lundi 3 mai 2021

"Blackwood" de Michael Farris Smith

BlackwoodL'histoire : 1975. Red Bluff, petite ville du Mississippi, se meurt en silence, étouffée par le kudzu, une plante grimpante qui envahie tout.
Après des années d'absence, Colburn est de retour sur les lieux de son enfance. Mais sa présence semble échauffer les esprits. Lorsque deux enfants disparaissent, la vallée s'embrase...

La critique Nelfesque : Pow pow pow pow pow ! Voici ma réaction en terminant ce roman et en postant à chaud quelques impressions sur les réseaux sociaux. Il fallait absolument que j'en parle immédiatement, c'était une véritable nécessité tant cet ouvrage m'a transportée, sans trop rentrer dans les détails puisqu'il n'était pas encore sorti en librairie. C'est maintenant chose faite depuis le 29/04 et je ne tarde pas à publier cette chronique où je peux cette fois-ci expliciter un peu plus mon ressenti (j'avoue, les onomatopées, ça a ses limites !).

"Blackwood" est un roman où l'ambiance tient une très grande place. Nous sommes ici à Red Bluff, petite ville du Mississippi où il ne se passe pas grand chose depuis des années. La vie a petit à petit quitté les lieux, les habitants sont partis et ceux qui sont restés se sont englués dans un quotidien monotone. A l'image de nombreuses villes isolées, les commerces ont fermé et il flotte dans l'air comme un sentiment de fatalité. On ne se plaint pas mais on a conscience de ne pas vivre avec un grand V. Résigné.

Pendant les années où la ville se vidait de sa vie sociale, son énergie vitale, une plante a commencé à prendre de plus en plus d'ampleur, dans l'indifférence générale tout d'abord puis avec une pointe d'amusement et de fascination pour finir dans un fatalisme écrasant. Parce que la vie c'est comme ça et qu'un jour pousse l'autre, le kudzu s'est insidieusement glissée dans les rues, dans les jardins, dans les maisons jusqu'à recouvrir des propriétés entières et prendre peu à peu la place des hommes.

Cette plante est un véritable personnage à part entière, énigmatique, inquiétante et menaçante. Elle se propage, s'engouffre partout, y compris dans les cœurs. Elle change les hommes, se nourrit de leur tristesse, de leur noirceur. À moins que ça ne soit l'inverse... Véritable roman noir où homme et nature ne font plus qu'un dans un monde embourbé dans la misère et le passé, "Blackwood" prend le lecteur aux tripes !

Tout commence avec l'arrivée en ville d'une famille de marginaux, vivant dans leur vieille Cadillac défoncée et errant pour subvenir à leurs besoins. Étranges et étrangers, ils sont à la fois suspects et invisibles aux yeux des habitants. Seul le shérif Myer se soucie de qui ils sont et tente de les aider, lui l'homme qui était sur les lieux lorsque le père du jeune Colburn a été détaché du bout de la corde à laquelle il s'est pendu dans sa grange il y a 20 ans. Hasard du calendrier ou coïncidence du destin, ce même Colburn revient également en ville pour ouvrir son atelier d'art dans une boutique vacante que la mairie de Red Bluff met à disposition gratuitement pour redynamiser le centre-ville. Sans vouloir remuer le passé, le fuyant même, il continue simplement sa route en profitant des opportunités qui lui sont données. Mais le Colburn d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier et certains font mine de l'ignorer...

C'est autour de ces personnages que tourne "Blackwood", l'auteur disséquant leur vie, leur passé et nous menant sur les pas de leur destin. Qu'ont-ils décidé vraiment ? Quelle force les mène là où ils vont ? Dans quel but ? Le mystère est omniprésent jusqu'à la fin du roman et un vent métaphorique, mystique et fantastique, flotte sur ces pages. Brillant !

Michael Farris Smith réussit ici le coup de maître de nous tendre un piège que nous ne voyons pas venir. Comme cette plante qu'il dépeint, il prend son lecteur progressivement dans ses filets, jusqu'à ce que nous ressentions littéralement ce sentiment d'enfermement. Cette plante, cette ambiance, envahit non seulement Red Bluff et ses habitants mais elle sort également du roman pour nous accaparer tout entier. Impossible de relâcher ces pages, nous sommes fascinés et piégés. Un excellent auteur qui montre là encore toute l'étendue de son talent avec un roman passionnant.

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Nulle part sur la terre"
- "Le Pays des oubliés" (un très beau roman (dont je devrais vous parler aussi plus longuement !) qui met en lumière les oubliés, ceux qui n'ont pas eu de chance dans leur vie, n'ont pas su la saisir et tente de garder la tête hors de l'eau malgré tout. Des trajectoires dures, des destins brisés. En bref, c'est noir, ça sent la sueur et les larmes mais c'est aussi lumineux.)

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mardi 27 avril 2021

"Le Placard" de Kim Un-Su

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L’histoire : Un trentenaire, après des années de formation et de tentatives, trouve enfin un emploi auprès d'un laboratoire public. L'unique tâche qui lui est confiée étant de vérifier le matériel livré chaque matin...

Ses journées se passent ainsi, entre l'ennui et la contemplation du vide. Il s’aperçoit vite qu’il n’est pas le seul à ne rien faire : ses collègues, ses supérieurs, passent leur temps à bricoler des maquettes de navires dissimulées sous le bureau, à feuilleter des encyclopédies...

Pour tromper l’ennui, il déambule dans le bâtiment et découvre le placard n°13. Là, il trouve des dossiers stupéfiants sur des "symptomatiques" : un homme au doigt duquel pousse un ginkgo, un autre qui veut devenir chat, des sauteurs du temps, des narcoleptiques insensés, des mosaïqueurs de mémoires, des extraterrestres exilés sur Terre, etc. : un catalogue de l'inimaginable réalisé. Surpris par Dr Kwon, maître du placard, il se voit contraint de devenir son assistant pour suivre ces dossiers et répondre aux appels des symptomatiques.

