samedi 15 décembre 2018

"Le Poids du monde" de David Joy

Le Poids du mondeL'histoire : Après avoir quitté l’armée et l’horreur des champs de bataille du Moyen-Orient, Thad Broom revient dans son village natal des Appalaches. N’ayant nulle part où aller, il s’installe dans sa vieille caravane près de la maison de sa mère, April, qui lutte elle aussi contre de vieux démons. Là, il renoue avec son meilleur ami, Aiden McCall. Après la mort accidentelle de leur dealer, Thad et Aiden se retrouvent soudain avec une quantité de drogue et d’argent inespérée. Cadeau de Dieu ou du diable ?

La critique Nelfesque : Et BOOM ! Encore une belle claque chez Sonatine, encore une belle claque avec David Joy, découvert en 2016 avec "Là où les lumières se perdent" ! Quel talent, quelle écriture, quelle noirceur ! Noël approche, vous pouvez taper dedans sans soucis, vous ferez des heureux. C'est parti pour mon avis que je vais essayer de rédiger sans trop de superlatif (mais ça va être dur)...

Nous sommes dans les Appalaches, terrain de prédilection de l'auteur, en plein coeur des Etats-Unis et au plus proche de la misère sociale. Thad revient de la guerre, Aiden son meilleur ami n'a jamais quitté leur petite ville natale. Ils vont se retrouver quelques années plus tard, pour le pire et le pire, dans cet endroit où tout semble figé, où le chômage est omniprésent, la crise immobilière a sévi et où seuls sont restés ceux qui n'avaient pas d'autres choix. La violence est partout, dans les têtes, dans les actes, dans les souvenirs.

De petits boulots en petits trafics, Aiden cherche à s'extirper de sa condition, à partir de cet endroit maudit mais le destin en a décidé autrement. La drogue, les excès, les mauvaises rencontres et les circonstances ne vont pas changer la vie de  ces deux personnages mais au contraire les faire descendre un peu plus chaque jour dans les ténèbres.

Roman noir terrible où l'espoir n'est présent que pour être détruit, "Le Poids du monde" est servi avec une écriture sublime qui prend à la gorge par tant de beauté dans cet écrin de noirceur. Les mots sont simples comme les gens présents entre ses pages et vont droit au coeur sans misérabilisme ou complaisance. David Joy n'explique pas, n'excuse rien. Il dépeint une société actuelle que personne ne veut voir. Une société qui tente de survivre, une société qui appelle à plus d'humanité, une société qui crève. Dans l'indifférence totale.

On termine ce roman en larmes. Littéralement sur les genoux. Quand le sort s'acharne, quand trop de choses se sont accumulées pour que le ciel se dégage enfin et quand toute issue ne peut être que dramatique, ne restent que la résignation et la fuite en avant. Le titre prend tout son sens à la dernière phrase. Superbe roman, comme le fut d'ailleurs le précédent. On naît seul, on meurt seul. Entre les deux, la vie n'est pas rose pour tout le monde. Absolument déchirant...

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samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

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L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !

lundi 5 novembre 2018

"Trois fois la fin du monde" de Sophie Divry

Trois fois la fin du mondeL'histoire : Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s'adapter. Il voudrait que ce cauchemar s'arrête. Une explosion nucléaire lui permet d'échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s'installe dans une ferme désertée. Il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au coeur d'une nature qui, dangereusement, le fascine.

La critique Nelfesque : Sophie Divry n'en est pas à son premier roman et pourtant c'est avec "Trois fois la fin du monde" que je la découvre. Contemporain teinté de post-apocalyptique, cet ouvrage scindé en trois parties - Le Prisonnier, La Catastrophe et Le Solitaire - nous plonge dans le quotidien de Joseph, fraîchement incarcéré suite à un braquage soldée par la mort de son frère.

Au plus près du personnage, le lecteur est emporté dans les pensées de Joseph, portées par une écriture saisissante. La prison, expérience traumatisante où il va perdre toute dignité ainsi que sa naïveté, la catastrophe nucléaire qui va tout balayer sur son passage et laisser un monde désolé où seule la survie compte, et l'exil forcé dans une ferme avec un retour aux sources imposé par la force des choses. Trois situations, trois gradations à la fois dans l'horreur et la découverte de soi.

La plume de Sophie Divry est surprenante. Avec de purs moments de poésie, elle nous emporte le coeur et nous touche profondément là où plus loin elle se fait terre à terre et attachée à des banalités de la vie quotidienne, la langue se faisant pour l'occasion oralisante. Comme des fulgurances de beauté et de pensées profondes au milieu d'une vie commune où Joseph se parle à lui-même et s'attache à de petits gestes pour ne pas sombrer.

Trois fois la fin du monde IGIl va faire l'expérience du réapprentissage de la vie au plus près de la nature, de ses besoins, au rythme des saisons, s'émouvoir de la couleur d'une fleur, du vent dans les arbres, de la caresse d'un chat. Joseph qui a d'abord été privé de liberté, se retrouve aujourd'hui avec un monde pour lui seul et l'angoisse qui va avec. Un retour à la nature après la prison qui ne va pas sans heurt.

