lundi 1 octobre 2018

"La Saison des feux" de Celeste Ng

La Saison des feux

L'histoire : À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.

La critique Nelfesque : Quel plaisir de retrouver Celeste Ng après l'excellent "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" pour lequel j'avais eu un gros coup de coeur (et ce n'est pas un terme que j'utilise souvent) !

"La Saison des feux" est encore un très bon roman. Celeste Ng confirme son talent et est décidément une auteure à suivre désormais. Elle fait ici une critique de la société, de la cellule familiale, de nous-même. Dans son nouveau roman, le poids du regard des autres, de la société, de l'image que chacun se construit de lui-même, les non-dits, les actes manqués, les malentendus font imploser des vies. Toutes les familles ont leurs secrets. Ceux sous la plume de cette auteure nous marquent.

Nous plongeons dans la vie d'un quartier, celui de Shaker Heights. Le genre de banlieue riche et tranquille où tout le monde se connaît, où personne ne fait de vagues. Des familles aisées vivent ici dans un cocon, loin des ennuis financiers et de tout ce que cela implique. La famille Richardson est l'une d'elles. Pour autant, Elena, la mère de famille est sensible à la détresse des autres et a à coeur d'aider son prochain. Pour cela elle loue deux appartements à des gens qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

C'est là que Mia Warren fait son entrée avec sa fille. Mère célibataire et artiste de talent, elle entraîne Pearl au fil de ses projets tout autour du pays. Elles ne se fixent jamais longtemps au même endroit. Mais cette fois-ci, ce sera différent. Mia l'a promis, elles resteront ici.

Pearl trouve dans la famille Richardson un second foyer. Elle les envie, elle y est intégrée. Une amitié indéfectible se noue avec un des fils alors qu'une des soeurs se prend d'admiration pour Mia. Tout aurait pu bien se passer si un événement dramatique ne s'était pas produit dans leur entourage commun. Les intérêts des uns et des autres vont être chamboulés, les éducations et convictions de chacun vont sonner le glas de cette bonne entente. Chacun choisit son camp, sans se mettre à la place de l'autre et le fossé se creuse. Le passé de Mia refait surface ainsi que les origines de Pearl et peu à peu les relations internes de ce petit microcosme vont pourrir. Le ver est dans le fruit. La tension est palpable. Un drame va se produire, on s'y dirige irrémédiablement. Non pas un incident tragique mais une fêlure que rien ne pourra colmater et qui va croître.

Celeste Ng ne nous épargne rien, va au fond des choses. Ici, la catastrophe vient de l'intolérance, du manque d'empathie, de l'incompréhension mutuelle. Par bêtise humaine, des vies qui auraient pu être belles sont brisées. Elena, journaliste, s'acharne sur le passé de Mia et en tire des conclusions. Des malentendus qui avec une discussion franche pouvaient trouver une fin heureuse vont constituer autant de pas menant à une impasse.

"La Saison des feux" nous raconte une histoire. Celle de la différence sociale, celle de la monoparentalité, celle des origines. Mais cette histoire peut se superposer à la nôtre, réveillant en nous de vieux démons. Chaque famille a ses secrets, ses zones d'ombre. Il est parfois bon de ne pas remuer le passé et ses souvenirs douloureux. Se pose alors la question du regard des autres, de la propre vision que l'on se fait de nous-même.

Celeste Ng s'attaque une nouvelle fois à la cellule familiale, un sujet qui semble lui être cher et sur lequel elle se penche régulièrement, cherchant sans cesse à en décortiquer tous les aspects (l'avenir et ses futurs romans nous diront si elle a d'autres thèmes de prédilection). Comment fonctionne une famille ? Y a-t'il un schéma type ou trouve-t'on des variantes ? Pour autant, ne pouvons-nous pas y voir un dénominateur commun ? Qu'est-ce que l'éducation que l'on a reçu révèle de chacun de nous ? Comment s'en libère-t'on et est-ce seulement possible ?

Sous ses aspects thriller (genre dans lequel "La Saison des feux" est étiqueté mais qui, à mon sens, est trop réducteur ici), cet ouvrage est un roman noir d'une grande puissance. Tous les ingrédients sont ici réunis, empruntant le large spectre de la sphère privé et de la société. La vie et sa complexité résumées en un roman qui prend aux tripes par son inéluctabilité et sa noirceur. Quelques moments d'espoir et de bonheur parsèment l'ouvrage, des moments qu'il est bon d'avoir vécus, même si ici ils ne font que passer. Et si en réalité, à la toute fin, en faisant les comptes, chacun n'était-il pas qu'un être solitaire qui se cherche inlassablement ?

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lundi 24 septembre 2018

"Un Été sans dormir" de Bram Dehouck

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L'histoire : C’est arrivé près de chez vous, un été étouffant, à Windhoek, petit village belge sans histoire...

Jusqu’au jour où la municipalité fait installer des éoliennes. Ce bruit de pales ! Flap, flap, flap. Le boucher en perd le sommeil. Plusieurs nuits d’insomnie et il pique du nez dans sa spécialité, une recette dont les clients raffolent. Dès lors, par un effet domino aussi logique qu’absurde, les catastrophes s’enchaînent, les instincts se libèrent, et les vengeances s’exercent... Pour le pharmacien, les amants cachés, le jeune désœuvré ou la femme du facteur, rien ne sera plus pareil à Windhoek.

