mardi 5 novembre 2019

"Je te suivrai en Sibérie" d'Irène Frain

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L’histoire : Pauline est de ces femmes qui brisent les obstacles. Risque-tout, elle quitte sa Lorraine natale à la fin de l’épopée napoléonienne pour rejoindre Moscou où, simple vendeuse de mode, elle est courtisée par un richissime aristocrate. Ivan Annenkov est un fervent admirateur de la France des Lumières et un farouche adversaire du servage. Il appartient à une société secrète qui rêve de renverser le tsar. Le complot échoue, les décembristes sont déportés en Sibérie. Ivan serait mort dans l’oubli le plus total si Pauline, comme sept autres femmes de condamnés, n’avait décidé de le rejoindre.

La petite bande, qui deviendra légendaire, soutient si bien les conjurés qu’ils relèvent la tête et fondent, derrière les murs de leur prison, une mini-république à la française...

La critique de Mr K : Attention petite bombe littéraire ! D’Irène Frain, je n’avais lu que Le Nabab et il y a fort longtemps au sortir de l’adolescence, ma mère appréciant l’auteure et me l’ayant conseillé. J’avais aimé le souffle romanesque et la langue si inventive et accessible d’une auteure que je n’ai depuis plus recroisée. L’occasion fait le larron et voila Je te suivrai en Sibérie qui se retrouve entre mes mains promettant une histoire mêlant grande histoire et passion amoureuse, un diptyque ô combien séduisant pour l’amateur de lecture que je suis. Contrat pleinement rempli pour une lecture express et prenante comme jamais.

Irène Frain décide avec ce vrai-faux roman de suivre les pas de Pauline, une française du XIXème siècle au parcours de vie incroyable. Tout ce qui est relaté ici est véridique et a été vérifié par l’auteure qui a suivi les traces de cette femme amoureuse d’un aristocrate russe déchu suite au démantèlement d’un groupuscule voulant la chute du Tsar (les fameux décembristes qui marqueront l’Histoire russe et auxquels on voue encore un culte aujourd’hui en Russie). On suit donc Irène Frain dans son périple à travers la Russie, ses rencontres et ses découvertes. On alterne avec la vie de Pauline, romancée pour l’occasion mais toujours relatée avec un souci de justesse et de coller au plus près de la réalité historique que l’auteure recouvre grâce à ses recherches, ses visites et la lecture de nombreux documents. Le mélange loin d‘être indigeste ou rebutant fonctionne pleinement et l’on se prend rapidement d’affection pour cette jeune femme intrépide.

Bien que d’extraction modeste, Pauline connaît donc un destin hors du commun. Enfance difficile, parents absents, elle doit se débrouiller vite toute seule. De fil en aiguille, se spécialisant dans la couture - sic -, elle sera amenée à travailler en Russie où une rencontre fera tout basculer. Volontaire, n’ayant pas la langue dans sa poche, courageuse entre toutes, elle va vivre une histoire d’amour intense et complexe. Beaucoup auraient baissé les bras lorsque l’homme aimé est emprisonné dans la Sibérie froide et inhospitalière. Elle non, elle n’hésite pas et part à l’autre bout du monde pour rester auprès de son bel Ivan et ils ne se quitteront jamais malgré l’adversité et la rancune tenace d’un monarque obsédé par son pouvoir. Pauline force le respect, sans effets de manche, ni stratagèmes littéraires surfaits, Irène Frain nous fait un portrait sensible et extrêmement poignant d’une femme que les éléments de l’Histoire ballottent en tous sens mais qui ne lâche jamais prise.

Débrouille, amitié (c’est un groupe de huit femmes soudées qui se constitue assez vite en Sibérie), soudoiements occasionnels pour améliorer l’ordinaire ou passer des messages, déménagements à répétition, grossesses multiples (oui cela paraît étonnant mais des rapprochement ont lieu entre l’épousée et son mari emprisonné), conditions de vie difficiles sont passés en revue au gré du déroulement de cette vie éprouvante mais pas gâchée pour autant. Malgré les difficultés, Pauline ne renonce jamais à sa quête de bonheur, elle ne passe pas loin de la catastrophe par moment mais sa rage de vivre l’emporte et mène finalement à une fin d’existence relativement plus apaisée même si la réhabilitation ne sera jamais complète pour les décembristes et leurs familles.

L’âme russe habite ce livre, la détermination de Pauline en est un bel exemple ainsi que le caractère bien trempé d’Ivan et de ses compagnons. Abnégation, une certaine forme de fierté aussi habitent ces pages mais aussi la notion de soumission à l’ordre établi se mêlent et donnent à lire des destinées prenantes et jusqu’au-boutistes parfois. Les férus d’Histoire y trouveront aussi leur compte avec de belles évocations du régime tsariste, d’événements clefs du XIXème siècle russe (méconnus en France car peu ou pas étudiés en cours), le tout romancé avec talent tout en respectant la matière. On croise aussi des figures du monde littéraire de l’époque avec notamment Dostoievski ou encore Dumas qui révèle à l’occasion un aspect désagréable de sa personnalité. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de faire des allers-retours avec le présent, les souvenirs et traces restantes dans tel ou tel lieu, sous telle ou telle forme. Le voyage en cela devient véritablement passionnant et au fil des rencontres, l’histoire se densifie et prend une tournure vraiment puissante.

Je te suivrai en Sibérie fut donc un superbe voyage littéraire présentant une démarche singulière et passionnante de la part d’une auteure qui a toujours le don d’emporter ses lecteurs avec une langue bouleversante et d’une intensité impressionnante. Histoire d’amour renversante, destin hors du commun et bien réel, la Russie, son Histoire et ses contradiction sont au menu de cette lecture qui fera date dans mon esprit et que je vous encourage à entreprendre au plus vite.


jeudi 24 octobre 2019

"Danses du destin" de Michel Vittoz

Danses du destinL’histoire : J'ai tiré, il est tombé dans le caniveau. Je me souviens du bruit. Sourd. Un sac de terre sur le pavé. Je ne savais même pas qui c'était. Après je lui ai encore donné des coups de pied. La haine. Je ne croyais pas que c'était possible, haïr à ce point. Haïr un inconnu qu'on vient de tuer. Haïr un mort. Je ne sais pas combien de fois il aurait fallu que je le tue pour cesser de le haïr. Mes coups de pied l'ont fait rouler jusqu'au bord du quai. Il est tombé dans le canal entre deux bateaux. Je l'ai vu disparaître dans l'eau noire.

