vendredi 28 avril 2017

"Intervention flash" de G.-M. Dumoulin

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L’histoire : La Génération Clash rêvait de changer le monde.
Enfants surdoués élevés par des machines, ils se sont faits manipuler par des adultes qui leur ont ravi le pouvoir.
Désormais réfugiés à l’extérieur des grandes villes, ils errent en bandes rivales dans les campagnes désertées... en attendant la prochaine attaque du pouvoir en place.
Qui sera capable, parmi eux, de se dresser et d’affronter la menace ?
Chris Boyd, encore une fois ! 

La critique de Mr K : Il y a quelques semaines, je vous parlais ici même du premier tome de la trilogie de Chris Le Prez, œuvre d’anticipation où les jeunes se rebellaient face aux adultes. Mon avis était mitigé car malgré un talent de conteur remarquable, l’ensemble manquait d’originalité. Comme je suis un lecteur persévérant, je me lançai tout de même dans le deuxième tome afin d’affermir mon positionnement et je dois avouer que cette lecture fut plus plaisante notamment grâce à une accélération des événements et un héros qui se densifie dans le bon sens. Suivez le guide ! 

Suite au premier tome, Chris se retrouve à la tête d’un clan qui lutte pour sa survie face à la mégalopole tenue de main de maître par les adultes. C’est le temps des luttes fratricides entre groupes qui n’arrivent pas à se souder les uns les autres pour faire front commun. C’est sans compter une offensive terrible (la fameuse intervention flash) qui décime les rangs des jeunes et qui est approuvée par la population hypnotisée par la propagande mise en œuvre par les autorités. Chris va devoir faire évoluer les positions, rallier à sa cause d’autres groupuscules et tenter de porter un coup fatal aux relais du pouvoir. Cela ne se fera pas sans difficultés...

On retrouve dans ce volume tous les points de force du précédent ouvrage, à savoir en premier lieu le sens du rythme d’un auteur décidément doué pour raconter une histoire. La narration est très fluide, segmentée sur des temps forts. Il faut comprendre par là qu’entre les chapitres, il peut y avoir de sacrées ellipses pour éviter d’embourber l’ensemble car l’auteur souhaite avant tout aller à l’essentiel et se concentrer sur les éléments clef de son intrigue. Loin de couper l’herbe sous le pied du lecteur, cela lui permet d’insérer ici ou là quelques passages pseudo-argumentatifs faisant référence à des philosophies politiques ou de la vie, sur les notions d’engagement ou encore de résistance à l’oppression. 

Le mélange est assez détonnant et fonctionne bien. Là où le premier volume paraissait un peu plat, on se retrouve ici dans un récit virevoltant pendant lequel le héros évolue encore beaucoup. Ce changement est progressif et va l’amener à un dernier acte assez brillant et une réaction de sa part assez incroyable, nuancée et apportant un souffle neuf sur ce genre de récit. C’est malin et loin des sentiers battus, j’adhère. Mais avant d’y arriver, quel chemin parcouru par les personnages entre opérations à haut risque, rébellions internes et tentations de diverses sortes ! Long et tortueux est le chemin vers la libération et après ce volume, c’est encore loin d’être gagné...

J’attends donc avec impatience la suite des aventures de Chris et consorts, en espérant que le dernier volume clôturera en beauté cette saga qui prend belle tournure avec ce tome ci. Vivement la suite !

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jeudi 27 avril 2017

"Morwenna" de Jo Walton

Morwenna-de-Joe-WaltonL'histoire : Morwenna Phelps, qui préfère qu'on l'appelle Mori, est placée par son père dans l'école privée d'Arlinghust, où elle se remet du terrible accident qui l'a laissée handicapée et l'a privé à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Loin de son pays de Galles natal, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres, notamment des livres de science-fiction. Samuel Delany, Roger Zelazny, James Tiptree Jr, Ursula K. Le Guin et Robert Silverberg peuplent ses journées, la passionnent. Alors qu'elle commence à reprendre du poil de la bête, elle reçoit une lettre de sa folle de mère : une photo sur laquelle Morganna est visible et sa silhouette à elle brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est sa mère ? Elle peut chercher dans les livres le courage de se battre.

La critique Nelfesque : Voici un roman qui me pose un gros dilemme une fois la dernière page tournée, mitigée que je suis entre une histoire qui m'a plu et un parti pris par l'auteur auquel je n'ai pas complètement adhéré. Après 3 ans à végéter dans ma PAL, le printemps m'a donné des envies d'histoires de fées et j'ai décidé de sortir "Morwenna" de ma bibliothèque. J'avais rencontré Jo Walton en 2014 aux Utopiales et après quelques conférences où elle officiait et quelques discussions avec des auteurs que j'apprécie, j'avais décidé de me lancer. La "mini déception" vient peut-être de là aussi... Vous savez quand on vous vend tellement bien un bouquin que vous êtes persuadé que vous allez l'adorer...

Mais rentrons dans le vif du sujet. Morwenna, que tout le monde appelle Mori, est une jeune adolescente qui vient de perdre sa soeur jumelle dans un accident qui l'a laissé elle-même handicapée. Placée sous la responsabilité de son père qu'elle ne connaissait pas jusque là, elle intègre un établissement privé pour jeunes filles de bonnes familles, très réputée en Angleterre. Changement de décor, de pays et de relations pour cette ado venant du Pays de Galles.

"Morwenna" est son journal. Un journal qui n'avait pas pour vocation à être lu, des pensées jetées sur le papier par Mori et des réflexions sur la vie. Très portée sur les littératures de l'imaginaire (SF, fantastique, fantasy...), toute sa vie est vue comme à travers un prisme. Elle parle aux fées, pratique la magie et ramène tout au monde de la science-fiction. Aussi, elle ne cesse de faire des références à tels ou tels ouvrages très connus ou complètement obscurs à chaque moment de sa vie. Telle personne qu'elle croise lui fait penser à tel personnage dans tel bouquin, cette situation se rapproche de telle histoire dans tel livre... Avec un père qui aime énormément la SF lui aussi et plus tard en appartenant à un club de lecture se réunissant toutes les semaines à la bibliothèque municipale d'Arlinghurst, elle trouve alors l'attention tant attendue pour partager sur sa passion et ainsi accroître ses connaissances sur le sujet.

