mercredi 17 octobre 2018

"Pense aux pierres sous tes pas" de Antoine Wauters

pense aux pierresL'histoire : Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.
Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.
Tandis qu’un nouveau coup d’État vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

La critique Nelfesque : Ce n'est pas un mais deux romans qu'Antoine Wauters a sorti en cette rentrée littéraire chez Verdier. En librairie au même moment que son "Moi, Marthe et les autres", "Pense aux pierres sous tes pas" est résolument contemporain.

Plaidoyer pour la liberté, ce roman est intemporel. Un pays jamais nommé, un milieu rural, un état en mutation. Nous suivons Marcio et Léonora, jumeaux s'aimant au delà des conventions sociales au sein d'une famille rude et ancrée à sa terre. Avec une éducation "à l'ancienne" et une ferme à faire tourner, les jumeaux sont plus de la main d'oeuvre qui doit filer droit que des enfants insouciants. En manque d'amour, ils vont se rapprocher physiquement provoquant ainsi l'ire de leurs parents qui décident de les séparer. Léonora partira à la ville chez son oncle, Marcio restera à la ferme. Ils ne cesseront de penser l'un à l'autre et de vouloir se retrouver. Au péril de leur vie parfois. A la limite de la folie.

L'écriture est touchante et l'histoire entre ces deux frères et soeurs est surtout prétexte à dépeindre et critiquer une société. Alternant les points de vue, une fois entré dans le roman, il est difficile d'en relâcher son attention. Il y a alors de purs moments de poésie et de tendresse entre ces pages, des moments volés à un univers rude et dénué d'amour. C'est tout simplement beau... La nature omniprésente, le travail de la terre, le besoin d'appartenance sont autant de valeurs mises en avant ici sans pour autant occulter leurs pendants laborieux. Au fil des pages, on ressent la rudesse du labeur, l'âpreté d'une famille dysfonctionnel, le mal-être de ces enfants incompris et mal aimés. En grandissant ils ne cesseront de courir après cet amour dans un environnement en pleine mutation.

Leur ferme, c'était leur univers. Un peu plus loin, il y avait un hameau avec des gens qui se connaissaient tous depuis l'enfance. Plus loin encore, la ville. Une petite ville de campagne où on allait chercher ce qui n'était pas produit sur l'exploitation. Mais le monde change et le capitalisme et le consumérisme frappent aux portes de ces villages. A grands renforts de promesses de confort, de plus de liberté, les habitants sont peu à peu enfermés dans une uniformité couplée d'une prison dorée. Les taxes étranglent, les dettes s'accumulent et annihilent toute velléité de soulèvement populaire. Trime pour avoir la même chose que ton voisin, paye pour l'obtenir et passe le restant de ta vie à recouvrer tes dettes.

Les mentalités changent, les paysages aussi. La ville gagne sur la campagne avec partout les mêmes quartiers en expansion, les mêmes zones d'activité. Le béton au détriment des arbres, les trottoirs à la place du bétail. Les champs reculent, les fermiers sont traités de bouseux et chaque paysan veut sortir de sa condition. Tous ? Pas vraiment mais une fois la machine en route, le choix demeure-t-il réellement envisageable ?

"Pense aux pierres sous tes pas" résonne terriblement avec le monde d'aujourd'hui. Le pays n'est pas nommé mais les politiques successives et les objectifs des dirigeants sont clairement identifiables. Parce que notre monde s'uniformise, parce que pays développés et pays en voie de développement suivent tous le même chemin. Faut-il s'en réjouir ? Faut-il en avoir peur ? A chacun de se faire sa propre idée sur la question. Marcio et Léonora sont deux gamins attachants et émouvants, jetés en pâture dans un monde insaisissable et angoissant sans bulle de protection familiale si ce n'est l'amour qu'il se porte l'un pour l'autre. Ils vont grandir, se construire avec ce monde. En dépit de ce monde. Comme beaucoup d'autres à travers le monde... Actuel, poétique et saisissant.


lundi 15 octobre 2018

"Le Tombeau d'Apollinaire" de Xavier-Marie Bonnot

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L'histoire : Que la guerre est belle ! Mensonges, tout ça. Dans les tranchées de la Grande Guerre, le sergent Philippe Moreau dessine les horreurs qu'il ne peut dire. Son chef, le sous-lieutenant Guillaume de Kostrowitzky, écrit des articles, des lettres et des poèmes qu'il signe du nom de Guillaume Apollinaire. La guerre, comme une muse tragique, fascine l'auteur d'Alcools.

Pour Philippe Moreau, jeune paysan de Champagne, elle est une abomination qui a détruit à jamais son village. Blessés le même jour de mars 1916, les deux soldats sont évacués à l'arrière et se perdent de vue. Philippe Moreau va tout faire pour retrouver son lieutenant. Une quête qui l'entraîne jusqu'à Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse, où il croise Cendrars, Picasso, Cocteau, Modigliani, Braque...

La critique de Mr K : Nouvelle belle claque de la rentrée littéraire 2018 avec Le Tombeau d'Apollinaire de Xavier-Marie Bonnot paru chez Belfond. Ceux qui nous suivent depuis longtemps connaissent mon attachement tout particulier pour les ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, un conflit aussi fascinant que monstrueux, une boucherie gigantesque mise en lumière ici par le destin croisé d'un anonyme avec un grand nom de la littérature française. Au programme, le récit âpre et sans concession de la guerre, les doutes et espoirs d'un homme perdu au cœur d'un conflit qui le dépasse, et la démobilisation et le milieu artistique en toute fin de la Grande Guerre.

