lundi 5 novembre 2018

"Trois fois la fin du monde" de Sophie Divry

Trois fois la fin du mondeL'histoire : Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s'adapter. Il voudrait que ce cauchemar s'arrête. Une explosion nucléaire lui permet d'échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s'installe dans une ferme désertée. Il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au coeur d'une nature qui, dangereusement, le fascine.

La critique Nelfesque : Sophie Divry n'en est pas à son premier roman et pourtant c'est avec "Trois fois la fin du monde" que je la découvre. Contemporain teinté de post-apocalyptique, cet ouvrage scindé en trois parties - Le Prisonnier, La Catastrophe et Le Solitaire - nous plonge dans le quotidien de Joseph, fraîchement incarcéré suite à un braquage soldée par la mort de son frère.

Au plus près du personnage, le lecteur est emporté dans les pensées de Joseph, portées par une écriture saisissante. La prison, expérience traumatisante où il va perdre toute dignité ainsi que sa naïveté, la catastrophe nucléaire qui va tout balayer sur son passage et laisser un monde désolé où seule la survie compte, et l'exil forcé dans une ferme avec un retour aux sources imposé par la force des choses. Trois situations, trois gradations à la fois dans l'horreur et la découverte de soi.

La plume de Sophie Divry est surprenante. Avec de purs moments de poésie, elle nous emporte le coeur et nous touche profondément là où plus loin elle se fait terre à terre et attachée à des banalités de la vie quotidienne, la langue se faisant pour l'occasion oralisante. Comme des fulgurances de beauté et de pensées profondes au milieu d'une vie commune où Joseph se parle à lui-même et s'attache à de petits gestes pour ne pas sombrer.

Trois fois la fin du monde IGIl va faire l'expérience du réapprentissage de la vie au plus près de la nature, de ses besoins, au rythme des saisons, s'émouvoir de la couleur d'une fleur, du vent dans les arbres, de la caresse d'un chat. Joseph qui a d'abord été privé de liberté, se retrouve aujourd'hui avec un monde pour lui seul et l'angoisse qui va avec. Un retour à la nature après la prison qui ne va pas sans heurt.

Avec une écriture tour à tour percutante, poétique, directe, ce roman hybride par son fond et sa forme retourne le cerveau et le cœur. "Trois fois la fin du monde" ne ressemble à rien d'autre. Oubliez tous les romans que vous avez pu lire sur la fin du monde, oubliez ceux sur la prison, oubliez les romans de grands espaces, Sophie Divry casse les codes et nous offre sa propre vision du post apo, de la survie et de l'introspection. Bravo !

 

 

(Je n'ai pas pu m'empêcher de partager en story IG cette page du roman. Je vous la laisse ici pour vous faire une idée de l'écriture de Sophie Divry.)


mercredi 16 mai 2018

"Malevil" de Robert Merle

CVT_Malevil_3652

L’histoire : Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé" ?

La critique de Mr K : En entamant Malevil, je savais que je m’attaquais à un classique dans son genre, à un ouvrage qui a séduit beaucoup de ses lecteurs. Pour ma part, c’était ma seconde incursion dans la bibliographie de Robert Merle après ma très belle (et terrifiante) expérience de La Mort est mon métier (déjà ancienne par contre d’où l’absence de chronique sur le blog). J’en attendais donc beaucoup surtout que le genre post-apocalyptique peut s’avérer très casse-gueule avec le risque de tomber dans l’accumulation de clichés et de situations convenues... Cet ouvrage évite tous ces écueils et propose un récit immersif, très dense et d'une grande virtuosité stylistique. Suivez le guide !

À travers les yeux d’Emmanuel, un trentenaire sémillant qui a réussi, ce récit nous invite à suivre la destinée d’un petit groupe de survivants réfugiés dans la forteresse de Malevil, vieux donjon qui a survécu à une mystérieuse bombe atomique et les radiations qui s’en sont suivies. Après le choc initial, s’impose à tous la nécessité de s’organiser, de tout reprendre depuis le début. Malevil se remet alors doucement sur pied, la vie reprend ses droits mais les problèmes s’accumulent, les solutions existent mais tous doivent s'adapter au mieux et rebondir suite aux pertes subies et aux changements irrémédiables auxquels ils sont confrontés. Les menaces sont multiples, internes, externes et il va falloir toute la volonté d’Emmanuel et de ses amis pour pouvoir surmonter ces difficultés et aller de l’avant car tous savent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.

