lundi 8 janvier 2018

"Héros secondaires" de S. G. Browne

heros secondairesL'histoire : Convulsions. Nausées. Migraines. Gain de poids soudain. Pour les fantassins de l'industrie pharmaceutique présents sur la ligne de front de la science médicale – un petit groupe de volontaires qui testent des molécules expérimentales contre rémunération – ces effets secondaires courants sont un petit prix à payer pour défendre leur droit à la vie, à la liberté et à la recherche des antidépresseurs.

Lloyd Prescott, trente ans, gentil loser qui gagne sa vie en enchaînant les essais cliniques quand il ne pratique pas une forme de mendicité créative, est le premier du groupe à remarquer les conséquences très étranges (voire paranormales...) de l'exposition pendant des années à des molécules pas tout à fait certifiées. Ses lèvres s'engourdissent, il est balayé par une vague d'épuisement, et à l'instant même, un inconnu s'écroule devant lui dans la rue, victime d'une narcolepsie foudroyante...

Ses potes cobayes et lui se découvrent ainsi de drôles de superpouvoirs, soudain capables de projeter sur autrui toute une panoplie d'effets secondaires handicapants !

Au cœur de la nuit, un nouveau comité de justiciers fait régner la terreur chez les pseudos caïds – ceux qui visent toujours les plus faibles – à coup de convulsions, de vomissements, d'eczéma fulgurant... Les mendiants de New York ont trouvé leurs défenseurs. Mais les superpouvoirs (et les capes colorées) suffisent-ils à faire des superhéros ? Et quand la menace devient sérieuse, Lloyd et ses amis héros malgré eux seront-ils à la hauteur ?

La critique Nelfesque : "Héros secondaires" signe le retour de S. G. Browne dans nos librairies pour notre plus grand plaisir ! Cet auteur est une perle pour nous narrer des histoires ancrées dans notre époque, soulevant des questionnements actuels mais sans lourdeurs, sans fatalisme et avec beaucoup d'humour. Le fond n'est pas drôle très souvent mais la forme est savoureuse.

Ici, nous suivons Lloyd et sa bande de copains, tous cobayes professionnels. Les labos n'ont plus de secret pour eux tant ils ont écumé leurs locaux pendant de nombreuses heures. Un peu paumés, ils forment une bande de gentils losers qui se rassemblent régulièrement pour partager leurs dernières expériences de testeurs de produits pharmaceutiques. Qui a mal où ? Qui supporte quoi ? Qui a un bon plan à partager pour gagner un max de tune sans trop de contraintes ? Car pour eux, ingurgiter 3 fois plus de médicaments à 30 ans qu'une personne âgée de 90 ans est de l'argent facilement gagné. Mais à quel prix ?

Le jour où ils vont découvrir que les expériences auxquelles ils s'exposent depuis des années ont développé chez eux des pouvoirs étranges, la question de savoir ce qu'ils vont faire de leur vie va se poser. Entre critique de notre société, de la course à l'argent, des difficultés de trouver un emploi décent, de la solitude de notre XXIème siècle, "Héros secondaires" tire le portrait de mecs lambda dont le destin va être chamboulé par quelques molécules chimiques. On nage en plein WTF par moments et on en redemande. Super-héros des temps modernes, ils vont apprendre à connaître et à maîtriser leurs nouveaux pouvoirs. Qui n'a jamais rêvé de voler, de respirer sous l'eau ou encore de se rendre invisible !? Eux sans doute ! Mais ce n'est pas cela qui les attend. Leurs pouvoirs sont bien moins spectaculaires. Pendant que l'un provoque des geysers de vomissements sur ses victimes, un autre l'endort, lui fout la gaule ou encore le couvre instantanément de plaques d'urticaires. En effet, ça fait moins rêver...

Et pourtant, en y réfléchissant bien, ces super-pouvoirs peuvent être utiles à un bien commun. Ils vont alors unir leurs forces afin de débarrasser le monde (ou du moins leur ville, commençons petit) de l'injustice et l'incivilité. Au secours des laissés-pour-compte, ils vont mettre en place un plan d'action et patrouiller sans relâche. De l'apprentissage à la maîtrise de leur art, ces héros secondaires sont savoureux et l'ensemble est jubilatoire. Avec eux, les machos prétentieux, les petits caïds et les voleurs en prennent pour leur grade !

S. G. Browne nous livre ici, une fois de plus, un roman très drôle qui sous ses aspects "gros sabots" n'est pas dénué de finesse. Pour qui veut bien voir en dessous de la coquille faite de vomi, de sperme, de rougeur (toute une carapace répugnante et loin du glamour) et de l'humour potache, ce roman est criant de réalisme. Malin et intelligent, avec une petite dose de fantastique et une écriture unique, l'auteur pointe du doigt ce qui ne tourne pas rond dans notre monde. Sa marque de fabrique. A lire !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Eclairé :
- "La Destiné, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort"
- "Le Jour où les zombies ont dévoré le Père Noël"
- "Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour"


samedi 18 novembre 2017

"L'Appel du néant" de Maxime Chattam

chattam

L’histoire : Tueur en série...
Traque infernale.
Médecine légale.
Services secrets.
... Terrorisme.


La victoire du Mal est-elle inéluctable?

La critique de Mr K : Cela faisait un bon moment que je ne m'étais pas replongé dans un Maxime Chattam. Après la gigantesque claque que ma lecture de sa Trilogie du Mal, j'avais été quelque peu refroidi par ses écrits suivants que j'avais trouvé moins bien ficelés et quelques peu prévisibles. "L'Appel du Néant" est la troisième partie d'une trilogie dont Nelfe a chroniqué les deux premiers tomes sur notre blog : La Conjuration primitive et La Patience du Diable. Pour ma part, c'est donc neuf de tout à priori que j'entamai cette lecture qui peut s'entreprendre sans pour autant avoir lu les deux volumes précédents. L'expérience fut distrayante et sympathique à défaut d'être originale. Par contre, elle est clairement dans l'air du temps à travers sa thématique et les questions qu'elle pose.

