mardi 25 avril 2017

"Le Blues de La Harpie" de Joe Meno

le blues de la harpieL'histoire : Alors qu’il vient de voler la caisse d’un débit de boisson dans l’espoir de s’enfuir avec sa petite amie, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un bébé dans une poussette, le tuant sur le coup.
Trois ans plus tard, il sort de prison en liberté conditionnelle et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois. Un boulot à la station-service l’y attend, où un ami ex-taulard, Junior Breen, homme-enfant géant tourmenté et poète à ses heures, condamné pour avoir tué une fillette alors qu’il avait 15 ans, travaille déjà et l’a recommandé. Tous deux tentent de rester sur le droit chemin de la réinsertion, mais les choses se compliquent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene. Ni les parents de Charlene, ni son ex-fiancé, Earl Pete, ne voient d’un très bon œil la romance naissante entre la jeune femme et le repris de justice. Earl jure de chasser Luce de La Harpie et rallie à sa cause une bonne partie de la ville qui a bien du mal à tirer un trait sur le passé. Peu à peu, le climat devient irrespirable et dangereux pour Luce et Junior. Les deux amis parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?

La critique Nelfesque : Coup de coeur pour ce roman récemment publié chez Agullo. "Le Blues de La Harpie" est un roman noir dans sa plus pure tradition. Il s'inscrit dans une réalité sociale précise, met le doigt sur des problématiques actuelles dans un contexte très Amérique profonde. Les personnages sont tourmentés, maudits pour un passé qui les poursuit encore aujourd'hui, l'ambiance est pesante, les lieux inhospitaliers. Tout est ici réuni pour satisfaire et faire vibrer les amateurs du genre dont je fais partie.

Je ne connaissais pas Joe Meno avant la lecture de ce présent ouvrage. Il est l'auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles et à ma connaissance "Le Blues de La Harpie" est son premier ouvrage traduit en français (Agullo, allez hop, au boulot, je veux lire d'autres récits de ce monsieur maintenant ! (croisons les doigts pour que le projet soit dans les cartons)). Dès les premières pages, le lecteur est happé par l'univers que l'auteur met sous ses yeux. L'écriture est sublime et dès la page 22, j'ai senti mon coeur se serrer pressentant que ce roman allait me toucher profondément.

"Mais bon, elle est comme ça, Ullele. Des fois, elle pleure parce que le soleil brille trop fort. Elle peut pleurer en plein jour sous prétexte que la nuit lui manque." dit l'un des personnages à un autre. Bingo ! Le ton est donné. Sensibilité, nostalgie, humanité. Nous faisons ici la connaissance de Luce, tout juste sorti de prison après avoir écopé de 3 ans de rétention pour avoir perdu le contrôle de son véhicule après un petit braquage (il est tout simplement parti avec la caisse du magasin où il travaillait), renversant une mère et son bébé, mort sur le coup. Cet événement va changer sa vie, au delà du "simple" fait de l'envoyer directement derrière les barreaux. Il portera jusqu'à sa mort le poids de la culpabilité et le regard des autres.

Assumant ses actes, il décide de revenir vivre dans sa ville natale, La Harpie. Là bas, il compte se réinstaller, retrouver un travail et reprendre le cours de sa vie. Il y retrouve Junior, un ancien compagnon de cellule. Ensemble, ils se serreront les coudes et tenteront de se reconstruire. Mais c'est sans compter sur la population locale et certains de ses habitants qui ne voient pas d'un très bon oeil le retour de repris de justice dans leur genre. Commence alors une chasse à l'homme imbriquée à une histoire de rédemption humaine et émouvante.

Tout n'est pas tout noir ou tout blanc ici. Ces hommes qui ont commis des fautes répréhensibles et ont payé pour leurs actes restent des hommes et ne sont pas considérés comme tel dans les rues de leur ville. Malgré l'aide et la compréhension de certains, le chemin du pardon est semé de difficultés et plus d'une fois le lecteur assiste impuissant à des actes cruels et barbares perpétrés par ceux qui se veulent humains. La nausée monte et les larmes coulent.

La Harpie, petite ville inventée dans l'état de l'Illinois, est le terreau d'incompréhension, de violence ordinaire et de tragédies. Sous ses airs bucoliques et paisibles grondent une violence et un besoin de vengeance. Je ne vous cacherai pas que "Le Blues de la Harpie" est loin d'être le roman le plus optimiste qu'il soit. Malgré les éclaircies, chacun sent bien que les nuages reviendront et que l'issue sera funeste mais quelle maîtrise, quelle justesse dans la plume de l'auteur !

Soulevant des thèmes durs tels que le temps qui passe, le poids de la conscience, la difficulté de vivre, Joe Meno nous livre ici un récit poignant qui donne à réfléchir et critique notre société faite d'apparences et de faux-semblant où les plus sensibles et les plus humains ne sont pas forcément ceux que l'on croit. Superbe.

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lundi 3 avril 2017

"Un seul parmi les vivants" de Jon Sealy

Un_seul_parmi_les_vivants

L’histoire : Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le "magnat du bourbon".

Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence qui va bouleverser le destin de personnages inoubliables.

La critique de Mr K : Attention petit chef d’œuvre ! Sous ces dehors de classicisme en terme de thématiques et de personnages se cache un petit bijou d’humanité, placé sous le signe de la Grande Dépression et de la noirceur. Émotions multiples, sous-texte passionnant, Un seul parmi les vivants est une vraie réussite comme vous allez pouvoir le lire.