Et c'est une passion dévorante qu'a Mori pour le fantastique. Pour elle, rien n'est dû au hasard, chaque chose arrive pour une raison précise et est commandée par une force supérieure qu'elle nomme "magie". Avec des petits rituels qui rythment son quotidien et des incantations magiques qu'elle prononce parfois seule dans la nature à l'attention des fées qui l'entourent, elle remédie à ses problèmes, provoque la chance, éloigne les mauvaises ondes.

Avec une histoire émouvante et un personnage très différent de ce que l'on peut voir habituellement, Jo Walton m'aurait davantage touchée en épurant ses propos. Les références littéraires pleuvent sur cet ouvrage et peuvent perdre en chemin les lecteurs néophytes et manquant de références dans le genre. En ce qui me concerne, je vis avec un mordu de SF et même si je n'ai pas lu la totalité des ouvrages dont il est question ici, j'en connais une bonne partie et ai pu saisir ce que Mori voulait dire la plupart du temps. Toutefois, à mon sens, tout cela alourdi l'ensemble et à la longue lasse quelque peu. Pour autant l'auteure n'étale pas sa science et insère judicieusement toutes ces références puisque Mori vivant, respirant, mangeant, dormant (...) "imaginaire", elle ne fait qu'étayer ses propos. Mori et moi n'ayant pas la même passion dévorante, forcément la jeune fille passe un peu beaucoup à mes yeux pour une mono-maniaque mais ça se tient...

Mori parle-t'elle réellement aux fées ou tout cela se passe-t'il dans son imagination ? Ne s'invente-t'elle pas plutôt un monde féerique pour faire face à un quotidien lourd et éprouvant ? Ces questions hanteront le lecteur au fil des pages le faisant tour à tour douter et adhérer. "Morwenna" reste une belle découverte et un puits de références dans lequel pioché si d'autres envies de féerie se fait sentir. Ode à la lecture, cet ouvrage, qu'on l'aime ou pas, montre la puissance des romans dans une vie de lecteur et la source de force et de réconfort que l'on peut y trouver tout au long de son existence.

mercredi 26 avril 2017

"Les Déportés du Cambrien" de Robert Silverberg

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L’histoire : Révolutionnaires de toutes obédiences, arrêtés par un gouvernement trop magnanime pour les condamner à mort, ils ont été déportés.
Plus loin que l'Alaska, la Sibérie ou l'Antarctique.
Dans le passé. L'ère primaire, le Cambrien. Un milliard d'années avant notre ère.
Le Marteau, ce gigantesque piston à refouler dans le temps les dépose sans espoir de retour dans un monde où la vie n'a pas encore quitté les océans.
Avec les années, ils succombent peu à peu au désespoir et à la folie. Jusqu'à ce que soit déporté parmi eux Lew Hahn qui ne ressemble en rien à un prisonnier politique.
Pourquoi a-t-il été condamné ?

La critique de Mr K : Petit voyage en terre SF aujourd’hui avec Les Déportés du Cambrien de Robert Silverberg, un des auteurs-phare de l’âge d’or de la SF américaine. C’est un auteur que j’affectionne tout particulièrement car à la dimension prospective et imaginaire propre au genre, Silverberg rajoute la dimension psychologique en proposant bien souvent une étude approfondie de ses personnages qui renvoient à des thématiques universalistes sur le genre humain et sa dualité : la lutte de la raison et de la folie, l’essor du genre humain ou sa chute notamment. Ce petit roman de 191 pages (en fait, une de ses nouvelles "augmentées") est une belle réussite qui tient en haleine et donne à réfléchir.

On pourrait décrire le contenu de ce livre comme une métaphore filée du goulag. L’idée des autorités est d’isoler définitivement les éléments les plus séditieux de la société en un endroit (ici un "temps") inatteignable où ils ne causeront aucun souci au pouvoir en place. C’est ainsi qu’en plein Cambrien sont envoyés un certain nombre d’extrémistes de toute obédience qui sont condamnés à y vivre jusqu’à leur mort. Grâce à des envois réguliers de matériels et de prisonniers, une micro-société s’est construite avec un leader et une certaine répartition des tâches qui permettent aux membres de cette étrange colonie de subsister. Cependant, l’arrivée d’un nouveau prisonnier va changer la donne. Qui est cet homme au comportement décalé et étrange ? Que fait-il ici ?

Le livre est construit de manière binaire. On alterne les époques d’un chapitre sur l’autre. Ainsi, nous suivons essentiellement le personnage de Barrett, le chef désigné de la colonie pénitentiaire préhistorienne entre sa gestion au quotidien de la communauté et des flashback qui peu à peu éclairent le lecteur sur les raisons de sa présence en ces lieux. L’alternance des chapitres permet une bonne mise en perspective de l’univers concentrationnaire par rapport au passé du personnage principal. De manière générale, l’épaisseur psychologique est au RDV et ce personnage précisément suinte d’humanité avec un passé révolu qui le fait encore souffrir notamment de la perte de l’amour de sa vie et d'un acte de traîtrise inique. Fine, délicate et pleine d’attention, la caractérisation des personnages procure empathie et immersion dans l’esprit de ces hommes perdus au fin fond des temps.