La critique de Mr K : Direction la Corée du Sud aujourd’hui avec un ouvrage inclassable se situant aux lisières de plusieurs genres. Le Placard de Kim Un-Su (auteur hautement remarqué à raison par son excellent Sang chaud) est entre le roman noir et le fantastique, chose qui détone dans le catalogue de la maison d’édition Matin Calme qui nous a habitué jusqu’ici plutôt aux genres thriller et polar. La qualité littéraire reste la même avec ici un récit à tiroir redoutable d’efficacité et des personnages tous plus barrés les uns que les autres. Il ne m’a pas fallu longtemps pour lire cet ouvrage à la fois frais et diablement addictif malgré une orientation sombre et sans réelle issue.

Le héros-narrateur s’apparente à un individu lambda, rien ne le fait vraiment sortir du lot. Physiquement passe-partout, solitaire à qui l’on ne reconnaît pas de réelle relation sociale (qu’elle soit amoureuse, amicale ou même familiale), il vit en vase clôt, sans se presser, contemplant avec langueur sa vie depuis la fin de ses études. Clairement, il ne brille pas par son ambition et son dynamisme, élément surprenant dans un pays comme la Corée du Sud qui prône le dépassement de soi, la notion de productivité et la connectivité. Son quotidien morne le mène nul part mais ça n’a pas l’air de le déranger.

Et puis, le destin comme souvent va se jouer de lui. Il décroche un travail dans un laboratoire dont les recherches lui échappent au départ. Il se retrouve dans un bureau avec quasiment rien à faire si ce n’est réceptionner des colis et apposer sa signature pour vérifier leur contenu. Interloqué par cet état de fait (être payé correctement en ne faisant rien), au bout de quelques mois, il se rend compte que finalement personne ne fait rien dans l’immeuble, qu’il n’est pas le seul dans ce cas là et quelque soit le service concerné. En voulant faire passer le temps, il ouvre un placard à combinaison qui lui faisait de l’œil depuis trop longtemps et met à jour des dossiers de patients pour le moins surprenants. Un mystérieux Dr Kwon officiant dans l’entreprise reçoit des personnes souffrant de troubles et maladies très particulières qui auraient piqué au vif Fox Mulder des affaires non classées ! Très vite démasqué par le fameux médecin, le narrateur se retrouve embauché par lui pour faire le ménage, s’occuper de la paperasse et même recevoir ou appeler certains cas. Le voila devenu assistant sans vraiment le vouloir... Mais attention, plus de responsabilités peuvent parfois vous mener à votre perte...

Le roman est divisé en trois parties qui ne sont pas forcément chronologiques. Ainsi, on débute avec quelques cas venus au laboratoire. On croise nombre de personnalités étranges dans cet ouvrage avec notamment un homme qui voit un arbre lui pousser au bout d’un doigt, d’autres font des bonds dans le temps, certains dorment des semaines entières, et quelques spécimens dans le monde se nourrissent de verre ou de pétrole... Vous l’avez compris, c’est complètement délirant et l’on tombe littéralement de Charybde et Scylla en lisant cet ouvrage. Les chapitres s’enchaînent avec un plaisir certain mais le lien est tout d’abord ténu... Vers quoi nous dirige l’auteur en accumulant les cas pathologiques et / ou psychologique ? Puis certains personnages reviennent dont une femme travaillant au même endroit que le héros, le Dr Kwon se fait plus présent et puis viennent dans l’intrigue des hommes en noir redoutables qui voudraient bien mettre la main sur les dits dossiers et certaines caractéristiques de patients. On passe alors du récit de découverte sidérante à une trame bien noire mettant en avant des enjeux secrets et des velléités de pouvoir qui ne s’embarrassent pas de considérations morales. Le dernier acte est tranchant à plus d’un titre et verra la vie du héros changer considérablement.

En plus de cette dimension marrante, désarçonnante, ce roman (qui est le premier de l’auteur dans sa bibliographie) est une critique à peine voilée de la Corée du Sud. Quand on lit les éléments biographiques concernant Kim Un-Su, il est dit qu’il s’est retiré de la vie trépidante des grandes villes pour s’isoler. Ce livre met le doigt sur ses préoccupations et sonne, à travers le personnage principal, ses préoccupations mais aussi celles des autres protagonistes, une charge sans faux semblants sur l’individualisme forcené, la course à la performance, les apparences et les jeux de pouvoir et de domination. C’est brillamment fait car à la fois insidieux et puissant. Le fantastique et le roman noir mêlés donnent une puissance incroyable à ce pamphlet qui n’en est pas vraiment un mais profite des circonvolutions de la narration pour lâcher les chevaux. C’est tout bonnement jubilatoire !

Et puis l’écriture de l’auteur est une petite merveille. Comme dans son précédent roman, il y a un art de la caractérisation, un amour pour les personnages qui confine au génie et donne à l’ensemble une certaine volupté, une profondeur confondante qui nous capture et ne nous relâche jamais pendant toute la lecture. Un excellent roman qui ne ressemble à rien d'autre, un OLNI. Entre fantastique, roman noir avec ses personnages complètement branques et une mélancolie diffuse qui nous renvoie à nos errances d'homme soi-disant moderne, on prend une belle claque avec une conclusion sans appel. Courez-y, si vous êtes amateurs !

jeudi 15 avril 2021

"La Chasse" de Gabriel Bergmoser

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L’histoire : Frank s'occupe d'une petite station-service paumée au milieu de l'immensité sauvage australienne. Un jour, une jeune femme arrive en trombe, blessée. Aidé par un couple de voyageurs, Frank tente de soigner les blessures de l’inconnue lorsque de mystérieux assaillants arrivent sur les lieux. Coupés du monde, les occupants de la station-service vont devoir alors faire face à un véritable siège.

La critique de Mr K : Bienvenue dans une lecture incandescente et ultra-plaisante aujourd’hui avec La Chasse de Gabriel Bergmoser. Très cinématographique dans son écriture, rythmé comme il faut et très sombre, voici un ouvrage qui se lit tout seul et à une vitesse record. La tension ne redescend jamais et l’on se prend pas mal de claques même si l’amateur de films de genre que je suis n’a jamais été vraiment surpris par les méandres empruntés par l’histoire.