Avec une écriture tour à tour percutante, poétique, directe, ce roman hybride par son fond et sa forme retourne le cerveau et le cœur. "Trois fois la fin du monde" ne ressemble à rien d'autre. Oubliez tous les romans que vous avez pu lire sur la fin du monde, oubliez ceux sur la prison, oubliez les romans de grands espaces, Sophie Divry casse les codes et nous offre sa propre vision du post apo, de la survie et de l'introspection. Bravo !

 

 

(Je n'ai pas pu m'empêcher de partager en story IG cette page du roman. Je vous la laisse ici pour vous faire une idée de l'écriture de Sophie Divry.)

samedi 3 novembre 2018

"Dernière journée sur terre" d'Eric Puchner

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L'histoire : Voici neuf histoires courtes, et autant d’angles pour célébrer cette entité complexe et parfois surréaliste qu’est la famille. Ici, un adolescent suspecte sa mère d’être un robot ; là, un jeune homme récemment séparé de sa compagne emmène leur nouveau-né à une fête où la cocaïne coule à flots. On croise aussi un enfant prêt à tout pour empêcher sa mère de faire piquer le chien de son père, et une famille qui s'interroge sur ses nouveaux voisins, dont le fils de douze ans est convaincu qu'il existe un "univers parallèle" à même de résoudre miraculeusement les problèmes de chacun...

Ces nouvelles, formidablement originales et pleines d'humour, flirtant ici et là avec l'absurde et le surnaturel, nous entraînent tour à tour dans un camp de vacances pour artistes en herbe, sur la route aux côtés d’un vieux groupe punk has-been, dans un futur dystopique où les parents n’existent plus, ou encore dans une librairie férocement indépendante.

La critique de Mr K : Qu'il est bon de revenir en Terres d'Amérique avec ce nouveau recueil de nouvelles tout juste paru chez Albin Michel. Vous savez que je suis un grand amateur de cette collection qui livre bien souvent un regard différent, naturaliste et fortement sociologique sur les États-Unis. Dernière journée sur terre d'Eric Puchner ne déroge pas à ce postulat, livrant neuf nouvelles de haute tenue qui conjuguent intimisme à fleur de mot, portée universelle et qualités stylistiques indéniables.

À travers neuf courts récits, l'auteur nous convie à explorer la galaxie familiale dans toute sa richesse et sa complexité. Plutôt réalistes mais flirtant à l'occasion avec l'étrange et le fantastique (sur deux / trois textes), on plonge en compagnie des personnages dans cet univers si fermé et si familier en même temps qu'est la cellule familiale. Petits bonheurs, grandes fêlures, disparitions attristantes, manquements irréparables mais aussi tendresses renaissantes et liens indéfectibles sont au menu d'un recueil qui s'avale tout seul, sans effort, avec une curiosité renouvelée et inextinguible.

Dans Couvée X, lors d'un été caniculaire doublé d'une invasion de sauterelles, la famille du narrateur voit s'installer de nouveaux voisins. La maman plutôt réactionnaire voit d'un mauvais œil cette mère célibataire qui fume comme un pompier et s'habille de façon inconvenante à ses yeux. Qu'est devenu son mari ? Les rumeurs commencent à fuser, mettant à mal le héros qui a crée des liens avec le fils de cette voisine étrange. L'auteur nous livre ici une belle réflexion sur les liens entre mère et fils à travers deux portraits de famille croisés, sur les méfaits de la médisance et une certaine philosophie de vie qui permet aux victimes de ce genre de pratique de dépasser la souffrance qu'elle peut engendrer.

Des Monstres magnifiques enchaîne avec une dystopie présentant un monde où la notion de parent n'existe plus et où l'être humain a atteint l'immortalité. Un frère et une sœur qui vivent ensemble sous le même toit vont accueillir dans leur foyer un homme qui semble échapper de l'ancien monde (le nôtre !), à son contact ils vont réapprendre la notion de rapport filial et réfléchir à la notion de manque et de séparation (la mort qui guette cet inconnu). Sans doute, une des nouvelles les plus touchantes du recueil, j'en suis sorti le cœur au bord des lèvres.

Être mère est du même tonneau, typiquement le genre de nouvelle qui prend à la gorge et ne laisse pas indemne. Une tante dépressive (elle sort tout juste de clinique suite à une tentative de suicide) se retrouve à garder son neveu et sa nièce lors de la soirée d'Halloween pendant que sa sœur veille son mari très malade. D'une beauté mortifère, ce récit fait la part belle à la perception des enfants sur les adultes qui les entourent et sur le portrait tout en justesse d'une femme malade qui découvre le temps d'une soirée le rôle de maman. C'est beau et pur, un grand moment. Indépendance, la nouvelle suivante m'a quant à elle laissé de glace, cette famille travaillant dans une librairie indé ne m'a pas touché, la preuve en est que je n'ai quasiment pas de souvenir de cette lecture. Passons...

