jeudi 20 juin 2019

"Jack Barron et l'éternité" de Norman Spinrad

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L’histoire : Vous avez un problème ? Alors appelez Jack Barron !
Au 212.969.6969, en PCV !
Et retentissent des dizaines de milliers d'appels. Et cent millions d'Américains de l'an 1995 attendent chaque mercredi soir sur leur petit écran... le séduisant, le fascinant, le provocant Jack Barron. Ce redresseur de torts qui ne craint ni le gouvernement, ni les banques, ni la C.I.A. Rien ! Jusqu'au jour où Jack Barron affronte le tout puissant, l'immonde et immensément riche Benedict Howards. Qui détient le secret des secrets : celui de l'Immortalité humaine !
Alors, sur l'écran, de semaine en semaine va faire rage un combat toujours plus sauvage et impitoyable – combat de deux hommes qui se haïssent, mais surtout combat, entre deux pouvoirs terrifiants : l'information et l'argent.
L'enjeu ? L'Immortalité humaine. Mais conquise à quel prix ?

La critique de Mr K : Lire Norman Spinrad, c’est toujours une expérience à part. Auteur culte, insoumis et toujours en verve, il propose à la fois évasion et réflexion à chacun de ses ouvrages. Jack Barron et l’éternité est une de ses pièces maîtresse dans sa bibliographie et il m’avait échappé jusque là. Suite aux élections européennes et mon désarroi face aux résultats avec deux partis de droite en tête, je me suis dit qu’il fallait que je me lise un ouvrage subversif et bien engagé dans le sens de mes convictions. Je ne me suis pas trompé et je peux déjà vous dire que cet ouvrage rentre directement dans le cercle très fermé de mes classiques en SF. Voici pourquoi...

Ce roman décrit un combat titanesque entre Jack Barron, un présentateur vedette bouffi d’orgueil qui est suivi par plus de 100 millions d’américains et l’homme d’affaire le plus influent de son époque qui fait commerce de l’hibernation cryogénisée et bientôt peut-être la vie éternelle. Deux puissances s’affrontent : celle des médias et leur influence face aux puissances financières, les lobbys et de la rapacité d’un homme, Benedict Howards. Joutes oratoires en direct à la télévision, rencontres impromptues et secrètes entre décideurs, pacte faustien, expériences subliminales et charnelles, course à l'élection présidentielle, révélations terrifiantes sont au programme d’un livre coup de poing dont on ne peut sortir avant le mot fin.

Quelle lecture ! On peut dire que Spinrad est particulièrement en forme ici avec un style toujours aussi direct et incisif. Ne ménageant pas son lecteur, on avance en eaux troubles avec pour commencer un héros au départ plutôt désagréable, à la limite du repoussoir. Vivant dans sa tour d’ivoire, Jack Barron, malgré un passé gauchiste, est rentré dans le moule et profite sans vergogne du système ultra-libéral. Son opposition au magnat de la vie éternelle va mettre à mal ses convictions profondes et son assurance. Surtout qu’il retrouve au passage Sara, son amour perdu qui renaît de ses cendres. Cette passion le consume, l’emporte vers un bonheur qu’il croyait perdu et donne de superbes pages sur l’amour que l’on peut porter à l’autre quand on a trouvé la bonne personne et que rien d’autre ne compte. C’est touchant, extrême même parfois et essentiel au déroulement de l’histoire.

Écrit en 1969, ce roman s’interroge beaucoup sur des thématiques qui étaient centrales dans les USA de l’époque. Il y a d’abord les tensions raciales entre blancs et noirs qui trouvent ici de très beaux représentants entre une ligue cherchant à promouvoir l’émancipation des afro-américains, les suprémacistes blancs qui détiennent le pouvoir et l’argent et qui pensent que cet ordre des choses est naturel et ne changera jamais. En parallèle, on retrouve comme souvent chez Spinrad une critique vive du système capitaliste ultra-libéral qui nie les individus et leurs droits au profit d’une oligarchie qui ne dit pas son nom et se cache derrières les oripeaux de la démocratie pour mener sa barque et s’enrichir encore plus. Sans fioriture ni concession, l’ouvrage est une charge puissante, intelligente et tout en finesse que l’on prend plaisir à lire en ces temps de macronisme aiguë et de lepénisme larvé.

L’histoire avance lentement mais sûrement. Proposant un parcours vers la rédemption à son personnage principal, qui se rapproche de ses anciennes connaissances et va tout faire pour lever le voile sur les secrets de Benedict Howards, on sent bien que chacun ici va y laisser des plumes. On ne sait pas vraiment d’où les coups vont partir et les révélations finissent par se succéder plus effrayantes les unes que les autres. Plongeant dans les âmes de chacun, explorant les psychés parfois plus que tourmentées de certains personnages (c’est vraiment perché par moment), on finit littéralement sur les rotules avec un dernier acte vraiment éprouvant. Ouvrage volontiers métaphysique et philosophique par moment au détour des aléas de l’histoire, on se prend à réfléchir à la mort, sa signification, le rêve de l’immortalité, les conditions pour y accéder ou encore les choix qui influencent une vie et le rapport à l’autorité et à la notion de désobéissance civique.

Très bien construit, ce roman est écrit de manière virevoltante, profonde et avec un souci d’immédiateté qui ne se dément jamais. Cette lecture procure des émotions diverses qui ébranlent le lecteur et lui donnent à réfléchir. Bien que daté par moment, finalement rien n’a vraiment changé et l’on retrouve des éléments totalement applicables au monde d’aujourd’hui. Un grand roman de science fiction que tout amateur du genre doit avoir lu !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les Solariens
- Chaos final
- Rêves de fer

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mercredi 12 juin 2019

"Le Karaté est un état d'esprit" de Harry Crews

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L’histoire : Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d'une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu'un simple art martial, c'est un véritable culte auquel s'adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu'à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l'esprit. Si Kaimon y trouve d'abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l'entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l'esprit se doit d'être fort, la chair est parfois bien faible...

