mardi 21 janvier 2020

"Les Trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas

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L’histoire : Le roman raconte les aventures d'un Gascon désargenté de 18 ans, D'Artagnan, monté à Paris faire carrière afin de devenir mousquetaire. Il se lie d'amitié avec Athos, Porthos et Aramis, mousquetaires du roi Louis XIII. Ces quatre hommes vont s'opposer au premier ministre, le Cardinal de Richelieu et à ses agents, dont la belle et mystérieuse Milady de Winter, pour sauver l'honneur de la reine de France Anne d'Autriche.

La critique de Mr K : Cela faisait un bon bout de temps que je souhaitais relire Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, un ouvrage qui a marqué fortement mon parcours de lecteur lorsque j’étais bien plus jeune. En fait, il y a déjà bien huit ans, j’ai dégoté lors d’un chinage la suite de ce roman, Dix ans après, que je n’ai jamais lu. Pour autant, je voulais avant de le découvrir revenir sur les premières aventures de D’Artagnan que le temps avait quelque peu estompé dans ma mémoire. C’est désormais chose faite, il ne me restera plus qu’à lire la suite dans le cours de l’année à venir.

Tout le monde connaît plus ou moins la trame de ce roman d’aventure historique culte. On découvre tout d’abord, le jeune et impétueux D’Artagnan qui part de sa Gascogne natale pour monter à la capitale muni des recommandations de son père. Son objectif: servir le roi en intégrant le corps des mousquetaires sous l’égide de M. de Treville vieille connaissance de son paternel. Très vite, il va faire la rencontre de trois hommes qui deviendront ses amis : Athos, Porthos et Aramis, personnages hauts en couleur avec qui il va vivre de nombreuses aventures. Le tout s’emballe d’ailleurs assez vite avec la lutte d’influence qui se joue autour de Louis XIII avec notamment un Cardinal Richelieu machiavélique à souhait qui souhaite évincer la reine Anne d’Autriche pour qui il nourrit une rancune tenace. Complots, course poursuite, espionnage et franche camaraderie sont au programme d’une lecture plaisir à nulle autre pareil.

Même si ma préférence va toujours à La Reine Margot, ce roman ci est vraiment de toute beauté. À commencer par sa galerie de personnages qu’on n’oublie pas, la fiction croisant la vérité historique à de nombreuses reprises. Il y a bien sûr le groupe de héros avec ses personnalités bien tranchées, complémentaires et plus que fouillées. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, chacun a le droit à son traitement de faveur, à sa digression expliquant ses motivations et ses actes. L’ouvrage faisant plus de 600 pages, vous imaginez que les détails ne manquent pas et l’on se passionne pour ce savant mélange de fiction rondement menée et ses arrêts sur image de certaines réalités de l’époque.

Historiquement avec Dumas, on ne prend pas de risques. Tout ici est d’une justesse de chaque instant, et l’on connaît le talent du bonhomme pour explorer l’Histoire de France, la transcender par des destins individuels de son crû et sa façon unique de nous la rendre attrayante. L’accent est mis ici sur les luttes d’influences se situant au plus près des sphères de pouvoir avec notamment la traditionnelle opposition entre le spirituel (la religion) et le temporel (le matériel), le couple royal qui se déchire continuellement, les contradictions des camps en présence, les règles tacites qui s’appliquent à chacun dans une société française engoncée dans des traditions pluriséculaires et une période complexe en terme de géopolitique, la France étant encore et toujours menacée par ses plus vieux ennemis : les Anglais. Ce fut un réel bonheur de replonger dans une époque que j’ai toujours trouvé fascinante entre monarchie absolue, début des grandes découvertes et lents progrès de la science.

Mais Les Trois mousquetaires, c’est avant tout un sacré roman d’aventure qui n’a pas pris une ride. Il s’en passe de belles durant toutes ces pages avec des rebondissements à tire-larigot, des échanges vifs et bien sentis, des scènes de repas dantesques, de la baston virevoltante, des amours contrariés qui prennent au cœur, des moments plus légers... pas le temps de s’ennuyer dans ces conditions avec en plus la science de la narration hors norme d’un auteur qui aime à égarer ses lecteurs, à semer diverses pistes réservant parfois de bonnes surprises. L’écriture est toujours aussi magique, le charme opère et l’on ne peut que se laisser porter par le souffle retentissant qui emporte tout avec lui au gré des sentiments divers et mêlés suscités par cette lecture. Un re-reading jubilatoire et jouissif.

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dimanche 12 janvier 2020

"Sauf que c'étaient des enfants" de Gabrielle Tuloup

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L’histoire : Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ?

Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l'événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s'interroge : face à ce qu'a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom...

La critique de Mr K : Décidément les lectures de début 2020 dépotent et sont de grande qualité, attention petite bombe livresque en approche! Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup, sorti au tout début de l’année est de ces livres qui marquent à la fois par le sujet, la manière de l‘aborder et la langue employée pour mener à bien le récit. Cet ouvrage gagne sur tous les tableaux, tour à tour, il émeut, interroge et procure un plaisir de lecture durable.

À travers le regard d’une multitude de personnages, Gabrielle Tuloup nous invite à réfléchir sur la place de l’abus sexuel dans notre société et plus particulièrement ici dans une cité difficile et au collège où sont scolarisés les bourreaux. Car oui, les violeurs (et leurs complices) sont ici très jeunes, tout le monde pensaient les connaître à commencer par leurs parents et leurs professeurs. Quand la jeune Fatima porte plainte auprès de la Police suite au viol en réunion qu’elle a subi, le placement en garde à vue des accusés avec arrestation au collège, c’est le choc et l’incompréhension. Chacun a son niveau doit accepter et intégrer cette information. Mais face à la réalité sordide, c’est l’heure des remises en question, des questionnements. Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les logiques cachées derrière de tels actes ? Quelle résilience possible pour les principaux protagonistes ? Quels échos et répercussions un tel traumatisme peut-il provoquer sur les proches et moins proches de la victime? Autant de questionnements profonds traités ici avec justesse et mesure. Et ça fait du bien dans ce monde qui ne tourne pas rond, régit par l’immédiateté, le buzz et la sacralisation du Moi égoïste !