Ludivine a survécu à deux enquêtes périlleuses et on la retrouve en fâcheuse position. Enfermée dans une fosse sans lumière, elle est captive d'un redoutable serial killer qui viole et tue sans vergogne. Pourquoi est-elle là ? Comment se fait-il que cette super gendarme se soit laissée prendre au piège ? Très vite, l'auteur remonte le temps et revient sur la nouvelle enquête qu'entreprennent Ludivine et son équipe. Une série de meurtres étranges ont lieu et sont à la confluence des actes d'un tueur en série et du terrorisme islamiste. Très vite, un agent de la DGSE se joint à l'équipe pour mener ces investigations qui mêlent secret d’État, sécurité intérieure, pulsion de mort, destruction du libre-arbitre et connaissance du bien et du mal et appel du néant qui donne son titre à l'ouvrage.

J'ai plutôt passé un bon moment en compagnie de Ludivine, Marc et les autres. Certes, les personnages sont assez caricaturaux dans leur genre (on en croise beaucoup dans ce type de lecture) mais on s’attache malgré tout à eux. Ludivine, suite aux expériences traumatisantes des deux volumes précédents, est cassée par la vie, au bord de la rupture et se jette à corps perdu dans le travail. Pas de place pour les loisirs, encore moins pour une relation intime. Vous imaginez bien que Chattam va lui mettre entre les pattes un homme parfait à sa manière si ce n’est qu’il appartient à la DGSE ! Belle fusion que ces deux âmes qui se rencontrent et les relations tissées au fil du temps par l’héroïne avec toute son équipe. On navigue en terrain connu mais la formule marche, donc pourquoi s’en priver.

On retrouve aussi tout le talent de Chattam pour décrire les errances de l’esprit humain avec ici un tueur en série redoutable (face à face d’anthologie avec l’héroïne) et surtout des jeunes gens radicalisés qui veulent passer à l’acte. On rentre pleinement dans le contemporain et l’actu de notre pays depuis Charlie et le Bataclan. Bien qu’on apprenne rien de neuf si on suit l’actualité, cette lecture est une belle piqûre de rappel sur la nature de ce mal insidieux : le processus d’embrigadement, l’organisation d’une cellule terroriste, les techniques d’investigations spécifiques utilisées pour la recherche de criminels de cet acabit. On a beau savoir pas mal de choses, ça fait froid dans le dos, difficile en effet de pouvoir poser un portrait type sur ces individus et de les placer dans une case. Plein de finesse et de profondeur, Chattam soigne ses "méchants" et pour une fois propose une fin plutôt heureuse même s’il faut relativiser car la lutte continue encore et encore.

Ouvrage page-turner par excellence, L'Appel du néant se lit rapidement et très facilement. Beaucoup de sigles une fois de plus mais les notes de bas de page sont là pour soutenir le lecteur, empêtré dans une toile narrative machiavélique et des rebondissements nombreux. On passe un bon moment malgré un sujet difficile et ce roman ravira les fans de l’auteur même si on n'atteint pas le niveau de la Trilogie du Mal qui reste indépassable à mes yeux.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
"L'Ame du mal"
"In tenebris"
- "Maléfices" (ah mais mince, Nelfe l'a jamais chroniqué celui là, rooooo pas bien !)
"Les Arcanes du chaos"
"La Conjuration primitive"
"La Patience du diable"
"Que ta volonté soit faite"
- "Le Coma des mortels"

jeudi 16 novembre 2017

"Hillbilly Elégie" de J. D. Vance

Hillbilly-elegieL'histoire : Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter. Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces "petits Blancs" du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump.
Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Elégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ?

La critique Nelfesque : C'est un ouvrage singulier que je vous propose de découvrir aujourd'hui. "Hillbilly Elégie" n'est pas un roman à proprement parler et pourtant tout ce qui est relaté ici serait une belle base pour construire une trame de roman noir. Ce n'est pas non plus un document puisque l'auteur ne nous assomme pas de données précises et détaillées. C'est un témoignage, à hauteur d'homme, celui de J. D. Vance qui nous relate ici sa vie et celle de sa famille.

J. D. Vance est né dans les Appalaches. Il y a grandi et y a vécu des situations difficiles, situations dans lesquelles certains ne se relèvent jamais. Dans sa région, la misère sociale est omniprésente. Avec des problèmes de drogues ou d'alcool, les centres d'intérêts et préoccupations majeures des habitants ne sont pas les mêmes qu'ailleurs dans le pays. Là où certains vivent d'"American Way of Life", ici c'est "débrouille-toi avec rien".

Difficile dans ces conditions d'entrevoir un avenir, d'en rêver même, tant tout autour tout semble végéter et vivre au jour le jour. J. D. Vance pourtant va changer le cours de son destin, va aller plus loin qu'aucun membre de sa famille n'a jamais été, va faire la fierté de certains d'entre eux et surtout va se découvrir lui-même, ce dont il est capable, dépasser ses limites et écrire une future vie de famille aux antipodes de celle qu'il a toujours connue.

Sans jamais renier les siens, ni se renier lui-même, l'auteur va découvrir qu'une autre façon de vivre est possible. Avec une mère poly-addictive, un père absent et des beaux-pères successifs interchangeables, J. D. Vance n'a pas eu ce que l'on appelle un foyer sécurisant et un climat serein pour vivre son enfance paisiblement. Pourtant, grâce à ses grands-parents, figures de valeurs (les leurs, mais le cadre est là), il va se construire et suivre des règles. Même si mamie est du genre à casser la figure de celui qui n'est pas d'accord avec elle, même si elle déblatère les pires horreurs sur ses voisins et possède un carnet d'insultes bien fourni, c'est dans ce foyer que J. D. Vance et sa soeur trouvent l'amour dont ils ont besoin. Une bulle protectrice leur permettant de reprendre des forces. Un chez soi.

Les deux tiers de l'ouvrage sont consacrés à l'enfance et l'adolescence de l'auteur. Son quotidien, sa scolarité, sa famille, ses amis... Puis lorsqu'il va quitter sa ville pour les Marines et plus tard la fac, "Hillbilly Elegie" change de cap pour devenir beaucoup plus intellectualisé, parce que Vance est alors capable d'analyser et de critiquer ce qui l'entoure et surtout parce que pour la première fois de sa vie, il va vivre un changement. L'émulation qui va avec, la découverte de l'autre, l'envie de se surpasser, de comprendre, d'évoluer.

