jeudi 17 août 2017

"En Compagnie des hommes" de Véronique Tadjo

En compagnie des hommes

L’histoire : Un virus mortel et incurable a mis l’espèce humaine face au danger de l’extinction. Baobab, arbre premier, arbre éternel, arbre symbole de grande sagesse, prend la parole et réveille la mémoire de l’humanité. Sous son ombre fraîche, hommes, femmes, enfants pris dans la tourmente, combattants farouches pour la survie, vont confier leur lutte contre les ravages d’Ebola : le docteur en combinaison d’astronaute qui, jour après jour, soigne les malades sous une tente ; l’infirmière sage-femme dont les gestes et l’attention ramènent un peu d’humanité ; les creuseurs de tombes qui, face à l’hécatombe, enterrent les corps dans le sol rouge ; les villageois renonçant à leurs coutumes ancestrales afin de repousser Ebola...

La critique de Mr K : Je vous présente aujourd’hui une lecture choc, un coup de poing littéraire comme je les affectionne tout particulièrement. Écrivaine, poétesse mais aussi auteur pour les enfants, Véronique Tadjo nous propose avec son nouveau roman, En compagnie des hommes, une plongée en pleine crise sanitaire liée au virus Ebola entre 2014 et 2016 en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Sujet grave entre tous, un peu à la manière documentaire, l’auteur nous fait partager l’action et les pensées de différents acteurs qu’ils soient humains ou non pour cerner le phénomène et ses répercussions sur les sociétés et le monde. Chaque chapitre ouvre donc le chemin à une nouvelle voix, l’ensemble construisant un roman polyphonique d’une rare puissance et efficacité.

Le virus Ebola est l’un des plus dangereux. Il tire son nom de la rivière Ebola qui s’écoule en République Démocratique du Congo et a un taux de mortalité qui atteint les 70% des infectés. Les symptômes débutent par une fièvre violente et soudaine, des douleurs musculaires, une faiblesse généralisée, des maux de tête et de gorge. Tout cela s’aggrave très vite, la maladie provoquant des éruptions cutanées, des diarrhées, des vomissements puis des hémorragies internes et externes. C’est un fléau épouvantable, récurrent (jamais autant qu’en 2014 tout de même) qui frappe implacablement ceux qui partagent le quotidien d’un malade. Ce virus est extrêmement transmissible et représente une grave menace.

Tour à tour, la parole est donc donnée à de nombreux personnages qui chacun à sa manière va éclairer le lecteur sur le virus, l’épidémie, les soignants, les autorités, les proches de victimes, les infectés mais aussi les réactions internationales et même supranaturelles. C’est ainsi que l’arbre à palabres prend la parole en premier et nous assène quelques vérités sur l’ordre naturel et sur les êtres humains. Lui répondront par la suite un jeune garçon qui a perdu toute sa famille, un docteur habillé en cosmonaute pour sa sécurité, une infirmière, une mère de famille éplorée, un volontaire d’une ONG occidentale, un fiancé confronté à la mort annoncée de sa promise, bien d’autres encore et vers la fin, l’auteur donne même la parole au virus lui-même, antithèse de la vie défendue par l’animisme africain (le fameux baobab griot du départ) et destructeur de toute vie, rappelons que le virus peut aussi toucher certaines espèces animales comme les antilopes ou les grands singes.

L’impact d’une épidémie est ici vue, transmise et expliquée à travers différentes échelles. On côtoie ainsi le quotidien des petites gens qui ont déjà une vie extrêmement difficile et qui se retrouvent confrontés à l’inconnu. Pour beaucoup, ce mal est une punition divine due aux pêchés que l’on a commis et ils s’en remettent aux marabouts et autres croyances magiques. Malheureusement, la maladie progresse et heurte les coutumes notamment en ce qui concerne le devenir des cadavres (le témoignage du jeune croque-mort est impressionnant). Dans certaines régions, chaque famille est touchée et les ravages sont terribles. On suit donc quelques courts récits traumatiques où la mort et la souffrance sont omniprésentes, laissant une population hagarde et déboussolée.

En parallèle, on a aussi le point de vue de professionnels de santé avec des médecins et infirmières courage qui s‘exposent dangereusement au fléau. La plupart, bien qu’habitués au terrain, sont épouvantés face à cette épidémie. Mais il faut tenir, assumer sa vocation et continuer encore et toujours, malgré les risques et le probable sacrifice de leur vie au nom de leur idéal. Ces passages sont très touchants, le regard distancié de ces personnes après avoir vécu de l’intérieur la crise sanitaire avec des victimes donne une densité et une profondeur incroyable à l’entreprise de Véronique Tadjo. Et puis, viennent aussi se mêler à tout cela, la dimension socio-politique qui finit par dégoûter le lecteur en entreprenant d’entrer dans les coulisses des pouvoirs locaux (avec son lot de corruption et de détournement des fonds humanitaires) et le traitement fait des événements par les médias occidentaux. Rapacité, bêtise humaine, peur de l’autre, réflexes d’autodéfense sont décortiqués et jetés à la face du lecteur qui n’en termine pas avec sa descente en enfer.

Au delà du fait sanitaire, avec les interventions du baobab et du virus, Véronique Tadjo invite profondément à la réflexion sur nous-même. Par les multiples récits compilés ici, on a un beau panorama de l’esprit humain, ses logiques de développement et sa nature profonde. Certes ce n’est pas rassurant, c’est parfois brut de décoffrage et difficile à admettre mais on passe vraiment un bon moment en lisant cet ouvrage avec de purs moments d’humanité dans ses travers mais aussi ce qu’elle a de plus beau (des passages émeuvent jusqu’aux larmes). Il faut dire que la langue de l’auteur y est pour beaucoup ! N’est pas poétesse et écrivaine de talent qui veut. On navigue entre poésie, roman intimiste et témoignage ; les pages se tournent toutes seules et sans effort.