Tout commence par un double meurtre sordide à la sortie d’un bar. Deux jeunes gens sont à terre, un homme est en fuite... Tout le désigne comme coupable et sa vie marginale ne plaide pas en sa faveur. Le shérif a cependant des doutes, tout se sait dans cette petite bourgade industrielle en pleine perte de vitesse où le baron de la distribution clandestine d’alcool (Prohibition oblige) règne en maître sur son empire et des intérêts plus gros sont en jeu. Cette affaire va réveiller de vieilles rancœurs, remettre en question l’ordre établi et précipiter la chute de nombres de personnages que l’on apprend vite à aimer ou détester.

Ce roman développe à merveille un microcosme urbain en pleine déliquescence. La crise frappe durement et le quotidien est bien difficile pour certaines familles. La précarité est prégnante avec son cortège de spectres effrayants comme la mort d’un enfant en bas âge, les fins de mois difficiles, l’alcool ou tout simplement l’appréhension du lendemain. Les portraits sont saisissants et lèvent le voile sur les personnalités torturées qui nous sont données à découvrir. La vie est dure, les cœurs secs parfois et les drames jamais très loin. Pourtant chacun trime et se débat avec une énergie parfois proche du désespoir et donne une densité incroyable à l’ensemble.

Le shérif dans tout ça doit mener une enquête difficile qui se confronte aux mensonges et duperies, l’ordre établi qui s’accroche aux lambeaux de ses souvenirs et à son propre passé qui est loin d'être tout blanc. Abîmé par le temps qui passe, affaibli par une vie de couple insipide, l’enquêteur va devoir faire des choix cruciaux et parfois même détourner les yeux. C’est l’homme dans toute sa complexité qui nous est donné à voir à travers lui, un être perfectible mais déterminé à mener à bien sa mission malgré les risques à prendre. Tout le monde se connaît dans cette bourgade et il est difficile d’avancer sans blesser qui que ce soit dans ses recherches, une chape de plomb pèse lourdement sur cette communauté refermée sur elle-même. Un grain de sable va bousculer cet équilibre et conduire le lecteur vers une fin d’une noirceur glaçante.

L’auteur, Jon Sealy, s’y entend à merveille pour faire monter la tension une fois les principaux ressorts de l’histoire installés. Le meurtre, une histoire d’amour adolescente, un ancienne bavure policière, le shérif, un caïd au bord du gouffre. Tout va concourir à s’entremêler et déclencher une série de péripéties redoutables pour les nerfs du lecteur englué dans une toile bien développée dont on ne peut s'échapper. Dialogues au cordeau, intrusion dans les esprits et descriptions immersives captent l’attention et insinuent une multitude d’émotions contradictoires qui laissent le lecteur accroché tout au long des 358 pages d’un ouvrage difficile à relâcher.

Le style est très incisif, accessible et nuancé, produisant un déclic très rapide et emportant l’adhésion dans sa capacité à raconter une histoire prenante, captivante et lourde de sens notamment sur le rapport entre riches et pauvres, l’existence en temps de crise et une certaine Amérique des années 30. C’est beau, puissant, intemporel dans son portrait de l’âme humaine et terrifiant d’efficacité dans son dénouement. Un uppercut littéraire au talent immense vous attend ici. Courez-y !

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mercredi 22 mars 2017

"Cet été-là" de Lee Martin

Cet été-làL'histoire : Tout ce qu'on a su de cette soirée-là, c'est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l'Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l'enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Kathy. Que s'est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent. Le frère de Katie, son professeur, la veuve d'un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient. Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd'hui encore, qui manipule qui ?

La critique Nelfesque : Après toutes ces années, vous commencez à savoir que j'aime les thrillers et les romans noirs ("oui, ça on a vu !"). J'aime encore plus quand les deux s'imbriquent et donnent à lire une histoire glaçante avec une intention de démêler les fils petit à petit, sans tambours ni trompettes. Quand l'auteur prend le temps de nous dépeindre une ambiance, un lieu, des gens. C'est exactement ce parti qui est pris par Lee Martin dans son roman "Cet été-là", premier ouvrage traduit en français et récemment publié chez Sonatine.

Katie Mackey a disparu. Un soir d'été, du haut de ses neufs ans et pieds nus, elle est partie à vélo en début de soirée pour rendre ses livres à la bibliothèque. Plus personne ne la reverra ensuite. On retrouvera son vélo à proximité et tout semble dire qu'elle a été enlevée. Oui mais pourquoi et par qui ?

La construction de ce roman est parfaite. Chaque personnage est caractérisé et le lecteur se retrouve souvent intimement lié à lui. Des moments d'introspection, de pensées profondes et inavouables sont disséminés ça et là dans le roman et permettent au lecteur de bien prendre en considération chacun d'entre eux, de les jauger, de les juger et de parfois essayer de se mettre à leur place. Il y a le professeur qui donne des cours particuliers aux enfants de la commune, son voisin qui a un problème d'addiction mais semble toujours prêt à aider les autres, la femme de ce dernier simple et pragmatique, le frère de Katie qui s'en veut terriblement d'avoir fait remarquer ce soir là à sa soeur qu'elle était en retard sur le retour de ses prêts, leurs parents prêts à tout pour connaître la vérité...