La caractérisation des personnages est un modèle du genre, on est bien loin des clichés véhiculés par les médias. On sent bien d’ailleurs que l’auteur est professeur car pour une fois j’ai trouvé très bien rendu le fonctionnement interne d’un établissement scolaire, les rapports hiérarchiques, les règles du Droit scolaire mais aussi les réactions des uns et des autres face à un événement épouvantable. Pour en avoir vécu un du même genre lors de mes premières années en Seine Saint Denis, j’ai trouvé ce livre très justement écrit, avec pudeur sans pour autant écarter ou masquer l’horreur. Du crime, on ne saura pas grand chose, Gabrielle Tuloup s’attarde sur les conséquences psychologiques et factuelles : arrestations, messages internes, enquête policière, retour de garde à vue pour certains, le quotidien des personnages principaux... Comme on change régulièrement de focalisation, pas d’ennui ou de redondance, plutôt une série de pièces de puzzle qui s’assemblent les unes les autres pour mieux explorer l’impact d’un tel acte.

On croise donc nombre de personnages qui chacun réagissent à sa manière : un proviseur passionné qui se pose des questions sur son avenir et l’image de son établissement, une jeune professeur idéaliste qui prend une grande claque et craque, des surveillants incrédules qui peuvent flirter avec les limites morales, certains jeunes solidaires des bourreaux au nom de l’omerta et de la loi du silence, la mère d’un accusé totalement abasourdie et dépassée... autant de destins individuels ou collectifs qui nous permettent d’appréhender une réalité sociale compliquée et un déphasage bien nette avec la réalité et la notion du bien et du mal chez certains. Autant vous dire que bien qu’addictive, cette lecture est rude, prend vraiment à la gorge et écœure même parfois (voire énerve). Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de comparer cette expérience au magistral Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil qui m’avait marqué fortement lors de sa lecture (style totalement différent par contre).

Au 2/3 de l’ouvrage, un virage s’opère et complète la trame. Un des personnage revient sur son propre passé et l’on comprend alors mieux ses réactions précédentes. Le lien peu à peu se fait entre les événements et c’est l’occasion de mieux comprendre certains processus psychologiques. Dans cette partie, qui peut surprendre au préalable, le rythme est plus lent, le contenu encore plus intimiste et cette petite touche complète admirablement bien ce qui a précédé. Quand la boucle est bouclée et que l’on a lu l’intégralité, on se rend compte du talent narratif caché derrière ce livre. C’est malin, drôlement bien tourné et surtout sans concessions.

En terme de style, c’est un vrai régal. Simple mais exigeant, des chapitres courts qui s’égrainent rapidement, des émotions qui perlent de toutes les phrases sont autant d’outils au service d’un plaisir de lecture incroyable et une réflexion d’une grande profondeur sur nos vies et notre société bien malade. Une sacrée expérience que je vous conseille très fortement de tenter tout en sachant qu’il faut avoir le cœur bien accroché !

dimanche 5 janvier 2020

"Le Cap" de Kenji Nakagami

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L’histoire : La terre avait commencé à grésiller. Un son à peine perceptible, semblable à un bourdonnement d'oreille. Toute la nuit durant, les insectes allaient continuer à bruire. Il pensa à l'odeur, la nuit, de la terre froide...

Ainsi commence Le Cap, qui en 1975 propulsa Nakagami parmi les grands noms de la littérature japonaise contemporaine. Tous ses livres se nourrissent du lyrisme mythique d'une terre prise entre les montagnes, les rivières et la mer : la péninsule de Kishû. Elle est au cœur de la vie d'une communauté d'exclus aux confins du Japon - celle où est né l'auteur -, d'une famille prise, de génération en génération, dans la complexité de liens consanguins, avec leurs obsédantes énigmes qui ne trouveront leur issue que dans le meurtre et l'inceste. Akiyuki, sous la force de désirs contradictoires et d'une sexualité à fleur de peau, pris dans le tourbillon des événements qui assaillent sa famille, accomplira un destin scellé vingt ans plus tôt.

La critique de Mr K : Petit voyage en terres nippones avec Le Cap de Kenji Nakagami, ouvrage sorti en 1975 au pays du Soleil Levant où cette parution a eu son petit effet. Il faut dire qu’on se rend tout de suite compte, dès que l’on parcourt les premières pages que l’on n’a pas affaire à un auteur japonais traditionnel. Langue épurée et frontale, on explore avec Nakagami les arcanes d’une famille dysfonctionnelle d’une communauté pauvre vivant dans la péninsule de Kishû, localité d’origine d’un auteur qui ne transige pas avec la morale générale et livre un portrait au vitriol d’une partie de ses concitoyens. Vous imaginez bien que j’ai aimé !

Ce très court roman (156 pages) tourne autour d’Akiyuki, un jeune homme de 24 ans qui bosse dans le bâtiment. Au fil des pages, on fait connaissance avec lui et surtout avec sa famille qui est plus que recomposée. En effet, sa mère a eu des enfants avec trois pères différents et son nouveau beau-père a lui-même eu une descendance d’un précédent mariage. Rajoutez là-dessus la marmaille de ses demi-sœurs et d'éventuels enfants que son père aurait eu avec d’autres femmes et vous obtenez une sacrée smala qui embrouille le lecteur. Heureusement, les éditions Picquier ont rajouté une liste de personnages en début d’ouvrage pour apporter une clarté bienvenue aux éléments complexes qui composent cette famille. Au bout de trente pages, on se fait très vite aux patronymes et l’on commence la lente exploration de ces âmes torturées.

