samedi 19 mai 2018

"Le Miel du lion" de Matthew Neill Null

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L’histoire : 1904, Virginie-Occidentale. Des dizaines de milliers d’hectares de forêt sont réquisitionnés pour le compte d’une compagnie industrielle sans foi ni loi. Pour des raisons qu’il veut garder secrètes, Cur Greathouse a fui la ferme familiale et rejoint les rangs des "Loups de la forêt", ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais face à la dureté du quotidien, ils s’organisent en un syndicat clandestin, et tandis qu’une grève se prépare, Cur doit choisir : mener la rébellion ou trahir ses camarades.

La critique de Mr K : Retour en Amérique aujourd’hui avec Le Miel du lion de Matthew Neill Null, récente dernière sortie de la très bonne collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il s’agit ici d’un roman se déroulant au début du siècle dernier qui explore des thématiques qui me sont très chères : la destruction de l’environnement par l’homme, la lutte des classes à la lueur du capitalisme conquérant et le rapport à l’autre trop souvent conflictuel à cause de préjugés ou de cupidité. Roman noir par excellence, ce fut une lecture prenante et marquante.

Cur Greathouse a du quitter précipitamment la ferme familiale suite à un grave conflit avec son paternel. Il trouve refuge à l’autre bout de l’État de Virginie Occidentale dans un campement de bûcherons qui travaillent pour une compagnie en pleine expansion. Il va y apprendre le métier (après avoir déjà pratiqué la menuiserie le long de son périple) et découvrir de fortes personnalités qui deviendront des amis. Mais la révolte gronde car les conditions de travail y sont extrêmes et les patrons font peu de cas de leurs employés corvéables et remplaçables à souhait. Le personnage principal rentre alors dans un syndicat clandestin (en 1904, le syndicalisme est interdit aux USA) pour préparer une action forte afin de se faire entendre. Mais après le désastre du Haymarket Square peu de temps auparavant, l’étau semble se resserrer autour des activistes : certains d’entre eux disparaissent et de nouvelles tensions apparaissent.

Très bien documenté, l’auteur nous offre une balade unique dans ce milieu difficile où le travail en lui-même se révèle extrêmement physique, usant et doublé d’un quotidien très rude. Salaire de misère, exacerbation des tensions internes via la quête du maximum de rentabilité, jalousies et envies se croisent et mènent parfois à des actes d’une grande cruauté. On accompagne au plus près les hommes dans leurs journées harassantes, sur les phases de repos dans des cabanons de fortune mais aussi lors de leurs pauses prolongées quand ils redescendent dans la vallée s’amuser et se divertir dans la ville du coin construite entièrement par la compagnie et qui vivra le temps que les ressources en arbre soient épuisées. C’est le temps des descentes au bar, des filles faciles et des prêches du révérend du secteur. Les personnages sont très bien croqués avec notamment un personnage principal très ambigu pour lequel l’empathie n’est pas totale et son développement réserve bien des surprise. Ses compagnons d’infortune ne sont pas en reste avec des rebondissements nombreux qui révéleront les personnalités et les aspirations profondes de chacun.

Le roman ne s’attache pour autant pas seulement sur la vie des bûcherons et leur dur labeur. On suit aussi d’autres personnages tout aussi charismatiques qui complètent un portrait réaliste et sans artifice d’une Amérique pas si lointaine que cela. J’ai particulièrement aimé le personnage du révérend désabusé qui s’accroche à sa paroisse malgré une désaffection de ses fidèles, personnage solitaire et profondément humain il voit le monde changer et semble ne plus avoir la foi nécessaire pour assister les âmes en détresse qui se dirigent vers lui. Dans ses relations, le personnage du camelot d’origine syrienne est tout aussi fascinant, ce déraciné offrant une vision différente de ce monde brutal dont on peut retirer certaines sagesses simples et malheureusement parfois des réactions iniques. Le personnage de la jeune femme engagée est lui aussi fort et poignant. Difficile d’en dire plus sans lever le voile de l’intrigue qui s’avère plus diffus et développé que le laisse penser la quatrième de couverture. Sachez simplement qu’à la manière d’une toile d’araignée, on aime s’y perdre, rebondir et s’égarer à nouveau dans les méandres de la condition humaine et que personne n’en sort tout à fait indemne.

Au delà des vicissitudes humaines, l’auteur nous offre un subtile et sublime portrait de la nature profonde, quasiment vierge qui recule de plus en plus devant l’avancée des humains et leur quête de richesse. Le temps d’une description de la canopée, de la forêt primaire ou le déplacement d’un puma en quête de nourriture, Matthew Neill Null nous offre de purs moments de poésie, de majesté mais aussi du coup de mélancolie face à l’inéluctable destruction qui semble s’approcher de hauts lieux magiques et préservés. On vit, respire la nature comme jamais avec des pages d’une rare évocation transcendées par un style impeccable, à la fois exigeant et très addictif. Les pages se tournent sans effort, avec un plaisir qui ne se dément jamais et un sentiment mêlé d’excitation et de tristesse.

