici maîtrisées et réservant un suspens très vite envahissant ! C’est bien simple, une fois entamé, il est très difficile (voir impossible) de relâcher ce livre ! Alternant entre ses trois / quatre personnages principaux, François-Xavier Dillard aime laisser les situations en berne, nourrissant par la même frustration et désir chez son lectorat. C’est pas neuf mais c’est efficace et la tournure des événements ne va que faire augmenter angoisses et surprises qui sont nombreuses lors de cette lecture enthousiasmante.

Car au départ, on se dit que ça ne décole pas vraiment, que les personnages ne s’apparentent qu’à des ombres voir des caricatures. C’est sans compter l’imagination fertile et l’esprit retors de l’auteur qui aime aussi prendre à rebours ses lecteurs. Ainsi, derrière le flic en fin de carrière, le jeune-homme en fauteuil roulant génie de l’informatique, le transplanté cardiaque livré à de sombres et violents cauchemars se cachent des vies bien plus complexes qu’elles n’apparaissent au départ. Fêlures familiales, manque affectif, petits arrangements malsains, chantages dissimulés sont légion et les personnages pour beaucoup sont des abîmés de la vie qu’ils en soient conscients ou non. Ce côté borderline explose en bouche au bout d’une cinquantaine de pages, une fois la machine lancée plus rien ne peut l’arrêter. On rentre alors dans une autre dimension : l’étau se resserre entre tous, des points communs apparaissent et la résolution de l’affaire donnera lieu à une réaction en chaîne qu’on ne voit pas forcément venir, l’auteur s’étant amusé à distiller indices, repères en cours de lecture sans pour autant que cela soit flagrant. L’ensemble est assez bluffant de cohérence et donne vie à une trame vraiment dense et sans fioriture qui m’a rendu accro très vite.

Quand on referme l’ouvrage, on ressort avec un profond sentiment de satisfaction. La lecture s’est révélée très plaisante de bout en bout, l’histoire est suffisamment complexe pour que je reste accroché jusqu’au bout et au passage, on égratigne pas mal la famille, le monde politique et certains dysfonctionnements de la société. Réveille-toi ! est le deuxième titre que je lis de François-Xavier Dillard, l’écrivain talentueux mais légèrement prévisible de Ne dis rien à papa cède la place ici à un auteur à suivre pour tous les amateurs de thriller, vous vous régalerez !

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mardi 24 juillet 2018

Incartade recyclage !

À l'occasion d'une après-midi soldes pour occuper une journée de mauvais temps (la seule depuis des semaines, yes !), Nelfe et moi nous sommes arrêtés zieuter à la recyclerie de Lorient. L'occasion pour nous de partir en quête de verres à pied que j'ai l'indélicatesse de régulièrement casser et qu'il faut donc renouveler. Nous sommes revenus broucouille à ce niveau là... Par contre, une fois de plus, le rayon livre s'est révélé fourni et quelques titres m'ont fait tellement de charme que je n'ai pas pu résister ! Jugez plutôt...

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- Histoires d'ici et d'ailleurs de Luis Sepulveda. Il m'est tout bonnement impossible de résister à cet auteur et comme ce recueil m'avait échappé jusque là... Sepulveda nous raconte le Chili à travers 25 courts contes, celui de l'après Pinochet que l'auteur redécouvre lors de son retour d'exil. Je m'attends à une belle claque entre humanisme, dénonciation de la dictature et regard naturaliste sur le pays natal.

- Le Riz de Shahnon Ahmad. Dur dur de résister à un ouvrage de chez Babel surtout que celui-ci a très bonne réputation. Chronique familiale sur la paysannerie asiatique, ce roman à valeur presque documentaire selon l'éditeur met le riz au centre de tout et quand les nuages de mauvais augures s'amoncèlent, on fait bloc pour survivre et continuer sa culture. On nous promet un roman haletant et envoûtant, faisant la part belle au cycle de la nature. J'ai bien hâte de m'y mettre !