Tout d’abord le lieux de l’action : le bush australien avec au cœur du récit une station service perdue au milieu de nulle part tenue par un grand-père au passé tumultueux. Il reçoit depuis quelques jours à la maison sa petite-fille dont la phase remuante d’adolescence dépasse ses parents qui n’y arrivent plus. Ces deux-là en sont toujours au round d’observation quand les événements vont se précipiter. Une jeune femme grièvement blessée échoue dans la station service et tombe dans les vapes. Le temps de la faire rentrer dans le bâtiment et de commencer les premiers secours (quelques clients présents dont un apprenti infirmier vont se retrouver coincés eux aussi dans le grand foutoir à venir) que déjà un individu menaçant se pointe et demande si quelqu’un aurait aperçu une jeune femme en cavale. Renvoyé sur les roses, il ne va tarder à revenir avec ses potes et le siège peut débuter.

Le postulat de départ est simple mais diablement efficace. Après deux chapitres de présentation globale des personnages principaux, l’auteur lâche les chevaux. Il n’y va d’ailleurs pas avec le dos de la cuillère car très vite la tension monte d’un cran avec une opposition forte entre les personnages, des réactions en chaîne qui vont bousculer les certitudes et créer une trame diaboliquement addictive. Punchlines, fusillades, pertes cruelles et remises en question peuplent ces pages d’un noir profond où l’espoir est mince et bien souvent illusoire. Les fans de roman noir sont servis pour le coup.

Bien que classiques dans leur caractérisation, on s’accroche à ces personnages un peu paumés que la vie n’a parfois pas gâtés. Par un savant mélange de flashbacks et de retour à la réalité, on commence à percevoir que derrière cette trame se cachent des ramifications complexes et des destins tortueux à souhait. Comme dit plus haut certaines ficelles sont plutôt grosses et les amateurs de films d’horreur et de série horrifiques (regardez les Wolfcreek - films et séries -, on s’y croirait ici !) retrouveront leurs gammes et références tant dans certaines scènes à la John Carpenter que dans les personnages iconiques à souhait avec notamment des redneck australiens plus vrais que nature et foutrement flippants comme dans Cul de sac de Douglas Kennedy. Certes on manque parfois d’originalité mais l’ensemble est tellement bien troussé qu’on ne peut pas bouder son plaisir. Ce qui est sûr c’est que ça ne donne pas envie d’aller en Australie tant on côtoie pas mal de dégénérés et d’individus interlopes qui semblent vivre en marge de toute morale élémentaire si on se réfère à ce roman.

Gabriel Bergmoser s’y connaît pour mener ses scènes d’action aussi. L’immersion est totale et il est impossible de résister à la tentation d’aller plus loin. Chapitres courts, incisifs et écriture au scalpel à la mode thriller / page-turner plantent une histoire d’un noir profond qui va loin parfois et nous renvoie à notre nature profonde voire primale. Parfois thrash, parfois délicat dans l’évocation du lien grand-père / petite-fille, fun et poignant, La Chasse ravira les amateurs de survivors qui dégomment, d’ambiances pesantes et d’évocations des vicissitudes humaines. Belle lecture enthousiasmante !

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mardi 9 mars 2021

"Les Lamentations du coyote" de Gabino Iglesias

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L’histoire : La Frontera, une zone de non-droit séparant le Mexique des États-Unis. C'est là que sévit le Coyote. Personne ne connaît son nom, mais à quoi bon ? Il est le Coyote, tout simplement. Celui dont la mission divine est de sauver des enfants mexicains en leur faisant passer clandestinement la frontière vers la terre promise. La Virgencita veille sur eux - et sur lui, son guerrier sacré, son exécuteur des basses œuvres. Autour de lui, d'autres habitants de la zone, confrontés eux aussi à la violence, au deuil, au désespoir. Tous résolus à se soulever contre un monde qui fait d'eux des indésirables. Cavales, fusillades, cartels, sacrifices sanglants, fantômes et divinités vengeresses... L'heure de la revanche latina a sonné.

La critique de Mr K : Une lecture qui dépote au programme aujourd’hui avec Les lamentations du coyote de Gabino Iglesias, un écrivain d’origine portoricaine que je découvrais avec ce titre. Précédé d’une réputation flatteuse pour Santa Muerte (que je vais m’empresser de dégoter dans les mois à venir), j’avais vraiment envie de découvrir son univers et son style volcanique. Je n’ai pas été déçu !

Se déroulant à la frontera, zone sous tension entre les États-Unis et le Mexique, on ne peut pas vraiment résumer ce roman tant il s’apparente à un patchwork, un assemblage de destins qui ne sont pas forcément liés mais qui sont unis par la souffrance et la colère. La folie guette bien souvent dans cet univers sombre qui baigne dans une époque contemporaine sombre entre toute. Trump et sa politique nationaliste, la pauvreté, mère de tous les vices, les gangs et la mafia, le trafic d’enfants, la femme objet livrée à des hommes sans scrupules sont au cœur de ce récit endiablé dont personne ne sortira indemne. Les personnages se débattent donc avec leurs pulsions, leurs missions et l’envie de se révéler à eux-même dans une morale somme toute très personnelle.

Dans un style très cinématographique, frontal et enragé, simple mais non dénué de poésie, l’auteur propose un voyage à nul autre pareil au cœur d’une société gangrenée par le mal et le désespoir. J’ai rarement lu un ouvrage aussi noir et des images restent en mémoire longtemps après la lecture : un père tué sous les yeux de son fils, des migrants qui meurent dans le camion qui doit les emmener vers le rêve américain, un spectacle d’art vivant qui vire au massacre engagé, une installation spécialisée dans la disparition de corps humains gênants... Le tout est enrobé de dialogues saignants et de fusillades bien hard-boiled. Pas de doute, on est dans le viscéral, le poignant.

Mais ce roman ne peut se résumer à cela. En mêlant réalisme mais aussi ésotérisme et légendes latinos, Gabino Iglesias amène l'ouvrage vers des sommets insoupçonnés avec une ouverture vers l’identité latino, une porte ouverte aussi sur la foi qui soulève les montagnes et justifie parfois les actes les plus innommables, la course à la consommation et les cadavres vivants (ou non) qu’elle laisse sur le bord de la route. Le mal est partout, des deux côtés de la frontière, et il éclabousse le visage du lecteur qui en reste tout étourdi devant ce maelstrom chaotique et sans solution si ce n’est les actes désespérés de quelques uns ou la vengeance froide et brutale, libératrice autant que destructrice.