À vocation universelle par les thématiques qu’il aborde, ce livre-griot, où chaque acteur devise sur la place de l’Homme, son rôle et ses responsabilités à l’égard du Monde dont il est le gardien, est un petit bijou qu’il vous faut absolument découvrir. Courez-y !


mercredi 22 mars 2017

"Cet été-là" de Lee Martin

Cet été-làL'histoire : Tout ce qu'on a su de cette soirée-là, c'est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l'Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l'enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Kathy. Que s'est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent. Le frère de Katie, son professeur, la veuve d'un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient. Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd'hui encore, qui manipule qui ?

La critique Nelfesque : Après toutes ces années, vous commencez à savoir que j'aime les thrillers et les romans noirs ("oui, ça on a vu !"). J'aime encore plus quand les deux s'imbriquent et donnent à lire une histoire glaçante avec une intention de démêler les fils petit à petit, sans tambours ni trompettes. Quand l'auteur prend le temps de nous dépeindre une ambiance, un lieu, des gens. C'est exactement ce parti qui est pris par Lee Martin dans son roman "Cet été-là", premier ouvrage traduit en français et récemment publié chez Sonatine.

Katie Mackey a disparu. Un soir d'été, du haut de ses neufs ans et pieds nus, elle est partie à vélo en début de soirée pour rendre ses livres à la bibliothèque. Plus personne ne la reverra ensuite. On retrouvera son vélo à proximité et tout semble dire qu'elle a été enlevée. Oui mais pourquoi et par qui ?

La construction de ce roman est parfaite. Chaque personnage est caractérisé et le lecteur se retrouve souvent intimement lié à lui. Des moments d'introspection, de pensées profondes et inavouables sont disséminés ça et là dans le roman et permettent au lecteur de bien prendre en considération chacun d'entre eux, de les jauger, de les juger et de parfois essayer de se mettre à leur place. Il y a le professeur qui donne des cours particuliers aux enfants de la commune, son voisin qui a un problème d'addiction mais semble toujours prêt à aider les autres, la femme de ce dernier simple et pragmatique, le frère de Katie qui s'en veut terriblement d'avoir fait remarquer ce soir là à sa soeur qu'elle était en retard sur le retour de ses prêts, leurs parents prêts à tout pour connaître la vérité...

Lee Martin nous dépeint ici une petite communauté de l'Indiana, une ville où tout le monde se connaît et où rien ne se passe véritablement si ce n'est la vie. Les habitants sont nés ici, ne bougeront probablement pas et mourront dans leur ville. Non pas parce qu'ils l'aiment particulièrement mais parce que c'est comme ça. Alors entre temps, on se débrouille, on s'entraide, parfois on resquille et pour tromper les apparences dans un lieu où tout le monde sait tout sur tout le monde, on se ménage des petits jardins secrets. Tel personnage nous fait penser à telle personne de notre entourage, tel autre nous attendrit et fait monter en nous une grosse boule d'amour et d'empathie. Mais que cache parfois un excès de gentillesse ? De l'intérêt ? Un besoin d'être aimé ? Ou des contrées honteuses et insoupçonnées ?

"Cet été-là" est un excellent roman noir en cela qu'il tient le lecteur en haleine non pas par le rythme que l'auteur lui donne mais par l'intensité des émotions qu'il lui procure. Ici, peu de suspens ou de rythme haletant mais un simple voyage dans une petite ville des Etats-Unis où chaque habitant tient sa part de responsabilité dans la disparition d'une enfant. Effroyable vie ordinaire...

Comme dans la vie de tous les jours, chaque lecteur y ira de sa théorie, clouera au pilori son coupable, trouvera étrange voire malsain tel ou tel homme. Le lecteur jugera d'après les informations que certains personnages donnent ici 30 ans plus tard. Dans notre monde moderne, plus personne ne peut s'empêcher de juger, de donner son avis. "Ce n'est qu'un avis, cela ne fait de mal à personne" et pourtant... Combien ont vu leur réputation et leur vie ruinées par les on-dit. A chacun de se faire sa propre opinion ici en âme et conscience. Le roman nous interroge à plusieurs occasions et même quand le mot fin est là les doutes persistent. L'histoire de la fumée et du feu qui peut briser la vie d'un honnête homme...

La part d'ombre dans chaque personne, les concours de circonstance, le déterminisme, le manque de repères et d'amour. Il y a un peu de tout cela dans "Cet été-là". Un roman polyphonique à lire d'urgence si vous aimez les ambiances troublées, les chaudes soirées d'été et si vous pensez que dans la vie tout n'est jamais tout blanc ou tout noir. Lee Martin réussit le pari de nous téléporter au coeur des années 70, dans une petite ville discrète et calme, et de nous y piéger sans possibilité de retour. Comme un retour aux sources, comme une introspection. Le lecteur achève ce roman complètement habité...

samedi 18 février 2017

"L'Organisation" de Maria Galina

LOrganisation - Maria GolinaL’histoire : URSS, 1979, à la veille des Jeux Olympiques. En cette période de stagnation, la vie est rude : pénurie de biens, queues interminables et suspicion partout. Rosa, 17 ans, accepte à contrecoeur un emploi au service sanitaire du port, bureau SSE/2. Ce qu’elle est censée y faire n’est pas évident, et ce ne sont pas ses collègues revêches qui vont l’aider à y voir plus clair. Peu importe, entre deux rapports à saisir, Rosa s’évade sur les traces d’Angélique, marquise des anges...

Il y a bien Vassili, le "spécialiste" du SSE/2, mais ce qu’il raconte n’a aucun sens : que sont ces parasites de deuxième catégorie qu’il traque ? Quel lien avec les cadavres atrocement mutilés découverts par la police ? Et quelle est cette ombre qui la suit dans la nuit ?

En découvrant le véritable rôle du SSE/2, Rosa va vivre une aventure qui surpasse de loin celles de son héroïne préférée...

La critique de Mr K : Attention, belle claque littéraire que cet ouvrage inclassable oscillant entre le fantastique et le réalisme social. Décidément, les auteurs russes contemporains sont séduisants en diable et proposent bien souvent des voyages imaginaires totalement prenants, différents et remarquablement écrits. Après être tombé sous le charme de Glukhovsky et de Starobinets, me voila sous l’emprise de Maria Galina et son Organisation.