On ne ressort pas intact d’une telle lecture qui mêle aventure humaine, critique à peine voilée du modèle capitaliste et fascination pour la nature. On se prend à y repenser bien après sa lecture, on fait du lien avec notre présent, la nature de l’être humain et les espoirs gâchés par un ordre du monde qui déraille. C’est beau, profond et sans concession. Tout simplement le genre de lecture idoine pour tout amateur d’émotions fortes et vraies. Courez-y !


mercredi 18 avril 2018

"La Promesse" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Ex-flic des homicides à Melbourne, Darian Richards a laissé derrière lui un cortège de vies anéanties, de familles en deuil, de réponses impossibles à donner. Épuisé par cette litanie de souffrances, il a pris une retraite solitaire dans le Queensland, loin des villes et de leurs turpitudes. Mais les démons sont partout. Et dans la région, depuis quelques mois, des adolescentes disparaissent sans laisser de traces. La police locale parle de fugues. C'est en général ce qu'on dit quand on ne retrouve pas les corps, Darian le sait, mais il ne veut plus s'en mêler. Ce n'est plus son histoire. Et pourtant... malgré la promesse qu'il s'est faite de se tenir éloigné des tragédies, l'idée de laisser toutes ces familles sans réponses le hante. Aussi décide-t-il de prendre les choses en main. Mais à sa façon cette fois, sans s'encombrer du protocole. Il est loin d'imaginer ce qui l'attend.

La critique de Mr K : Retour en Australie avec cette sortie récente qui m’a littéralement retourné l’esprit et l’estomac. Je vous avais parlé il n’y a pas si longtemps de tout le bien que je pensais de L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh. Ce dernier remet le couvert avec La Promesse, polar bien hard boiled lui-aussi qui explore encore plus en profondeur la psyché torturée de Darian Richards, ex flic possédé par son sens de la mission et qui dans ce volume est aux prises avec un serial killer des plus retors. Attention, ça dépote !

Darian Richards coule des jours presque tranquilles depuis qu’il a quitté le poste de chef de la brigade criminelle de Melbourne. Loin des crimes, des affaires de corruptions et des bisbilles entre flics, il passe son temps à profiter du temps qui passe, de la nature et des grands espaces. Il a noué une relation étrange avec Angie, une prostituée qui lui met du baume au cœur et à qui il s’est attaché, lui l’homme buriné par la vie. Mais voila, on ne se refait pas et les familles des victimes de jeunes filles enlevées par un maniaque réclament justice. Touché par cette détresse et toujours avide de servir son prochain et son goût pour la vengeance, notre héros reprend du service, contacte des équipiers passés, une vieil ami qui lui doit un service, son hacker de collaborateur et il se lance sur la piste d’un redoutable prédateur. L’enquête ne sera pas de tout repos entre ses démons intérieurs, le jeu du chat et de la souris avec la police officiellement sur l’enquête et un adversaire diablement malin et pervers.

C’est un véritable plaisir de retrouver tout d’abord le personnage principal. Darian est vraiment complètement fondu et borderline. Flirtant constamment avec les limites, le politiquement correct est totalement absent de cet ouvrage. Tout le monde en prend pour son grade, seul l’instinct semble guider cet anti-héros mu par une morale personnelle très particulière : intimidation, violence mais aussi parfois collaborations surprenantes composent un récit très rythmé qui met à mal les certitudes du lecteur. Malgré des aspects repoussoirs, on aime suivre les pas de Darian. Sans doute que, comme lui, je n’ai guère d’illusions sur un monde qui va mal et où le vice et l’appât du gain règnent en maître. Pour autant, lors d’un échange, d’une rencontre ou d’une action l’espoir semble émerger du noir. Et même si c’est très fugace, on se prend à y croire à nouveau, à se dire que les choses vont finir par s’arranger... C’est mal connaître l’auteur qui se plaît à distiller une ambiance d’un noir profond qui n’épargne vraiment personne.

Il faut dire que le bad guy est d’une rare perversité ici. Les âmes sensibles risquent d‘être choquées car régulièrement certains chapitres nous mettent dans la tête de ce kidnappeur – violeur - tueur qui aime les très jeunes filles. On suit donc ses élucubrations sans queue ni tête qu’il nous adresse directement et qui justifient ses actes immondes. Il faut vraiment s’accrocher, j’ai d’ailleurs noté des similitudes avec le tueur schizophrène qui ouvre le cultissime Les Racines du Mal du regretté Maurice G. Dantec. C’est vraiment effrayant et d'une noirceur totale. Il s’apparente à un prédateur sans barrière morale qui se repaît de la souffrance de ses victimes et entretient une mégalomanie sans borne. Abject, mystérieux et extrêmement intelligent ; il est un adversaire redoutable qui va donner bien du fil à retordre à ses poursuivants et semer la mort sur son passage.

L’enquête est donc longue, douloureuse et toujours à la limite de la rupture. Si Isosceles, le geek éternel célibataire enfermé dans sa tour de verre à Melbourne, reste fidèle à son pote Darian, c’est plus compliqué pour ce dernier de s’assurer du concours de Maria une flic en exercice qui sent bien que son supérieur lui cache des choses. On retrouve au passage un tableau peu reluisant des forces de l’ordre encore une fois marquées du sceau du machisme ambiant et des petits arrangements avec l’ordre et la loi. L’Australie présentée dans ces pages n’est donc pas très reluisante et même si les recherches se déroulent dans un paysage de carte postale, l’arrière du décor donne peu envie de se promener seul dans la nuit (surtout si on est une jeune fille ou une femme...) ou de croiser certains flics imbus de leur pouvoir. Le trait est volontairement grossi pour l’intrigue c’est certain, mais ça rajoute vraiment une impression bien glauque à un ouvrage difficile à relâcher tant il tient en haleine le lecteur.