"Hillbilly Elegie" est présenté comme une analyse de l'origine des votes pro-Trump. Il y a de ça mais pas seulement. Ce sont ces personnes qui ont sans doute apporté du crédit aux propos du nouveau président américain, qui se sont laissées charmer par lui mais il n'est pas du tout question de cela dans ces pages. Les choses ne sont pas nommées précisément si ce n'est par le décalage que l'auteur montre entre ses propres idées politiques et celles de ceux de sa ville natale. Il y a un fossé, un gouffre que seule l'instruction a permis de combler. Car bien que conscient de ces différences, l'auteur n'en reste pas moins proches de ses racines, respectueux de son entourage et affectueusement attaché à ses proches.

"Hillbilly Elegie", c'est le récit d'une vie, c'est l'exemple que rien n'est jamais gravé dans le marbre, que l'homme peut évoluer et changer les mentalités. Par certains aspects, cette histoire est transposable en France, dans certains foyers, certaines régions. Chez nous aussi, nous avons nos Hillbillies, pro-FN et pauvres dans plusieurs sens du terme. Ce parallèle avec la France, que chaque lecteur a le loisir de faire ou pas, est particulièrement intéressant et d'un certain côté également flippant... Reste l'espoir, le travail social, l'éducation et la force de l'être humain.

samedi 4 novembre 2017

"Le Dernier Hyver" de Fabrice Papillon

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L’histoire : Août 415 après J-C. : La ville d'Alexandrie s'assoupit dans une odeur âcre de chair brûlée. Hypatie, philosophe et mathématicienne d'exception, vient d'être massacrée dans la rue par des hommes en furie, et ses membres en lambeaux se consument dans un brasier avec l'ensemble de ses écrits.

Cet assassinat sauvage amorce un engrenage terrifiant qui, à travers les lieux et les époques, sème la mort sur son passage. Inéluctablement se relaient ceux qui, dans le sillage d'Hypatie, poursuivent son grand œuvre et visent à accomplir son dessein.

Juillet 2018 : Marie, jeune biologiste, stagiaire à la police scientifique, se trouve confrontée à une succession de meurtres effroyables, aux côtés de Marc Brunier, homme étrange et commandant de police de la "crim" du Quai des Orfèvres. Peu à peu, l'étudiante découvre que sa propre vie entre en résonance avec ces meurtres.

Est-elle, malgré elle, un maillon de l'histoire amorcée à Alexandrie seize siècles auparavant ? Quel est ce secret transmis par Hypatie et au cœur duquel se retrouve Marie ? L'implacable destin peut-il être contrecarré ou "le dernier Hyver" mènera-t-il inéluctablement l'humanité à sa perte ?

La critique de Mr K : Un vrai et bon page turner aujourd’hui avec Le Dernier Hyver de Fabrice Papillon, premier roman d’un auteur spécialisé à la base dans la vulgarisation scientifique (une vingtaine d’ouvrages à son actif dans ce domaine). Il marche ici dans les pas d’un Dan Brown en proposant une enquête haletante aux confins de l’histoire, de l’ésotérisme et de la hard science. Une belle lecture qui malgré quelques scories a le mérite d’être efficace et furieusement addictive.

Les ingrédients de base n’ont rien d’original sur le papier : des meurtres épouvantables sont commis dans la capitale selon un rituel étrange semblant venu du fond des âges, la collaboration entre une jeune étudiante à priori naïve avec un flic usé par l’existence, une confrérie antédiluvienne et une conspiration à l’échelle mondiale, des flashback réguliers à différentes époques du passé pour expliquer le présent. L’intrigue tenant sur tout de même 613 pages, les indices nous sont révélés au compte-goutte avec un savoir faire sadique certain, maintenant un suspens parfois intolérable et obligeant le lecteur à se coucher tard. C’est bien simple, j’ai lu ce livre en deux jours en mode no-life tant j’ai été happé par l’histoire.

Et oui, malgré un manque de surprise dans les thématiques, l’ensemble est rudement bien ficelé. Ainsi, même si les personnages ont un goût de déjà lu, ils restent profondément charismatiques et les liens qui les unissent créent une unité profonde et réservant quelques surprises malgré tout. Le flic est taciturne à souhait, vraiment au bord de la rupture, on s’attache à lui très vite, l’aspect ours-grognon fonctionnant à plein. Marie, l’étudiante hyper douée n’est pas en reste avec un déboussolement qui ne va pas aller en s’arrangeant jusqu’à la révélation finale. On a beau se douter que ça va faire mal, je dois avouer que la fin m’a diablement séduit car sachez-le, le happy-end n’est pas de mise. Clairement, le dénouement à lui seul vaut le détour, ça fait du bien de sortir un peu des sentiers battus et même si pour cela il faut attendre les 50 dernières pages, quel pied !

L’enquête en elle-même est menée avec brio et beaucoup de technique, les apports sont nombreux en terme de connaissances pures et l’on en apprend beaucoup sur les forces de l’ordre et leurs récentes réorganisations. L’ombre du 13 novembre 2015 plane d’ailleurs sur ces pages, l’auteur y faisant souvent référence comme dans la littérature américaine après les attentats du World Trade Center, il y a un avant et un après Bataclan en France. Une certaine tension en émane, un climat différent et clairement une certaine paranoïa que l’auteur distille avec finesse tout au long des phases d’enquêtes. Réaliste et sans pathos, la partie enquête de l’ouvrage se lit avec un plaisir certain.