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire particulière. En effet, Le Karaté est un état d’esprit d’Harry Crews a été écrit en 1972 et n’avait jamais été traduit en français jusqu’à aujourd’hui. C’est Patrick Raynal qui s’y colle pour les éditions Sonatine tout en sachant que cet écrivain a déjà traduit cet auteur culte américain par le passé. Pour ma part, c’est ma première incursion dans l’univers déjanté et farfelu de Crews. Je peux vous dire qu’il faut s’accrocher tant on semble parfois rentrer dans un univers parallèle, on retrouve l’ambiance si particulière des seventies et le plaisir de lecture s’avère délectable.

John Kaimon est un routard qui a bourlingué à travers les États-Unis et l’on sent bien dès le départ qu’il a déjà beaucoup vécu malgré son jeune âge. Il finit par poser ses bagages en Floride suite à une rencontre pour le moins improbable. Dormant à la belle étoile, il devient le spectateur d’une séance d’entraînement sur la plage d’un groupe de karatékas ! Leur chef , un dénommé Belt, lui propose de rejoindre leur communauté qui vit quasiment en autarcie en suivant des règles bien particulières. Partageant leur quotidien, John va s’adapter, tomber sous le charme magnétique d’une jeune femme aux atouts indéniables (la fameuse Gail) puis se rendre compte que se soumettre à certaines règles peut être très difficile voire impossible, lui le beatnik suivant les pas de Jack Kerouac.

Plutôt classique dans sa trame générale, on retrouve des éléments de narration commun à nombre de romans : l’immersion dans un univers décalé et inconnu par un personnage en léger état de faiblesse, la tentation et la passion avec une histoire d’amour compliquée et même impossible par moments, la prise de conscience de réalités cachées derrière le vernis des apparences. Ce qui change tout ici, c’est le ton employé, le côté ubuesque de certains personnages et de certaines situations, les nombreuses surprises qui émaillent le récit avec des personnages originaux et des mésaventures pour le moins inattendues.

Le héros en lui même est plutôt sympathique, plutôt paumé, ayant vécu des expériences traumatisantes (celle avec les nazis made in USA est assez effroyable), ouvert d’esprit, il rentre dans cette communauté sans préjugés. Et pourtant, il aurait pu s’étonner de constater leurs us étranges comme celui de manger uniquement des pilules estampillées viande, légume etc..., leurs rites tournant autour du combat et la spiritualité orientale qui s’en dégage, le fait de donner tout ce que l’on gagne à un gourou proche et lointain à la fois... Véritable secte où se regroupent des personnalités délirantes, différentes et clairement marginales, les losers sont magnifiés avec un sens de la formule toujours franc et direct, des rapports bruts de décoffrage avec son cortège de dérapages incontrôlés.

Cela donne de purs moments de lecture thrash avec notamment des passages érotiques et sensuels d’une force incroyable entre fascination pour les corps mais aussi l’esprit des deux tourtereaux, des scènes de bastons / training alternant zen et parfois éclats de violence fulgurants, des échanges philosophiques et parfois plus directs avec des considérations terre à terre... Ce roman est avant tout un bout d’existence, une fenêtre sur une époque révolue et un peu folle. L’immersion est totale et l’on ne s’ennuie pas une seconde entre ironie cinglante, portrait de freaks et de personnalités décalées qui vivent dans un monde qui les rejette ou du moins ne leur convient pas.

Très agréable à lire avec une langue pour le coup plus que virevoltante, impossible de relâcher Le Karaté est un état d'esprit qui saute à la gorge et vous emporte loin, très loin dans un méli-mélo délirant et cependant révélateur de la réalité de son époque. Harry Crews est un auteur qui vaut le détour et offre un regard acéré et différent qui m’a immédiatement conquis. Une expérience sulfureuse et imprécatoire parfois que je ne peux que vous conseiller.

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lundi 10 juin 2019

"La Variante chilienne" de Pierre Raufast

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L'histoire : Il était une fois un homme qui rangeait ses souvenirs dans des bocaux.
Chaque caillou qu’il y dépose correspond à un évènement de sa vie. Deux vacanciers, réfugiés pour l’été au fond d’une vallée, le rencontrent par hasard. Rapidement des liens d’amitiés se tissent au fur et à mesure que Florin puise ses petits cailloux dans les bocaux. À Margaux, l’adolescente éprise de poésie et à Pascal le professeur revenu de tout, il raconte. L’histoire du village noyé de pluie pendant des années, celle du potier qui voulait retrouver la voix de Clovis dans un vase, celle de la piscine transformée en potager ou encore des pieds nickelés qui se servaient d’un cimetière pour trafiquer.

La critique de Mr K : Voici un livre dont j'ai beaucoup entendu parler lors de sa sortie en 2015, sur la blogosphère beaucoup ne tarissaient pas d'éloge à propos de La Variante chilienne de Pierre Raufast, un ouvrage prenant et dont on ne peut sortir une fois que l'on a mis le nez dedans. Le hasard d'un passage à notre Emmaüs préféré l'a mis sur ma route et je n'ai pas hésité une seconde à l'acquérir. Grand bien m'en a pris car je suis tombé sous le charme dès les premières pages...

Tout commence par une situation étrange. Un professeur d'un certain âge (Pascal) part pour deux mois de vacances dans un gîte perdu au milieu de nulle part. Dans ses bagages, une jeune fille tout juste bachelière qui fuit une réalité sordide et qui l'accompagne. Tout deux sont férus de lecture et vont bientôt faire la connaissance de Florin, leur seul voisin avec qui ils vont très vite se lier d'amitié. Cet homme érudit à la vie dense conserve ses souvenirs sous forme de cailloux qu'il entrepose dans des bocaux. Au fil des soirées, il les égrène plongeant les deux protagonistes principaux dans le passé haut en couleur du hameau où ils sont en villégiature.