Bon roman donc auquel il manque cependant je trouve un peu d’épaisseur dans les personnages qui peuvent à l’occasion sonner creux ou se révéler caricaturaux. La puissance déployée est intéressante mais aurait gagné encore en impact en développant davantage les fêlures de chacun, en contextualisant plus dans l’intime, dans les tripes. Les Lamentations du coyote aurait gagné un supplément d’âme et une portée encore plus importante en allongeant un peu la sauce d’une cinquantaine de pages. Le rythme effréné en aurait été affecté c’est sûr mais certains personnages dont le héros éponyme auraient gagné en profondeur et en consistance.

On passe tout de même un excellent moment ! Cet ouvrage se situe dans le haut du panier avec un ton jubilatoire et un récit qui porte littéralement le lecteur. Ça se dévore tout seul, la langue provoque un plaisir de lecture incroyable et il est impossible de passer à côté si le noir est votre couleur préférée.

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jeudi 15 octobre 2020

"Le Bal des porcs" d'Arpád Soltész

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L’histoire : Finalement, il se rend compte que cette histoire est d'une effarante simplicité. Pouvoir, argent et sexe. Probablement drogue et alcool. Une poignée de personnes qui se croient toutes-puissantes. Et un maître-chanteur ordinaire qui tient la plupart d'entre elles par les couilles.

Lorsqu'une adolescente disparaît d'un centre de désintoxication, personne ne s'en inquiète : tout le monde sait bien que les junkies mentent, volent, et disparaissent dans la nature. Tout le monde le sait, et tout le monde s'en fiche. Alors quand on retrouve le corps sans vie de la jeune Bronya, le médecin légiste et le policier qui mène l'enquête s'empressent de conclure à une mort accidentelle, malgré le témoignage de Nadia, une amie de la victime, qui affirme avoir vu le coupable maquiller le meurtre en overdose.

Affaire classée ? C'est compter sans le journaliste Schlesinger qui, flairant le scandale étouffé, décide de mener sa propre investigation. Peu à peu, il met à jour un vaste réseau de prostitution, de corruption et de chantage organisé par la mafia calabraise qui a bien l'intention de faire main basse sur tous les trafics possibles en Slovaquie.

Et quand le Premier ministre lui-même devient la pièce maîtresse de la pyramide mafieuse, plus personne n'est à l'abri. Même pas les journalistes... L'assassinat de l'un d'entre eux suffira-t-il à réveiller les hommes et femmes intègres du pays ?

La critique de Mr K : Nouvelle lecture éprouvante à mon actif aujourd’hui avec Le Bal des porcs d’Arpad Soltész paru aux éditions Agullo dans le cadre de la Rentrée Littéraire 2020. Ce roman noir est servi bien serré et entraîne le lecteur dans les méandres d’une société gangrenée par le vice et les intérêts particuliers sous fond d’enquête journalistique. Bien mené, passionnant parfois déroutant (il faut s’accrocher pendant certains passages), voici un roman dont on se souvient longtemps après sa lecture.

Des filles disparaissent ou sont retrouvées mortes par overdose. Dans la société bien pensante de ce pays presque imaginaire, personne n’en a rien à faire. Pensez donc, des gamines toxicomanes ! Cependant, des hérauts de la liberté et de la justice vont tenter de faire éclater la vérité et lever le voile sur les pratiques plus que douteuses d’hommes haut placés au bras très long. Très vite, l’auteur prend le parti de révéler beaucoup de choses et de nous faire pénétrer dans ce cénacle peu ragoûtant aux exactions parfois terrifiantes. L’écœurement guette le lecteur face aux ignominie dont il est témoin et les stratégies mises en place.

C’est peu de dire que l’on passe un moment difficile durant cette lecture. Ce qui nous est donné à lire est parfois du domaine de l’innommable. À commencer par le sort réservé à ces jeunes filles enfermées dans une maison de redressement peu scrupuleuse des droits de l’individu et qui exerce sur elles une emprise totale. Avec la complicité de certaines autorités et d’hommes de main sans pitié, pressions de toutes sortes, tortures, sévices, viols et même pire sont exercés sur ces pensionnaires oubliées de tous, y compris parfois leurs propres parents, trop contents de ne plus avoir à s’en occuper. L’ambiance trouble, cynique et glauque est très bien rendue. Certaines essaieront de s’échapper de cette machinerie infernale mais elles seront à chaque fois rattrapés par leurs tortionnaires...

Car dans ce monde là, nul espoir n’est vraiment permis. Le mécanisme de la corruption à tous les étages est bien huilé et totalement maîtrisé. L’impunité est totale pour ces personnalités appartenant à la caste du pouvoir entre police, médias et politique. Un scandale éclate et il est vite étouffé, la mémoire moyenne d’un électeur est de huit mois et les élections ne donnent rien de vraiment nouveau à chaque fois. Les visages et formations politiques changent mais les pratiques restent avec en sous-main l’emprise certaine de la pègre extra-territoriale. Pour forcer le destin, rien de tel qu’un pot de vin, l’embrigadement, le contrôle des victimes par la drogue, l’envoi d’un tueur ou encore une bonne opération de lobbying... Au final, les mêmes sont aux manettes et ils restent en place des décennies durant.

Le Bal des porcs se lit relativement bien, le style journalistique fait son office. Je n’ai pas été complètement convaincu par l’écriture qui m’a semblé parfois un peu plate, loin des crédos littéraires habituels en tout cas. Il n’y a pas ou peu d’effets de style par exemple mais plutôt une suite de constats froids et implacables qui nouent la gorge. Brut de décoffrage, le texte happe cependant littéralement le lecteur par un contenu qui s’apparente à un brûlot incandescent d’une grande force et c’est ce que l’on attend en premier d’un tel ouvrage. Une belle réussite dans le genre, ce roman vous plaira forcément si vous êtes adepte de roman noir et que vous avez le cœur bien accroché.


lundi 21 septembre 2020

"Succession" de Patrick Cargnelutti

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L’histoire : Dans un pays imaginaire d'Afrique centrale, mercenaires, barbouzes, fonctionnaires occidentaux corrompus et chefs de guerre cupides s'en donnent à cœur joie, détruisant impitoyablement un pays et ses habitants. Les hommes droits, comme Egbéblé, chef de village qui veut venger sa fille, ou Pelletier, ingénieur agronome qui fourre son nez où il ne faut pas, ne sont que des pions sacrifiés sur l'autel du pouvoir et de l'argent. Même les exploiteurs et les comploteurs minables, manipulés par plus puissants qu'eux, ne sortiront pas indemnes du cœur des ténèbres, et le lecteur assiste, impuissant et révolté, au délitement de l'âme et du monde. Succession est le roman de la folie de l'homme et du pouvoir, de la corruption absolue, celle qui détruit les innocents et fait se déchirer les peuples.