Je tue mon père sans le savoir. Tu veux comprendre pourquoi. Elle, Il devait la tuer. Nous n'en savons pas plus. Vous non plus. Ils se demandent ce qui a bien pu se passer.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage différent aujourd’hui, Danses du destin de Michel Vittoz appartient à cette catégorie d’ouvrage qui marquent durablement leur lecteur : une trame basique à portée universelle et une forme narrative éclatée jouant ici sur les pronoms personnels qui amorcent chaque début de chapitre comme une indication du point de vue adopté. La surprise initiale se meut très vite en la découverte d’une construction narrative originale qui porte le récit et lui donne une force insoupçonnée. Suivez le guide !

Sachez tout d’abord que cet ouvrage est la suite d’un livre que Michel Vittoz a publié il y a déjà bien des années. Ne l’ayant pas lu, je partais avec une petite appréhension que la suite de ma lecture a rapidement levé. Rassurez-vous donc, on peut tout a fait lire Danses du destin indépendamment et en retirer la substantifique moelle.

Tout commence par une course poursuite entre un malfrat et un policier qui se termine en drame. Le policier passe l’arme à gauche, le meurtrier s’échappe et se rend compte qu’il a tué sans le savoir son géniteur qu’il croyait mort depuis bien longtemps ! Commence une lente et profonde introspection matinée de références à Oedipe et à la psychanalyse qui y est liée. Tuer le père... En parallèle, nous suivons divers personnages qui de prime abord ne semblent pas reliés à la trame principale : un tueur à gage rend visite à une petite mamie esseulée, le Serpent une huile de la République Française qui agit dans l’ombre des puissants depuis des décennies ou encore un jeune flic plongé dans une enquête tortueuse. Des liens apparaissent, des faisceaux de présomption aussi et au final tout s’emboîte et emporte l’adhésion admirative du lecteur.

Il faut dire que l’auteur s’y entend pour proposer des personnages attachants et complexes. Chacun voit ici ses motivations les plus intimes remonter à la surface et livrées sur un plateau. Il souffle sur ces pages une certaine urgence, une dramaturgie intense qui prend à la gorge. Relations familiales, sociales et politiques sont décortiquées au-delà des apparences et des poncifs. En cela il se dégage une profonde humanité de ce récit dans ce qu’elle a parfois de beau mais souvent aussi de cruel et d’inique. On parcourt ces lignes avec une impression de malaise qui va grandissante, on réfléchit et on ne peut que constater les béances existantes dans certaines vies, tronquées, gâchées ou tout simplement touchées par un fatum annihilant.

La grande Histoire fait son apparition assez rapidement avec notamment l’évocation du passé trouble de certains protagonistes. La Seconde Guerre mondiale avec l’épisode de l’occupation allemande et le fractionnement en deux de la société française entre collabos et résistants est très subtilement évoquée à travers l’évocation du passé des plus âgés des protagonistes. Héros et salauds se côtoient, traversent parfois les barrières de la morale et leurs errances ont des retombées bien des années plus tard. Cela rajoute une profondeur à la trame, nourrit la perception que l’on a des personnages et invite à la révision des horizons d’écriture que l’on avait pu construire auparavant. C’est judicieux et totalement addictif surtout que l’auteur revenant au temps présent se permet entre deux phases de narration pure de distiller quelques messages de bon aloi en total cohérence avec ma perception de la société avec notamment la collusion médias / pouvoir et un message social clinique mais plein de vérité.

Cet ouvrage est donc bien plus qu’un simple roman fait de regret, de haine, de revanche et de règlement de comptes. Servi bien noir, sans réelle lueur d’espoir, il se lit avec une facilité déconcertante. La langue est gouleyante sans être exigeante. Il faut simplement s’adapter à l’organisation déstructurée des chapitres, faire le lien entre pronoms personnels et personnages, prendre patience et laissé le récit venir à soi et même se laisser interpeller par l'auteur qui n'hésite pas dans certains passages à nous interpeller directement ! Une fois les trente premières pages parcourues, on commence à saisir la logique adoptée et l’ensemble fascine. Très difficile à relâcher par la suite, on finit sa lecture heureux et quelque peu ébranlé par la teneur de l’ensemble. C'est typiquement le genre d’ouvrage que j’adore et que je ne saurais que trop vous conseiller.

mercredi 16 octobre 2019

"Lucky man" de Jamel Brinkley

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L’histoire : Un adolescent cherche par tous les moyens à se prouver qu’il est devenu un homme, quitte à mettre en danger son petit frère influençable ; le temps d’une excursion avec le centre aéré, un gamin des quartiers pauvres découvre la réalité des classes sociales ; à l’occasion d’un stage de capoeira, deux frères tentent de renouer et d’oublier la violence de leur passé familial...

La critique de Mr K : Retour sur une lecture marquante aujourd’hui avec le recueil de nouvelles Lucky man de Jamel Brinkley, sorti récemment dans la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. Ce n’est pas encore cette fois-ci que cette belle collection redescendra dans mon estime tant j’ai été emporté par le style singulier d’un auteur au devenir radieux, des textes incisifs et une évocation de la question raciale abordée sans détour et une finesse qui ne se dément jamais.

Neuf nouvelles composent cet ouvrage et aucune ne sort vraiment du lot, toutes se valent et apportent leur pierre à l’édifice que veut ériger l’auteur : parler des afro-américains, leur statut, leurs sentiments, aspirations et barrières mentales. C’est donc à travers une petite foule de personnages dans des moments clef de leurs vies respectives ou dans une routine bien installée que Jamel Brinkley aborde une question plus que sensible depuis bien des décennies et plus encore depuis l’accession au pouvoir suprême de Donald Trump.