Dans ce monde, on plonge dans le quotidien de gens du peuple, très simples qui n’ont vraiment pas la vie facile. Ouvriers du bâtiment, femmes au foyer, prostituées peuplent ce livre et tentent de survivre chacun à sa manière. Cela donne des pages âpres qui ouvrent des fenêtres sur un quotidien plutôt méconnu de ce pays : les galères financières, la dureté des conditions de travail, la pauvreté et le désespoir même parfois transpirent de ces pages qui marquent le lecteur durablement. On ressent très vite un malaise grandissant, une impression que toute cette affaire va mal finir dans ce lieu quasi paradisiaque où l’homme doit s’échiner à gagner sa vie.

L’ouvrage est surtout prétexte à nous conter la chronique d’une famille haute en couleur. Les difficultés matérielles évoquées auparavant ne sont que la partie visible de l’iceberg. Les secrets sont nombreux au sein de la cellule familiale, ce qui démultiplie les souffrances de chacun, les non-dits s’accumulent et avec eux les tensions. Ressentiment, frustration, espoirs douchés se conjuguent, font monter la pression et vont faire bouger les lignes dans un final qui fait froid dans le dos. Violence, crises existentielles, folie et mort se donnent rendez-vous et l’on n’en sort pas indemne. Avec finesse et jusqu’au-boutisme, l’auteur nous offre une analyse jubilatoire des rapports à l’autre au sein de la famille et propose une vision bien pessimiste mais tellement réaliste.

Le Cap se lit quasiment d’une traite malgré un contenu rude, à la limite de la décence parfois. Le récit conserve toujours une certaine élégance, l’âpreté cachant des trésors d’humanité dans ce qu’elle fait de mieux et de pire d’ailleurs et ménage un suspens qui devient presque insoutenable dans le dernier acte. Certes ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il vaut le détour et détonne un peu dans le panorama littéraire japonais. Une petite pépite que je vous conseille de découvrir si vous avez le cœur bien accroché !

vendredi 3 janvier 2020

"Je suis le fleuve" de T. E. Grau

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L’histoire : Subir. Survivre.

Depuis la fin de la guerre du Vietnam, Israel Broussard survit tant bien que mal à Bangkok. Cinq ans plus tôt, il a participé à la mystérieuse opération Algernon, au cœur de la jungle laotienne. Ce qui s'est passé là-bas ? Il ne s'en souvient plus, il ne veut plus s'en souvenir. Et pourtant, l'heure est venue de s'expliquer...

La critique de Mr K : Quelle claque que cette première lecture officielle de l’année 2020 ! Je suis le fleuve de T. E. Grau est un vrai bijou littéraire, de ceux dont on se souvient longtemps après leur lecture, marquant d’une empreinte indélébile le lecteur fasciné par l’exploration intime qu’il propose et la maestria déployée dans la narration et le style. Oui, ce livre mérite amplement tous ces superlatifs... Voici pourquoi !

Comme indiqué en quatrième de couverture, il y a clairement une filiation avec le cultissime film Apocalypse now de Coppola. Broussard, le personnage principal, vit reclus à Bangkok depuis 5 ans. Sorti traumatisé de la Guerre du Vietnam, il fuit la réalité et surtout les souvenirs culpabilisants par l’usage intensif de drogues et survit grâce à quelques activités illicites. Complètement barré, vivant quasiment dans un monde parallèle, il est finalement rattrapé par ses vieux démons qui vont prendre différentes formes. Lors d’un entretien médical des plus étranges, il va devoir prendre LA décision qui changera sa vie.

En parallèle, on le retrouve 5 ans plus tôt, lui le soldat au bord du procès en Cours Martial, est alpagué par un mystérieux supérieur hiérarchique qui lui propose une mission obscure en terre laossienne, là où en vertu des lois internationales, les Etats-Unis n’ont théoriquement pas le droit d’intervenir. Cette expédition rassemble un certain nombre de bras cassés qui n’ont plus rien à perdre mais qui pour autant se demandent bien le but final poursuivi par cette entreprise. Peu à peu le voile va se lever, des liens se créer entre époques et passages hallucinés pour livrer une conclusion sans appel et à sa manière tétanisante.

J’ai adoré ce livre tout d’abord par sa manière de raconter les faits. On navigue vraiment à vue et l’on bascule souvent dans le délire le plus complet. Il faut dire que Broussard en tient une bonne, totalement en roue libre, au fond du trou, on suit ses errances erratiques dans un Bangkok des années 60 glauque et sombre. Rencontres interlopes, trips planants, malaises et instabilités sont rendus de fort belle manière par l’auteur et contribuent à merveille à la description d’un homme dont l’esprit a été littéralement disloqué par le conflit. Pour autant, ce n’est pas un zombie. Malgré sa fuite éperdue, il va finir par réagir à sa manière et mener un vrai voyage intérieur, quasi mystique, pour tenter de toucher du doigt la Rédemption.

Cet ouvrage est aussi une merveille d’immersion dans un pays, une époque, avec ses descriptions sans fard de la guerre (avec son lot d’inepties humaines). On aime aussi parcourir la jungle sauvage et dangereuse en compagnie de ces hommes lâchés au beau milieu de nulle part, des hommes aguerris qui vont devoir réviser tous leurs jugements et certitudes. L’enfer vert porte bien son nom, la peur gagne les esprits et la réalité prend des formes inattendues avec des éléments lorgnant vers le fantastique et même l’anthropologie (on en apprend un peu sur les croyances et superstitions locales).

Le tout se lit avec un plaisir sans cesse renouvelé grâce à une langue maîtrisée, inventive et plaisante au possible. On est sous le charme dès le premier chapitre, le rythme soutenu fini de nous faire adhérer à ce roman mû par un souffle incantatoire et bouleversant qui laisse des traces. Un très grand moment de lecture !