La critique de Mr K : Plus noire que noire, cette lecture m’a littéralement ébranlé. Tout juste sorti chez Piranha, Succession de Patrick Cargnelutti est un roman furieux où se mêlent realpolitik, vicissitudes humaines, innocents sacrifiés au nom du pouvoir et de l'argent-roi, corruption et une France-Afrique terrifiante. Voici les maîtres mots de ce roman pas si éloigné de la réalité que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Le Kimbavu, pays imaginaire situé dans l’Afrique des Grands lacs est au centre de cette histoire tortueuse. Sous l’égide d’un despote manipulé par la France et les puissances d’argent, ce pays pauvre aux ressources boisées très intéressantes voit arriver sur son sol le représentant local d’une multinationale française qui n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour parvenir à ses fins. Corruption bien sûr mais aussi milice paramilitaire sanguinaire sont à la manœuvre pour gagner des parts de marché, exploiter le filon et gagner toujours plus au nom du sacro-saint capitalisme libéral qui se fiche éperdument des droits de l’homme et de l’écologie. Justement, un grain de sable vient se glisser dans la machine, un grain de sable qu’il va falloir éliminer.

Ce maigre résumé ne peut que vous mettre sur la voie d’un ouvrage-somme d’une rare puissance et sans concession. Mêlant fiction et réalité avec un brio rare (on reconnaît des personnages politiques très connus légèrement renommés), on navigue constamment entre consternation et colère. Sous fond de main-mise de puissances financières sur nos institutions politiques, l’homme se livre ici à ses pires instincts, ceux qu’on aime cacher aux simples mortels que nous sommes et qui sont parfois révélés au grand jour dans des journaux libres comme le Canard enchainé, ma lecture de chevet. Patrick Cargnelutti se livre à un exercice aussi passionnant qu’atterrant qui ne peut laisser indifférent, à part si vous même appartenez à cette caste de personne que l’argent et l’ambition aveuglent.

Gare aux innocents qui s’opposent à l’avancée du progrès, à la marche du monde libéral, ils y perdront des plumes voire plus. Meurtres sur commande, manipulation de l’opinion, parrainage d’un candidat à l’élection présidentielle qui pourra servir au mieux les lobbys industriels... Tout cela ne vous rappelle rien ? On est en plein dedans, on ne verse pas ici dans la paranoïa ou la théorie du complot, on a plus affaire à une compilation de tout ce qui est mis en œuvre dans l'édification de ce nouveau monde qu’on nous vante tant. Collusions entre pouvoir politique, économique, lobbying industriel, destruction des services publics comme ultime quête pour asservir encore un peu plus les peuples, massacre d’innocents et esclavagisme déguisé sont au menu d’un roman coup de poing qui n’épargne personne et surtout pas ses personnages principaux.

Les âmes sensibles prendront chers ici, il n’est pas question de voiler les choses ou de les estomper. Il y a les actes violents bien sûr mais aussi toutes les manœuvres mises en place qui provoquent la nausée, la folie qui peut prendre possession d'un individu lambda que l’on brise pour le faire taire... L’ensemble est absolument terrifiant, remue les tripes et bien souvent, des images restent et hantent l’esprit du lecteur. Historien de formation, j’ai déjà côtoyé l’horreur à l’état pur lors de sessions sur les crimes contre l’humanité entre esclavage et Shoah, guerres de religions et colonisation. Mais là, ça se passe sous nos yeux, à notre époque. Même si les faits sont fictifs, ils sont basés sur des pratiques en cours qui n’ont rien à envier à certains groupes criminels ou terroristes, à la différence qu’ici les forces occultes ont accès à des ressources étatiques, médiatiques et des fonds quasi inépuisables. Et nous pauvres consommateurs imbéciles, nous participons à ce grand numéro de cirque mortifère qui met à genou les peuples et la planète.

Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Dans une langue virtuose et virevoltante, un sens de la narration hors norme, une pédagogie non feinte et une accessibilité de tous les instants, on vit véritablement cette lecture qui marque au fer rouge le lecteur prisonnier de ces pages. Succession est un grand, très grand roman noir que je ne peux que vous conseiller mais attention, ayez le cœur bien accroché ! Tel est le prix pour briser les mensonges et les apparences pour accéder à la vérité.

lundi 3 août 2020

"Le Chant de l'assassin" de R. J. Ellory

Le Chant de l'assassinL'histoire : Tout le monde a un secret.
Condamné pour meurtre, derrière les barreaux depuis plus de vingt ans, Evan Riggs n'a jamais connu sa fille, Sarah, confiée dès sa naissance à une famille adoptive. Le jour où son compagnon de cellule, Henry Quinn, un jeune musicien, sort de prison, il lui demande de la retrouver pour lui donner une lettre. Lorsqu'Henry arrive à Calvary, au Texas, le frère de Riggs, shérif de la ville, lui affirme que la jeune femme a quitté la région depuis longtemps, et que personne ne sait ce qu'elle est devenue. Mais Henry s'entête. Il a fait une promesse, il ira jusqu'au bout. Il ignore qu'en réveillant ainsi les fantômes du passé, il va découvrir un secret que les habitants de Calvary sont prêts à tout pour ne pas voir divulguer.

La critique Nelfesque : Alors que vient de sortir cet été le dernier roman traduit en français de R. J. Ellory dont je vous parlerai prochainement, il est plus que temps pour moi d'évoquer le précédent, "Le Chant de l'assassin". Cet auteur est un incontournable pour qui aime les romans noirs et les thrillers faisant la part belle aux personnages. Depuis la lecture de son premier ouvrage sorti en France, je n'ai plus lâché Ellory d'une semelle. Lui et moi c'est maintenant 12 ans d'amour littéraire qui nous lient et après la lecture de celui-ci, ça ne va pas s'arrêter là.