Rosa se voit confier une place de traductrice au sein du mystérieux bureau SSE/2 dépendant du ministère de la navigation. L’époque est rude, l’URSS est en pleine période de stagnation économique et ce travail lui permet en même temps de poursuivre ses études de langue par correspondance. Très vite, elle sent bien que quelque chose cloche dans son nouveau travail. Elle n’a quasiment rien à faire, ses collègues ont des manières étranges et elle ne sait même pas quel est le but poursuivi par le fameux bureau. Rajoutez à cela des meurtres sauvages commis dans le secteur et vous obtenez une jeune héroïne paumée (donc vulnérable) qui va devoir affronter une vérité aussi déroutante que dangereuse. Le bal peut alors commencer... N’insistez pas, contrairement à certains sites, je n’en dirai pas plus (n'allez pas sur Babelio pour lire le résumé, vous vous en mordrez les doigts !). Pas de spoilers au Capharnaüm éclairé, on respecte nos lecteurs...

À travers le personnage de Rosa, nous rentrons dans un bien étrange lieu où les employés semblent assez libres de leurs faits et gestes. Une collègue par exemple se plaît à tirer les cartes et à agir parfois sur le destin des gens, la patronne à la vie de famille compliquée oscille entre matriarcat autoritaire et présence maternelle rassurante et il y a Vassili au charme discret et à la gouaille inextinguible qui le font passer bien souvent pour un hurluberlu sans cervelle... Oui mais voila, derrière cette réalité plutôt banale se cache une mission de la plus haute importance dont le monde ignore les tenants et les aboutissants. Chacun a un rôle bien à lui, essentiel pour le bon fonctionnement du service. La jeune Rosa n’a pas conscience de cela au début (nous non plus d’ailleurs) et sa naïveté, sa candeur et sa jeunesse vont se confronter à l’indicible et à l’étrange. La plongée dans le fantastique se fait alors en douceur, le basculement se faisant progressivement et avec un sens du rythme très élaboré. J’ai aimé cette sophistication dans la narration, cette finesse et cette intelligence qui font monter la pression sur les personnages et finalement sur le lecteur totalement emprisonné par les attentes suscitées.

L'Organisation est aussi une peinture très réussie de la réalité soviétique de l’époque. Loin des images de propagande communistes et capitalistes, c’est avant tout une période où les gens souffrent de beaucoup de maux : le rationnement tout d’abord qui donne lieu ici à une scène terrible se déroulant dans un magasin, la paranoïa ambiante aussi avec des personnes toujours sur les charbons ardents, une société sclérosée dans un mode de fonctionnement suranné qui empêche l’épanouissement individuel à travers des procédures ubuesques (voir la soutenance de thèse, l’obtention d’un poste) ou encore une population en perte de repères avec l’exemple éclairant de la fille de la patronne de Rosa qui se cherche et semble s’égarer. De manière générale, le background est très bien planté avec des personnages très attachants (des premiers aux derniers rôles), ciselés à souhait et mus par des buts universels comme la réussite, l’amour et la volonté de bien vivre. Loin d’étaler les descriptions à n’en plus finir, l’auteur préfère la confrontation, les discussions entre personnages. A travers leurs réactions et leurs échanges, nous cernons mieux leurs caractères et leurs envies. C’est malin, très facile à lire et finalement très efficace.

Ce roman distille une atmosphère vraiment étrange. L’auteur se plaît à nous balader en multipliant les ellipses. Ainsi, c’est au lecteur bien souvent de deviner certaines choses qui ne sont qu’évoquées. J’aime ce procédé que je trouve extrêmement pertinent et surtout stimulant pour le lecteur qui est mis à contribution pour raconter l’histoire. Notre imagination sert de vecteur à l’illustration du récit, les attentes se multiplient et l’on est jamais déçu par les révélations qui nous sont faites successivement. La langue d’Anna Galina est tout bonnement merveilleuse, très accessible, elle se révèle à la fois évocatrice et distrayante, procurant un plaisir de lecture immédiat et durable.

Que dire de plus… sinon que ce livre est un gros coup de coeur. Une merveille de narration, un objet livresque non identifié qui vous surprendra, vous procurera nombre de sensations et restera graver dans votre mémoire pour longtemps tant il souffle sur ces pages un parfum d’originalité, de beauté et d’humanité. À lire!

vendredi 10 février 2017

"Loin de la violence des hommes" de John Vigna

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L’histoire : Avec ce premier recueil de nouvelles, le jeune auteur canadien John Vigna dresse un portrait bouleversant de la condition humaine dans un monde où la brutalité prend le pas sur la raison et où les mauvaises décisions partent toujours d’une bonne intention. Saisis dans leur rôle de mari, d’amant, de père ou de frère, ses personnages poursuivent sans relâche leur quête d’un bonheur incertain.

La critique de Mr K : La très bonne collection Terres d’Amérique d’Albin Michel s’arrête cette fois-ci, avec Loin de la violence des hommes, dans l’horizon canadien avec le premier recueil de nouvelles d’un écrivain du cru qui a fait forte impression dans son pays et débarque par chez nous en ce mois de février. Au programme, huit courts récits faisant la part belle à l’immersion dans la masculinité, sans fard ni paillettes.

Comme dans l’univers de beaucoup de nouvellistes d’outre-atlantique, John Vigna s’attache à décrire la réalité, le quotidien, pour en ressortir l’essentiel. Tantôt ce sera l’attitude de quelqu’un face au deuil d’un être proche, parfois la mélancolie qui peut naître d’une vie sans véritable relief, les choix cruciaux que l’on prend quand on se sent acculé, le besoin d’aimer et de l’être en retour, ou tout simplement la lutte pour sa survie dans les jungles modernes. On trouve un peu de tout cela dans les textes réunis ici et même un petit peu plus...