La partie dite historique et scientifique est assez passionnante aussi malgré des entorses à la réalité. On retrouve ainsi des personnages célèbres qu’il est bien pratique d’user et de réutiliser à l’envie dans ce genre de thriller ésotérique (pêle-mêle ici Curie, Elisabeth I, Newton, Vinci, Voltaire...). C’est sympa d’essayer de tirer le vrai du faux surtout si comme moi vous avez étudiez l’Histoire dans votre jeunesse. Les autres se laisseront embarquer dans un rêve funeste et terrifiant. Perso, je n’y ai pas cru un moment même si ça ne me déplaît pas de m’évader dans un trip de conspiration pluri-millénaire à la Da Vinci Code. À ce propos, j’ai trouvé peu élégant de la part de l’auteur de se gausser à l’occasion de deux passages de Dan Brown (un dialogue entre flics, le touriste US dans une église anglaise) qui même s’il n’est pas toujours un auteur de haut calibre (voir ma critique d’Inferno) a eu le mérite de séduire des millions de lecteurs. Peut-être étaient-ce des clins d’œil, je les ai trouvés lourd-dingues et malvenus. La partie scientifique pure quant à elle est bluffante, pour le coup je n’y connaissais pas grand chose (je ne vous parlerai pas des domaines vus car cela donnerait des indices sur la teneur de la trame principale), j’en suis ressorti plus riche et éclairé. L’auteur n’a pas son pareil en tout cas pour expliquer avec des mots simples des concepts compliqués à priori hors de porté pour le béotien en la matière que j’étais.

C’est donc un ouvrage qui m’a énormément plu et qui a réussi à m’embarquer littéralement, le genre de livre auquel on pense et repense durant sa lecture ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Bien écrit, érudit mais sans exagération, structuré et maîtrisé de bout en bout, sans longueurs inutiles, on passe un excellent moment et la fin est géniale. Idéal pour se détendre durant une période de vacances, c’est le genre de bouquin qu’on ne peut relâcher une fois débuté si on est amateur du genre. Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous faites partie du lot.

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mercredi 1 novembre 2017

"La Guerre des bulles" de Kao Yi-Feng

 

la guerre des bulles

L’histoire : Dans une communauté de montagne coupée du monde, les réserves d'eau se tarissent. Face à des adultes incapables d'affronter ce problème de survie, les enfants comprennent que c'est à eux de le régler.

Ils s'emparent d'armes, prennent la maîtrise du territoire et emprisonnent leurs parents. Lorsque ceux-ci protestent sérieusement, le mouvement de résistance lancé par les enfants franchit un pas supplémentaire.

Désormais maîtres du territoire, ils tentent d'établir un nouveau modèle de société, basé sur l'abolition de toutes les règles anciennes...

La critique de Mr K : C’est à Taïwan que nous emmène la chronique du jour avec la dernière sortie littéraire des éditions Mirobole que j’aime tellement. La Guerre des bulles de Kao Yi-Feng est un drôle d’objet littéraire qu’il est difficile de définir avec précision tant on se retrouve à la croisée des genres entre roman d’apprentissage, dystopie et satire sociale. Malgré un démarrage de lecture difficile, le jeu en vaut la chandelle car ce récit est d’une grande beauté et d’une grande portée. Suivez le guide!

L’action se déroule dans un faubourg isolé dans les montagnes de Taïwan. La vie suit son cours malgré des difficultés endémiques en terme d’accès à l’eau potable. La sécheresse aidant, l’absence de réseau d’eau courante se fait cruellement sentir et la communauté villageoise ne semble pas prendre le problème à bras de corps. Face à cette impuissance affichée, la révolte gronde chez les enfants qui vont opérer un coup d’état et prendre le contrôle du faubourg. Gao Ding est élu général en chef et en s’entourant de ses plus proches amis, il va instaurer de nouvelles règles, un nouveau régime pour ne pas réitérer les erreurs de ses aînés, bâtir un monde nouveau pour améliorer le sort de tous les habitants. Lui et ses troupes vont apprendre que les idéaux se heurtent bien souvent à la réalité et le pragmatisme attend au tournant toute personne ou groupe qui détient le pouvoir...

Le récit commence très lentement, c’est pour cela que dans un premier quart de livre, j’étais un peu perdu. L’ouvrage débute directement au moment de la prise de pouvoir des jeunes et l’auteur, Kao Yi-Feng, s’efforce de nous décrire l’organisation et les rituels suivis par les nouveaux maîtres du faubourg. C’est un peu fastidieux et ça ne fait pas vraiment avancer les choses. En fait, il faut attendre un peu pour se rendre compte que le procédé est assez malin (à défaut d’être séduisant de prime abord) car il plante des éléments essentiels pour la suite. La réalité les rattrapant, Gao Ding et les siens vont devoir affronter le problème de l’eau mais aussi l’organisation générale de la zone et une menace plus insidieuse, celle de chiens errants qui cherchent eux aussi à survivre, quitte à attaquer les humains et notamment les enfants. Un glissement s’opère alors et les enfants se rendent compte qu’il va falloir prendre les problèmes sérieusement quitte à perdre leur innocence, pour rentrer dans l’âge honni de l’adulte.

Belle parabole sur le pouvoir et ses exigences, le livre ne recule devant aucun faux fuyant ou caricature. Des passages sont relativement rudes et en choqueront certains. La mort sème les victimes sur son passage, nul n’est épargné et surtout pas les enfants. Jamais gratuite ni exagérée, la violence larvée ou frontale n’est que la résultante d’aléas propres à la gestion d’un groupe et d‘un territoire. Surveillance, conflit, tension mais aussi guerre sont ici au menu et c’est loin d’être un jeu d’enfants, fissurant à l’occasion les rangs des troupes occupantes. Des figures extérieures aux enfants dont une sorcière et un vieil homme amoureux de chiens renvoient la balle aux dirigeants juvéniles, les mettant face à leurs contradictions et leur apportant leur aide à des moments cruciaux. Pour ceux qui connaissent la référence, il y a clairement des ponts, des liens et des thématiques communes avec le magnifique Sa majesté des mouches de William Golding même si ici, des passages sont bien plus crûs à la manière des auteurs coréens notamment.

Au delà de la trame principale, le monde qui nous est donné à voir est étrange. Bien qu’assez réaliste, on trouve des éléments de pure fantaisie et fantastiques à l’occasion. Certains morts réapparaissent et continuent de hanter les vivants, les ombres ont une vie propre, la nature même peut se révéler étrange avec de fascinantes métamorphoses et des aliments qui semblent se créer ex nihilo. On se prend même à se demander si l’on est dans le rêve / fantasme ou dans de la réalité augmentée du type réalisme magique. C’est déstabilisant mais aussi jouissif quand on est amateur, on se retrouve parfois dans un univers proche d’un Murakami avec l’obscurité en plus. J’ai aimé cette sensation de ne pas savoir à quoi m’attendre à chaque page tournée. Tout semble possible à n’importe quel moment et la fin n’est vraiment pas pour me déplaire laissant une saveur énigmatique en bouche. C’est typiquement le genre de livres dont on a envie de parler ensuite avec d’autres lecteurs pour échanger nos ressentis et nos avis.