Pour les raisons énoncées précédemment, je ne suis pas forcément un fan absolu de ce sous-genre de la SF qui consiste à décrire une fin du monde qui pousse les gens dans leurs retranchements. Robert Merle fait fort car avec cet ouvrage datant de 1972 pourtant, il arrive à donner une image neuve et profondément humaine à un drame planétaire. Très localisé dans une vallée du sud-ouest de la France, l’auteur se focalise sur le petit groupe de Malevil. N’attendez donc pas donc ce livre des descriptions longues et alambiquées sur les origines du feu nucléaire, la façon dont les autorités réagissent (si elles le peuvent encore...), tout est ici raconté à hauteur d’homme, un peu à la manière de La Guerre des mondes de HG Wells. L’intimisme est donc de mise mais n’exclut pas les grandes réflexions, la portée universelle de certaines thématiques de terroir et l’évasion. Au contraire, on se rapproche des survivants et on se prend à s’y attacher très vite malgré quelques personnages parfois repoussoirs.

Ce pavé de 636 pages nous convie donc à partager le quotidien d’Emmanuel, un homme du crû qui à travers quelques flashback en début de livre nous livre les dates clefs de son existence. Célibataire, entouré de ses vieux amis et propriétaire du vieux château seigneurial de la commune (Malevil le bien nommé !), il organise au mieux l’existence de cette nouvelle communauté façonnée par la force des choses. Très pointilleux, hyper descriptif dans le journal qu’il nous livre, Emmanuel offre une vision humaniste et démocratique de son assise sur les autres. Bien que chef temporel et spirituel, il ne cesse de consulter les autres et d’essayer de gérer la crise par le compromis. Organisation des tâches journalières, de la défense de la forteresse, gestion d’un conflit interne, le ré-ensemencement des champs pour une possible future récolte, l’exploration des alentours et de multiples autres tâches sont à réorganiser et c’est avec un plaisir de métronome qu’on aime suivre les aventures de ces gens de rien qui se retrouvent quasiment en autogestion vu l’absence totale de présence de l’autorité publique.

On baigne dans une ambiance campagnarde, à dix mille lieues des récits mettant en scène dans un monde apocalyptique des hordes de barbares ou de survivalistes armés jusqu’aux dents. Ancré dans un réalisme de tous les instants, la région où se déroule le récit est à la base essentiellement campagnarde et agricole, cela s’en ressent dans les préoccupations, les mentalités des personnes du crû. Cette approche est très réussie car elle donne à voir ce qui se passerait en cas d’annihilation atomique de la planète sans tomber dans l’excès d’effets de manche à deux balles et de figures héroïques stéréotypées. La priorité en effet n’est pas de lutter contre les autres mais d’abord de se réunir, de constituer un ensemble solide et surtout de reconstruire le monde du mieux que l’on peut. Chacun ici a sa part d’ombre, ses motivations profondes, ses fêlures. Plus qu’une histoire de Terre agonisante, c’est avant tout une histoire d’homme qui nous est contée. Espoirs, petites et grandes victoires, déconvenues, drames s’enchaînent avec toujours au centre l’étincelle qui fait que malgré tout on se débat avec la vie que l’on a et que l’on cherche à s’en sortir quoiqu’il arrive.

Extrêmement riche dans sa composition, brassant énormément de concepts et de thématiques (l’amour, l’amitié, la mort, la vie en société, l’autogestion et la gestion du pouvoir, la religion et la foi, la survie et les sacrifices qu’il faut faire en son nom, nature et culture notamment), on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un plaisir renouvelé à chaque nouveau chapitre. Remarquablement écrit, Malevil de Robert Merle réussit à nous émouvoir, nous bousculer à partir d’un postulat de départ finalement classique notamment pour nous, humains du XXIème siècle inondés d’images et d’œuvres citant l’Apocalypse et l’évoquant directement ou non. On sort des sentiers battus et l’on s’embourbe dans les abysses de l’âme humaine qui recèlent à la fois des trésors de générosité et des sommets de cupidité qui trouvent dans cet ouvrage de beaux représentants. À la fois divertissant, tendu, drôlement bien construit et pensé, Malevil a sa place dans toute bibliothèque d’amoureux d’anticipation et des belles lettres. 