Dans la pure tradition des recueils que j’ai pu lire de cette collection, on retrouve une propension de l’auteur à planter rapidement et efficacement des décors et des personnages. C’est la base me direz-vous pour fournir une bonne nouvelle... On atteint ici des sommets de caractérisation avec des destins brisés qui nous sont livrés en pâture sans fioriture, dérangeant bien souvent le lecteur dans le doux confort de la lecture. Ce qui nous est donné à lire ici n’est pas forcément facile à appréhender et l’aspect bien borderline de certains personnages leur donne à la fois une force et une fragilité qui entraînent surprises et déviations vers des perspectives insoupçonnées.

On se prend donc très vite au jeu de savoir le pourquoi du comment de situations finalement banales mais qui peuvent déraper à n’importe quel moment sur un coup de tête ou une réaction malheureuse. Même si tous les textes ne sont pas du même tonneau (deux textes m’ont laissé totalement indifférent voir ennuyé (30 pages sur 246, ça va, il y a pire...)), l’auteur nous invite à un voyage plein de finesse et d’amour pour ses personnages à travers leurs désirs et leurs problèmes. Il en ressort que l’existence humaine est décidément constituée de frustrations et de grands espoirs, que nos choix peuvent parfois s’avérer malheureux comme la plupart de ceux opérés dans cet ouvrage. Il ressort un arrière goût doux-amer de cette lecture qui colle au cœur et aux tripes, remuant bien souvent des souvenirs personnels ou encore des peurs qui peuvent tous nous habiter et qui à la faveur de ce recueil se rappellent à nous et nous renvoient à notre nature mortelle et perfectible.

L’écriture de John Vigna est une pure merveille, elle est un très bel écrin au fond, le magnifiant et l’adoucissant par sa virtuosité, son onctuosité et sa force de frappe qui touche toujours juste. La sensibilité se fait ici sentir à fleur de page dans la moindre réaction ou parole décrite, la moindre description d’un lieu chargé de souvenirs ou de symboles pour des personnages en roue libre. Ces moments de lecture se sont révélés d’une grande intensité et presque à chaque fois doublé d’un cheminement de pensées ou d’une identification personnelle. C’est beau, simple et puissant. Un ouvrage à lire pour tous les amateurs de fictions courtes à la mode nord-américaine.

lundi 6 février 2017

"Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" de Donal Ryan

Une-annee-dans-la-vie-de-Johnsey-CunliffeL'histoire : Jeune paysan naïf et solitaire, Johnsey vit à l'écart du monde. Il travaille à la coopérative du village, sans autre lien que sa famille. A la mort de ses parents, il hérite de leur ferme, éveillant aussitôt la jalousie de la communauté. Et lorsqu'il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tout le village, Johnsey devient un ennemi aux yeux des autres...

La critique Nelfesque : Plongée ce soir dans la campagne irlandaise avec "Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" de Donal Ryan, un roman qui à la lecture de la 4ème couverture m'attirait beaucoup mais par lequel je ne me m'attendais pas à être aussi touchée.

Johnsey est un homme simple et naïf. Benêt du village, il se fait houspiller par tout le monde, les hommes de sa génération le harcèlent et les anciens, bien que plus bienveillants avec une autre éducation, le trouvent idiot. Dans ce monde hostile, Johnsey n'a pas beaucoup de solutions de repli. Ses parents et leur ferme est une bulle protectrice et nourricière que Johnsey retrouve chaque jour avec joie. Lors du décès de son père, sa mère va changer et ne pas se relever de la perte de son mari. Quelques mois plus tard, elle partira à son tour, laissant Johnsey seul et démuni.

Car Johnsey n'a jamais mis le nez dans le moindre papier, ne s'est jamais occupé des choses matérielles. Il ne sait pas faire tourner une ferme, ne sait pas se faire à manger, n'a jamais eu affaire à la banque et lorsque l'aspect financier s'abat sur lui, en plein deuil, il est complètement perdu. Ceux qui jusque là n'avaient que mépris pour lui commencent à lui tourner autour, lui disent que ses parents leur ont fait des promesses, qu'il doit respecter leurs dernières volontés et lui font des mamours. Un beau jeu de dupes en somme !

Mais le jour où Johnsey se fait agresser dans la rue et manque de perdre la vue, paradoxalement, c'est le plus beau jour de sa vie. Il va alors faire la connaissance d'une infirmière et d'un homme à l'humour douteux, voisin de chambre à l'hôpital. Ces deux personnages, complètement en dehors de sa vie jusque là, vont amener un souffle nouveau à Johnsey et lui faire commencer une nouvelle vie. Loin d'être idylliques pour autant, apportant de nouvelles problématiques et brouillant les cartes qui semblaient être jouées d'avance, ces nouveautés vont bousculer Johnsey de façon positive l'entourant enfin de personnes désintéressées.

Quand faux-semblants, rumeurs et égoïsme rencontrent naïveté, peur du monde et handicap des sentiments, "Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" dresse un tableau émouvant sur la difficulté de vivre, sur nos différences et le regard que l'on porte sur le monde et sur les autres. Avec des mots simples, à l'image de Johnsey qui est ici le narrateur de l'histoire, Donal Ryan égrène ses chapitres comme les mois qui passent dans la vie de Johnsey, vont lui faire vivre des choses insoupçonnées et lui ouvrir les yeux. Jusqu'au point final... Un final qui laisse le lecteur désarçonné et cruellement ému. Quelques lignes qui se rajoutent à une histoire déjà touchante et qui font complètement chavirer le coeur des personnes sous les plus grandes carapaces. La larme à l'oeil...

"Une Année dans la vie de Johnsey" est l'histoire d'un homme qui n'aspire qu'à vivre une existence tranquille, en dehors des turbulences de la société et des animosités qui vont avec. Une vie qui se fait aussi loin des joies et des liesses populaires. Une vie en décalage mais une vie à respecter. Un roman vraiment touchant et qui je l'espère fera porter un autre regard sur les gens différents. Un regard plein de tendresse et d'humilité.


jeudi 26 janvier 2017

"La Mer des Cosmonautes" de Cédric Gras

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Le contenu : Durant trois mois, Cédric Gras a partagé le quotidien du brise-glace Akademik Fedorov, chargé de ravitailler les bases russes en Antarctique. Parti d’Afrique du Sud, naviguant à travers les Quarantièmes rugissants, il a découvert le monde des poliarniks. Des hommes qui luttent contre le froid martien et le blizzard polaire au nom de la science. Marins, mécaniciens ou géophysiciens, ils consacrent leur vie au continent austral, loin de leurs proches.