Philippe Moreau, fils de paysan du Nord âgé d'à peine 20 ans est appelé sous les drapeaux dans le 96ème régiment d'infanterie. Séparé de sa famille par la force des choses, un peu gauche et timide, il est envoyé en première ligne où il est plongé dans la fureur des combats. Côtoyant quotidiennement la mort, le doute s'installe très vite en lui face à ce massacre organisé qu'il trouve de plus en plus vain. Il trouve un peu de réconfort dans la camaraderie qui s'instaure instantanément entre les poilus, l'alcool que l'on partage réchauffant l'âme et le cœur mais aussi le dessin qu'il pratique depuis tout gamin et par lequel il retranscrit les scènes de vie et de guerre auxquelles il assiste.

En novembre 1915, son existence va basculer lorsqu'un nouveau gradé prend en main son escouade. Il s'agit de Guillaume Kostrowitzky (aka Apollinaire) qui s'est engagé dans le conflit pour servir la France, devenir français et aussi voir de plus près la guerre, événement qui le fascine et flatte son esprit patriotique. Se noue alors entre les deux hommes une relation étrange et complexe, solidarité entre les combattants, admiration du provincial pour l'artiste à la grande renommée, le partage de visions artistiques qui se croisent sans jamais vraiment se rapprocher (l'un écrit, l'autre dessine), les coups de gueule et les coups de blues. Puis vient le jour, où ils tombent tous les deux au champ d'honneur et sont séparés lors de leur convalescence. Après s'être remis, le jeune homme part sur Paris à la recherche de son lieutenant, il découvrira la ville lumière et sa situation critique pendant la deuxième partie de la guerre, il croisera des grands noms de l'époque, commencera à révéler son talent artistique, apprendra beaucoup sur lui-même.

La première partie du roman est une très belle évocation de la guerre des tranchées. Crue, violente et pathétique, on est pris à la gorge par le récit qui fait la part belle aux descriptions des assauts, aux longues périodes d'attentes, aux atermoiements de l'Etat-major et le quotidien désespérant d'hommes du commun envoyé au massacre sans vergogne. D'une rigueur historique de tous les instants, on retrouve ici toutes les qualités de grands classiques du genre avec un souci du détail impressionnant et de très beaux tableaux psychologiques qui donnent une âme aux personnages traversant ses pages comme des esprits errants tant la peur, la souffrance et la folie les guettent ou les a déjà pris. Pas de manichéisme, pas de voyeurisme non plus, le simple récit d'existences broyées par la soif d'honneur et de pouvoir. Quand le personnage sera blessé et envoyé à l'arrière, il ne sera définitivement plus le même, habité par un dégoût et un écœurement qui le marquera à vie.

Au milieu de ce déchaînement de fureur, le lecteur apprécie les échanges pleins d'humanité entre le sergent Moreau et le lieutenant Apollinaire. Même si ces deux là ne se comprennent pas toujours, un respect et une écoute s'installent entre eux. Le grade ne change rien, ils vivent une expérience traumatisante qu'ils se doivent de partager pour tenir le coup et rester humain au milieu de la folie environnante. Amour de la patrie et exacerbation du courage humain d'un côté se confrontent avec la désolation, la peine de voir tant de jeunes âmes fauchées ou mutilées avant l'heure dite de l'autre. L'art, l'expression des sentiments relient ces deux êtres qui vont se croiser et se recroiser tout au long du récit.

La deuxième partie du roman traite du séjour à Paris de Philippe Moreau suite à sa démobilisation. Blessé à la tête, il ne recombattra pas, il en éprouve un soulagement sans borne teinté de honte face à tous les autres compagnons restés au front. Errant dans Paris, il explore les arcanes des milieux artistiques de l'époque, ses dessins avaient frappés Apollinaire qui l'avait enjoint à se faire connaître auprès de ses amis dès son retour à la vie civile. Il traînera avec Apollinaire entouré de sa cours (le bonhomme est un peu fat sur les bords), deviendra copain avec Blaise Cendrars (un de mes auteurs préférés), rencontrera l'amour. C'est l'occasion pour l'auteur de nous fournir un portrait saisissant du Paris de l'époque, entre insouciance bohème et la menace insidieuse des bombardements qui perdurent. La guerre est à la fois proche (explosions, rationnements, veuves en noir et mutilés de guerre) et lointaine (la vie semble suivre son cours quasiment normalement dans les milieux aisés), j'ai adoré cette partie qui comme un bilan vient clôturer de fort belle manière cet épisode de vie haut en couleur, touchant et éclairant sur les traumatismes liés à la guerre.

Vous l'avez compris Le Tombeau d'Apollinaire est essentiel dans son genre surtout qu'il est servi par une science de la narration d'une fluidité incroyable qui provoque une empathie totale. On vit littéralement l'histoire, on est touché en plein cœur par ses personnages heurtés, bousculés par l'Histoire. L'écriture limpide, accessible, qui alterne fiction et petits extraits des vers d'Apollinaire (et d'autres artistes d'ailleurs) donne une profondeur, une sensibilité hors norme à un roman qui fera date j'en suis sûr dans l'évocation d'un conflit dont on fête cette année les 100 ans. Un petit bijou d'humanité et d'inhumanité à lire absolument.

lundi 8 octobre 2018

"Heimaey" de Ian Manook

HeimaeyL'histoire : Quand Jacques Soulniz embarque sa fille Rebecca à la découverte de l'Islande, c'est pour renouer avec elle, pas avec son passé de routard. Mais dès leur arrivée à l'aéroport de Keflavik, la trop belle mécanique des retrouvailles s'enraye. Mots anonymes sur le pare-brise de leur voiture, étrange présence d'un homme dans leur sillage, et ce vieux coupé SAAB qui les file à travers déserts de cendre et champs de lave... jusqu'à la disparition de Rebecca.

Il devient dès lors impossible pour Soulniz de ne pas plonger dans ses souvenirs, lorsque, en juin 1973, il débarquait avec une bande de copains sur l'île d'Heimaey, terre de feu au milieu de l'océan.