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dimanche 29 décembre 2019

"Abattoir 5" de Kurt Vonnegut

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L’histoire : Abattoir 5 retrace l’histoire de Billy Pélerin, né à Ilium en 1922. Appelé sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale, il est capturé par les allemands et fait prisonnier dans un camp à Dresde. Démobilisé en 1945, il devient opticien, passe une petite dépression nerveuse dans un hôpital militaire, puis se marie, a bientôt deux enfants et fait fortune. De retour d’un congrès d’opticien il est victime d’un accident d’avion, tous les passagers périssent sauf lui. Pendant qu’il est à la clinique, sa femme meurt. Il ne reprend pas son activité en sortant de l’hôpital mais va tout droit à New York. Là, il participe à une émission de radio où il révèle avoir été enlevé par une soucoupe volante en 1967 et amené de force sur la planète Tralfamadore. Objet de spectacle, montré nu dans un zoo, les trafalmadoriens le feront s’accoupler avec une terrienne, ancienne actrice de cinéma, elle-même kidnapée, avant de le relâcher. De retour sur terre, il comprend que les années qu’il a passé sur Trafalmadore n’ont été chez lui que quelques secondes. Bien sûr, Billy ayant atteint l’âge de quatre-vingt six ans, tout le monde est persuadé qu’il a définitivement perdu le sens des réalités et que la sénilité avance à grands pas. Mais Billy insiste pour remonter dans le passé et raconter son histoire, notamment sa vie de soldat et, ce faisant, il ne va plus cesser alors d’effectuer des sauts dans le temps, évoluant et vieillissant, ou régressant vers son enfance.

La critique de Mr K : Cela faisait un petit bout de temps qu’Abattoir 5 de Kurt Vonnegut prenait son mal en patience dans ma PAL. Trouvé par hasard lors d’une expédition chinage de plus, j’avais été ravi de le dégoter en seconde main car ce livre a une aura particulière chez de nombreux amis internautes. Il est même considéré comme un classique bien que quasiment inclassable dans son contenu, l’ouvrage se situant à la confluence du récit de guerre et de la SF. C’est lors de ma réorganisation de PAL de cet été que ce dernier s’est rappelé à moi et j’ai franchi le pas quelques semaines plus tard. À la fois désarçonnant et touchant, je n’ai vraiment pas été déçu !

À travers une narration destructurée, l’auteur nous invite à suivre la vie plus que mouvementée de Billy Pélerin, son double fictif. En effet, ce dernier a de nombreux points communs avec l’auteur à commencer par un emprisonnement durant la seconde guerre mondiale et l'expérience traumatisante qui l’accompagne : la captivité puis la destruction injustifiable de la ville de Dresde par les alliés. Survivant de cet événement tragique, devenu simple opticien, enlevé par des extra-terrestres, rescapé d’un crash aérien, il est capable de voyager dans le temps. Le futur de Billy fait déjà partie de son passé et il lui reste à vivre des événements dont il garde déjà le souvenir...

Le lecteur navigue à vue avec d’abord un choix de narration original qui fait mouche. Il ne faut pas longtemps pour se mettre au diapason je vous rassure et l’on passe allégrement par toutes les époques qu’a pu ou va vivre Billy. Les études avortées par l’envoi au front, la captivité, le retour à la vie normale, l’expérience du rapt intersidéral ou encore ses témoignages radiophoniques sont autant de tranches de vies qui ont été comme mixées et réorganisées à la manière du Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Il faut cependant un petit temps pour que le stratagème employé prenne tout son sens mais la révélation est vraiment éclatante et la curiosité ne se dément pas tout au long de la lecture pour savoir où tel ou tel paragraphe va nous mener. Très didactique, jamais obscur, l’ouvrage propose vraiment une autre façon de lire sans jamais provoquer l’ennui ou le désintéressement.

Abattoir 5 est aussi pour moi un grand cri contre la connerie humaine et plus particulièrement la guerre et les crimes qui l’accompagnent. Les souvenirs liés à la captivité composent bien la moitié de l’ouvrage et proposent une plongée sans concession sur l’atmosphère et les conditions de vie des prisonniers. C’est très réaliste, volontiers ironique à l’occasion, très intimiste parfois avec des passages d’une puissance évocatrice qui prend à la gorge. Cet amoncellement de souvenirs a été calqué sur les témoignages des survivants qui se révélaient bien souvent parcellaires et discontinus. L’effet est vraiment saisissant et propose un voyage aux confins de l’absurdité pour une guerre sans véritables héros, des sociétés perdues et au final un constat implacable sur l’Homme.

En terme d’écriture, on ne fait pas ici dans la fioriture. Chaque mot et phrase est pesé, sans atermoiements inutiles, on va à l’essentiel et cette apparente naïveté stylistique ne fait que renforcer la force de ce pamphlet antimilitariste à la fois juste et mesuré. Un roman culte qui mérite amplement ce qualificatif, une expérience de lecture différente et vraiment indispensable. À bon entendeur...

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jeudi 26 décembre 2019

"Pars vite et reviens tard" de Fred Vargas

pars viteL’histoire : Ce sont des signes étranges, tracés à la peinture noire sur des portes d'appartements, dans des immeubles situés d'un bout à l'autre de Paris. Une sorte de grand 4 inversé, muni de deux barres sur la branche basse. En dessous, trois lettres : CTL. A première vue, on pourrait croire à l'œuvre d'un tagueur. Le commissaire Adamsberg, lui, y décèle une menace sourde, un relent maléfique. De son côté, Joss Le Guern, le Crieur de la place Edgar-Quinet, se demande qui glisse dans sa boîte à messages d'incompréhensibles annonces accompagnées d'un paiement bien au-dessus du tarif. Un plaisantin ou un cinglé ? Certains textes sont en latin, d'autres semblent copiés dans des ouvrages vieux de plusieurs siècles. Mais tous prédisent le retour d'un fléau venu du fond des âges...