Se lisant tout seul, très éprouvant et redoutablement construit, La Promesse régalera les amateurs de polar hard boiled totalement en roue libre et d’une densité psychologique inouïe. On en ressort rincé mais épaté par tant de maestria déployée, en redemandant encore et encore. Impossible de passer à côté si vous êtes amateur du genre, on tient là une petite bombe qui vous ravira à coup sûr !

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vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

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L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.

mercredi 20 décembre 2017

"Revanche" de Dan Simmons

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L’histoire : Joe Kurtz, tout juste sorti de douze années de prison pour s'être fait justice, croyait bien avoir vengé la mort de sa femme en défenestrant le coupable. La vérité, même froide, est parfois plus subtile. Traqué par un chef de la mafia qui lui envoie les pires bouchers, sollicité par un père désireux d'élucider la mort d'une fillette et harcelé par des flics véreux, Kurtz, véritable surdoué de la guerre urbaine, va devoir éviter les coups. Alors que rôde sur la ville un psychopathe aux identités multiples et qu'une femme, deux fois veuve à moins de trente ans, tente de le manipuler, Kurtz n'a qu'une priorité : protéger sa fille de douze ans.

La critique de Mr K : Cela fait un bon bout de temps que je n’ai plus pratiqué Dan Simmons, un auteur que j’aime beaucoup notamment pour ses grands cycles de SF (liens vers les chroniques en bas de celle-ci). J’ai rarement eu affaire à lui dans d’autres genres même si à chaque fois que l’occasion s’est présentée, la lecture fut toujours un plaisir. Revanche trônait dans ma PAL depuis trop longtemps, je décidai donc de lui faire un sort et je débutai ma lecture avec enthousiasme.

Joe Kurtz a passé douze ans derrière les barreaux pour s’être fait justice lui-même. Ex détective privé, il est désormais en liberté conditionnelle et n’est plus totalement libre de ses mouvements. Il continue néanmoins ses activités en sous main avec sa fidèle secrétaire. Cependant très vite, le passé le rattrape. Il est surveillé de près par des flics ripoux qui veulent venger à leur manière un collègue que Kurtz aurait exécuté, des tueurs à gage ne faisant pas dans la dentelle sont aussi sur ses traces et un père désespéré veut faire appel à ses services pour retrouver le meurtrier de sa fille. Rajoutez là-dessus l’ombre terrifiante d’un serial killer qui plane au dessus de l’ouvrage, une veuve noire appartenant à la mafia et vous obtenez un roman policier déjanté qui fait fi des codes et peut s’avérer tout à fait imprévisible.

Dans cet ouvrage, on nage en plein polar hardboiled, comprendre par là que tout est violence et hargne. Pas beaucoup de personnages peuvent se vanter d’être irréprochables, on côtoie la misère crasse, la haine féroce et les manipulations les plus iniques. Kurtz qui au départ peut rebuter le lecteur n’est finalement pas le plus pourri de tous, j’ai trouvé que l’ambiance crépusculaire proposée faisait diablement pensé au Sin City de Miller. Peu d’espoir dans ces pages si ce n’est celui de se venger, de reprendre la main et de mettre fin à une spirale infernale entre crimes, poursuites, alliances changeantes, rédemption et recherche d’une certaine paix intérieure. Clairement ces 356 pages sentent la poudre et ça défouraille sec entre deux dialogues bien sentis et des révélations en cascade.

L’addiction prend de suite grâce à un scénario à tiroir qui ménage bien ses effets. On retrouve certes des figures obligées du genre (le lien indéfectible entre Kurtz et sa collaboratrice, le serial killer malin comme un singe qui semble insaisissable, la figure innocente d’une enfant en danger, la corruption qui ruine la moralité de la Police…) mais l’ensemble s’enchevêtre parfaitement, se complète et livre une trame sans pitié et sans temps morts. On ne s’ennuie pas un instant et l’on peut compter sur l’art de la narration de Dan Simmons pour tenir le lecteur en haleine, l’empêchant même à l’occasion de se coucher suffisamment tôt. Il faut dire que le héros en prend vraiment plein la tronche et qu’il est au bord du précipice plus d‘une fois pour le plus grand plaisir sadique du lecteur complètement accroché par un récit haut en couleur.

