mercredi 2 octobre 2019

"Bête noire" d'Anthony Neil Smith

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L’histoire : L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants. Tragique erreur: il ne fait pas bon chercher Billy Lafitte. Et l’affrontement entre les deux hommes promet d’être impitoyable.

La critique de Mr K : Il y a peu, je vous parlais de ma découverte fulgurante de Lune Noire d’Anthony Neil Smith, premier volume d’une tétralogie en cours d’éditions chez Sonatine. C’est avec un plaisir non feint que j’entamai la lecture de la suite des aventures déjantées de Billy Laffite avec Bête noire tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire. Le premier tome était déjà bien barré, je peux déjà vous dire que l’auteur pousse le curseur encore plus loin avec un roman encore plus thrash entre humour féroce, humains en pleine perdition et scènes ultra-violentes saisissantes. N’ayez pas peur, ça fait un bien fou !

Billy s’est fait la malle et ça ne convient pas du tout à l’agent Rome qui ne souhaite qu’une chose : le retrouver et lui régler son compte. Manque de pot, Billy Lafitte est un malin et il a totalement disparu de la circulation en rejoignant un groupe de bikers dealers de meth en tant que bras droit du boss. Rome ne reculant devant rien décide de faire pression sur l’ex femme de Billy pour le faire sortir de son trou... Mais voila, il y a des choses auxquelles on ne doit pas toucher au risque de s’en mordre les doigts... Un duel à distance commence entre deux hommes que la rage et la colère consument, gare aux dégâts collatéraux !

Ce fut une lecture prenante à souhait. Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour lire les 380 pages de ce recueil qui fait la part belle à la noirceur sans aucun espoir de rédemption. Au delà de la traque et des problèmes existentiels des deux ennemis, il ne se passe pas vraiment grand chose mais ce n’est pas grave. Au contraire, ce focus étouffant garde captif le lecteur, obnubilé par les destins brisés qui lui sont livrés en pâture. Perdez tout espoir en débutant ce recueil, vous croyiez que Lune noire portait bien son nom, sa suite est encore plus extrême et totalement désaxée. À commencer par deux personnages antagonistes totalement cramés de la tête (surtout l’agent Rome quand même) à qui il arrive bien des mésaventures avec notamment un Billy qui les accumule vraiment, je crois d’ailleurs que dans ce domaine il mérite une palme. Quiproquo, enchaînements de situations délirantes, incidents entraînant des réactions disproportionnées... autant d’événements qui feraient passer le plus poissard de vos potes pour quelqu’un de chanceux ! J’en rirais presque en écrivant cette chronique si au final ce Billy ne nous touchait pas tout de même profondément. Il veut maîtriser mais n’y arrive pas, il cherche la rédemption mais s’enfonce encore plus. Et dire que ce n’est que le deuxième volume et que deux autres sont à découvrir !

Dans Bête noire, on rentre un peu plus dans l’intimité de Rome que l’on adore détester. Mais derrière tout être pourri jusqu’à la moelle se cachent des fêlures que Neil Smith explore ici à vif, à commencer par ses rapports déviants entre son personnage principal et sa femme (il y a des passages totalement délirants). On navigue avec lui aux confins de la folie, lui l’agent prometteur rétrogradé suite à ses errements dans le premier volume cache son jeu à ses supérieurs mais continue d’enquêter sur Billy. Nul autre que lui ne doit le retrouver, on n’est pas loin du personnage psychopathe de la mère de Lula dans le film de Lynch (à voir absolument si ce n’est déjà fait !). Rajoutez à ce vautour un couple de jeunes flics amoureux et têtes brûlées, une prostituée très possessive et impulsive, des bouseux prêts à faire n’importe quoi pour une récompense et le binôme scrupuleux de Rome et vous obtenez une galerie de personnages bien harboiled navigant sur les eaux d’un Frank Miller des grands jours. Neil Smith d’ailleurs renvoie dos à dos femmes et hommes tout autant perchés les uns que les autres dans un récit haut en couleur qui ne décélère jamais.

Ça triche, ça tronche, ça dessoude, ça se lance des réparties de fou et on en redemande tant le style de l’auteur fait merveille avec une écriture sans concession qui ne se contente pas d’assembler les poncifs d’un genre trop souvent caricatural... Non ici, on réinvente la noirceur, on défouraille dans la bonne humeur malgré un dégoût qui parfois monte à certaines pages. Lecture extrême qui peut rendre blême, on aime côtoyer ses âmes perdues qui pourtant nous attirent, nous hypnotisent comme une ampoule attire irrémédiablement les créatures éphémères qui finissent par consumer leurs ailes sur l’objet tant convoité. Vivement la suite !


lundi 2 septembre 2019

"Lune noire" de Anthony Neil Smith

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L’histoire : Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte. Quelques jours plus tard, Billy est arrêté par le FBI, enfermé dans une cellule au milieu de nulle part, et sommé de s’expliquer sur tous ces cadavres qui se sont soudain accumulés autour de lui.

La critique de Mr K : Un thriller mâtiné de noir profond est au programme de ma chronique du jour. Premier volume d’une tétralogie en cours d’édition en France chez Sonatine (le volume 2 sort à l’occasion de cette rentrée littéraire), j’ai mis du temps avant de découvrir cet auteur qui s’avère être une superbe découverte. Roman tout feu tout flamme, écrit dans une langue bouillonnante, il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre les mésaventures de Billy Lafitte !