La critique de Mr K : Ça faisait déjà deux ans que je n’avais pas lu Fred Vargas, une auteure que j’aime tout particulièrement et dont je recherche régulièrement les titres qui me manquent dans nos séances de chinage. À part les deux derniers volumes sortis qu’il me reste à trouver, celui-ci est un ancien titre qui m’avait jusque là échappé. Le tort est désormais réparé avec Pars vite et reviens tard que j’ai dégoté par un heureux hasard il y a peu. L’attente avait été longue, je n’ai donc pas attendu longtemps avant de le sortir de ma PAL. À l’instar des précédents opus mettant en avant le commissaire Adamsberg, je l’ai dévoré en un temps record.

Dans ce volume, je reviens en arrière dans la chronologie. En effet, Adamsberg vient d’être nommé à la tête du commissariat où il officie par la suite. Il doit prendre ses marques, à commencer par se rappeler le nom de ses hommes. Bon, il est toujours accompagné de Danglard son second qui ne tourne pour le moment qu’à la bière, il croise pour la première fois les pas d’Estalère et surtout de Violette Rettancourt, une enquêtrice de choc à la langue bien pendue (ma chouchoute). C’est aussi dans ce roman que l’on nous apprend les origines de La Boule, le chat qui par la suite passe son temps à flemmarder sur la photocopieuse des lieux (je suis un inconditionnel). Il y a un côté jubilatoire à retrouver toute cette troupe d’enquêteurs aux caractères bien trempés, très divers mais qui ensemble fonctionnent très bien dans les recherches qu’ils doivent mener. C’est aussi l’époque où Adamsberg et Camille ont encore une relation plus ou moins suivie même si ça finit par se gâter. Le commissaire reste toujours aussi charismatique entre réflexions nébuleuses, petites promenades méditatives et intuitions d’une acuité extraordinaire. Pas de doute, on est bien à la maison !

L’enquête en elle-même commence lentement. Le chiffre 4 peint à la mode ancienne sur des portes, des annonces étranges proclamées en pleine rue et des cadavres qui commencent à s’accumuler et finissent par semer la panique dans tout Paris. On croise d’étranges personnages dans des quartiers populaires qui cachent une Histoire trouble, de celles que les autorités ont étouffées par peur des représailles. L’ombre de la Peste ressurgit dans les esprits car les cadavres ont été noirci au charbon, des puces de rats sont retrouvés sur les lieux des crimes et une menace sourde plane. Comme à son habitude, Vargas prend son temps, détaille ses personnages secondaires, nous donne à voir l’âme à vif de protagonistes à l’apparence simple, basique mais qui au fil du déroulé s’enrichissent et montrent des trajectoires de vie torturées mais toujours crédibles. Impossible de se détacher de son étreinte, de son talent de conteuse emprunt d’amour pour ses personnages et d’un don de la narration somme toute rare.

L’Histoire se mêle donc à la danse étrange que se livrent les personnages avec des révélations fracassantes, des scènes de vie d’une truculence et d’une justesse de tous les instants, un Adamsberg qui a fort à faire avec un assassin retors et une vie personnelle des plus compliquée. L’addiction est immédiate en tout cas, on rentre dans un roman de Vargas comme on s’installe dans un bon fauteuil moelleux, enveloppant. Quel plaisir de lecture, quelle langue exquise à la lecture et au final quel beau moment passé entre ces pages ! Décidément, je ne me lasse pas des aventures d’Adamsberg.

Déjà lus, appréciés et chroniqués du même auteur :
L'Homme à l'envers 
Sous les vents de Neptune
Dans les bois éternels
Un lieu incertain
L'homme aux cercles bleus
Coule la Seine
Sans feu ni lieu
Ceux qui vont mourir te saluent
- L'Armée furieuse
- Temps glaciaires

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mardi 17 décembre 2019

"Matilda" de Roald Dahl

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L’histoire : A l'âge de cinq ans, Matilda sait lire et a dévoré tous les classiques de la littérature. Pourtant, son existence est loin d'être facile, entre une mère indifférente, abrutie par la télévision et un père d'une franche malhonnêteté. Sans oublier Mlle Legourdin, la directrice de l'école, personnage redoutable qui voue à tous les enfants une haine implacable. Sous la plume acerbe et tendre de Roald Dahl, les événements se précipitent, étranges, terribles, hilarants. Une vision décapante du monde des adultes !

La critique de Mr K : Aaaah Roald Dahl ! C’est toute mon enfance, mes premiers amours livresques et un doux parfum de nostalgie m’envahit quand je repense à lui. Je n’avais jamais lu Matilda par contre, j’ai juste vu l’adaptation ciné de De Vito à l’époque de sa sortie. C’est dans un vide grenier que je suis tombé sur le présent volume et par n’importe lequel : la collection 1000 soleils de chez Gallimard ! J’ai profité d’un gros coup de moins bien pour le sortir de ma PAL et le moins que je puisse dire c’est que j’ai bien fait !

Matilda est un petite fille précoce qui à cinq ans sait déjà lire, écrire et compter. Autodidacte, elle n’a pas eu le choix. En effet, les membres de sa famille sont d’une rare bêtise et ne se préoccupent pas d’elle : une mère obsédée par ses parties de loto et son feuilleton télévisuel, un père bourru, malhonnête et beauf au possible, et un grand frère qui suit la voie toute tracée par leurs parents. Heureusement, Matilda est débrouillarde et dès ses quatre ans, elle commence à fréquenter la bibliothèque du village où elle fait ses premières armes de lectrice. Et puis, c’est le début de l’école et la rencontre magique avec sa maîtresse, la si belle et gentille Mlle Candy. Mais une ombre plane, celle de la terrible directrice qui s’apparente à un véritable ogre qui déteste les enfants et qui aime plus que tout au monde les humilier et les faire souffrir. Matilda a plus d’un tour dans son sac, de nombreux amis et bientôt la guerre est déclarée !