L’écriture reste toujours aussi limpide et exigeante. Loin des polars conventionnels (parfois certains sont à la limite de la soupe littéraire), ce roman s’apparente clairement aux montagnes russes avec des émotions contradictoires qui s’enchaînent et un plaisir de lire renouvelé à chaque fin et début des courts chapitres qui le composent. Nerveux, foisonnant mais aussi parfois très intimiste, il ne donne pas à voir le meilleur de l’humanité mais procure une sacrée expérience de lecture. Les âmes sensibles s’abstiendront, les autres - si vous êtes amateurs - peuvent y aller sans souci, vous ne le regretterez pas !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Ilium
Olympos
Terreur
L'Homme nu
Les Chiens de l'hiver
- L'épée de Darwin

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dimanche 24 septembre 2017

"1275 âmes" de Jim Thompson

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L’histoire : Je m’appelle Nick Corey. Je suis shérif d’un patelin habité par des soûlauds, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux de tout acabit. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et la seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est mon postérieure qui les reçoit. Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment, mais cet enfer va cesser.

La critique de Mr K : Ce roman a une histoire personnelle au sein du Capharnaüm éclairé. C’est Nelfe qui la première a jeté son dévolu sur ce titre, 1275 âmes, dont la quatrième de couverture l’avait bougrement séduite de prime abord. Et puis, au moment de la lecture, le blocage, impossible pour elle de supporter le personnage principal. Vu que je lorgnais aussi sur l’ouvrage lors de son adoption, je le glissai dans ma PAL en attendant des jours meilleurs. Au final, j’ai fini par y revenir et comme vous allez pouvoir le lire, j’ai hautement apprécié l’expérience de ce roman noir sans concession.

Au centre de la mécanique infernale, un homme : Nick est le shérif d’une petite localité perdue au milieu de nulle part. Il ne fait pas grand-chose de ses journées tant sa fainéantise atteint des sommets. Mal marié et finalement très fataliste ; les jours s’écoulent sans saveur à un rythme désespérant. Puis vient le jour du déclic lors d’une visite qu’il effectue chez un collègue d’une ville voisine. Celui-ci met en exergue son apathie et surtout l’irrespect qu’il inspire à ses concitoyens. Cette goutte d’eau va déclencher chez Nick une réaction forte, enterrant l’ancien lui-même, il rentre alors dans une spirale de violence et de mensonges qui vont peu à peu se refermer sur lui et son entourage...

J’ai de suite été séduit par ce roman contrairement à ma moitié. Certes le perso principal est répulsif à souhait : feignasse comme pas deux, menteur, profiteur, impoli, irrespectueux... aucun qualificatif négatif ne peut lui être épargné à part peut-être celui de raciste, sur cela il se positionne dans le vent contraire des idées de l’époque (l’action se déroule aux USA dans la première partie du XXème siècle). Nick évolue pas mal durant l’ouvrage mais quelle chiffe molle en début de récit ! Engoncé dans un mariage insensé (il s’est plus ou moins fait piéger), il subit l’humeur massacrante de sa femme et la débilité sénile de son beau-frère. Il va se rassurer dans les jupes de Rose, sa maîtresse gourgandine victime d’un mari violent. Mais il ne peut au fond de son cœur oublier Amy, son premier amour qui ne lui a jamais pardonné de l’avoir lâché au dernier moment juste avant le mariage. Pour autant, il s‘en tire pas mal le Nick, la vie se déroule sans surprise et bien que dominé de manière général, il ne manque de rien.

Et puis, vient la révélation et le changement. Dans une ville aussi arriérée que celle-ci, peuplée de péquenots et de bouseux ça va dépoter ! Règlements de compte, manigances, manipulations et complots ne seront pas de trop pour vivre sa nouvelle vie. Mais le fatum veille et tout se complique très vite, la situation devient inextricable et franchement on se demande bien comment tout cela va finir. Derrière son apparente débilité, Nick est bien plus malin qu’il paraît. Jouant sur son apparente faiblesse, il mène bien sa barque et personne ne semble y voir du feu. Il est remarquablement caractérisé ainsi que toute la communauté qui l’entoure, l’ouvrage nous présente un monde en vase clos, angoissant à souhait où règne une chape de plomb insupportable. Tous les personnages qui peuplent l'ouvrage sont barrés à leur manière et la concomitance des actes et pensées donnent lieu à de sacrés échanges et télescopages !

C’est une certaine Amérique qui nous est ici présentée, une Amérique à la Trump où la femme se doit de fermer sa bouche en présence de son mari, où les noirs sont encore appelés nègres et considérés comme quantité négligeable. Âpre, réactionnaire ; l’Amérique profonde fait peur et doit vivre avec la pauvreté et la débrouille. L’ensemble est très bien ficelé et donne à voir des réalités désormais oubliées ou presque. Le portrait est sans concession mais d’une beauté brute et pure. Même si l’histoire est hantée par le meurtre, l’inceste, le mensonge et la tromperie ; il donne à voir un condensé de vies humaines livrées aux aléas du hasard et du désir. Forcément, l’histoire ne peut que finir très mal !

En terme d’écriture, je me suis régalé. Racontée à la première personne du singulier, l’auteur nous présente cette triste histoire à travers les yeux de son héros qui bien qu’éduqué, parle de manière très familière et même arriérée parfois. Cela permet une immersion totale et rapide (c’est d’ailleurs ce qui a déplu à Nelfe sur cet ouvrage) dans l’univers d’un demeuré presque total. Au fil de la lecture, l’addiction ne se dément pas et même progresse encore plus vers les sommets face aux imprévus et décisions que va prendre Nick. On tombe de Charybde en Sylla et la gorge se noue progressivement, soumise à une pression et une tension qui ne va que crescendo durant tout le récit.