- L'Heure des fauves d'Andrew Klavan. Voici le plaisir coupable de mon craquage, un roman de la collection Terreur de chez Pocket. L'histoire est bien étrange avec une femme qui disparait du monde au sens littéral, elle existe physiquement mais plus personne ne la connaît. D'ailleurs, il semblerait qu'un double ait pris sa place... Ubiquité ? Assassin ? Victime ? C'est un sacré mystère qui semble entourer l'héroïne. Il me tarde de démêler le vrai du faux.

- Le Soleil de minuit de Pierre Benoît. Récit d'un amour perdu puis retrouvé, je ne connais pas ce court roman d'un auteur que j'ai lu il y a longtemps et que j'ai à chaque fois apprécié (notamment le toujours très bon L'Atlantide). Le héros réussira-t-il dans ce roman à résister à la passion qui l'anime quand il revoit la belle princesse Armide ? Où va-t-il laisser tout tomber (famille, travail) pour succomber à la tentation ? Wait and read.

- La Maison des hommes vivants de Claude Farrère. Auteur méconnu mais talentueux, à cheval sur deux siècles, Claude Farrère a écrit nombre de bons récits fantastiques. Celui-ci est un des plus connus, je n'ai pas raté l'occasion de m'en porter acquéreur. Le  personnage principal navigue entre rêve et réalité, suite à une randonnée en pleine landes où les éléments semblent ligués contre lui, le voila prisonnier d'une étrange demeure où il ne semble plus maître ni de sa vie ni de sa mort ! Bizarre, bizarre... Le résumé vaut la peine de se pencher sur la question, non ?

- Chopin - Valses aux éditions Choudens. Vous n'êtes pas sans savoir que ma très chère Nelfe est pianiste depuis son plus jeune âge, quel ne fut pas son bonheur de tomber sur ces partitions d'un de ses compositeur préférés ! Bon, certains morceaux font doublon avec d'autres partoches déjà en sa possession mais voici une belle édition qui va venir enrichir sa petite collection !

Petit craquage donc mais de belles promesses dans les lectures à venir. J'aime aider au recyclage et cela donne bonne conscience... du moins si on ne regarde pas trop sa PAL qui grandit inexorablement !

dimanche 22 juillet 2018

"Visages volés" de Michael Bishop

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L’histoire : Parce qu'ils sont affligés d'une maladie dégénérative proche de la lèpre, les Muphormes sont condamnés à vivre reclus. C'est du moins ainsi qu'on a présenté la chose à Lucian Yeardance, le nouveau kommissar responsable de leur communauté.

Mais en les voyant se battre sans merci les uns contre les autres pour obtenir un surcroît de narcotiques ou de nourriture à chaque ravitaillement, Yeardance, outré, embrasse peu à peu la cause de ces parias au visage ravagé, liant irrévocablement son destin au leur. Pour cela, il devra aller jusqu'au bout de son sacrifice et faire face à une vérité qu'aucun être humain n'est capable de supporter.

La critique de Mr K : Retour à la SF aujourd’hui avec cette belle trouvaille dégotée en début d’année à notre Emmaüs préféré. C’est ma première incursion chez Michael Bishop, un talent SF réputé pour son originalité et sa démarche ethnologique dans sa manière d’aborder les cultures extra-terrestre. La quatrième de couverture m’a de suite attiré avec l’évocation notamment d’une métaphore filée sur la colonisation transposée sur une planète lointaine. Au final, ce fut une lecture très plaisante qui une fois débutée vous emporte loin, à la confluence de l’aventure, la révolte et la rédemption.

Lucian Yeardance a été mis au placard. Suite à un différend avec son commandant d’unité, les autorités l’envoient sur une planète isolée pour l’exiler et le faire réfléchir. Le voila catapulté responsable d’une étrange communauté mis au ban de la société. Les Muphormes sont des humains atteints d’une maladie incurable qui provoque la dégénérescence de leurs tissus. Leur laideur et leurs mœurs inquiétants le bon humain lambda, on les a cantonné dans une réserve où ils subsistent vaille que vaille au gré des envois de ressources sporadiques que le pouvoir central daigne leur envoyer. Le héros va très vite se rendre compte du caractère inique de la situation. Voyant que certaines de ses questions restent sans réponse, que certaines portes se referment, il décide de plonger au plus près des conditions de vie des Muphormes. Son existence s’en verra inéluctablement changée...