La critique de Mr K : Direction le plat pays aujourd'hui avec une chronique consacrée à Un Été sans dormir de Bram Dehouck tout juste sorti aux éditions Mirobole à l'occasion de la rentrée littéraire. Il s'agit d'un polar belge servi bien noir qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas d'autre choix que de continuer ma lecture jusqu'à la dernière page tant j'ai été pris par les personnages et l'histoire. Attention, petite bombe littéraire !

Bienvenue dans la charmante localité de Windhoeck, petit village flamand ne dépassant pas la centaine d'habitants et où tout le monde se connaît. La localité vit au rythme des saisons et des habitudes de chacun, il ne s'y passe pas grand chose et d'ailleurs cela contente tout le monde. L'installation d'un parc éolien de production électrique va bouleverser la donne. Certains protagonistes ne supportent pas ce changement qui bouleverse leurs habitudes (le bruit des pâles qui devient obsédant pour le boucher, l'ombre des infrastructures qui dénature le jardin du vétérinaire...) et au fil du texte, on sent que le pétage de plomb n'est pas bien loin. Surtout que l'auteur gratte là où ça fait mal et très vite le vernis des apparences laisse apparaître un tableau bien moins reluisant avec son lot de frustrations, vexations, jalousies et tromperies qui vont mener cette communauté bien sous tous rapports à première vue vers un chaos indescriptible et tétanisant.

Petit ouvrage d'à peine 250 pages, Un Été sans dormir s'avère être une redoutable machine infernale pour tous les personnages. C'est par petites touches, à la manière des pointillistes en leurs temps que l'auteur brode un canevas de plus en plus dense qui fait monter la pression méthodiquement et de manière implacable. Pour cela, Bram Dehouck déroule une galerie de personnages décalés comme par exemple le boucher qui n'arrive plus à dormir et commence à confondre réalité et imagination, une femme qui a raté sa vie et qui se met à espérer ruiner celle de sa plus grande rivale, un homme passionné de jardinage voit son œuvre gâtée par les nouvelles installations et commence à se demander s'il va pouvoir le supporter, une jeune fille timide et diminuée tente de commencer enfin sa vie après avoir subi le joug d'un grand-père fermier despotique, le pharmacien perfectionniste qui peut déraper très vite, l'adolescent boutonneux épris d'une beauté inatteignable et qui a du mal à ne pas céder à certains pulsions et bien d'autres que vous découvrirez lors de votre future lecture. Rajoutez par dessus, un soleil de plomb qui n'aide pas à la sérénité et vous obtenez un climax bien pesant qui n'attend qu'une chose : que les éléments se déchaînent !

Page après page, détail après détail, conversation après conversation, la mayonnaise monte. On sent bien que l'on va droit dans le mur, que l'équilibre précaire va se rompre et que les chevaux vont être lâchés ! La trame se densifie, les êtres se croisent, ne se comprennent pas toujours, psychotent énormément et l'ensemble mène à une construction mentale très élaborée qui ne peut que mener au drame. Le pire, c'est qu'on en redemande malgré un malaise qui s'installe progressivement et sûrement. Personnages malmenés autant que le lecteur, cette lecture marque par son côté banal (les destins décrits n'ont rien d'extraordinaire en soi) mais la concomitance des faits et les hasards qui s'y ajoutent donnent à voir une humanité engoncée dans un certain individualisme et un égocentrisme qui souvent la mène à sa perte. Quand les événements finissent par se précipiter, je peux vous dire qu'on souffre. Un conseil, ne vous attachez pas trop aux personnages car loin de les épargner, l'auteur réserve pour certains d'entre eux un sort peu enviable.

Un Été sans dormir est remarquable aussi dans sa forme. Excellemment construit, possédant un rythme et une force peu commune, il est très accessible et superbement rédigé provoquant une addiction qui devient très vite insurmontable. Langage courant mâtiné parfois d'explosions plus familières, on baigne vraiment dans une ambiance étrange et l'immersion est totale. Se lisant très simplement et avec une joie renouvelée, même si la fin cueille littéralement le lecteur et le laisse à genou, on prend sacrément son pied à découvrir les affres des habitants de Windhoeck. À lire absolument, vous ne le regretterez pas !

jeudi 13 septembre 2018

"Les Fantômes de Manhattan" de R. J. Ellory

Les Fantômes de ManhattanL'histoire : Annie O'Neill tient une petite librairie en plein coeur de Manhattan, fréquentée par quelques clients aussi solitaires et marginaux qu'elle. Un nommé Forrester entre un jour dans sa boutique et se présente comme un très bon ami de ses parents, qu'elle n'a pratiquement pas connus. Il est venu lui apporter un manuscrit, l'histoire d'un jeune rescapé de l'Holocauste, adopté par un soldat américain lors de la libération de Dachau, avant de devenir une des grandes figures du banditisme new-yorkais. Quel rapport y a-t-il entre cette histoire et la famille d'Annie ? Et pourquoi le dénommé Forrester est-il si réticent à lui avouer la vérité ? Lorsqu'elle lui sera enfin dévoilée, celle-ci sera plus inattendue et incroyable que tout ce qu'elle a pu imaginer.

La critique Nelfesque : Je suis une inconditionnelle de R. J. Ellory. A chaque nouvelle sortie de roman, je me jette dessus, sans même lire la 4ème de couverture. Ça ne m'arrive pas pour beaucoup d'auteurs, croyez-moi (en fait il n'y en a que 2). C'est ainsi que j'ai débuté la lecture de ces "Fantômes de Manhattan". D'ordinaire très enthousiaste une fois un roman d'Ellory terminé, je suis ici plus mitigée et je m'en vais vous expliquer pourquoi.