Un très grand ouvrage qui invite fortement à poursuivre la découverte d’un auteur, Jim Thompson, très talentueux. Hâte d’y retourner dès que je retomberai sur lui lors d’un chinage de plus.

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mardi 12 septembre 2017

"Nulle part sur la terre" de Michael Farris Smith

Nulle part sur la terreL'histoire : Une femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n'a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe.

Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d'arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C'est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l'attendent.

Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu'à un fil.

La critique Nelfesque : J'aime particulièrement le roman noir. Ceux qui nous suivent le savent, plus on est englué dans une situation inextricable, plus les sentiments humains sont torturés, plus l'homme se voit pousser dans ses derniers retranchements, plus une oeuvre me touche. Avec "Nulle part sur la terre", on est totalement dans cet état d'esprit, celui de la survie, de la dernière chance, du besoin d'avoir sa petite parcelle de bonheur, si infime soit-elle, de le toucher du doigt. Servi par une écriture sublime et inattendue, ce roman est tout simplement magnifique.

"Nulle part sur la terre", c'est l'histoire de la rencontre de deux âmes perdues. Maben est une femme blessée, une mère aimante mais fragilisée qui envisage la prostitution pour nourrir son enfant. Seule, elle porte à bout de bras son existence faite de mauvais choix et de fatalité. Russel sort de prison. Soir d'été, alcool, vitesse. L'accident et la mort d'un homme sur la conscience.

Ces deux êtres n'ont pas que le mal de vivre comme point commun, ils vont se trouver, s'entraider, affronter leurs démons et prendre des risques pour tenter l'aventure de la vie. Quand deux existences au bout du chemin trouvent en l'autre le soupçon d'humanité qui manque à leur quotidien, de nombreux obstacles se dressent sur leur route. A commencer par les fantômes du passé et la soif de vengeance.

Dans un monde où on ne cesse d'encenser ceux qui réussissent, Michael Farris Smith rappelle avec pudeur qu'il y a aussi des hommes et des femmes transparents, des êtres en dehors du système, loin des canons de réussite sociale, qui tentent de mener leur barque en ne demandant rien d'autres qu'un peu de considération et de respect. Mabel et Russel, écorchés vifs, touchent au coeur, forcent l'empathie du lecteur. Ni tout blancs, ni tout noirs, tout simplement humains. Une ambivalence et une humanité qui transpirent de la plume de l'auteur, simple, belle et évocatrice.

Bouleversant, sombre, fort mais aussi plein d'espoir, "Nulle part sur la terre" est un roman de l'errance, de la rédemption, du pardon. Un excellent roman noir à découvrir et un auteur à suivre de très près !

vendredi 28 juillet 2017

"Le Téléphone sibérien" de Clive Egleton

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L’histoire : Ça, pour être fou, il l’est complètement, ce malheureux capitaine Magrane. Drogues, lavage de cerveau, interrogatoires, on fait tout pour briser sa résistance. Il s’échappe de cet enfer, qu’il croit situé en Sibérie... et se retrouve au Nord de l’Écosse. Mieux encore, il s’imagine chargé d’une mission d’extermination. Ce qui le conduit très loin. Au pied du mausolée de Karl Marx à Londres.

La critique de Mr K : J’aime de temps en temps acquérir un titre ou deux de la collection Série Noire de chez Gallimard. C’est souvent l’occasion d’une bonne lecture stressante et prenante, j’ai rarement été déçu. Il faut un début à tout et malheureusement ce titre ne restera pas dans les annales car malgré quelques éléments intéressants, l’ensemble se révèle plutôt convenu...

L’histoire se déroule en pleine Guerre Froide, Andrew Magrane est enfermé contre son gré dans un étrange endroit où l’hiver semble sans fin et où il est soumis à un rude régime carcéral entre interrogatoires musclés et inoculation de drogues diverses et variées. C’est sûr, il se trouve dans un camp de rééducation en Sibérie, les soviétiques veulent lui soutirer des informations. Soldat d’élite, il va finir par réussir à s’échapper grâce à ses capacités hors norme et le voila parti pour un road movie dans la neige... Ce n’est que le commencement, il en est persuadé, l’intérêt supérieur lui commande de maintenir ses priorités autour d’une mystérieuse mission d’élimination.

En parallèle, on suit l’équipe chargée de retrouver l’évadé et notamment Robert Donalson, un gars des forces spéciales qui se doute que derrière tout cela se cachent des éléments peu reluisants qui pourraient éclabousser les pontes aux manettes des services secrets. Une jeune et jolie journaliste se heurte elle aussi au secret défense et ces deux là se trouvent vite et vont essayer malgré leurs obligations respectives de se donner un coup de main. Rapidement, on se rend bien compte que les torts sont partagés et que la course poursuite va forcément finir mal pour l’ensemble des protagonistes.