Datant de 1977 (superbe année soit dit en passant !), le récit n’a pas pris une ride et n’a pas à rougir de la comparaison avec des K. Dick ou des Silverberg (deux auteurs que j’aime tout particulièrement). On retrouve un sens aigu de la narration à vocation sociale qui n’épargne personne. Très vite les responsabilités sont partagées, les monstres ne sont pas forcément ceux qu’on pense même si les nombreux rebondissements font que le lecteur change plusieurs fois son fusil d’épaule et qu’il y a ici cinquante nuances de caractères, de personnalités et d’exercice de l'autorité. On rentre vite dans les arcanes du pouvoir et en filigrane, on ne peut que penser au phénomène de la colonisation qu’a connu notre Histoire et qui mettait en exergue l’injustice d’un pouvoir lointain qui considérait nombre d’indigènes comme des citoyens de seconde zone (aucuns droits, paupérisation et précarité, non reconnaissance des coutumes, traitement parfois inhumain). Sans en rajouter, juste en décrivant des faits et des événements fictifs, Bishop brosse un tableau implacable mais non dénué de zones d’ombre pour dénoncer la propension qu’à l’humain à écraser les autres pour mener à bien ses désirs de puissance et d’enrichissement.

Ce livre est aussi un beau roman d’apprentissage ou plutôt de rédemption. Le héros très attachant va effectuer un véritable voyage intérieur, remettre en cause ses certitudes. Cette partie est très bien maîtrisée et offre une trajectoire fragile que l’on devine très périlleuse et qui offre une fin saisissante pour ne pas dire glaçante. Complexe, aventurier dans l’âme, on suit avec plaisir Lucian Yeardance qui m’a de suite plu par son côté non conventionnel et rebelle. Il aura ici fort à faire avec le gouverneur de la planète qui lui met des bâtons dans les roues et va devoir composer avec un personnel aseptisé et éduqué en fonction de ce que l’on attend de lui plus tard. J’ai apprécié ses nombreuses discussions avec ses subordonnées qui au contact avec leur nouveau chef en disgrâce vont appréhender différemment le monde où ils vivent.

Ode à la liberté de penser, au respect et à l’ouverture aux autres, ce roman est une pépite dans son genre: très très bien écrit, très accessible, malin et retors parfois (le retournement final est génial), on ne s’ennuie pas un moment entre exploration d’un monde éloigné et étrange, aventure qui guette au détour du moindre déplacement du héros et prise de conscience des inégalités inhérentes aux sociétés humaines. À lire absolument si vous êtes amateur du genre !

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jeudi 19 juillet 2018

''L'Accompagnatrice" de Nina Berberova

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L'histoire : En quelques scènes où l’économie des moyens renforce l’efficacité du trait, Nina Berberova raconte ici les relations d’une soprano issue de la haute société pétersbourgeoise, avec Sonetchka, son accompagnatrice, bâtarde et pauvre ; elle décrit leur exil dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, et leur installation à Paris où leur liaison se termine dans le silencieux paroxysme de l’amour et de la haine. Virtuose de l’implicite, Nina Berberova sait tour à tour faire peser sur les rapports de ses personnages l’antagonisme sournois des classes sociales et l’envoûtement de la musique.

La critique de Mr K : Retour chez Actes Sud aujourd'hui avec L'Accompagnatrice de Nina Berberova, un roman russe plutôt court se déroulant au lendemain de la révolution de 1917. J'avais déjà entendu parler de cette auteure et sur IG, quand j'ai posté une photo du livre lors de ma lecture, nombre d'igers m'ont indiqué leur grande affection pour cette auteure. C'était de très bon augure et ma lecture loin de les désavouer m'a fait découvrir une auteure vers laquelle je reviendrai très vite tant j'ai été pris sous le charme du récit et du style de l'écrivain.

