jeudi 25 octobre 2018

"Les Brumes de Sapa'' de Lolita Séchan

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L'histoire : Peut-on être amis quand tout nous sépare ? Les étapes qui construisent nos vies d'adulte sont-elles les mêmes lorsqu'on a des existences très éloignées ? Obstacles du quotidien, premiers amours, premier travail, rapport aux parents... Sur fond de transformation du Vietnam, deux jeunes femmes que tout sépare vont vivre une amitié de celles qui montrent que certaines questions sont universelles...

La critique de Mr K : Quelle belle pioche que ce roman graphique emprunté à la médiathèque ! Je suivais assidûment depuis quelques mois l'IG de Lolita Séchan et son coup de crayon m'interpelait. J'aime le noir et blanc, le côté fouilli / resserré de ses dessins, la poésie qui s'en dégage... J'ai donc décidé de passer le pas et j'empruntai Les Brumes de Sapa, un roman graphique intimiste lorgnant vers le récit initiatique. Au final, une bonne grosse claque des familles avec un Mr K ressortant pantelant de sa lecture, le cœur au bord des lèvres...

À bout de souffle, perdue dans une existence qu'elle ne maîtrise pas, flippée à l'idée de se tromper de voie, Lolita Séchan décide de partir sur un coup de tête au Vietnam. Elle a vingt deux ans, elle ne connaît rien à ce pays et part en sac à dos, seulement armée de son guide Lonely Planet. C'est un autre monde qu'elle découvre, à mille lieues de nos existences occidentales. Traditions différentes, langue hermétique, niveau de vie bien inférieur au nôtre sont autant de murailles qui semblent infranchissables à la jeune fille dans un premier temps. Partie pour trouver des réponses à ses questions existentielles, à quatre jours de son retour en France (après quatre semaines sur place), elle va faire une rencontre inattendue et décisive.

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La dernière étape de son périple l'emmène dans le nord du pays en contact avec l'ethnie Hmong, principale attraction touristique de Sapa, terre montagneuse baignée de brumes impénétrables. Lolita Séchan y fait la connaissance de Lo Thi Gom une jeune fille de douze ans. Presque instantanément le courant passe entre elles. De fil en aiguille, une amitié se noue et régulièrement la française reviendra au Vietnam pour revoir son amie, ces rencontres ponctuant sa vie, validant ou non certaines décisions importantes, cette relation affranchissant la distance et les différences. Car nés à des milliers de kilomètres de distance, deux êtres peuvent se retrouver, se reconnaître dans leurs singularités respectives.

Quand j'ai refermé cet ouvrage, j'avais l’œil bien humide, touché que j'ai été par le parcours de Lolita et de son amie hmong. D'une nature mélancolique, soucieuse et parfois indécise, l'auteure est avant tout en quête d'elle-même. D'une manière assez unique, avec beaucoup de pudeur, une dose d'autodérision aussi, un coup de crayon magistral, elle se croque et se livre sans fard nous faisant part de sa quête intérieure aussi longue que difficile. Chouchoutée par sa maman, adorée par un père au plus mal, c'est un saut dans le vide qu'elle entreprend pour briser une espèce de cercle vicieux qui l'empêche d'avancer. Le dépaysement va lui permettre dans la douleur au départ de faire le point sur sa situation, plus dur sera le cheminement vers le bonheur qu'elle recherche...

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Lo Thi Gom, son jeune âge, sa fraîcheur, son ethnicité aussi qui l'isole dans son propre pays va lui ouvrir des portes et cela sera réciproque. Se nourrissant l'une de l'autre au fil des visites de Lolita, chacune va se construire (se reconstruire parfois) un peu grâce à l'autre, et le temps passant, leurs vies évoluant vont faire progresser chacune sur sa trajectoire personnelle. Malgré certains bouleversements dans leurs vies respectives, elles se retrouvent et partagent émotions et expériences. En toute simplicité, par l'observation de la nature, des gens, des maisons, des façons de vivre. Aux antipodes de notre monde trop pressé, cette œuvre est une véritable ode à la lenteur, à la construction de soi progressive et nécessaire pour réussir à toucher du doigt le bonheur.