Annie est une jeune libraire. Sa vie, c'est sa boutique. Elle n'a pas d'amis, si ce n'est ce vieil alcoolique, ancien vétéran de l'armée américaine qui ne cesse de rabâcher ses faits de guerre et les traumatismes qui vont avec. Elle n'a pas de vie amoureuse et sexuelle non plus, elle n'a pas vraiment la tête à ça, elle est un peu psychorigide. Non, sa vie c'est sa librairie, ses vieux bouquins dont elle s'entoure et même si sa petite entreprise connaît la crise faute de clients (et d'horaires fixes (elle fait un peu ce qu'elle veut Annie, elle est un peu dilettante, elle vit la vie comme elle vient)), elle ne met pas l'énergie nécessaire pour que les choses changent et s'en accommodent.

Jusqu'au jour où un étrange bonhomme rentre dans sa librairie. Forrester, un vieux monsieur, très propre sur lui, très poli, veut poursuivre le club de lecture qu'il avait initier avec le père d'Annie, père qu'elle n'a jamais connu. Cela la questionne, la bouleverse et ces futurs rendez-vous du lundi où un nouveau chapitre de roman lui est remis par Forrester sont une bulle d'air nécessaire à la poursuite de sa vie. C'est quasiment au même moment que Sullivan, le voisin, lui lance un pari, celui qui consiste à s'arréter de boire si elle s'envoie enfin en l'air et profite de la vie.

C'est ainsi que "Les Fantômes de Manhattan" prend deux chemins différents et qu'Ellory alterne entre les moments de lecture d'Annie et sa vie amoureuse. Étonnant et déroutant, c'est comme si nous avions alternativement deux romans différents entre les mains.

Celui de ses lectures, la partie "roman" dans le roman est une histoire poisseuse qui tient en haleine. On suit Harry Rose de son enfance dans les camps de concentration en Allemagne (vous connaissez ma passion pour la Seconde Guerre Mondiale) à sa montée en puissance dans le domaine du banditisme à NY. C'est passionnant et digne d'un roman noir. Les personnages sont incroyables, l'histoire est pleine de rebondissements et l'ambiance du New-York des années 50/60 palpable. Les images se superposent dans nos têtes, on se croirait dans un film de mafieux, "Les Affranchis", "Le Parrain", tous ces films inégalables sur le sujet qui nous ont laissé un souvenir impérissable.

Puis vient s'ajouter les passages "feel good" qui de mon côté n'ont eu d'intérêt que pour prolonger le plaisir et me donner envie de revenir à l'histoire de Harry. C'est un peu cucul et ce n'est pas le genre d'histoire que je prends plaisir à lire. Agacée au début par ce choix, j'ai eu la bonne surprise de constater que tout cela prenait de l'épaisseur au fil des pages (ouf, tout n'est pas perdu). Annie se dévoile, on voit arriver les choses bien avant elle (elle est un peu naïve l'Annie !) mais ce personnage est intéressant à voir évoluer, encore plus celui de Sullivan qui est émouvant dans son combat contre l'alcool et ses vieux démons et touchant par ses relations avec Annie.

Bien entendu, tout cela va se rejoindre à un moment donné et va prendre sens. On comprend alors pourquoi l'auteur a fait cohabiter un scénario de polar avec une histoire à l'eau de rose. Ce n'est pas ma came et finalement Annie, bien que centrale dans l'histoire, est sans doute le personnage qui m'a le moins touchée mais le procédé est original. On ne lit pas ça tous les jours !

"Les Fantômes de Manhattan" n'est pas le meilleur roman d'Ellory mais c'est toujours un plaisir de retrouver cet auteur ne serait ce "que" pour son style. Le "roman" dans le roman est vraiment empreint de sa patte et se déguste avec plaisir et envie. Je me serai bien contentée juste de cela mais ça aurait été me priver d'un final magistral où vengeance et rancoeur se côtoient et où les plus belles histoires s'écrivent dans la souffrance. Un roman très cinématographique.

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mardi 11 septembre 2018

"Une Douce lueur de malveillance" de Dan Chaon

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L'histoire : "Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une."

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire: la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

La critique de Mr K : Attention livre choc avec une chronique dédiée à un livre inclassable et marquant. Une Douce lueur de malveillance de Dan Chaon est la dernière sortie en date de la très belle collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel et l'on peut dire qu'ils frappent fort en cette rentrée littéraire 2018. Mélange détonant entre roman noir, thriller et chronique familiale, l'auteur nous propose un voyage sans concession dans les abysses de l'âme humaine doublé d'expérimentations stylistiques vraiment originales en terme d'écriture. Suivez le guide !

Dustin Tillman est un psychologue à qui tout semble réussir. Heureux en ménage, père de deux fils, installé solidement en terme professionnel, il mène une vie agréable et à priori sans nuages à l'horizon. Cependant, le jour où son frère adoptif est innocenté du crime épouvantable de leur famille il y a plus de 20 ans, le passé remonte à la surface. La carapace se fendille, les flashback affluent et tout va être remis en question. Contradictions, apparences trompeuses, folie galopante, perception troubles se conjuguent et vont amener les personnages principaux vers des zones d'ombre qu'ils auraient bien voulu enfouir définitivement et qui vont ressurgir pour le plus grand plaisir sadique du lecteur ! Rajoutez là-dessus, une enquête échevelé sur un serial-killer noyant ses victimes alcoolisées et vous obtenez un cocktail explosif et bien dérangeant par moment.