Rares sont les ouvrages qui fascinent dès les premiers chapitres, celui-ci en fait partie. Les personnages accrochent le lecteur très vite avec des trajectoires de vie peu communes. L'auteur nous présente Pascal et Margaux, couple de fuyards atypiques qui partagent une envie d'évasion. Leur relation pourrait s'apparenter à celle qu'entretient un père avec sa fille. Lui n'a pas d'enfant et la jeune fille n'est pas proche de son père qui s'avère distant et auto-centré. Avec Pascal il y a une connivence, une rencontre intellectuelle qui lui permet de progresser. Quant au professeur, cette jeune fille fait souffler un vent de jeunesse qui dépoussière ses habitudes et entretient la flamme du pédagogue. Cette situation inconfortable (ils vivent reclus car Margaux pourrait être recherchée...) est propice à l'instrospection et aux échanges.

C'est là qu'intervient Florin, le fameux voisin victime d'un accident dans sa jeunesse, qui depuis ne ressent presque plus rien et n'a plus de souvenirs sauf ceux qu'il cristallise dans les cailloux qu'il collectionne. De suite, ça colle entre eux et le vieil homme va leur conter nombre d'histoires plus rocambolesques les unes que les autres sur le village dans lequel il réside depuis de nombreuses années et qui a accueilli des personnalités hors du commun voire déviantes. On croise des joueurs de carte expérimentés qui cachent de lourds secrets, un mari bafoué qui exerce une terrible vengeance, un potier archéologue, un cueilleur de noix qui use d'un hélicoptère pour arriver à ses fins, une mafia opérant dans le cimetière et en dessous, un prix nobel avorté ou encore on suit ébahi, la longue saison des pluies qui a touché le village pendant plus de 10 ans ! Tous ces récits intercalés entre des pages écrites par Margaux et la suite du quotidien des deux personnages principaux se nourrissent les uns les autres et font rentrer ce roman dans l'initiatique avec son lot de sagesse populaire, de références culturelles et de rencontres cruciales de celles qui peuvent changer une vie.

Malgré des sujets brûlants parfois, ce roman est de toute beauté. Hommage à la vie, à l'amitié et au partage, on vit avec Pascal, Margaux, Florin et tous les autres, de beaux moments entre tendresse, humour, effroi et drame. L'humanité est ici remarquablement dépeinte dans toute sa complexité, sans manichéisme et avec une simplicité désarmante. L'ouvrage est en effet très accessible, économe en mots, il n'est pas avare en poésie du quotidien tirant vers l'existentialisme et chacun y retrouvera une part de soi-même. On goûte, on déguste ces mots si forts et si justes à la fois. Lecture express car passionnante, voilà un roman qui fera date dans mes lectures.

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samedi 8 juin 2019

"Prenez l'avion" de Denis Lachaud

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L’histoire : L’avion vient de tomber. Tout n’est plus que débris et silence.

Un homme sort de la carlingue éventrée, aperçoit Lindsay qui, comme lui, semble avoir survécu, et s’empresse de lui porter secours.

Lentement ces deux êtres s’enfoncent dans la forêt, se soutiennent, tentent d’éloigner cet enfer qui ne les quittera plus.

Après de longues heures de marche les secours arrivent enfin, épuisé l’homme perd connaissance en laissant Lindsay face au présent d’une vie à jamais modifiée. Mais la peur partagée est un lien singulier, une dépendance qui vous attache à l’autre sans la moindre mise en scène, le moindre échange, sans la moindre séduction préalable. Et si Lindsay joue la comédie depuis de nombreuses années sur les scènes londoniennes, si sa quarantaine l’autorise parfois à entrevoir les arcanes du désir, le destin cette fois a placé sous ses pieds un drôle d’échiquier sans masque ni parade et sans texte étudié.

Prendre le train, traverser la Manche, rejoindre l’homme de la forêt, cet étranger intime, celui qui saura comprendre l’enjeu de cette chance ultime : avoir survécu. Tel est le projet de Lindsay.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture étrange aujourd’hui avec Prenez l’avion de Denis Lachaud paru chez Actes sud en 2009. Je partais avec aucune idée préconçue ne connaissant ni titre ni l’auteur, restant seulement sur l’impression vaporeuse laissée par la quatrième de couverture qui m’avait déjà bien intrigué lors d’une session chinage qui avait mis ce livre sur mon chemin. Au final, je suis très partagé entre de très belles pages poétiques fournissant un écrin de toute beauté à un postulat de départ original, un personnage féminin principal repoussoir qui ne m’a guère convaincu et une impression diffuse de tourner en rond...

Emmanuel et Lindsay n’auraient jamais du se rencontrer. Il est menuisier ébéniste en France, elle est actrice de théâtre à Londres et écrit à l’occasion. Ils vont cependant partager une expérience peu commune : réchapper au crash de leur avion en pleine pampa. Emmanuel va sortir Lindsay de la carlingue et va la pousser à marcher à travers la jungle jusqu’à ce qu’ils tombent sur des sauveteurs. Le devoir accompli, Emmanuel tombe dans les vapes et entame un long chemin comateux. Lindsay voit dans cette rencontre et cet acte fort un signe : cet inconnu pourrait bien être l’homme de sa vie...

On débute l’ouvrage par l’accident en lui-même et une Lindsay déroutée qui fait la rencontre d’Emmanuel. Puis, s’enchaînent des chapitres qui alternent passé, présent et point de vue des deux personnages. Cela permet de se faire une idée plus précise des forces en présence, deux personnages très différents qui chacun à sa manière a déjà beaucoup vécu. D’Emmanuel, on apprend très vite qu’il a mal vécu sa séparation avec Camille qui représentait énormément pour lui. Dépressif, sans réussite dans sa reprise en main, c’est pour cela qu’il était parti en voyage dans les tropiques. Le personnage est très attachant, il symbolise bien à lui seul la fragilité d’une destinée humaine, cette possibilité pour chacun d’entre nous de tomber alors que rien la veille ne semblait pouvoir nous arriver. Touchant, avare en parole, posé, il est à mon avis la grande réussite de l’ouvrage. On ne peut pas dire la même chose de Lindsay qui m’a très vite horripilé avec son aspect bobo, contemplative à l’excès, nombriliste et pseudo gamine qui peut se permettre bien des choses. Elle nous livre ses pensées avec abondance mais au final, je n’en est perçu qu’un grand vide sans intérêt.