Entre autre, on suit deux jeunes blacks qui se rendent à une fête et tentent de séduire deux filles blanches, ce qui n’est pas chose facile quand on sait que les clichés et les appréhensions ont la vie dure, un adolescent et son jeune frère zonent et vont aller assister à un défilé bien particulier quitte à mettre en danger le plus jeune des deux. Dans une autre nouvelle, un jeune garçon issu d'un quartier difficile part en centre aéré dans un quartier bien différent du sien, ce sera l’occasion d’apprentissages qu’il ne soupçonnait pas. Deux frères dans une autre historiette ne sont unis que par la pratique de la capoeira, une rencontre va leur permettre de briser le silence et de révéler des choses sur leur passé commun tumultueux. Ou encore dans une autre nouvelle, sous couvert de nous décrire le quotidien d’un petit bar de quartier, Jamel Brinkley nous révèle une histoire d’amour poignante et les effets néfastes de la solitude. Je ne déflorerai pas les autres récits pour vous garder la surprise tout en sachant que chacun des neuf textes part d’une situation presque banale pour délivrer un message à la portée beaucoup plus universelle.

La réussite principale de ce recueil est sa capacité à proposer un regard neuf sur une question traitée à de multiples reprises. Pas de poncifs accumulés ici mais plutôt l’exploration quasi chirurgicale par moment des âmes qui peuplent cet ouvrage. L’amour, le travail, la famille, les relations entre communautés sont au cœurs des tourments et espoirs abordés dans Lucky man. Qu’ils soient jeunes ou vieux, les personnages noirs sont confrontés ici à des incompréhensions, des soucis purement humains sur lesquels se rajoutent bien souvent les conflits interraciaux qui émeuvent régulièrement le spectateur attentif de la vie américaine que je suis. Par le biais d’une écriture d’une grande finesse, Jamel Brinkley arrive à nous faire partager toutes les pensées et interrogations de personnages dont on arrive à cerner la mentalité et la personnalité en simplement quelques pages. Il faut un don pour écrire une bonne nouvelle, ici on a affaire à un maître en la matière qui conjugue langue concise et caractérisation au cordeau. On ploie très vite face à l’avalanche d’émotions qui surgissent de ces pages et nous prennent en otage. Ce qui est étonnant c’est que malgré des sujets parfois graves, des dysfonctionnements sociétaux mis en lumière, on ressort avec un sourire aux lèvres avec dans sa tête un petit espoir qu’un jour les choses évolueront. C’est sans doute le fruit des dialogues parfois plein de sagesse qui émergent des nouvelles et nourrissent la réflexion du lecteur.

J’ai aimé aussi le fait que toutes ces nouvelles se déroulent à New York, une ville que j’ai pu visiter en solo il y a maintenant pas mal d’année et qui m’avait fasciné par son caractère cosmopolite, culturel mais concentrant aussi la fracture sociale prégnante aux USA (entre le Bronx et Manhattan il y a un monde !). Le livre rend hommage à ces quartiers déshérités où l’on s’entraide comme on peut, où les crispations s’accumulent aussi... La ville en elle-même est un personnage à part entière et même si elle se fait discrète en terme de descriptions pures (l’auteur s’attardant surtout sur les interactions entre protagonistes), on sent sa présence, son poids aussi. Certains s’en échapperont, d’autres y trouvent une forme de rédemption, d’autres encore lui sont enchaînés... Le lien en tout cas est ténu et apporte son lot de détails qui parlent et enrichissent le message et les personnages qui leur sont accolés.

Lucky man est donc une très grande réussite servie par une langue d‘une grand souplesse, évocatrice comme jamais, profondément attachée aux humains qu’elle dépeint et portée par un message fort et éclairant. Titillant l’imagination et suscitant moult questionnements, voila un ouvrage à côté duquel il ne faut pas passer quand on est amateur de short stories à la mode US.

mercredi 9 octobre 2019

"Pyongyang 1071" de Jacky Schwartzmann

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L’histoire : Marathon. Corée du Nord. Rien à voir, a priori. Et pourtant, le marathon de Pyongyang existe, et il n’est ouvert qu’aux étrangers. Jacky Schwartzmann a dépassé ses limites en parcourant 42 kilomètres dans l’un des pays les plus fermés au monde. Son dossard : le n°1071.

Rien n’était gagné. Il a fallu passer l’étape de l’inscription, celle de la sélection, puis se préparer au marathon et à un voyage dans la dernière dictature communiste à l’œuvre. Savoir que l’on sera guidé, désorienté, mais aussi très entouré.

La critique de Mr K : Chronique d’une déception aujourd’hui avec Pyongyang 1071 de Jacky Schwartzmann sorti il y a peu aux éditions Paulsen. J’affectionne tout particulièrement cette dernière pour ses propositions décalées et son ouverture sur le monde. J’ai ainsi adoré La Mer des cosmonautes de Cédric Gras et Briser la glace de Julien Blanc-Gras. Cet ouvrage promet beaucoup quand on prend connaissance de la quatrième de couverture, un ton léger pour un sujet détonant : la Corée du nord. J’étais plus qu’enthousiaste à l’idée de lire les pérégrinations de l’auteur dans la dernière dictature communiste du globe, pays secret, inquiétant et trop souvent fantasmé. Malheureusement, ma lecture bien que rapide n’a pas répondu à mes attentes et l’auteur m’a même agacé plus d’une fois !

Le principe de base est excellent : l’auteur décide de participer à un marathon en Corée du Nord, organisé et encadré par les autorités bien évidemment. Pour le coup, l’occasion est trop belle, on n’a en effet pas l’occasion d’aller dans le pays le plus fermé du monde tous les jours ! Passée l’étape des interrogations et de la préparation, le voila parti pour Pékin puis la Corée du Nord. Mélangeant réflexions et descriptions, il participera à l’épreuve (et fera d’ailleurs un très bon résultat) et visitera certains hauts lieux symboliques du pouvoir, le tout surveillé de près par un régime obsédé par l’ordre, l’obéissance et l’ennemi américain.