Nous suivons Henry Quinn, ex taulard ayant purgé sa peine, tentant de tenir la promesse qu'il a faite à son compagnon de cellule Evan Riggs. Et croyez-moi ce n'est pas une mince affaire ! Depuis 20 ans derrière les barreaux, ce dernier a écrit une lettre à sa fille qu'il confie à Quinn dans l'espoir qu'il puisse lui remettre. Commence alors pour lui un véritable parcours du combattant dans la petite ville de Calvary où le shérif du coin et les habitants ne sont pas prêts à voir ressurgir les fantômes du passé.

Intimidations plus ou moins musclées, allusions, non-dits vont devenir le quotidien d'Henry Quinn pour qui une promesse est une promesse. Trop de mystères entourent la fille de son ami, le chemin menant à elle est tellement semé d'embûche que toute la lumière doit être faite sur son existence. Où est-elle ? Comment la retrouver ? Qui contacter ? Et surtout pourquoi est-ce si compliqué ? Quel lièvre Quinn va-t-il lever ?

Rangé dans la catégorie "thriller", "Le Chant de l'assassin" est un véritable drame. Ce roman prend aux tripes, nous émeut, nous met en colère, nous fait passer par tous les états. Ellory est excellent pour dépeindre les ambiances, la moiteur d'un lieu, la torpeur de l'alcool et surtout ses personnages sont décrits comme on confectionnerait une dentelle. Il a l'art de les faire prendre vie devant nos yeux en nous plongeant dans leurs vies, en les sondant jusqu'aux tréfonds de leurs âmes. Il m'a bouleversée ici aussi par sa plume de la même manière qu'il a pu le faire avec "Seul le silence" ou "Mauvaise étoile".

Aller-retours incessants entre le passé d'Evan Riggs et l'enquête présente menée par Henry Quinn, Ellory se joue de la temporalité en mettant en parallèle leurs deux existences. Tous deux ont leurs défauts, leurs fêlures, leurs espoirs fauchés en plein vol, leurs existences à jamais détruites. Comme c'est beau putain. Comme on a envie de les prendre dans nos bras et leur dire que la vie n'est pas finie et que tout peut encore arriver. Les derniers chapitres ont une telle force niveau écriture qu'ils méritent presque à eux seuls de se plonger entre ces pages. Un ultime baroud d'honneur, un coup de pied dans la fourmilière, une course pour la vie que Quinn va mener pour son ami mais aussi pour lui. Quand les hommes ne sont plus que des ombres, reste une lueur en bout de piste qu'il leur faut fixer sans relâche jusqu'à l'éblouissement. Un superbe roman.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Un Coeur sombre"
- "Les Assassins"
- "Papillon de nuit"
- "Les Neuf cercles"
- "Mauvaise étoile"
- "Les Anges de New-York"
- "Vendetta"
- "Les Anonymes"
- "Seul le silence"

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dimanche 21 juin 2020

Acquisitions post-confinement

Le confinement a été l'occasion pour beaucoup d'entre nous de réaliser des travaux, des choses qu'en temps normal on remet toujours aux calendes grecques. Le bricolage très peu pour moi, je me suis donc concentré sur Little K, le jardinage et sur ma PAL notamment la partie encartonnée qui se trouve dans le grenier. À cette occasion, je me suis rendu compte que certains titres ne correspondaient plus à mes attentes de lecteur ou que d'autres faisaient partie de séries incomplètes. Il était temps de mettre de l'ordre, d'écarter les livres dont je veux me séparer pour ensuite pouvoir les mettre à disposition dans les boîtes à livre du secteur quand elles seront de nouveaux accessibles. 

L'excuse était toute trouvée pour passer commandes d'ouvrages que je souhaitais lire depuis un petit moment. Étant adepte des livres de seconde main, je suis passé par une boutique de livres d'occasion (référence parisienne ultime dans son domaine), qui pratique de surcroît la vente à distance. Je suis resté plutôt raisonnable comme vous allez le voir et j'ai pu regarnir ma PAL dans des genres qui commençaient à être sous-représentés. Suivez le guide !

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- L'Inclinaison de Christopher Priest. Je vous ai parlé récemment de ma découverte d'un volume du cycle de l'Archipel du rêve avec le très bon ouvrage La Fontaine pétrifiante. Je n'ai donc pas pu résister à l'envie de m'y replonger avec encore une fois ici une histoire de double et de temporalité modifiée entre deux mondes parallèles et dissemblables à la fois. Histoire d'une descente aux enfers d'un compositeur de musique à bout de souffle, je ne doute pas un moment du plaisir de lire que je vais pouvoir ressentir, Christopher Priest ne m'a jamais déçu tant par son écriture unique que les thématiques qu'il peut aborder. Chouette, chouette, chouette !

- Vongozero de Yana Vagner. Il s'agit d'un survival russe sur fond d'épidémie galopante où l'on suit un groupe de personnes éclectiques qui part vers le lac qui donne son nom à l'ouvrage pour y trouver refuge. Cet ouvrage m'avait échappé lors de sa sortie en broché aux éditions Miroboles. Le tort est désormais réparé avec un roman très prometteur où l'on sauve sa peau au prix de son humanité et où la psychologie des personnages est poussée à son paroxysme. Vu mon goût prononcé pour la littérature russe de genre, je pense que je vais passer un bon moment.

- La Trilogie des magiciens de Katherine Kurtz. Il était plus que temps que j'étoffe ma réserve de romans de fantasy, un genre que j'aime beaucoup et qui permet bien souvent une évasion immédiate. Ce premier recueil d'une oeuvre plus que conséquente (quatre trilogies qui se suivent dans le cycle de Derynis) me faisait de l'oeil depuis longtemps, plus précisément depuis nos premières Utopiales où l'oeuvre de Katherine Kurtz avait été cité lors d'une conférence mémorable sur les mondes imaginaires de la fantasy. J'ai franchi le pas, ce sera ma lecture de notre séjour estival dans le Périgord chez ma belle-famille. Hâte d'y être !