Lee Martin nous dépeint ici une petite communauté de l'Indiana, une ville où tout le monde se connaît et où rien ne se passe véritablement si ce n'est la vie. Les habitants sont nés ici, ne bougeront probablement pas et mourront dans leur ville. Non pas parce qu'ils l'aiment particulièrement mais parce que c'est comme ça. Alors entre temps, on se débrouille, on s'entraide, parfois on resquille et pour tromper les apparences dans un lieu où tout le monde sait tout sur tout le monde, on se ménage des petits jardins secrets. Tel personnage nous fait penser à telle personne de notre entourage, tel autre nous attendrit et fait monter en nous une grosse boule d'amour et d'empathie. Mais que cache parfois un excès de gentillesse ? De l'intérêt ? Un besoin d'être aimé ? Ou des contrées honteuses et insoupçonnées ?

"Cet été-là" est un excellent roman noir en cela qu'il tient le lecteur en haleine non pas par le rythme que l'auteur lui donne mais par l'intensité des émotions qu'il lui procure. Ici, peu de suspens ou de rythme haletant mais un simple voyage dans une petite ville des Etats-Unis où chaque habitant tient sa part de responsabilité dans la disparition d'une enfant. Effroyable vie ordinaire...

Comme dans la vie de tous les jours, chaque lecteur y ira de sa théorie, clouera au pilori son coupable, trouvera étrange voire malsain tel ou tel homme. Le lecteur jugera d'après les informations que certains personnages donnent ici 30 ans plus tard. Dans notre monde moderne, plus personne ne peut s'empêcher de juger, de donner son avis. "Ce n'est qu'un avis, cela ne fait de mal à personne" et pourtant... Combien ont vu leur réputation et leur vie ruinées par les on-dit. A chacun de se faire sa propre opinion ici en âme et conscience. Le roman nous interroge à plusieurs occasions et même quand le mot fin est là les doutes persistent. L'histoire de la fumée et du feu qui peut briser la vie d'un honnête homme...

La part d'ombre dans chaque personne, les concours de circonstance, le déterminisme, le manque de repères et d'amour. Il y a un peu de tout cela dans "Cet été-là". Un roman polyphonique à lire d'urgence si vous aimez les ambiances troublées, les chaudes soirées d'été et si vous pensez que dans la vie tout n'est jamais tout blanc ou tout noir. Lee Martin réussit le pari de nous téléporter au coeur des années 70, dans une petite ville discrète et calme, et de nous y piéger sans possibilité de retour. Comme un retour aux sources, comme une introspection. Le lecteur achève ce roman complètement habité...

mercredi 8 mars 2017

"Dans le labyrinthe" de Sigge Eklund

Dans le labyrintheL'histoire : Un soir de mai, dans une banlieue cossue de Stockholm, Magda, une fille et onze ans, disparaît mystérieusement de sa chambre. Après plusieurs jours d'investigations, la police en vient à soupçonner le père, Martin.
Quatre proches de la victime se mettent à la recherche d'indices qui permettraient de la retrouver : Asa, sa mère, brillante psychologue qui s'enfonce dans une profonde dépression ; Martin, l'éditeur talentueux à la double vie ; Tom, son loyal collaborateur à l'ambition dévorante ; et Katja, l'infirmière scolaire qui a découvert ce que cachait la petite fille. Ces quatre voix entraînent le lecteur dans un labyrinthe de confessions troublantes.

La critique Nelfesque : C'est tout d'abord la couverture sombre et mystérieuse de "Dans le labyrinthe" qui m'a attirée. Je ne connaissais pas le nom de l'auteur, Sigge Eklund, pourtant très connu en Suède, son pays d'origine. Avec ce roman, il frappe un grand coup dans ma vie d'amatrice de thrillers et romans noir, celui-ci se trouvant à la frontière de ces deux univers littéraires. Une très belle découverte !

Magda a disparu. Ses parents sont partis dîner au restaurant à quelques mètres de chez eux et en rentrant n'ont retrouvé qu'un lit vide. Que s'est-il passé ? Magda est-elle sortie ? A-t-elle été enlevée ? Par qui ? Pourquoi ? Va-t-on la retrouver saine et sauve ?

Nous suivons l'enquête et les recherches des uns et des autres par les voi(es)x de plusieurs personnages gravitant autour de la petite. Le lecteur fait ainsi tour à tour connaissance avec sa mère, Asa, détruite et névrosée depuis la disparition de sa fille, Martin, père absent et ambitieux, Tom, le collaborateur fanatisé de ce dernier et Katja, l'infirmière de l'école de Magda. Chacun nous raconte son histoire, sa vie avant et après cette disparition comme autant de petits romans en orbite autour du drame. Des trajectoires en parallèle qui constituent autant de pièces de puzzle et qui se rejoindront dans un final glaçant.

Particulièrement friande de romans qui font la part belle à la psychologie des personnages, j'ai été ici remarquablement servie. Tout est millimétré, chaque personnage et chaque action ont leur importance. L'auteur nous perd parfois pour mieux nous retrouver. Pourquoi nous narre-t-il telle ou telle anecdote ? Pourquoi s'arrêter aussi longtemps sur des événements qui ne sont pas en lien avec l'histoire principale ? Pour ceux qui aiment, comme moi, échafauder des théories et essayer de deviner le fin mot de l'histoire avant le dénouement, accrochez-vous ! La révélation finale fait froid dans le dos et laisse le lecteur pétrifié et déchiré.