La première partie de l’ouvrage traite donc de l’annonce du projet et de sa préparation. Ce qui est intéressant au départ devient assez vite barbant, l’auteur lorgnant parfois vers l’auto-satisfaction et le nombrilisme. L’humour ne désamorce pas vraiment la chose, rendant les propos tantôt pédants, tantôt horripilants. Ne vous trompez pas, j’aime beaucoup le cynisme, quand il est utilisé avec tact et assorti de réflexions sur l’humain, je suis plus que preneur en fan inconditionnel de Pierre Desproges que je suis. Ce qui devait être le début d’une formidable aventure en terres dictatoriales se transforme en énumération de lieux communs et en manuel de préparation du parfait marathonien. Il faut donc attendre la page 71 (sur 185 tout de même !) pour que le narrateur décolle enfin pour Pékin...

Pour le coup, le livre prend un peu d‘ampleur car commence pour l’auteur une expérience hors norme qui le voit confronté aux tracasseries douanières, un marathon éprouvant physiquement puis la série de visites organisées par le pouvoir pour ses visiteurs occidentaux. Pour tout vous avouer, je n’ai rien trouvé de transcendant dans cette partie non plus, il n’y a pas de révélations fracassantes ou de réelle découverte pour celui ou celle qui s‘intéressait déjà au sujet auparavant. Ben oui, il n’y a personne dans les rues, ben oui un pouvoir dictatorial s’autocongratule dans des lieux et des cérémonies démesurés et souvent kitschs, ben oui les visiteurs étrangers ne peuvent rencontrer de vrais gens du peuple, ben oui on est constamment surveillé... Gardant son ton cynique, j’ai trouvé l’entreprise assez vaine, assez plate en terme de critique et surtout très prétentieuse. Il faut croire que cet auteur et moi ne sommes pas faits pour nous entendre...

C’est d’autant plus décevant que je connais nombre de blogueurs qui ont apprécié l’ouvrage vantant son humour et son propos. Personnellement, je suis totalement passé à côté et je ne suis pas près de repratiquer cet auteur. À chacun, je pense, de se faire sa propre opinion...

mercredi 2 octobre 2019

"Bête noire" d'Anthony Neil Smith

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L’histoire : L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants. Tragique erreur: il ne fait pas bon chercher Billy Lafitte. Et l’affrontement entre les deux hommes promet d’être impitoyable.

La critique de Mr K : Il y a peu, je vous parlais de ma découverte fulgurante de Lune Noire d’Anthony Neil Smith, premier volume d’une tétralogie en cours d’éditions chez Sonatine. C’est avec un plaisir non feint que j’entamai la lecture de la suite des aventures déjantées de Billy Laffite avec Bête noire tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire. Le premier tome était déjà bien barré, je peux déjà vous dire que l’auteur pousse le curseur encore plus loin avec un roman encore plus thrash entre humour féroce, humains en pleine perdition et scènes ultra-violentes saisissantes. N’ayez pas peur, ça fait un bien fou !

Billy s’est fait la malle et ça ne convient pas du tout à l’agent Rome qui ne souhaite qu’une chose : le retrouver et lui régler son compte. Manque de pot, Billy Lafitte est un malin et il a totalement disparu de la circulation en rejoignant un groupe de bikers dealers de meth en tant que bras droit du boss. Rome ne reculant devant rien décide de faire pression sur l’ex femme de Billy pour le faire sortir de son trou... Mais voila, il y a des choses auxquelles on ne doit pas toucher au risque de s’en mordre les doigts... Un duel à distance commence entre deux hommes que la rage et la colère consument, gare aux dégâts collatéraux !

Ce fut une lecture prenante à souhait. Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour lire les 380 pages de ce recueil qui fait la part belle à la noirceur sans aucun espoir de rédemption. Au delà de la traque et des problèmes existentiels des deux ennemis, il ne se passe pas vraiment grand chose mais ce n’est pas grave. Au contraire, ce focus étouffant garde captif le lecteur, obnubilé par les destins brisés qui lui sont livrés en pâture. Perdez tout espoir en débutant ce recueil, vous croyiez que Lune noire portait bien son nom, sa suite est encore plus extrême et totalement désaxée. À commencer par deux personnages antagonistes totalement cramés de la tête (surtout l’agent Rome quand même) à qui il arrive bien des mésaventures avec notamment un Billy qui les accumule vraiment, je crois d’ailleurs que dans ce domaine il mérite une palme. Quiproquo, enchaînements de situations délirantes, incidents entraînant des réactions disproportionnées... autant d’événements qui feraient passer le plus poissard de vos potes pour quelqu’un de chanceux ! J’en rirais presque en écrivant cette chronique si au final ce Billy ne nous touchait pas tout de même profondément. Il veut maîtriser mais n’y arrive pas, il cherche la rédemption mais s’enfonce encore plus. Et dire que ce n’est que le deuxième volume et que deux autres sont à découvrir !

Dans Bête noire, on rentre un peu plus dans l’intimité de Rome que l’on adore détester. Mais derrière tout être pourri jusqu’à la moelle se cachent des fêlures que Neil Smith explore ici à vif, à commencer par ses rapports déviants entre son personnage principal et sa femme (il y a des passages totalement délirants). On navigue avec lui aux confins de la folie, lui l’agent prometteur rétrogradé suite à ses errements dans le premier volume cache son jeu à ses supérieurs mais continue d’enquêter sur Billy. Nul autre que lui ne doit le retrouver, on n’est pas loin du personnage psychopathe de la mère de Lula dans le film de Lynch (à voir absolument si ce n’est déjà fait !). Rajoutez à ce vautour un couple de jeunes flics amoureux et têtes brûlées, une prostituée très possessive et impulsive, des bouseux prêts à faire n’importe quoi pour une récompense et le binôme scrupuleux de Rome et vous obtenez une galerie de personnages bien harboiled navigant sur les eaux d’un Frank Miller des grands jours. Neil Smith d’ailleurs renvoie dos à dos femmes et hommes tout autant perchés les uns que les autres dans un récit haut en couleur qui ne décélère jamais.