Paradis a soufflé le chaud et le froid en terme de ressenti. C'est une des plus réussies à mes yeux mais elle est très dérangeante. Un père séparé de sa compagne doit garder son fils un après-midi. Évoluant dans le milieu artistique, il emmène son bébé dans une fête totalement allumée et va être confronté à l'opposition de deux mondes : celui de la fête / des paradis artificiels et celui d'un jeune papa qui se doit d'être responsable. Il va redécouvrir le rôle de père, lui, l'homme qui est parti à cause de l'enfant à naître qu'il ne désirait pas. Un sacré moment de bravoure que ce texte tour à tour irrévérencieux et touchant.

Expression est aussi une nouvelle très réussie avec ce jeune garçon envoyé dans un camp de vacances pour surdoués et artistes en herbe. Apprenti écrivain, il va rencontrer Chet, jeune garçon mélancolique habitant juste à côté du dortoir mais désirant s'éloigner de sa famille quelques temps. Au fil des pages, le héros va en apprendre plus sur Chet, ses proches et lui-même. Texte sur l'éveil de l'amour, de l'amitié et toute une série de sentiments enfouis (doute, frustration, la peur et le manque notamment), j'ai dévoré ce texte qui émeut au plus profond du lecteur et lui rappelle forcément des moments clefs de sa vie.

Avec Trojan whore hate you back, on change radicalement d'ambiance avec les membres d'un vieux groupe punk rock qui reprend la route après sa reformation des années après le split. Plus convenu avec des clichés déjà lus et vus (Still crazy, un film à voir absolument), il est question ici des liens quasiment familiaux qui peuvent se nouer entre les membres d'un groupe en tournée. Le temps a passé, physique et mentalités ont évolué parfois dans des directions complètement opposées. Le ton est volontiers plus léger à l’occasion de réparties bien senties. Lecture sympa mais oubliable, on relâche clairement la pression.

Là, maintenant revient à la relation entre une mère et son fils, relation parfois compliquée qui ici prend un tournant inattendu. En effet, Josh est persuadé que sa mère est un robot. On pense irrémédiablement aux Femmes de Stanford d'Ira Levin mais le doute s'insinue assez vite : vérité ou trip éveillé ? L'auteur garde ses distances et laisse le lecteur patauger joyeusement dans une historiette rondement menée qui se plaît à estomper les frontières entre rêve et réalité. En filigrane, on retrouve les grands questionnements liés à l'adolescence notamment la notion d'identité et d'origine. Dernière journée sur terre s'interroge d'ailleurs plus ou moins sur les mêmes thématiques avec ici un ado confronté à sa mère qui l'élève seule et veut envoyer les deux chiens de chasse que le père a laissé en partant à la SPA. Révélateur d'une fêlure profonde, cette crise va être l'occasion pour la mère et son fils de se confronter, de jauger les forces en présence. Derrière ce récit anodin se trouve une des nouvelles les plus fortes du recueil.

Ce fut une sacrée lecture que celle-ci. Le style lumineux, précis et emprunt d'une grande tendresse et de poésie de Puchner transporte littéralement le lecteur au cœur des histoires qu'il nous raconte. Finesse de l'étude psychologique s'accorde à merveille avec une observation méticuleuse des habitudes de vie et les mœurs de chacun pour livrer des histoires finalement intemporelles à la portée universelle. Bousculé, prisonnier d'une langue envoûtante, le lecteur ne peut que s'incliner devant tant de talent déployé. Je vous conseille ce recueil de nouvelles qui fait honneur au genre et le porte aux nues. Quant à moi, je n'ai plus qu'à voler dans la PAL de Nelfe Une famille modèle du même auteur car clairement, Eric Puchner s'inscrit dans les pas des plus grands.

lundi 29 octobre 2018

"La Mort selon Turner" de Tim Willocks

la mort selon turner

L'histoire : Lors d'un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s'annonce brillante à cause d'une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s'en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu'il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

La critique de Mr K : Attention bombe littéraire en approche ! La Mort selon Turner de Tim Willocks m'a littéralement sonné, me laissant totalement pantelant en fin de lecture. Roman noir survitaminé se déroulant en Afrique du sud, je n'ai pu relâcher cet ouvrage avant la fin tant le charisme des personnages et la noirceur du sous-texte sont impressionnants. Gare à vous si vous vous laissez tenter, c'est typiquement le genre de lecture qui marque un lecteur à vif !

Une jeune fille noire sans logis se fait renverser par un groupe de riches blancs en goguette dans un township du Cap. Le conducteur bourré comme un coing ne s'est même pas rendu compte de son crime et ses potes le couvrent. Malheureusement pour eux, Turner un flic black obnubilé par la justice et son application est très vite sur leurs traces. Ce justicier implacable est prêt à tout pour que les coupables soient châtiés. Commence alors une lente descente aux enfers pour tous les protagonistes entre corruption, course poursuite, liens et loi du sang, questionnements et choix liés au franchissement ou non des barrières entre le bien et le mal.