Il ne se passe donc pas grand-chose dans l’ouvrage, la narration destructurée ne livre pas de gros rebondissements et tout se devine aisément en de longs passages exposant les pensées intimes, le passé des personnages. Par contre, Denis Lachaud s’y entend en terme d’écriture. C’est beau, les mots claquent, les sons se font écho et l’on est littéralement porté par cette langue aussi étrange qu’envoûtante. Le plaisir est donc parfois immense (surtout les passages mettant en scène Emmanuel) mais éphémère et l’on regrette que l’œuvre ne soit pas plus équilibrée. La lecture avançant, on a aussi l'impression grandissante d'avoir affaire à une oeuvre finalement assez prétentieuse qui pourrait s'apparenter à de la masturbation intellectuelle pour nanti, ce qui n'est vraiment pas ma tasse de thé. Mauvaise pioche donc pour moi, cela arrive parfois...

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jeudi 30 mai 2019

"Les 7 églises" de Milos Urban

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L’histoire : À peine embauché, K est viré de la police après que la personne qu'il était chargé de protéger a été retrouvée pendue sous un pont. Ses études d’histoire ne vont pas non plus pour le mieux, ses professeurs avides de batailles et de manœuvres politiques déplorent sa passion pour la vie ordinaire des gens au Moyen-Âge.

Mais un jour, un mystérieux chevalier décide de s’enticher de K pour mener une mission à travers le temps, les conduisant de l’une à l’autre des églises de Prague.

À mesure qu’ils avancent dans leur enquête, qu’ils explorent les hauts lieux et l’histoire de la ville, les cadavres s’amoncellent et la situation devient de plus en plus cryptique. Quel est ce mystérieux projet des Sept Églises ? Pourquoi le chevalier a-t-il choisi pour le seconder un zéro que tout le monde rejette ?

La critique de Mr K : Voici un livre qui traînait dans ma PAL depuis bien longtemps, je l’avais dégoté par hasard lors d’un passage dans un magasin discount. C’est typiquement le genre d’achat "coup de poker" comme je le dis souvent, je ne connaissais ni l’ouvrage ni l’auteur avant de tomber dessus inopinément. C’est vraiment la quatrième de couverture qui m’a attiré avec Les 7 églises de Milos Urban car on y trouve un certain K, amateur de culture du moyen-âge. Forcément, je ne pouvais que l’adopter ! Au final, ce fut une bonne lecture, quoiqu’un peu rugueuse par moment...

L’action se déroule à Prague où l’on suit les pérégrinations d’un certain K qui a honte du nom dont il a hérité à sa naissance. Policier par défaut, il rate dans les grandes largeurs une mission qu’on lui avait confié alors qu’il n’est à la base qu’un simple gardien de la paix : protéger une vieille dame, architecte de son état. Mis au placard, il ne semble pas faire grand cas de la situation. Et pourtant, il va être rappelé par ses supérieurs pour accompagner un certain Gmünd pour faire le tour de grands édifices religieux de la capitale tchèque. Étonnant, vous avez dit ? Mais ce n’est que le début, derrière cette tâche à priori sans grand intérêt se cache quelque chose d’énorme qui pourrait à jamais changer le cours des choses à Prague.

Ce livre est à la confluence de plusieurs genres. C’est à la fois un bon roman policier qui brille ici par sa tortuosité, un roman gothique par la forme et ses thèmes mais aussi un récit fantastique qui peut faire perdre pied à son lecteur à n’importe quel moment. Véritable gloubi boulga, je vous préviens de suite, il faut s’accrocher ! Il arrive qu’on se perde un peu au fil des descriptions et des événements avec une trame étrange, qui sort clairement des sentiers battus et réserve bien des surprises à la condition de bien se concentrer et de ne pas hésiter parfois à faire des allers retour dans l’ouvrage pour tout saisir. Amateurs de easy-reading, passez donc votre chemin, vous pourriez être déçus !

Je vous rassure, il n’y a pas que le lecteur qui soit largué ! K est bien dans la mouise et aura fort à faire entre l’accumulation de meurtres sordides d’architectes, le caractère frappadingue des deux mystérieux commanditaires qui ont demandé à ce qu’il les accompagne (le mystérieux chevalier Gmünd et son assistant facétieux) et qui lui cachent bien des choses. Taciturne et en retrait, il semble subir les choses, n’a semble-t-il pas énormément de volonté et va se retrouver mêlé à un événement qui le dépasse. On croise beaucoup d’âmes étranges dans cet ouvrage, vivantes ou mortes peu importe, chacune a une place bien précise assignée par l’auteur pour son gros projet. Les rencontres sont donc nombreuses, les retournements de situation aussi et le final vertigineux vient clouer le lecteur et lui confirmer qu’il a bien fait de se forcer un peu pour en terminer avec ce livre magnétique et foisonnant.

En effet, Milos Urban se lâche et nous propose une balade inoubliable au cœur de Prague avec des descriptions magiques de hauts sites culturels et religieux, notamment toute une série de bâtiments gothiques du XIVème siècle. Pour autant, on n’est pas dans la démonstration stérile comme ça peut être le cas avec un Dan Brown (je ne me suis toujours pas remis de la lecture d’Inferno qui m’a déplu au possible !). Ici les détails servent à l’avancée de l’enquête et l’on finit par comprendre où l’auteur veut en venir. L’écriture est très agréable une fois que l’on s’est habitué au foisonnement des phrases alambiquées et énigmatiques. Tout prend corps au fil de la lecture et l’on termine Les 7 églises le sourire aux lèvres, conscient d’avoir lu un livre à part.

À réserver aux amateurs de lectures cryptiques et différentes, dans ce domaine on se régale !

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mardi 28 mai 2019

"Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage" de Vendela Vida

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L’histoire : Comment prouver qui on est lorsqu’on se retrouve seul à l’étranger et qu’on se fait voler tous ses effets personnels ? C’est le cauchemar auquel est confrontée l’héroïne du nouveau roman de Vendela Vida, en voyage à Casablanca. Endossant d’abord, faute de mieux, l’identité d’une autre Américaine dont la police marocaine lui a rendu par erreur le passeport, elle est embauchée pour remplacer au pied levé la doublure d’une actrice en tournage dans son hôtel. Affublée d’une perruque et d’un nouveau nom, la jeune femme se voit alors embarquer dans un étrange et vertigineux voyage intérieur qui l’amène à se replonger dans les circonstances douloureuses de son départ des Etats-Unis...