Ce dernier est un sacré personnage ! Viré de la police à cause d’une exaction de trop, Billy est en pleine traversée du désert. Sa femme et son enfant ont quitté le foyer et le voila qui part à vau-l’eau. Heureusement pour lui, son beau frère qui a gardé le contact avec lui (un peu par charité chrétienne soit dit en passant) lui a trouvé un poste d’adjoint du shérif dans le trou paumé du Minnesota dans lequel il réside. Protégé par son pygmalion, car Billy boit beaucoup et couvre certaines affaires frauduleuses, cet équilibre instable va être définitivement rompu lorsqu’une jeune amie (Drew) le contacte pour qu’il vienne en aide à son mec dans le pétrin. Commence alors à s’accumuler les cadavres (sans tête - sic -) au fil d’un récit qui n’épargne vraiment personne entre un héros déjanté complètement à côté de ses pompes, une mafia asiatique qui flirte avec le terrorisme et une violence larvée qui ne demande qu’à être libérée.

Pas de temps mort dans Lune noire qui commence dare-dare et ne s’arrête plus tout du long des 294 pages que composent l’ouvrage. Ça dépote sévère entre règlement de compte mystérieux, pression venue de tous les horizons pour le héros déboussolé (les flics et les asiatiques lui courent après), courses poursuites dantesques et pulsions de violence bien senties. Ça part dans tous les sens quitte à flirter avec le surréalisme parfois ! Une ambiance un peu "Pulp" se dégage de l’ensemble, on est pris par l’histoire malgré son côté farfelu par moments avec une brochette de personnages plus déjantés les uns que les autres. Milieu de la drogue, jeune fille innocente en perdition, flic retors à la rancune tenace, bad guys complètement déviants (mais aussi stupides dans leur genre !) peuplent ces pages hautes en couleur où l’action se dispute avec des situations bien délicates et des découvertes macabres ! En soi, le scénario n’est pas des plus original, je dirais même qu’il tient sur une feuille de papier à cigarette, cela a d’ailleurs été reproché ici ou là dans certaines chroniques. Personnellement, cela ne m’a pas tant dérangé que cela et les archétypes sont magnifiés par une caractérisation remarquable des personnages et un style incisif comme je les aime.

Billy a lui tout seul vaut son pesant d’or. Complètement borderline, croisement improbable entre un justicier, un flic et un truand, ce personnage est bien plus complexe que ce qu’il paraît de prime abord. Profondément meurtri par le passé, névrosé au dernier degré, adepte des coups d’un soir et de bonnes bouteilles, il n’est pas des plus avenants. Mais très vite, on découvre derrière ces traits grossiers (voir outranciers), un homme avec un cœur en or, un homme amoureux qui va aller au bout du bout pour essayer de protéger son amie. C’est très bien ficelé et l’effeuillage de Billy par l’auteur est méthodique. Son côté hard boiled, sa langue bien pendue (Aaah ! Les punchlines à la Lafitte détruisent tout sur leur passage !) ont achevé de me conquérir et franchement on passe un bon moment en sa compagnie.

Ce fut donc une lecture express, servie par une écriture sans concession mais non dénuée de nuances stylistiques qui donne un certain cachet à ce premier volume des aventures de Billy Lafitte. Addiction immédiate, ascenseur émotionnel varié (du sourire au dégoût), des personnages charismatiques, un univers en pleine déréliction et un plaisir de lire de tous les instants font de ce roman une petite bombe à côté de laquelle il serait dommage de passer.

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mercredi 14 août 2019

"Le Bal des débris" de Thierry Jonquet

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L’histoire : Coucou, c'est nous qu'on est les vieux !
On croupit dans la cour de l'hospice, avec nos cannes et nos bérets, et nos copines les vieilles ! Les infirmiers sont adorables : ils nous font des niches ! Et pour Noël, comme on a été sages, on aura droit à un bal masqué !
Tout ça c'est bien joli, mais faudrait quand même voir à quitter cet enfer...

La critique de Mr K : Un petit tour auprès de Thierry Jonquet aujourd’hui avec le très court roman Le Bal des débris sorti en 1998. Il traînait dans ma PAL depuis un bout de temps ce qui en soit est un exploit quand on connaît mon amour immodéré pour cet auteur à la langue virtuose, maligne et aux scénarios sans pitié et engagés. Ergothérapeute un temps en hôpital avant de devenir écrivain à plein temps, Jonquet nous convie à lire un polar servi bien noir qui dépote ! Suivez le guide.

Frédo pousse des chariots dans un hôpital spécialisé dans la gériatrie. Payé au lance-pierre, pas des plus motivés par son activité, il traîne son ennui du haut de ses 24 ans. Il vit avec sa compagne, une pasionaria de la CGT dans un petit appartement sans prétention. Le quotidien morose des tâches rébarbatives va changer du tout au tout avec l’hospitalisation d’Alphonse, un monte-en-l’air reconverti en plombier zingueur. Ensemble, ils décident de monter le coup d’une vie. En effet à l’hôpital une vieille dame internée depuis peu fait appel à des agents de sécurité privés pour garder sa chambre H24. Il n’y a pas de fumée sans feu et très vite les deux compères découvrent que la riche veuve possède une parure de diamants fort alléchante... Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu, ce serait trop facile... Et l’on peut compter sur Jonquet pour nous livrer une histoire bien retorse.