- Les Résidents de Maurice G. Dantec. C'était l'un des derniers ouvrages qui me restait à lire de cet auteur que j'adore, ce n'est pas pour rien que je l'avais intégré à mon "onze de rêve" en terme de littérature. Il revient ici avec un roman bien noir qualifié d'oeuvre totale dont la quatrième de couverture bien tordue m'attire comme un éphémère sur une ampoule brûlante. Trois déglingos de la vie progressent tous vers un centre secret d'expérimentation où pourrait bien se joindre l'avenir de l'espèce humaine. Écriture unique, obsessions de l'auteur seront je n'en doute pas au RDV pour mon plus grand plaisir. Wait and read.

Voici donc les quatre beaux ouvrages qui intègrent ma PAL qui bien que délestée, comme dit précédemment, reste assez conséquente. Espérons qu'avec l'âge et la paternité (en ce jour si particulier), je réussisse à me garder de mes errements passés et à juguler mes crises de manque en terme d'acquisitions littéraires compulsives. L'espoir fait vivre, paraît-il.....

vendredi 20 mars 2020

"La Fabrique de la terreur" de Frédéric Paulin

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L’histoire : Janvier 2011 : après l'immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l'arbitraire, le peuple tunisien se soulève et "dégage" Ben Ali. C'est le début des "printemps arabes", et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges. Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d'être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d'un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s'installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d'Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l'Occident.

À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l'antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s'intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche. Quand le pire advient, Fell comprend que la France n'est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d'autres jeunes sont prêts à rejoindre l'État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l'aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.

La critique de Mr K : Voici un livre que j’attendais avec impatience car il clôture la trilogie de Frédéric Paulin consacrée au terrorisme, entamée par La Guerre est une ruse et Les Prémices de la chute. Dans La Fabrique de la terreur, l’action reprend où elle s’était arrêtée ou presque avec un roman qui verse dans le roman noir et l’Histoire immédiate, un roman engagé qui renvoie dos à dos les responsabilités de chacun dans un monde plus périlleux que jamais. Grande réussite une fois de plus à mettre à l’actif de cet auteur qui décidément étonne et détone dans le monde parfois un peu lisse de l’édition à la française...

L’action se déroule de 2011 à 2015. On suit les différents personnages déjà rencontrés dans les opus précédents et on en découvre quelques autres. Rangé des voitures, Tedj, ex agent de la DGSE désormais retiré à la campagne, a fort à faire avec sa fille Vanessa, devenue journaliste qui s‘intéresse de près au terrorisme islamiste comme lui en son temps. Investie dans son travail à l’extrême au détriment de sa vie de famille, elle va mener l’enquête, se rapprocher de vérités qui dérangent et mettre sa propre existence en danger. En parallèle, on suit Laureline, la compagne de Tedj, patronne d’une cellule de la DGSI qui traque sans relâche les apprentis terroristes ainsi que les fous de Dieu disséminés sur le territoire français et ailleurs. Mais au fil des mois et des années qui passent, sa foi en l’ordre Républicain vacillent de plus en plus face à une menace insidieuse insaisissable et qui frappe inexorablement sans que l’on puisse vraiment y faire grand-chose malgré les moyens déployés. On alterne entre les chapitres consacrés à ces personnages et de courts passages mettant en scène des personnalités islamistes tristement connues durant les phases préparatoires mais aussi des apprentis djihadistes lorsqu’il se font hameçonnés par les barbus et le terrible parcours qu’ils commencent à suivre. Inutile de vous dire que la tension est palpable durant tout l’ouvrage.

On retrouve tout le talent de l’auteur pour planter le contexte, les décors et les personnages. À travers les trajectoires de vies brisées qu’il explore, il rend compte avec finesse et un sens de la concision rare du phénomène de l’embrigadement de tout un pan de la jeunesse par des extrémistes. Loin de tomber dans l’exagération et la surenchère, il explique par l’implicite, le non-dit les origines de ce mal pernicieux qui nous ronge de l’intérieur. La pauvreté, l’échec scolaire, le rejet, les fractures mentales et sociales sont au cœur du problème. Cette vérité glaçante fait mal et Frédéric Paulin en rajoute une couche avec l’incapacité chroniques des gouvernements successifs à proposer de réelles solutions à cette frange de la population que son propre pays aliène. Une fois la graine plantée, la germination est accélérée et la suite est terrible avec des formations express, des voyages, la négation du bien et du mal et au final des actes de barbarie pure pris pour des actions de grâce. Naïveté, manipulation et lavage de cerveau sont ici explicités de manière simple et logique, en explorant les différentes strates du terrorisme depuis les agents de recrutements, aux camps d’entraînement et les filières d’Orient.

Cet ouvrage propose aussi en filigrane une critique non voilée des services secrets français et occidentaux dans leur globalité qui semblent désarmés parfois et dans l'impossibilité d’enrayer un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur. Incapables de s’adapter au nouveau monde (notamment le numérique et internet), les agents semblent devoir observer les faits, les constater sans vraiment pouvoir les arrêter. Bien sûr, des attentats sont évités de justesse, des hommes et des femmes arrêtés ou surveillés mais au final, le lent compte à rebours vers les attentats de 2015 ne s’arrête jamais et les deux chapitres finaux sont là pour enfoncer le clou définitivement. Économies de bouts de chandelle, informations non partagées, luttes intestines entre les différents services, ego surdimensionnés et une certaine mauvaise foi conduisent à l’horreur et aux actes que nous avons connu. Petite mention spéciale pour l’évocation des brigades ultra-secrète de la DGSE chargées de missions d’élimination et dont on ne parle étrangement jamais quand on évoque le sujet. Face à l’indicible, la République verse dans les opérations les plus moralement inacceptables pour tenter (en vain) de renverser la vapeur.

La Fabrique de la terreur oscille donc toujours entre éléments historiques, réels (la moitié des personnages voire plus existent ou ont vraiment existé) et une partie plus romanesque avec les personnages cités en début de chronique dont les existences sont ballottées par les événements qui font échos au fracas de leurs vies respectives, leurs espoirs mais surtout leurs échecs. Pas beaucoup de lumière dans cet ouvrage donc (comme dans les précédents d’ailleurs) mais un regard clair, sans faux semblants sur un phénomène qui aura marqué et marque toujours le début du XXIème siècle. On soufre donc énormément en compagnie de Vanessa, Tedj, Laureline, Simon, Wassim qui tous à leur manière portent leur croix, se sentent dévalorisés, mésestimés et vont selon leurs accointances devoir surmonter cela avec les moyens du bord. Pour le meilleur et pour le pire...