Très poétique, léger et pourtant parfois très dur, ce roman se lit vraiment très facilement grâce à une langue aérienne, légère, exigeante mais tournée vers le lecteur. Transportant celui-ci vers des ailleurs insoupçonnés, on se sent tour à tour confortablement installé dans sa lecture, ébranlé, surpris, choqué, perdu. Il faut se laisser faire, pénétrer dans le livre sans certitudes et sans crainte car au final, l’histoire universelle qui nous y est contée marquera votre esprit d’une empreinte indélébile.


vendredi 27 octobre 2017

"Les Anciennes nuits" de Niroz Malek

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L’histoire : A Alep, un écrivain consulte un cardiologue car son cœur s'emballe. Le médecin lui diagnostique une hypertension psychologique et lui conseille d'écrire le soir pour calmer ses angoisses. Dès la nuit suivante, l'homme s'installe dans son bureau, écrit ses premiers mots et laisse surgir des pages toutes les vies de sa chère cité.

La critique de Mr K : C’est à une bien étrange lecture que je vous convie aujourd’hui avec Les Anciennes nuits de Niroz Malek, auteur récompensé en 2016 par le Prix Lorientales pour Le Promeneur d’Alep. Roman s’inspirant du fameux Mille et une nuits, cet ouvrage déconcerte énormément et vous demandera une force de concentration importante, notamment pour vous engouffrer dans ce récit à tiroirs où les contes s’enchâssent entre eux. Au final, on en ressort plutôt déstabilisé mais heureux de cette expérience vraiment différente.

Tout commence pas un banal rendez-vous chez le médecin. Le patient a le cœur qui s’emballe et ces palpitations l’inquiètent grandement, lui qui pratique régulièrement le sport et mange sainement. Son affection est d‘origine nerveuse selon le thérapeute qui lui conseille alors d’écrire pour expulser les mauvaises ondes et pulsions qui l’habitent. Mais voila, pas facile de retrouver l’inspiration quand celle-ci n’est plus aussi fertile qu’auparavant. Peu à peu, face à sa page blanche, des récits vont venir à lui et entraîner le lecteur dans la magie des contes entre philosophie, érotisme, politique et onirisme dans un mélange des genres borderline et hors du commun.

Nous sommes ici à dix mille lieues des images de la Syrie que nous connaissons. À part quelques rares passages se déroulant à notre époque (sans aucune référence d’ailleurs au contexte actuel de guerre civile et de terrorisme larvé), le lecteur navigue dans l’imaginaire fertile de cet écrivain. Et même si on peut se demander à l’occasion si ce mal ne vient pas justement de la situation terrible dans laquelle se trouve son pays et sa ville (les images d’Alep détruite hantent les écrans médiatiques), Niroz Madek s’attache à décrire sous forme de contes orientaux les rapports humains, la hiérarchie patriarcale, les croyances ésotériques et l’amour charnel à la mode syrienne.

On voyage beaucoup sur les terres arides et les espaces verdoyants d’un pays riche de sa culture et des rapports entre les personnes. Sultans, mendiants, voyageurs, commerçants, jeunes et vieux, hommes et créatures mythiques (dont les fameux djinn !) vivent de grandes aventures qui au-delà du surnaturel, du bizarre et du cruel racontent l’homme, sa nature et sa condition. Amours contrariés, découverte du sexe, rites de passages, malédictions en tout genre peuplent des histoires qui s’emboîtent entre elles, le conteur racontant l’histoire d’un autre conteur racontant une autre anecdote ou légende. Difficile dans un premier temps de réussir à suivre le rythme et à faire le rapprochement entre ces récits qui s’entrechoquent, s’opposent et se complètent (quelques indices chiffrés émaillent les chapitres et paragraphes mais honnêtement ça ne m’a pas du tout aidé au départ !). Je me suis surpris à parfois revenir en arrière pour bien saisir le sens et la portée des propos rapportés. Une fois le coup pris et l’esprit adapté à cette étrange approche littéraire, c’est un pur délice.

La langue au départ ésotérique (surtout dans sa structure) se fait ensorcelante, d’une légèreté et d’une poésie rare, l’auteur aime sa matière et ses personnages. On ne peut plus dénombrer les passages envoûtants avec de belles pages sur l’amour physique, de très belles descriptions de femmes et l’exposition d’enjeux qui dépassent les simples protagonistes de l’histoire en cours. On en apprend donc beaucoup sur les traditions du Moyen-Orient mais aussi sur nous-même à travers des thèmes universels qui touchent chacun d’entre nous.

Ce livre ne plaira sans doute pas à tout le monde, il nécessite je pense un temps d’adaptation, une ouverture d’esprit et parfois même de l’abnégation. Mais quel bel écrin et quelle richesse de contenu une fois que l’on a ouvert cette boite à histoires. Une très belle expérience, riche d’enseignements et de plaisir de lecture. À chacun de tenter l’expérience ou pas.

lundi 23 octobre 2017

"L'Accusé du Ross-Shire" de Graeme Macrae Burnet

accuse

L’histoire : Alors qu’il fait des recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais, Graeme Macrae Burnet découvre des archives relatives à une étrange affaire. En 1869, Roderick Macrae, dix-sept ans, a été arrêté après un triple assassinat dans un village isolé des Highlands. Dans un document écrit, le jeune homme relate sa vie et ses meurtres, sans jamais donner le moindre détail sur ses mobiles. Hormis ce récit, aucune preuve tangible de sa culpabilité n’a été trouvée. Était-il tout simplement fou ?