Disons-le tout net, ce livre ne plaira pas forcément à tout le monde tant il bouscule des conventions bien établies. En effet, désirant se mettre réellement dans la peau des personnages (qui sont tous plus ou moins barrés ce qui n'arrange rien ! - sic -), l'auteur a bougé les lignes en terme d'écriture en rajoutant des blancs pour simuler les hésitations, les interruptions orales, certaines phrases se terminent de manière abrupte sans ponctuation ni syntaxe respectées. Ça m'a beaucoup surpris au départ, au point même de me demander si ce n'était pas une erreur d'impression ! C'est très déstabilisant mais au fil de la lecture, le stratagème fonctionne à plein régime et l'on comprend mieux les raisons de cette mise en page et en mots divergents. Cela distille une ambiance bien sombre, réaliste et prenante à souhait qui enrichir l'expérience et l'amène vers des sommets insoupçonnés au préalable.

Malgré cette difficulté d'appréhension de l’œuvre de prime abord, j'ai été captivé dès le départ par les protagonistes du récit. Le malheur plane sur nombre d'entre eux, hantés qu'ils sont par un passé épouvantable qu'ils ont essayé d'effacer de leur conscience. Chacun a tenté de se reconstruire vaille qui vaille avec plus ou moins de bonheur : certains se sont réfugié dans leur travail, d'autres dans les paradis artificiels ou encore le déni. Les personnages sont traités avec finesse et livrent leurs secrets petit à petit. Loin de se contenter d'une construction linéaire et classique, l'auteur se plaît à mêler passé et présent, changer les points de vue et revenir parfois sur des éléments que l'on pensait être des certitudes mais qui s'avèrent finalement être de belles fausses pistes. Tout est fait pour perdre le lecteur, l'orienter dans de mauvaises directions pour mieux le capturer de nouveau quelques chapitres plus tard. J'aime me faire bousculer et tromper par un auteur, j'ai été servi ici !

Bon, nous ne sommes clairement pas dans une œuvre qui respire la joie de vivre. Au programme, souffrance, séparation, deuil, folie insidieuse, famille dysfonctionnelle... Autant d'éléments qui se complètent les uns les autres, enrichissent la trame et la rendent parfois brillante tant tout a été parfaitement pensé et agencé. C'est grisant et flatte l'intellect tout en étant très accessible en terme de lecture. Passé la surprise stylistique dont je vous parlais précédemment, l'ouvrage est d'une grande clarté, aéré, vif et toujours en mouvement. Pas de gros passages à vide et de longueurs, l'auteur s'y entend pour insérer suspens et attente dans le cœur du lecteur avec les nombreuses révélations successives qui nous sont livrées.

On a donc affaire ici à un sacré roman qui passé une première phase de découverte-apprivoisement livre une histoire terrifiante aux personnages écorchés vifs qui reste longtemps en mémoire et donne à réfléchir sur l'humain et sa destinée. Une Douce lueur de malveillance est un bien bel ouvrage que je ne peux que vous conseiller, il ne ressemble vraiment à aucun autre.

mardi 17 juillet 2018

"Jesse le héros" de Lawrence Millman

Jesse le hérosL'histoire : 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

La critique Nelfesque : Roman court mais d'une grande intensité aujourd'hui avec "Jesse le héros" de Lawrence Millman, auteur que je découvre pour l'occasion. Nous sommes ici dans l'Amérique de la fin de années 60. En pleine période de la guerre du Vietnam, ce conflit est dans toutes les têtes, toutes les familles américaines.

Dans ce contexte, Jesse, jeune garçon atteint de troubles psychiatriques ne sait pas où se placer. Exalté, décalé, il voue un culte à son frère Jeff parti combattre. A chaque image à la télévision, il le cherche, il l'imagine tel un guerrier invincible. Mais il y a un décalage entre les fantasmes de Jesse et la réalité. Jesse n'est pas comme les autres, il n'a pas de filtre. Il ne s'amuse pas des mêmes choses, a un comportement étrange. Il est raillé par les enfants et voit naître chez lui des pulsions sexuelles qui le mettent de plus en plus en marge des autres. Se masturber en public en s'imaginant incendier des villages vietnamiens, violer les jeunes filles du coin, être centré sur ses désirs et se sentir surpuissant, forcément cela "fait parler". Sa famille s'inquiète, ses voisins le pointent du doigt et très vite c'est le placement en institution spécialisée qui plane sur sa tête.

"Jesse le héros" est un roman noir qui prend à la gorge. Sans cesse entre deux eaux, le lecteur ne sait plus si il aime ou non le personnage de Jesse tant ce dernier peut être attachant par moment et effroyable l'instant d'après. Jesse fait peur, tout simplement. Il nous questionne sur notre rapport aux autres, à ceux qui ne sont pas "comme nous", à ceux qui ont besoin d'aide. Nous assistons ici à une perte de contrôle dans les grandes largeurs, désarmés par le désarroi des proches et au contact d'une époque où la maladie mentale n'était pas considérée telle qu'elle l'est aujourd'hui (et il y a pourtant encore du chemin à faire...). Jesse est à la fois prisonnier de sa pathologie, de sa situation familiale compliquée, des images violentes de la guerre et esclave de ses pulsions, violeur sans scrupules, animal froid.