Je vous le dis tout de go, j'ai été accroché dès les premières pages. Direct, les personnages sont électrisants, provoquant questionnements et empathie sans aucun temps mort et ceci tout au long du roman. L'auteur changeant de point de vue d'un chapitre à un autre, on traverse l'histoire à travers le ressenti de tous, ce qui développe une densité de sentiments incroyables. Ainsi, même la pire des crevures s'avère bien plus que ce qu'il semble être au départ. Malgré un côté rentre dedans de bon aloi, on découvre au fil des pages le lien ténu qu'il existe entre le bien et le mal, chacun d'entre nous pouvant le franchir au gré d'un caprice ou d'une émotion mal maîtrisée. Cela donne un côté imprévisible à la trajectoire des personnages et une deuxième partie de roman virtuose où l'on ne sait jamais à quoi s'attendre et qui finit dans un crescendo émotionnel comme rarement j'en ai vécu en lisant un roman noir.

Il y a du McCarthy dans cet ouvrage, une ambiance poisseuse à souhait mettant en lumière les affres de la condition humaine : le désir, l'individualisme, la convoitise mais aussi l'amour et la souffrance qui l'accompagne. Malgré quelques éclairs d'espoir et de brefs passages d'accalmie, on baigne ici dans la noirceur la plus totale. Turner ? Un héros torturé par un passé douloureux qui mène une croisade judiciaire à la limite de la légalité. Margot Le Roux ? Une riche industrielle ne reculant devant rien pour préserver son fils. Rajoutez à cela, une victime de l'incurie humaine à qui l'on doit de rendre une identité et donner un sens à sa mort, toute une série de personnages qui se débattent entre devoir et possibilité de tricher pour gravir plus vite à l'échelle de la réussite, un pays tout juste sorti de l'Apartheid où les tensions raciales sont toujours palpables... et vous avez tous les ingrédients d'un bon roman noir qui sont ici réunis pour nous faire frémir et provoquer une addiction aussi durable que marquante.

Et puis l'auteur s'y connaît pour maintenir le suspens, livrant un western moderne implacable, il explore l'esprit humain comme personne, ciselant ses personnages comme un orfèvre ses bijoux, livrant à nu des âmes torturées qui semblent vivre leur vie comme s'ils étaient arrivés à la fin de la route. C'est puissant, beau et violent à la fois. Car ne vous méprenez pas, le monde livré ici est impitoyable, cynique et d’une redoutable dureté (Mon Dieu, le passage dans le désert ! Je m'en souviendrai longtemps !). L'enquête en elle-même n'a même pas lieu, le livre se concentrant plutôt sur la traque du héros et les réactions de ses opposants et alliés. Turner sait très vite à qui il a affaire, les forces en présence parfois insurmontables ne l'arrêtent pas, le règlement de compte doit avoir lieu car pour lui, il sert une cause indépassable. Incorruptible dans un monde pourri jusqu'à l'os, cela ne l'empêche pas de s'interroger sur ses actes car la justice peut parfois virer à la simple vengeance. Plus d'une fois, l'ouvrage retournera votre cerveau tant certaines certitudes se trouveront ébranlées par les révélations sur les motivations des personnages et certains de leurs actes.

Il s'agissait de mon premier Willocks et je peux vous garantir que ce ne sera pas le dernier. L'ambiance est  unique, l'écriture est d'une clarté et d'une efficacité hors pair. J'ai mis un temps record à le lire, jouant avec les heures qui défilent et rompant tout contact social durant quelques heures pour suivre Turner dans sa traque et explorer les arcanes et mystère de la famille Le Roux. Franchement, un des meilleurs roman noir que j'ai pu lire, un ouvrage fulgurant et unique. Courez-y vous ne le regretterez pas ! Un pur chef d'oeuvre.


mardi 23 octobre 2018

"Minuit vingt" de Daniel Galera

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L'histoire : Dans un Porto Alegre accablé par la chaleur et paralysé par une grève des transports, trois amis se retrouvent plus de vingt ans après s’être perdus de vue. À la fin des années 1990, ils avaient lancé un célèbre fanzine numérique, et ce qui les réunit aujourd’hui, c’est la mort du quatrième membre de la bande ; devenu entre-temps un écrivain très en vue sur la scène brésilienne : Andrei Dukelsky, surnommé "Duc", assassiné en pleine rue pour un stupide vol de portable.

À l’occasion de ces retrouvailles, chacun des trois personnages raconte sa propre histoire à la façon d’un puzzle et se remémore le tournant du millénaire, esquissant le portrait incertain de l’ami disparu et le roman d’une génération qui doit tout réinventer, à commencer par son rapport au monde à l'heure d’Internet et des réseaux sociaux.

La critique de Mr K : Petit voyage crépusculaire avec ma chronique du jour consacrée à Minuit vingt de Daniel Galera, jeune auteur brésilien que je découvre pour l'occasion. Étrange roman que celui-ci, inclassable dans son genre, on navigue entre drame intimiste, récit de vie et réflexion sur notre monde qui change à une vitesse folle et nous laisse parfois sans voix et avec un goût amer en bouche.