Ça triche, ça tronche, ça dessoude, ça se lance des réparties de fou et on en redemande tant le style de l’auteur fait merveille avec une écriture sans concession qui ne se contente pas d’assembler les poncifs d’un genre trop souvent caricatural... Non ici, on réinvente la noirceur, on défouraille dans la bonne humeur malgré un dégoût qui parfois monte à certaines pages. Lecture extrême qui peut rendre blême, on aime côtoyer ses âmes perdues qui pourtant nous attirent, nous hypnotisent comme une ampoule attire irrémédiablement les créatures éphémères qui finissent par consumer leurs ailes sur l’objet tant convoité. Vivement la suite !


mardi 24 septembre 2019

"inKARMAtions" de Pierre Bordage

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L’histoire : Opposés dans un affrontement qui semble sans fin, karmacharis et rachkas s’affrontent depuis la nuit des temps. Dans l’ombre, le souverain des abîmes et ses sbires, les rakchas, s’acharnent à précipiter l’humanité dans le néant tandis que les seigneurs du Karma veillent à sa survie et envoient leurs karmacharis pour intervenir dans les affaires humaines lorsque la trame karmique est déséquilibrée, qu’elle menace d’entraîner l’humanité et la Création tout entière à sa perte. Un conflit qui nous entraîne à travers le temps : passé, présent ou futur, moyen-âge, préhistoire, antiquité, colonisation spatiale, guerres futures, XXe siècle...

Mais le souverain des abîmes semble avoir trouvé le moyen de porter un coup fatal à l’humanité et d’obscurcir la légendaire clairvoyance des Seigneurs du Karma dont le Vimana lui-même semble gangrené de l’intérieur. Les Sages du Conseil, les administrateurs du Vimana, ne seraient-ils pas les premiers alliés du souverain des abîmes et de ses démons ?

La critique de Mr K : Celaa faisait un petit bout de temps que je n’avais pas lu Pierre Bordage. Il faut dire qu’il est un de mes auteurs favoris de SF française et que je commence à avoir presque tout lu de son œuvre. Heureusement le bonhomme est du genre productif et voila que pour la rentrée littéraire 2019, il sort un nouvel opus : "inKARMAtions" aux éditions Leha. Quelle joie ! Quel bonheur ! Surtout quand le livre est très réussi entre récit prenant et réflexions métaphysiques disséminées au fil des pages. C’est sûr, c’est bien du Bordage !

Sous fond de lutte plurimillénaire entre deux factions rivales se joue ni plus ni moins le devenir de l’humanité ! Entre ceux qui protègent la trame karmique (karmacharis) et ceux qui cherchent à l’interrompre (rakchas) le combat est rude et défie les lois de l’espace et du temps. Le lecteur est introduit à un moment clef de ce combat titanesque, en effet il semble que le camp des karmacharis soit infiltré par des agents doubles qui sapent les principes même du karma, les Sages du conseil semblent dépassés et les Seigneurs du Karma sont clairement menacés. Face à cette menace, les lignes vont devoir bouger, des destins vont se croiser et se réaliser sans laisser aucun temps mort pour le lecteur emporté dans un récit épique et terriblement addictif.

Comme c’est souvent le cas chez lui, on suit à travers les chapitres qui se succèdent plusieurs personnages que rien ne semble relier entre eux. Le procédé est classique mais fonctionne très bien ici. Ainsi, on suit Alyane, une jeune karmacharis, qui enchaîne les missions avec succès mais n’arrive pas à se remettre de la mise au ban de son ordre de son amoureux secret. On n’a pas le droit à l’amour quand on doit protéger le flux karmique. Au fil de ses pérégrination, elle va découvrir la face caché de l’ordre et devoir prendre de grandes décisions qui pourraient bien mettre à mal toutes ses certitudes. Il y a Lumik, un membre inférieur de l’ordre qui va faire une rencontre qui va changer son existence, l’élevant à un grade dont il ne rêvait même pas. Et puis, il y a Joaquim, un ex basketteur NBA, qui a vu sa vie s’écrouler et qui survit dans une Amérique devenue folle en 2045. Chacun creuse son trou, progresse et finit par se voir révéler une vérité impensable.

On retrouve une fois de plus ici tout le talent de Bordage pour nous proposer des personnages consistants et attachants. Certes, le vieux briscard que je suis n’est plus vraiment surpris, on retrouve des archétypes qui peuplent régulièrement l’œuvre du maître mais c’est toujours un vrai plaisir de suivre ces trajectoires torturées qui nous apprennent beaucoup sur le genre humain, nos limites, nos faiblesses mais surtout nos possibilités cachées. Bien que clairement SF, l’ouvrage fait la part belle aux affres de la condition humaine qui au final est la thématique centrale de "inKARMAtions" s’achèvant sur des chapitres très clairs en la matière et ambitieux par leur portée symbolique. L’Amour, la jalousie, l’amitié, la foi sont au coeur d’un récit haut en couleur dont le rythme ne se dément jamais.

On connaît le goût de Bordage pour la spiritualité, lui qui était même rentré au séminaire un temps. On n'est pas déçu ici avec une variation autour du bouddhisme avec la notion de karma, de vies successives qui ici ne sont que des passages d’un corps à un autre, d’âmes conscientes de ce fait et dont le destin est de servir le flux karmique. Loin de tomber dans un préchi précha imbuvable, Bordage dresse un univers cohérent où la foi est centrale et non aliénante. Cependant les apparences sont trompeuses, il ne faut pas s’égarer en chemin car gare aux embûches et à la montée du Seigneur des abysses qui ferait bien main basse sur le monde et exterminerait bien l’humanité au passage. Certes cette dernière le mérite mais il ne faut pas pousser non plus !

Composé de 450 pages, ce roman se lit avec délice. Le style fait une fois de plus merveille et l’on ne sent pas le temps passer tant on se plaît à suivre les aventures échevelées de nos héros dans un futur glaçant où le danger est multiforme. Fable initiatique sur la foi, dénonciation d’un autoritarisme larvé dans nos démocraties malades, histoire de la quête d’un amour impossible et de paix intérieure, voila un roman puissant qui fera le bonheur des amateurs du genre.