Ce roman sorti aux Etats-Unis au début des années 80 est arrivé en France en mars dernier. Ce n'est pas une nouveauté au sens strict, c'est une exhumation, celle d'une époque, celle d'une vision de l'autre, celle d'une ambiance. Il y a du Michael Farris Smith dans ces pages, du David Joy aussi (tous les deux traduits chez Sonatine également) à ceci près que si on prend de la distance avec l'écrit, on peut s'amuser des remarques de Jesse tant elles semblent sorties de nulle part. Le genre de roman qui te prend dans ses griffes, te bouscule par ses personnages, te séduit par son écriture...

Avec un peu plus de 200 pages, "Jesse le héros" est court mais efficace. Dérangeant, il laisse le lecteur pantois face à cette escalade dans la folie que nous présente Lawrence Millman. Au plus près de son héros, dans la tête de son Jesse, on touche du doigt l'indicible, l'inacceptable et la fin contribue à cette sensation. Si vous aimez être bousculé et n'avez pas froid aux yeux, ce roman est fait pour vous. Direct, déroutant, poignant.

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samedi 19 mai 2018

"Le Miel du lion" de Matthew Neill Null

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L’histoire : 1904, Virginie-Occidentale. Des dizaines de milliers d’hectares de forêt sont réquisitionnés pour le compte d’une compagnie industrielle sans foi ni loi. Pour des raisons qu’il veut garder secrètes, Cur Greathouse a fui la ferme familiale et rejoint les rangs des "Loups de la forêt", ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais face à la dureté du quotidien, ils s’organisent en un syndicat clandestin, et tandis qu’une grève se prépare, Cur doit choisir : mener la rébellion ou trahir ses camarades.

La critique de Mr K : Retour en Amérique aujourd’hui avec Le Miel du lion de Matthew Neill Null, récente dernière sortie de la très bonne collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il s’agit ici d’un roman se déroulant au début du siècle dernier qui explore des thématiques qui me sont très chères : la destruction de l’environnement par l’homme, la lutte des classes à la lueur du capitalisme conquérant et le rapport à l’autre trop souvent conflictuel à cause de préjugés ou de cupidité. Roman noir par excellence, ce fut une lecture prenante et marquante.

Cur Greathouse a du quitter précipitamment la ferme familiale suite à un grave conflit avec son paternel. Il trouve refuge à l’autre bout de l’État de Virginie Occidentale dans un campement de bûcherons qui travaillent pour une compagnie en pleine expansion. Il va y apprendre le métier (après avoir déjà pratiqué la menuiserie le long de son périple) et découvrir de fortes personnalités qui deviendront des amis. Mais la révolte gronde car les conditions de travail y sont extrêmes et les patrons font peu de cas de leurs employés corvéables et remplaçables à souhait. Le personnage principal rentre alors dans un syndicat clandestin (en 1904, le syndicalisme est interdit aux USA) pour préparer une action forte afin de se faire entendre. Mais après le désastre du Haymarket Square peu de temps auparavant, l’étau semble se resserrer autour des activistes : certains d’entre eux disparaissent et de nouvelles tensions apparaissent.

Très bien documenté, l’auteur nous offre une balade unique dans ce milieu difficile où le travail en lui-même se révèle extrêmement physique, usant et doublé d’un quotidien très rude. Salaire de misère, exacerbation des tensions internes via la quête du maximum de rentabilité, jalousies et envies se croisent et mènent parfois à des actes d’une grande cruauté. On accompagne au plus près les hommes dans leurs journées harassantes, sur les phases de repos dans des cabanons de fortune mais aussi lors de leurs pauses prolongées quand ils redescendent dans la vallée s’amuser et se divertir dans la ville du coin construite entièrement par la compagnie et qui vivra le temps que les ressources en arbre soient épuisées. C’est le temps des descentes au bar, des filles faciles et des prêches du révérend du secteur. Les personnages sont très bien croqués avec notamment un personnage principal très ambigu pour lequel l’empathie n’est pas totale et son développement réserve bien des surprise. Ses compagnons d’infortune ne sont pas en reste avec des rebondissements nombreux qui révéleront les personnalités et les aspirations profondes de chacun.

Le roman ne s’attache pour autant pas seulement sur la vie des bûcherons et leur dur labeur. On suit aussi d’autres personnages tout aussi charismatiques qui complètent un portrait réaliste et sans artifice d’une Amérique pas si lointaine que cela. J’ai particulièrement aimé le personnage du révérend désabusé qui s’accroche à sa paroisse malgré une désaffection de ses fidèles, personnage solitaire et profondément humain il voit le monde changer et semble ne plus avoir la foi nécessaire pour assister les âmes en détresse qui se dirigent vers lui. Dans ses relations, le personnage du camelot d’origine syrienne est tout aussi fascinant, ce déraciné offrant une vision différente de ce monde brutal dont on peut retirer certaines sagesses simples et malheureusement parfois des réactions iniques. Le personnage de la jeune femme engagée est lui aussi fort et poignant. Difficile d’en dire plus sans lever le voile de l’intrigue qui s’avère plus diffus et développé que le laisse penser la quatrième de couverture. Sachez simplement qu’à la manière d’une toile d’araignée, on aime s’y perdre, rebondir et s’égarer à nouveau dans les méandres de la condition humaine et que personne n’en sort tout à fait indemne.