Tout débute avec la disparition brutale d'un homme suite à une banale agression pour un portable. On suit à travers divers chapitres, les réactions et existences de ses anciens amis. Le petit groupe avait un temps participer à l'élaboration, l'écriture et la diffusion d'un magazine numérique. Ils s'étaient éloignés les uns des autres avec le temps et avaient mené leurs barques dans des directions différentes. Tour à tour, on suit leurs errances, pensées et leurs réactions, le tout parsemé de flashbacks. Les informations se croisent et se recroisent, des pans du passé sont révélés et à travers ces destinées individuelles, l'auteur nous livre le portrait de notre génération et celui d'un monde qui semble parfois ne pas tourner rond (souvent en fait !).

De l'annonce de la mort de l'ami disparu à son enterrement, à travers les réflexions personnelles et les actes de ses personnages, l'auteur élabore un tableau inquiétant de notre humanité qui semble disparaître au profit des apparences, des réseaux pseudo sociaux et le développement humain qui sacrifie la planète et la morale la plus élémentaire. Des passages font vraiment froid dans le dos avec par exemple la course à la technologie qui pousse certains parents à caler leur progéniture devant des écrans dès leur plus jeune âge ou des chercheurs a toujours aller plus loin dans la recherche génétique pour nourrir toutes les populations au détriment de l'équilibre naturel (la fameuse thèse sur la canne à sucre qu'une des protagonistes travaille d'arrache-pied).

Et puis, il y a cette course frénétique à l'individualisme qui débouche notamment sur ce sentiment de solitude extrême qui semble habiter les personnages avec la course au sexe solitaire qui isole un homme de sa compagne et de son enfant, les réseaux sociaux qui peuvent dévorer ses addicts, l'utilisation massive de psychotropes pour se cacher et fuir une réalité devenue insupportable. Des âmes errantes et grises peuplent ces pages, une grande mélancolie s'en échappe. A chercher l'essentiel, on s'en écarte inexorablement. Cette mort abrupte a un effet catalyseur qui semble éloigner les protagoniste de toute possibilité de bonheur. C'est assez pesant et cela ne fait que s'accentuer au fil des pages. J'ai aussi apprécié (malgré un certain dégoût) que ce livre nous parle du fléau machiste qui loin d'être éradiqué s'exerce encore un peu partout (le passage sur la soutenance de thèse est criant de vérité et totalement insupportable). Tous ces thèmes assez disparates sont tous abordés avec subtilité et contribuent à la forte densité thématique d'un ouvrage qui se lit très facilement.

L'alternance des points de vue dynamite le récit pourtant à priori classique. La langue simple, souple, parfois très crue (les âmes chastes vont se voir secouer) amène un plaisir de lire quasi immédiat si ce n'est certaines digressions que j'ai trouvé parfois trop appuyées et faisant diverger le livre de ses objectifs. Ainsi les personnages sont ciselés, intéressants et d'une grande profondeur mais certains aspects auraient mérité d'être seulement évoqués sans rentrer dans les détails. J'ai trouvé que le rythme s'en voyait alourdi sans pour autant apporter quoique ce soit d'utile à la trame principale et au portrait de l'humanité qu'on nous livre.

Reste que Minuit vingt est un ouvrage fascinant, différent de ce que l'on lit maintenant, très contemporain, au ton juste et au retentissement intérieur assez bluffant (parallèle avec le mythe de Sisyphe qui pour ma part m'a profondément marqué). J'aime être bousculé et Daniel Galera a réussi là où beaucoup d'autres ont pu échouer avant lui : voir le monde tel qu'il est sans fioriture avec une grille de lecture originale attachée à la quête de vérité. Un roman à part.

mercredi 17 octobre 2018

"Pense aux pierres sous tes pas" de Antoine Wauters

pense aux pierresL'histoire : Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.
Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.
Tandis qu’un nouveau coup d’État vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

La critique Nelfesque : Ce n'est pas un mais deux romans qu'Antoine Wauters a sorti en cette rentrée littéraire chez Verdier. En librairie au même moment que son "Moi, Marthe et les autres", "Pense aux pierres sous tes pas" est résolument contemporain.

Plaidoyer pour la liberté, ce roman est intemporel. Un pays jamais nommé, un milieu rural, un état en mutation. Nous suivons Marcio et Léonora, jumeaux s'aimant au delà des conventions sociales au sein d'une famille rude et ancrée à sa terre. Avec une éducation "à l'ancienne" et une ferme à faire tourner, les jumeaux sont plus de la main d'oeuvre qui doit filer droit que des enfants insouciants. En manque d'amour, ils vont se rapprocher physiquement provoquant ainsi l'ire de leurs parents qui décident de les séparer. Léonora partira à la ville chez son oncle, Marcio restera à la ferme. Ils ne cesseront de penser l'un à l'autre et de vouloir se retrouver. Au péril de leur vie parfois. A la limite de la folie.