La critique de Mr K : Je dois avouer que depuis quelques mois, je commençais à me lasser du genre thriller que je trouvais trop souvent prévisible et rarement bien écrit. Heureusement Heimaey de Ian Manook est arrivé juste à point pour me faire changer d'avis. Suspens et évasion sont au rendez-vous de ce trip crépusculaire en terres islandaises, lieux ô combien fascinants que je rêve de découvrir en vrai un jour. Suivez le guide !

Un père et sa fille partis en voyage en Islande pour renouer des liens plus que distendus se rendent très vite compte qu'au delà de leurs sempiternelles prises de bec, ils vont devoir compter avec une menace insidieuse. Au fil des étapes de leur séjour, un inconnu égrène des messages peu rassurants. Rajoutez là dessus, un jeune du crû qui a dérobé 2kg de coke à un trafiquant lituanien particulièrement retors amateur de bons mots, un policier islandais au physique trollesque amateur des légendes islandaises et doté d'un organe vocal peu commun, une cohorte de personnages plus fous les uns que les autres, le tout se déroulant sur un territoire où Mère Nature a toujours le dernier mot... vous obtenez un thriller diablement efficace qui m'a tenu en haleine du début à la fin, sans temps mort et avec un intérêt renouvelé à chaque chapitre.

Très clairement, les personnages font beaucoup à la réussite de l'entreprise. J'ai ainsi adoré détester Rebecca, la fille rebelle de Jacques Soulniz qui dans le genre agaçant mériterait la palme d'or de l'emmerdeuse provocatrice toute catégorie. Rebelle de canapé qui ne s'est jamais remise du suicide de sa mère (qu'elle met inconsciemment sur le dos de son père), elle lui en fait voir de toutes les couleurs. Et pourtant, au détour de certains passages, on sent qu'il ne suffirait pas de grand chose pour que ces deux là se rapprochent. Jacques est d'une maladresse terrible, hyper-protecteur après une absence durable, il ne sait comment jongler avec les sentiments ambivalents de sa progéniture qui va lui causer bien du souci.

Surtout qu'ils n'ont pas que cette relation à gérer, très vite la machine s'emballe avec l'intervention d'un gangster très flippant qui recherche la marchandise qu'on lui a volé et un mystérieux inconnu qui semble s'acharner sur le duo père-fille au nom d'une vengeance obscure liée au passé nébuleux de Soulniz, du temps où il était allé en Islande (40 ans plus tôt) et qu'un drame avait entaché son séjour. Les pistes se croisent, se multiplient, se divisent et vont égarer personnages et lecteur dans des abîmes de réflexion et d'appréhension. J'ai beau avoir lu pas mal d'ouvrages du genre, je dois avouer que l'auteur est assez imprévisible et que bien des fois j'ai exprimé ma surprise face aux péripéties qui nous sont livrées (Nelfe peut en témoigner !).

Et puis, il y a Kornélius ! J'ai adoré ce géant au grand cœur, flic et assistant social en même temps, amoureux de sa terre et des légendes qui l'habitent. Il m'a touché en plein cœur par son humanité, sa pudeur mais aussi sa folie passagère et son rapport aux femmes. Difficile d'en dire plus sans lever le voile sur l'ensemble, sachez qu'en tout cas, il ne ressemble à aucun autre enquêteur que j'ai pu croiser et qu'il réserve bien des surprises. Il y a aussi Anita, une folle-dinguotte complètement perchée qui a changé radicalement de vie et incarne à elle-seule la liberté des femmes émancipées, un petit bijou de drôlerie mais aussi de fierté féminine. J'adhère totalement !

Autre gros point fort, les descriptions de l'Islande, un pays qui me fascine depuis longtemps. Véritable personnage à elle seule, on savoure les descriptions de cette nature prégnante, sauvage et hypnotique. L'auteur s'y entend pour transmettre les émotions qu'elle peut susciter chez les personnages et les habitants de cette terre perdue en plein Atlantique nord. Cette lecture m'a conforté encore plus dans l'idée d'y aller un jour (même si à priori le voyage est cher). Vu les sensations entr'aperçues dans ce livre, je pense que je vais me faire violence et commencer à réfléchir sérieusement à un road-trip là-bas.

Tous ces personnages ciselés, nuancés et un décor fabuleux emballent magnifiquement un récit maîtrisé de bout en bout, où le suspens ne redescend jamais. De plus, l'écriture de Manook est d'une grande souplesse, ne se confine jamais dans la facilité ou les effets de manche, il y a parfois de la poésie qui s'en échappe, provoquant de douces rêveries chez le lecteur entre deux passages plus speed. Au final, avec Heimaey, on a affaire à un très bon thriller que tous les amateurs doivent se procurer au plus vite !

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samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !

mercredi 3 octobre 2018

"Ce coeur qui haïssait la guerre" de Michel Heurtault

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L'histoire : Au lendemain de la Grande Guerre, Anton découvre un domaine inexploré : la conquête de l’espace. Jeune ingénieur allemand, il rêve plus d’étoiles que de pouvoir et de politique. Une opportune neutralité qui lui permet de ne pas prendre position entre pro et antinazis. Mais que vaut la neutralité lorsque l’on travaille sur une fusée financée par l’Armée et qu’elle devient une arme dévastatrice ? Ce sont deux femmes également aimées qui rappellent à ce cœur rebelle que si l’homme n’est pas fait pour la guerre, il l’est encore moins pour la servitude, et l’amènent à passer de la résistance passive à la trahison de son pays.

La critique de Mr K: Retour sur une lecture enthousiasmante aujourd'hui avec Ce coeur qui haïssait la guerre de Michel Heurtault, roman historique très bien mené, doublé d'un remarquable parcours de personnage avec Anton un jeune homme féru de sciences pris au piège de son époque. Long roman de plus de 700 pages, on ne voit cependant pas le temps passé, voici pourquoi.