Au delà des vicissitudes humaines, l’auteur nous offre un subtile et sublime portrait de la nature profonde, quasiment vierge qui recule de plus en plus devant l’avancée des humains et leur quête de richesse. Le temps d’une description de la canopée, de la forêt primaire ou le déplacement d’un puma en quête de nourriture, Matthew Neill Null nous offre de purs moments de poésie, de majesté mais aussi du coup de mélancolie face à l’inéluctable destruction qui semble s’approcher de hauts lieux magiques et préservés. On vit, respire la nature comme jamais avec des pages d’une rare évocation transcendées par un style impeccable, à la fois exigeant et très addictif. Les pages se tournent sans effort, avec un plaisir qui ne se dément jamais et un sentiment mêlé d’excitation et de tristesse.

On ne ressort pas intact d’une telle lecture qui mêle aventure humaine, critique à peine voilée du modèle capitaliste et fascination pour la nature. On se prend à y repenser bien après sa lecture, on fait du lien avec notre présent, la nature de l’être humain et les espoirs gâchés par un ordre du monde qui déraille. C’est beau, profond et sans concession. Tout simplement le genre de lecture idoine pour tout amateur d’émotions fortes et vraies. Courez-y !

mercredi 18 avril 2018

"La Promesse" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Ex-flic des homicides à Melbourne, Darian Richards a laissé derrière lui un cortège de vies anéanties, de familles en deuil, de réponses impossibles à donner. Épuisé par cette litanie de souffrances, il a pris une retraite solitaire dans le Queensland, loin des villes et de leurs turpitudes. Mais les démons sont partout. Et dans la région, depuis quelques mois, des adolescentes disparaissent sans laisser de traces. La police locale parle de fugues. C'est en général ce qu'on dit quand on ne retrouve pas les corps, Darian le sait, mais il ne veut plus s'en mêler. Ce n'est plus son histoire. Et pourtant... malgré la promesse qu'il s'est faite de se tenir éloigné des tragédies, l'idée de laisser toutes ces familles sans réponses le hante. Aussi décide-t-il de prendre les choses en main. Mais à sa façon cette fois, sans s'encombrer du protocole. Il est loin d'imaginer ce qui l'attend.

La critique de Mr K : Retour en Australie avec cette sortie récente qui m’a littéralement retourné l’esprit et l’estomac. Je vous avais parlé il n’y a pas si longtemps de tout le bien que je pensais de L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh. Ce dernier remet le couvert avec La Promesse, polar bien hard boiled lui-aussi qui explore encore plus en profondeur la psyché torturée de Darian Richards, ex flic possédé par son sens de la mission et qui dans ce volume est aux prises avec un serial killer des plus retors. Attention, ça dépote !

Darian Richards coule des jours presque tranquilles depuis qu’il a quitté le poste de chef de la brigade criminelle de Melbourne. Loin des crimes, des affaires de corruptions et des bisbilles entre flics, il passe son temps à profiter du temps qui passe, de la nature et des grands espaces. Il a noué une relation étrange avec Angie, une prostituée qui lui met du baume au cœur et à qui il s’est attaché, lui l’homme buriné par la vie. Mais voila, on ne se refait pas et les familles des victimes de jeunes filles enlevées par un maniaque réclament justice. Touché par cette détresse et toujours avide de servir son prochain et son goût pour la vengeance, notre héros reprend du service, contacte des équipiers passés, une vieil ami qui lui doit un service, son hacker de collaborateur et il se lance sur la piste d’un redoutable prédateur. L’enquête ne sera pas de tout repos entre ses démons intérieurs, le jeu du chat et de la souris avec la police officiellement sur l’enquête et un adversaire diablement malin et pervers.

C’est un véritable plaisir de retrouver tout d’abord le personnage principal. Darian est vraiment complètement fondu et borderline. Flirtant constamment avec les limites, le politiquement correct est totalement absent de cet ouvrage. Tout le monde en prend pour son grade, seul l’instinct semble guider cet anti-héros mu par une morale personnelle très particulière : intimidation, violence mais aussi parfois collaborations surprenantes composent un récit très rythmé qui met à mal les certitudes du lecteur. Malgré des aspects repoussoirs, on aime suivre les pas de Darian. Sans doute que, comme lui, je n’ai guère d’illusions sur un monde qui va mal et où le vice et l’appât du gain règnent en maître. Pour autant, lors d’un échange, d’une rencontre ou d’une action l’espoir semble émerger du noir. Et même si c’est très fugace, on se prend à y croire à nouveau, à se dire que les choses vont finir par s’arranger... C’est mal connaître l’auteur qui se plaît à distiller une ambiance d’un noir profond qui n’épargne vraiment personne.

Il faut dire que le bad guy est d’une rare perversité ici. Les âmes sensibles risquent d‘être choquées car régulièrement certains chapitres nous mettent dans la tête de ce kidnappeur – violeur - tueur qui aime les très jeunes filles. On suit donc ses élucubrations sans queue ni tête qu’il nous adresse directement et qui justifient ses actes immondes. Il faut vraiment s’accrocher, j’ai d’ailleurs noté des similitudes avec le tueur schizophrène qui ouvre le cultissime Les Racines du Mal du regretté Maurice G. Dantec. C’est vraiment effrayant et d'une noirceur totale. Il s’apparente à un prédateur sans barrière morale qui se repaît de la souffrance de ses victimes et entretient une mégalomanie sans borne. Abject, mystérieux et extrêmement intelligent ; il est un adversaire redoutable qui va donner bien du fil à retordre à ses poursuivants et semer la mort sur son passage.