Posté par Mr K à 17:06 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
lundi 3 novembre 2014

"Celle qui a tous les dons" de M. R. Carey

celle-qui-a-tous-les-donsL'histoire: Chaque matin, Mélanie attend dans sa cellule qu'on l'emmène en cours. Quand on vient la chercher, le sergent Parks garde son arme braquée sur elle pendant que deux gardes la sanglent sur le fauteuil roulant.
Elle dit en plaisantant qu'elle ne les mordra pas.
Mais ça ne les fait pas rire.
Mélanie est une petite fille très particulière...

La critique de Mr K: Beau résumé mystérieux que cette quatrième de couverture qui m'a intrigué dès sa prise de connaissance. Dommage que les éditions Atalante se soient senties obligées de faire référence à The Walking Dead en citant une critique anglaise, sans cela je n'aurai pas de suite su qu'il s'agissait d'un écrit post-apocalyptique mettant en scène des créatures très à la mode ces temps ci: les zombies. Cependant comme je vais le dire plus tard, on varie autour de ce thème avec cette histoire. Je vous rassure ce n'est pas un véritable spoiler, on s'en rend compte vraiment au bout de quarante pages donc pas de soucis!

Mélanie est donc une étrange petite fille. Enfermée dans une cellule d'une base ultra-secrète menant des expériences, elle et d'autres enfants suivent des cours d'éveil dispensés notamment par la très gentille mademoiselle Justineau pour qui l'héroïne a une grande affection. Son quotidien routinier se partage entre ces séances d'apprentissage qui lui plaisent énormément et des conditions de vie rudes, millimétrées et encadrées par des militaires revêches qui ne la considère pas comme un être humain (le passage à la douche, les repas). Très vite, on se rend compte qu'elle n'est pas vraiment ce qu'elle paraît être, cependant elle réfléchit et ressent les choses comme n'importe quel enfant de son âge. Au détour de conversations entendues par hasard, elle apprend que le monde comme il existait auparavant a disparu. Lors d'une attaque de la base par les Cureurs, elle va avoir l'occasion de l'explorer en compagnie d'une poignée de survivants...

Mon avis est mitigé face à cette production. Je l'ai lu très vite, l'auteur ayant une belle plume et s'amusant à chaque chapitre à changer de point de vue et de personnage témoin des scènes narrées. C'est l'occasion de lever le voile sur les tenants et les aboutissants d'un monde à jamais changé sous des regards différents et permet d'avoir une vision ultra complète du contexte et de la réalité entr'aperçue par l'héroïne. Justement, le point fort de ce roman c'est elle! C'est la première fois qu'un artiste aborde la notion de zombie sous cette forme. Cet être mi mort mi vivant est ici doué de raison et malgré une faim de chair humaine difficilement gérable, elle aime / déteste et tente de vivre comme tout à chacun. C'est fait ici avec finesse et élégance, sans outrance ni caricature contrairement à d'autres éléments dont je parlerai juste après. J'ai aussi beaucoup aimé l'approche scientifique de ce mal qui détruit l'humanité. Oubliez toutes les invasions de morts-vivant déjà lues ou vues, ici on est dans des causes tout à fait différentes et vraiment intéressantes pour le coup. On lorgne davantage vers L'Invasion des profanateurs que du côté des mythiques films de Roméro. Le rythme est haletant et l'on ne s'ennuie pas vraiment sans pour autant se passionner.

Le gros défaut c'est le manque d'originalité dans le déroulé de l'histoire et dans la caractérisation des personnages. Ceux-ci ne sont que des caricatures vus et revus dans quantités de livres, hormis Mélanie, on retrouve une scientifique prête à tout pour réussir, un militaire bourru qui s'avère être un bon gars, une jeune institutrice à l'instinct maternel sur-développé, des pilleurs type Mad Max pas gentils du tout et des Affams des plus terrifiants (les fameuses créatures voraces!). Mais passons, on peut pardonner cela, les archétypes sont aussi à la base de très bonnes histoires de série B. Malheureusement, on n'est pas surpris une seule fois durant cette lecture. Toutes les péripéties s'enchaînent rapidement mais sans saveur réelle. On s'attend à tout et finalement, on avance constamment en terrain connu. C'est cousu de fil blanc et quand on aime être surpris en littérature comme moi, on ne peut qu'être déçu. La faute sans doute aussi au genre zombiesque qui est très codifié (la survie, l'angoisse, le côté paranoïaque, le nécessaire retranchement, la notion de sacrifice, la fin de l'humanité etc...) et qui décidément à mes yeux s'accommode peu au genre littéraire. Ainsi, quand survient la fin, les habitués du genre ne seront pas surpris et resteront quelque peu frustrés malgré je le répète une lecture aisée et plutôt agréable.