Graeme Macrae Burnet nous livre toutes les pièces du procès : témoignages, articles de journaux, rapports des médecins. Peu à peu, le doute s’installe. Le récit de ces crimes est-il bien l’œuvre de ce jeune garçon, a priori illettré ? S’agit-il d’un faux ? Si c’est le cas, que s’est-il réellement passé ? La solution semble se trouver dans la vie de cette petite communauté repliée sur elle-même, où chacun doit rester à sa place, sous peine de connaître les pires ennuis.

La critique de Mr K : Une lecture express de plus avec ce roman entretenant habilement le mystère entre fiction et faits divers réels. Constitué de matériaux et formes de texte diverses, Graeme Macrae Burnet dans L’Accusé du Ross-Shire nous invite dans le XIXème siècle écossais avec une maestria incroyable, plongeant le lecteur dans les affres de l’addiction extrême. C’est le gage d’une expérience littéraire hors du commun, voici pourquoi.

Dans une préface bien sentie, l’auteur nous explique qu’il a réuni divers documents autour d’une affaire de meurtre datant de 150 ans et dans laquelle aurait été impliqué un de ces aïeux. Il se propose alors de porter à la connaissance du lecteur les dépositions des témoins clefs, le journal rédigé par l’accusé lors de son séjour en prison précédent son procès, les rapports médicaux suite à la découverte des corps et les minutes du jugement croisées avec les impressions des journalistes de l’époque. On multiplie donc les points de vue à la manière d’une enquête policière et l’on plonge sans filet dans une époque rude dans un coin reculé des Highlands écossais.

Roderick Macrae a 17 ans au moment des faits. Orphelin de mère depuis peu, il seconde son père à la ferme en compagnie de sa sœur Jetta. Les temps sont rudes pour cette famille pauvre, le père au cœur attristé par la perte de son épouse a la main leste et les paroles dures. Pourtant, l’existence poursuit son chemin, Roderick est d’une intelligence rare et malgré son extraction modeste, il pourrait prétendre à un avenir meilleur. Mais la fatalité semble s’acharner sur la famille endeuillée, suite à diverses bisbilles et tracasseries, la tension monte entre eux et la famille Mackenzie dont le patriarche devient le constable du village, c’est à dire celui chargé de faire respecter la loi et les prérogatives des lords sur leur terres. C’est le début d’un engrenage qui va conduire à un drame épouvantable. Vient ensuite l’analyse faite par les médecins, les aliénistes (spécialistes de l’esprit humain de l’époque) et enfin les débats lors du procès.

Cet ouvrage s’est apparenté pour moi tout d’abord à un retour à mes chères années de fac quand j’avais suivi un cours d’étude comparée des systèmes agricoles anglais et français aux XVIIè et XVIIIème siècle. Loin d’être aussi rébarbatif que ce cours puisse paraître aux non initiés, j’ai retrouvé ici une belle évocation du système sociétal mis en place outre-manche avec le système des lords, régisseurs, constables et bailleurs. Les terres n’appartiennent pas aux paysans, ces derniers louent leur fermage et doivent l’entretenir au mieux. La lutte des classes est ici quotidienne et très vite on se rend compte que la famille du personnage principal est considérée comme une quantité négligeable dont on se fiche éperdument que l’on soit noble ou membre de l’église. Le poids des traditions et des us est lourd à porter, il est donc quasiment impossible de s’extraire de sa condition et aucun recours n’est à disposition des simples gens du peuple. Cela donne lieu dans cet ouvrage à des passages à forte charge émotionnelle, à des crises de rage intérieure face aux iniquités et aux injustices. Personnellement j’avais parfois l’estomac retourné face à tant de cruauté institutionnelle.

L’ajout de documents extérieurs notamment médicaux donnent ainsi à voir la perception qu’ont les médecins sur les maladies mentales et leur lien présumé avec les classes sociales. Le déterminisme règne en maître sur les esprits : un pauvre restera un pauvre, sujet à la maladie, aux dérèglements d’humeur et à la tentation du crime. Effroyable lecture par moment mais à mon avis nécessaire et éclairante, surtout quand on entend encore ce genre de propos dans le cadre de certaines réunions du MEDEF, syndicat qui a toute l’attention de nos autorités ces derniers temps...

Le cœur des hommes est aussi sondé en profondeur dans ce drôle de roman. La solidarité des humbles dans le partage des tâches et le soutien dans les épreuves de la vie, les rites simples d’une existence solaire et loin des agitations de la ville mais aussi les rumeurs, les jalousies et toutes les crasses que l’on peut se faire dans une communauté repliée sur elle-même. C’est un mélange d’attirance et de répulsion qui guide le lecteur dans ces pages hantées par le malheur, le deuil et la pauvreté au milieu d’un paysage splendide qui inspire la liberté mais ne la donne pas pour autant. Cette ambiguïté omniprésente donne une force et une puissance hors du commun à ce fait divers finalement banal dans sa cruauté et son irrationalité. L’être humain ne ressort pas grandi une fois de plus mais cette histoire met en lumière sa complexité, sans pathos ni raccourci.

Passionnant, intelligent, divertissant mais aussi révoltant et très triste, ce roman (car c’en est bien un malgré le caractère "authentique" de la proposition) est avant tout bouleversant et terriblement accrocheur. L’écriture bien que vieillie intentionnellement pour crédibiliser l’entreprise (bravo à la traductrice au passage, ça n’a pas du être évident à réaliser) est d’une fluidité et d’un charme fou, on se laisse emporter sans efforts vers ces rivages lointains avec un plaisir de lecture renouvelé à chaque page. C’est bien simple, le temps semble s’arrêter et c’est tout groggy qu’on arrive à la fin sans s’en rendre compte. Une vraie petite bombe à retardement que je ne saurais que vous conseiller tant le bonheur de lire est au rendez-vous. Chapeau bas !

samedi 21 octobre 2017

"La Légende des Akakuchiba" de Kazuki Sakuraba

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L’histoire : Lorsqu’une fillette est retrouvée abandonnée dans la petite ville japonaise de Benimidori en cet été 1953, les villageois sont loin de s’imaginer qu’elle intégrera un jour l’illustre clan Akakuchiba et régnera en matriarche sur cette dynastie d’industriels de l’acier. C’est sa petite-fille, Toko, qui entreprend bien plus tard de nous raconter le destin hors du commun de sa famille. L’histoire de sa grand-mère, femme dotée d’étonnants dons de voyance, et celle de sa propre mère, chef d’un gang de motards devenue une célèbre mangaka.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre, voici un livre d’une rare puissance qui conjugue vents de l’Histoire, saga familiale et écriture magique. Gare à l’addiction car une fois que vous avez pénétré dans La Légende des Akakuchiba de Kazuki Sakuraba, il est très difficile de s’en dépêtrer et de pouvoir revenir à la réalité.

C’est plus de 60 ans de la vie familiale de la famille Akakuchiba qui se déroulent sous nos yeux durant les 410 pages de cet ouvrage d’une rare densité. Tout débute par un mariage arrangé entre l’héritier de la famille et une jeune fille de rien, Man’yô, recueillie par une famille d’ouvriers suite à son abandon par une mystérieuse tribu des montagnes. Par cette alliance, elle rentre dans un nouveau monde, celui d’une famille aristocratique spécialisée dans l’acier et dont le rôle est proéminent dans le village de Benimidori. Le temps file entre événements heureux et malheureux, et drames historiques. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde davantage sur la fille de Man’yô, Kibari, jeune loubarde haute en couleur qui va devenir une mangaka (dessinatrice de manga) reconnue et adulée. Enfin, c’est au tour de la petite fille (la narratrice du livre) de raconter son existence et surtout de lever le dernier mystère qui plane sur sa grand-mère désormais disparue.

Entrer dans cette lecture, c’est voyager tout d’abord entre tradition et modernité. Des années 60 à l’heure de la croissance d’après guerre et l’ultra-développement japonais jusqu’aux années 2000 et la bulle économique qui a ruiné nombre de familles, que de changements ! À travers, les péripéties vécues par les Akakuchiba et tout ceux qui les entourent, c’est le monde qui change avec l’apparition de la télévision, la disparition de certains métiers, la généralisation des transports individuels (au premier rang desquels les voitures), les changements d’habitudes et de manières de vivre, les logements qui évoluent aussi... Un monde s’estompe peu à peu laissant place à un nouveau. Nostalgie mais aussi espoirs se côtoient entre les différentes générations qui se succèdent, ne se ressemblent pas, se heurtent parfois mais qui finalement restent de la même famille et soudées à leur manière. Ces bouleversements brutaux ou ces changements progressifs sont très bien rendus par l’auteur qui sans alourdir son récit, développe à merveille le contexte historique, immergeant complètement le lecteur dans l’Histoire, en la rendant digeste et intéressante.

Ce plaisir renouvelé, on le doit aussi clairement à l’amour porté par l’auteur à ses personnages qui sont remarquablement caractérisés. On pénètre ici au cœur de l’intime, de la vie d’une famille japonaise aisée qui doit survivre en s’adaptant à l’époque et aux circonstances. Unions arrangées, amours filiaux, jalousies et trahisons, grandes décisions sur l’avenir de l’entreprise familiale, nostalgie du temps qui passe, aspirations de la jeunesse et prises de consciences tardives ponctuent ce roman d’émotions fortes et renouvelées. On s’attache immédiatement à tous ces destins et même si certains personnages sont agaçants par leur nature même, on se prend à vouloir connaître leur destinée car chacun ici a sa part d’ombre et de lumière. C’est fin, lumineux et une fois de plus maîtrisé de main de maître.

Très belle fenêtre sur le Japon du XXème siècle et d’après, on retrouve cette douce langueur propre à cette littérature que j’apprécie beaucoup. Bien que moins poétique voir ésotérique que l’écriture d’un Murakami, Kazuki Sakuraba propose une langue d’une extraordinaire finesse entre exigence de précision et envolées intimistes d’une rare force. Provoquant l’empathie, l’addiction et le bonheur de lire tout simplement, cet ouvrage laisse un merveilleux goût d’érudition et de virtuosité narrative en bouche bien après la lecture. Un petit bijou de plus dans ma bibliothèque qui mérite amplement qu’on se penche sur son cas si on est amateur de littérature asiatique et / ou de saga familiale.

mercredi 18 octobre 2017

"La Seine est pleine de revolvers" de Jean-Pierre Ferrière

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L’histoire : Marion et Fanny sont les meilleures amies du monde. Entre elles, pas de secret ! Leur mariage ? Un désastre confortable. Leurs rêves d’enfants ? Un tombeau de regrets. Et leur mari ? De simples obstacles, dont la disparition précoce ne les chagrinerait pas plus que ça...

Justement, ne devrait-on pas toujours pouvoir compter sur sa meilleure amie ? Aussi bien en cas de coup dur, de chagrin d’amour... que d’assassinat ?

Des brasseries parisiennes au Casino de Cannes, entre les deux femmes va se mettre en place une mécanique meurtrière... capable de changer la plus solide des amitiés en polar renversant. Et quand le rideau tombera, quelles que soient les coupables, une chose est sûre : la Seine sera pleine de revolvers.

La critique de Mr K : Nouvelle réédition réussie chez French Pulp éditions avec La Seine est pleine de revolvers de Jean-Pierre Ferrière, auteur connu, prolifique et apprécié des amateurs de polar qui a officié dans la deuxième partie du XXème siècle. Pour ma part, c’est ma première incursion chez lui et je suis tombé littéralement sous le charme entre intrigue diabolique, style fluide et un suspens terrible maintenu jusqu’au dernier chapitre.

Deux copines de lycée se sont retrouvées au hasard d’un après-midi de soldes. Ce hasard heureux leur rappelle des souvenirs de jeunesse, très vite elles se présentent leurs maris et c’est partie pour la grande amitié. Durant cinq ans, ils passent leur temps ensemble. Week-end et vacances se font à quatre entre sorties culturelles, sport et soirées bien arrangées. Malgré quelques rumeurs salaces, pas un nuage dans cette relation collective fusionnelle. Et puis survient un événement dramatique qui bouleverse l’ordre établi et dans l’esprit des deux femmes l’idée germe de se débarrasser de leurs maris respectifs. Elles fomentent un plan quasiment parfait et passent à l’acte. Comme toujours, c’est un minuscule grain de sable qui va enrayer la mécanique infernale mise en place par l’auteur qui va se faire un plaisir de torturer ses personnages et retourner l’estomac du lecteur qui tombe de Charybde en Scylla.