Sonetchka est d'extraction pauvre, son avenir semble bouché. Vivant seule avec sa mère, le quotidien est rude et la révolution bolchevique n'a pas vraiment changé grand-chose dans son existence. Le père étant parti depuis longtemps, les deux femmes survivent d'expédients et attendent un avenir meilleur. Seul rayon de soleil dans cette morne existence, le piano. Possédant un vieil instrument à la maison, Sonetchka en joue très bien et une opportunité va se présenter. Par l'entremise de sa mère et de connaissances, elle va rentrer au service d'une soprano en tant qu'accompagnatrice à demeure (ce qui consiste essentiellement à jouer du piano pendant que l'artiste effectue ses vocalises et répétitions). Ça va être l'occasion pour elle de pénétrer dans un nouveau monde qu'elle ne soupçonnait pas, de s'élever socialement mais aussi de nourrir du ressentiment envers cette femme à qui tout a réussi et qui renvoie indirectement et de façon inconsciente la jeune fille à sa triste condition d'origine.

Ce roman est tout d'abord un magnifique portrait de femme. Tout sépare l'accompagnatrice de sa patronne : l'extraction sociale, l'apparence physique, le caractère et pourtant la rencontre va révéler qu'elles étaient faites pour travailler ensemble. L'embauche se fait vite et très rapidement des rapports particuliers s'instaurent entre elles. Très complexes, ils s'agit de fascination d'une jeune déshéritée pour un astre qui semble inatteignable, c'est aussi la jalousie qui fait son apparition et qui nourrit l'envie qui en découle de posséder ce que la soprano semble parfois dédaigner. Lutte des classes masquée derrière un caractère effacé, la patronne elle s'est attachée à la jeune fille qui remplit parfaitement son rôle et lui inspire une compassion non feinte. Bien que complémentaires, ces deux personnages ne se comprennent pas vraiment et quand apparaît un élément déstabilisant pour la soprano, vont s’enchaîner des révélations et des tractations qui mèneront à une fin qui redistribuera définitivement les cartes. Autour d'elles gravitent une série de personnages plus ou moins présents qui eux aussi sont traités avec beaucoup de finesse, chacun intervenant ou non directement et abondant le récit de détails à priori anodins mais qui révéleront leur importance au fil du déroulé de l'histoire.

Ce récit est aussi une remarquable plongée dans la Russie post 1917 avec au détour des circonvolutions de la trame le portrait parfois glaçant d'une réalité bien éloignée du rêve promis : l'aliénation sociale est toujours de mise avec de beaux focus sur le quotidien des plus pauvres aux plus aisés. La différence est énorme et se révèle très vite être l'un des moteurs du personnage principal que cet état de fait révolte. Queue devant les magasins, problème pour se chauffer, déterminisme social se confrontent ainsi avec un luxe ostentatoire dans une famille où l'on mange toujours à sa faim, où le chauffage fait partie de la normalité et où l'on s'apitoie sur les pauvres au lieu de réellement agir pour les sortir de l'ornière. La révolution russe semble avoir accouché d'une souris, il faut dire qu'elle en est encore à ses balbutiement et l'après Nicolas II a mis du temps à se dessiner. On retrouve aussi à travers ce roman, l'âme russe mâtinée de romantisme, de résistance face à l'oppression (omniprésence du froid notamment) et sa fascination pour les éléments naturels avec ici ou là quelques description très bien glissées pour enrichir personnages et contexte. Ajoutons à cela la dimension artistique qui émane de ce court roman très esthétisant : on lit ainsi de très beaux passages sur la musique, le jeu au piano, le travail de la voix et les petites séquences de collaboration entre l'accompagnatrice et sa patronne touchent justes et au cœur.