C’est d’ailleurs l’occasion une fois de plus pour Silverberg d’explorer, dans ce roman, les abysses de l’âme humaine avec un focus plus particulier ici sur la notion de folie liée à l’isolement du reste de l’espèce humaine. Les portraits de ces détenus aliénés est saisissant de justesse tant Silverberg excelle une fois de plus dans la description des pathologiques psychologiques qui peuvent frapper les plus fragiles d’entre nous. La souffrance transpire littéralement de certaines pages, très touchantes et déstabilisantes mettant en exergue la nécessité pour cette communauté d’un genre particulier d’organiser la gestion de groupe. C’est une entière réussite à ce niveau tant ce microcosme est crédible, précis et sans pour autant appesantir la trame narrative.

L’univers SF est très riche sans pour autant boursoufler l’ensemble et le rendre indigeste (des fois, je trouve que certains ouvrages peuvent en faire trop au détriment du sens). Le principal élément futuriste est cette mystérieuse machine qui permet de voyager dans le temps mais seulement vers le passé ! L’effet est garanti surtout qu’il s’oppose à une communauté humaine reculée, quasiment revenue au stade primitif. Le contraste est fort et valorise les éléments futuristes mais aussi la superbe description qui nous est faite du Cambrien, époque lointaine où la vie n’est pas encore sortie de l’océan primordiale et où la monotonie s’installe des paysages aux cœurs. Il se dégage de l’ensemble une mélancolie poisseuse qui colle à l’âme du lecteur qui se demande bien comment tout cela va finir...

Cet ouvrage est aussi l’occasion pour l’auteur de fournir une réflexion intéressante sur le pouvoir et sa gestion, la notion d’opposition et la tentation liberticide des régimes en perte de vitesse. L’ordre et le progrès ont ici un goût amer, les deux préceptes écrasant l’homme pour mieux le dominer, le domestiquer. En parallèle, le lecteur découvrira des personnages forts, portés par leurs convictions passées et qui sont des modèles d’engagement avec de beaux passages sur les notions de combat, de lutte pour des idéaux peu ou pas représentés dans la société de leur époque. Les flashback permettent de clarifier beaucoup de choses et d’extrapoler sur notre propre vision des sociétés humaines d’aujourd’hui. Loin de jouer les donneurs de leçons ou les moralistes, l’auteur pave notre chemin de lecture de saillies éclairantes et d’éléments de réflexion qui trouveront ou non un écho chez vous. Pour moi, ça a marché à plein régime !

Pour résumer : des personnages ciselés et attachants, une SF immersive qui provoque la réflexion, un récit intelligent, bien mené et accrocheur et enfin une écriture très accessible et très nuancée. Tous ces éléments contribuent à un plaisir de lecture total et à proposer une très belle aventure. Un super voyage littéraire que je vous encourage à entamer à votre tour.

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mardi 25 avril 2017

"Le Blues de La Harpie" de Joe Meno

le blues de la harpieL'histoire : Alors qu’il vient de voler la caisse d’un débit de boisson dans l’espoir de s’enfuir avec sa petite amie, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un bébé dans une poussette, le tuant sur le coup.
Trois ans plus tard, il sort de prison en liberté conditionnelle et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois. Un boulot à la station-service l’y attend, où un ami ex-taulard, Junior Breen, homme-enfant géant tourmenté et poète à ses heures, condamné pour avoir tué une fillette alors qu’il avait 15 ans, travaille déjà et l’a recommandé. Tous deux tentent de rester sur le droit chemin de la réinsertion, mais les choses se compliquent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene. Ni les parents de Charlene, ni son ex-fiancé, Earl Pete, ne voient d’un très bon œil la romance naissante entre la jeune femme et le repris de justice. Earl jure de chasser Luce de La Harpie et rallie à sa cause une bonne partie de la ville qui a bien du mal à tirer un trait sur le passé. Peu à peu, le climat devient irrespirable et dangereux pour Luce et Junior. Les deux amis parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?

La critique Nelfesque : Coup de coeur pour ce roman récemment publié chez Agullo. "Le Blues de La Harpie" est un roman noir dans sa plus pure tradition. Il s'inscrit dans une réalité sociale précise, met le doigt sur des problématiques actuelles dans un contexte très Amérique profonde. Les personnages sont tourmentés, maudits pour un passé qui les poursuit encore aujourd'hui, l'ambiance est pesante, les lieux inhospitaliers. Tout est ici réuni pour satisfaire et faire vibrer les amateurs du genre dont je fais partie.

Je ne connaissais pas Joe Meno avant la lecture de ce présent ouvrage. Il est l'auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles et à ma connaissance "Le Blues de La Harpie" est son premier ouvrage traduit en français (Agullo, allez hop, au boulot, je veux lire d'autres récits de ce monsieur maintenant ! (croisons les doigts pour que le projet soit dans les cartons)). Dès les premières pages, le lecteur est happé par l'univers que l'auteur met sous ses yeux. L'écriture est sublime et dès la page 22, j'ai senti mon coeur se serrer pressentant que ce roman allait me toucher profondément.

"Mais bon, elle est comme ça, Ullele. Des fois, elle pleure parce que le soleil brille trop fort. Elle peut pleurer en plein jour sous prétexte que la nuit lui manque." dit l'un des personnages à un autre. Bingo ! Le ton est donné. Sensibilité, nostalgie, humanité. Nous faisons ici la connaissance de Luce, tout juste sorti de prison après avoir écopé de 3 ans de rétention pour avoir perdu le contrôle de son véhicule après un petit braquage (il est tout simplement parti avec la caisse du magasin où il travaillait), renversant une mère et son bébé, mort sur le coup. Cet événement va changer sa vie, au delà du "simple" fait de l'envoyer directement derrière les barreaux. Il portera jusqu'à sa mort le poids de la culpabilité et le regard des autres.

