mardi 28 mars 2017

"Chanson douce" de Leïla Slimani

Chanson douce

L'histoire : Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.

La critique Nelfesque : Cela fait un petit moment que j'avais entendu parler de "Chanson Douce" de Leïla Slimani. En premier lieu parce qu'il avait fait grand bruit lors de sa publication en pleine Rentrée Littéraire 2016, ensuite parce que ce roman a reçu la même année le célèbre Prix Goncourt. Ce qui a engendré encore plus de lectures, dont la mienne. Après le très bon Goncourt des Lycéens, "Petit pays" de Gaël Faye, j'avais envie de voir si son aîné était tout aussi bien mérité.

"Chanson douce" a la réputation d'être un roman très fort. Beaucoup de mamans lectrices n'ont pas pu le lire ou ont été choquées par son histoire et notamment la scène très dure qui débute ce roman. Et pour cause, on commence ici avec la découverte d'une scène macabre où les deux enfants en bas âge d'un jeune couple ont été massacrés par leur nounou. Pourquoi cet acte et comment est-il arrivé ?

Je n'ai pas d'enfants et j'aime les romans noirs, les scènes chocs et les romans qui font réfléchir sur la nature humaine. Avec cet ouvrage de Leïla Slimani j'ai été servie ! L'écriture est simple et tout à fait accessible. N'ayez donc aucune crainte en voyant le bandeau "Prix Goncourt" ici, il est très facile à lire de par sa construction et le vocabulaire employé. L'auteure nous présente ici une histoire ordinaire, banale, un drame qui pourrait arriver dans n'importe quel foyer. Et c'est sans doute cela qui glace le plus le lecteur...

La recherche d'une nounou c'est une rencontre qui nait d'un besoin. Ici Myriam va reprendre son métier d'avocat et une solution doit être trouvée pour permettre à toute la petite famille de continuer à fonctionner correctement. Après plusieurs entretiens, le choix se porte sur Louise, une femme plus âgée, douce et très proche des enfants. Avec elle tout parait naturel. Très arrangeante, elle aime faciliter la vie de ses employeurs et va au delà de ce pour quoi elle a été engagé. La famille de Myriam, c'est sa famille. C'est ainsi que petit à petit elle va prendre de plus en plus de place dans ce foyer jusqu'à y faire planer une ombre malsaine. Lorsque les jeunes parents se rendent compte que la situation dérape, il est déjà trop tard et le drame implacable et froid des premières pages est inéluctable.

Cette lecture est forte car elle va chercher chez chaque lecteur sa capacité de compréhension. Il n'y a pas de suspens ici, un meurtre a eu lieu et on connaît déjà le nom du coupable. La seule question qui subsiste est "pourquoi ?". Sur 220 pages, ce qui est finalement très court, Leïla Slimani va nous présenter la situation, nous faire rentrer dans la bulle de cette famille, nous donner à voir son mode de fonctionnement et surtout nous présenter Louise. En peu de pages, elle détourne le cerveau du lecteur sans jamais donner de réponses précises. L'homme n'est pas une machine avec des fonctions bonnes ou mauvaises, la nature humaine est bien plus complexe et les "et si..." sont légion. Etait-il possible d'éviter ce drame ? Si oui, à quel moment ? En n'engageant pas Louise ou bien plus tôt dans sa vie personnelle ? Chaque acte extrême a un point de départ, une racine, un terreau à analyser pour qui veut bien y mettre les mains et essayer de comprendre.

logo-epubDans ce roman humain par les sentiments qu'il dégage et pourtant tout ce qu'il y a de plus factuel dans son approche, l'auteure questionne l'homme avec pudeur et discrétion. Elle met le doigt sur nos souffrances, nos ambiguïtés et nos contradictions. Ambiance glaçante, drame inéluctable, le lecteur est happé dans cette histoire sordide et cette atmosphère malsaine dont on ne peut plus détacher le regard avant la dernière page. Un roman qui fait froid dans le dos...


samedi 14 janvier 2017

"Le Dernier amour du lieutenant Petrescu" de Vladimir Lortchenkov

Le Dernier amour du lieutenant Petrescu - Vladimir LortchenkovL'histoire : Le bruit court qu'Oussama Ben Laden se cache des services secrets américains dans le pays le plus méconnu au monde : la Moldavie ! Tanase, le chef du KGB local, a bien l'intention de mettre la main dessus pour satisfaire ses ambitions. Alors quand le nom d'un certain Petrescu surgit au cours de l'enquête, il met en place la surveillance du seul Petrescu qu'il connaisse : un jeune lieutenant des services secrets.
Ignorant tout des soupçons qui pèsent sur lui, Petrescu fréquente tous les jours un restaurant tenu par des Arabes, dont un des employés se prénomme justement Oussama. Coïncidence étrange ou véritable complot visant à instaurer une république islamiste en Moldavie ? Comble de malheur, Petrescu a pour maîtresse la belle Natalia, dont Tanase est éperdument amoureux... Entre filatures alcoolisées, rapports bidons et assassinats foireux, le pauvre Petrescu se retrouve embarqué dans un inextricable imbroglio dont les services secrets tirent les ficelles, quand ils ne se tirent pas dans les pattes...