Anton est un jeune ingénieur allemand à qui tout semble sourire. Malgré la défaite de 1918 et une Allemagne ruinée par le conflit, il voit son avenir s'éclaircir quand il est admis dans un centre de recherche sur les fusées dans les années 30. Il côtoie alors de grands chercheurs (notamment Wernher von Braun) et travaille essentiellement sur de nouveaux systèmes de propulsions. Très vite une fois au pouvoir, Hitler va s'y intéresser de tout près. Non pas pour explorer l'espace comme le rêve si fortement Anton mais plutôt pour créer des armes impitoyables qui permettraient au IIIème Reich de dominer l'Europe définitivement. Indifférent au nazisme au départ, le jeune homme va peu à peu devoir affronter les affres du doute, les conditions épouvantables de l'opération Barbarossa (attaque foireuse de l'URSS par les nazis) et finalement Anton se révélera à lui-même, s'engageant dans la lutte contre le Führer.

Il flotte sur cet ouvrage un souffle épique qui en fait une saga puissante et très bien ficelée. En effet, étant historien de formation, je dois avouer que je suis très tatillon sur la vérité historique dans les romans et je dois dire qu'ici j'ai été comblé. Très fidèle aux époques évoquées, l'auteur se plaît à mélanger les concepts, à les interpénétrer et à donner une vision globale assez bluffante. Durant toute la lecture, il n'y a pas un moment où le réalisme est pris à défaut, on vit vraiment en Allemagne sous le joug nazi, on partage le quotidien d'un peuple prisonnier de son propre pays et sans libre-arbitre possible. La plongée dans ce monde si lointain et si proche à la fois est terrifiante, tous les mécanismes dictatoriaux sont ainsi évoqués à travers les pérégrinations du personnage principal ou encore ses expériences (arrestations, participation au front de l'est avec son lot d'horreur, la pression des militaires sur les scientifiques...). Bien que connaissant plus ou moins l'ensemble du contexte, il est bon de se faire rafraîchir la mémoire par un auteur en verve et redoutable dans son amour de la reconstitution historique.

Les personnages ne sont pas délaissés pour autant et même si l'ensemble est plutôt classique dans son déroulé, on se plaît à lire ses destins contrariés que les vents de l'Histoire malmènent sans vergogne. Très nuancés, sans manichéisme malvenu, les protagonistes se débattent littéralement à courir après des aspirations ou un amour perdu, se battent avec leur conscience notamment quand les horreurs nazies commencent à s'ébruiter. Nul n'est parfait et Anton en est un bon exemple, lui le scientifique qui poursuit un rêve inaccessible qui sera souillé par les velléités guerrières nazi qui transformeront le rêve de voyager dans l'espace en premier missile inventé de l'Histoire (le V2). Les lignes bougent au court du récit et Anton changera beaucoup notamment après son séjour dans le front est où il côtoiera l'horreur pur avec les massacres et pogroms perpétués par les Einsatzgruppen et la Wehrmacht ; la résistance opiniâtre des soviétiques et des épisodes marquants des combats finiront de le convaincre de changer de bord. Commence alors pour lui de nouveaux défis qui lui mèneront la vie dure ainsi que pour le lecteur littéralement pris au piège d'une histoire très dense et incroyablement addictive.

C'est bien simple, il est difficile de reposer ce roman surtout si l'on est passionné d'Histoire. Ceux qui y seraient allergiques feraient bien de passer leur chemin ! En effet l'auteur aime à partager son récit avec des apports historiques assez développés. Loin de ralentir le récit à mes yeux, il l'enrichit et donne une profondeur aux personnages qui hantent le récit. Drôle d'impression donc que de lire ce livre qui mélange allègrement vérité historique et personnages ayant existé ou non. C'est très bien fait, l'écriture exigeante et complexe donne un sacré caractère à cet ouvrage qui n'est pas sans rappeler Les Bienveillantes de Jonathan Littell (ça fait deux livres de la rentrée littéraire 2018 qui m'y font penser !) : c'est âpre, c'est rude mais que c'est bon, si on se donne les moyens d'aller jusqu'au bout !

Une lecture certes pas aisée à cause de la densité du texte et les horreurs abordées mais Ce coeur qui haïssait la guerre est à mon sens un livre essentiel et d'une rare intelligence. À ne louper sous aucun prétexte si les thématiques vous intéressent, dans le domaine on fait difficilement mieux !


samedi 29 septembre 2018

"La Loi de la mer" de Davide Enia

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L'histoire :  "Le ciel si proche qu’il vous tombe presque sur les épaules. La voix omniprésente du vent. La lumière qui frappe de partout. Et devant les yeux, toujours, la mer, éternelle couronne de joie et d’épines. Les éléments s’abattent sur l’île sans rien qui les arrête. Pas de refuge. On y est transpercé, traversé par la lumière et le vent. Sans défense."

Un père et un fils regardent l’Histoire se dérouler sous leurs yeux, dans l’immensité de la Méditerranée, à Lampedusa. La loi de la mer est le récit de la fragilité de la vie et des choses, où l’expérience de la douleur collective rencontre celle, intime, du rapprochement entre deux êtres.

Pendant plus de trois ans, sur cette île entre Afrique et Europe, l’écrivain et dramaturge Davide Enia a rencontré habitants, secouristes, exilés, survivants. En se mesurant à l’urgence de la réalité, il donne aux témoignages recueillis la forme d’un récit inédit, littéraire et poétique, déjà couronné par le prestigieux prix Mondello en Italie.