En 126 pages, l’auteur réussit le tour de force de nous tenir en haleine sans discontinuer. Après deux brefs chapitres introductifs qui permettent de se familiariser avec les principaux protagonistes, la machine se met en route et rien ne l’arrête jusqu’au dénouement. On est dans un cas d’école avec la trame classique d’une opération qui permettrait aux complices de changer de vie. Découverte de la cible, la rencontre entre les deux hommes qui se rapprochent, l’élaboration du plan, le déroulé qui déraille et finalement un acte final aussi étonnant que déroutant avec sa fin ironique qui m’a personnellement fait jubiler. On ne s’ennuie pas une seconde et l’on retrouve toute la science de Jonquet pour bien mener sa barque, faire interagir les différentes informations distillées au compte-goutte.

La patte littéraire est une fois de plus cruelle et sans concession. Il faut voir la description qu’il fait de l’assistance publique, des conditions de travail éprouvantes des personnels, le manque de considération de certains personnels envers leurs patients, la course au profit au détriment de la solidarité nationale... Le ton est cinglant et personne n’en sort réellement indemne. Bien engagé à gauche, on sent le vécu derrière la plume avec quelques descriptions fort réalistes du milieu hospitalier et son fonctionnement interne. Et puis, il y a les personnages principaux, êtres en déshérence qui souhaitent changer de vie et remettre les pendules à l’heure. Cela donne des portrait touchants qui donnent à voir des destinées parfois brisées ou en stand by. J’ai bien aimé aussi le portrait des pensionnaires de l’hospice qui oscillent entre folie, sénilité et parfois puérilité, avec des vieux de la vieille prêts à faire des conneries pour égayer leur existence. Loin d‘être irrévérencieux envers nos anciens, ce roman offre un regard distancié et ironique qui m’a parlé entre sourire et larme.

Se lisant d’une traite, Le Bal des débris fascine, hypnotise et relâche sa proie après quelques heures de plaisir intense. Très bien écrit car franc et direct dans son style, ne cherchant pas à épater la galerie mais plutôt à embarquer le lecteur dans une histoire à tiroirs, voila un bon polar qui ravira les fans et permettra à ceux qui ne connaissent pas encore Jonquet d’y faire leurs premiers pas avant d’attaquer le sérieux avec Moloch, Mygale ou encore Les Orpailleurs.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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dimanche 28 juillet 2019

"Le Couperet" de Donald Westlake

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L’histoire : Cadre dans une papeterie depuis vingt ans, Burke Devore, la quarantaine, est un père de famille heureux. Mais un jour, il est licencié, atteint de plein fouet par la vague de compressions et de restructurations qui touche l'Amérique des années 1990.

Cet employé modèle voit alors sa vie basculer.

Bien décidé à retrouver son bonheur perdu, il est prêt à tout... même au pire.

La critique de Mr K : Trouvé dans mon casier de prof l’année dernière, Le Couperet de Donald Westlake fait partie de la collection Étonnants classiques de chez Garnier Flammarion. Roman à la noirceur profonde, c’est à travers la destinée d’un homme acculé au chômage et qui perd définitivement pied avec tout sens moral que l’auteur égratigne sérieusement nos sociétés capitalistes modernes qui épuisent à la fois la planète et les hommes. Attention, voyage livresque éprouvant !

Cadre supérieur dans une grande entreprise de papeterie, Burke Devore est licencié à la suite de la restructuration de son entreprise qui "déménage" au Canada. Salarié investi et aimant son travail, le monde s’écroule sous ses pieds et malgré l’amour de sa femme et de ses enfants, il sombre. Deux ans de chômage déjà, de multiples entretiens qui n’aboutissent pas et des idées noires plein la tête, le voila qui fourbit un plan diabolique : éliminer systématiquement ses concurrents potentiels pour pouvoir décrocher un poste. Passé le premier meurtre, tout paraît possible mais gare à l’engrenage ! Difficile de s’arrêter quand on a commencé, surtout que l’emploi promis tarde à venir...

L’ouvrage est avant tout un très fin portrait d’un homme broyé par le système. Comme beaucoup aux États-Unis, c’est un patriarche. C’est lui qui fait bouillir la marmite, il ne souhaite pas que sa femme travaille, il préfère qu’elle garde les enfants et s’occupe du foyer. Ce n’est pas pour autant un gros macho, il aime sa femme, la respecte et c’est réciproque : nous avons affaire à un mariage heureux. Sa prédominance de mâle lui échappe en même temps que son emploi et la chute est rude. L’inactivité de Burke lui tape sur le système et peu à peu il s’éloigne de ses proches, commençant à roder autour des maisons de certains concurrents. Le mariage tombe en déliquescence et il est très intéressant de suivre cette évolution décrite avec finesse et beaucoup d’humanité. Nous ne sommes jamais à l’abri des aléas de la vie et même si ici on parle de meurtres en série, la relation de couple est très réaliste et donne à réfléchir sur l’image que l’on donne à sa moitié, à la nécessaire attention et considération que l’on doit lui offrir chaque jour de notre vie pour maintenir une certaine idée du bonheur.

Et puis, il y a le basculement dans la folie. Raconté à la première personne, ce voyage intérieur est saisissant. Un peu à la manière d’un American psycho de Bret Easton Ellis, le héros se répète, se révèle maniaque dans la description de ses trajets, le ton est lancinant et très noir. Espionnant ses futures victimes, il se transforme en voyeur sans foi ni loi. Pour lui, il fait le mal mais pour une cause juste : la sienne et celle de sa famille qu’il doit nourrir. D’où un avis très mitigé sur cet homme à la fois immoral mais aussi victime d’un système inique qui pousse au désespoir le péquin moyen quand le ciel lui tombe sur la tête. Faisant froid dans le dos, le récit à sa manière est assez jubilatoire et se révèle être une charge d’une grande force contre les abus du modèle ultra-libéral : la mise au rebut des personnes non productives, leur aliénation de la société, la course au profit qui annihile la moindre parcelle d’humanité chez certains patrons et actionnaires, le pouvoir complice qui broie ses propres citoyens et enfin le désespoir grandissant dans les couches populaires et intermédiaires de la société. Le constat est accablant.