C’est drôle mais dès le premier chapitre, j’ai retrouvé toute la magie de Roald Dahl et en premier lieu sa manière toute particulière de raconter une histoire avec un point de vue distancié, volontiers ironique par moment. Cet homme là ne prend pas nos enfants pour des imbéciles et cela se ressent instantanément. Pas de niaiserie excessive, un humour qui fait mouche et des passages plus flippants qui garantissent un plaisir de lire de tous les instants. D’ailleurs, même les grands se régalent, l’écriture pleine de finesse, le vocabulaire enrichi et les situations dantesques s’alignent avec un bonheur certain.

Les personnages sont toujours aussi bien croqués avec une protagoniste principale craquante à souhait, qui ne prend jamais la grosse tête malgré ses facilités et s’avère d’une malice contagieuse. Cette petite fille a de l’énergie à revendre, une maturité incroyable et un don étrange qui prendra toute son importance par la suite. On aime aussi tout autant l’institutrice bienveillante qui cache un douloureux secret, les amis délurés de Matilda qui affrontent bravement la directrice en chef (cela donne des face-à-face dantesques et rigolos comme tout). Et puis, les méchants sont pas mal non plus avec une famille épouvantable dans tous les sens du terme et une Mlle Legourdin qui porte vraiment bien son nom. Bon, certes, c’est de la littérature jeunesse, tout cela est bien exagéré mais franchement on s’en paie une bonne tranche et l’ensemble se lit d’une traite.

Et puis, il y a un fond sérieux très intéressant avec la place d’une enfant mal-aimée dans sa famille qui touchera les plus sensibles d’entre vous. L’approche pédagogique différenciée pour aider Matilda à progresser et les discussions qu’elle a avec sa maîtresse peuvent être interprétées à différents degrés. Derrière ce qui pourrait s’apparenter à une petite histoire sans relief, se cache un récit profond et source de réflexion pour une jeune pousse en devenir. C’est diablement malin et rudement bien écrit, il serait dommage de ne pas le donner à lire aux jeunes qui vous entourent. Pour ma part, je pense que la future Little K n’y coupera pas !

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dimanche 15 décembre 2019

"Le Monde à l'endroit" de Ron Rash

le monde

L’histoire : Chaparder des plants de cannabis, rien d’extraordinaire pour Travis Shelton. Cette fois, le père Toomey le prend en flagrant délit et le lui fait payer. Le gamin ne se came pas ; il n’a pas mauvais fond, juste envie de tailler la route. Fuyant l’humiliation paternelle et un présent étriqué, il croise celle de Léonard. Ce prof aux leçons décalées pourrait l’aider à remettre son monde à l’endroit.

La chronique de Mr K : Sacrée claque que cette lecture effectuée en un temps record et qui risque de me trotter longtemps dans la tête tant elle m’a fasciné et régalé. Le Monde à l’endroit de Ron Rash nous propose un voyage éprouvant au cœur d’une Amérique profonde, où le destin de chacun paraît implacable et où l’espoir de s’en sortir est parfois bien mince...

Travis est ce que l’on peut appeler un "petit con". Fils d’un agriculteur bien bouseux qui le destine à prendre sa suite, il traîne sa flemme et son refus de l’ordre établi. Avec ses potes, il zone, picole, rêve aux filles et parfois va pêcher des truites dans une rivière voisine. C’est lors d’une expédition de ce type qu’il tombe sur la plantation illégale de cannabis du vieux Toomey. Il voit l’occasion de se faire un max de blé avec peu d’efforts et coupe quelques pieds qu’il revend à Léonard, un ancien prof déchu devenu dealer de dope. L’argent facile est tellement séduisant... Travis retourne plusieurs fois sur les lieux, grisé par sa réussite première. Bien mal lui en prend, il finit par se faire chopper par les Tomey qui vont le marquer à vif pour lui faire passer l’envie de recommencer.

Craignant l’ire paternelle et souhaitant rompre avec son ancienne vie, il emménage chez Léonard devenu pygmalion presque malgré lui, les choses s'étant faites sans vraiment réfléchir, instinctivement, naturellement même. Le temps s’écoule donc entre reconstruction de soi, quête d’un passé local et effroyable longtemps enfoui, amour naissant et peut-être une porte de sortie grâce à l’obtention d’un diplôme pro, lui l’ancien élève de lycée parti avant la fin du cycle. Tout pourrait aller pour le mieux si les anciens démons ne pouvaient pas se réveiller... le dernier acte de ce récit sera jusqu'au-boutiste et d’une logique implacable.

Tout est contraste dans cet ouvrage. Ainsi les rapports humains décrits sont un savant mélange d’humanité pure et de violence larvée qui peut ressurgir au détour du moindre chapitre. Léonard, Travis et Dena forment à leur manière une petite famille dans ce mobilhome planqué au milieu de nulle part. Chacun a fui une réalité difficile et compte sur les autres même si personne ne l’avouera jamais. Il y a de la pudeur, de la douleur et de la joie dans l’évocation de ces destins brisés. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour Léonard injustement viré de son poste d’enseignant et qui par la même occasion perd sa femme et sa petite fille. Dena, une junkie obsédée par sa dose de Quaalude n’est pas mal non plus dans son genre, elle concentre en elle toute la misère faite aux femmes et la douloureuse et lente reconstruction qu’elles peuvent essayer d’entamer. Et puis, il y a Travis en manque de repères (surtout l’image du père qui tour à tour est symbolisée par son géniteur, son bourreau puis Leonard) qui se raccroche à ce qu’il peut et qui tend vers un avenir meilleur malgré les difficultés.

Dur dur cependant d’y parvenir dans un monde sans pitié, où les occasions sont rares de se faire une place au soleil. Et pourtant, petit à petit les choses semblent s’arranger, pas après pas, le jeune reprend confiance en lui, travaille d’arrache pied et touche du doigt quelque chose qui quelques mois auparavant lui paraissait impossible. Cela donne de très belles pages du type roman d’apprentissage, initiatique, même lors des échanges qu’il peut avoir avec Leonard ou encore avec sa petite copine qui l’ouvrent à d’autres horizons. Mais il suffit d’un rien pour que l’être bascule et un petit faux pas peut détruire le plus beau des édifices, et Travis n’est pas au bout de ses peines.