La critique de Mr K : C’est à une nouvelle exploration polaire que je vous convie aujourd’hui avec ce témoignage de Cédric gras, écrivain voyageur russophone qui a embarqué dans le brise-glace russe Akademik Fedorov pour une expédition de trois mois en Antarctique. Ce sujet me parle particulièrement car gamin, j’étais fasciné par les récits d’explorateurs tels que Magellan, Gama, Colomb mais aussi plus proche de nous les équipées de Perry, Amundsen ou encore le destin tragique de Robert Scott mort d’épuisement lors de sa tentative d'atteindre le Pôle Sud. Le voyage de Cédric Gras s’est déroulé lui il y a environ deux ans et le présent ouvrage fait la part belle à des retours sur la conquête soviétique du pôle Sud et aux instantanés de vie que l’auteur a partagé avec l’équipage.

Le périple de La Mer des Cosmonautes débute et se termine en Afrique du sud, base de départ des expéditions russes vers le continent Antarctique. On suit les préparatifs, les aléas mécaniques (le départ est retardé d’une semaine pour une question de pièce manquante qu’il faut acheminer jusque là) et c’est le départ avec une traversée oscillant entre le calme et la tempête. Un passage dans ce domaine est assez saisissant concernant les Quarantièmes rugissants qui portent très bien leur nom, Cédric Gras retranscrivant à merveille la vie sur un navire pris dans une ambiance de fin du monde (le bateau qui tangue, la vaisselle qui casse, les livres qui gisent au sol de la bibliothèque, les esprits agités...), luttant contre les courants et les creux gigantesques semblant pouvoir submerger à n’importe quel moment un navire pourtant costaud mais plus armé pour fendre la glace. A peine remis de cet épisode terrible que c’est déjà presque l’arrivée vers le grand blanc...

On bascule alors dans un autre univers où l’homme n’est plus au sommet de l’évolution : c’est la lutte constante contre le froid qui corrompt les corps et parfois l’esprit. Les organismes sont mis à rude épreuve, le rythme biologique ralentissant et émoussant les réflexes. La nature reprend ses droits et l’espèce humaine doit s’adapter dans ses rythmes de vie et en terme de technologie. C’est l’occasion pour Cédric Gras de nous faire partager des moments de tension mais aussi de convivialité avec en toile de fond les relations humaines et parfois la situation internationale (on est en pleine crise ukrainienne avec l’annexion de la Crimée par Poutine). Ces parties de récit sont vivantes et enlevées, l’immersion est totale pour le lecteur.

En parallèle, au détour de nombreux chapitres, Cédric Gras nous restitue une partie de l’Histoire des expéditions russes en Antarctique avec des points complets sur l’installation ou la désertion de bases d’études scientifiques (un traité des années 60 déclare le continent austral comme zone pacifique à vocation de recherches scientifiques), sur les techniques d’analyse des glaces et tous les soucis logistiques liés aux contraintes naturelles. On rencontre aussi des personnages-clef de cette exploration russe, des hommes pour la plupart inconnus des occidentaux baignés dans des références américaines ou scandinaves dans le domaine de l’exploration polaire. C’est passionnant et si le sujet vous intéresse, vous serez servi. Les autres pourraient par contre trouver le procédé quelque peu fastidieux...

Ce livre plutôt court (180 pages seulement) se lit d’une traite. Le thème est addictif, le récit plein de vie et l’écriture est très belle entre envolées stylistiques par moments et érudition sans pesanteur à d’autres endroits. J’ai clairement pris une belle claque à la lecture de ce récit d'expédition qui ravira sans aucun doute les amateurs du genre. Un beau voyage en somme !

lundi 23 janvier 2017

"Aveu de faiblesses" de Frédéric Viguier

aveu de faiblessesL'histoire : "Je suis laid, depuis le début. On me dit que je ressemble à ma mère, qu’on a le même nez. Mais ma mère, je la trouve belle."

Dans un univers glaçant et sombre, qui emprunte tout à la fois au cinéma radical de Bruno Dumont et au roman social, à ce drame d’un bourg désindustrialisé du nord de la France, Frédéric Viguier ajoute le suspense d’un roman noir. Dès lors, l’histoire d’Yvan, un adolescent moqué pour sa laideur et sa différence, accusé du meurtre de son petit voisin, prend une tournure inattendue.

La critique Nelfesque : Quelle claque que ce roman récemment sorti en librairie pour la Rentrée Littéraire d'hiver ! Quand misère sociale et harcèlement côtoient injustice et délit de faciès. Une histoire qui fait froid dans le dos.

Yvan n'est pas gâté par la nature. Avec son physique ingrat, ses cheveux roux et son embonpoint, il n'attire que brimades et moqueries. Sans amis, il vaque seul à ses occupations et voue un culte à sa mère qui est tout pour lui. Aussi le jour où un petit  garçon est retrouvé mort sur le terrain vague de la commune, le jeune frère d'un "camarade" de classe qui ne cesse de le provoquer, c'est chez lui que les policiers viennent demander des comptes. Où était-il à l'heure du meurtre ? Il revenait du supermarché où il allait acheter un camembert pour sa mère, collectionneuse de boites de fromage. Alibi qui va très vite tomber à l'eau puisqu'aucune preuve ne vient corroborer ses dires. Etait-il sur place au moment des faits ? Que faisait-il dans le local à poubelle de l'usine locale ?