Au final, ce livre s'apparente à une lecture d'été, une expérience détente et vide neurone sans réel fond intéressant mais à l'efficacité de page-turner indéniable. L'aventure de Mélanie saura trouver son public sans doute, mais chez les moins expérimentés niveau lecture et les plus jeunes dans le domaine tant il ne contient pas une once d'originalité sauf dans les deux points soulevés précédemment.

À chacun de tenter l'expérience si le cœur lui en dit...

Posté par Mr K à 19:26 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mercredi 20 août 2014

"La Guerre du froid" de Robert Silverberg

la guerre du froid

L'histoire: En 2650, la Terre est sous les glaces et les villes, devenues souterraines, refermées sur elles-mêmes depuis trois siècles, ont tout oublié de la nature. Huit new-yorkais, bravant la loi, tentent de joindre Londres par radio: condamnés pour haute trahison, ils sont exilés dans le froid, face aux loups, aux chasseurs nomades retournés à la préhistoire.
Ramèneront-ils un jour les hommes vers le soleil?

La critique de Mr K: Je suis un grand amateur de Silverberg depuis ma lecture du volume paru chez Omnibus, Voyage au bout de l'esprit, et dévoré il y a déjà bien longtemps! Je ne savais pas avant de tomber sur La Guerre du froid qu'il avait écrit pour les plus jeunes. Sautant sur l'occasion de repratiquer un écrivain à la langue sensible et poétique, je n'hésitais pas une seconde et acquérais ce présent volume.

Les puissances du Nord ont été vaincues par la nouvelle ère glaciaire et ont enterré leurs cités sous la terre. Ils sont coupés du monde et ont prohibé tout contact avec l'extérieur. Un groupe d'idéalistes néo new-yorkais ayant constaté un radoucissement du climat tentent de communiquer avec Londres. Pour cela, ils sont bannis par le conseil municipal constitué de vieillards omnipotents qui ne voient pas d'un bon œil le moindre changement ou évolution de la situation qui leur convient parfaitement, leur permettant d'asseoir leur position. Jim, son père et leurs compagnons vont alors commencer un périple à travers la neige et la glace jusqu'à l'ancienne capitale anglaise. Longue et ardue sera leur quête entre imprévus, rencontres et surprises.

Voici un roman qui se lit très vite et très facilement. Il convient très bien pour une première approche SF pour néo-lecteur. L'histoire est certes convenue mais elle est bien maîtrisée et très accessible malgré des thématiques importantes, réflectives et engagées. On retrouve le goût pour le consensus, l'échange et la discussion que Silverberg prône dans nombre de ses écrits. Loin pour autant de verser dans le naïf et le pacifisme forcené, il se dégage ici une réelle humanité qui s'exprime à travers ce voyage quasi initiatique.

De nombreuses péripéties attendent nos exilés entre rencontres de nomades retournés à l'âge de pierre, animaux polaires déplacés vers des terres plus australes, les pépins classiques rencontrés par toute expédition et la fatigue morale et physique qui peut en découler. Dans la gestion de son récit, Silverberg fait preuve de sa finesse habituelle dans le traitement de la psychologie de ses personnages. Ne vous attendez pas à de grosses surprises si vous êtes un lecteur affirmé mais l'ensemble ici est suffisamment dense pour passer un agréable moment et procurer l'envie de continuer la lecture.

J'ai aussi adoré les passages plus descriptifs que j'ai trouvé à la fois succincts et percutants. Pas de grands paragraphes interminables mais quelques phrases disséminées ici et là illustrant à merveille l'aventure qui nous est livrée: la ville souterraine isolée de tout, le grand ascenseur permettant de rejoindre la surface, les glaciers immenses qui ont recouvert une bonne partie de l'hémisphère nord, la banquise et son climat difficile, le mode de vie des autochtones... Autant de petit tableaux saisissants de réalisme et teintés de poésie à l'occasion.