Assumant ses actes, il décide de revenir vivre dans sa ville natale, La Harpie. Là bas, il compte se réinstaller, retrouver un travail et reprendre le cours de sa vie. Il y retrouve Junior, un ancien compagnon de cellule. Ensemble, ils se serreront les coudes et tenteront de se reconstruire. Mais c'est sans compter sur la population locale et certains de ses habitants qui ne voient pas d'un très bon oeil le retour de repris de justice dans leur genre. Commence alors une chasse à l'homme imbriquée à une histoire de rédemption humaine et émouvante.

Tout n'est pas tout noir ou tout blanc ici. Ces hommes qui ont commis des fautes répréhensibles et ont payé pour leurs actes restent des hommes et ne sont pas considérés comme tel dans les rues de leur ville. Malgré l'aide et la compréhension de certains, le chemin du pardon est semé de difficultés et plus d'une fois le lecteur assiste impuissant à des actes cruels et barbares perpétrés par ceux qui se veulent humains. La nausée monte et les larmes coulent.

La Harpie, petite ville inventée dans l'état de l'Illinois, est le terreau d'incompréhension, de violence ordinaire et de tragédies. Sous ses airs bucoliques et paisibles grondent une violence et un besoin de vengeance. Je ne vous cacherai pas que "Le Blues de la Harpie" est loin d'être le roman le plus optimiste qu'il soit. Malgré les éclaircies, chacun sent bien que les nuages reviendront et que l'issue sera funeste mais quelle maîtrise, quelle justesse dans la plume de l'auteur !

Soulevant des thèmes durs tels que le temps qui passe, le poids de la conscience, la difficulté de vivre, Joe Meno nous livre ici un récit poignant qui donne à réfléchir et critique notre société faite d'apparences et de faux-semblant où les plus sensibles et les plus humains ne sont pas forcément ceux que l'on croit. Superbe.

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mercredi 19 avril 2017

"Le Gang des honnêtes gens" de Pierre Nemours

 

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L’histoire : Dans ce braquage, ils ont tous une bonne raison d’agir.
Il y a Francis, et sa petite fille malade, qui a besoin de soins dispendieux. Il y a Norbert, qui a épousé une femme qui le prend pour un minable, et ne se prive pas pour le lui dire tous les soirs. Il y a Raphaël, qui rêve d’un nouveau départ, loin de la France et de ses boulots minables.
Et surtout, il y a Paul, ses cinquante ans, sa carrière brisée et son besoin de revanche sur la vie. Oui, décidément, dans ce braquage, il n’y a que des honnêtes gens. Alors pourquoi devraient-ils échouer ?

La critique de Mr K : Nouvelle découverte enthousiasmante dans le domaine du polar populaire avec ce volume paru chez French Pulp Edition depuis peu. Populaire ne veut pas dire pour autant accessible dans le genre simpliste ou encore populiste et populeux. Ici, j’ai eu la joie de découvrir un artiste des mots, un façonneur d’intrigue efficace et un roman qui laisse pantelant son lecteur lorsque l’ouvrage se referme. Bref, que du bonheur !

Quatre hommes bien sous tous rapports, mais que la vie n’a pas gâtés, décident d’un casse dans un crédit régional du secteur. On les suit lors des préparatifs, de l’exécution du plan principal et durant l’après braquage dans une mécanique scénaristique certes huilée mais diablement bien menée. Ces honnêtes gens vont essayer de conjurer le sort de leurs existences balbutiantes ou frustrantes à travers un "coup" original, enlevé dans l’action et en théorie très bien payé. Mais comme toutes les mécaniques, il suffit d’un grain de sable pour dérégler l’ensemble...

La grande force de ce "Gang des honnêtes gens" tient dans ses personnages. Entre le flic cassé par sa hiérarchie qui végète dans un obscur commissariat de quartier, l’immigré déçu qui souhaite partir en Amérique du sud, le père de famille qui veut tout faire pour pouvoir offrir des soins décents à sa fille malade et le patron dépossédé de son entreprise et en pleine errance morale, on est servi. Tous ces êtres sont décrits avec sensibilité, ne laissant rien au hasard et ancrant le récit dans une réalité brute et sans fioriture. Le sous-texte est plutôt pessimiste tant l’auteur insiste sur la difficulté de vivre et de pourvoir aux besoins de sa famille. Et puis, il y a les fêlures exposées à vif et qui auront pour certaines un rôle important à jouer au cours de ce roman. L’ensemble est très séduisant, les personnages accrochant le lecteur par leur charisme, leur courage mais aussi leurs faiblesses bien humaines. Dans le domaine, on se régale et on souffre, tant l’empathie fonctionne à plein régime.

Bien que plutôt classique dans son déroulé (on est rarement surpris, il faut bien l’avouer), l’auteur excelle pour maintenir le suspens notamment à travers des phases descriptives très réussies qui donne une patine bien particulière aux lieux et une ambiance bien pesante sur l’ouvrage. Ainsi, la description liminaire du port est une merveille du genre qui en même temps de nous présenter Paul (l’initiateur du projet) permet de lancer un climax qui ne fera que s’alourdir en cours de lecture. Malgré cela, on se prend à y croire tant le plan exposé est ingénieux et novateur. On suit avec intérêt les différentes phases, on admire l’ingéniosité déployée et on se dit que si tout se passe bien ce serait tant mieux, tant parfois on a tendance à applaudir des deux mains certains exploits criminels bernant la police sans pour autant faire de victime.

Dans ces conditions, vous imaginez bien qu’il est impossible de relâcher ce volume. C’est bien simple, je l’ai quasiment terminé d’une traite, pris par la science narrative de Pierre Nemours et sa langue à la fois efficace, nuancée et terriblement immersive. On se prend complètement au jeu, on en redemande même tant l’ouvrage est court (232 pages seulement) et le final laisse complètement pantois. Une belle réussite pour un polar venu de 1970 mais qui n’a pas à rougir du temps qui passe. Les amateurs se doivent de tenter l’aventure !