L'écriture est touchante et l'histoire entre ces deux frères et soeurs est surtout prétexte à dépeindre et critiquer une société. Alternant les points de vue, une fois entré dans le roman, il est difficile d'en relâcher son attention. Il y a alors de purs moments de poésie et de tendresse entre ces pages, des moments volés à un univers rude et dénué d'amour. C'est tout simplement beau... La nature omniprésente, le travail de la terre, le besoin d'appartenance sont autant de valeurs mises en avant ici sans pour autant occulter leurs pendants laborieux. Au fil des pages, on ressent la rudesse du labeur, l'âpreté d'une famille dysfonctionnel, le mal-être de ces enfants incompris et mal aimés. En grandissant ils ne cesseront de courir après cet amour dans un environnement en pleine mutation.

Leur ferme, c'était leur univers. Un peu plus loin, il y avait un hameau avec des gens qui se connaissaient tous depuis l'enfance. Plus loin encore, la ville. Une petite ville de campagne où on allait chercher ce qui n'était pas produit sur l'exploitation. Mais le monde change et le capitalisme et le consumérisme frappent aux portes de ces villages. A grands renforts de promesses de confort, de plus de liberté, les habitants sont peu à peu enfermés dans une uniformité couplée d'une prison dorée. Les taxes étranglent, les dettes s'accumulent et annihilent toute velléité de soulèvement populaire. Trime pour avoir la même chose que ton voisin, paye pour l'obtenir et passe le restant de ta vie à recouvrer tes dettes.

Les mentalités changent, les paysages aussi. La ville gagne sur la campagne avec partout les mêmes quartiers en expansion, les mêmes zones d'activité. Le béton au détriment des arbres, les trottoirs à la place du bétail. Les champs reculent, les fermiers sont traités de bouseux et chaque paysan veut sortir de sa condition. Tous ? Pas vraiment mais une fois la machine en route, le choix demeure-t-il réellement envisageable ?

"Pense aux pierres sous tes pas" résonne terriblement avec le monde d'aujourd'hui. Le pays n'est pas nommé mais les politiques successives et les objectifs des dirigeants sont clairement identifiables. Parce que notre monde s'uniformise, parce que pays développés et pays en voie de développement suivent tous le même chemin. Faut-il s'en réjouir ? Faut-il en avoir peur ? A chacun de se faire sa propre idée sur la question. Marcio et Léonora sont deux gamins attachants et émouvants, jetés en pâture dans un monde insaisissable et angoissant sans bulle de protection familiale si ce n'est l'amour qu'il se porte l'un pour l'autre. Ils vont grandir, se construire avec ce monde. En dépit de ce monde. Comme beaucoup d'autres à travers le monde... Actuel, poétique et saisissant.

lundi 15 octobre 2018

"Le Tombeau d'Apollinaire" de Xavier-Marie Bonnot

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L'histoire : Que la guerre est belle ! Mensonges, tout ça. Dans les tranchées de la Grande Guerre, le sergent Philippe Moreau dessine les horreurs qu'il ne peut dire. Son chef, le sous-lieutenant Guillaume de Kostrowitzky, écrit des articles, des lettres et des poèmes qu'il signe du nom de Guillaume Apollinaire. La guerre, comme une muse tragique, fascine l'auteur d'Alcools.

Pour Philippe Moreau, jeune paysan de Champagne, elle est une abomination qui a détruit à jamais son village. Blessés le même jour de mars 1916, les deux soldats sont évacués à l'arrière et se perdent de vue. Philippe Moreau va tout faire pour retrouver son lieutenant. Une quête qui l'entraîne jusqu'à Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse, où il croise Cendrars, Picasso, Cocteau, Modigliani, Braque...

La critique de Mr K : Nouvelle belle claque de la rentrée littéraire 2018 avec Le Tombeau d'Apollinaire de Xavier-Marie Bonnot paru chez Belfond. Ceux qui nous suivent depuis longtemps connaissent mon attachement tout particulier pour les ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, un conflit aussi fascinant que monstrueux, une boucherie gigantesque mise en lumière ici par le destin croisé d'un anonyme avec un grand nom de la littérature française. Au programme, le récit âpre et sans concession de la guerre, les doutes et espoirs d'un homme perdu au cœur d'un conflit qui le dépasse, et la démobilisation et le milieu artistique en toute fin de la Grande Guerre.

Philippe Moreau, fils de paysan du Nord âgé d'à peine 20 ans est appelé sous les drapeaux dans le 96ème régiment d'infanterie. Séparé de sa famille par la force des choses, un peu gauche et timide, il est envoyé en première ligne où il est plongé dans la fureur des combats. Côtoyant quotidiennement la mort, le doute s'installe très vite en lui face à ce massacre organisé qu'il trouve de plus en plus vain. Il trouve un peu de réconfort dans la camaraderie qui s'instaure instantanément entre les poilus, l'alcool que l'on partage réchauffant l'âme et le cœur mais aussi le dessin qu'il pratique depuis tout gamin et par lequel il retranscrit les scènes de vie et de guerre auxquelles il assiste.