Pétrifié et déchiré par l'issu du roman mais aussi par les existences qui nous ont été donné à lire, par la concomitance des faits, par la fatalité et le fait qu'il n'y a pas de hasard. Il n'y a rien de réellement trépidant dans ce roman, nous ne sommes pas ici en présence d'un thriller classique où tout se déroule à grande vitesse. "Dans le labyrinthe" ressemble à la "vraie vie" et a plus une dimension psychologique, tout aussi palpitante. De plus, l'écriture ciselée de Sigge Eklund qui dose parfaitement ses effets est des plus convaincantes ! L'auteur prend son temps, apprivoise son lecteur, enveloppe son histoire pour mieux l'hypnotiser et lui tendre un piège dans un univers ouaté qui n'attend plus qu'à lui exploser en pleine figure.

Un conseil avant de débuter cette lecture : ne soyez pas pressé et laissez vous charmer. Pour qui veut bien se laisser porter, le voyage est des plus réussis et maîtrisés dans une ambiance faite de non-dits, de peurs, d'appréhension, de trahisons et malgré tout d'amour. Quand les jardins secrets de chacun se percutent, "Dans le labyrinthe" est un roman noir à ne pas manquer et Sigge Eklund, un auteur à découvrir d'urgence et à suivre désormais.

lundi 20 février 2017

"La Nuit est sale" de Dan Kavanagh

La Nuit est sale - KavanaghL’histoire : Quand on s’est fait vider de la police parce qu’on avait des mœurs qui ne plaisent pas aux honnêtes gens, l’avenir n’est pas rose. Surtout quand on s’attaque, pour gagner sa croûte, au monde des malhonnêtes gens. Celui qui, dans Soho, organise des rackets, la prostitution, le ciné porno. Celui qui fait chanter les flics pourris et les commerçants véreux. Le monde qui a tout pouvoir sur la lâcheté, la bêtise et la convoitise humains.

La critique de Mr K : Petite plongée dans le roman noir avec La Nuit est sale de Dan Kavanagh, un ouvrage trouvé par hasard chez notre cher abbé qui regorge régulièrement d’ouvrage séduisants. Celui-ci en faisait partie avec sa quatrième de couverture intrigante faisant la part belle à des thèmes récurrents du genre : la corruption, le héros déclassé et une affaire qui risque à jamais de changer son existence. Après lecture, on peut dire que c’est une belle réussite et que l’on ne s’ennuie pas un instant.

Un entrepreneur de Soho contacte Duffy (le héros qui donne son titre au roman en version originale) pour une histoire de racket qui commence à aller très loin. Cet exportateur de masques et de déguisements se voit harceler par téléphone par un certain Salvatore qui après avoir mutilé la femme de sa victime (une belle coupure de 20 cm derrière l’épaule), lui réclame semaine après semaine quelques livres sterling qui au fil du temps se multiplient pour atteindre des sommes faramineuses. Duffy exclu de la police suite à un scandale sexuel commence son enquête et au fil de ses recherches va se rendre compte que le poisson à ferrer est très gros et qu’il va plus que risquer sa vie et celle de sa douce Carol...

La Nuit est sale est très classique dans sa facture. On retrouve le confort d’un roman noir à l’ancienne avec des figures éprouvées comme l’antihéros au bord du gouffre qui à cause d'une machination bien huilée s’est retrouvé plus bas que terre. Duffy a mangé son pain noir et il essaie tant bien que mal de vivoter dans sa nouvelle situation. Sa maîtresse Carol est toujours auprès de lui malgré leurs difficultés et il exerce ses talents de conseiller en alarmes anti-intrusion. À l’occasion, comme dans ce récit, il peut se muer en détective privé en se chargeant de petites affaires. Malheureusement pour lui, le cas qui le préoccupe est tout sauf une broutille car très vite, il se retrouve confronter à des personnalités importantes du milieu de la nuit et du sexe, monde sans scrupule où les gens disparaissent très facilement et où la vie humaine n’a plus beaucoup de valeur.

Au fil de l’enquête, on plonge dans le monde interlope des travailleuses du sexe, des cinémas X et du racket organisé à grande échelle. C’est rude et frontal entre les filles exploitées, la misère humaine, les actions brutales d’hommes de main sadiques, la corruption généralisée des forces de l’ordre et un Londres loin d’être glamour. L’espoir est bien mince de pouvoir s’en sortir quand on est pris dans les mailles du Milieu et très vite Duffy va de nouveau s’en rendre compte, après la terrible affaire qui lui a valu d’être évincé de la Police. Derrière des ficelles narratives qui paraissent usées jusqu’à la corde, certaines révélations vont faire tomber les certitudes du lecteur englué dans un univers glauque et étouffant.

Il est bien malin ce petit roman noir sans prétention de prime abord. Les personnages sont ciselés comme il faut, réservent quelques surprises malgré un cadre commun et les rencontres liées à l’enquête dressent un portrait peu flatteur des mœurs de Londres dans les années 80. Les poils se hérissent plus d’une fois, le dégoût pointe à l’occasion (le témoignage d’une prostituée à un moment est littéralement affreux) et le style prend de l’ampleur lors notamment des confrontations de Duffy avec le caïd du quartier qui s’exprime à la manière des gangsters de Tarantino dans le cultissime Reservoir dog. Le niveau s’élève alors d’un cran pour procurer peur, appréhension mais aussi sourire grâce à ce monstre de perversité aux manières courtoises. Clairement, ce pendant maléfique au héros donne une aura générale bien poisseuse à ce roman qui finit en apothéose avec un point d'orgue logique mais sans fioriture. Tout ce que j’aime dans le style.