Au final, on passe un très bon moment et même si la fin m'a semblé quelques peu expédiée, on reste sur une bonne impression et une belle vision post-apocalyptique. Avis donc aux amateurs et aussi aux plus jeunes qui souhaiteraient s'essayer à la SF.

mardi 3 septembre 2013

"Shelter" de Chantal Montellier

tumblr_ml1l1vSZDd1rnbxwxo1_500

L'histoire: Théresa et son mari sont invités un soir chez des amis, alors qu'ils s'arrêtent dans un centre commercial pour acheter une ou deux bricoles, une bombe atomique explose à l'extérieur et de lourdes portes blindées condamnent les galeries marchandes.
Les clients vont alors devoir s'organiser sous le joug de la direction qui, progressivement, met en place un substitut de gouvernement fachiste. Theresa se demande alors, avec d'autres, comment réagir !

La critique de Mr K: Une bonne lecture réflective aujourd'hui avec cette bande dessinée sortie en 1980 qu'un bon ami m'a prêté avec enthousiasme. Chantal Montellier que j'avais découvert bien plus jeune dans la revue À Suivre adopte un dessin réaliste, souvent en noir et blanc qui évoque beaucoup le style de Tardi. Elle n'a jamais hésité à travers son oeuvre à exposer ses idées féministes et ses engagements politiques. Dans cette bande dessinée, on retrouve nombre de ses préoccupations à travers un récit plutôt classique dans sa facture mais d'une noirceur absolue.

Thérésa et Jean sont invités pour la soirée chez des amis. Avant de les rejoindre, ils doivent passer au centre commercial Shelter pour acheter deux / trois bricoles. Histoire anodine en apparence si ce n'est qu'en arrière fond, au détour de deux trois bulles, on apprend qu'une menace d'attaque nucléaire est prise au sérieux en France. En effet, des événements apocalyptiques sont relatés à la télévision faisant cas de centaines de morts après une attaque nucléaire. Le couple doit se dépêcher car un couvre-feu a été instauré à 18h, mais au cours de leur séjour dans le centre commercial, une sirène d'alerte retentit et le complexe est bouclé. Ils vont devoir comme un millier de personnes vivre enfermés pour très longtemps car le patron de Shelter leur annonce que toute la ville a été détruite et que les radiations interdisent toute sortie sous peine de contamination!

2731600187-1984-large

Vous l'avez compris très vite, nous nous retrouvons confronté à un récit se déroulant en huis clos. Comment se comporte un groupe humain face à une menace, concentré qu'il est dans un espace confiné? Comment les autorités se comportent-t-elles pour gérer la situation? Le propos est très dur et dénonce clairement une certaine fascisation de l'État qui rappelle clairement le régime nazi ou l'univers décrit par Orwell dans 1984. Sinistre et noire, cette oeuvre s'apparente à un cri contre la normalisation et l'uniformisation, contre la policiarisation de la société. Le scénario est particulièrement bien écrit, touche juste et vous mettra très mal à l'aise durant certains passages. Quelques planches se révèlent un peu caricaturales voir outrancières mais les personnages restent remarquablement traités et exploités pour aboutir à une fin sans concession.

001

Belle réflexion sur la liberté et le contrôle des populations par une démocratie en dépérissement face à une crise extrême, cette lecture se révèle encore aujourd'hui essentielle et toujours d'actualité. Un must que je ne peux que vous conseiller chaudement.

mardi 1 juin 2010

"La route" de Cormac McCarthy

cormac_mccarthy_la_routeL'histoire: L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur une route, poussant un Caddie rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre: des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité. Survivront-ils à leur voyage?

La critique de Mr K: Nelfe et moi avions mis l'adaptation de cette oeuvre en pôle position de notre hall of fame cinématographique 2010. À cette occasion, nous avions lu sur la blogosphère nombre d'avis positifs sur le récit littéraire original. Le tort est aujourd'hui réparé car j'ai littéralement dévoré ce volume tant sa puissance évocatrice est forte et sa langue si adéquate avec le récit proposé.