Le personnage d'Yvan est terriblement touchant et dès les premières lignes, le lecteur se range de son côté. Laissé pour compte, simple d'esprit, il promène sur le monde qui l'entoure un regard à la fois naïf et résigné. Tout un chacun a envie de le prendre dans ses bras, de le protéger et de lui donner une vie meilleure en l'éloignant de cet environnement délétère. Sur plus de 200 pages intenses et impitoyables, le coeur du lecteur est malmené à l'image d'Yvan que tout accuse et qui est victime d'une erreur judiciaire et d'une cabale nauséabonde. Nous le suivons dans les premiers instants de l'enquête, durant le procès et son incarcération avec la boule au ventre et l'envie de crier. Ce sentiment de malaise et de révolte ne nous quittera pas jusqu'à la dernière page du roman qui tombe telle un couperet et fait de cet ouvrage un grand roman.

"Aveu de faiblesses" est un roman à part. Un roman surprenant, dense émotionnellement et d'une justesse sans pathos ni effet de manche. Frédéric Viguier nous conte ici la vie d'une ville du Nord dans tout ce que cette région peut avoir de plus noir au niveau social, une vie où des étiquettes sont trop vite collées sur les gens et où Yvan doit tout tenter pour s'en sortir. Un roman magistral que je vous conseille vivement de découvrir, le coeur bien accroché.

vendredi 20 janvier 2017

"La Reine en jaune" d'Anders Fager

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L’histoire : À Trossen, les résidents de la maison de retraite se regroupent au troisième étage pour des rites venus d’un autre âge ; les deux frères Zami et Janoch escortent Grand-mère pour un long voyage – Grand-Mère qui gronde parfois, ou montre les crocs ; pour My l’artiste, la femme bafouée, le chef-d’oeuvre ultime ne peut se concevoir sans sacrifices ; à Bodskär, dans la baie plongée dans les ténèbres, quelque chose émerge des flots...

La critique de Mr K : Il aura fallu trois ans pour que les éditions Mirobole sortent enfin le pendant du magnifique recueil de nouvelles Les Furies de Boras d’Anders Fager qui m’avait fait très forte impression en janvier 2014. Avec La Reine en jaune, on continue à explorer la galaxie horrifique de cet auteur suédois atypique, au parcours cabossé et à l’écriture magique bien que glauque par bien des aspects. Plongez avec moi dans ces nouvelles bien déjantées qui raviront les amateurs de fantastique et d’autopsie du genre humain.

On reprend dans ce volume la structure du précédent, à savoir qu’on alterne de courts fragments numérotés avec des nouvelles plus longues tendant vers la cinquantaine de pages. Ces micro textes, au nombre de 5, font apparaître peu à peu un lien ténu mais ferme entre les différents textes et renvoient même au premier opus avec notamment une allusion très directe aux fameuses furies de Boras qui avait donné leur nom au titre de l’ouvrage précédent. On nage une fois de plus dans le bizarre avec d’étranges petits vieux qui se rencontrent régulièrement et semblent manipuler tout le monde et en savoir beaucoup sur les tenants et aboutissants des personnages en jeu dans les cinq grandes nouvelles qui hantent ce recueil.

"Hanter" n’est pas un mot trop fort pour désigner les contenus nébuleux et totalement branques auxquels est confronté le lecteur dans ce livre. On croise nombre de personnages interlopes, de lieux déviants de leur réalité quotidienne et des forces obscures semblant en œuvre derrière ces destins contrariés et/ou bouleversés à jamais. On croise ainsi de curieux vieillards aux mœurs bien barrées dans une maison de retraite à priori tout ce qui a de plus classique. Ils se livrent régulièrement à des sacrifices et cérémonies rituels pour préserver leurs chances de survie (ambiance à la Rosemary baby garantie !). Magie noire et vieillesse font à priori bon ménage, réservant de bons frissons au lecteur pris en tenaille entre le dégoût et l’envie d’en savoir plus.

Une autre nouvelle met en avant une artiste d’avant-garde qui utilise son corps comme support de son art photographique. Elle fait sensation avec sa dernière exposition dûment appelée "Porn star" qui attise sur elle autant d’admiration que de détracteurs la traitant de pornographe et de traître à la cause féministe. Pour autant, une mystérieuse femme revendiquant son appartenance à un obscure groupe de mécènes (Carosa) lui dit qu’elle peut encore aller plus loin. C’est ce que My Witt va faire mais pour cela elle devra s’aventurer aux confins de la folie et couper ses relations avec le monde. Cette nouvelle est glaçante et distend magnifiquement les frontières entre la création, la folie et l’hybris de l’artiste. On n’en ressort pas indemne et l’héroïne non plus qu’on retrouve dans la nouvelle éponyme de l’ouvrage dans un établissement un peu particulier où sa pathologie va s’exprimer encore plus loin. J’ai beaucoup apprécié cette idée de retrouver un personnage déjà connu d’une nouvelle à l’autre, la continuité est délectable et honnêtement, j’ai accroché à ce personnage ambigu et totalement hors norme. Un de mes gros coups de cœur dans ce recueil.

Un autre texte nous emmène près d’une île entre la Finlande et la Suède. Une opération de l’armée suédoise va avoir lieu pour nettoyer ce petit lopin de terre perdu en pleine mer Baltique. Nous suivons les atermoiements des hommes prêts à partir à l’action mais une fois sur place rien ne se passe comme prévu. Pas de russes (les ennemis redoutés par les personnages), ni d’hommes ordinaires en face d’eux mais l’indicible et d’étranges phénomènes qui vont remettre en question toute l’opération et surtout brouiller les pistes entre le bien et le mal. Terrible texte que celui-ci qui fait la part belle à la critique de la violence, de la haine xénophobe et les traumatismes liés à la guerre. Une fois de plus dans un texte de Fager, la monstruosité sort des endroits les plus inattendus et les affreux ne sont pas forcément ceux auxquels on pense. C’est sans aucun doute un des textes les plus marquants de ce recueil qui fournit aussi un étrange récit type road movie pour terminer cette lecture. Deux frères s’en vont pour aller chercher leur grand-mère à l’autre bout de l’Europe. Mais au fil de la lecture et des différentes étapes de leur voyage, on se rend bien compte que les deux principaux personnages ne sont pas tout à fait humains et que la grand-mère est loin d’être l’innocente petite vieille que l’on pourrait imaginer. Le récit de voyage se matine alors de fantastique à la Lovecraft avec une révélation bien trash et bien sentie qui laisse tout pantelant le lecteur plutôt expérimenté que je suis.