La critique de Mr K : La lecture d'un livre touche parfois en plein cœur et plus rarement, on atteint un moment de grâce face à une œuvre unique, bouleversante et d'une beauté sans pareille. C'est le cas avec le dernier roman de Davide Enia sorti chez Albin Michel en cette rentrée littéraire de 2018. Savant mélange d'éléments autobiographiques et de témoignages recueillis, le drame des migrants prend ici une dimension universelle poignante. Suivez-moi dans ma chronique de La Loi de la mer, un livre vraiment unique et qui laissera des traces.

J'avais adoré le précédent ouvrage de l'auteur. Dans Sur la terre comme au ciel, son écriture faisait merveille et ses personnages séduisaient autant qu'ils agaçaient parfois. J'avais alors compris que cet auteur était à suivre tant sa plume était un don et procurait un plaisir de lecture sans fin. Du simple roman, on tombe avec cette nouvelle œuvre dans un mix étrange entre les récits que l'auteur a pu collecter à Lampedusa lors d'un séjour prolongé qu'il y a effectué avec son père et des moments de réflexion / rencontres avec ses proches, le poids de la famille n'étant plus à prouver dans la péninsule italienne, et plus précisément ici en Sicile.

D'un côté donc l'horreur, l'injustice, le cri sans fin que l'on n'entend pas. À travers les paroles de marins, d'infirmières, de riverains, d'associatifs, se dresse le portrait de migrants totalement désorientés à leur arrivée en Europe. Le périple dans le désert, les camps en Libye, la traversée infernale, les morts multiples, les viols, les arnaques... Rien ne nous est épargné et ceci sans voyeurisme, seulement le prisme de la réalité captée par des anonymes, des personnes lambda qui pourtant font souvent beaucoup. Volontairement, Davide Enia interroge et discute avec eux et révèle des traumatismes enfouis, des rencontres parfois magiques et des destinées brisées qui tentent malgré tout de survivre. Certains passages sont tout bonnement insoutenables, sévices, morts brutales et vaines peuplent des pages hantées par l'incurie des hommes, leur indifférence et la mer impitoyable et fascinante à la fois.

L'Italie aussi est un personnage important de ce livre. La terre, le climat, les éléments, la nature, l'espoir qu'elle suscite aussi rayonnent et donnent un contre-point violent au sort des réfugiés. C'est aussi une terre de partage, d'accueil. Loin des clichés racistes, xénophobes et populistes déversés à longueur de journée, ici on donne sans attendre en retour, un homme est un homme et on se doit de l'aider. Ce choix de point de vue a pu en irriter certains, pas moi. Il est bon de parler des bonnes choses et des bonnes personnes. Surtout, Enia capture à merveille l'effet rebond de ce drame humanitaire sans précédent : les personnes qui aident et interviennent ne ressortent pas indemnes, pour beaucoup elles porteront à jamais un poids, une fêlure ineffaçable qui burine le cœur et voile quelque peu l'âme.

Cette profondeur se retrouve également dans les parties plus intimistes du récit. En parallèle ou décalés, ces moments de rapports père / fils, entre frères ou entre parents et enfants touchent le lecteur par leur authenticité, leur simplicité et au final leur universalité. Dans une langue simple, poétique, Enia nous propose avec La Loi de la mer un voyage au cœur de l'humain, entre horreur et amour, entre destin et choix assumés, entre la vie et la mort. Je dois avouer que cette lecture m'a ébranlé comme rarement et c'est tout naturellement qu'il rejoint Eldorado de Laurent Gaudé comme plus bel hommage aux réprouvés, aux déplacés et aux abîmés de la vie. Un pur chef d’œuvre !

mercredi 26 septembre 2018

"L'Ile aux troncs" de Michel Jullien

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L'histoire : Mai 1945, les troupes soviétiques hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag, à Berlin. Trois années passent et partout dans les rues de Leningrad traînent des vétérans, héros déchus, patriotes aux bravoures affadies, des "rabroués de l’armée", une jeunesse physiquement injuriée qui ternit les lendemains de la victoire. Une partie de ces parasites sera reléguée à Valaam, une île de Carélie perdue sur le plus grand des lacs d’Europe.

Le livre s’ouvre sur un saisissant travelling de la petite communauté insulaire avant de se fixer sur deux protagonistes, Kotik et Piotr, amis comme cochons. Tout les rapproche, les dates, leur âge, leurs médailles et blessures, l’élan soviétique, leur jeunesse avortée, leur pension de vétérans, la vodka, mais plus encore. Confinés sur l’île, les deux compères vouent un culte à Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), une héroïne inaccessible et sœur. Ils connaissent ses bravoures, ils possèdent d’elle une photographie qu’ils déplient chaque soir ; un rituel. Après quatre ans de proscription sur l’île de Valaam, Kotik et Piotr nourrissent le projet de quitter la colonie, de traverser le lac pour aller lui rendre hommage. Leur équipée est prête, les voilà partis...

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture en demi-teinte aujourd'hui avec L'Ile aux troncs de Michel Jullien. Autant le sujet m'intéressait énormément vu la rareté de l'évocation du thème principal en littérature (le traitement réservé aux vétérans russes mutilés de 39-45), autant le style m'a freiné et a douché mon enthousiasme. Voici le pourquoi du comment...

Ce roman nous raconte le devenir de Kotik et Piotr après la Seconde guerre mondiale. L'un n'a plus ses jambes, l'autre a perdu tous ses membres du côté droit. Leur vie est gâchée et ils devront vivre jusqu'à leur mort avec les stigmates d'un passé douloureux impossible à dépasser. Amis avec un grand A, ils survivent comme ils peuvent sur l'île de Valaam où le régime soviétique a regroupé la plupart de ses soldats gravement blessés à la guerre. Vie pauvre et simple, détresse morale et physique, débrouille à tous les étages sont le quotidien des deux copains qui un jour décident de partir de cette colonie d'un genre particulier, qui ne laisse entrevoir aucun espoir.