Point d'exposition lourde et pesante sur la catastrophe qui a fait périr le monde, pas d'explication donc de ce qui s'est déroulé: on plonge directement dans le récit de cette "fugue", de cette fuite vers un ailleurs prometteur mais purement chimérique, fruit de tous les espoirs que nourrit l'homme pour l'avenir de son fils. Les deux principaux personnages n'ont pas d'identité, se pourrait être vous ou moi, ils sont un symbole de la subsistance de ce qu'il y a de meilleur en l'humanité (malgré les tentations grandes de tuer ou de détrousser) dans un monde post-apocalyptique.

Traversant un monde morne, grisâtre , quasiment dépourvu de vie, on assiste à un chemin de croix, le calvaire d'un homme qui connaît déjà son destin et qui n'a que peu de temps pour parfaire l'éducation de la chair de sa chair, pour le mener vers le chemin de la maturité. Il y a dans ce roman un côté initiatique qui vous prend à la gorge et qui malgré vos efforts ne peut que vous émouvoir. C'est éprouvant parce que le réalisme est poussé à l'extrême, ce père et ce fils sont crédibles, s'aiment, se disputent, se rassurent, rient (mais très peu), pleurent... On est plongé avec eux dans cette histoire où l'espoir n'est qu'une petite lumière frémissante à l'horizon.

La langue est simple et efficace, les paragraphes courts. Une merveille de concision et de poésie tant l'esprit du lecteur est captivé par les images employées. C'est un auteur que je vais refréquenter très vite car son style m'a vraiment impressionné. Pour conclure, je dirais que ce livre est un classique de l'anticipation et que le film de 2009 en est une excellente adaptation avec les trahisons et les rajoûts que cela implique.

La critique Nelfesque (edit du 18/01/12): Ca y est! Je l'ai lu! J'avais adoré l'adaptation (et adorer et un mot encore trop faible...), j'avais beaucoup pleuré surtout, je me souvenais de l'avis de Mr K ci-dessus et je n'arrêtais pas de me dire qu'il fallait que je lise ce roman. C'est maintenant chose faite grâce au Book Club de ce mois ci ayant pour thème l'apocalypse.

Quelle claque! Quelle originalité! L'écriture demande certes un effort de lecture au départ et ce roman ne plaira pas à tout le monde mais une fois habitué, cette oeuvre est un vrai régal. Mais quelles sont exactement ces "bizarreries" d'écriture? Les personnages sont "dépersonnifiés", ils n'ont pas de prénoms et sont seulement désignés par les termes "l'homme" et "l'enfant". La ponctuation est rare et les descriptions pauvres de détails. En d'autres termes, tout est mis en oeuvre pour rendre l'écriture plate et ne laisser aux lecteurs que l'essentiel, à savoir l'histoire en elle-même. Pas d'empathie, pas d'emphase, seulement un père et son fils, une relation privilégiée dans ce monde dur et froid, livrée dans son plus simple appareil aux personnes tenant ce livre entre leurs mains.

A la lecture de "La Route", on ressent le désespoir, la tristesse, la fragilité de la vie mais aussi et surtout le "non renoncement". L'homme sait que plus rien n'est possible mais il met un point d'honneur à éduquer son fils dans le respect et la croyance (pas forcément à un Dieu mais à une flamme). Toujours croire que l'on peut avancer, ne pas se laisser décourager et avancer coûte que coûte. Par cette éducation et la façon dont l'enfant grandit, ce récit est poignant. Ce petit bonhomme a tout compris de la vie et sait faire la part des choses et prendre les bonnes décisions quand il le faut.

Mieux vaut avoir un moral d'acier pour lire "La Route" (sans ça, on frôlerait le suicide) et ne pas s'attendre à un roman de SF pure sous peine d'être déçu car l'apocalypse n'est ici qu'un contexte (on ne saura rien de ce qui s'est vraiment passé). "La Route" est avant tout un roman sur les épreuves que nous fait rencontrer la vie et sur l'amour entre un père et son fils. Une belle leçon qui m'a vraiment touchée.

challenge_fin_du_monde_apocalypse_post_apo_7Ce roman entre aussi dans le cadre du Challenge [Fins du Monde] de Tigger Lilly auquel Nelfe participe.

Posté par Mr K à 17:06 - - Commentaires [23] - Permalien [#]
Tags : , , ,