En novembre 1915, son existence va basculer lorsqu'un nouveau gradé prend en main son escouade. Il s'agit de Guillaume Kostrowitzky (aka Apollinaire) qui s'est engagé dans le conflit pour servir la France, devenir français et aussi voir de plus près la guerre, événement qui le fascine et flatte son esprit patriotique. Se noue alors entre les deux hommes une relation étrange et complexe, solidarité entre les combattants, admiration du provincial pour l'artiste à la grande renommée, le partage de visions artistiques qui se croisent sans jamais vraiment se rapprocher (l'un écrit, l'autre dessine), les coups de gueule et les coups de blues. Puis vient le jour, où ils tombent tous les deux au champ d'honneur et sont séparés lors de leur convalescence. Après s'être remis, le jeune homme part sur Paris à la recherche de son lieutenant, il découvrira la ville lumière et sa situation critique pendant la deuxième partie de la guerre, il croisera des grands noms de l'époque, commencera à révéler son talent artistique, apprendra beaucoup sur lui-même.

La première partie du roman est une très belle évocation de la guerre des tranchées. Crue, violente et pathétique, on est pris à la gorge par le récit qui fait la part belle aux descriptions des assauts, aux longues périodes d'attentes, aux atermoiements de l'Etat-major et le quotidien désespérant d'hommes du commun envoyé au massacre sans vergogne. D'une rigueur historique de tous les instants, on retrouve ici toutes les qualités de grands classiques du genre avec un souci du détail impressionnant et de très beaux tableaux psychologiques qui donnent une âme aux personnages traversant ses pages comme des esprits errants tant la peur, la souffrance et la folie les guettent ou les a déjà pris. Pas de manichéisme, pas de voyeurisme non plus, le simple récit d'existences broyées par la soif d'honneur et de pouvoir. Quand le personnage sera blessé et envoyé à l'arrière, il ne sera définitivement plus le même, habité par un dégoût et un écœurement qui le marquera à vie.

Au milieu de ce déchaînement de fureur, le lecteur apprécie les échanges pleins d'humanité entre le sergent Moreau et le lieutenant Apollinaire. Même si ces deux là ne se comprennent pas toujours, un respect et une écoute s'installent entre eux. Le grade ne change rien, ils vivent une expérience traumatisante qu'ils se doivent de partager pour tenir le coup et rester humain au milieu de la folie environnante. Amour de la patrie et exacerbation du courage humain d'un côté se confrontent avec la désolation, la peine de voir tant de jeunes âmes fauchées ou mutilées avant l'heure dite de l'autre. L'art, l'expression des sentiments relient ces deux êtres qui vont se croiser et se recroiser tout au long du récit.

La deuxième partie du roman traite du séjour à Paris de Philippe Moreau suite à sa démobilisation. Blessé à la tête, il ne recombattra pas, il en éprouve un soulagement sans borne teinté de honte face à tous les autres compagnons restés au front. Errant dans Paris, il explore les arcanes des milieux artistiques de l'époque, ses dessins avaient frappés Apollinaire qui l'avait enjoint à se faire connaître auprès de ses amis dès son retour à la vie civile. Il traînera avec Apollinaire entouré de sa cours (le bonhomme est un peu fat sur les bords), deviendra copain avec Blaise Cendrars (un de mes auteurs préférés), rencontrera l'amour. C'est l'occasion pour l'auteur de nous fournir un portrait saisissant du Paris de l'époque, entre insouciance bohème et la menace insidieuse des bombardements qui perdurent. La guerre est à la fois proche (explosions, rationnements, veuves en noir et mutilés de guerre) et lointaine (la vie semble suivre son cours quasiment normalement dans les milieux aisés), j'ai adoré cette partie qui comme un bilan vient clôturer de fort belle manière cet épisode de vie haut en couleur, touchant et éclairant sur les traumatismes liés à la guerre.

Vous l'avez compris Le Tombeau d'Apollinaire est essentiel dans son genre surtout qu'il est servi par une science de la narration d'une fluidité incroyable qui provoque une empathie totale. On vit littéralement l'histoire, on est touché en plein cœur par ses personnages heurtés, bousculés par l'Histoire. L'écriture limpide, accessible, qui alterne fiction et petits extraits des vers d'Apollinaire (et d'autres artistes d'ailleurs) donne une profondeur, une sensibilité hors norme à un roman qui fera date j'en suis sûr dans l'évocation d'un conflit dont on fête cette année les 100 ans. Un petit bijou d'humanité et d'inhumanité à lire absolument.

lundi 8 octobre 2018

"Heimaey" de Ian Manook

HeimaeyL'histoire : Quand Jacques Soulniz embarque sa fille Rebecca à la découverte de l'Islande, c'est pour renouer avec elle, pas avec son passé de routard. Mais dès leur arrivée à l'aéroport de Keflavik, la trop belle mécanique des retrouvailles s'enraye. Mots anonymes sur le pare-brise de leur voiture, étrange présence d'un homme dans leur sillage, et ce vieux coupé SAAB qui les file à travers déserts de cendre et champs de lave... jusqu'à la disparition de Rebecca.