Remarquablement écrit comme toujours avec cet auteur, le roman se lit d’une traite et avec une appétence qui se renouvelle constamment. Très bien construit, très bien documenté, séduisant dans la forme malgré un fond terrible, l’addiction est immédiate et durable. Dans le genre, on fait difficilement mieux en terme de style, de portée et d’intelligence. La trilogie se termine donc parfaitement, le constat est implacable mais tellement nécessaire... comme cette lecture d’ailleurs !

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dimanche 15 décembre 2019

"Le Monde à l'endroit" de Ron Rash

le monde

L’histoire : Chaparder des plants de cannabis, rien d’extraordinaire pour Travis Shelton. Cette fois, le père Toomey le prend en flagrant délit et le lui fait payer. Le gamin ne se came pas ; il n’a pas mauvais fond, juste envie de tailler la route. Fuyant l’humiliation paternelle et un présent étriqué, il croise celle de Léonard. Ce prof aux leçons décalées pourrait l’aider à remettre son monde à l’endroit.

La chronique de Mr K : Sacrée claque que cette lecture effectuée en un temps record et qui risque de me trotter longtemps dans la tête tant elle m’a fasciné et régalé. Le Monde à l’endroit de Ron Rash nous propose un voyage éprouvant au cœur d’une Amérique profonde, où le destin de chacun paraît implacable et où l’espoir de s’en sortir est parfois bien mince...

Travis est ce que l’on peut appeler un "petit con". Fils d’un agriculteur bien bouseux qui le destine à prendre sa suite, il traîne sa flemme et son refus de l’ordre établi. Avec ses potes, il zone, picole, rêve aux filles et parfois va pêcher des truites dans une rivière voisine. C’est lors d’une expédition de ce type qu’il tombe sur la plantation illégale de cannabis du vieux Toomey. Il voit l’occasion de se faire un max de blé avec peu d’efforts et coupe quelques pieds qu’il revend à Léonard, un ancien prof déchu devenu dealer de dope. L’argent facile est tellement séduisant... Travis retourne plusieurs fois sur les lieux, grisé par sa réussite première. Bien mal lui en prend, il finit par se faire chopper par les Tomey qui vont le marquer à vif pour lui faire passer l’envie de recommencer.

Craignant l’ire paternelle et souhaitant rompre avec son ancienne vie, il emménage chez Léonard devenu pygmalion presque malgré lui, les choses s'étant faites sans vraiment réfléchir, instinctivement, naturellement même. Le temps s’écoule donc entre reconstruction de soi, quête d’un passé local et effroyable longtemps enfoui, amour naissant et peut-être une porte de sortie grâce à l’obtention d’un diplôme pro, lui l’ancien élève de lycée parti avant la fin du cycle. Tout pourrait aller pour le mieux si les anciens démons ne pouvaient pas se réveiller... le dernier acte de ce récit sera jusqu'au-boutiste et d’une logique implacable.

Tout est contraste dans cet ouvrage. Ainsi les rapports humains décrits sont un savant mélange d’humanité pure et de violence larvée qui peut ressurgir au détour du moindre chapitre. Léonard, Travis et Dena forment à leur manière une petite famille dans ce mobilhome planqué au milieu de nulle part. Chacun a fui une réalité difficile et compte sur les autres même si personne ne l’avouera jamais. Il y a de la pudeur, de la douleur et de la joie dans l’évocation de ces destins brisés. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour Léonard injustement viré de son poste d’enseignant et qui par la même occasion perd sa femme et sa petite fille. Dena, une junkie obsédée par sa dose de Quaalude n’est pas mal non plus dans son genre, elle concentre en elle toute la misère faite aux femmes et la douloureuse et lente reconstruction qu’elles peuvent essayer d’entamer. Et puis, il y a Travis en manque de repères (surtout l’image du père qui tour à tour est symbolisée par son géniteur, son bourreau puis Leonard) qui se raccroche à ce qu’il peut et qui tend vers un avenir meilleur malgré les difficultés.

Dur dur cependant d’y parvenir dans un monde sans pitié, où les occasions sont rares de se faire une place au soleil. Et pourtant, petit à petit les choses semblent s’arranger, pas après pas, le jeune reprend confiance en lui, travaille d’arrache pied et touche du doigt quelque chose qui quelques mois auparavant lui paraissait impossible. Cela donne de très belles pages du type roman d’apprentissage, initiatique, même lors des échanges qu’il peut avoir avec Leonard ou encore avec sa petite copine qui l’ouvrent à d’autres horizons. Mais il suffit d’un rien pour que l’être bascule et un petit faux pas peut détruire le plus beau des édifices, et Travis n’est pas au bout de ses peines.

En filigrane, Ron Rash nous parle du poids du passé, de son impact sur le présente et des conséquences parfois importante d’un élément qui ressurgit du lointain. Entre chaque chapitre, on trouve des extraits d’un mystérieux registre tenu par un médecin de campagne durant la Guerre de Sécession. Au début, on se demande bien ce que ça vient faire là mais au fil du déroulé, on se rend compte que la petite histoire rejoint la grande et qu’une vérité va se révéler et bousculer les événements. C’est extrêmement bien mené, très fin et surtout cela n’épargne personne. On est donc bien loin du manichéisme, chacun devra compter ses morts et accepter ce passé encombrant et pourtant fondateur.

Et puis, il y a la superbe évocation des lieux, de la nature avec de très belles pages sur les joies de la pêche en milieu sauvage, du réconfort que procure la nature à une âme esseulée cherchant le calme, la sérénité pour une introspection nécessaire. C’est beau tout simplement, on se laisse bercer par ces moments d’accalmie après et avant la tempête qui peut se lever à n’importe quel moment avec les antagonistes présents dans l’ouvrage. Tout cela est remarquablement servi par la langue très agréable de l’auteur, à la fois fine, élégante et accessible. On se laisse porter par un plaisir de lecture intense, magnifié par une trame prenante et déstabilisante parfois. On referme Le Monde à l'endroit heureux de cette expérience intense et jubilatoire. Une sacrée lecture, je vous avais dit !

Posté par Mr K à 18:29 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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