Superbe voyage intérieur, belle rencontre se conjuguent dans ce roman graphique à une belle fenêtre sur un pays et une culture fascinante. Le grand écart est total, l'immersion dépaysante est remarquablement rendue par un dessin toujours juste, d'une grande beauté. La fin quant à elle vient nous cueillir sur une conclusion à la fois logique et terriblement mélancolique. Ainsi va la vie dit-on... Une œuvre vraiment essentielle qu'il faut absolument avoir lu si on est amateur de roman graphique profond et touchant. Pas sûr pour ma part que je m'en remette de sitôt tant Les Brumes de Sapa m'a conquis et profondément ému.

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samedi 10 janvier 2015

"Sur les quais" de Georges Van Linthout et Rodolphe

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L'histoire: Le film d'Elia Kazan a rendu célèbres les deux personnages de cette histoire: le docker et le prêtre. Mais il importe de préciser que le roman graphique que voici diffère très sensiblement du film. Nous sommes toujours sur les quais de New York et la grande affaire reste de mettre un terme aux agissements de la mafia qui rançonne les dockers.

La critique de Mr K: Très bonne BD que ce Sur les quais qui m'a été offerte par Nelfe pour mon Noël. Elle est tirée d'un livre de Budd Schulberg, fils du directeur du studio Paramount qui a grandi à Hollywood. Il écrira un certain nombre de livres sur le sujet et un scénario pour Elia Kazan qui deviendra par la suite un livre puis la BD que je vous propose de découvrir aujourd'hui. Place au roman noir entre corruption, mafia et justiciers du quotidien.

On retrouve le cadavre de Joey Doyle dans la cours de son immeuble, il semble qu'il soit tombé du toit où il avait l'habitude d'aller nourrir ses pigeons. C'est du moins la version officielle mais personne n'est dupe, Joey s'était opposé il y a peu à Johnny Friendly le parrain de la mafia du port. Pourtant personne ne réagit et la vie continue malgré des morts qui s'accumulent. Le père Barry en charge de la paroisse ne veut plus laisser faire et tente de faire changer d'avis les gens pour qu'ils aillent témoigner des exactions du syndicat du crime. Mais les habitudes ont la vie dure et les retombées peuvent s'avérer funestes...

Pas de temps mort avec ce roman graphique qui commence tambour battant. Une chape de plomb semble peser sur le microcosme du port et c'est une plongée sans concession qui nous est proposée ici. Victimes et bourreaux cohabitent avec leur lot de pressions, tensions, le malheur et la pauvreté règnent en maître. L'ambiance est lourde, l'espoir semble avoir déserté ce quartier populaire de New York livré à des mafiosos qui mènent tout son petit monde à la baguette et corrompent les forces de l'ordre pour avoir les mains libres.

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C'est le désespoir et le chagrin de la jeune sœur d'une des victimes qui va faire réagir le père Barry, prêtre de choc qui s'inscrit dans la pure lignée des prêtres ouvriers aux premières loges des luttes sociales du début du XXème siècle. Par son statut de quasi intouchable, il va essayer de fendre le vernis des apparences et de lever la loi du silence par son volontarisme, son charisme et sa force de persuasion. Il va ainsi rencontrer un jeune protégé du parrain, ex boxeur reconverti en homme de main dont la morale n'est pas encore tout à fait étouffée par son appartenance à la pègre. Un respect mutuel puis une forme d'amitié va naître entre les deux hommes, l'étau va se resserrer autour de Johnny Friendly.

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Cette BD est une vraie et grande réussite dans sa forme qui retranscrit à merveille une époque et une ambiance. Les dessins sont précis et entièrement en noir et blanc, le climax s'en retrouve renforcé et on ne peut qu'adhérer. On navigue constamment en scènes d'action et cases plus descriptives et informatives, l'œuvre fourmille de détails qui contribuent à une immersion maximum. L'ambiance est glauque à souhait avec quelques éclairs de bonté et d'espoir mais ne vous attendez pas pour autant à une fin heureuse. Difficile d'y parvenir dans un monde si perverti et replié sur lui-même que les docks de New York.

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Sur les quais s'est donc révélé être une lecture fort agréable entre roman à suspens et visite guidée dans un univers méconnu et attirant. Une BD à lire, assurément!

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samedi 30 novembre 2013

"Punk Rock Jesus" de Sean Murphy

punk-rock-jesus- couvL'histoire: Dans un futur proche, la maison de production OPHIS tient le sujet de son prochain programme de télé-réalité: filmer la vie de Jésus Christ. Recréé génétiquement à partir des traces d'ADN du suaire de Turin, le clone du Messie grandit sous le regard avide des caméras et d'une Amérique subjuguée par ce qu'elle pense être la troisième Venue du Christ. Quelques années plus tard, l'expérience tourne court lorsque l'adolescent entre en révolte totale contre le système et devient le prophète d'une autre Amérique.