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- Le Jour où la guerre s'arrêta
- Le Feu de Dieu
Atlantis : les fils du rayon d'or

Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

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lundi 16 septembre 2019

"Quand la parole attend la nuit" de Patrick Autréaux

Couverture-

L’histoire : Dans cet entre-temps qui sépare la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, il y eut une époque, bouclant le siècle dernier, qui aura semblé à beaucoup en suspens.

Solal fait alors ses études de médecine. Mais sa jeunesse est inquiète. Témoin de parents qui se déchirent, il connaît lui aussi les joies et désillusions du premier amour. Devenu interne aux urgences psychiatriques, il apprend au fil des nuits de garde à écouter, à ne plus avoir peur, à accepter parfois son impuissance.

La critique de Mr K : Lecture contrastée aujourd’hui avec Quand la parole attend la nuit de Patrick Autréaux, paru en août aux éditions Verdier. Je suis partagé sur ce titre qui tour à tour séduit et agace avec une histoire pleine de promesses mais un style qui peut se révéler pesant par moments, émoussant l’enthousiasme que j’avais au départ à l’idée de découvrir les affres existentielles du personnage principal.

On suit l’histoire de Solal, un jeune homme qui prépare médecine. L’accent est mis durant tout le roman sur son ressenti amoureux et social. Il est bien sûr question de ses études, de ses longues périodes de révision et d’assimilation de connaissances mais finalement c’est secondaire. Le jeune homme n’a pas une vie sentimentale des plus évidentes et l’auteur s’attarde beaucoup sur l’histoire d’amour originelle de Solal avec Simon, le premier homme de sa vie. Rarement un coup de foudre ne mène vers les chemins de la félicité et après la période de découverte de l’autre, de transcendance physique, vient le temps de la déception et de la souffrance. On finit par retrouver Solal un peu plus tard lors d’un premier poste comme médecin titulaire dans un hôpital psychiatrique. C’est l’occasion pour lui au contact de collègues et de patients de faire le point sur sa situation et de réfléchir au sens de sa vie. Entre ses malheurs amoureux et les déchirements du couple que forment ses parents, je peux vous dire que c’est pas gagné !

Les débuts du roman m’ont drôlement plu. L’écriture, d’une grande épaisseur, rentre dans les détails de l’intimité, l’auteur ne nous cache rien ou presque de la vie de son personnage, de ses pensées et de ses expériences. On se retrouve parfois dans son vécu. Malgré une orientation sexuelle différente, on vit les mêmes choses et cela nous touche au plus profond. L’excitation d’une première relation sérieuse, la peur de décevoir l’autre, les moments de complicité et de partage mais aussi les premières fêlures et tromperies sont autant d’étapes, de phases quasi nécessaires pour la construction de l’individu. L’auteur excelle dans ce décorticage systématique et d’une extrême précision. Pour le coup, on peut dire que le personnage est extrêmement bien caractérisé et l’on attend avec impatience son passage à la vie active et le devenir d’un jeune homme ébranlé par sa relation avortée.

Mais voilà, le roman ne décolle jamais vraiment par la suite. On s’enferre dans des considérations mentales et morales sans vraiment que ça n’avance. Ce qui étonnait et fascinait dans un premier temps finit par lasser. Le style fatigue, épuise, ce qui est dommage vu la qualité proposée. Simplement, l’impression de sur-place, de remplissage de pages même gâche un sujet pourtant inépuisable.

C’est donc sur les genoux et déçu que j’ai refermé l’ouvrage. Je m’en voulais presque par rapport à Solal tant son histoire, son caractère et son vécu m’intéressaient... A trop vouloir en faire dans le style, la forme et l’accumulation de détails, l’ensemble perd de sa vivacité et le roman aurait, à mon sens, gagné en intensité en restant dans la sobriété.

mercredi 11 septembre 2019

"L'Accident de l'A35" de Graeme Macrae Burnet

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L’histoire : Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture. Lorsque l'inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée. Une seule question semble l'intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ? Question banale en apparence, mais qui va vite mener Gorski à s'interroger sur la vie de cet homme et de ce couple de notables apparemment sans histoires.

La critique de Mr K : Graeme Macrae Burnet est un auteur que j’apprécie tout particulièrement depuis mes lectures de ces deux premiers romans traduits en français aux éditions Sonatine. Son écriture fine, ses mises en abyme sous forme de préfaces ou de postfaces, sa maîtrise du suspens m’ont conquis et c’est donc avec joie que j’entamai ma lecture de L’Accident de l’A35 qui remet en selle le commissaire Gorski que j’avais déjà rencontré dans sa précédente enquête. Au final, c’est encore une très belle lecture à laquelle nous convie cet auteur écossais qu’il faut absolument découvrir si ce n’est pas déjà fait.

Tout débute par ce qui ressemble à un banal accident de la route. L’issue tragique semble être le fruit d’une défaillance humaine mais au contact de la veuve du disparu (qu’il trouve d’ailleurs à son goût) et de ses interrogations, Georges Gorski décide de mener l’enquête malgré les évidences et les freins qu’on lui pose. En effet, ces vérifications de routine semblent gêner certaines personnes de la belle société du coin, les découvertes ne vont pas tarder et révéler des choses enfouies depuis bien longtemps. Il n’est pas toujours bon de fouiller le passé et bien malin sera celui qui réussira à démêler le vrai du faux.

La magie opère de suite, le premier chapitre avalé, on est pris par l’histoire qui ne nous laisse aucun autre choix que de continuer. Alternant les points de vue notamment celui de Gorski mais aussi Raymond, fils du défunt, cette enquête est surtout le prétexte d’une exploration sans faille de la famille endeuillée. À la manière d’un Chabrol, on gratte le vernis des apparences pour rentrer au cœur d’une famille bourgeoise bien sous tout rapport... Très vite, on se rend bien compte que derrière les comportements de façade, la vérité est masquée : mensonges, indifférence mais surtout grande solitude ressentie sont au centre de l’histoire. Le pater familias dominait les débats, ne laissant que très peu de place à ses proches. Mensonges, affaires troubles et intérêts financiers se conjuguent et vont peu à peu se révéler au grand jour bousculant les schémas établis. L’enquête est âpre et la résolution est surprenante.