La critique Nelfesque : Connaissant déjà Vladimir Lortchenkov et ses précédents romans traduits en français et publiés chez Mirobole, c'est tout naturellement et pleine d'enthousiasme que j'ai entamé ma lecture du "Dernier amour du lieutenant Petrescu" du même auteur, aujourd'hui présent au catalogue d'Agullo. Il faut dire que côté loufoquerie, l'auteur se pose là ! Comment résister à la 4ème de couverture de ce présent roman ?

Une nouvelle fois, Lortchenkov emmène ses lecteurs très loin dans son univers déjanté où la logique et le bon sens n'ont plus aucune place. Les Moldaves, dans ses romans, sont des gens complètement à côté de la plaque qui ont des réactions totalement absurdes et se mettent tout seuls dans des situations abracadabrantesques. Lorsque l'on ouvre un roman de Vladimir Lortchenkov, on passe instantanément dans un monde parallèle. Oubliez tous vos repères, ici encore l'absurde atteint des sommets !

Mais trop de nawak ne finirait-il pas par tuer le nawak ? C'est la question que je me suis posée à plusieurs reprises en lisant ce présent ouvrage. Bien qu'ayant adoré "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" et encore plus "Camp de gitans", j'ai cette fois ci pas mal décroché de ma lecture en cours et parfois sauté quelques lignes, voire quelques paragraphes entiers. Mais pourquoi cette lassitude soudaine ? L'humour est toujours au rendez-vous et les situations sont truculentes mais parfois, c'est une sensation de "trop" qui envahit le lecteur. Là où les personnages étaient en mouvement dans les précédents opus (complètement indépendants de ce dernier), l'histoire ici se concentre dans une même ville, la parano locale tourne vite en rond et les délires moldaves de Lortchenkov prennent de plus en plus de place, jusqu'à atteindre plusieurs pages d'inepties sans queue ni tête. Attention, je ne dis pas que c'est mauvais, Lortchenkov est très doué dans le genre mais l'overdose peut pointer le bout de son nez. Aussi je vous conseille vivement de découvrir ses écrits, parce que vraiment ses romans ne ressemblent à rien d'autres mais si vous décidez de commencer par "Le Dernier amour du lieutenant Petrescu", n'hésitez pas à le lire avec parcimonie pour apprécier vraiment l'ensemble et éviter l'indigestion !

A réserver donc aux adeptes de lectures extrêmes qui souhaitent sortir des sentiers battus et qui n'ont pas peur de faire de nouvelles expériences. Sans conteste, Vladimir Lortchenvok vous emmènera loin... Très loin !

mardi 3 janvier 2017

"Les Fleurs ne saignent pas" d'Alexis Ravelo

lesfleursnesaignentpasL'histoire : Dans la liste des crimes les plus idiots au monde, le kidnapping contre rançon de la fille d’un parrain de la mafia figurerait en deuxième ligne, juste après le cambriolage d’un commissariat de police. C’est pourtant le gros coup absurde qu’ont décidé de monter Lola, le Marquis, le Sauvage et le Ouf, une bande de petits escrocs.
Bienvenue aux Grandes Canaries, une île paradisiaque où, derrière les plages magnifiques, se livre un duel inégal entre deux mondes : les apprentis-bandits vivant de larcins contre les barons en col blanc baignant dans la corruption et la politique.

La critique Nelfesque : Une de mes dernières lectures de 2016 fut "Les Fleurs ne saignent pas" d'Alexis Ravelo, sorti en librairie fin octobre, et autant d'habitude j'aime beaucoup ce que fait Mirobole Editions, autant là j'ai compté les pages et ça me chagrine un peu...

Pourtant sur le papier, tout était là (ou presque) pour me séduire : une contrée inconnue, le milieu mafieux, des petites frappes et un polar sur fond de misère sociale. Parfois les montres ne sont pas bien synchronisées entre un auteur et un lecteur, parfois ce n'est pas le bon moment pour une lecture ou parfois le lecteur est déçu de ne pas trouver ce qu'il attendait dans un roman. C'est un peu tout cela qui s'est passé et le rendez-vous a failli être manqué.

Après la lecture de la quatrième de couverture, je m'attendais à un roman décalé basant son potentiel sur ses personnages. Avec des noms tels que le Ouf, Paco le Sauvage, Felo le Foncedé... on s'imagine déjà une belle bande de bras cassés qui veulent jouer les cramés de la tête et s'inventent des pseudo bad guys pour s'impressionner. Il y a de cela. Le lecteur fait petit à petit connaissance de tous ses membres à travers une succession de petites escroqueries bien huilées et qui permettent à chacun de survivre, de payer ses dettes ou de se la couler douce pendant quelques mois jusqu'au prochain larcin.

Mais un jour, on leur fait une proposition juteuse : kidnapper la fille du parrain de la mafia local et négocier une belle rançon. De quoi mettre tout le monde à l'abri du besoin pendant quelques temps. Oui mais voilà, là on ne joue pas dans la même cours. Lola et sa bande doivent s'attendre à du sang et des larmes, des flingues et de la violence. Le kidnapping n'intervient qu'à la moitié du roman et Alexis Ravelo m'avait déjà perdu en route... Parce que j'attendais la confrontation avec les gros bonnets du milieu, parce que je ne m'attachais pas aux personnages et parce que j'avais plus l'impression de lire un manuel du parfait roublard qu'un polar qui tache (et vous savez à quel point j'aime les polars qui tachent !). En toute honnêteté, j'ai pensé abandonner ma lecture mais à mi parcours j'ai senti que le rythme commençait à s'accélérer et à être plus en accord avec le résumé du bouquin. L'enlèvement a enfin lieu et les choses sérieuses peuvent commencer.

Et puis tout part en live, les plans sont ajustés à la dernière minute, rien ne se passe comme prévu, certaines personnalités se révèlent, la guerre des nerfs commence et les balles fusent. Enfin, le roman prend la tournure noire, poisseuse et viscérale que je souhaitais depuis le début ! S'en suivent de bonnes pages de tensions et un final assez jouissif mais dieu que le chemin fut long et laborieux pour en arriver là ! Quel dommage !

"Les Fleurs ne saignent pas" n'est pas à mon sens la meilleure publication dans le catalogue de Mirobole, pour autant il n'est pas complètement à jeter et si les longueurs ne vous font pas peur, ça vaut le coup de s'accrocher pour toute la seconde partie du roman. Peut-être ne sentirez-vous pas poindre la même lassitude que celle qui fut la mienne pendant les 200 premières pages...

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vendredi 30 décembre 2016

"Petit pays" de Gaël Faye

Petit paysL'histoire : En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce "petit pays" d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français...

La critique Nelfesque : Voici un roman que j'avais remarqué lors de la Rentrée Littéraire 2016 et que j'ai tardé à me procurer. Je ne pouvais pas terminer cette année sans avoir lu "Petit pays" de Gaël Faye tant il a fait parler de lui (et il n'est pas seulement question du Prix Goncourt des Lycéens qu'il a remporté en fin d'année mais aussi de l'amour (et le mot n'est pas galvaudé) que ma copinaute faurelix porte à cet artiste). Il fallait que je le lise ! Et une fois ce présent ouvrage avalé en quelques heures, je ne peux que me joindre aux louanges et passer à mon tour en mode "propagation". Il FAUT lire ce roman. Vraiment !

Lecture très forte par son histoire, elle l'est aussi par le talent et la plume de son auteur. Nous suivons ici une tranche de vie, celle de Gabriel, qui, à 10 ans, vit au Burundi dans une impasse où la douceur de vivre et les jeux d'enfants ont toujours été son quotidien. Mais ça c'était avant que la guerre ne vienne bousculer son pays, ses amis, ses proches, sa vie...

De mère rwandaise et de père français, il est bien loin de ces considérations d'adultes et des conflits qui opposent tutsis et hutus. Pour lui, il n'y a pas de différence et il ne comprend pas comment des histoires d'ethnies peuvent faire changer les hommes autour de lui. Pourquoi elles font pleurer sa mère, pourquoi elles font peur à sa soeur, pourquoi ses amis vont s'échauffer peu à peu et parler de défendre leur impasse face à l'ennemi. Gabriel ne voit pas d'ennemis et, dans l'incompréhension, va être confronté à la montée des tensions et à l'horreur.

Par les yeux d'un enfant de 10 ans, Gaël Faye entraîne le lecteur entre sourires et larmes dans un pays et une région d'Afrique qui ont été mis à feu et à sang par la folie des hommes. Tour à tour, on s'émerveille de la naïveté de l'enfance et on est effrayé par les horreurs qui peuvent être perpétrées par l'homme. Dans nos petites vies relativement tranquilles, loin des guerres et des pertes humaines, les lecteurs français que nous sommes ont connaissance de ces événements mais ont un rapport distancié avec les faits. L'auteur vient ici nous confronter à la réalité avec force et violence. Jamais gratuitement, toujours avec justesse mais quand la théorie rencontre la réalité, les mots font mal et le jeune Gabriel et ses amis de l'impasse nous touchent en plein coeur.

"Petit pays" est un roman sur l'enfance, sur l'amitié, sur l'Afrique et sur la guerre. Sans être ostentatoire et avec simplicité, il met en lumière le caractère universel des sentiments et des émotions. Les mêmes larmes ici et ailleurs, les mêmes peurs face à l'indicible, les mêmes espoirs et la même souffrance. Là où chacun ne voudrait qu'un monde beau et bon ne naissent des hommes et de leur avidité que souffrance et destruction. Un roman d'une beauté saisissante. 

J'ai lu ce livre dans le cadre d'une LC avec stefiebo, Meyko, Elle bouquine, Leelo lit tout, Metreya, Gin, Magiciennedoz, Mandorla et Fan2polar (dont certains ont déjà publié leurs avis). Si vous avez besoin d'en rajouter une couche pour vous convaincre d'ouvrir ce roman ou lire d'autres avis, faites un petit tour chez eux !

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lundi 12 décembre 2016

"Je sais pas" de Barbara Abel

je sais pasL'histoire : Le jour de la sortie en forêt de l'école maternelle des Pinsons, la petite Emma disparaît. Son institutrice Mylène finit par la retrouver à la nuit tombante dans une cavité. Piégée à son tour, l'institutrice parvient à hisser la fillette sur ses épaules, laquelle s'échappe et court rejoindre le groupe. Mais Mylène reste introuvable et Emma ne sait pas indiquer où se trouve sa maîtresse.

La critique Nelfesque : Adepte de thriller, j'avais souvent croisé le chemin de Barbara Abel sans jamais m'attarder sur un de ses romans. La quatrième de couverture de "Je sais pas" m'a ici fait passer le pas. Une histoire bien mystérieuse semble se dérouler entre ces pages...

Le roman se focalise sur un week-end. Deux jours où la vie d'une instit', de ses collègues, d'une petite fille et de sa famille vont basculer. On rentre ici très vite dans le vif du sujet lorsqu'en pleine sortie scolaire en forêt, la petite Emma disparaît. Personne ne l'a vu s'éloigner du groupe pendant la construction des cabanes, tout semblait se dérouler sans problème et pourtant à l'heure de reprendre le bus pour rentrer à l'école, un enfant manque à l'appel. Les adultes se mettent alors à la recherche de la petite et l'angoisse pointe.

Nous suivons ici le déploiement de l'équipe enseignante et de la police pour retrouver l'enfant. Chaque minute compte et la jeune Emma au visage d'ange est une proie facile et sans défense. Tout le monde envisage le pire, très vite ses parents pensent à un enlèvement et leur monde bascule.

Parallèlement, le lecteur fait la connaissance de chaque personnage et notamment la mère d'Emma qui a entamé récemment une liaison avec un homme séduisant et énigmatique.

Barbara Abel maîtrise l'art du suspens et propose ici un thriller psychologique qui mettra les nerfs du lecteur à rude épreuve. Les minutes s'égrainent, la tension monte et les pages se tournent à une vitesse folle. Lorsque Emma réapparaît à l'orée du bois, seule et apeurée, c'est un soulagement pour tout le monde. Mais où est passée son institutrice Mylène ? Pourquoi ne répond-elle pas au téléphone ? Et que fait son foulard autour du bras de la gamine ?

Les questions se bousculent dans la tête de chacun. Emma dit ne se souvenir de rien, ne pas savoir où est sa maîtresse et ne l'avoir pas vu pendant son absence. Comment forcer les barrières qu'une enfant de 5 ans érige dans son esprit ? Le fait-elle consciemment ? Autour d'elle va se déployer un vent de paranoïa pendant que Mylène, atteinte de diabète, est perdue dans la nature sans son traitement.

Tout cela est fort enthousiasmant pour un amateur de thriller et on ne s'ennuie pas à la lecture de "Je sais pas". Là où le bât blesse c'est du côté des personnages et de leurs réactions. Tous plus horripilants et caricaturaux les uns que les autres, ils font monter la tension du lecteur. On s'accroche, on veut absolument savoir la fin mais force est de constater que le chemin est balisé et que la qualité d'écriture est assez moyenne. Bien sûr Barbara Abel est douée pour tenir le lecteur en haleine et la curiosité ne nous fait pas lâcher son bouquin avant de voir inscrit le mot "fin" mais que d'agacement en route... L'auteure va là où elle sait que les thrillers fonctionnent. Ni plus, ni moins. Personnellement, ça ne me suffit pas !

Parlons des personnages justement. Qui trouvera le plus grâce à mes yeux entre la gamine tête à claques, la mère adultère hystérique, le père égocentrique, l'instit' inconséquente ou son père à tête de victime ? Et que dire de l'équipe éducative, les collègues de Mylène, qui la prennent de haut et finalement ont tous les deux pieds dans le même sabot ? Et ces flics sûrs de leur fait qui ne voient pas ce qu'ils ont sous les yeux ? Je ne sais pas lequel m'a énervée le plus ! J'en aurai bien pris un pour taper sur l'autre... Caricaturaux au possible, leurs réactions sont poussées à l'extrême, sans aucunes nuances. C'est lourd ! Les ficelles sont tellement grosses, qu'on se met à supposer un retournement de situation de dernière minute qui ne viendra jamais. Non en fait, il faut tout prendre au 1er degré... Soit...

Reste tout de même un roman prenant pour son histoire et qui, côté déroulement de l'intrigue, tient ses promesses. On veut savoir la fin à tout prix (quitte à se taper une ribambelle de débiles au passage et une bonne crise de nerfs en prime). Je ne recommanderai pas spécialement ce roman à un autre amateur de thrillers mais si vous n'avez pas l'habitude de lire des thrillers psychologiques pourquoi pas. "Je sais pas" est un roman de gare (n'y voyez rien de péjoratif). Il n'apporte rien de spécial, n'est pas non plus totalement à jeter. Ça se lit vite, ça s'oublie vite et on passe à autre chose. Parfait pour passer le temps lors d'un voyage en train ou l'été sur la plage.


lundi 7 novembre 2016

"La Trêve" de Saïdeh Pakravan

latreve

L’histoire : Plus aucun crime, plus de violence, plus de suicides, plus de crises cardiaques, de viols, de meurtres, d'accidents de voiture, d'agressions. Plus d'appels dans les commissariats, et les urgences des hôpitaux restent vides. La foule enthousiaste danse dans les rues, s'embrasse et scande : "Trêve éternelle !". Pourtant, deux individus sont hantés par une question : la trêve va-t-elle durer, et si oui... jusqu'à quand ?

La critique de Mr K : Aujourd’hui nous partons en Amérique pour passer une journée hors norme en compagnie de Saïdeh Pakravan qui nous propose, avec La Trêve, un roman étrange par sa forme et détonant par son contenu. Cet ouvrage est sorti au mois d’août à l’occasion de la rentrée littéraire et a fait sensation à ce moment là. À mon tour de me plonger dedans...

L’inspecteur Simon Urqhart se réveille le 9 juillet sans savoir encore qu’il va passer une journée extraordinaire. En effet, à partir de minuit plus aucune violence d’aucune sorte n’est commise sur le sol des USA, une espèce de "trêve" a été instaurée et plus personne ne cède à ses bas instincts. Nul ne sait combien de temps cela durera mais l’auteur à travers de nombreux portraits au vitriol va nous conter cette pause dans des vies fauchées, abîmées par l’existence. En parallèle, Simon et son amie journaliste vont chercher à découvrir la vérité sur cet événement incroyable.

Au départ, le lecteur est plutôt désarçonné. En effet, ce roman commence par une multitude d’histoires n’ayant pas de rapport les unes avec les autres. Ces quasi-nouvelles, nous présentent des personnes aux prises avec leur vie difficile et leurs démons qui s’apprêtent à les faire basculer définitivement dans le mal. Ainsi, on passe en revue toute une série de situations plus ou moins éprouvantes comme un couple qui va se séparer, un serial-killer en pleine chasse, des extrémistes prêts à commettre l’irréparable (vous avez la version islamiste et la version WASP dans ce livre), un dépressif au bord du gouffre, une rencontre entre deux âmes esseulées... Autant de situations explosives à plus ou moins brève échéance et que la fameuse trêve va bouleverser d’une manière ou d’une autre.

Petit à petit, l’ensemble prend une cohérence, une homogénéité. En plus de l’enquête de Simon et de sa journaliste de petite amie, on retrouve un triangle amoureux qui va jouer un rôle important par la suite. Ces deux trames sont un peu les fils rouge qui font avancer l’intrigue principale sublimée par le découpage de ces 24h de trêve en tranches / chapitres d’1/4 heure ou 1/2 heure. Le rythme est soutenu, rapide et ne laisse pas la place aux atermoiements et aux pauses. Les cas s’enchaînent et les interrogations s’accumulent menant le lecteur dans des directions très différentes entre exploration des réactions humaines et tentative d’explication du phénomène de la trêve.

Saïdeh Pakravan se révèle être une orfèvre en matière de description et d'analyse des comportements humains présentant les choses de manière accessible et sans barrière morale. Cela donne des passages de haute volée, sans chichis et toujours justes sans tomber dans le pathos ou l’exagération. C’est une certaine Amérique qui nous est donnée à voir à travers ces portraits sans concessions et ces situations du quotidien. Agissant comme un miroir déformant, ce récit révèle une société trop souvent repliée sur elle-même et des êtres poussés à bout par le système ou par le manque de communication entre eux. Le message en filigrane est puissant dans son genre et l’on se surprend à réfléchir à ce qu’on a lu après avoir refermé l’ouvrage, ce qui est gage de qualité vous en conviendrez. Et on se prend à rêver nous aussi qu’une trêve de ce genre soit possible, permettant à l’humanité de faire une pause et de se recentrer sur l’essentiel, à savoir l’écoute et l’empathie de chacun envers les autres.

Le bât blesse légèrement à mes yeux dans une fin que j’ai trouvé pour ma part trop elliptique. Attention, aucun regret d’avoir lu le roman mais je m’attendais à un revirement final autre et un dénouement plus en apothéose. La déception est cependant légère à la vue du plaisir ressenti durant cette lecture qui s’est révélée très vite addictive et totalement jouissive par moment. C'est en grande partie du à la structure générale déployée et une science du récit maîtrisée de main de maître avec comme oripeaux principaux un style immersif au possible et une langue brute et à la fois poétique. Une belle expérience littéraire en tout cas, à tenter si le cœur vous en dit.

jeudi 3 novembre 2016

"La Tête légère" d'Olga Slavnikova

La tête légère d'Olga Slavnikova

L’histoire : Maxime Ermakov a Moscou à ses pieds : publicitaire talentueux, il a fait fortune en vendant du chocolat. Un jour, il reçoit la visite d’étranges individus, fonctionnaires des services secrets, qui lui annoncent qu’il doit se suicider au plus tôt. De cette manière, il sauvera des millions de gens. On lui remet donc une arme en le priant de se conduire en patriote. Mais le suicide n’entre pas dans les projets de Maxime, et les services secrets sont obligés de lui rendre la vie infernale : ils déclarent aux habitants de son immeuble que Maxime est un ennemi, des gens patrouillent sur son palier, les voisins colportent des ragots sur lui. Et pour couronner le tout, un nouveau jeu vidéo gratuit passionne la Terre entière : il s’agit de tuer un personnage en tous points semblable à Maxime.

La critique de Mr K : C’est une sacrée claque littéraire que je vous propose de partager aujourd’hui avec La Tête légère d’Olga Slavnikova, tout juste sorti ce jeudi aux éditions Mirobole qui décidément proposent des lectures différentes et prenantes. Ici, on navigue aux confins du réalisme et du fantastique dans une histoire flirtant avec Kafka et Orwell, un sacré mix qui prend le lecteur à la gorge dès le départ. Suivez le guide !

Maxime T. Ermakov est un col blanc qui réussit. Travaillant dans la publicité, il gagne très bien sa vie et cela lui convient. Il a une "régulière", possède une bonne voiture, et un appartement convenable. Tout bascule le jour où des membres des services secrets viennent lui annoncer qu’il est la cause de grands malheurs à venir et que pour cela il va falloir qu’il se suicide et ainsi éviter nombre de catastrophes au nom de la sacro-sainte loi des causes et conséquences. Imperméable à ce raisonnement ubuesque, et ayant envie de croquer la vie à pleines dents, Maxime va tout faire pour échapper à ce fatum funeste... Mais comment faire quand on devient l’ennemi public numéro un désigné par l’État et que les foules manipulées s’en mêlent ?

Après une très brève présentation de Maxime, on rentre très vite dans le sujet avec l’entrevue première entre notre héros et les hommes du gouvernement. On sait dès lors que l’on a basculé comme Maxime dans un monde déviant qui va mettre à mal les frontières morales communes. Ainsi, au nom d’une loi de la nature obscure, sans réelle explication ni développement, Maxime se voit attribuer une responsabilité sur des atrocités comme des attentats, des accidents de transport ou encore des épidémies. Selon les autorités, il en est responsable au gré des choix anodins qu’il peut effectuer au cours de ses journées. Bien évidemment, Maxime va s’ériger contre cette logique totalement absurde et va tenter de se débattre avec toute l’énergie du désespoir car beaucoup de monde est contre lui.

À commencer par les autorités qui font apparaître en filigrane un état autoritaire, surveillant ses concitoyens et s’en servant pour mener sa politique au détriment des libertés fondamentales et de la vérité. Mensonge, manipulation, relais par les réseaux, médias et même applications ludiques ne sont pas de trop pour pousser notre innocent au suicide. Car les autorités en sont persuadées, il faut que son décès vienne de lui et qu’il mette fin à ses jours. Peu à peu, vous imaginez bien que la vie du héros devient insupportable avec un piquet de manifestants campant jour et nuit devant chez lui, sa mise au placard à son travail, la méfiance qu’il inspire avec notamment des commerçants qui lui refusent l’entrée de leurs magasins... Malgré tout cela, Maxime s’accroche, il refuse d’accepter d’être traité en coupable et va tenter de multiples stratagèmes pour échapper à la curée.

Il trouvera quelques secours avec une mystérieuse communauté habitant le même immeuble que lui, d’anciennes connaissances qui ressurgissent, une femme qui va lui inspirer l’amour pour la première fois de sa vie (très très beau passage sur le fait de tomber amoureux, ça m'a humecté l’œil). Et puis, il y a le poids du passé et des passages en flashback sur le grand-père, héros stakhanoviste de l’ex-URSS avec qui Maxime va même parler dans des passages de fantastique pur qui font leur petit effet. Mais là encore, on ne sait à quel saint se vouer, l’auteur se plaisant à brouiller les pistes et multiplier les retournements de situation. Il faut avoir le cœur bien accroché pour encaisser les différentes péripéties qui s’enchaînent et la fin m’a laissé tout pantelant comme un poussin de trois jours. Même si j’en ai entrevu les grandes lignes à l’avance, l’effet est garanti !

Sans en dire beaucoup plus, sachez que la tension est palpable tout du long, qu’elle ne redescend jamais et qu’Olga Slavnikova a un don pour créer des ambiances glauques et étranges où la réalité peut dévisser à tout moment. L’angoisse monte très vite, les interrogations aussi, le lecteur pris au piège ne peut se dépêtrer de cette gigantesque toile d’araignée tissée avec maestria et finesse. L’écriture est d’une beauté à couper le souffle : riche et accessible, très franche et parfois d’une poésie à fleur de mot, elle sert remarquablement bien le récit et propose une plongée dans l’absurde, la cruauté et l’humanité avec une rare force. L'oeuvre a en plus une portée universelle tant elle touche à des notions communes à tous comme la responsabilité, l’innocence ou encore la justice.

Une excellent lecture qui tape fort dans le cœur et l’esprit, provoque évasion et réflexion chez le lecteur captif et ravi. Une bombe à retardement qui comblera tous les amoureux de littérature. Courez-y !

lundi 24 octobre 2016

"Swastika Night" de Katharine Burdekin

Swastika night

L'histoire : Sept cents ans après la victoire d'Hitler, l'Europe est soumise à l'idéologie nazie. Les étrangers servent de main-d'oeuvre servile, les femmes de bétail reproducteur, le progrès technique est interdit dans une société exclusivement agraire. Alfred, un jeune anglais en pèlerinage, est mis au courant par le chevalier Von Hess de l'existence d'une chronique retraçant l'histoire de l'ancien monde...

La critique de Mr K : Une sacré découverte que ce Swastika Night réédité aujourd’hui chez les éditions Piranha et qui date de 1937. C’est fou de se dire que quelqu’un ait eu l’idée d’écrire une uchronie sur le règne du nazisme sur le monde alors que la seconde guerre mondiale, bien que prévisible, n’avait pas encore eu lieu. Et pourtant, c’est ce que Katherine Burdekin a réalisé avec brio provoquant chez le lecteur effroi et réflexion. Suivez le guide !

L’action se déroule 700 ans après Hitler selon l’un des personnages principaux. Il faut comprendre par là que ce dernier a soumis une bonne partie du monde à son bon vouloir suite à une guerre mondiale qui a duré 30 ans et que le saint empire hitlérien étend son pouvoir dictatorial sans pitié ni concession, ayant instauré un nouvel ordre mondial et une société calquée sur un moyen-âge idéalisé et surtout fantasmé. L’auteur nous invite à suivre la destinée d’Alfred, un anglais en pèlerinage en Allemagne pour faire le tour des lieux saints du nazisme (l’Angleterre est elle aussi tombée sous la coupe des chemises brunes). Il va rencontrer un vieux chevalier (ordre supérieur au dessus des nazis, des propriétaires terriens, gardiens de l’orthodoxie et aux prérogatives seigneuriales) lassé du mensonge et des faussetés du régime. Au cours d’entretiens privés, il va lui livrer une vérité qu’Alfred ne soupçonnait pas et lui léguer un objet qui pourrait bien changer la face du monde : un livre de famille.

L’univers décrit dans ce livre est tout bonnement effroyable. Dans cet empire nazi, les juifs ont été exterminés ainsi que tous les êtres dits "anormaux". Les femmes ont été relégués au rang d’animaux de compagnie et de plaisir, leur fonction étant purement reproductive. Elles sont enfermées dans des camps à part et appartiennent aux hommes. Le propriétaire peut changer de femme selon ses desideratas et celles-ci n’ont strictement aucun droit sur leur progéniture mâle qui est le nec plus ultra (dès leurs un an et demi -sevrage-, ils sont confiés à leur père), les petites filles restant avec leur mère pour devenir à leur tour un objet de jouissance. Ce livre est une charge féministe absolument dantesque, l’auteur imaginant la logique que suivrait Hitler et ses sbires s’ils arrivaient à instaurer leur société idéale.

Le révélateur de tout cela est bien évidemment Alfred qui va voir ses certitudes s’évanouir totalement au contact de vérités cachées qui vont lui révéler l’envers du décor. Il va prendre conscience peu à peu de la brutalité extrême de cet ordre omnipotent et omniprésent dans la vie de chacun. Accompagné de Herrmann un jeune nazi en pleine disgrâce, il va tenter à sa manière de changer les choses à son échelle grâce aux conseils éclairés du vieux chevalier Hess et d’un patriarche chrétien (seuls êtres différents plus ou moins tolérés par l’ordre nazi). Il va redécouvrir des sentiments et des valeurs oubliées ou disparues suite à l’installation du nazisme. L’amour d’une femme, l'amour de son prochain notamment mais aussi la puissance de l’écoute et de l’entraide considérées comme des faiblesses par l’ordre en place. Cette redécouverte d’humanité est assez incroyable et prend au coeur et aux tripes.

La puissance uchronique est ici mise au service de la démocratie. Plus qu’un roman, c’est presque à un essai dont on a affaire ici. Il ne se passe finalement pas grand chose durant ces 230 pages ou du moins rien de vraiment original en terme de trame narrative. Mais ce n’est pas bien grave, la densité du contenu en terme de réflexion est imposant avec les discussions d’Alfred avec Hess puis avec Joseph Black (patriarche chrétien) où ils balaient l’histoire humaine, des questions théologiques et philosophiques mais aussi la nature profonde de l’être humain et la logique qui a suivi l’installation de la dictature. Loin d’être un pensum imbuvable, ce livre est d’une limpidité et d’une accessibilité de tous les instants grâce à un sens du récit millimétré et un apport théorique dispatché avec intelligence et pédagogie.

On prend donc une gigantesque claque avec cet ouvrage prophétique en son temps qui fait écho aux maux du nôtre. Bien que dur par moment par les scènes qu’il nous donne à voir, Swastika Night est avant tout une ode à la liberté et à l’entraide face aux fascismes de tout horizon qui ne cessent de prospérer autour de nous. Une lecture vraiment essentielle.

dimanche 23 octobre 2016

"Yaak Valley, Montana" de Smith Henderson

Yaak Valley MontanaL'histoire : La première fois qu'il l'a vu, Pete a cru rêver. Des gosses paumés, il en croise constamment dans son job d'assistant social. Mais, tout de même, un enfant en pleine forêt, méfiant, en guenilles, l'air affamé... Pete s'accroche, laisse de la nourriture, des vêtements et finit pas gagner la confiance du petit.
Suffisamment pour découvrir que le garçon n'est pas seul. Sa mère et ses frères et soeurs sont introuvables, il vit avec son père, Jeremiah Pearl, un fondamentaliste chrétien qui fuit la civilisation pour se préparer à l'Apocalypse et comploter contre un gouvernement corrompu et dépravé.
Petit à petit, entre Pete et Jeremiah s'installe une relation étrange. Car Jeremiah s'est isolé par désespoir, après un drame atroce ; Pete de son côté est au bord de sombrer : son frère est recherché par la police ; son ex, alcoolique, collectionne les amants ; et, surtout, sa fille de quatorze ans a disparu quelque part le long de la route du Texas...

Deux hommes aux prises avec des démons qu'ils ne pourront plus faire taire très longtemps...

La critique Nelfesque : "Yaak Valley, Montana" est un ouvrage à part dans cette Rentrée Littéraire. Smith Henderson signe ici son premier roman et c'est une réussite ! Petite brique de presque 600 pages, loin des titres tape-à-l'oeil, attendus et au succès prémédité, celui-ci est une belle surprise qui se savoure et prend aux tripes.