La critique de Mr K : Retour en Terres d’Amérique aujourd’hui avec Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida, jeune auteure très prometteuse venue de Californie. Cette collection de chez Albin Michel que j’aime tellement propose cette fois ci un récit ne se déroulant pas sur le sol US mais au Maroc avec la trajectoire étrange que prend la vie d’une jeune femme partie dans ce pays pour fuir une vie devenue insoutenable. Attention, beaucoup de turbulences sont à prévoir !

En effet, dès son arrivée sur le sol marocain, au moment de faire son enregistrement à l’hôtel de Casablanca où elle a décidé de poser ses valises, elle se fait voler son sac à dos où se trouvent tous ses papiers (dont son passeport), ses moyens de paiements et son guide touristique. On peut dire que ça commence très mal, la pauvre se retrouvant uniquement avec son autre bagage où sont rangées ses vêtements. C’est mieux que rien me direz-vous, mais les vacances s’annoncent difficiles surtout que l’hôtel, puis la police locale, ne semblent pas se motiver plus que cela pour l’aider à retrouver ses effets personnels. Au final, les forces de l’ordre lui remettent un autre sac avec le passeport d’une américaine qu’elle ne connaît pas. Elle s’enferre alors dans l'illusion et va commencer à glisser dans l’irrationnel. Se complaisant dans son mensonge, ne voulant pas retourner en arrière car quelque part cette nouvelle identité l’arrange, ses vacances prennent un tournant inattendu avec notamment son engagement sur le tournage d’un film où elle tient le rôle de doublure officielle d’une star américaine capricieuse. La fuite en avant continue...

La grande originalité de ce roman vient du point de vue adopté par l’écrivain. Vendela Vida tutoie directement le lecteur qui se retrouve dans la peau de l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le vrai nom. Le procédé est tellement bien utilisé qu’il n’y a vraiment aucun effort à faire pour s’adapter à cette narration qui pourrait dérouter de prime abord. Mais les pages s’enchaînent toutes seules, l’addiction étant quasi immédiate. Il faut dire qu’elle intrigue cette infortunée américaine ! Pourquoi est-elle venu au Maroc ? Au détour d’une phrase ou deux, on sent bien qu’elle a quelque chose de pesant sur le cœur, que sa vie a explosé en plein vol et que ce voyage est avant tout une manière d’essayer de recommencer quelque chose, de sortir du trou, d’échapper à sa souffrance. Les indices sont plutôt rares dans un premier temps, l’histoire se concentrant plutôt sur sa mésaventure et ses conséquences premières. Puis, des indices commencent à être disséminés, apportant quelques focus, points de détails qui mis en corrélation dressent bientôt le portrait d’une femme que la vie n’a pas épargnée mais qui tente de tenir la barre malgré tout.

Très attachante, touchante dans sa douleur, on prend fait et cause pour cette américaine en pleine errance. Beau roman sur l’identité, à priori un sujet de prédilection pour cette auteure que je découvre avec ce titre, on se pose pas mal de question sur ce qui fait de nous ce que nous sommes : la famille, les amis, les rencontres fortuites, les données administratives, notre métier, les coups du sort... Tout se mélange allégrement dans ce roman qui s’amuse avec son héroïne comme avec les concepts qu’il aborde. À travers les atermoiements de cette touriste un peu paumée, ses états d’âmes, ses réactions parfois étranges (souvent en fait !), on explore sans fard un être humain en pleine mue, le nécessaire changement qui doit s’opérer en nous après un choc intime d’une rare violence. Le récit prend donc une dimension initiatique et ouvre la voie à une fin plutôt ouverte que chacun interprétera avec sa propre sensibilité.

Il y a aussi le background, les éléments extérieurs qui accompagnent ce parcours qui fascinent. Le Maroc tout d’abord, un pays où je suis allé à plusieurs reprises et qui est très bien retranscrit dans ces pages. Un pays ambivalent où se côtoient tourisme de masse et traditions pluriséculaires, Maroc où notre héroïne oscille entre découverte émerveillée et moments plus tendus. Le milieu du cinéma est aussi abordé avec les coulisses d’un tournage qui réservent bien des surprises et des logiques qui parfois nous échappent. Le décalage est grand entre ce qu’elle y vit en tant que doublure, son travail, ses rencontres et son passé qu’elle traîne comme un boulet. L’interaction comme vous le lirez est détonante et finira par livrer des vérités qui font l’effet d’un électrochoc.

Difficile d’en dire plus sans spoiler, je m’arrêterai donc là. Sachez aussi que Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage se lit très facilement, quasiment d’une seule traite (prévoyez trois / quatre heures tranquille) tant on est emporté par l’histoire qui sous son aspect simple soulève nombre de questions et bouleverse son lecteur.

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samedi 25 mai 2019

"Les Sept Morts d'Evelyn Hardcastle" de Stuart Turton

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L’histoire : Ce soir à 11 heures, Evelyn Hardcastle va être assassinée.
Qui, dans cette luxueuse demeure anglaise, a intérêt à la tuer ?
Aiden Bishop a quelques heures pour trouver l’identité de l’assassin et empêcher le meurtre.
Tant qu’il n’est pas parvenu à ses fins, il est condamné à revivre sans cesse la même journée.
Celle de la mort d’Evelyn Hardcastle.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui une lecture toute particulière avec un des derniers nés de la maison d’édition Sonatine: Les Sept Morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton. Présenté comme un mix entre Agatha Christie, Downton Abbey et Un jour sans fin, voilà un roman qui intrigue et qui personnellement m’a totalement laissé pantois durant toute sa lecture. Il est rare d’être autant surpris par un roman quand on lit beaucoup et depuis longtemps. Le pari est superbement relevé ici entre enquête policière, ambiance crépusculaire et éléments fantastiques. Le voyage livresque fut de haute volée !