En filigrane, Ron Rash nous parle du poids du passé, de son impact sur le présente et des conséquences parfois importante d’un élément qui ressurgit du lointain. Entre chaque chapitre, on trouve des extraits d’un mystérieux registre tenu par un médecin de campagne durant la Guerre de Sécession. Au début, on se demande bien ce que ça vient faire là mais au fil du déroulé, on se rend compte que la petite histoire rejoint la grande et qu’une vérité va se révéler et bousculer les événements. C’est extrêmement bien mené, très fin et surtout cela n’épargne personne. On est donc bien loin du manichéisme, chacun devra compter ses morts et accepter ce passé encombrant et pourtant fondateur.

Et puis, il y a la superbe évocation des lieux, de la nature avec de très belles pages sur les joies de la pêche en milieu sauvage, du réconfort que procure la nature à une âme esseulée cherchant le calme, la sérénité pour une introspection nécessaire. C’est beau tout simplement, on se laisse bercer par ces moments d’accalmie après et avant la tempête qui peut se lever à n’importe quel moment avec les antagonistes présents dans l’ouvrage. Tout cela est remarquablement servi par la langue très agréable de l’auteur, à la fois fine, élégante et accessible. On se laisse porter par un plaisir de lecture intense, magnifié par une trame prenante et déstabilisante parfois. On referme Le Monde à l'endroit heureux de cette expérience intense et jubilatoire. Une sacrée lecture, je vous avais dit !

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dimanche 8 décembre 2019

"Thésée, Ariane et le Minotaure" d'Évelyne Brisou-Pellen

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L’histoire : Quand il découvre que son père n'est autre qu'Egée, le roi d'Athènes, le jeune Thésée décide de le rejoindre. Menacée par cet intrus, Médée, la nouvelle épouse du roi, tente de l'empoisonner. Il en réchappe par miracle et devient prince d'Athènes. Mais la cité vit des jours difficiles. Tous les neuf ans, elle doit livrer à Minos, le roi de Crête, sept jeunes garçons et sept jeunes filles, destinés à être offerts en pâture au Minotaure qu'il garde enfermé dans un labyrinthe. Le jeune prince décide d'affronter le monstre et se mêle aux otages. Pour accomplir sa périlleuse mission, il se fait une alliée providentielle : Ariane, la propre fille de Minos, tombe éperdument amoureuse de lui...

La critique de Mr K : Retour en enfance rafraîchissant aujourd’hui avec Thésée, Ariane et le Minotaure d’Evelyne Brisou-Pellen. J’ai depuis mon plus jeune âge toujours adoré les récits mythologiques et j’ai eu l’occasion de découvrir cette auteure au collège dans un autre registre. Mes souvenirs concernant l’ouvrage en question sont confus (Le Mystère de la nuit des pierres si je me souviens bien...) mais je me rappelle l’avoir dévoré et avoir gagné mes galons de futur grand lecteur avide de nouvelles sensations. Quelle surprise donc de la retrouver aux manettes de la réécriture d’un mythe aussi connu que celui de Thésée ! Trouvé dans mon casier de prof dans une énième opération séduction d’un éditeur de livres para-scolaires, je dois avouer qu’il n’est pas resté longtemps dans ma PAL. Il ne m’a pas fallu plus de deux heures pour dévorer cet ouvrage qui mêle la trame légendaire et dossier d’étude appliqué aux niveaux 6ème et 5ème. Je m’attarderai ici uniquement sur la partie littéraire.

Evelyne Brisou-Pellen se propose donc de nous raconter en détail l’existence de Thésée depuis ses mystérieuses origines jusqu’à son fameux morceau de bravoure au fin fond du labyrinthe enfoui sous le palais de Minos à Knossos. Très jeune, comme toujours avec les héros antiques, Thésée révèle de belles habiletés physiques, morales et même de commandement (il faut le voir jouer avec ses camarades avec la peau du lion de Némée). Courage et fidélité le caractérisent et au fil de sa croissance, il s’épaissit et gagne en confiance. Vient le temps de la révélation sur le mystère entourant sa naissance : il est fils de roi et par n’importe lequel, Égée, le souverain d’Athènes, rien de moins que la cité grecque la plus puissante de l’époque !

Il part donc pour cette cité pour se révéler à son père, connaît moult péripéties sur le chemin, affronte de multiples adversaires plus retors et extraordinaires les uns que les autres et finit par arriver au palais de son géniteur naturel. C’est le choc pour ce dernier, Thésée doit affronter sa belle-mère Médée (l’archétype de la vieille peau relou soit dit au passage...) et finir par apprendre le triste et dramatique tribut que doit verser la cité au roi Minos de Crête. Athènes doit envoyer douze filles et garçons en sacrifice au minotaure, créature monstrueuse résidant dans une demeure dont nul n’est jamais revenu ! N’écoutant que sa témérité (et sa folie diront certains), Thésée s’impose pour le voyage et va devoir affronter cet être cauchemar tout en conquérant au passage le cœur de la belle Ariane...

La plupart d’entre nous connaissons cette histoire par cœur, il n’y a donc pas de réelle surprise lors de cette lecture quand on est adulte. On se remémore de beaux moments d’anthologie (l’histoire des voiles et le drame qui s’ensuit notamment), et l’on se plait à suivre ce jeune impétueux qui ne doute de rien. Le tour de force de l’auteure réside dans le fait qu’elle réussit à dépoussiérer le mythe sans pour autant le trahir. Thésée est ici fait de chair et de sang, il doute parfois, s’emporte, se prépare le matin, succombe au charme d’Ariane et tout cela en mettant en avant son humanité. Le héros est dont palpable, on pourrait le toucher du doigt et je pense que cet aspect des choses est loin d’être anecdotique, permettant même aux plus jeunes de s’identifier à cet être d’exception qui a tout de même ses propres défauts.