On passe donc un excellent moment en compagnie de cette auteure qui écrit divinement bien. Très accessible, simple et profonde, l'écriture est enveloppante à souhait, ménage un suspens redoutable tout en proposant de véritables tableaux entre clarté et obscurité, tant la dichotomie de l'âme humaine y est exposée sans vergogne mais toujours dans le souci d'optimiser l'histoire et le plaisir de lire. L'Accompagnatrice est un petit classique dans son genre que je vous invite à découvrir au plus vite !

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mardi 17 juillet 2018

"Jesse le héros" de Lawrence Millman

Jesse le hérosL'histoire : 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

La critique Nelfesque : Roman court mais d'une grande intensité aujourd'hui avec "Jesse le héros" de Lawrence Millman, auteur que je découvre pour l'occasion. Nous sommes ici dans l'Amérique de la fin de années 60. En pleine période de la guerre du Vietnam, ce conflit est dans toutes les têtes, toutes les familles américaines.

Dans ce contexte, Jesse, jeune garçon atteint de troubles psychiatriques ne sait pas où se placer. Exalté, décalé, il voue un culte à son frère Jeff parti combattre. A chaque image à la télévision, il le cherche, il l'imagine tel un guerrier invincible. Mais il y a un décalage entre les fantasmes de Jesse et la réalité. Jesse n'est pas comme les autres, il n'a pas de filtre. Il ne s'amuse pas des mêmes choses, a un comportement étrange. Il est raillé par les enfants et voit naître chez lui des pulsions sexuelles qui le mettent de plus en plus en marge des autres. Se masturber en public en s'imaginant incendier des villages vietnamiens, violer les jeunes filles du coin, être centré sur ses désirs et se sentir surpuissant, forcément cela "fait parler". Sa famille s'inquiète, ses voisins le pointent du doigt et très vite c'est le placement en institution spécialisée qui plane sur sa tête.

"Jesse le héros" est un roman noir qui prend à la gorge. Sans cesse entre deux eaux, le lecteur ne sait plus si il aime ou non le personnage de Jesse tant ce dernier peut être attachant par moment et effroyable l'instant d'après. Jesse fait peur, tout simplement. Il nous questionne sur notre rapport aux autres, à ceux qui ne sont pas "comme nous", à ceux qui ont besoin d'aide. Nous assistons ici à une perte de contrôle dans les grandes largeurs, désarmés par le désarroi des proches et au contact d'une époque où la maladie mentale n'était pas considérée telle qu'elle l'est aujourd'hui (et il y a pourtant encore du chemin à faire...). Jesse est à la fois prisonnier de sa pathologie, de sa situation familiale compliquée, des images violentes de la guerre et esclave de ses pulsions, violeur sans scrupules, animal froid.

Ce roman sorti aux Etats-Unis au début des années 80 est arrivé en France en mars dernier. Ce n'est pas une nouveauté au sens strict, c'est une exhumation, celle d'une époque, celle d'une vision de l'autre, celle d'une ambiance. Il y a du Michael Farris Smith dans ces pages, du David Joy aussi (tous les deux traduits chez Sonatine également) à ceci près que si on prend de la distance avec l'écrit, on peut s'amuser des remarques de Jesse tant elles semblent sorties de nulle part. Le genre de roman qui te prend dans ses griffes, te bouscule par ses personnages, te séduit par son écriture...

Avec un peu plus de 200 pages, "Jesse le héros" est court mais efficace. Dérangeant, il laisse le lecteur pantois face à cette escalade dans la folie que nous présente Lawrence Millman. Au plus près de son héros, dans la tête de son Jesse, on touche du doigt l'indicible, l'inacceptable et la fin contribue à cette sensation. Si vous aimez être bousculé et n'avez pas froid aux yeux, ce roman est fait pour vous. Direct, déroutant, poignant.