Il devient dès lors impossible pour Soulniz de ne pas plonger dans ses souvenirs, lorsque, en juin 1973, il débarquait avec une bande de copains sur l'île d'Heimaey, terre de feu au milieu de l'océan.

La critique de Mr K : Je dois avouer que depuis quelques mois, je commençais à me lasser du genre thriller que je trouvais trop souvent prévisible et rarement bien écrit. Heureusement Heimaey de Ian Manook est arrivé juste à point pour me faire changer d'avis. Suspens et évasion sont au rendez-vous de ce trip crépusculaire en terres islandaises, lieux ô combien fascinants que je rêve de découvrir en vrai un jour. Suivez le guide !

Un père et sa fille partis en voyage en Islande pour renouer des liens plus que distendus se rendent très vite compte qu'au delà de leurs sempiternelles prises de bec, ils vont devoir compter avec une menace insidieuse. Au fil des étapes de leur séjour, un inconnu égrène des messages peu rassurants. Rajoutez là dessus, un jeune du crû qui a dérobé 2kg de coke à un trafiquant lituanien particulièrement retors amateur de bons mots, un policier islandais au physique trollesque amateur des légendes islandaises et doté d'un organe vocal peu commun, une cohorte de personnages plus fous les uns que les autres, le tout se déroulant sur un territoire où Mère Nature a toujours le dernier mot... vous obtenez un thriller diablement efficace qui m'a tenu en haleine du début à la fin, sans temps mort et avec un intérêt renouvelé à chaque chapitre.

Très clairement, les personnages font beaucoup à la réussite de l'entreprise. J'ai ainsi adoré détester Rebecca, la fille rebelle de Jacques Soulniz qui dans le genre agaçant mériterait la palme d'or de l'emmerdeuse provocatrice toute catégorie. Rebelle de canapé qui ne s'est jamais remise du suicide de sa mère (qu'elle met inconsciemment sur le dos de son père), elle lui en fait voir de toutes les couleurs. Et pourtant, au détour de certains passages, on sent qu'il ne suffirait pas de grand chose pour que ces deux là se rapprochent. Jacques est d'une maladresse terrible, hyper-protecteur après une absence durable, il ne sait comment jongler avec les sentiments ambivalents de sa progéniture qui va lui causer bien du souci.

Surtout qu'ils n'ont pas que cette relation à gérer, très vite la machine s'emballe avec l'intervention d'un gangster très flippant qui recherche la marchandise qu'on lui a volé et un mystérieux inconnu qui semble s'acharner sur le duo père-fille au nom d'une vengeance obscure liée au passé nébuleux de Soulniz, du temps où il était allé en Islande (40 ans plus tôt) et qu'un drame avait entaché son séjour. Les pistes se croisent, se multiplient, se divisent et vont égarer personnages et lecteur dans des abîmes de réflexion et d'appréhension. J'ai beau avoir lu pas mal d'ouvrages du genre, je dois avouer que l'auteur est assez imprévisible et que bien des fois j'ai exprimé ma surprise face aux péripéties qui nous sont livrées (Nelfe peut en témoigner !).

Et puis, il y a Kornélius ! J'ai adoré ce géant au grand cœur, flic et assistant social en même temps, amoureux de sa terre et des légendes qui l'habitent. Il m'a touché en plein cœur par son humanité, sa pudeur mais aussi sa folie passagère et son rapport aux femmes. Difficile d'en dire plus sans lever le voile sur l'ensemble, sachez qu'en tout cas, il ne ressemble à aucun autre enquêteur que j'ai pu croiser et qu'il réserve bien des surprises. Il y a aussi Anita, une folle-dinguotte complètement perchée qui a changé radicalement de vie et incarne à elle-seule la liberté des femmes émancipées, un petit bijou de drôlerie mais aussi de fierté féminine. J'adhère totalement !

Autre gros point fort, les descriptions de l'Islande, un pays qui me fascine depuis longtemps. Véritable personnage à elle seule, on savoure les descriptions de cette nature prégnante, sauvage et hypnotique. L'auteur s'y entend pour transmettre les émotions qu'elle peut susciter chez les personnages et les habitants de cette terre perdue en plein Atlantique nord. Cette lecture m'a conforté encore plus dans l'idée d'y aller un jour (même si à priori le voyage est cher). Vu les sensations entr'aperçues dans ce livre, je pense que je vais me faire violence et commencer à réfléchir sérieusement à un road-trip là-bas.

Tous ces personnages ciselés, nuancés et un décor fabuleux emballent magnifiquement un récit maîtrisé de bout en bout, où le suspens ne redescend jamais. De plus, l'écriture de Manook est d'une grande souplesse, ne se confine jamais dans la facilité ou les effets de manche, il y a parfois de la poésie qui s'en échappe, provoquant de douces rêveries chez le lecteur entre deux passages plus speed. Au final, avec Heimaey, on a affaire à un très bon thriller que tous les amateurs doivent se procurer au plus vite !

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samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !