lundi 8 juillet 2019

"Terre il faut mourir" de James Blish

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L’histoire : De mort naturelle ou de mort violente, il faudra bien, sans doute, que la Terre meure un jour. Cependant, d'ici là, même s'ils ne parviennent jamais à embrasser le temps dans la vision panoramique que leur donnerait l'omniscience, les hommes peuvent espérer avoir colonisé assez de planètes pour que la fin de la Terre ne signifie pas la fin de l'humanité. Mais le prix de cette conquête de l'inconnu - conquête simultanée de l'espace et du temps - est souvent l'équilibre mental de ceux qui la tentent.

La critique de Mr K : Voilà un petit bout de temps que cet ouvrage traînait son ennui dans ma PAL. À la faveur du mois de juin, je décidai de l’exhumer après avoir lu des avis très concluants sur cet auteur apprécié dans le milieu de la SF et que je n’avais toujours pas lu jusque là. Terre il faut mourir a donc été un test pour moi pour découvrir James Blish et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne s’est pas révélé concluant...

Huit nouvelles constituent ce recueil et malheureusement un certain nombre d’entre elles ne m’ont pas plu du tout, la faute essentiellement à un style très ampoulé, des récits pas si originaux que ça, mais aussi une quatrième de couverture qui trompe un peu sur la marchandise. Je m’attendais à des récits sur la fin de notre belle planète bleue, ce qui s’est révélé ne pas être le cas. Je vous en dis plus de suite !

L’ouvrage débute avec Les Pompes cervelles, un récit qui se déroule sur une Terre marquée par une guerre ouverte entre les USA et l’URSS (on sent l’histoire écrite du temps de la Guerre Froide). Une unité du bloc ouest va explorer le site d’un crash et tenter de soutirer des informations au pilote décédé grâce à la technologie de pointe en vogue. Sur place, ils vont découvrir une activité cérébrale étrange qui ne semble pas venir de notre planète... Bien que suranné dans son écriture, ce récit fonctionne bien avec notamment une fin surprenante que l’on ne voit pas venir avec au passage une charge antimilitariste qui n’est pas pour me déplaire. Dans L’affaire du VS1, un astronaute seul sur une station orbitale pète un plomb dans les grandes largeurs : il veut larguer une bombe atomique sur Washington DC ! Confondant le réel et l’irréel, il croit avoir un équipage et recevoir des ordres... Un homme est envoyé pour lui faire entendre raison. Là encore, ça marche bien, on lit l’histoire avec un plaisir renouvelé malgré une forme parfois marquée par le temps. Reste cependant des personnages un peu caricaturaux et une folie galopante qui aurait méritée d’être plus fouillée...

Dans Sautes de temps, un astronaute se réveille durant son voyage vers Alpha du Centaure. Il se rend compte avec stupeur que le temps est déréglé et qu’il doit repenser systématiquement à chaque action qu’il doit effectuer. Cette nouvelle riche en promesses retombe comme un soufflé. Finalement très classique dans son contenu, elle se révèle indigeste à la lecture. Dommage dommage... Dans Oeuvre d’art, Richard Strauss est vivant ! Du moins, son esprit à été reconstitué et il recommence à écrire des pièces musicales, essayant d’atteindre l’apogée de son art. La fin m’a totalement pris au dépourvu, la nouvelle s’avère très plaisante à lire avec notamment un rythme soutenu qui garde captif le lecteur. On enchaîne avec Le Joueur de flûte. Les hommes se sont réfugiés sous Terre suite à une guerre bactériologique désastreuse. Des solutions s’opposent pour reconquérir la surface, les personnages s’entre-déchirent à ce propos. Raison d’État, mensonge, manipulation des populations sont au menu de ce court texte plutôt bien mené même si la forme se révèle rébarbative. À noter le parallèle intéressant avec le conte éponyme.

Dans Les Étoiles sont des prisons, un vaisseau voyage vers Titan avec un équipage et des passagers. Grâce à un nouveau moyen de propulsion, on peut aller plus loin plus vite mais gare aux mauvaises surprises ! Télépathie généralisée, l’infiniment petit, l’enfermement et ses conséquences sur un groupe humain sont autant de thématiques qui m’ont semblé sous-exploitée ici avec un style franchement repoussoir. Mauvaise pioche encore une fois ! La nouvelle suivante Bip nous présente une agence spéciale qui peut prévoir l’avenir et envoie des agents pour faire respecter ces prédictions. Sous fond de guerre galactique avec une bonne dose d’espionnage, l’ambiance de cette nouvelle est bien prenante, on se prend au jeu et malgré un style toujours ampoulé, on passe un bon moment. Le recueil se termine avec la nouvelle éponyme Terre il faut mourir qui nous parle de la nécessaire conquête spatiale pour l’Homme qui détruit à petit feu sa planète d’origine. Sous la domination d’un pouvoir matriarcal (et oui !), le héros va rencontrer une intelligence extra-terrestre qui lui annonce la destruction définitive de la Terre. Sympathique mais pas transcendante, cette lecture a le bénéfice de poser des questions très intéressante sur l’Homme, son développement et son rapport à sa planète mais franchement, là encore, il n’y a pas de quoi crier au génie.

Je suis donc ressorti plutôt déçu de cette lecture, je suis pourtant amateur du genre et de cette époque littéraire. Malheureusement, le temps a passé et les textes ont vraiment vieilli. La tentation fut grande d’abandonner cette lecture a de multiples reprises, j’ai tout de même voulu donner sa chance jusqu’au bout à cet auteur. Force est de constater qu’il ne m’aura pas transcendé et que je ne le pratiquerai sans doute pas de nouveau... À réserver uniquement aux fans de James Blish et aux amateurs transis de SF vintage de chez vintage !