Il y a de bonnes choses à retirer de cette lecture, l’ambiance tout d’abord est glaçante à souhait avec un début de roman bien angoissant dans les murs d’un hôpital psy où l’ordre et la morale sont bafoués par des apprentis sorciers servant de psychiatres / bourreaux. Bien rendus aussi, les passages où l’on suit les errances de Magrane dans sa folle course contre le temps, ses moments de confusion dus à son cerveau endommagé par les expériences menées sur lui, son infiltration dans la société civile alors qu’il est l’ennemi n°1 que toutes les forces de l’ordre recherchent. L’ambiance paranoïaque est relativement bien décrite et on se laisse embarquer facilement. Par moment, on a du mal comme le héros à faire la part des choses : qu’est-ce qui est réel ? Qui est un ami, un ennemi ? Jusqu’où doit-on aller dans la réalisation de son devoir ?

Malheureusement, l’énigme générale est relativement facile à deviner et dès le premier tiers, l’écrivain dispense trop d‘indices pour pouvoir nous balader plus longtemps. Cette absence de dosage gâche un peu la lecture qui tombe définitivement dans le dispensable à cause de personnages secondaires un brin caricaturaux, aux réactions prévisibles qui enfilent les actions et réflexions comme autant de clichés de romans d’action / espionnage. On ne s’ennuie pas mais la surprise n’est jamais vraiment au RDV et malgré quelques scènes d’exécution bien hard boiled (la boîte de nuit érotique à Amsterdam notamment), l’ensemble reste plat et nous mène à un dénouement logique et sans soubresaut.

Bien écrit mais sans génie, Le Téléphone sibérien se lit cependant très facilement, à la manière d’un roman de gare sans artifice mais distrayant. Aussi vite oublié que lu, voila le type de lecture que l’on entreprendra uniquement entre deux autres, lors d’un voyage ou en cas de grande fatigue pour se délasser. On peut aussi tout à fait s’en dispenser...

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dimanche 4 juin 2017

Pour quelques livres de plus...

Voici pour aujourd'hui, une petite série d'acquisitions dégotées au hasard de balades innocentes... Les titres ont donc des origines très diverses depuis une boîte à livre en passant par un vide-grenier ou un magasin d'occasion. Des petites tentations auxquelles, je n'ai pu résister une fois encore. Jugez plutôt du butin !

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Une fois de plus, la variété est au rendez-vous entre classiques et contemporains, incontournables et certainement des plus dispensables. Chacun en tout cas m'a tapé dans l'oeil suffisamment pour que je l'adopte et qu'il aille rejoindre ses petits camarades dans ma PAL. Suivez le guide !

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- Mille soleils splendides de Khaled Hosseine. Tout d'abord, j'aime beaucoup cette maison d'édition notamment parce qu'elle publie les ouvrages de mon grand amour littéraire nippon Haruki Murakami. De suite, j'ai donc lu la quatrième de couverture qui m'a irrémédiablement fait penser à du Yasmina Khadra (un autre auteur que j'adore) par rapport aux termes abordés : la violence faite aux femmes en terres orientales (ici l'Afghanistan), l'emprisonnement mental et le totalitarisme religieux. Ça sent la lecture rude et pas facile, tout ce que j'aime en quelque sorte.

- L'Amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez. Voici un ouvrage qui m'a toujours évité ou que j'ai évité inconsciemment car je ne l'ai jamais trouvé sur mon chemin de chineur. J'en attends beaucoup, surtout que chaque lecture de cet auteur m'a ravi par ses talents de conteur et les univers dépaysants qu'il nous amène à découvrir. Ici, direction les Caraïbes pour une histoire d'amour impossible teintée de poésie et de critique sociétale acerbe. Un bon futur moment de lecture à mon avis.

- En route d'Adam Rex. Un roman jeunesse dont a été tiré un métrage d'animation plutôt réussi que nous avons vu avec Nelfe. La terre a été envahie par de drôles d'extra-terrestres à huit pattes (les boovs) et ont enlevé la maman de l'héroïne. Ni une ni deux, elle part à sa recherche en compagnie de son chat lunatique et d'un alien déserteur. On nous promet un mix entre Pratchett et Adams, c'est tentant, non ?

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- Le Téléphone sibérien de Clive Egleton. Un petit série noir des familles avec une histoire étrange d'un militaire enfermé dans un lieu mystérieux et soumis à une batterie de tests inhumains entre interrogatoires et lavages de cerveaux. Mais où est-il ? Et que va-t-il faire quand il va s'échapper ? Le pitch est tellement énorme que j'ai décidé d'adopter ce titre, qui lira verra !

- Histoires de voyages dans le temps, ouvrage collectif. Coup de foudre pour un ouvrage d'une collection qui a marqué ma jeunesse et m'a permis à l'époque de rentrer plus aisément dans la science-fiction avec notamment une compilation de récits sur les robots et les autres mondes. Ici, il s'agit de voyages dans le temps, une thématique que j'apprécie beaucoup et qui a donné de nombreux récits réussis. Gageons qui en sera de même avec cet ouvrage où l'on trouve notamment Matheson, Ballard, Brown, Heinlein et bien d'autres. Miam miam !

- Marcovaldo d'Italo Calvino. Une histoire bien barrée comme je les aime avec le héros éponyme, manoeuvre de chantier à qui il arrive toute une série d'expériences étranges qui finalement lui permettent d'échapper à la grisaille quotidienne. On est ici à la limite du conte et du surréalisme. Cet auteur a tellement de talent que je n'ai pas hésité une seconde !