Cette aventure est aussi le prétexte pour donner de belles leçons de vie, sur la nécessaire abnégation dont nous devons tous faire preuve pour réaliser nos rêves, c’est aussi apprendre parfois à renoncer comme dans le dernier chapitre de ce livre finalement bien cruel en premier lieu pour Égée mais aussi Thésée et Ariane. Belle histoire que celle-ci, très bien mise en mots par Evelyne Brisou-Pellen qui conserve une forme classique (surannée diront certains) pour garder l’aspect mythique du récit. En cela, le texte pourra paraître un peu ésotérique aux lecteurs les plus fragiles, heureusement de nombreuses notes de bas de page ont été glissées pour faciliter la compréhension. Le livre se prête aussi très bien à la lecture à voix haute lors d’une soirée de conte et de réflexion.

Très bel ouvrage vraiment que je ne peux que vous conseiller pour appréhender une matière essentielle à la formation de l’individu, à la compréhension de l’humain, de ses désirs et du sens que l’on peut donner à la vie en général.

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mercredi 4 décembre 2019

"L'Expérience" d'Alan Glynn

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L’histoire : Une mémoire inépuisable, des capacités démultipliées, que feriez-vous à la place de Ned Sweeney ?

New York, années 2000. Tout ce que Ray Sweeney, lobbyiste, sait de son grand-père Ned, c’est que ce dernier a mis fin à ses jours en sautant par la fenêtre d’un hôtel de Manhattan. Jusqu’à ce qu’il rencontre Clay Porter, ex-conseiller de Richard Nixon, qui semble avoir bien connu Ned. Et le vieil homme a une autre histoire à raconter : celle d'une drogue mystérieuse développée par la CIA, décuplant l’intelligence de ses utilisateurs.

New York, années 50. Simple employé dans une agence de publicité de Madison Avenue, Ned vit une expérience des plus particulières. Au contact d'une substance étrange, il est comme transporté au-dessus de ses capacités, il pénètre les arcanes de la haute société, rencontre Marlon Brando, Dylan Thomas et Marilyn Monroe, voit son horizon s’élargir de façon littéralement hallucinante. Mais combien de temps peut-il tenir un tel rythme, et à quel prix ?

La critique de Mr K : Belle expérience de lecture dont je vais vous parler aujourd’hui avec L’Expérience d’Alan Glynn sorti récemment aux éditions Sonatine qui décidément ont le don de proposer des ouvrages qui sortent des sentiers battus avec ici une petite merveille de suspens alternant révélations familiales, manipulations politiques et industrielles, et passages délirants au-delà des portes de la perception chères à Huxley. Accrochez-vous ça dépote !

D’un chapitre à l’autre, on alterne deux points de vue. Il y a tout d’abord Ray, un lobbyiste navigant dans les milieux de la politique qui au détour d’une rencontre va voir sa perception du passé familial changer. Son grand-père ne se serait pas suicidé et sa dramatique disparition serait liée à une substance hallucinogène aux effets incroyables. Piqué dans sa curiosité, il mène l’enquête, rencontre d’anciennes relations de son aïeul et va peu à peu toucher du doigt une vérité bien dérangeante.

En parallèle, on suit l’histoire de Ned, le fameux grand-père disparu, publiciste qui suite à une soirée particulièrement chargée se retrouve en possession d’une mystérieuse drogue aux capacités plus qu’épatante : elle permet au sujet de dépasser ses capacités intellectuelles et de devenir en quelque sorte un surhomme. Malheureusement pour lui, l’addiction est rapide et des hommes lui courent après avec des intentions pas des plus claires. C’est le début d’une fuite en avant qui ne peut que se terminer mal et mettre à jour des arrangements que la morale réprouve et qui pourtant régissent la vie politique et publique des États-Unis de l’époque (et encore d’aujourd’hui j’imagine...).

La gestion des deux destins croisés est un modèle du genre, l’un complète l’autre à la manière d’un puzzle que deux joueurs différents complètent à tour de rôle, livrant peu à peu des indices sur la nature des forces en présence qui pourtant avancent masquées. Derrière le drame familial et la quête des origines, l'ouvrage se livre à une dissection sans fard des dysfonctionnements de la démocratie américaine avec les politiques et leurs liens ténus avec certains lobbys, les mensonges d’État pour cacher des réalités peu amènes ou encore des arrangements entre puissants pour gonfler leur chiffre d’affaire. Dissimulation et destruction de preuves, services de polices aux ordres, chantages meurtriers, humiliations et isolements forcés sont autant de ficelles usitées par des forces obscures pour qui une vie humaine a peu de poids face à des intérêts parfois colossaux.

Malheureux pions plongés dans une partie qui les dépassent, les deux personnages principaux sont très touchants et très souvent au bord de la perdition (surtout Ned). Très fouillés, confrontés à leur passé mais aussi à des perspectives futures tour à tour effrayantes ou prometteuses, on nage en pleine paranoïa et délire parfois notamment lors des scènes où les protagonistes sont sous l’influence de la fameuse drogue. Cela donne des moments vertigineux où le génie se dispute à la folie, où les barrières s’effondrent entre l’individu lambda et celui qui pourrait changer la face du monde.

Tout cela est remarquablement mis en scène par une langue ciselée et élégante qui fait mouche, accroche le lecteur et emporte le lecteur dans une Amérique pas si lointaine que ça (on ose imaginer les tractations en cours entre l’administration Trump et certaines puissances financières US). Malgré une tension de tous les instants, un fil directeur qui ne laisse pas de place au doute (on connaît la fin du grand-père dès le départ), on ne peut s’empêcher de tourner les pages, poussé par un sens de la narration d’une rare efficacité et une immersion totale dans un background d’une grande richesse. L'Expérience est typiquement le genre de lecture qui ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles, suscite évasion et réflexion, et au final procure un plaisir de lire exceptionnel. À découvrir absolument !