Cet auteur est décidément diabolique. Il a une propension incroyable à fournir à ses lecteurs des univers neufs, une fantasmagorie de tous les instants, des textes construits au millimètre qui ne vous épargneront pas entre fausses pistes, ellipses éloquentes et révélations d’une noirceur absolue. Pas beaucoup d’espoir dans ces textes transcendés par une écriture à l’apparence simple mais qui confine au génie dans sa capacité à nourrir l’imaginaire et créer des mondes en vase clos totalement flippants et barrés. Pour ma part, j’ai une fois de plus adoré ma lecture d’Anders Fager qui enterre tout ce que l’époque compte en terme d’écrivain du fantastique tant il apporte un souffle de fraîcheur et sans concession à des thématiques plutôt classiques comme l’avidité, le pouvoir, l’apparence, la domination ou encore le mythe de l’éternelle jeunesse.

Différent, abordable et 100% borderline, un bonheur de lecture que cette Reine en jaune qui procure une sacrée claque en cette rentrée littéraire de janvier. Un ouvrage qu’il faut absolument que tous les amateurs du genre se procurent tant ce recueil se révèle essentiel et vraiment marquant. Anders Fager est un auteur culte dans son pays, j’espère qu’il percera par chez nous car il le mérite vraiment et bouscule avec maestria les codes et la bien-pensance. Un bijou de noirceur.

mercredi 11 janvier 2017

"Chance" de Kem Nunn

Chance - Kem NunnL’histoire : A San Francisco, la vie bien ordonnée du docteur Eldon Chance est en train de partir à vau-l’eau. À bientôt cinquante ans, le brillant neuropsychiatre récemment divorcé commence à trouver son quotidien insupportable. Ce vide est bientôt comblé par la soudaine fascination qu’il éprouve pour une de ses patientes, la très séduisante mais très instable Jaclyn Blackstone. Hélas pour lui, le mari de celle-ci, un flic corrompu et dangereux de la brigade criminelle, est d’une jalousie féroce et personne ne souhaite l’avoir pour ennemi. Peu à peu, l’obsession que chance nourrit pour Jaclyn va l’entraîner dans une histoire autrement plus sombre et complexe que ce qu’il avait imaginé...

La critique de Mr K : Lecture d’un Sonatine de plus à mon actif aujourd’hui avec ce thriller psychologique qui sortira en librairie dès demain. Au programme : neuropsychiatrie, vie en pleine décomposition, désir et jalousie, revanche... Un bien beau programme en perspective qui m’a pour ma part quand même laissé sur ma faim...

Chance narre l’histoire plutôt classique d’un homme qui tombe sous la coupe d’une femme diablement séduisante. Lui est neuropsychiatre, spécialisé dans l’évaluation de témoins et de protagonistes de procès à venir. Divorcé depuis peu (sa femme l’a quitté pour son jeune coach sportif), il ne voit qu’épisodiquement sa fille qui rentre dans l’adolescence et entame ses premières bêtises. Eldon Chance accumule les dossiers qu’il nous égraine au fil des pages du roman. Il côtoie de sacrés cas entre le fou furieux meurtrier, les enfants rapaces qui attendent que leur père meurt, les enfants battus qui se transforment à leur tour en tortionnaires... Rien de bien très réjouissant donc, jusqu’au jour où il rencontre Jaclyn, une jeune femme professeur de mathématiques qui a développé une double personnalité et est confrontée à un mari tyrannique et violent. Charmé par sa beauté et touché par la mélancolie qui l'habite, il se met en tête de la sauver... Parfois, il faut savoir réfléchir avant d’agir !

Le principal défaut du roman se tient dans son personnage principal que j’ai trouvé irritant à souhait. Au départ, on est touché par cet homme déstabilisé par une vie qui semble lui échapper. Le narrateur nous raconte par le menu et avec moult détails la déchéance du personnage, ses interrogations et son quotidien devenu banal et sans intérêt. Malheureusement très vite, il semble se complaire dans sa douleur et faire quasiment systématiquement les mauvais choix. En temps que lecteur, mon empathie est assez étendue mais là au bout d’un moment, ça devenait trop pour moi. Les obstacles sont gros et pourtant Eldon y va franco comme aimanté par sa bêtise, ne pensant plus que par pulsions et réactions alors qu’il est sensé être un neuropsychiatre plutôt reconnu. Certains vous diront que c’est la preuve que tout à chacun peut sombrer au cours de sa vie... Certes mais pour ma part, il pouvait lui arriver n’importe quoi, rien ne m’aurait vraiment touché. C’est ballot pour un héros de roman !

C’est d’autant plus dommage qu’on croise autour de cet être déchiré des personnages vraiment bien ciselés et attachants. Il y a sa fille adolescente, bien que seulement entr'aperçue, qui se révèle touchante au possible, partagée entre ses aspirations à plus de liberté (et les conneries de son âge qui vont avec) et son amour pour ses parents désormais séparés. Jaclyn est pas mal non plus dans son genre : bipolaire oscillant entre la femme fatale à laquelle on ne peut résister et celle dominée par un mari policier d’une rare perversité. Cette figure tragique est bluffante et l’on s’attend à tout venant de sa part. Peu à peu la lumière est faite sur ce personnage complexe et très intéressant. La palme revient tout de même à D, mystérieux homme à tout faire d’un brocanteur qui va plus d’une fois sauver la mise à Eldon qui se fait là un ami remarquable. Je ne vous en dirai pas beaucoup plus sinon que sous cette masse imposante se cache un passé trouble triste à pleurer, qui donne un relief incroyable à un personnage pourtant secondaire mais qui dépasse en intérêt tous les autres.