- Vendredi de Robert A. Heinlein. Une agent très spécial rentre de mission auréolé une fois de plus de succès. Félicitations de rigueur et octroi d'un congé exceptionnel devrait la ravir mais Vendredi est tourmentée par des images de souvenirs atroces. Comment est-ce possible quand on sait que l'agent n'est qu'un robot très perfectionné ? Heinlein m'a tour à tour séduit et déçu, cet ouvrage m'attire tout de même de part le sujet qu'il traite et les bonnes critiques que j'ai pu en lire. Là encore, la lecture sera un test.

- Last exit to Brooklyn d'Hubert Selby Jr. Fin de la sélection avec un ouvrage bien thrash, critique délirante de la société américaine par l'équivalent US d'un Céline. Ce sera ma première incursion chez lui, ça faisait un bail que je souhaitais rencontrer cet auteur hors norme. Me voila au pied du mur !

De biens belles pioches que tous ces ouvrages qui vont contribuer à grosir ma PAL qui décidément a toujours autant de mal à baisser. Mais que voulez-vous, on est accro ou on ne l'est pas. Critiques à suivre dans les jours, semaines, mois et années à venir !

lundi 29 mai 2017

"Contre moi" de Lynn Steger Strong

Contre moiL'histoire : Faire souffrir malgré soi, quoi de pire ? Et quel meilleur terrain pour cela que la famille ? Si Ellie, vingt ans, est animée des meilleures intentions envers ses parents, professeurs à Columbia, elle ne peut empêcher son existence de déraper. Mauvaises fréquentations, drogue, sa vie part peu à peu à vau-l’eau. Sa mère, Maya, décide de l’envoyer en Floride, afin de lui donner une chance de repartir à zéro. Si Ellie accepte bien volontiers cette seconde chance, elle va néanmoins commettre là-bas une erreur irréparable. Et plus rien ne sera jamais comme avant.
Jusqu’où les parents portent-ils la responsabilité des erreurs de leurs enfants ? Pourquoi dans une famille les ressemblances sont-elles parfois plus lourdes à assumer que les différences ?

La critique Nelfesque : "Contre moi" est le premier roman de Lynn Steger Strong traduit en français chez Sonatine. Présenté comme un thriller, attendez-vous plus ici à un roman noir qui sonde en profondeur les rapports mère/fille.

Dès les premières pages de ce roman, on sent bien que quelque chose de tragique s'est passé dans la vie d'Ellie, jeune femme de 20 ans. Cet événement a brisé les liens qui existaient entre elle et ses parents. Un événement terrible qui hante l'ensemble du roman, l'auteure ménageant son suspens jusqu'à la fin.

Ce dont il est question ici c'est du lien complexe qui existe entre un enfant et ses parents, qu'il soit jeune ou adulte. Un lien affectif bien sûr mais aussi une obligation. Obligation d'aimer, obligation d'être aimé, obligation d'être aimable. Le jugement plane sur toute relation où les liens du sang sont en jeu. Que faire lorsque l'un aime moins que l'autre, devrait aimer mais ne ressent rien ou encore aime trop et en souffre ? Ces questions sont sur les lèvres de toute mère qui se questionne sur la relation qu'elle entretient avec son enfant (ici une fille). Etre mère est bien plus complexe que ce que l'on veut bien nous laisser croire et les liens qui se tissent entre deux êtres sont loin d'être évidents tant le chemin d'une vie est semé d'embûches. Rien n'est acquis, rien n'est dû, tout est à construire.

Maya et son mari sont professeurs de fac. Sur le papier, les jeunes, ils les connaissent. Ils en côtoient tous les jours et les aident à devenir ce qu'ils rêvent d'être. Les choses se compliquent à la maison avec Ellie qui n'est pas facile et entretient un rapport de force avec eux. Malgré elle, parce qu'elle ne sait pas faire autrement, parce qu'elle a du mal à se construire, Ellie accumule les "faux pas". Elle ne fréquente pas les bonnes personnes, aime un peu trop la fête, l'alcool et les drogues. Elle aime ses parents et ne veut pas leur faire de mal mais elle veut aussi vivre sa vie, se cherche et se perd aussi parfois...

Pour la sortir de ce cercle infernal dans lequel elle tombe facilement, Maya décide de l'envoyer en Floride, chez une amie à elle. Là bas, loin des gens qu'elle côtoie habituellement, vierge de toute obligation et dans un environnement neutre et bienveillant, peut-être réussira-t-elle a faire le point, à se trouver et à faire infléchir la courbure de son existence.

"Contre moi" est un roman troublant. Par son rythme en premier lieu qui est loin d'être haletant mais fait que l'histoire s'immisce profondément dans l'âme du lecteur. Poisseuse, malsaine, l'ambiance est lourde et on veut savoir ce qui s'est réellement passé pour que Maya et Ellie entretiennent de tels rapports faits d'amour et de haine, de tendresse et de répulsion. Pour le savoir il va falloir s'armer de patience car l'auteure, par un va-et-vient constant entre 2011 et 2013, avant et après "le drame", ménage son suspens. Ne commencez pas ce roman avec pour objectif de découvrir ce qu'il s'est passé car là n'est pas l'intérêt principal, savourez l'ensemble et posez-vous pour observer. "Contre moi" est avant tout un laboratoire des sentiments. Ici, les gens s'aiment, se le disent, ne veulent pas l'entendre, se remettent en question, font le point. Ce parti pris pourra rebuter certains lecteurs trouvant beaucoup trop de longueurs à ce roman.