La critique de Mr K: Belle découverte aujourd'hui grâce à mon beau-frère qui décidément s'avère être un homme de goût (ben oui, il a choisi ma frangine! Hé!!!). Il m'a prêté le présent volume qu'il a adoré. Je partais avec un à priori très positif car il faut reconnaître que les éditions Urban Comics ne m'ont jusqu'à aujourd'hui jamais déçu (voir critique du diptyque Batman, ici et ). Et puis, dès qu'on touche à la religion, forcément ça m'intéresse ayant étudié pendant un certain nombre d'années le sujet. Je profite de la moindre occasion et roman pour explorer les recoins de la foi et de sa traduction dans le réel. Bref... je me lançai!

Dès le départ, l'ambiance est posée, le récit sera lourd et implacable. Mixer de la télé-réalité et le sacré, il fallait l'oser, Ophis l'a réalisé! Prenez une petite vierge niaise et facilement manipulable, engrossez-la artificiellement sans toucher l'hymen avec de l'ADN ayant appartenu à Jésus himself et vous obtenez un show incomparable qui vous rapportera des millions de dollars de recette. La morale et l'éthique sont bien rapidement remises aux oubliettes face aux retombées économiques. Très vite, les problèmes s'accumulent. Des groupes de réactionnaires religieux US mènent une véritable croisade contre l'émission "J-2" (sic!) et la jeune vierge devient alcoolique et dépressive à cause de ses conditions de captivité. Le manager va faire appel à des trésors d'astuce et de malice pour que le show continue. En parallèle, nous suivons aussi le point de vue du garde du corps chargé de veiller à la sécurité de la jeune mère et de son enfant. Ex-membre actif de l'IRA, le voile se lève peu à peu sur ce personnage à la fois charismatique et énigmatique.

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Autant vous le dire d'entrée, il va vous falloir vous accrocher! Véritable roman graphique au scénario dense et ramifié à l'extrême, il ne s'agit pas ici d'un énième récit aseptisé à la mode comic américain classique. On est plus dans le domaine de l'œuvre transgressive du type V pour Vendetta qui reste cependant indépassable. Sean Murphy nous livre ici une réflexion sans concession sur l'Amérique, notamment sur son totalitarisme culturel, en mettant le doigt là où ça fait mal: le rôle des médias et l'influence des lobbies religieux à travers l'expérience qui nous est ici livrée. Radical donc mais très intelligemment mené, en suivant le parcours de Chris et de son entourage, les questionnements abondent sur le monde et son fonctionnement: Dieu et la foi, l'athéisme (qui ici est un cri et une libération). L'auteur lui-même dans un post-face remarquable explique comment il a perdu la foi, c'est un texte à la fois profond et direct qui explique les tenants et les aboutissants de cette œuvre à nulle autre pareille.

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Bien que ne partageant pas l'idéologie ici défendue (l'athéisme comme seul échappatoire), j'ai adoré cette BD qui va se ranger directement dans mon top ten. Documentée et menée de main de mettre, beaucoup de planches s'avèrent marquantes et restent longtemps dans la mémoire du lecteur pris en otage par un background impressionnant et des destinées à la fois attachantes et mélancoliques. Les dessins sont d'une beauté et d'un dynamisme sans pareil, le choix du noir et blanc permet d'accentuer l'aspect sombre et sans espoir du projet. Je ne suis pas forcément un grand fan de comics à la base mais force est de constater que ce Punk Rock Jesus se lit d'une traite avec un plaisir sans cesse renouvelé.

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Une très belle lecture entre anticipation et docu-fiction que tout amateur d'uchronie réflective se doit d'avoir lu. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

dimanche 3 janvier 2010

"Valse avec Bachir" d'Ari Folman et David Polonsky

Valse_couvertureL'histoire: En 1982, jeune appelé, Folman est envoyé à Beyrouth alors que la guerre du Liban fait rage. Comme bien d'autres soldats du contingent israëlien, il sera le témoin impuissant des massacres de Sabra et Chatila. Alors que les milices chrétiennes libanaises exécutent froidement des centaines de réfugiés civils palestiniens en représailles à l'assassinat de leur leader Bachir Gemayel, le haut commandement de Tsahal, parfaitement informé des événements, ne s'interpose pas. De retour au pays, traumatisé, Folman laisse son insconcient jeter un voile d'oubli sur ce qu'il a vécu.