Pete est assistant social en plein coeur du Montana. Nous sommes à Yaak Valley, dans les années 80. Une Amérique des grands espaces, celle qui fait rêver les apprentis voyageurs et les amoureux de nature avec ses montagnes, ses lacs et son air pur. Plus reculée et sauvage par sa nature, elle l'est aussi dans le cœur des hommes. Chaque jour, Pete est confronté à la misère sociale et à l'alcoolisme. Avec peu de moyens, il tente d'aider des familles en souffrance, parfois contre leur volonté, pour le bien-être des enfants avant tout. L'auteur a été lui-même assistant social et sa maîtrise du sujet n'est pas à démontrer. Dès les premières pages, les scènes de la vie ordinaire dans ce coin des Etats-Unis font sensation et frappent fort.

Nous suivons ainsi Pete dans son parcours du combattant. Un Robin des Bois mixé avec Don Quichotte qui lutte contre un système, la fatalité, la vie et ses propres démons. Car Pete aussi aurait besoin d'aide, sa famille mériterait autant d'attention que celle qu'il porte à quelques inconnus... Une fuite en avant, un questionnement existentielle et des choix de vie, c'est tout cela "Yaak Valley, Montana".

Avec Pete, le lecteur fait connaissance de quelques familles dont il s'occupe et notamment des Pearl père et fils qui vivent au fin fond de la vallée. Personne ne sait où ils habitent vraiment, ils se cachent et vivent à l'état sauvage. Pour quelle raison, nous l'apprendrons au fil des pages. Pour ouvrir le coeur d'un homme, il faut du temps et plusieurs centaines de pages. Il plane sur ces deux personnages un sentiment de paranoïa, des convictions d'un autre âge et c'est à la rude que Jeremiah éduque son gamin Benjamin, loin de tout confort moderne et ses règles d'hygiène.

Et puis il y a Cecil, la "tête de pioche", celui qui m'a personnellement le plus touchée dans ce roman. Impossible pour lui de vivre auprès de sa mère droguée dans un environnement serein, avec un père absent, il est ballotté de foyer en foyer où il enchaîne bêtise sur bêtise. Les solutions de placements sont de plus en plus minces et les choix de Pete le concernant ne sont pas toujours les meilleurs. Le lecteur assiste, médusé et impuissant, au broyage d'un adolescent. Entre lueurs d'espoir, fatalisme et rêve brisé, Cecil tente d'exister. Pas toujours en empruntant le bon chemin mais avec l'envie de vivre sa propre vie.

Dans un décor de rêve pour qui aime la nature et le silence, Henderson nous dépeint une société américaine en souffrance avec une écriture puissante et évocatrice. Mélange de roman des grands espaces, drame et roman noir, "Yaak Valley, Montana" balaye de nombreuses thématiques et cueille le lecteur avec finesse et intelligence. Une belle découverte littéraire, très loin de l'American way of life, que je vous encourage à entreprendre !

mercredi 19 octobre 2016

"Frères d'exil" de Kochka

Frères d'exilL'histoire : Il y a des moments dans la vie
où ce qu'on croyait solide s'effondre...
Où que la vie t'emmène, Nani,
n'oublie jamais d'où tu viens, mais va !

La critique Nelfesque : Quel bel objet que ce "Frères d'exil" de Kochka ! D'emblée, la couverture séduit par ses tons doux et son trait apaisé. Tout le long de ce court ouvrage de 155 pages, on retrouve les illustrations de Tom Haugomat comme autant de petites bulles de tendresse.

Et de la douceur, il en faut en ces temps troublés et dans l'ouvrage de Kochka, c'est tout un esprit de tolérance, de respect et d'humanité qui est sollicité.

Nous suivons ici l'histoire de Nani, enfant née sur une île qui est vouée à disparaître. Où est-elle exactement ? Cela importe peu. Nani est une enfant, issue d'un pays en souffrance, comme il en existe tant d'autres sur la surface de notre planète. Elle quitte sa terre, ses grands-parents qu'elle aime tant mais qui ne peuvent pas se déplacer, elle laisse derrière elle ses souvenirs, ses amis, ses racines, tout ce qui a fait jusqu'ici son quotidien, pour suivre ses parents vers un ailleurs que tous espèrent meilleur.

Freres d'exil4

Elle va connaître le deuil, le froid, la peur. Elle va espérer, rêver, faire confiance. Avec Semeio, jeune orphelin au coeur brisé que la famille de Nani va prendre sous son aile, elle va, au fil de son voyage vers l'inconnu, lire les lettres que son grand-père, Enoha, lui a écrites pour l'apaiser, lui donner de la force, l'aider à avancer et l'accompagner par les mots dans son long périple, lui qui ne peut la suivre.

Freres d'exil2

"Frères d'exil" est un ouvrage qui résonne douloureusement avec l'actualité. Par des mots simples et une histoire universelle, emplie d'amour et de bienveillance, Kochka donne à lire aux plus jeunes une histoire douloureuse mais pleine d'espoir. Pour qu'ils gardent l'esprit ouvert, qu'ils éprouvent de l'empathie et pensent aux jeunes migrants avec compassion. Autant de facultés qui font parfois défaut aux adultes... Une belle lecture pour une belle cause dans un bel écrin !

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