Le point fort de l'ouvrage réside dans la qualité quasi documentaire qui l'habite. Collant constamment au plus près de ses deux protagonistes principaux, Michel Jullien nous fait pénétrer dans un monde interlope qui échappe à toute comparaison. De cellule en cellule, de personnalité en personnalité, on rencontre un nombre incroyable de soldats usés par le conflit et qui semblent parfois n'attendre qu'une chose : la délivrance sous quelque forme qu'elle soit. Au delà des corps abîmés, ce sont les esprits qui frappent par leur grande détresse et la douloureuse sensation diffuse que rien n'est vraiment fait pour ces héros injustement remisés loin des regards chastes. L'idéal communiste semble avoir perdu de vue ses serviteurs les plus fidèles et c'est bien souvent le système D qui prévaut pour se nourrir, se loger et survivre tout simplement. Très fidèle historiquement, le récit est d'une grande portée et l'on va de découverte en découverte au fil de la lecture.

Là où le bât blesse, c'est l'écriture en elle-même. Chacun jugera par lui-même mais malgré un intérêt certain pour le livre, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans et même parfois à y revenir. La faute à un style que j'ai trouvé finalement très lourd, d'une densité parfois étouffante et rébarbative. Les phrases d'une page ne sont pas rares et je dois avouer que cette surcharge d'information m'a pris à la gorge et me faisait parfois perdre le fil. Pourtant, ce n'est pas la première fois que je me frotte à ce genre de récit ultra-complet à l'écriture aux circonvolutions nombreuses (je pense au terrifiant Les Bienveillantes de Jonathan Littell qui n'est pas aisé à lire non plus) mais ici le charme n'a jamais vraiment opéré...

Dommage dommage vraiment que cet écueil de taille ne vienne gâcher cette lecture qui avait au départ tout pour me plaire : une époque fascinante, la dénonciation de l'injustice et de très beaux portraits d'hommes brisés. À vous de voir si vous voulez tenter l'aventure...

lundi 24 septembre 2018

"Un Été sans dormir" de Bram Dehouck

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L'histoire : C’est arrivé près de chez vous, un été étouffant, à Windhoek, petit village belge sans histoire...

Jusqu’au jour où la municipalité fait installer des éoliennes. Ce bruit de pales ! Flap, flap, flap. Le boucher en perd le sommeil. Plusieurs nuits d’insomnie et il pique du nez dans sa spécialité, une recette dont les clients raffolent. Dès lors, par un effet domino aussi logique qu’absurde, les catastrophes s’enchaînent, les instincts se libèrent, et les vengeances s’exercent... Pour le pharmacien, les amants cachés, le jeune désœuvré ou la femme du facteur, rien ne sera plus pareil à Windhoek.

La critique de Mr K : Direction le plat pays aujourd'hui avec une chronique consacrée à Un Été sans dormir de Bram Dehouck tout juste sorti aux éditions Mirobole à l'occasion de la rentrée littéraire. Il s'agit d'un polar belge servi bien noir qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas d'autre choix que de continuer ma lecture jusqu'à la dernière page tant j'ai été pris par les personnages et l'histoire. Attention, petite bombe littéraire !

Bienvenue dans la charmante localité de Windhoeck, petit village flamand ne dépassant pas la centaine d'habitants et où tout le monde se connaît. La localité vit au rythme des saisons et des habitudes de chacun, il ne s'y passe pas grand chose et d'ailleurs cela contente tout le monde. L'installation d'un parc éolien de production électrique va bouleverser la donne. Certains protagonistes ne supportent pas ce changement qui bouleverse leurs habitudes (le bruit des pâles qui devient obsédant pour le boucher, l'ombre des infrastructures qui dénature le jardin du vétérinaire...) et au fil du texte, on sent que le pétage de plomb n'est pas bien loin. Surtout que l'auteur gratte là où ça fait mal et très vite le vernis des apparences laisse apparaître un tableau bien moins reluisant avec son lot de frustrations, vexations, jalousies et tromperies qui vont mener cette communauté bien sous tous rapports à première vue vers un chaos indescriptible et tétanisant.

Petit ouvrage d'à peine 250 pages, Un Été sans dormir s'avère être une redoutable machine infernale pour tous les personnages. C'est par petites touches, à la manière des pointillistes en leurs temps que l'auteur brode un canevas de plus en plus dense qui fait monter la pression méthodiquement et de manière implacable. Pour cela, Bram Dehouck déroule une galerie de personnages décalés comme par exemple le boucher qui n'arrive plus à dormir et commence à confondre réalité et imagination, une femme qui a raté sa vie et qui se met à espérer ruiner celle de sa plus grande rivale, un homme passionné de jardinage voit son œuvre gâtée par les nouvelles installations et commence à se demander s'il va pouvoir le supporter, une jeune fille timide et diminuée tente de commencer enfin sa vie après avoir subi le joug d'un grand-père fermier despotique, le pharmacien perfectionniste qui peut déraper très vite, l'adolescent boutonneux épris d'une beauté inatteignable et qui a du mal à ne pas céder à certains pulsions et bien d'autres que vous découvrirez lors de votre future lecture. Rajoutez par dessus, un soleil de plomb qui n'aide pas à la sérénité et vous obtenez un climax bien pesant qui n'attend qu'une chose : que les éléments se déchaînent !