Et puis, il y a Gorski, le flic dégradé, isolé dans une ville de région à faible envergure et qui semble avoir perdu ses illusions sur le métier. D’ailleurs la coupe est pleine avec le départ sans explication de sa femme Céline qui le laisse dubitatif. Alternant les coups au bar et apéros (tout en restant maître de ses pensées et mouvements), les bouffes au resto et les aléas de ses investigations, l’auteur s’attarde beaucoup sur lui et ses ressentis. Ça a beau être classique dans le genre, ça fait toujours son petit effet surtout quand c’est réalisé avec finesse et passion par un auteur soucieux de vraisemblance et amoureux de son personnage principal. On s’attache donc beaucoup à ce quadragénaire un peu en roue libre, déprécié par ses collègues mais qui tient à ses principes et se révèle très bon flic. Dans une moindre mesure, j’ai aussi aimé suivre la trajectoire de Raymond, désormais orphelin de père qui cherche lui aussi à comprendre. Né avec une cuillère d’argent dans la bouche, ça ne l’empêche pas de connaître les affres de l’adolescence avec un rapport au père difficile, les mystères de la séduction et de la nature profonde des filles (aie aie aie que c’est dur parfois de se comprendre !) et le choc des révélations sur sa propre famille. À l’instar du héros, ce qui marque le plus sur les personnages de ce livre sont leur solitude et parfois le côté insoluble de leurs problèmes existentiels.

Superbement écrit car vif et abordable, L'Accident de l'A35 se déguste avec un plaisir qui ne se dément jamais. Aussi à l’aise pour planter un décor, retranscrire une ambiance que pour proposer des personnages crédibles et fascinants, l’auteur nous balade totalement durant les quelques 300 pages qui défilent sans que l’on s’en rende compte. Un petit bijou de littérature policière que je vous invite à découvrir au plus vite !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- La disparition d'Adèle Blondeau
- L'accusé du Ross-Shire

lundi 9 septembre 2019

"Le temps est à l'orage" de Jérôme Lafargue

le temps est à l'orage

L’histoire : Je suis de ces personnes que l’on catégorise parce qu’on les craint.

Ex-tireur d’élite qui a renoncé à tuer, Joan n’a plus pour compagnons qu’un chat, un libraire et un vagabond et fait l’apprentissage du métier de jeune père veuf auprès de Laoline, sa toute petite fille. Désormais gardien des Lacs d’Aurinvia, un espace protégé et mystérieux, il apprend à être en symbiose avec une biosphère de plus en plus menacée. Une série d’événements le conduisent à entamer clandestinement un combat inédit où la nature mène la danse.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture pas comme les autres aujourd’hui avec Le Temps est à l’orage de Jérôme Lafargue, tout juste paru chez Quidam éditeur, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu et qui propose des livres engagés, différents et souvent marquants. Cet ouvrage est le premier d’une série à venir consacrée à un personnage atypique dont ce premier volume explore la genèse et le premier combat qu’il livre au service de la nature. Je peux déjà vous dire que j’ai adoré, voici pourquoi.

Joan Hossepount est un jeune père célibataire de 20 ans. Il s‘occupe donc seul de sa petite fille Laoline encore nourrisson. Vivant seul avec elle en compagnie de son chat, il est gardien d’un écosystème protégé : les lacs d’Aurinvia dans le sud-ouest de la France. Il vit une existence simple, en osmose avec les lieux environnants et intégré dans la petite communauté villageoise même si c’est un solitaire. Ayant vécu des traumatismes importants dont la perte de la mère de son enfant et de son meilleur ami lors de son passage dans l’armée, il vit au jour le jour dans une routine rassurante et au plus près de la nature. Cependant l’équilibre précaire qu’il s’est construit pourrait se voir bouleverser par l’irruption d’une menace au sein même des lieux dont il a la garde.

On rentre directement dans ce livre qui en quelques pages réussit le tour de force de fasciner son lecteur par la force de sa langue et le charisme du personnage principal. Alternant les périodes temporelles entre passé lointain, passé proche et présent, ce roman est prétexte à la présentation de Joan. Le combat évoqué précédemment n’occupe finalement qu’une infime partie des 174 pages que compte cet ouvrage, à partir du moment présent, le narrateur revient sur les moments marquant de sa jeune vie à commencer par les années lycée avec la rencontre avec Will, son premier et seul ami qu’il va suivre par la suite en s’engageant dans l’armée. Cela donne de très belles pages sur l’amitié, cette dernière est décrite avec pudeur et profondeur à la fois, touchant en plein cœur le lecteur. Comme pour les autres thématiques abordées dans Le temps est à l’orage, tout coule de source, respire le naturel mais aussi la métaphysique. On rentre au cœur de l’humain dans ce qu’il a de plus sauvage, de plus beau mais aussi de plus complexe. Joan m’a donc conquis, séduit comme jamais, je me suis même reconnu en lui dans certains aspects, ce transfert fait son petit effet.

En sus de ce protagoniste hors du commun à sa manière, il y a l’omniprésence de la nature qui est magnifiée à chaque fois que les mots viennent à sa rencontre dans un style amoureux et mystique à la fois. C’est ma première lecture d’un ouvrage de Jérôme Lafargue mais il semblerait à la lecture des résumés de ses précédents titres que la nature soit au centre de ses préoccupations et de ses ouvrages. Personnages à part entière, la forêt, les lacs, cours d’eau, chants d’oiseaux et le moindre détail d’origine naturelle sont mis en valeur avec simplicité. Il se dégage de l’ensemble une impression étrange, comme si finalement la nature en elle-même intervenait, provoquait les événements ou les prises de décision du personnage principal. En cela, on se situe parfois dans une ambiance onirique où le pouvoir de l’imaginaire emporte tout sur son passage. C’est beau, profond et en même temps très ancré dans notre époque.