Le récit en lui-même est relativement sans surprise et calqué sur certains récit des années 50 / 60 que j’ai pu lire dans le passé. Le chemin est tout tracé et le lecteur expérimenté se retrouvera dans un univers et des mécanismes narratifs éprouvés et plutôt réussis bien qu’attendus. Finalement, Kem Nunn passe davantage de temps à décrire les états d’âme et atermoiements de ses personnages, ce qui ralentit pas mal l’action mais contribue à peaufiner les psychologies de chacun. C’est un parti pris qui peut payer mais qui ici fonctionne à moitié à cause notamment du personnage principal (comme évoqué plus haut). En revanche, l’écriture sert remarquablement les caractérisations. Loin d‘être la plus accessible car parfois érudite voir lyrique, nous n’avons pas affaire ici à un écrivain quelconque mais bel et bien à un esthète de la langue. Le travail de traduction a dû être un sacré boulot !

Au final, la lecture s’est révélée globalement plaisante quoique irritante par moment. Bilan mitigé pour un auteur qui a tout de même un sacré talent d’écriture et qui sait proposer des personnages fouillés et parfois vraiment intéressant (Votez D en 2017 !). Je ne vous aiderai pas vraiment avec cette chronique, à chacun de tenter l’expérience ou non...

samedi 7 janvier 2017

"Drone land" de Tom Hillenbrand

Drone-landL’histoire : Dans un futur proche où les citoyens européens sont constamment surveillés par les drones fédéraux, le meurtre d’un politicien à la veille du Brexit va bouleverser le système établi.

La critique de Mr K : Très belle lecture pour débuter 2017 que ce Drone land de Tom Hillenbrand tout juste sorti chez la très bonne maison d’édition Piranha qui nous régale à chaque lecture. Cet ouvrage (best-seller en Allemagne lors de sa sortie outre-Rhin) est un croisement très réussi entre roman policier à l’ancienne et dystopie cauchemardesque dans un futur probable. L’ensemble est saisissant et procure un plaisir de lecture hors norme. Suivez le guide !

Dans un futur aseptisé et ultra-surveillé survient l’impensable : la mort d’un élu du parlement européen ! Malgré la fin du droit à l’intimité au nom de la sacro-sainte Sécurité et une technologie poussée à l’extrême, la violence et le crime existent toujours et l’enquêteur Aart Westerhuizen va devoir enquêter sur une affaire beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord. Au fil de ses découvertes, il va lever le voile sur des vérités dangereuses et mettre à mal ses certitudes. Constamment sur le fil du rasoir, il va devoir être malin et surtout discret pour mener à bien ses investigations sans éveiller les soupçons des autorités qui surveillent H24 l’ensemble de la société.

Dans son déroulé, on retrouve tous les éléments classiques d’un bon roman policier à l’ancienne. Ainsi, le héros est un super flic au passé douloureux. Il a perdu sa femme, vit reclus dans un minuscule appartement et se refuse à refaire sa vie. Il boit plus que de raison ce qui n’entame en rien son esprit d’analyse et sa vocation de membre des forces de l’ordre. Nostalgique de l’ancienne époque, celle d’avant le tout technologique, ce n’est pas un hasard si le héros a pour modèle Humphrey Bogart. Il est aidé par son analyste attitrée, Ava. Ces deux là sont faits pour s’entendre et vont pénétrer très loin dans les arcanes du pouvoir et mettre à jour des luttes d’influences qui les dépassent totalement. On retrouve aussi la figure du mystérieux indic' que les sociétés tentent à tout prix de bâillonner, les puissants entrepreneurs cul et chemise avec le pouvoir politique et la lente descente aux enfers pour des héros victimes de leur idéalisme qui ne colle pas avec le monde corrompu dans lequel ils vivent.

Peu à peu donc, ce meurtre en cache d’autres plus anciens et difficile de faire le lien tant les pistes sont brouillées par de mystérieuses forces en action dans l’ombre. La paranoïa guette dans ce cas là surtout quand la technologie en place semble ne plus être totalement neutre. Ainsi, les enquêteurs travaillent essentiellement avec des données recueillies par les innombrables drones qui circulent partout, surveillant et enregistrant toutes les interactions possibles entre les humains. C’est directement avec un réseau informatif très puissant (nommé Terry dans l'Europe futuriste décrite ici) que les policiers sont en lien et travaillent en analysant les données, recoupant les habitudes de chacun et déduisant des éléments clefs de l’enquête. Cette dernière avance donc bien jusqu’au moment où l’on sent qu’ils ont touché juste et que cela dérange en haut lieu. Commence alors une véritable course contre la montre, haletante à souhait et bien stressante pour le lecteur qui se demande bien comment tout cela va se terminer.

C’est assez désarçonnant de voir que finalement, les hommes sont devenus totalement dépendants de la technologie dans le futur envisagé dans ce livre. Voitures automatiques, lunettes connectées pour tout le monde, drones et insectes artificiels espions mais aussi drones livreurs, drones tueurs, voitures automatisées, reconnaissances rétiniennes à tous les étages... L’auteur nous immerge dans un monde profondément déshumanisé, livré à un individualisme forcené. Pas d’effet de style en surenchérissant sur les progrès de la science pour autant, simplement la création d’un background totalement bluffant et surtout crédible. C’est peut-être cela le pire... On se dit qu’à l’allure où va le monde, on pourrait très bien se retrouver dans cette Europe liberticide, libérale et aseptisée au point de bafouer les libertés fondamentales. Très très inquiétant mais assez libérateur dans le genre car on lit plus qu’un simple divertissement, on s’offre une belle réflexion sur le genre humain et sa propension à causer sa propre perte.

De surcroît, Drone land se dévore littéralement tant l’écriture se révèle un bonheur d’accessibilité et de simplicité. Le rythme fluide contribue beaucoup à la plongée enivrante du lecteur dans un univers à la fois fascinant et foisonnant. Il est donc très difficile de relâcher l’ouvrage dans ces conditions, l’addiction naissant immédiatement et c’est ravi que l’on achève cette lecture qui démarre plus que très bien l’année. À lire !