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samedi 15 avril 2017

"Le Jour du chien" de Patrick Bauwen

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L’histoire : Les ténèbres sont mon domaine. Le métro, ma cité des morts. La souffrance de mes victimes, mon plaisir.
Je suis le Chien. Inquisiteur ou Guerrier saint, comme vous voudrez. Dieu est avec moi.
Djeen, je croyais l'avoir tuée. C'était il y a trois ans. Déchiquetée par les roues du métro. Et voilà qu'elle me menace... Je dois la retrouver avant que Kovak ne le fasse. Et ce jour-là signera l'apogée du Mal.

La critique de Mr K : Cette lecture est ma deuxième incursion chez Patrick Bauwen après son excellent roman L’oeil de Caine. Un ouvrage qui m’avait littéralement embarqué, sans efforts, totalement prenant et virevoltant en terme de rebondissements et au suspens intenable. C’est dire que j’attendais beaucoup de son nouveau thriller tout juste débarqué en librairie. Le moins que l'on puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu !

Dès le début, en une cinquantaine de pages, l’emprise du livre est immédiate. Un veuf éploré qui n’arrive pas à faire son deuil, victime d’une agression dans le métro en compagnie d’une juge d’application des peines (JAP) esseulée, un tueur psychopathe totalement borderline qui erre et tue, des fantômes du passé qui torturent la psyché du héros, des victimes qui s'amoncellent, des nantis qui observent le cirque des communs mortels avec attention et prudence... Ce ne sont ici que quelques pièces du puzzle infernal que nous livre un Bauwen tisseur de toile d’araignée, un auteur orfèvre en la matière.

Puis très vite, le déroulé perturbe l’équilibre précaire du départ. Certaines certitudes tombent à l’eau, d’autres pistes se font sentir. Étalé sur dix jours, la narration est rapide, concise et efficace. Pas de temps morts, de rares éclaircies et des vérités qui commencent à émerger provoquant de multiples chamboulements sur les personnages et l’intrigue elle-même. L’ambiance est bien souvent glaçante, désespérée et les corps et esprits sont mis à rude épreuve. À qui peut-on se fier réellement ? Comment réagir face à l’impossible ? Peut-on vivre sans passé ? Autant de questionnements qui s’entremêlent et livrent des personnages en roue libre, victimes d’un fatum qui semble implacable.

L’action se déroule sur Paris et au détour des coups du sort qui s’acharnent sur les protagoniste, on en apprend beaucoup sur la Capitale et l’envers du décor. Rave party dantesques où l’hybris des puissants peut s’exprimer librement et sans contraintes, le monde parallèle des sans-abris et des milieux souterrains parisiens avec son économie souterraine, ses clans et ses rapports de force, l’histoire des catacombes, du métro et de l’exploitation des sous-sols avec leur lot d’anecdotes stupéfiantes ici remarquablement bien insérés dans le récit au contraire d’un Dan Brown très peu inspiré comme dans son opus Inferno. C’est érudit mais sans effet de manche ou de volonté d’épater la galerie, les infos et points de connaissances nourrissent le roman, l’enrichissent d’une dimension réaliste qui se confronte à la folie des hommes.

Le confort de lecture est donc maximal, l’immersion totale. Difficile de relâcher l’ouvrage dans ces conditions. J’ai juste arrêté le temps de dormir un peu et hop, j'étais de retour dans les souterrains de Paris à courser le serial-killer. L’addiction est vraiment puissante, rare sont les auteurs qui y parviennent avec moi. Page turner efficace et nuancé, cet ouvrage vaut le détour. Très classique dans les armes littéraires qu’il emploie, les faux-semblants, les effets déclenchés et les révélations successives. Le Jour du chien est le thriller dans sa forme la plus pure, la plus viscérale, celle qui réussit à séduire et horrifier à la fois. Franchement, on en a pour son argent et question suspens, on atteint des sommets.

Difficile d’en dire plus sans livrer des clefs et spoiler un roman monolithique, à la tension incroyable et au renversement final bien vu et assez tétanisant dans son genre. Un livre à découvrir, dévorer, digérer et à partager !

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jeudi 13 avril 2017

"Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits" de Salman Rushdie

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L'histoire : Quand il advient – tous les quelques siècles – que se brisent les sceaux cosmiques, le monde des jinns et celui des hommes entrent momentanément en contact. Sous apparence humaine, les jinns excursionnent alors sur notre planète, fascinés par nos désirables extravagances et lassés de leurs sempiternels accouplements sans plaisir.

Venue une première fois sur terre au XIIème siècle, Dunia, princesse jinnia de la Foudre, s’est éprise d’Ibn Rushd (alias Averroès), auquel elle a donné une innombrable descendance dotée de l’ADN des jinns. Lors de son second voyage, neuf siècles plus tard, non seulement son bien-aimé n’est plus que poussière mais les jinns obscurs, prosélytes du lointain radicalisme religieux de Ghazali, ont décidé d’asservir la terre une fois pour toutes. Pour assurer la victoire de la lumière sur l’ombre dans la guerre épique qu’elle va mener contre les visées coercitives de ses cruels semblables, Dunia s’adjoint le concours de quatre de ses rejetons et réactive leurs inconscients pouvoirs magiques, afin que, pendant mille et une nuits (soit : deux ans, huit mois et vingt-huit nuits), ils l’aident à faire pièce aux menées d’un ennemi répandant les fléaux du fanatisme, de la corruption, du terrorisme et du dérèglement climatique

La critique de Mr K : Une sacrée lecture que cet ouvrage de Salman Rushdie paru l’année dernière en France et que j’avais laissé échapper à mon attention. Heureusement, Noël est passé par là et le père Noël m’a permis de rattraper cet oubli ! Bien que âpre (il m’a fallu huit jours pour en venir à bout), on peut dire qu’on se trouve face à une lecture inoubliable entre érudition, récit polymorphe et critique acerbe de notre triste monde contemporain. Attention cependant, c’est un livre exigeant, qui mérite que le lecteur s’y attarde pour se laisser prendre au jeu. Si vous êtes plutôt un lecteur recherchant la légèreté et le easy-reading, passez votre chemin.

Ça faisait un petit bout de temps que je n’avais pas fréquenté cet auteur malgré deux autres volumes présents dans ma PAL et en attente que mon choix s’arrête sur eux (oui je sais, je suis cruel mais j’assume !). Dans mes lectures, j’avais notamment adoré Haroun et la mer des histoires, La Terre sous ses pieds et le fameux Les Versets sataniques qui ont tant exaspéré les intégristes de tout poil qui comme chacun sait manquent désespérément d’humour et de goût en terme de littérature. Ouvrir un volume de cet auteur, c’est la promesse d’aller à la rencontre d’un écrit foisonnant, à la langue chargée de sens et incroyablement riche. C’est aussi une invitation au voyage d’une rare force avec un discours épris d’humour, d’humanisme et de sagesse.

Par bien des aspects, cet ouvrage s’apparente à un récit de fin du monde, ce qui est loin de me déplaire. Une porte s’est ouverte entre le monde des jinns et celui des humains. Ces créatures divines s’amusent alors à visiter notre monde entre aventures amoureuses pour la princesse de la foudre et destructions massives pour les jinns obscurs qui laissent libre cours à leur déviance et leur volonté de semer la mort et la désolation. Difficile de vraiment résumer l’histoire tant elle s’apparente à un récit à tiroir sur fond d’apocalypse inéluctable. Sachez simplement qu’on retrouve pêle-mêle une très belle histoire d’amour qui transcende les siècles et les personnes, une lutte sans merci entre amis de longues dates, un récit mythologique cuisiné à la sauce moderne et humoristique de Rushdie et en filigrane une belle réflexion sur le genre humain et ses dérives.

C’est parfois difficile de s’y retrouver en début de lecture tant les événements et personnages semblent désordonnés et sans réelles relations sensibles pendant les 80 premières pages. Problème de temporalité, de mise en lien et beaucoup de questions restent en suspens. C’est dérangeant et troublant à la fois, il faut s’accrocher vraiment pour poursuivre sa lecture. Surtout, il faut accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, de laisser s’échapper le sens un temps, tout en profitant au maximum du style versatile et brillant d’un auteur en état de grâce. Il faut alors se contenter de parcelles d’existence, de va-et-vient constants entre humanité et monde mystique sans pour autant pouvoir appréhender la suite. Mais déjà, on soupçonne qu’un projet plus grand va émerger et ce n’est pas pour rien que les portraits, descriptions et autres digressions sont légions. Il y a la matière du livre en elle-même mais il y a aussi le discours que veut faire passer Salman Rushdie. Il n’hésite pas ainsi à s’écarter du récit principal pour nous interpeller sur les jeux de pouvoir, les extrémismes ou tout simplement sur la nature réelle de l’amour. J’ai rarement lu un texte aussi pointu et complet que celui-ci.

Rassurez-vous, au bout d’une petite centaine de pages, l’action progresse et ne s’arrêtera plus malgré quelques passages de verbiage à la Rushdie qui continuent d’égrainer ici et là l’histoire, la complétant et l’enrichissant considérablement. Du lien se crée entre les personnages, les références énoncées précédemment par l’auteur s’entremêlent pour donner un ensemble cohérent, d’une grande justesse et surtout d’une puissance évocatrice hors-norme. Le lecteur se détend, rentre complètement dans ce projet d’écriture et bénéficie d’un récit maîtrisé et entraînant comme jamais. Impossible de relâcher le volume dans ses conditions tant l’envoûtement est total entre langue novatrice et histoire surprenante. Cela vaut vraiment le coup de dépasser ses difficultés premières pour toucher ce que Rabelais appelait la substantifique moelle. Quand j'ai refermé Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, je vous avoue que je n’étais pas loin de l’illumination tant le sous-texte et certains personnages m’ont touché, ému et au final remué.

Rolls-Royce de la littérature, Salman Rushdie livre ici un ouvrage total, sans concession et d’une grande profondeur. Ce roman à l'écriture ciselée, à l’image de l’histoire et des personnages, est à découvrir absolument pour les plus courageux d’entre vous et les fans du maître car voici un roman qui compte et comptera longtemps dans la littérature. Une expérience inouïe.

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dimanche 9 avril 2017

"Le Jour J du jugement" de Graham Masterton

lejourjdujugementgrahammasterton

L’histoire : Les treize chars avaient débarqué en Normandie le 13 septembre 1944. L'un d'entre eux, un Sherman, était resté, abandonné là depuis la fin de la guerre sur le bas-côté de la route.
Les gens évitaient de s'en approcher. Ils disaient que, par les nuits les plus sombres, on pouvait entendre les morts, l'équipage, parler entre eux à l'intérieur du char.
Dan McCook voulut en avoir le cœur net. C'était déjà une erreur : Mais, surtout, jamais il n'aura dû desceller le crucifix qui fermait la tourelle.

La critique de Mr K : J’éprouve toujours un grand plaisir à retourner dans les griffes de Graham Masterton. Bon écrivain dans le style, il procure à coup sûr des frissons bien placés et une évasion immédiate et efficace. Dans le genre épouvante / horreur, il fait partie des meilleurs à mes yeux. La quatrième de couverture m’a drôlement interloqué quand je tombai par hasard dessus lors d’une énième visite chez l’abbé, il ne m’en fallait pas plus pour embarquer le volume et en débuter la lecture quelques jours après cette acquisition.

Dan est cartographe et séjourne en Normandie pour réaliser des métrés pour illustrer un futur ouvrage de référence sur le débarquement. Par la même occasion, il goûte au doux charme de la région entre gastronomie, jolis paysages et ambiance de terroir. Au hasard d’une rencontre de fortune, on lui raconte une bien étrange histoire de tank hanté datant de la Seconde Guerre mondiale, un véhicule mystérieusement oublié. Sa curiosité piqué, il va commettre l’irréparable en brisant un sceau condamnant à jamais l’ouverture du tank, il ne sait pas encore qu’il a commis l’irréparable et que des forces obscures vont se déchaîner.

On retrouve toutes les qualités de l’auteur dans sa manière de gérer son intrigue. Non avare de détails, il va tout de même à l’essentiel en proposant avec Le Jour J du jugement un récit vif, aux multiples rebondissement sans laisser de réel temps mort au lecteur pris en otage. La preuve en est que je l’ai lu quasiment d’une seule traite seulement gêné dans mon avancement par un repas et quelques menus travaux de jardinage. Il s’en passe des vertes et des pas mûres dans ce roman mêlant références historiques, démonologie ancienne et choc des cultures entre l’américain et la population du crû. Certes on n’échappe pas à certains clichés, ainsi le héros a comme voiture de location une 2CV, il croise des gars portant le béret et la baguette est omniprésente sur toutes les tables. Personnellement, j’ai trouvé cela plutôt rigolo.

On flippe bien à certains moments avec des scènes peut-être moins gores que d’habitude (et encore certains passages sont bien salés dans ce domaine), l’auteur jouant plutôt sur la peur ancestrale du noir, de l’ombre cachée derrière la porte, des voies étranges que l’on croit entendre (le passage avec le magnétophone est un modèle du genre) et celle terrible de la possession de son âme et de son corps par des êtres pervers et démoniaques. Mission réussie dans le domaine avec des passages totalement barrés, une tension qui monte crescendo sans jamais baisser en intensité. Un regret cependant, une fin trop rapide, un peu téléphonée et finalement plutôt convenue. Pas de quoi regretter la lecture des 190 pages de l’ouvrage car la fin est logique mais j’aurais aimé davantage d’originalité voir un dénouement bien plus thrash. C’est mon côté sadique qui s’exprime !

On passe quand même un super moment avec un personnage principal bien planté dont les positions évoluent grandement au fil du récit, j’ai aussi beaucoup aimé le prêtre Aubry sorte de grand-père bienveillant qui va apporter nombre de réponses au jeune américain en pleine crise de foi. Mention spéciale aussi au démon libéré qui m’a bien plu par son côté joueur sanguinaire qu’aucune barrière morale humaine ne parvient à dévier de son but. On frissonne face à ses actes, on se prend parfois à sourire de ses mots si bien trouvés, le maître des tentateurs semble veiller sur les lignes qui courent devant les yeux enfiévrés du lecteur. Les autres personnages ont tous leur intérêt malgré parfois quelques passages un peu caricaturaux, attendus, un peu comme quand on regarde régulièrement des films d’horreur (c’est notre cas à Nelfe et à moi) et que finalement, même si on apprécie le spectacle, on trouve qu’il se répète et fait penser à des choses déjà lues / vues. Reste aussi de très belles évocations de la campagne normande entre atmosphère glauque à la tombée de la nuit, grisaille pénétrante et villages reculés aux pierres anciennes. L’ambiance est remarquable durant tout l’ouvrage et contribue vraiment à distiller un certain malaise au lecteur. Encore un bon point !

On retrouve ici le talent d’écriture de Graham Masterton qui est loin d’être un tâcheron en la matière. Cet ouvrage n’est certainement pas son meilleur mais il tient la route et remplit son office en matière de divertissement horrifique. Un petit plaisir coupable que je vous invite à entreprendre si le cœur vous en dit et que vous êtes amateur d’horreur en littérature.

Egalement lus et chroniqués de Masterton au Capharnaüm éclairé :
Le Portrait du mal
Magie des neiges
Apparition
- La Cinquième sorcière

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vendredi 7 avril 2017

"Zombie Island" de David Wellington

Zombie IslandL'histoire : A la suite d'une catastrophe mondiale les pays les plus développés sont envahis par des hordes de zombies cannibales. Seules quelques enclaves subsistent, en Somalie notamment. A la recherche d'un remède au virus, un groupe d'adolescentes surarmées, menées par un vétéran, se rend à New York. Tous se croient préparés au pire. Mais dans l'île de Manhattan en ruine, ils vont bientôt découvrir que la non-mort est loin d'être le destin le plus terrifiant...

La critique Nelfesque : Je me suis lancée dans "Zombie Island" comme dans une lecture divertissement. Je n'attendais rien de phénoménal ni dans le style ni dans l'histoire (et il n'y a rien de phénoménal), je ne cherchais pas non plus un roman qui révolutionne le genre (ce qui n'est pas non plus le cas) mais j'avais une furieuse envie de zombie et de déconner un peu (oui parce que moi, quand j'ai envie de me marrer, je regarde un bon film d'horreur ou je lis une histoire d'épouvante (cherchez pas, c'est inexplicable)).

"Zombie Island" est le premier volume d'une trilogie de David Wellington, "Zombie Story". Le monsieur a aussi à son actif une pentalogie sur les vampires, "Vampire Story" (côté titres, l'auteur fait dans l'originalité), mais je dois avouer que les vampires c'est nettement moins mon truc (ou alors les classiques).

Les zombies envahissent le monde et les survivants sont à la recherche non seulement d'un endroit safe pour tenter de survivre relativement tranquillement mais aussi de médicaments et plus précisément ici d'un traitement contre le sida. La trithérapie en période de paix, c'est déjà pas évident mais quand en plus on ne peut pas mettre le nez dehors sans être acculés d'êtres dévoreurs de chair humaine, c'est encore plus compliqué.

On suit ici donc plus précisément un groupe de personnes venant de Somalie à bord d'un bateau et souhaitant accoster à New-York. Composée de Dekalb et d'un groupe d'adolescentes armées jusqu'au dent et entraînées au combat, cette bande  n'a qu'une idée en tête : ramener son traitement à la big boss restée au pays. Quitte à perdre quelques éléments en chemin, quitte à mourir elles-même. Dekalb est un petit plus pragmatique et préférerait éviter de se faire croquer en route...

Parallèlement, nous faisons la connaissance de Gary, un personnage qui clairement sauve le roman. Si il n'était pas là, l'histoire serait assez banale. En voyant ses semblables humains se faire dévorer les uns après les autres, Gary ne se résigne pas. Si il doit devenir zombie, chose qui parait inéluctable, il le deviendra par ses propres moyens et non pas en servant de casse-croûte à un être au QI d'huitre. Médecin dans la vie, il va trouver un moyen de devenir zombie sans entacher ses qualités mentales. Comprenez qu'il veut bien pourrir sur pied mais pas perdre sa tête ! Cette action va faire de lui une sorte de zombie évolué qui va avoir un pouvoir unique sur ses nouveaux amis peu adeptes du déo.

Tous ces personnages vont bien sûr se rencontrer et une nouvelle intrigue à base de Maître du Monde et de Super Zombie Surpuissant va prendre le pas. Bon, disons le clairement, c'est un peu beaucoup WTF mais c'est fun, l'écriture est fluide et on passe un bon moment (si tant est que l'on ne soit pas rebuté à l'évocation du sang ou de scènes d'antropophagie (ben oui, ils sont pas très vegan ces zombies)). L'histoire est prenante, le personnage de Gary bien que complètement cramé de la tête est attachant et nous ferait presque oublier l'écriture parfois très limite de David Wellington. Ce n'est pas de la grande littérature encore une fois et mieux vaut ne pas être très regardant de ce côté là.

Vous l'aurez compris, "Zombie Island" n'est pas LE roman zombiesque à lire absolument mais pour une chouette récré, il fait bien le taf. Reste à voir si le second volume "Zombie Nation" continue dans cette veine...

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lundi 3 avril 2017

"Un seul parmi les vivants" de Jon Sealy

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L’histoire : Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le "magnat du bourbon".

Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence qui va bouleverser le destin de personnages inoubliables.

La critique de Mr K : Attention petit chef d’œuvre ! Sous ces dehors de classicisme en terme de thématiques et de personnages se cache un petit bijou d’humanité, placé sous le signe de la Grande Dépression et de la noirceur. Émotions multiples, sous-texte passionnant, Un seul parmi les vivants est une vraie réussite comme vous allez pouvoir le lire.

Tout commence par un double meurtre sordide à la sortie d’un bar. Deux jeunes gens sont à terre, un homme est en fuite... Tout le désigne comme coupable et sa vie marginale ne plaide pas en sa faveur. Le shérif a cependant des doutes, tout se sait dans cette petite bourgade industrielle en pleine perte de vitesse où le baron de la distribution clandestine d’alcool (Prohibition oblige) règne en maître sur son empire et des intérêts plus gros sont en jeu. Cette affaire va réveiller de vieilles rancœurs, remettre en question l’ordre établi et précipiter la chute de nombres de personnages que l’on apprend vite à aimer ou détester.

Ce roman développe à merveille un microcosme urbain en pleine déliquescence. La crise frappe durement et le quotidien est bien difficile pour certaines familles. La précarité est prégnante avec son cortège de spectres effrayants comme la mort d’un enfant en bas âge, les fins de mois difficiles, l’alcool ou tout simplement l’appréhension du lendemain. Les portraits sont saisissants et lèvent le voile sur les personnalités torturées qui nous sont données à découvrir. La vie est dure, les cœurs secs parfois et les drames jamais très loin. Pourtant chacun trime et se débat avec une énergie parfois proche du désespoir et donne une densité incroyable à l’ensemble.

Le shérif dans tout ça doit mener une enquête difficile qui se confronte aux mensonges et duperies, l’ordre établi qui s’accroche aux lambeaux de ses souvenirs et à son propre passé qui est loin d'être tout blanc. Abîmé par le temps qui passe, affaibli par une vie de couple insipide, l’enquêteur va devoir faire des choix cruciaux et parfois même détourner les yeux. C’est l’homme dans toute sa complexité qui nous est donné à voir à travers lui, un être perfectible mais déterminé à mener à bien sa mission malgré les risques à prendre. Tout le monde se connaît dans cette bourgade et il est difficile d’avancer sans blesser qui que ce soit dans ses recherches, une chape de plomb pèse lourdement sur cette communauté refermée sur elle-même. Un grain de sable va bousculer cet équilibre et conduire le lecteur vers une fin d’une noirceur glaçante.

L’auteur, Jon Sealy, s’y entend à merveille pour faire monter la tension une fois les principaux ressorts de l’histoire installés. Le meurtre, une histoire d’amour adolescente, un ancienne bavure policière, le shérif, un caïd au bord du gouffre. Tout va concourir à s’entremêler et déclencher une série de péripéties redoutables pour les nerfs du lecteur englué dans une toile bien développée dont on ne peut s'échapper. Dialogues au cordeau, intrusion dans les esprits et descriptions immersives captent l’attention et insinuent une multitude d’émotions contradictoires qui laissent le lecteur accroché tout au long des 358 pages d’un ouvrage difficile à relâcher.

Le style est très incisif, accessible et nuancé, produisant un déclic très rapide et emportant l’adhésion dans sa capacité à raconter une histoire prenante, captivante et lourde de sens notamment sur le rapport entre riches et pauvres, l’existence en temps de crise et une certaine Amérique des années 30. C’est beau, puissant, intemporel dans son portrait de l’âme humaine et terrifiant d’efficacité dans son dénouement. Un uppercut littéraire au talent immense vous attend ici. Courez-y !

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