Posté par Nelfe à 17:06 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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dimanche 15 juillet 2018

"Retour sur l'île" de Viveca Sten

vivecastenretoursurlile

L’histoire : C’est l’hiver sur l’île de Sandhamn. La tempête de neige qui fait rage contraint les habitants à rester chez eux. Un matin, on découvre le cadavre d’une femme sur la plage : la célèbre correspondante de guerre Jeanette Thiels était connue pour son franc-parler avec certaines personnalités influentes, issues notamment du parti xénophobe Nouvelle Suède.

Crime politique ou vengeance personnelle masquée ? L’inspecteur Thomas Andreasson n’a pas le temps de répondre qu’un nouveau meurtre a lieu.

La critique de Mr K : Avec ce volume, je découvrais une auteure que nombre d’amies lectrices avaient évoqué avec des étoiles dans les yeux. J’ai mis le temps avant de l’aborder car de manière générale, je ne suis pas vraiment amateur de littérature policière du Nord, la faute souvent à un rythme lent et un sentiment de creux qui m’envahissait lors de mes lectures. Mais comme on dit, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et Viveca Sten a réussi à me tenir en haleine tout du long et à maintenir intacte toutes mes attentes de lecteur.

Une célèbre journaliste d’investigation est retrouvée morte dans un petit village perdu au milieu de nul part. Morte de froid ? Assassinée ? Les questions fusent dès le départ tant la personnalité de la victime est sujette à controverse et son existence même semblait gêner nombre de personnes à cause de ses enquêtes qui mettaient à mal les certitudes de beaucoup, l’etablishment la craignait ainsi que le monde politique suédois (voir étranger). La police est donc sur les dents car derrière ce qui ressemble à un fait divers classique ou un meurtre lambda se cache des ramifications inattendues qui pour ma part m’ont bien surpris.

Retour sur l'île se lit tout seul, c’est sa grande force. L’écriture limpide et évocatrice en diable accompagne merveilleusement ce voyage en terres septentrionales sous les neiges hivernales. On plonge littéralement dans un univers clos, rude où le mystère règne. L’ambiance est saisissante, bien rendue grâce à de courts paragraphes descriptifs qui ne prennent jamais le dessus sur le déroulé de l’histoire. On ne compte plus les belles pages décrivant le déchaînement des événements, leur influence sur les groupes humains, le tout mâtiné d'une ambiance particulière, l’histoire se déroulant pendant la période de Noël. Étrange climax donc dans une terre lointaine qui m’a toujours fasciné par ses paysages et ses conditions climatiques.

L’enquête très vite s’avère extrêmement complexe entre mensonges, omissions et fausses pistes. Se déroulant sur quelques jours, les journées sont denses pour les enquêteurs qui doivent en plus gérer le quotidien de leurs vies personnelles respectives. Les personnages sont très bien caractérisés et même si je faisais connaissance avec eux seulement avec ce Retour sur l’île (d’autres volumes ont précédé celui-ci), je n’ai pas été embarrassé par des choses que je n’aurais pas lu. Je n’ai sans doute pas saisi quelques allusions faites à des affaires antérieures mais j’ai tout de même réussi à me faire une idée bien précise de chacun des protagonistes. Viveca Sten nous les dépeint avec à propos, justesse et un attachement bien particulier. Loin de tomber dans la caricature ou la simple silhouette, l’auteure peaufine ses personnages, leur apportant une profondeur, une nuance de bon aloi dans un genre trop souvent codifié et sans réelle saveur. On se plaît à les suivre entre interrogatoires au cordeau, course-poursuite dans la neige, pouponnage et séance révélations. On s’ennuie pas un moment car même si le départ peut sembler lent, la suite donne raison à l’auteure avec une avalanche de petits éléments qui mènent à une révélation inattendue.

Belle lecture que celle-ci donc qui cumule personnages charismatiques, intrigue tortueuse et fenêtre ouverte sur un pays magnétique. Les pages se tournent toutes seules, les émotions multiples que j’ai pu ressentir m’ont ravi et procuré un plaisir livresque addictif. À lire absolument si vous êtes fan de l’auteure, du genre et / ou de la Suède !

Posté par Mr K à 12:18 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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