L’enquête est donc longue, douloureuse et toujours à la limite de la rupture. Si Isosceles, le geek éternel célibataire enfermé dans sa tour de verre à Melbourne, reste fidèle à son pote Darian, c’est plus compliqué pour ce dernier de s’assurer du concours de Maria une flic en exercice qui sent bien que son supérieur lui cache des choses. On retrouve au passage un tableau peu reluisant des forces de l’ordre encore une fois marquées du sceau du machisme ambiant et des petits arrangements avec l’ordre et la loi. L’Australie présentée dans ces pages n’est donc pas très reluisante et même si les recherches se déroulent dans un paysage de carte postale, l’arrière du décor donne peu envie de se promener seul dans la nuit (surtout si on est une jeune fille ou une femme...) ou de croiser certains flics imbus de leur pouvoir. Le trait est volontairement grossi pour l’intrigue c’est certain, mais ça rajoute vraiment une impression bien glauque à un ouvrage difficile à relâcher tant il tient en haleine le lecteur.

Se lisant tout seul, très éprouvant et redoutablement construit, La Promesse régalera les amateurs de polar hard boiled totalement en roue libre et d’une densité psychologique inouïe. On en ressort rincé mais épaté par tant de maestria déployée, en redemandant encore et encore. Impossible de passer à côté si vous êtes amateur du genre, on tient là une petite bombe qui vous ravira à coup sûr !

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vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

OCHOA

L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.

mercredi 20 décembre 2017

"Revanche" de Dan Simmons

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L’histoire : Joe Kurtz, tout juste sorti de douze années de prison pour s'être fait justice, croyait bien avoir vengé la mort de sa femme en défenestrant le coupable. La vérité, même froide, est parfois plus subtile. Traqué par un chef de la mafia qui lui envoie les pires bouchers, sollicité par un père désireux d'élucider la mort d'une fillette et harcelé par des flics véreux, Kurtz, véritable surdoué de la guerre urbaine, va devoir éviter les coups. Alors que rôde sur la ville un psychopathe aux identités multiples et qu'une femme, deux fois veuve à moins de trente ans, tente de le manipuler, Kurtz n'a qu'une priorité : protéger sa fille de douze ans.

La critique de Mr K : Cela fait un bon bout de temps que je n’ai plus pratiqué Dan Simmons, un auteur que j’aime beaucoup notamment pour ses grands cycles de SF (liens vers les chroniques en bas de celle-ci). J’ai rarement eu affaire à lui dans d’autres genres même si à chaque fois que l’occasion s’est présentée, la lecture fut toujours un plaisir. Revanche trônait dans ma PAL depuis trop longtemps, je décidai donc de lui faire un sort et je débutai ma lecture avec enthousiasme.

Joe Kurtz a passé douze ans derrière les barreaux pour s’être fait justice lui-même. Ex détective privé, il est désormais en liberté conditionnelle et n’est plus totalement libre de ses mouvements. Il continue néanmoins ses activités en sous main avec sa fidèle secrétaire. Cependant très vite, le passé le rattrape. Il est surveillé de près par des flics ripoux qui veulent venger à leur manière un collègue que Kurtz aurait exécuté, des tueurs à gage ne faisant pas dans la dentelle sont aussi sur ses traces et un père désespéré veut faire appel à ses services pour retrouver le meurtrier de sa fille. Rajoutez là-dessus l’ombre terrifiante d’un serial killer qui plane au dessus de l’ouvrage, une veuve noire appartenant à la mafia et vous obtenez un roman policier déjanté qui fait fi des codes et peut s’avérer tout à fait imprévisible.

Dans cet ouvrage, on nage en plein polar hardboiled, comprendre par là que tout est violence et hargne. Pas beaucoup de personnages peuvent se vanter d’être irréprochables, on côtoie la misère crasse, la haine féroce et les manipulations les plus iniques. Kurtz qui au départ peut rebuter le lecteur n’est finalement pas le plus pourri de tous, j’ai trouvé que l’ambiance crépusculaire proposée faisait diablement pensé au Sin City de Miller. Peu d’espoir dans ces pages si ce n’est celui de se venger, de reprendre la main et de mettre fin à une spirale infernale entre crimes, poursuites, alliances changeantes, rédemption et recherche d’une certaine paix intérieure. Clairement ces 356 pages sentent la poudre et ça défouraille sec entre deux dialogues bien sentis et des révélations en cascade.

L’addiction prend de suite grâce à un scénario à tiroir qui ménage bien ses effets. On retrouve certes des figures obligées du genre (le lien indéfectible entre Kurtz et sa collaboratrice, le serial killer malin comme un singe qui semble insaisissable, la figure innocente d’une enfant en danger, la corruption qui ruine la moralité de la Police…) mais l’ensemble s’enchevêtre parfaitement, se complète et livre une trame sans pitié et sans temps morts. On ne s’ennuie pas un instant et l’on peut compter sur l’art de la narration de Dan Simmons pour tenir le lecteur en haleine, l’empêchant même à l’occasion de se coucher suffisamment tôt. Il faut dire que le héros en prend vraiment plein la tronche et qu’il est au bord du précipice plus d‘une fois pour le plus grand plaisir sadique du lecteur complètement accroché par un récit haut en couleur.