Les personnages sont attachants et chacun peut se retrouver dans l'un ou l'autre à un moment de sa vie. Durant sa crise d'adolescence, à un moment charnière ou dans des moments de doute. Qui peut se targuer de traverser toute son existence sans jamais se poser de question, sans jamais se retourner, sans jamais hésiter ou craindre le pire ? Il est intéressant ici de voir le ressenti de chaque personnage. Nous avons successivement les points de vue de la mère et de la fille, les problématiques liées à leurs âges, à leurs passés, à leurs histoires personnelles.

Ouvrage entre l'essai, le thriller, le document sociologique et le roman noir, "Contre moi" est hybride et déstabilisant par les thèmes qu'il aborde et par les choix narratifs de l'auteure. Selon les expériences de chacun et l'intérêt que vous portez aux questions filiales, vous serez plus ou moins happé par cet écrit de Lynn Steger Strong mais si ces thèmes vous interpellent et que les ouvrages qui prennent leur temps pour mettre en place une ambiance ne vous font pas peur, il y a de forte chance que, comme moi, vous appréciez l'intimité et la justesse qui se dégagent de ce roman.

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mardi 23 mai 2017

"Conséquences" de Darren Williams

consequencesL'histoire : 1969. Angel Rock est une petite localité du sud de l’Australie, austère et abandonnée du monde. Le village a été durement touché par la crise, l’industrie du bois peine à le maintenir en vie. Nature hostile, conditions de vie difficiles, familles isolées, c’est dans ce contexte douloureux qu’un drame s’abat sur la communauté : Tom Ferry, 13 ans, et son petit frère Flynn disparaissent dans le bush, aux abords du village. Une battue est organisée pour les retrouver, en vain.
Sydney, quelques semaines plus tard. Une adolescente en fugue originaire d’Angel Rock est retrouvée morte dans une maison abandonnée. Le suicide ne fait aucun doute pour les autorités. Mais Gibson, un policier sombre et tourmenté, décide, de poursuivre ses investigations.
Défiant sa hiérarchie, il gagne Angel Rock où il va mener une enquête qui, bien vite va tourner à l’obsession. Dans cette petite communauté où rien ne s’oublie mais où rien ne se dit jamais, Gibson devra affronter le poids du passé, le sien et celui du village, pour mettre à jour des secrets enfouis depuis trop longtemps.

La critique Nelfesque : Voici un roman Sonatine qui n'est pas une nouveauté et qu'il serait dommage de laisser de côté. Sorti en 2012, je suis tombée dessus lors d'un chinage de plus il y a déjà 2 ans ! Raaa mais non le temps passe trop viiite ! Il était plus que temps que je mette le nez dedans...

Présenté comme un thriller, j'aurai plus tendance à le classer en roman noir. Si vous aimez les thrillers trépidants, si pour vous il est primordial qu'il se passe une action saisissante toutes les 2 pages ou que chaque chapitre ait une accroche de dingue pour continuer la lecture, passez votre chemin. "Conséquences" n'est pas du tout un page-turner et vous risqueriez d'être déçu si vous l'abordiez ainsi.

Nous sommes ici dans l'Australie profonde. Celle des grands espaces vierges de la présence des hommes, celle des petites bourgades où tout le monde se connaît, celle où l'on peut rencontrer un puissant kangourou au détour d'un chemin, celle où l'on peut se perdre et où le moindre déglingué type "La Colline à des yeux" peut s'en donner à coeur joie. La nature tient une place importante, apportant son lot d'anxiété et d'oppression malgré la magnificence de ses paysages.

C'est dans cette petite ville d'Angel Rock que Tom et son petit frère Flynn vont disparaître un soir d'été alors qu'ils rentraient seuls à la maison. Le lecteur suit alors les recherches, le désarroi des petits, la chute psychologique de leur mère. Darren Williams avec une écriture pure et touchant au coeur, nous emmène alors dans une quête de la vérité, dans le tréfonds de ses personnages, dans la tête de laissés pour compte qui sont sans doute plus humains que le commun des mortels. C'est beau, touchant et passionnant pour qui aime ce type d'ouvrages.

Non-dits, alcoolisme, misère sociale, rumeurs conduisent ici à une tragédie. Celle de la disparition des enfants ? Celle de leur mort ? Celle de révélations sur le passé de certains habitants d'Angel Rock ? Darren Williams hypnotise littéralement son lecteur et le plonge dans un univers poisseux et malsain où l'adolescence et ses affres conditionnent toute la vie des futurs adultes. "Conséquences" est un roman sur le temps qui passe, sur les souffrances propres à chacun, qui n'est pas dénué de surprises et laisse le lecteur au bord des larmes en fin de lecture. Une belle découverte !