Aiden Bishop est condamné à revivre la même journée dans des corps différents. Mais attention, un mystérieux homme lui annonce qu’il n’a le droit qu’à huit emprunts de corps (donc il pourrait vivre huit fois la même journée) pour deviner qui va tuer la fameuse Evelyn Hardcastle et annoncer à cet étrange commanditaire le résultat de ses déductions. Célébrant un triste anniversaire, les Hardcastle ont convié dans cette vieille demeure un grand nombre d’invités qui cachent bien des secrets. Les domestiques ne sont pas en reste et au fil de ses tentatives, notre héros va devoir faire le lien entre les indices qu’il découvre, éviter les fausses pistes, se méfier de tout le monde et essayer de rester en vie car un tueur implacable est à ses trousses et élimine un à un chacun de ces hôtes d’un jour...

Véritable labyrinthe narratif, Les Sept Morts d'Evelyn Hardcastle se dévore sans vergogne avec l’impression d’être prisonnier de cette demeure qui révèle petit à petit ses mystères. Objets, personnes, événements, on se croirait dans un Cluedo littéraire et l’on prend plaisir à revivre les scènes sous différents angles, avec des points de vue divergents qui donnent à voir des vérités cachées qui lèvent peu à peu le voile sur les relations exactes entre personnages, époques et sentiments évoqués. Très bien construit, même s’il faut s’accrocher entre changement d’hôte, d’époque et flashback, c’est assez jubilatoire de se sentir totalement manipulé comme le pauvre héros de notre histoire. Le suspens est constant et l’on se demande bien comment cette histoire se terminera. Le jeu en vaut la chandelle car je vous défie de deviner le fin mot de cet ouvrage dense et extrêmement bien construit.

Très anglais dans l’ambiance qu’il dégage, c’est vrai qu’il y a du Downton Abbey dans ce roman mais un Downton Abbey en pleine déliquescence où les méduses rôdent. Secrets anciens, inimitiés, trahisons, ressentiments et course contre la montre se mêlent au détour des couloirs et des événements liés à cette réception : partie de chasse, nuit d’ivresse, repas collectif, entrevues secrètes sont au menu et la demeure est vaste. À noter que l’auteur a glissé une liste des invités de la party et une carte des lieux en début de recueil (moi qui adore les cartes j’étais comblé). C’est bien utile pour se repérer et cela participe d’autant plus à l’immersion du lecteur.

J’ai beaucoup aimé aussi le parti pris de Stuart Turton de nous placer dans la peau du personnage en utilisant la première personne. On participe à l’enquête, on doute, on cherche, on se fait avoir... On vit avec lui la difficile prise de conscience du changement d’hôte, la nécessité de s’adapter à ce nouveau corps, à ce nouvel esprit. Cela donne des passages détonants tantôt drôles, tantôt tragiques. Les événements s’accélèrent d’ailleurs très vite mettant une pression très forte sur Aiden et donc sur nous. Difficile, vraiment très difficile de s’échapper de cette lecture qui nous happe sans espoir de retour. L’élément fantastique n’est pas proéminent, certes il y a cette enquête ubuesque où l’on rejoue la même pièce, mais c’est surtout l’occasion pour l’auteur de rendre à sa manière un hommage talentueux à Agatha Christie et à Conan Doyle. Un certain classicisme apparaît en terme de caractérisation des personnages, de certaines situations, de la façon de confondre les personnes et de raccrocher les événements les uns aux autres mais la nature profonde des êtres qui animent ce théâtre de papier fait basculer le roman dans le thriller, le sanglant, l’extrême. Je peux vous dire que certains personnages sont bien retors et ne reculent devant rien pour assouvir leurs pulsions ou intérêts personnels.

Pour parachever le tout, l’ouvrage est remarquablement écrit. Très accessible malgré des choix narratifs osés, on se laisse porter par l’histoire, une galerie de personnages hauts en couleur et les coups du sort avec une aisance qui ne se dément jamais et un plaisir de lire optimum. A la fois classique dans les thèmes abordés et très novatrice dans sa forme, c’est le genre d’expérience qui vaut vraiment le détour. Une lecture coup de cœur qui fera date au Capharnaüm éclairé !

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mercredi 22 mai 2019

"Dans l'or du temps" de Claudie Gallay

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L’histoire : Un été, en Normandie. Pris dans les filets d'une vie de famille, le narrateur rencontre une vieille dame singulière, Alice. Entre cet homme taciturne et cette femme trop longtemps silencieuse se noue une relation puissante, au fil des récits que fait Alice de sa jeunesse, dans le sillage des surréalistes et dans la mémoire de la tribu indienne Hopi. La vie du narrateur sera bouleversée devant "la misère, la beauté, tout cela intimement lié".

La critique de Mr K : Claudie Gallay est une auteure que j’adore, j’avais été épaté par mes deux premières lectures d’elle : Les Déferlantes et Les Années cerises. C’est donc avec une joie non feinte que je choisissais de terminer mes lectures de vacances de Pâques avec Dans l’or du temps, un roman plus ancien où deux personnages n’ayant à priori rien en commun vont se rencontrer et se livrer. Pas de mystère, c’est bien du Gallay avec une poésie à fleur de mot, un phrasé unique et une histoire universelle qui touche une fois de plus en plein cœur.

Le narrateur est en vacances et comme d’habitude en période estivale, il part avec sa petite famille dans leur maison secondaire en bord de mer dans la Seine Maritime. Lui et Anna (sa femme) sont professeurs et peuvent donc passer du temps avec leurs deux jumelles et se ressourcer. Ce lieu est idéal pour profiter de la mer et des cités balnéaires alentours. Mais voila, quelque chose cloche, le narrateur taiseux dans son genre semble s’éloigner de sa famille peu à peu. Il adore ses filles, il aime sa femme mais il ne lui dit plus rien et peu à peu un espace de plus en plus grand semble les séparer, imperceptiblement d’abord puis un gouffre insurmontable.