L’écriture reste toujours aussi limpide et exigeante. Loin des polars conventionnels (parfois certains sont à la limite de la soupe littéraire), ce roman s’apparente clairement aux montagnes russes avec des émotions contradictoires qui s’enchaînent et un plaisir de lire renouvelé à chaque fin et début des courts chapitres qui le composent. Nerveux, foisonnant mais aussi parfois très intimiste, il ne donne pas à voir le meilleur de l’humanité mais procure une sacrée expérience de lecture. Les âmes sensibles s’abstiendront, les autres - si vous êtes amateurs - peuvent y aller sans souci, vous ne le regretterez pas !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Ilium
Olympos
Terreur
L'Homme nu
Les Chiens de l'hiver
- L'épée de Darwin

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dimanche 24 septembre 2017

"1275 âmes" de Jim Thompson

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L’histoire : Je m’appelle Nick Corey. Je suis shérif d’un patelin habité par des soûlauds, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux de tout acabit. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et la seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est mon postérieure qui les reçoit. Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment, mais cet enfer va cesser.

La critique de Mr K : Ce roman a une histoire personnelle au sein du Capharnaüm éclairé. C’est Nelfe qui la première a jeté son dévolu sur ce titre, 1275 âmes, dont la quatrième de couverture l’avait bougrement séduite de prime abord. Et puis, au moment de la lecture, le blocage, impossible pour elle de supporter le personnage principal. Vu que je lorgnais aussi sur l’ouvrage lors de son adoption, je le glissai dans ma PAL en attendant des jours meilleurs. Au final, j’ai fini par y revenir et comme vous allez pouvoir le lire, j’ai hautement apprécié l’expérience de ce roman noir sans concession.

Au centre de la mécanique infernale, un homme : Nick est le shérif d’une petite localité perdue au milieu de nulle part. Il ne fait pas grand-chose de ses journées tant sa fainéantise atteint des sommets. Mal marié et finalement très fataliste ; les jours s’écoulent sans saveur à un rythme désespérant. Puis vient le jour du déclic lors d’une visite qu’il effectue chez un collègue d’une ville voisine. Celui-ci met en exergue son apathie et surtout l’irrespect qu’il inspire à ses concitoyens. Cette goutte d’eau va déclencher chez Nick une réaction forte, enterrant l’ancien lui-même, il rentre alors dans une spirale de violence et de mensonges qui vont peu à peu se refermer sur lui et son entourage...

J’ai de suite été séduit par ce roman contrairement à ma moitié. Certes le perso principal est répulsif à souhait : feignasse comme pas deux, menteur, profiteur, impoli, irrespectueux... aucun qualificatif négatif ne peut lui être épargné à part peut-être celui de raciste, sur cela il se positionne dans le vent contraire des idées de l’époque (l’action se déroule aux USA dans la première partie du XXème siècle). Nick évolue pas mal durant l’ouvrage mais quelle chiffe molle en début de récit ! Engoncé dans un mariage insensé (il s’est plus ou moins fait piéger), il subit l’humeur massacrante de sa femme et la débilité sénile de son beau-frère. Il va se rassurer dans les jupes de Rose, sa maîtresse gourgandine victime d’un mari violent. Mais il ne peut au fond de son cœur oublier Amy, son premier amour qui ne lui a jamais pardonné de l’avoir lâché au dernier moment juste avant le mariage. Pour autant, il s‘en tire pas mal le Nick, la vie se déroule sans surprise et bien que dominé de manière général, il ne manque de rien.

Et puis, vient la révélation et le changement. Dans une ville aussi arriérée que celle-ci, peuplée de péquenots et de bouseux ça va dépoter ! Règlements de compte, manigances, manipulations et complots ne seront pas de trop pour vivre sa nouvelle vie. Mais le fatum veille et tout se complique très vite, la situation devient inextricable et franchement on se demande bien comment tout cela va finir. Derrière son apparente débilité, Nick est bien plus malin qu’il paraît. Jouant sur son apparente faiblesse, il mène bien sa barque et personne ne semble y voir du feu. Il est remarquablement caractérisé ainsi que toute la communauté qui l’entoure, l’ouvrage nous présente un monde en vase clos, angoissant à souhait où règne une chape de plomb insupportable. Tous les personnages qui peuplent l'ouvrage sont barrés à leur manière et la concomitance des actes et pensées donnent lieu à de sacrés échanges et télescopages !

C’est une certaine Amérique qui nous est ici présentée, une Amérique à la Trump où la femme se doit de fermer sa bouche en présence de son mari, où les noirs sont encore appelés nègres et considérés comme quantité négligeable. Âpre, réactionnaire ; l’Amérique profonde fait peur et doit vivre avec la pauvreté et la débrouille. L’ensemble est très bien ficelé et donne à voir des réalités désormais oubliées ou presque. Le portrait est sans concession mais d’une beauté brute et pure. Même si l’histoire est hantée par le meurtre, l’inceste, le mensonge et la tromperie ; il donne à voir un condensé de vies humaines livrées aux aléas du hasard et du désir. Forcément, l’histoire ne peut que finir très mal !

En terme d’écriture, je me suis régalé. Racontée à la première personne du singulier, l’auteur nous présente cette triste histoire à travers les yeux de son héros qui bien qu’éduqué, parle de manière très familière et même arriérée parfois. Cela permet une immersion totale et rapide (c’est d’ailleurs ce qui a déplu à Nelfe sur cet ouvrage) dans l’univers d’un demeuré presque total. Au fil de la lecture, l’addiction ne se dément pas et même progresse encore plus vers les sommets face aux imprévus et décisions que va prendre Nick. On tombe de Charybde en Sylla et la gorge se noue progressivement, soumise à une pression et une tension qui ne va que crescendo durant tout le récit.

Un très grand ouvrage qui invite fortement à poursuivre la découverte d’un auteur, Jim Thompson, très talentueux. Hâte d’y retourner dès que je retomberai sur lui lors d’un chinage de plus.

Posté par Mr K à 17:16 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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