Le Couperet se lit pourtant avec grand plaisir car l’amoralité est au service de la réflexion et permettra aux plus jeunes d’ouvrir les yeux face à un monde décidément bien cruel. Remarquablement bien écrit, prenant voire hypnotisant par moment, on aime suivre les traces de Burke malgré la sale besogne qu’il abat. La fin vient nous clouer sur place avec un dénouement pour le coup loin des sentiers battus et qui renvoie dos à dos Burke et les responsables de sa dégringolade. Délectable et à lire absolument !

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mercredi 26 juin 2019

"Le Potache est servi" de Jean-Louis Bailly

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L’histoire : Clément, prof débutant et chahuté, décide brusquement d’enlever et séquestrer l’un de ses élèves. Pour se venger de ses déboires avec la redoutable 3e F, il va martyriser le plus doux, le moins grossier de ses potaches, pris comme bouc émissaire.

La critique de Mr K Lecture jubilatoire au programme aujourd’hui avec Le Potache est servi de Jean-Louis Bailly, un roman à la quatrième de couverture qui décoiffe et qui tient toutes ses promesses. Personnages taillés au cordeau, style incisif et très littéraire à la fois, analyse fine et contrastée des affres égotiques des personnages sont au programme d’un livre dont je n’ai fait qu’une bouchée ! Suivez le guide...

Clément est devenu professeur de lettres en collège à la manière d’un idéaliste. Amoureux des mots et des livres, il compte uniquement sur sa soif de partage et sa bibliophilie pour pouvoir mater ses classes et devenir bon pédagogue. Mais voila, la 3ème F lui résiste et le bordélise au-delà du possible. Comme tout professeur qui se respecte, il rentre dans une phase de parano, se remet en question et finit par commettre l’inconcevable : enlever le plus agréable de ses élèves (Tony) pour le séquestrer et par là même se venger de ce qu’il subit en classe avec ses camarades ! Commence alors un drôle de jeu entre le bourreau et sa victime avec des conséquences inattendues...

Ce roman est avant tout une belle galerie de personnalités avec des personnages aussi ciselés que passionnants. Jean-Louis Bailly croque à merveille ce jeune professeur en pleine détresse qui n’arrive pas à trouver de solution pour sortir de l’ornière. Humilié, incapable de tenir son groupe d’élèves, engoncé dans des certitudes qui s’avèrent être de fausses solutions, il vit un calvaire et égraine les jours comme autant de comptes à rebours avant l’échafaud. Rien ne nous est épargné, l’auteur nous conviant à pénétrer dans sa psyché, en partageant ses doutes, ses peurs mais aussi ses moments de soulagements. Il force sa nature sympathique pour se transformer en kidnappeur qui va tourmenter le jeune Tony : insultes, coups et lecture sont au programme, le tortionnaire ménageant une alternance de menace et de douceur qui soufflent le chaud et le froid auprès de Tony.

Étonnamment la victime s’en accommode. Il faut dire qu’à la maison le père a la main leste, il est habitué. Là où le trouble devient certain, c’est que le jeune garçon prend goût à la lecture, gagne en maturité et finit même par se rapprocher de son ravisseur. Trajectoire déviante mais décrite avec justesse et sensibilité, on se demande bien où tout cela va aboutir : libération ? Fin plus funeste ? Le doute est permis, tant on navigue en chemins obscures. Très bien rendus, les passages où les deux protagonistes sont en présence réservent leur lot de surprises, multipliant les pistes et les possibilités. Relation unique, oscillant entre drame et complicité, j’ai aimé ce côté borderline qui ne tombe pour autant jamais dans la facilité ou le voyeurisme malsain. L’atmosphère est lourde, opaque et donne pas mal d’émotions contradictoires au lecteur prisonnier de ces pages. Au milieu de ce drame qui se joue, j’ai aussi beaucoup apprécié les passages traitant de la lecture, de ses apports et de la joie qu’elle procure notamment quand on en partage les impressions.

Au détour de réflexions de Clément, de ses rencontres et échanges avec ses collègues, l’auteur dresse un bon portrait du monde enseignant sans jamais tomber dans le too much ou la caricature. On sent qu’il connaît le milieu et est capable de rendre compte de nos états âmes et de nos préoccupations. Rapport de force entre profs et élèves, philosophie du pédagogue, la queue à la photocopieuse, les chefs doigt-sur-la-couture qui impose des directives idiotes sont autant d’éléments bien rendus tirant vers un réalisme bon crin dans ce roman bien noir. Subtilement écrit malgré quelques passages un peu pompeux, les pages se tournent toutes seules et l’on arrive à la fin sans vraiment s’en rendre compte. Une bonne lecture comme je les aime qui ravira les amateurs de roman noir et de fiction mettant en scène le monde de l’éducation... même si ici c’est assez thrash !

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mercredi 27 mars 2019

"La Dernière chance de Rowan Petty" de Richard Lange

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L'histoire : Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n'arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l'a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l'a planté... Jusqu'au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d'aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.

La critique de Mr K : Petit séjour dans le roman noir aujourd'hui avec un des derniers nés de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel : La Dernière chance de Rowan Petty de Richard Lange. Comparé à Raymond Carver (pas mal comme référence quand même !), l'auteur nous propose un voyage en roue libre au cœur de l'Amérique des exclus où tous les coups sont permis pour se faire une place au Soleil. Accrochez-vous, ça dépote !

Rowan Petty est un escroc, toute sa vie il a vécu d'expédients et de coups foireux. Passé quarante ans, sa situation est loin d'être brillante : divorcé, sans nouvelle de sa fille depuis plus de dix ans, il se retrouve forcé de travailler pour son ancien apprenti qui le traite comme un moins que rien. C'est une ancienne relation qui lui propose une affaire qui pourrait bien le remettre sur les rails : il y a deux millions de dollars à la clef pour ceux qui pourraient faire main basse sur le trésor de guerre de soldats américains peu scrupuleux. Accompagnée de Tinafey, une fille de joie dont il s'est entiché et qui souhaite changer de vie, il part pour Los Angeles.

Mais voilà, vous imaginez bien que rien ne va se dérouler comme prévu. La cible repérée, il va falloir s'en approcher et flirter avec les limites de la déontologie de l'escroc : ne jamais se faire repérer, éviter toute violence et repartir tranquille le magot en poche. La route de Petty croisera celle d'un des vétérans à l'origine de l'affaire qu'il devra pigeonner alors que le gars est bien diminué, affronter des hommes de main retors et au final, se retrouver confronté au cerveau de l'affaire, un mec nerveux et jusqu'au boutiste. Comme si ça ne suffisait pas, sa route croisera celle de son ex-femme avec qui ses rapports sont toujours tendus et surtout, il aura l'occasion de renouer avec sa fille, qu'il a du confier à sa grand-mère tant il n'arrivait plus à tenir correctement son rôle de père. Vous l'avez compris, notre héros va devoir jouer sur de nombreux tableaux mais à ce petit jeu là, on ne peut pas gagner à tous les coups...

Attention, La Dernière chance de Rowan Petty est un roman qui rend addict très très vite ! Au bout de deux / trois chapitres, on est irrémédiablement pris dans l'engrenage à l'image de notre héros qui ne peut résister longtemps à un bon coup. Malgré une vie de filouterie et un moral plutôt vacillant, on l'apprécie immédiatement. Certes c'est un arnaqueur de première mais il a ce je ne sais quoi d'humanité qui nous l'attache au cœur. Malin et sensible, il n'a guère d'illusions mais il s'accroche malgré tout à cette affaire qui pourrait bien le sortir de l'ornière. Utilisant tout son savoir faire et s'appuyant sur des personnages secondaires charismatiques (sa copine amoureuse et forte en gueule et un acteur sur le retour totalement déjanté), on ne s'ennuie pas une seconde. Et puis, il y a les passages où Petty se retrouve dans ses petits souliers, quand il revoit sa fille. Cela donne des moments subtiles mêlant culpabilité et amour paternel, l'auteur dressant un portrait tout en nuance d'une relation père-fille compliquée.

L'arnaque en elle-même avance à son rythme. De la conception du plan à sa réalisation, tout est millimétré et précis. On frôle la catastrophe par moment, et les héros rattrapent le coup parfois de justesse. Les rebondissements sont nombreux sans pour autant tomber dans la surenchère. Très réaliste, le récit s'offre une crédibilité de tous les instants et donne à croiser des personnages parfois peu recommandables. Au détour des circonvolutions de l'histoire, on apprend à tous les connaître et l'on se rend très vite compte que tout est ici question de misère humaine, d'une société profondément inégalitaire qui broie ses âmes sous le rouleau compresseur du fameux rêve américain qui laisse sur le bord de la route beaucoup de monde. Loin de cautionner les actes délictueux voire violents perpétrés par certains des personnages, l'auteur verse dans le noir profond pour illustrer les contradictions des USA avec notamment l'inégal accès aux soins, le communautarisme, la violence larvée et savamment entretenue par le pouvoir... Autant, d'aspects brossés impeccablement et sans fioriture, et qui vous retourneront l'estomac.

Ajoutez là-dessus une écriture nette et sans bavure, simple, accessible et immersive à souhait et vous obtenez un roman noir d'une efficacité redoutable qui vous trottera dans la tête longtemps après votre lecture. Les amateurs du genre ne peuvent vraiment pas passer à côté !

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mardi 12 février 2019

"De loin on dirait des mouches" de Kike Ferrari

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L'histoire : De la cocaïne, des filles, du mépris, de l'arrogance. Et un cadavre. Tout cela tient dans la BMW noire du señor Machi, un homme d'affaire bien habillé, self made man de l'époque des dictateurs argentins et aujourd'hui entrepreneur sans scrupules. Le señor Machi se croit au-dessus de tout le monde mais son univers doré est réduit en poussière lorsqu'il découvre le corps d'un homme sans visage dans le coffre de sa BM flambant neuve. Six heures de la vie d'un personnage infect, étouffé par sa propre prétention, qui doit trouver un moyen de se débarrasser d'un corps. Six heures à passer en revue, et ils sont nombreux, tous les "hijos de mil putas" qu'il a entubés et qui voudraient le voir tomber.

La critique de Mr K : Voyage en Amérique latine en mode déjanté aujourd'hui avec De loin on dirait des mouches de Kike Ferrari. Balayeur, syndicaliste et écrivain, l'auteur propose un polar servi bien noir qui écorne au passage la mémoire vacillante de son pays et les parvenus ne refusant aucune compromission pour asseoir un peu plus le pouvoir. Attention, ça dépote !

Machi a réussi sa vie selon lui : riche et influent, il a tout ce qu'il veut et rien ne semble pouvoir lui résister. Belle maison, belles voitures, pépettes accommodantes, il mène grand train et ne doute de rien. La découverte d'un cadavre défiguré dans le coffre de sa voiture va changer la donne et bouleverser toutes ses certitudes. Il doit se dépatouiller de cette situation, se débarrasser du corps en premier lieu, éliminer les indices qui pourraient le compromettre et surtout, trouver l'identité de celui qui tente de le compromettre car s'il est sûr de quelque chose, c'est que ce n'est pas lui qui a tué cet homme. Commence alors pour Machi un voyage intérieur fait de flashback et qui permettra au lecteur de mieux appréhender cet anti-héros gagné par la peur de tout perdre...

Roman fulgurant et aride, cet ouvrage se lit d’une traite. Les 225 pages qui le composent s’alignent avec une facilité déconcertante sans que l'on s'en rende vraiment compte tellement on est pris par le souffle et le style qui se dégagent de cette lecture. Sans prendre le temps de la moindre exposition, l'auteur nous plonge dans un univers sans pitié où le personnage principal étale son cynisme et sa vulgarité. Sa chute n'en est que plus délectable car le dominant se voit dominé par sa psyché fragilisée qui le fait devenir totalement paranoïaque. Et le voilà parti en roue libre avec un mort sur les bras ! Au détour de nombreux retours en arrière mettant en lumière ses relations personnelles et professionnelles, un portrait plus global se fait jour et développe l'image d'un personnage torturé qui va devoir affronter la pire épreuve de sa vie.

Corrupteur, veule, infidèle, cupide, libidineux et suffisant, Machi a donc tout pour plaire. Il symbolise à lui seul la toute puissance de ces bourgeois qui se sont engraissés pendant les dictatures sud-américaines, safe made men arrogants qui ont avancé dans leur vie en écrasant les autres. Quand le sort se retourne contre lui, Machi va se rendre compte que de nombreuses personnes pourraient être à l'origine de ses malheurs. Il commence alors à faire le tour de ses souvenirs, de ses relations et proches, multiplie les hypothèses. Tout cela le fait perdre pied pour le plus grand plaisir du lecteur qui se plaît à le voir en si mauvaise posture. Il suffit de voir les actualités tous les jours pour se persuader que les voyous en col blanc dominent le monde alors si on nous en livre un pieds et poings liés, on ne va pas bouder notre plaisir...

L'univers qui nous est donné à voir dans ces pages n'est vraiment pas reluisant et ne donne pas le beau rôle au genre humain. Violence, corruption et négations des autres sont au menu, l'auteur n'y va pas avec le dos de la cuillère et assène ses chapitres comme on distribue les tartes et les coups de boule. C'est frontal, sans concession mais diablement salvateur. Il donne à voir une Argentine loin de clichés touristiques qu'on nous vend et révèle de vieilles fêlures, des blessures que le temps n'a pas forcément effacé et qui se libèrent le temps d'un flashback ou d'une scène. Il interroge profondément les lecteurs (d'autant plus j'imagine s'il est argentin) sur le pouvoir, l'argent et la morale dans un style incisif qui laisse peu de place pour souffler et reprendre ses esprits. Comme l'addiction est poussée au maximum, vous imaginez l'effet que cela produit sur le lecteur totalement pris par l'histoire, le style et un sous-texte riche.

Vous l'avez compris, De loin on dirait des mouches est un livre coup de poing, une expérience totale qui ne laisse pas le lecteur indemne. J'ai adoré cette lecture qui se termine sur une fin finalement plutôt ouverte et logique. Un bijou de noirceur !

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samedi 15 décembre 2018

"Le Poids du monde" de David Joy

Le Poids du mondeL'histoire : Après avoir quitté l’armée et l’horreur des champs de bataille du Moyen-Orient, Thad Broom revient dans son village natal des Appalaches. N’ayant nulle part où aller, il s’installe dans sa vieille caravane près de la maison de sa mère, April, qui lutte elle aussi contre de vieux démons. Là, il renoue avec son meilleur ami, Aiden McCall. Après la mort accidentelle de leur dealer, Thad et Aiden se retrouvent soudain avec une quantité de drogue et d’argent inespérée. Cadeau de Dieu ou du diable ?

La critique Nelfesque : Et BOOM ! Encore une belle claque chez Sonatine, encore une belle claque avec David Joy, découvert en 2016 avec "Là où les lumières se perdent" ! Quel talent, quelle écriture, quelle noirceur ! Noël approche, vous pouvez taper dedans sans soucis, vous ferez des heureux. C'est parti pour mon avis que je vais essayer de rédiger sans trop de superlatif (mais ça va être dur)...

Nous sommes dans les Appalaches, terrain de prédilection de l'auteur, en plein coeur des Etats-Unis et au plus proche de la misère sociale. Thad revient de la guerre, Aiden son meilleur ami n'a jamais quitté leur petite ville natale. Ils vont se retrouver quelques années plus tard, pour le pire et le pire, dans cet endroit où tout semble figé, où le chômage est omniprésent, la crise immobilière a sévi et où seuls sont restés ceux qui n'avaient pas d'autres choix. La violence est partout, dans les têtes, dans les actes, dans les souvenirs.

De petits boulots en petits trafics, Aiden cherche à s'extirper de sa condition, à partir de cet endroit maudit mais le destin en a décidé autrement. La drogue, les excès, les mauvaises rencontres et les circonstances ne vont pas changer la vie de  ces deux personnages mais au contraire les faire descendre un peu plus chaque jour dans les ténèbres.

Roman noir terrible où l'espoir n'est présent que pour être détruit, "Le Poids du monde" est servi avec une écriture sublime qui prend à la gorge par tant de beauté dans cet écrin de noirceur. Les mots sont simples comme les gens présents entre ses pages et vont droit au coeur sans misérabilisme ou complaisance. David Joy n'explique pas, n'excuse rien. Il dépeint une société actuelle que personne ne veut voir. Une société qui tente de survivre, une société qui appelle à plus d'humanité, une société qui crève. Dans l'indifférence totale.

On termine ce roman en larmes. Littéralement sur les genoux. Quand le sort s'acharne, quand trop de choses se sont accumulées pour que le ciel se dégage enfin et quand toute issue ne peut être que dramatique, ne restent que la résignation et la fuite en avant. Le titre prend tout son sens à la dernière phrase. Superbe roman, comme le fut d'ailleurs le précédent. On naît seul, on meurt seul. Entre les deux, la vie n'est pas rose pour tout le monde. Absolument déchirant...

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lundi 29 octobre 2018

"La Mort selon Turner" de Tim Willocks

la mort selon turner

L'histoire : Lors d'un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s'annonce brillante à cause d'une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s'en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu'il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

La critique de Mr K : Attention bombe littéraire en approche ! La Mort selon Turner de Tim Willocks m'a littéralement sonné, me laissant totalement pantelant en fin de lecture. Roman noir survitaminé se déroulant en Afrique du sud, je n'ai pu relâcher cet ouvrage avant la fin tant le charisme des personnages et la noirceur du sous-texte sont impressionnants. Gare à vous si vous vous laissez tenter, c'est typiquement le genre de lecture qui marque un lecteur à vif !

Une jeune fille noire sans logis se fait renverser par un groupe de riches blancs en goguette dans un township du Cap. Le conducteur bourré comme un coing ne s'est même pas rendu compte de son crime et ses potes le couvrent. Malheureusement pour eux, Turner un flic black obnubilé par la justice et son application est très vite sur leurs traces. Ce justicier implacable est prêt à tout pour que les coupables soient châtiés. Commence alors une lente descente aux enfers pour tous les protagonistes entre corruption, course poursuite, liens et loi du sang, questionnements et choix liés au franchissement ou non des barrières entre le bien et le mal.

Je vous le dis tout de go, j'ai été accroché dès les premières pages. Direct, les personnages sont électrisants, provoquant questionnements et empathie sans aucun temps mort et ceci tout au long du roman. L'auteur changeant de point de vue d'un chapitre à un autre, on traverse l'histoire à travers le ressenti de tous, ce qui développe une densité de sentiments incroyables. Ainsi, même la pire des crevures s'avère bien plus que ce qu'il semble être au départ. Malgré un côté rentre dedans de bon aloi, on découvre au fil des pages le lien ténu qu'il existe entre le bien et le mal, chacun d'entre nous pouvant le franchir au gré d'un caprice ou d'une émotion mal maîtrisée. Cela donne un côté imprévisible à la trajectoire des personnages et une deuxième partie de roman virtuose où l'on ne sait jamais à quoi s'attendre et qui finit dans un crescendo émotionnel comme rarement j'en ai vécu en lisant un roman noir.

Il y a du McCarthy dans cet ouvrage, une ambiance poisseuse à souhait mettant en lumière les affres de la condition humaine : le désir, l'individualisme, la convoitise mais aussi l'amour et la souffrance qui l'accompagne. Malgré quelques éclairs d'espoir et de brefs passages d'accalmie, on baigne ici dans la noirceur la plus totale. Turner ? Un héros torturé par un passé douloureux qui mène une croisade judiciaire à la limite de la légalité. Margot Le Roux ? Une riche industrielle ne reculant devant rien pour préserver son fils. Rajoutez à cela, une victime de l'incurie humaine à qui l'on doit de rendre une identité et donner un sens à sa mort, toute une série de personnages qui se débattent entre devoir et possibilité de tricher pour gravir plus vite à l'échelle de la réussite, un pays tout juste sorti de l'Apartheid où les tensions raciales sont toujours palpables... et vous avez tous les ingrédients d'un bon roman noir qui sont ici réunis pour nous faire frémir et provoquer une addiction aussi durable que marquante.

Et puis l'auteur s'y connaît pour maintenir le suspens, livrant un western moderne implacable, il explore l'esprit humain comme personne, ciselant ses personnages comme un orfèvre ses bijoux, livrant à nu des âmes torturées qui semblent vivre leur vie comme s'ils étaient arrivés à la fin de la route. C'est puissant, beau et violent à la fois. Car ne vous méprenez pas, le monde livré ici est impitoyable, cynique et d’une redoutable dureté (Mon Dieu, le passage dans le désert ! Je m'en souviendrai longtemps !). L'enquête en elle-même n'a même pas lieu, le livre se concentrant plutôt sur la traque du héros et les réactions de ses opposants et alliés. Turner sait très vite à qui il a affaire, les forces en présence parfois insurmontables ne l'arrêtent pas, le règlement de compte doit avoir lieu car pour lui, il sert une cause indépassable. Incorruptible dans un monde pourri jusqu'à l'os, cela ne l'empêche pas de s'interroger sur ses actes car la justice peut parfois virer à la simple vengeance. Plus d'une fois, l'ouvrage retournera votre cerveau tant certaines certitudes se trouveront ébranlées par les révélations sur les motivations des personnages et certains de leurs actes.

Il s'agissait de mon premier Willocks et je peux vous garantir que ce ne sera pas le dernier. L'ambiance est  unique, l'écriture est d'une clarté et d'une efficacité hors pair. J'ai mis un temps record à le lire, jouant avec les heures qui défilent et rompant tout contact social durant quelques heures pour suivre Turner dans sa traque et explorer les arcanes et mystère de la famille Le Roux. Franchement, un des meilleurs roman noir que j'ai pu lire, un ouvrage fulgurant et unique. Courez-y vous ne le regretterez pas ! Un pur chef d'oeuvre.

lundi 1 octobre 2018

"La Saison des feux" de Celeste Ng

La Saison des feux

L'histoire : À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.

La critique Nelfesque : Quel plaisir de retrouver Celeste Ng après l'excellent "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" pour lequel j'avais eu un gros coup de coeur (et ce n'est pas un terme que j'utilise souvent) !

"La Saison des feux" est encore un très bon roman. Celeste Ng confirme son talent et est décidément une auteure à suivre désormais. Elle fait ici une critique de la société, de la cellule familiale, de nous-même. Dans son nouveau roman, le poids du regard des autres, de la société, de l'image que chacun se construit de lui-même, les non-dits, les actes manqués, les malentendus font imploser des vies. Toutes les familles ont leurs secrets. Ceux sous la plume de cette auteure nous marquent.

Nous plongeons dans la vie d'un quartier, celui de Shaker Heights. Le genre de banlieue riche et tranquille où tout le monde se connaît, où personne ne fait de vagues. Des familles aisées vivent ici dans un cocon, loin des ennuis financiers et de tout ce que cela implique. La famille Richardson est l'une d'elles. Pour autant, Elena, la mère de famille est sensible à la détresse des autres et a à coeur d'aider son prochain. Pour cela elle loue deux appartements à des gens qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

C'est là que Mia Warren fait son entrée avec sa fille. Mère célibataire et artiste de talent, elle entraîne Pearl au fil de ses projets tout autour du pays. Elles ne se fixent jamais longtemps au même endroit. Mais cette fois-ci, ce sera différent. Mia l'a promis, elles resteront ici.

Pearl trouve dans la famille Richardson un second foyer. Elle les envie, elle y est intégrée. Une amitié indéfectible se noue avec un des fils alors qu'une des soeurs se prend d'admiration pour Mia. Tout aurait pu bien se passer si un événement dramatique ne s'était pas produit dans leur entourage commun. Les intérêts des uns et des autres vont être chamboulés, les éducations et convictions de chacun vont sonner le glas de cette bonne entente. Chacun choisit son camp, sans se mettre à la place de l'autre et le fossé se creuse. Le passé de Mia refait surface ainsi que les origines de Pearl et peu à peu les relations internes de ce petit microcosme vont pourrir. Le ver est dans le fruit. La tension est palpable. Un drame va se produire, on s'y dirige irrémédiablement. Non pas un incident tragique mais une fêlure que rien ne pourra colmater et qui va croître.

Celeste Ng ne nous épargne rien, va au fond des choses. Ici, la catastrophe vient de l'intolérance, du manque d'empathie, de l'incompréhension mutuelle. Par bêtise humaine, des vies qui auraient pu être belles sont brisées. Elena, journaliste, s'acharne sur le passé de Mia et en tire des conclusions. Des malentendus qui avec une discussion franche pouvaient trouver une fin heureuse vont constituer autant de pas menant à une impasse.

"La Saison des feux" nous raconte une histoire. Celle de la différence sociale, celle de la monoparentalité, celle des origines. Mais cette histoire peut se superposer à la nôtre, réveillant en nous de vieux démons. Chaque famille a ses secrets, ses zones d'ombre. Il est parfois bon de ne pas remuer le passé et ses souvenirs douloureux. Se pose alors la question du regard des autres, de la propre vision que l'on se fait de nous-même.

Celeste Ng s'attaque une nouvelle fois à la cellule familiale, un sujet qui semble lui être cher et sur lequel elle se penche régulièrement, cherchant sans cesse à en décortiquer tous les aspects (l'avenir et ses futurs romans nous diront si elle a d'autres thèmes de prédilection). Comment fonctionne une famille ? Y a-t'il un schéma type ou trouve-t'on des variantes ? Pour autant, ne pouvons-nous pas y voir un dénominateur commun ? Qu'est-ce que l'éducation que l'on a reçu révèle de chacun de nous ? Comment s'en libère-t'on et est-ce seulement possible ?

Sous ses aspects thriller (genre dans lequel "La Saison des feux" est étiqueté mais qui, à mon sens, est trop réducteur ici), cet ouvrage est un roman noir d'une grande puissance. Tous les ingrédients sont ici réunis, empruntant le large spectre de la sphère privé et de la société. La vie et sa complexité résumées en un roman qui prend aux tripes par son inéluctabilité et sa noirceur. Quelques moments d'espoir et de bonheur parsèment l'ouvrage, des moments qu'il est bon d'avoir vécus, même si ici ils ne font que passer. Et si en réalité, à la toute fin, en faisant les comptes, chacun n'était-il pas qu'un être solitaire qui se cherche inlassablement ?

Posté par Nelfe à 17:33 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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