Lors d’un banal tour en voiture pour faire quelques courses, le narrateur va rencontrer Alice, une vieille femme qu’il va aider à porter un panier rempli de poires. C’est le début d’une relation toute particulière qui va s’affiner au fil des chapitres entre méfiance mutuelle, silences qui en disent long et révélations sur le passé d’Alice qui jusque là gardait tout pour elle. Bien évidemment, cela va faire écho chez le narrateur et va changer sa vie, le forçant à regarder les choses en face et à prendre certaines décisions.

On retrouve dans ce roman tout le talent de Claudie Gallay pour proposer des personnages forts et charismatiques malgré une certaine banalité. Rien d’extraordinaire en effet au départ pour le narrateur et Alice dont on découvre les vies où les jours se ressemblent et apportent leur lot de petites joies et de petits chagrins. L’une vit seule avec sa sœur entre jardinage, poterie et longues périodes de réflexions, l’autre s’occupe de ses filles et mène une vie de famille plan-plan. C’est la rencontre de ces deux êtres qui va magnifier leur figure, donnant à voir au lecteur des personnes torturées dans leur chair et leur esprit par des non-dits, des sentiments profondément enfouis et au final un certain mal de vivre qui semble les condamner à contempler leur vie plutôt que la vivre pleinement (surtout pour le narrateur d’ailleurs). Une grande mélancolie se dégage donc de ces lignes malgré quelques éclats humoristiques liés souvent à la personnalité d’Alice, vieille femme au caractère bien trempé qui aime entretenir le mystère autour de son passé.

Les jours s’alignent, les rencontrent se multiplient. Le narrateur passe davantage de temps avec Alice, laissant sa famille seule alors que lui explore le passé de la vieille dame qui a vécu un temps dans le cercle des surréalistes et a découvert la tribu des Hopi, des amérindiens qu’elle a pu côtoyer avec son père disparu dans des circonstances tragiques. C’est l’occasion dans certain chapitres d‘en apprendre plus sur André Breton et son mouvement artistique, sur les tribus indiennes que l’on a forcé à s’acclimater aux colons blancs et à leur culture. C’est aussi une belle leçon sur la découverte de soi et des autres. Ces révélations vont avoir un impact sur le narrateur, ce sera lent, très lent même mais une acceptation va naître de cela et amener le lecteur vers une fin logique.

Rythme lancinant, phrases courtes, destructuration de la syntaxe proposent une expérience d’une immersion totale, engouffrant le lecteur au cœur des intimités sans espoir de retour. Comme à chaque fois avec Claudie Gallay, c’est profond, bouleversant et l’on ressort ébranlé et heureux de sa lecture. Une excellent moment que je ne peux que vous conseiller d'entreprendre à votre tour.

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lundi 20 mai 2019

"Le Djinn" de Graham Masterton

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L’histoire : Un collectionneur d'antiquités de Moyen-Orient meurt dans des conditions aussi étranges que soudaines. Sa veuve parle d'une obsession fanatique que lui aurait inspirée une poterie très ancienne, une jarre mystérieuse qui, semblerait-il, contiendrait un esprit maléfique... un djinn. Et voici que ce djinn redoutable, terrifiant, cherche bel et bien à se matérialiser et que, pour y parvenir, il déploie les pires abominations...

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd’hui avec un Graham Masterton sorti de ma PAL lors de mes dernières congés. J’adore cet auteur qui livre bien souvent des romans d’épouvante efficaces, bien saisis en terme de gore et avec un sens du rythme soutenu et addictif. Avec Le Djinn, il s’attaque à sa manière au mythe de la lampe merveilleuse et propose une course contre la montre haletante qui se lit en un après-midi !

Suite à la mort de son parrain, le héros, un extra-lucide arnaqueur en petite forme, se rend compte que le disparu ne tournait plus rond depuis un certain temps. Ce passionné de sciences et de cultures orientales a ramené lors d’un de ses voyages une mystérieuse jarre qui semble avoir une emprise diabolique sur celui qui la possède. Selon la légende, elle renfermerait un djinn, une créature / démon des airs qui terrifie les enfants dans les contes. Sauf qu’ici elle est bien réelle et ne demande qu’une chose : qu’on la libère ! Les événements et morts suspectes commencent à s’enchaîner et la menace se fait de plus en plus insidieuse. Mais comment peut-on combattre une entité plurimillénaire qui semble invincible ? Surtout quand personne ne vous croit et que seul une poignée de personnes est prête à vous emboîter le pas...

Ce roman est de facture très classique, n’attendez pas la moindre surprise lors de sa lecture. Cette petite déception dite, le reste est très bon et surtout efficace. On frissonne pas mal et franchement on en redemande. Difficile en effet de relâcher ce livre avant la fin tant on est pris par l’histoire, les rebondissements et finalement la possibilité de livrer le monde à un djinn pas très engageant. C’est mon côté sadique qui s’exprime, on aimerait bien parfois que les forces obscures gagnent. Une fois de plus la menace sera battue mais à quel prix ! Cruel avec ses personnages (comme souvent avec lui), Masterton leur réserve un destin peu enviable.

À ce niveau, je dois avouer que j’ai largement préféré les seconds rôles que j’ai trouvé remarquablement croqués avec concision et efficacité. La marraine possédée, sa dame de compagnie étrange, un docteur émérite courageux et branque, une jeune femme spécialisée dans la rétrocession d’Antiquités à leur pays d’origine sont autant d’âmes qui vont révéler bien des secrets à la lueur du danger qui les guette. Le héros par contre m’a laissé froid, pas très crédible, faussement cynique, volontiers misogyne par moment (ne vous inquiétez pas il mange ses dents à plusieurs reprises), on en viendrait à souhaiter que la mort le frappe tant il peut se révéler agaçant. Un coup dans l’eau à ce niveau là.

Les codes du fantastique sont parfaitement respectés avec notamment un basculement dans le surnaturel qui se déroule petit à petit avec des allers retours entre passé et présent, l’irruption de phénomènes inquiétants qui font monter la pression comme il faut et cette fois-ci, une certaine économie au niveau des détails sordides. Plus soft mais du coup plus évocateur, laissant libre court à l’imagination, le lecteur est vraiment pris au piège. Quelques références culturelles et historiques complètent l’opus à l’occasion, donnant une vision assez effrayante de quelques histoires populaires que l’on a pu nous raconter étant petit (Aladin et la lampe merveilleuse, Ali Baba et les 40 voleurs notamment).