La critique Nelfesque: Il s'agit là de la bande dessinée issue des dessins préparatoires du film d'animation "Valse avec Bachir", suppervisé par Ari Folman et son directeur artistique, David Polonsky. Je n'ai pas vu le film donc je ne peux pas faire de comparaison mais une interview très intéressante d'Ari Folman à la fin du livre permet de comprendre les mécanismes de réalisation de cette ouvrage et les changements qui ont dû être apporté aux dessins préparatoires pour une meilleure lisibilité et une meilleure comprehension de l'histoire par le lecteur.

Nous suivons Folman, après la guerre du Liban, dans son besoin de savoir et sa course à la récupération de sa mémoire. A travers divers témoignages d'anciens amis ou militaires présents sur les lieux, nous redécouvrons avec lui l'horreur de la guerre et des massacres à Beyrouth. Dans des couleurs étrangement chaudes, ocres, la froideur des exécutions nous est retranscrite de façon percutante. Les mécanismes de la mémoire et de l'oubli, volontaire mais inconscient, nécessaire à la survie ou à la préservation de ses facultés mentales, sont expliqués et détaillés. Cette BD, tout comme son pendant cinématographique je pense (il faut absolument que je vois ce chef-d'oeuvre acclamé à Cannes en 2008), est très marquante.

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Les tensions sont palpables, la vie des appelés, insouciants, est retranscrite avec finesse et l'horreur des deux dernières pages où l'on découvre des photos d'époque au lieu de cases de dessins nous font l'effet d'un uppercut.

A lire donc, mais accrochez vous!

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Posté par Nelfe à 17:46 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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dimanche 6 décembre 2009

"Shutter Island" de Christian De Metter et Dessin Lehane

shutter_islandL'histoire: Nous sommes dans les années cinquante, au large de Boston, l'îlot de Shutter Island abrite un hôpital psychiatrique où sont internés des criminels. Lorsque le ferry assurant la liaison avec le continent aborde ce jour-là, deux hommes en descendent: le marshal Teddy Daniels et son coéquipier  Chuck Aule. Ils sont venus à la demande des autorités de la "prison-hôpital" car l'une des patientes, Rachel Solando, manque à l'appel. Comment a-t-elle pu sortir d'une cellule fermée à clé de l'intérieur? Le seul indice retrouvé dans la pièce est une feuille de papier sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente. Oeuvre incohérente d'une malade ou cryptogramme? Au fur et à mesure que le temps passe, les deux policiers s'enfoncent dans un monde de plus en plus opaque et angoissant.

La critique Nelfesque: A la base, je ne suis pas très BD "sérieuses". Je vais plus être attirée par des bandes dessinées comiques et/ou pour enfants que par des histoires "hypothétiquement possibles". Toutefois, celle-ci m'a fait de l'oeil à la bibliothèque. Ayant déjà croisé son chemin sur la toile et me souvenant vaguement qu'elle avait eu de bonnes critiques, sans ouvrir l'ouvrage pour en voir les dessins, ni même lire l'histoire au dos, je décide de l'emprunter. Et bien j'ai bien fait! Lu d'une traite, cet ouvrage est tout d'abord très bien dessiné, dans les couleurs sépia qui apportent une noirceur supplémentaire à l'ensemble. Des couleurs plus vives apparaissent dans les rêves et délires des personnages. Traitement très intéressant. L'histoire, quant à elle, est retord et mène le lecteur par le bout du nez du début à la fin. Je viens juste d'apprendre qu'à la base, Shutter Island est un roman de Dennis Lehane qui n'est autre que l'auteur de l'excellent Mistic river. Du coup, je suis un peu dégoutée d'avoir lu la BD car connaissant maintenant la fin, j'aurai préféré lire le livre en premier! Enfin, toujours est-il que ne serait-ce que pour le trait du dessin je ne suis pas déçue de ma lecture. Le huis clos est superbement retranscrit par Christian de Metter, pesant et noir, avec son traitement à l'aquarelle. Je ne peux que vous conseiller la lecture de cette bande dessinée. Quant à moi, je vais essayer de voir le film de Martin Scorsese parce que, oui, c'est aussi un film!

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Posté par Nelfe à 16:03 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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