Car il y a aussi un aspect engagé dans ce roman avec un héros en prise directe avec le contexte actuel. Dans ce monde instable où clairement le pessimisme est de rigueur entre la destruction à petit feu de notre belle planète et la généralisation de l’ultra-libéralisme individualiste aliénant, la révolte de Joan nous parle, on se reconnaît en lui. À son niveau, par sa façon de faire et de penser, il représente la lutte pour le bien, la conservation des espaces et la protection d’une certaine idée de l’humanité. C’est puissant, ça prend aux tripes et clairement on ne peut rester de marbre. Il y a aussi à l’occasion de quelques flash-back bien placés une réflexion sur la violence pleine de nuance et source de construction du personnage. De manière générale, rien n’est gratuit dans ce livre, tout détail a son importance et trouve son corollaire plus tard, édifiant un court roman d’une grande densité malgré sa brièveté.

On en redemande vraiment notamment à cause de cette écriture si particulière qui mêle allégrement niveaux de langage, syntaxes différenciées et surtout émotions à fleur de mots. On reste régulièrement scotché sur certaines formulations, certaines scènes pourtant communes mais transcendées par l’écriture donnant à voir un monde si proche de nous mais que l’on ne perçoit peut-être pas de la même manière. Je suis encore tout ému à l’évocation de cette lecture qui pour moi marquera cette rentrée littéraire. Avis aux amateurs de littérature différente qui ne se la raconte pas, où le contenu l’emporte sur les apparences et le flon-flon des stars de la rentrée littéraire. Ce roman est une vraie petite bombe dont on ne parlera jamais assez. Foncez-y !

samedi 7 septembre 2019

"Ici n'est plus ici" de Tommy Orange

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L’histoire : A Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

La critique de Mr K : Superbe lecture aujourd’hui avec Ici n’est plus ici de Tommy Orange tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire 2019 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Décidément, ils ont bons goût avec un roman choral aussi éprouvant qu’émouvant. À travers de multiples personnages, l’auteur remue la littérature US comme jamais entre focus sur la condition indienne, portrait au vitriol des tensions de la société américaine et personnages aux trajectoires brisées en plein vol. Accrochez-vous, ça dépote !

Divisé en quatre parties, ce roman se compose de petits chapitres portant le nom du personnage principal de chacun d’entre eux. Très différents mais ayant pour la plupart des origines indiennes, on apprend à les connaître au fil des courts textes qui leur sont consacrés. Certains reviennent plus souvent que d’autres mais tous apportent leur pierre à l’édifice narratif qui diffère de la norme. Ce n’est pas pour me déplaire, surtout quand on arrive au deux derniers actes qui mettent en exergue les détails, événements et révélations énoncés auparavant. Sous l’aspect un peu foutraque que l’on peut constater au départ, émerge une cohérence et un sens qui explosent littéralement dans les ultimes chapitres.

La montée en tension est constante, on s’attend en effet à un final terrible annoncé d’ailleurs dès la quatrième de couverture. Du coup, le lecteur envisage toutes les possibilités qu’il peut entrevoir au fil de sa lecture. La maîtrise du suspens est redoutable et elle se conjugue avec une empathie profonde pour certaines figures qui ressortent du lot. L’auteur brasse les âges et les situations pour nous proposer un portrait global d’une société malade. Tout n’est pas dramatique, le bonheur perce dans certaines pages mais il est tout de même beaucoup question des affres de la condition humaine avec notamment de très belles pages sur la parentalité, l’addiction, le mal de vivre ou encore des questionnements sur la notion d’identité. Les amérindiens que l’on croise dans cet ouvrage sont essentiellement des citadins qui vivent parmi les blancs et les autres composantes de la société américaine. Pas de réserves ou de grands espaces donc ici mais la ville avec des êtres en proie parfois à la discrimination, qui pour beaucoup ne se sentent pas à leur place ou en décalage. On oscille constamment entre évocations métaphysiques, poétiques et des passages où la rage s’exprime sans que l’on sache si elle sera maîtrisée ou non. L’ensemble se tient et invite le voyageur-lecteur à une expérience très spéciale.

On enchaîne les situation avec un plaisir renouvelé et une facilité de lecture déconcertante. La langue est souple, très accessible et particulièrement efficace pour caractériser personnages et situations avec un nombre de mots restreint mais choisi avec soin. Ainsi, en un court paragraphe, on saisit d’emblée les tensions régnant au sein d’une famille, les appréhensions d’un jeune homme isolé, les aspirations d’une bande de jeunes vauriens... Tommy Orange a véritablement un don d’écriture qu’il conjugue avec une construction narrative millimétrée qui ne ménage pas son lecteur. Au début, il faut savoir se laisser porter, ne pas vouloir en savoir trop tout de suite, l’installation est lente mais nécessaire pour exacerber les points de rupture et livrer un final aussi tétanisant qu’imparable. Quand on sait que c’est un premier roman, on peut se dire qu’on tient là un sacré grand écrivain en devenir !

Et puis, il y a la dimension sociologique et politique dans Ici n'est plus ici. Derrière les mots, les personnages croisés, on a affaire ici à un roman exutoire qui dénonce sans fioriture la violence larvée de la société américaine, le génocide perpétré sur les amérindiens et la longue discrimination qui a suivi pour les survivants. C’est aussi un très beau livre sur la quête de sens que l’on poursuit tous lors de notre existence avec des passages intimistes remarquables qui invitent à la réflexion au gré des profondes émotions et interrogations vécues par les êtres qui peuplent ces pages. Amour, haine, amitié, ambition, rêves et désillusions sont peints avec finesse et bouleversent littéralement le lecteur qui finit sur les genoux et tout tremblotant (mais heureux quand même rassurez-vous !).

Ici n'est plus ici est un vrai petit bijou et pour moi un incontournable de cette rentrée littéraire. Les amateurs de littérature US libératrice et novatrice ne peuvent passer à côté de cette pépite aussi fascinante qu'éprouvante.