Bien écrit, allant à l’essentiel, on passe un bon moment avec Le Djinn même si je dois avouer que ce n’est pas mon préféré de l’auteur. Une bonne distraction en tout cas qui conviendra à tous les amateurs de récits d’épouvante pas prise de tête.

Egalement lus et chroniqués de Masterton au Capharnaüm éclairé :
Le Portrait du mal
Magie des neiges
Apparition
La Cinquième sorcière
- Le Jour J du jugement
- Le Trône de Satan

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samedi 18 mai 2019

"Les Dieux de Howl Mountain" de Taylor Brown

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L’histoire : Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord.

C'est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n'a jamais pu lui révéler.

Embauché par un baron de l'alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé...

La critique de Mr K : Attention gros coup de cœur avec le dernier né de la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Les Dieux de Howl Mountain de Taylor Brown est de ces romans qu’on n’oublie pas, dans lequel on pénètre sans peine immédiatement et dont on ressort ravi. Beau miroir sur un pays, une époque avec des personnages charismatiques, on passe vraiment un excellent moment. Voici pourquoi...

On suit le destin peu flatteur de Rory un jeune homme revenu estropié de Corée. Il loge chez sa grand-mère (Ma), une femme au caractère et à la vie haute en couleur. Le père de Rory est mort dans des circonstances tragiques avant sa naissance et sa mère a été placée en institution psychiatrique, réduite à un être humain replié sur lui-même et totalement aphone. Il y a peu de place proposées aux handicapés qui reviennent du front, Rory trempe donc dans des affaires louches, dans le trafic d’alcool plus précisément. Dans ce coin reculé de la Caroline du Nord, il est facile de se cacher. Si en plus, on ne se fait pas trop remarquer, les flics du coin sont arrangeants et l’on peut mener son petit business tranquille. Les cartes vont être rebattues avec l’arrivée d’un fédéral bien décidé a faire régner l’ordre, les tensions qui s’exacerbent entre un passé trop longtemps enfoui et une lutte entre gangs de trafiquants, et la rencontre de Rory avec Christine qui ouvre une porte vers un bonheur qu'il n’espérait plus.

Mêlant chronique quotidienne, roman noir et action, ce récit touche au but dans chaque domaine qu’il aborde. C’est en grande partie dû aux personnages qui peuplent ces pages et ensorcellent le lecteur. J’ai ainsi une grande tendresse pour Ma, ancienne prostituée désormais recluse dans la forêt en montagne et qui vit dans sa maison en pratiquant l’herboristerie. Un caractère de feu, une sagesse au bout de chaque phrase et un amour indéfectible pour son petit fils et la nature qui l’environne me la rende éminemment sympathique et d’une tendresse terrible. En même temps, il ne faut pas trop la chercher car croyez-moi, elle cache bien son jeu et peut s’avérer terrible quand on touche à ses proches. Le duo qu’elle forme avec son petit fils est touchant et drolatique, les deux ayant un caractère affirmé et un sens de la formule. Cela donne bien souvent des scènes inoubliables provoquant des réactions et sentiments mêlés chez le lecteur. Rory loin de se réfugier derrière son infirmité fait quant à lui tout ce qu’il peut pour assurer dans sa vie, il travaille (et plutôt bien, malgré l’illégalité de ses activités), il s’ouvre aux autres avec une ribambelle de personnages secondaires croustillants et finit même par rencontrer une fille qui lui plaît et avec qui il se voit bien poursuivre son existence.

Vous vous doutez bien que ce serait trop simple et les obstacles vont s’avérer nombreux avec en premier chef un secret de famille à élucider, la mort du père tué par un inconnu à qui sa mère a arraché un œil avant de sombrer dans le mutisme. C’est le seul indice qu’il ait, il se heurte à un mur de la part de sa grand-mère qui bloque sur le sujet et les habitants du crû qui semblent avoir oublié les événements. Se rajoute là-dessus, une lutte de pouvoir autour du trafic d’alcool avec son lot de règlements de compte, de pression, de changements de posture avec des forces de l’ordre aux mœurs changeantes, les courses de voitures sauvages (ancêtre du Nascar) qui canalisent le trop plein de testostérone et qui permettent aux coqs de se livrer bataille dans des duels d’une rare intensité. Je ne suis pas forcément amateur de courses poursuites endiablées mais les passages les mettant en scène ici sont magistraux. La montée en pression est impressionnante dans cet ouvrage et les nuages noirs s’accumulent, laissant un goût amer dans la bouche tant le fragile équilibre menace à tout moment de rompre, les sentiments et réactions étant poussés à leur paroxisme. Très bien rendus, les rapports entre personnages sont crédibles et il souffle un vent d’authenticité sur ces pages qui fait du bien et procure un plaisir sans borne.

Il est donc ici question de la famille, des méfaits de la guerre, de la lente reconstruction des individus, de foi, de survie, de vengeance et de haine. Ça sent le souffre et l’amour à la fois, les passions sont exposées à vif et l’on sait bien que personne n’en sortira vraiment indemne. Cet aspect noir est contrebalancé par le lent rythme de la nature, les grands espaces et la permanence du vivant qui apparaît deci delà au détour d’une balade, d’une cueillette dans la forêt ou même l’abattage d’un cochon. Nous ne sommes que de passage après tout et il faut relativiser. Dans ce monde des années 50 en plein changement, les anciennes croyances ont encore cours, la nature est au centre des existences et l’on s’émerveille d’un rien à la lecture de certains passages qui font la part belle à l’humanité et à son rapport primitif au règne naturel.

L’écriture est tout bonnement fabuleuse, très accessible, concise sans tomber dans la facilité, on ne peut que succomber et se laisser entraîner dans cette histoire qui prend aux tripes et se révèle universelle dans ce qu’elle véhicule. Beau, excitant, puissant, Les Dieux de Howl Mountain fera date et trouve déjà une place de choix dans ma bibliothèque. À lire absolument !