Page après page, détail après détail, conversation après conversation, la mayonnaise monte. On sent bien que l'on va droit dans le mur, que l'équilibre précaire va se rompre et que les chevaux vont être lâchés ! La trame se densifie, les êtres se croisent, ne se comprennent pas toujours, psychotent énormément et l'ensemble mène à une construction mentale très élaborée qui ne peut que mener au drame. Le pire, c'est qu'on en redemande malgré un malaise qui s'installe progressivement et sûrement. Personnages malmenés autant que le lecteur, cette lecture marque par son côté banal (les destins décrits n'ont rien d'extraordinaire en soi) mais la concomitance des faits et les hasards qui s'y ajoutent donnent à voir une humanité engoncée dans un certain individualisme et un égocentrisme qui souvent la mène à sa perte. Quand les événements finissent par se précipiter, je peux vous dire qu'on souffre. Un conseil, ne vous attachez pas trop aux personnages car loin de les épargner, l'auteur réserve pour certains d'entre eux un sort peu enviable.

Un Été sans dormir est remarquable aussi dans sa forme. Excellemment construit, possédant un rythme et une force peu commune, il est très accessible et superbement rédigé provoquant une addiction qui devient très vite insurmontable. Langage courant mâtiné parfois d'explosions plus familières, on baigne vraiment dans une ambiance étrange et l'immersion est totale. Se lisant très simplement et avec une joie renouvelée, même si la fin cueille littéralement le lecteur et le laisse à genou, on prend sacrément son pied à découvrir les affres des habitants de Windhoeck. À lire absolument, vous ne le regretterez pas !

samedi 15 septembre 2018

"Séance infernale" de Jonathan Skariton

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L'histoire : Quelle est la teneur de Séance infernale, film mythique aujourd’hui perdu ? Et qu’est-il arrivé à son réalisateur, le Français Augustin Sekuler, mystérieusement disparu en 1890 lors d’un voyage en train entre la Bourgogne et Paris ? Le film est-il lié à une série de meurtres qui endeuillent la ville d’Édimbourg ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles Alex Whitman, chercheur de reliques cinématographiques pour riches collectionneurs, tente de répondre, sans se douter des dangers auxquels il s’expose. De Los Angeles à Genève en passant par Paris, un puzzle diabolique se met en place, sur lequel apparaît peu à peu l’incroyable vérité qui se cache derrière ce film maudit.

La critique de Mr K : Chronique d'un ouvrage dévoré en deux jours aujourd'hui avec Séance infernale de Jonathan Skariton, roman tout juste sorti à l'occasion de cette rentrée littéraire 2018 aux éditions Sonatine. Attention ! Livre hautement addictif... Quand on y a goûté, on ne peut le relâcher sans un sentiment de manque fortement prononcé et le goût amer de l'attente en bouche. Crimes en série irrésolus, chasse au film maudit, la perte irréparable d'un enfant et ésotérisme perlé sont au programme d'un thriller virevoltant, référencé et mené de main de maître.

Vu comme le "Da Vinci Code du cinéma" sur son bandeau de présentation en librairie, il me faisait de l'oeil dans cette période de rentrée littéraire si riche. Non à cause de cette accroche purement commerciale (j'en suis revenu de Dan Brown et Inferno m'avait définitivement vacciné de cet auteur grand compilateur des articles sur l'art de Wikipedia) mais plutôt par les thématiques abordées dont notamment celle du cinéma. D'ailleurs en quatrième de couverture, les éditeurs font le parallèle avec le cultissime La Conspiration des ténèbres de Théodore Roszak qui faisait la part belle aussi au cinéma et aux films perdus. Très vite, on se rend compte que le livre de Skariton n'est pas du même tonneau. Plus branché thriller pur et dur, avec un récit plus classique, ici on est plus dans du divertissement pur et dur. Mais attention, du divertissement très réussi !

Alex Whitman est chercheur de reliques cinématographiques. Travaillant en freelance et essentiellement pour de riches collectionneurs privés, il n'a pas son pareil pour dénicher des objets de tournage rares ou des films oubliés. Ça tombe bien, un de ses clients réguliers lui propose LA quête ultime : retrouver le film La Séance infernale du pionnier du cinéma Augustin Sekuler. Plus par défi que par réel appât du gain, notre héros accepte cette mission qui va s'avérer plus complexe et dangereuse que prévue. Il n'est pas tout seul à vouloir retrouver ce film maudit qui semble porter le malheur dans ses parages et puis... il y a cette accumulation de références mystiques qui influencent l'enquête et vont emmener le héros dans ses retranchements, entre la foi et la folie...

On rentre dans ce livre comme chez soi. Pas de perte de temps inutile, l'auteur démarre de suite et sans temps mort par la suite. On fait rapidement connaissance avec Alex qui est un énième avatar de l'enquêteur cassé par la vie. Pour lui, c'est la disparition de sa fille de 8 ans qui a tout brisé neuf ans auparavant. Séparé de son épouse, il ne vit plus que pour son métier, se sentant toujours coupable et préférant se plonger dans le travail. Bien que classique dans sa caractérisation de départ, très vite on s'éloigne quelque peu des chemins connus avec un Whitman abîmé, bien teigneux à ses heures perdues et capable du pire quand il se sent acculé. Je l'ai de suite adopté, j'ai aimé son côté brut de décoffrage, ses connaissances très étendues dans son domaine (avec des anecdotes parfois géniales) et finalement son côté humain. Ainsi par moment, des chapitres racontent quelques morceaux de bravoure propre au genre (course poursuite, évasion d'un lieu clos...) et on ne tombe jamais dans la surenchère. Ainsi, il arrive que le protagoniste n'ait pas la solution pour s'en sortir, qu'il doive s'en remettre à d'autres pour pouvoir progresser. C'est ici remarquablement relaté et donne un aspect crédible à un personnage au charisme certain.