Ce livre se lit très facilement quand on est amateur de polar bien sombre. L’écriture est posée simplement, sans lourdeurs inutiles et pose un univers crédible. L’histoire prenant de l’ampleur, le style aussi accompagne cette montée en pression qui prend à la gorge et empêche toute velléité d’arrêter sa lecture. Pour ma part, je l’ai lu en deux temps, incapable de sortir de cette histoire prenante et rudement bien menée. Sans doute pas un classique mais une bonne récréation pour tout amateur du genre. Vous laisserez-vous tenter ?

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lundi 23 janvier 2017

"Aveu de faiblesses" de Frédéric Viguier

aveu de faiblessesL'histoire : "Je suis laid, depuis le début. On me dit que je ressemble à ma mère, qu’on a le même nez. Mais ma mère, je la trouve belle."

Dans un univers glaçant et sombre, qui emprunte tout à la fois au cinéma radical de Bruno Dumont et au roman social, à ce drame d’un bourg désindustrialisé du nord de la France, Frédéric Viguier ajoute le suspense d’un roman noir. Dès lors, l’histoire d’Yvan, un adolescent moqué pour sa laideur et sa différence, accusé du meurtre de son petit voisin, prend une tournure inattendue.

La critique Nelfesque : Quelle claque que ce roman récemment sorti en librairie pour la Rentrée Littéraire d'hiver ! Quand misère sociale et harcèlement côtoient injustice et délit de faciès. Une histoire qui fait froid dans le dos.

Yvan n'est pas gâté par la nature. Avec son physique ingrat, ses cheveux roux et son embonpoint, il n'attire que brimades et moqueries. Sans amis, il vaque seul à ses occupations et voue un culte à sa mère qui est tout pour lui. Aussi le jour où un petit  garçon est retrouvé mort sur le terrain vague de la commune, le jeune frère d'un "camarade" de classe qui ne cesse de le provoquer, c'est chez lui que les policiers viennent demander des comptes. Où était-il à l'heure du meurtre ? Il revenait du supermarché où il allait acheter un camembert pour sa mère, collectionneuse de boites de fromage. Alibi qui va très vite tomber à l'eau puisqu'aucune preuve ne vient corroborer ses dires. Etait-il sur place au moment des faits ? Que faisait-il dans le local à poubelle de l'usine locale ?

Le personnage d'Yvan est terriblement touchant et dès les premières lignes, le lecteur se range de son côté. Laissé pour compte, simple d'esprit, il promène sur le monde qui l'entoure un regard à la fois naïf et résigné. Tout un chacun a envie de le prendre dans ses bras, de le protéger et de lui donner une vie meilleure en l'éloignant de cet environnement délétère. Sur plus de 200 pages intenses et impitoyables, le coeur du lecteur est malmené à l'image d'Yvan que tout accuse et qui est victime d'une erreur judiciaire et d'une cabale nauséabonde. Nous le suivons dans les premiers instants de l'enquête, durant le procès et son incarcération avec la boule au ventre et l'envie de crier. Ce sentiment de malaise et de révolte ne nous quittera pas jusqu'à la dernière page du roman qui tombe telle un couperet et fait de cet ouvrage un grand roman.

"Aveu de faiblesses" est un roman à part. Un roman surprenant, dense émotionnellement et d'une justesse sans pathos ni effet de manche. Frédéric Viguier nous conte ici la vie d'une ville du Nord dans tout ce que cette région peut avoir de plus noir au niveau social, une vie où des étiquettes sont trop vite collées sur les gens et où Yvan doit tout tenter pour s'en sortir. Un roman magistral que je vous conseille vivement de découvrir, le coeur bien accroché.

mercredi 4 janvier 2017

"Les Animaux" de Christian Kiefer

LesAnimauxKieferL’histoire : Niché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le "sauveur" des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région.

Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait bien ternir sa réputation. Rick est en effet le seul à connaître le passé de Bill, dont il a partagé la jeunesse violente et délinquante.

Pour préserver sa vie, bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante...

La critique de Mr K : Quelle claque magistrale pour ce roman tout juste sorti en ce début d’année ! 2017 commence sous les meilleurs auspices avec Les Animaux de Christian Kiefer, un tout jeune auteur américain qui propose avec ce roman noir se déroulant dans les grands espaces sauvages de l’Idaho un style éblouissant et propose une expérience de lecture hors norme. Je ne m’en suis toujours pas remis !

Bill Reed s’occupe d’un refuge pour bêtes sauvages perdu dans les bois dont il a hérité de son oncle. Ayant connu une adolescence difficile, il avait décidé de changer de vie et s’est rebâti auprès de cet homme amoureux de la nature. Depuis, il est devenu un homme responsable, apprécié de tous, participant à la vie collective de la commune et s’apprête à demander en mariage Grâce, la charmante vétérinaire du secteur. Mais c’est souvent quand la vie semble vous avoir totalement souri qu’un passé enterré refait surface. Rick, un ancien compagnon de virée réapparaît et semble avoir beaucoup de choses à lui reprocher. Petit à petit la tension monte entre flashback sur un passé révolu et une tempête de neige qui approche, durant laquelle d’anciens comptes devront être rendus et des amitiés seront éprouvées à la lumière de vérités pas forcément bonnes à entendre.

Le procédé de narration bien que classique est intéressant. L’auteur change d’époque entre chaque chapitre. Ainsi nous suivons Bill en 1996, temps principal de l’action pendant qu’il s’occupe de ses animaux et compte fleurette à Grâce. Proche de la nature, solide dans sa tête, altruiste (il a embauché deux jeunes pour s’occuper des enclos sans qu’ils aient la moindre qualification), on accroche direct avec cet homme proche de la nature qui semble bien sous tout rapport. En parallèle, on suit dans les flashback insérés ses rapports avec son grand frère trop vite disparu, sa rencontre avec Rick et les premières conneries qu’ils commettent ensemble. Peu à peu, se forme dans la tête du lecteur un Bill beaucoup plus trouble, au passé inavoué et une relation particulière se dessine avec ce fameux Rick. A sa manière, ce dernier remplace le grand frère disparu et leur amitié ne semble pas connaître de limites. C’est sans compter l’évolution de chacun et les aléas du destin qui vont jouer aux quilles avec ces deux existences menant Rick en prison et Bill à se créer une nouvelle vie.

Très très vite la tension est palpable. Elle fait écho à la nature sauvage magnifiée par l’écriture de Christian Kiefer. Les descriptions sont à couper le souffle et donnent à voir une autre Amérique, moins médiatique et plus intimiste. Une Amérique du self made man, ou chacun peut espérer repartir de zéro et où la vie de pionnier existe encore (Bill et son refuge m’ont un peu fait cet effet là). Les passages avec les fameux animaux sont touchants au possible avec notamment l’évocation de ce grizzli aveugle de plus de 35 ans, ce loup à trois pattes ou encore ce puma borgne. Derrière ces histoires variées et le rapport très spécial que Bill a créé avec chacun d’entre eux, c’est une grande ode aux éclopés de la vie à laquelle nous sommes conviés. Car l’humain est au centre de ce récit avec toutes ses contradictions, ses espoirs et ses déceptions. C’est poignant et terrifiant à la fois, la fin vient nous cueillir littéralement dans une scène finale impressionnante à souhait et grandiose dans les sous-entendus qu’elle impose à l’esprit.

Les Animaux est donc un bonheur de tous les instants où la maestria langagière déployée (écriture simple et universelle à l’américaine) se conjugue avec une finesse des descriptions incroyable tant au niveau de la psychologie des personnages (et ceci pour tous les protagonistes que l’on croise) que du background. Impossible de relâcher cet ouvrage dans ces conditions, emportés que nous sommes par un souffle novateur et qui prend littéralement aux tripes. Une sacrée expérience qu’il vous faut à votre tour tenter, ce livre est une vraie petite bombe. Un des meilleurs que j’ai pu lire en tout cas dans la collection "Terres d’Amérique" de chez Albin Michel. Courrez-y !

mardi 15 novembre 2016

"Butcher's Crossing" de John Williams

butchers-crossingL'histoire : Dans les années 1870, persuadé que seul un rapprochement avec la nature peut donner un sens à sa vie, le jeune Will décide de quitter le confort d’Harvard pour tenter la grande aventure dans l’Ouest sauvage. Parvenu à Butcher’s Crossing, une bourgade du Kansas, il se lie d’amitié avec un chasseur qui lui confie son secret : il est le seul à savoir où se trouve un des derniers troupeaux de bisons, caché dans une vallée inexplorée des montagnes du Colorado. Will accepte de participer à l’expédition, convaincu de toucher au but de sa quête. Le lent voyage, semé d’embûches, est éprouvant et périlleux mais la vallée ressemble effectivement à un paradis plein de promesses.

La critique Nelfesque : Quand l'envie d'évasion se fait sentir, quand on a l'impression d'étouffer dans nos vies, un bon roman des grands espaces s'impose ! Avec "Butcher's Crossing", le lecteur fait un bond dans le temps. Nous voici au XIXème siècle, dans le grand Ouest sauvage américain, à une époque où les chercheurs d'or et les trappeurs gagnaient leur vie, souvent solitaires, en ne ménageant pas leurs peines. Will est un jeune citadin qui ne connaît rien de la vie. Ses mains sont douces et c'est un homme délicat et attentionné. Il veut vivre une expérience hors du commun et pour cela abandonne ses études à Harvard et se rend à Butcher's Crossing dans le but de partir à l'aventure. Les éditions Piranha nous propose ici un western tombé dans l'oubli depuis plus de 50 ans et qui emporte tout sur son passage, même le lecteur le plus récalcitrant au genre !

Car John Williams nous offre bien ici un western mais pas n'importe lequel. Point de caricatures, d'indiens et de voleurs, de postures présentes dans la majorité des films des années 60. Disons le tout net, si il faut un exemple pour confirmer la règle : je n'aime pas les westerns et celui ci m'a passionnée. "Butcher's Crossing" fait la part belle aux grands espaces, aux découvertes, à l'aventure et aux liens qui existent entre les hommes. Point de manichéisme ou de machisme sous-jacent ici mais une lecture intense qui prend le lecteur par surprise et l'emmène dans des contrées physiques et psychologiques loin des faux semblants et des apparences. Une lecture qui prend aux tripes et un parallèle entre psychologie des personnages et phénomènes naturels saisissant. La nature accompagne littéralement l'histoire et en éclaire même tout un pan. L'écriture de Williams est magistrale et absorbe complètement le lecteur, a tel point qu'il finit par cheminer au côté de Will et son équipe comme un seul homme.

Will accompagné de Miller, chef d'expédition, Charley son second et Schneider, écorcheur, vont partir dans les montagnes pour chasser le bison. Miller est un chasseur aguerri, il connaît bien la région et affirme que de belles bêtes sont présentes à profusion dans les hauteurs. Avec l'argent de Will et ses compétences, ils pourront ensemble vivre le rêve d'aventure du jeune homme et ramener à Butcher's Crossing le plus grand nombre de peaux de qualité que la ville n'a jamais connu. Ils se lancent alors dans une expédition folle basée sur des souvenirs datant de plus de 10 ans. On retrouve, par certains aspects, l'approche et l'écriture de David Vann dans "Goat Mountain" et les visuels de "The Revenant" reviennent en mémoire. C'est particulier et il faut se laisse embarquer mais une fois hypnotisé par la plume de Williams, on est complètement plongé dans l'histoire et on sent une menace sourde et inéluctable planer sur l'expédition. Un sentiment qui ne lâchera plus le lecteur...

Quand l'homme et la nature ne font plus qu'un, quand les battements de coeur d'un chasseur s'accordent sur ceux des bêtes qu'il convoite, quand orgueil et fierté prennent le pas sur la raison, "Butcher's Crossing" mène ses personnages aux confins de la folie et rappelle aux lecteurs l'âpreté de la vie. Tout comme Will, il est alors ramené aux choses essentielles. Une belle leçon de vie et un très beau moment de lecture, comme une communion. 

Une aventure avec un grand A, faite de découvertes et de moments de doute, une aventure humaine mais aussi et surtout une aventure en soi-même pour un final des plus prenants et émouvants. Et si en plus vous êtes un amoureux de nature, n'hésitez plus et lisez ce roman. Vraiment très bon !

lundi 14 novembre 2016

"Les Orpailleurs" de Thierry Jonquet

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L’histoire : La main droite avait été tranchée, net, au niveau du poignet. Rien ne permettait d’identifier le cadavre, celui d’une femme. Dans la semaine qui suivit, on en découvrit deux autres, assassinées selon le même rituel. Si le meurtrier tuait ainsi en amputant ses victimes, c’était avant tout pour renouer avec ses souvenirs. Il effectuait un voyage dans le temps. Mais pour aller au bout du chemin, il lui fallut emprunter une route que bien d’autres avaient suivie avant lui. Des hommes, des vieillards, des enfants. Des femmes aussi.

La critique de Mr K : Ce Jonquet me faisait de l’œil dans ma PAL depuis un sacré bail  mais le temps passe, les lectures s’accumulent et on en oublie parfois des auteurs essentiels. Thierry Jonquet fait partie de ceux-là à mes yeux, il ne m’a jamais déçu, fournissant à chaque fois son lot d’émotions contradictoires et des intrigues bien ficelées, réservant de nombreuses surprises. Dans ce volume, Les Orpailleurs, on retrouve la même équipe d’enquêteur que dans le fabuleux Moloch qui m’a scotché littéralement. C’était de bonne augure avant de débuter ma lecture...

Des femmes sont donc assassinées dans Paris et sa proche banlieue. Les cadavres sont retrouvés exsangues, une main en moins et rien ne semble relier les victimes entre elles si ce n’est la manière peu orthodoxe de leur mise à mort. Parallèlement à l’enquête principale, on suit aussi les vies intimes des deux inspecteurs et de la juge d’instruction chargés de l’affaire. Autant de pistes de narration qui semblent éloignées les unes des autres mais qui vont finir par constituer un tout, comme toujours chez l’auteur.

Le roman est une fois de plus une belle réussite avec en premier lieu des personnages charismatiques qui donnent envie de poursuivre sa lecture. Le duo d’inspecteur fonctionne à merveille entre le bloc de granit Dimeglio, flic polyglotte à la vie rangée et aux avis sûrs, et le borderline Rovère à la vie personnelle détruite depuis la méningite de son fils. Rien ne les rapproche mais pourtant ensemble et en compagnie de seconds couteaux bien affûtés (le dénommé Choukroune est terrible dans son genre, p’tite racaille passée du bon côté), ils réussissent à faire avancer l’enquête avec pas grand-chose pour démarrer. Jonquet s’applique à ne rien laisser de côté dans le descriptif du processus d’investigation et loin de nous égarer en chemin, il nous accroche à ce quotidien parfois fastidieux mais néanmoins nécessaire pour la découverte de la vérité.

Il y a surtout Nadia, jeune juge d’instruction tout juste mutée à Paris pour un gros différent familial (la révélation finale à ce sujet est fracassante) qui s‘installe dans sa nouvelle vie mais doit déjà se confronter aux affaires courantes qui n’ont rien de reluisantes entre un père infanticide, un automobiliste ivre qui a attaqué les forces de l’ordre et cette série de meurtres mystérieux. On suit son installation et ses rapports avec son drôle de proprio. J’ai aimé la fraîcheur, la verdeur et le côté direct de la jeune femme qui loin d’être une caricature se révèle bien plus fine que ce à quoi elle ressemble de prime abord. Son caractère entier a obtenu mon adhésion quasiment immédiatement et j’ai aimé suivre ses pérégrination entre vie affective morne, installation calamiteuse et confrontation à sa nouvelle réalité professionnelle.

De manière générale, plus que l’affaire elle-même, tous les personnages ont leurs secrets et Jonquet s’amuse à nous livrer les détails et indices au compte-gouttes. Bien malin celle ou celui qui découvrira la vérité ultime avant les dernières pages de ce roman crépusculaire, poisseux mais aussi parfois lumineux à certains moments. Et puis, des passages entiers nous convient à être dans la tête du tueur, livrant ses émotions et pulsions. Ces passages sont d’un réalisme déviant et dérangeant, le genre de sensations qu’ils procurent sont rarement d’une telle intensité. Pour ma part, j’ai adoré ce parti pris qui ne fait qu’augmenter un peu plus la tension palpable entre ces pages qui se tournent toutes seules.

C’est le principal problème de ce livre. Comme bien souvent avec cet auteur, on devient très vite accro au récit et aux personnages. Impossible de décrocher, et il ne m’a fallu pour ma part que deux jours pour en venir à bout. On retrouve toute la science du récit qui habitait Jonquet, son amour pour ses personnages qu’il cisèle à merveille et son goût pour les histoires tordues parfaitement maîtrisées. Ce livre est une pépite de plus à mon tableau de chasse, une œuvre de choix qui vous procurera plaisir, évasion et quelques surprises de taille. À lire !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

Posté par Mr K à 17:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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dimanche 23 octobre 2016

"Yaak Valley, Montana" de Smith Henderson

Yaak Valley MontanaL'histoire : La première fois qu'il l'a vu, Pete a cru rêver. Des gosses paumés, il en croise constamment dans son job d'assistant social. Mais, tout de même, un enfant en pleine forêt, méfiant, en guenilles, l'air affamé... Pete s'accroche, laisse de la nourriture, des vêtements et finit pas gagner la confiance du petit.
Suffisamment pour découvrir que le garçon n'est pas seul. Sa mère et ses frères et soeurs sont introuvables, il vit avec son père, Jeremiah Pearl, un fondamentaliste chrétien qui fuit la civilisation pour se préparer à l'Apocalypse et comploter contre un gouvernement corrompu et dépravé.
Petit à petit, entre Pete et Jeremiah s'installe une relation étrange. Car Jeremiah s'est isolé par désespoir, après un drame atroce ; Pete de son côté est au bord de sombrer : son frère est recherché par la police ; son ex, alcoolique, collectionne les amants ; et, surtout, sa fille de quatorze ans a disparu quelque part le long de la route du Texas...

Deux hommes aux prises avec des démons qu'ils ne pourront plus faire taire très longtemps...

La critique Nelfesque : "Yaak Valley, Montana" est un ouvrage à part dans cette Rentrée Littéraire. Smith Henderson signe ici son premier roman et c'est une réussite ! Petite brique de presque 600 pages, loin des titres tape-à-l'oeil, attendus et au succès prémédité, celui-ci est une belle surprise qui se savoure et prend aux tripes.

Pete est assistant social en plein coeur du Montana. Nous sommes à Yaak Valley, dans les années 80. Une Amérique des grands espaces, celle qui fait rêver les apprentis voyageurs et les amoureux de nature avec ses montagnes, ses lacs et son air pur. Plus reculée et sauvage par sa nature, elle l'est aussi dans le cœur des hommes. Chaque jour, Pete est confronté à la misère sociale et à l'alcoolisme. Avec peu de moyens, il tente d'aider des familles en souffrance, parfois contre leur volonté, pour le bien-être des enfants avant tout. L'auteur a été lui-même assistant social et sa maîtrise du sujet n'est pas à démontrer. Dès les premières pages, les scènes de la vie ordinaire dans ce coin des Etats-Unis font sensation et frappent fort.

Nous suivons ainsi Pete dans son parcours du combattant. Un Robin des Bois mixé avec Don Quichotte qui lutte contre un système, la fatalité, la vie et ses propres démons. Car Pete aussi aurait besoin d'aide, sa famille mériterait autant d'attention que celle qu'il porte à quelques inconnus... Une fuite en avant, un questionnement existentielle et des choix de vie, c'est tout cela "Yaak Valley, Montana".

Avec Pete, le lecteur fait connaissance de quelques familles dont il s'occupe et notamment des Pearl père et fils qui vivent au fin fond de la vallée. Personne ne sait où ils habitent vraiment, ils se cachent et vivent à l'état sauvage. Pour quelle raison, nous l'apprendrons au fil des pages. Pour ouvrir le coeur d'un homme, il faut du temps et plusieurs centaines de pages. Il plane sur ces deux personnages un sentiment de paranoïa, des convictions d'un autre âge et c'est à la rude que Jeremiah éduque son gamin Benjamin, loin de tout confort moderne et ses règles d'hygiène.

Et puis il y a Cecil, la "tête de pioche", celui qui m'a personnellement le plus touchée dans ce roman. Impossible pour lui de vivre auprès de sa mère droguée dans un environnement serein, avec un père absent, il est ballotté de foyer en foyer où il enchaîne bêtise sur bêtise. Les solutions de placements sont de plus en plus minces et les choix de Pete le concernant ne sont pas toujours les meilleurs. Le lecteur assiste, médusé et impuissant, au broyage d'un adolescent. Entre lueurs d'espoir, fatalisme et rêve brisé, Cecil tente d'exister. Pas toujours en empruntant le bon chemin mais avec l'envie de vivre sa propre vie.

Dans un décor de rêve pour qui aime la nature et le silence, Henderson nous dépeint une société américaine en souffrance avec une écriture puissante et évocatrice. Mélange de roman des grands espaces, drame et roman noir, "Yaak Valley, Montana" balaye de nombreuses thématiques et cueille le lecteur avec finesse et intelligence. Une belle découverte littéraire, très loin de l'American way of life, que je vous encourage à entreprendre !