Très vite, le décor planté, l’action démarre dare-dare. À première vue, rien ne prédestinait Marion, une actrice ratée bourgeoise, et Fanny, une traductrice effacée, à commettre un crime. Mais la jalousie, la culpabilité, l’appât du gain et la vengeance guident leurs pas avec une Marion déchaînée qui s’inspire de ce qu’elle peut croiser dans sa vie de comédienne pour créer le double meurtre parfait. On suit avec étonnement et fascination la mise en place du piège, on n’aimerait pas être à la place de Vincent et Edouard ! La mayonnaise prend très vite avec un auteur qui n’a pas son pareil pour décrire les affres des âmes humaines avec notamment deux beaux portraits de femmes blessées qui vont céder à leurs pulsions criminelles et des enquêteurs doués mais dont l’action est contrée par l’absence de preuves tangibles. Puis, au bout d’un moment, les personnages secondaires prennent une importance autre et renversent la situation établie pour le plus grand plaisir du lecteur.

On passe régulièrement d’un point de vue à un autre ce qui rajoute un soupçon de perversité à l’ensemble : la confection du plan, la consolidation des alibis, l’élaboration de fausses pistes, l’enquête policière qui semble tourner court et puis très vite, des révélations fracassantes qui vont changer la donne. Sous ses allures très classiques, l’histoire réserve bien des méandres tortueux à ses personnages et je dois avouer que Jean-Pierre Ferrière m’a surpris plus d‘une fois. Les événements s’accélérant, on commence à soupçonner un peu tout le monde et l’on se demande bien qui va avoir le dernier mot. Suspens, crime, sexe et introspections déviantes peuplent ce livre qui ne laisse pas une seconde de répit et se dévore en moins de temps qu’il faut pour le dire !

Bien que classique dans sa forme mais non dénué de charme bien au contraire, l’écriture est un bijou de simplicité et procure une évasion immédiate. Malgré quelques scories en terme d’impression (mots doublés et fautes de frappes, une dizaine en tout), le contenu est d‘un bel acabit et l’on passe un excellent moment, prisonnier d’un suspens haletant qui procure un plaisir sadique certain. J’adhère totalement et je ne peux que vous conseiller de tenter l’expérience La Seine est pleine de revolvers si le genre vous plaît.

dimanche 15 octobre 2017

"Bakhita" de Véronique Olmi

bakhitaL'histoire : Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l'esclavage. Rachetée à l'adolescence par le consul d'Italie, elle découvre un pays d'inégalités, de pauvreté et d'exclusion.
Affranchie à la suite d'un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

La critique Nelfesque : J'ai décidé de lire "Bakhita" sans savoir grand chose de son contenu. Remarqué avant sa sortie en sachant juste qu'il traiterait de l'esclavage, je voulais aussi découvrir Véronique Olmi que Mr K aime beaucoup. Depuis, les critiques positives pleuvent et l'ouvrage est dans la sélection pour le Prix Goncourt. A croire que "Bakhita" est LE roman à lire absolument ? Oh que oui !

Quel roman que celui-ci ! Quel destin tragique et quelle femme lumineuse ! "Bakhita" narre l'histoire vraie de Sainte Giuseppina Bakhita de sa naissance à sa mort. Née au Soudan, dans un village tranquille et une famille aimante, elle va passer les premières années de son existence dans la douce insouciance de l'enfance. Les journées sont  rythmées par la nature et le chant des femmes. Bakhita aime son village, ses parents, ses soeurs, les animaux dont elle s'occupe. Mais à l'âge de 7 ans, sa vie bascule. Elle est enlevée, traitée comme une chose, vendue sur un marché aux esclaves. Avant cela, elle va parcourir des kilomètres à pied, voir les pires horreurs, perdre son innocence et découvrir ce que l'homme est capable de faire dans ses heures les plus sombres. 

Puis viendra le temps de l'esclavage, celui de l'humiliation, de la souffrance où tout sentiment est refoulé, où la personne humaine est annihilée. Bakhita n'existe plus, Bakhita obéit, Bakhita ne doit plus avoir de sentiments, ne doit plus s'attacher à personne, Bakhita ne sait plus qui elle est. Les années passent, les maîtres aussi ainsi que les bleus au corps et à l'âme. Même lorsqu'elle verra poindre à l'horizon un avenir meilleur, jamais elle n'aura droit à une vie normale, une vie paisible où elle pourra panser ses plaies. Bakhita est née pour souffrir et par sa souffrance elle trouvera son salut, en aidant les autres et en faisant don de tout ce qu'elle a de plus intime.

Avec cette histoire douloureuse et pleine d'espoir à la fois, je découvre la plume de Véronique Olmi et je tombe littéralement sous le charme. L'écriture est simple et fluide, les pages s'enchainent. L'auteure n'en rajoute jamais, l'histoire est déjà bien assez tragique et dure comme cela. Pas d'emphase, pas de pathos, des mots simples décrivent les horreurs vécues par cette enfant, cette jeune femme, cette adulte, cette dame âgée, cette religieuse. Cela suffit pour glacer le sang et faire monter les larmes aux yeux. Un sujet terrible servi dans un écrin précieux. Superbe !

"Bakhita" est un roman qui se vit plus qu'il ne se lit et je suis ravie d'avoir découvert le fil de son histoire au fur et à mesure de ma lecture (n'ayant même pas lu la quatrième de couverture). Allant de surprise en surprise, d'effroi en effroi, le lecteur est pris dans un tourbillon de sentiments. L'horreur est présente sur chaque page, aucun répit, le coeur doit être bien accroché et on le retrouve souvent au fond de sa gorge ou au bord des yeux. Mais quelle expérience de lecture nous vivons ici ! La littérature existe pour nous divertir parfois, nous faire grandir et ressentir des émotions aussi. Ici elle nous ouvre les yeux, nous va droit au coeur et nous change viscéralement. Dans la vie d'un lecteur il y a un avant et un après "Bakhita". Merci Madame Olmi !