On retrouve ensuite le meilleur ami fidèle qui est bien plus malin qu'il n'en a l'air, un commanditaire exigeant pour ne pas dire inquiétant, une mystérieuse descendante du cinéaste aussi fatale qu'intrigante, une fliquette en mal d'enquête, un pur sociopathe aux pratiques bien crades et une pléthore de personnages secondaires qui plantent de bonnes situations et donnent un caractère vivant à l'ensemble. Franchement ça fonctionne et au fil de la lecture, on se surprend à voir les pages se tourner toutes seules. Certes, on ne peut parler ici de grande originalité (peu ou pas de surprises de mon côté lors de ma lecture) mais le livre s'apparente à une très complexe construction qui gagne en densité, en attrait au fil des parties et la fin vient clôturer idéalement une enquête-aventure très réussie. J'aime être "capté" par un livre et ce fut le cas tout du long avec celui-ci.

Le background et les apports divers donnent une touche supplémentaire au charme de ce livre qui mélange allègrement notre époque contemporaine adepte de joujoux technologiques, Histoire du cinéma entre splendeur et décadence, et croyances ésotériques anciennes dont je ne dirais rien de plus pour ne pas révéler quelques arcs narratifs cruciaux. Sachez simplement qu'érudition rime ici avec plaisir de partager, éclairage intéressant et découvertes inoubliables. L'auteur maîtrise son sujet, mêle avec un plaisir évident fiction et éléments réels, pour au final proposer une expérience immersive totale. Rajoutez à cela, une écriture exigeante et source de plaisir renouvelé et vous obtenez un thriller implacable et à lire absolument si le genre et les thématiques vous plaisent.

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mardi 11 septembre 2018

"Une Douce lueur de malveillance" de Dan Chaon

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L'histoire : "Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une."

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire: la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

La critique de Mr K : Attention livre choc avec une chronique dédiée à un livre inclassable et marquant. Une Douce lueur de malveillance de Dan Chaon est la dernière sortie en date de la très belle collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel et l'on peut dire qu'ils frappent fort en cette rentrée littéraire 2018. Mélange détonant entre roman noir, thriller et chronique familiale, l'auteur nous propose un voyage sans concession dans les abysses de l'âme humaine doublé d'expérimentations stylistiques vraiment originales en terme d'écriture. Suivez le guide !

Dustin Tillman est un psychologue à qui tout semble réussir. Heureux en ménage, père de deux fils, installé solidement en terme professionnel, il mène une vie agréable et à priori sans nuages à l'horizon. Cependant, le jour où son frère adoptif est innocenté du crime épouvantable de leur famille il y a plus de 20 ans, le passé remonte à la surface. La carapace se fendille, les flashback affluent et tout va être remis en question. Contradictions, apparences trompeuses, folie galopante, perception troubles se conjuguent et vont amener les personnages principaux vers des zones d'ombre qu'ils auraient bien voulu enfouir définitivement et qui vont ressurgir pour le plus grand plaisir sadique du lecteur ! Rajoutez là-dessus, une enquête échevelé sur un serial-killer noyant ses victimes alcoolisées et vous obtenez un cocktail explosif et bien dérangeant par moment.

Disons-le tout net, ce livre ne plaira pas forcément à tout le monde tant il bouscule des conventions bien établies. En effet, désirant se mettre réellement dans la peau des personnages (qui sont tous plus ou moins barrés ce qui n'arrange rien ! - sic -), l'auteur a bougé les lignes en terme d'écriture en rajoutant des blancs pour simuler les hésitations, les interruptions orales, certaines phrases se terminent de manière abrupte sans ponctuation ni syntaxe respectées. Ça m'a beaucoup surpris au départ, au point même de me demander si ce n'était pas une erreur d'impression ! C'est très déstabilisant mais au fil de la lecture, le stratagème fonctionne à plein régime et l'on comprend mieux les raisons de cette mise en page et en mots divergents. Cela distille une ambiance bien sombre, réaliste et prenante à souhait qui enrichir l'expérience et l'amène vers des sommets insoupçonnés au préalable.

Malgré cette difficulté d'appréhension de l’œuvre de prime abord, j'ai été captivé dès le départ par les protagonistes du récit. Le malheur plane sur nombre d'entre eux, hantés qu'ils sont par un passé épouvantable qu'ils ont essayé d'effacer de leur conscience. Chacun a tenté de se reconstruire vaille qui vaille avec plus ou moins de bonheur : certains se sont réfugié dans leur travail, d'autres dans les paradis artificiels ou encore le déni. Les personnages sont traités avec finesse et livrent leurs secrets petit à petit. Loin de se contenter d'une construction linéaire et classique, l'auteur se plaît à mêler passé et présent, changer les points de vue et revenir parfois sur des éléments que l'on pensait être des certitudes mais qui s'avèrent finalement être de belles fausses pistes. Tout est fait pour perdre le lecteur, l'orienter dans de mauvaises directions pour mieux le capturer de nouveau quelques chapitres plus tard. J'aime me faire bousculer et tromper par un auteur, j'ai été servi ici !

Bon, nous ne sommes clairement pas dans une œuvre qui respire la joie de vivre. Au programme, souffrance, séparation, deuil, folie insidieuse, famille dysfonctionnelle... Autant d'éléments qui se complètent les uns les autres, enrichissent la trame et la rendent parfois brillante tant tout a été parfaitement pensé et agencé. C'est grisant et flatte l'intellect tout en étant très accessible en terme de lecture. Passé la surprise stylistique dont je vous parlais précédemment, l'ouvrage est d'une grande clarté, aéré, vif et toujours en mouvement. Pas de gros passages à vide et de longueurs, l'auteur s'y entend pour insérer suspens et attente dans le cœur du lecteur avec les nombreuses révélations successives qui nous sont livrées.

On a donc affaire ici à un sacré roman qui passé une première phase de découverte-apprivoisement livre une histoire terrifiante aux personnages écorchés vifs qui reste longtemps en mémoire et donne à réfléchir sur l'humain et sa destinée. Une Douce lueur de malveillance est un bien bel ouvrage que je ne peux que vous conseiller, il ne ressemble vraiment à aucun autre.