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dimanche 23 juin 2019

"Je suis la reine" d'Anna Starobinets

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L’histoire : Maxime, sept ans, vit avec sa soeur et leur père à Moscou. Bientôt des transformations déconcertantes s'opèrent chez le petit garçon. De quel hôte est-il devenu la proie ? Les "histoires inquiétantes" de ce recueil font évoluer des personnages poignants dans une Russie contemporaine sombre et absurde. Ici, un employé de bureau développe des sentiments troubles pour une denrée moisissant au fond d'un réfrigérateur. Là, un dresseur de chiens se réveille dans un train à côté d'une femme qu'il n'a jamais vue mais dit être son épouse, et qu'il devra apprendre à aimer... D'une plume extraordinairement poétique, "Je suis la reine" brouille les frontières entre réel et imaginaire et offre une représentation saisissante de la folie et de l'horreur quotidiennes.

La critique de Mr K : Ça faisait un bail que je n’avais pas pratiqué Anna Starobinets, une de mes auteures favorites sur la scène littéraire actuelle. Après les très très bons Refuge 3/9 et Le Vivant, il me restait à découvrir le recueil de nouvelles Je suis la reine qui traînait depuis bien trop longtemps dans ma PAL. Justice est rendue aujourd’hui à cette auteure hors norme qui conjugue une fois de plus thématiques déviantes et écriture splendide. Attention, accrochez-vous, ce voyage livresque laisse des traces !

Six nouvelles composent ce recueil, six textes entre fantastique et fantasmagorie qui sentent le soufre et vont très loin dans la folie et l’horreur. Je déconseille de suite cet ouvrage aux âmes sensibles car Starobinets n’a que faire des carcans moraux et des convenances, elle s’attaque ici frontalement aux codes sociétaux convenus, à l’enfance et à la notion même de stabilité tant elle fait vivre l’enfer à ses personnages. Navigant constamment entre réel et imaginaire, les âmes qui peuplent ces pages ne savent plus à quel Saint se vouer. Le lecteur n’est pas en reste avec l’impression d’être manipulé de bout en bout sans espoir de retour possible dans la normalité.

Dans la nouvelle Les Règles, un petit garçon comme tant d‘autres vit avec ses tocs, ses manières. Sauf qu’au bout d’un moment ici, elles prennent une importance dramatique qui laissent le lecteur sur les fesses avec un jeune héros qui fait peur. Ce court récit installe une tension palpable et progressive mettant très mal à l’aise le lecteur, dès le départ Anna Starobinets réussit son coup. Dans La famille, la nouvelle suivante, un homme lors d’un voyage en train se réveille marié avec une femme qu’il ne connaît pas. Ce changement d’identité est totalement ubuesque, versant dans un absurde proche d’un auteur comme Gogol par exemple. Étrange texte que celui-ci qui brouille les pistes, joue avec les nerfs du héros oscillant entre folie et fantastique pur. Un autre élément perturbateur va finir d’achever le récit de fort belle matière. Là encore, ça marche !

J’attends, le texte suivant est le plus court du recueil et un des plus percutants. Il narre la fascination de plus en plus obsessionnelle d’un homme pour une pourriture qui se développe dans son frigo. Totalement barré, non dénué d’humour, ce texte prend à la gorge et aux tripes. On en ressort tout ému par cette description sans fard et très juste d’une folie galopante. Viens ensuite le morceau le plus consistant de ce recueil avec Je suis la reine, la nouvelle éponyme qui raconte les angoisses d’une mère face aux changements étranges qui s’opèrent chez son jeune fils (introversion extrême, pratiques étranges, éloignement affectif de plus en plus prononcé notamment...). Il s’agit sans doute du texte le plus inquiétant de l’ouvrage avec un drame qui se joue en deux actes, en deux points de vue différents. Clairement fantastique puis virant dans l’horreur pur, j’ai pensé en le lisant aux très bons ouvrages d’Andreas Fäger parus chez la même maison d’édition.

L’Agent est de tous les textes celui qui m’a paru le plus faible. On suit le quotidien d’un homme au métier consistant à mettre en œuvre des scénarios de vie et à faire respecter certaines règles. L’introduction est ultra-efficace mais la suite s’enlise un peu et la conclusion manque de panache à mes yeux. Sympathique tout de même mais pas inoubliable. Le recueil s’achève avec L’éternité selon Yacha qui se révèle être un petit bijou de poésie, écrit à la manière d’un conte. Un homme se réveille avec le cœur arrêté et sans respirer. Il est mort et pourtant il peut interagir avec tout le monde. S’enchaînent toutes une série de situations délirantes et une vie éternelle promise. Derrière le fantastique naïf se cache un véritable texte initiatique qui fait réfléchir entre humour noir et une certaine forme d’espoir.

Se lisant en un temps record, cet ouvrage est de toute beauté. Certes, on navigue dans le glauque, au frontière de l’esprit humain et de ses déviances mais franchement dans le genre, on tient le haut du pavé. Remarquablement construit avec une plume très particulière entre poésie et amour profond pour les personnages qu’elle invente, ce recueil procure de nombreuses sensations à son lecteur qu’il capte et ne relâche jamais vraiment comme un insecte qui se prend dans une toile d’araignée. Bravo au passage à la traductrice Raphaëlle Pache qui une fois de plus fait merveille et réussit à reconstituer l’ambiance si spéciale que l’on retrouve uniquement chez Anna Starobinets. Un ouvrage que tous les amateurs du genre se doivent d’avoir lu.

Lus et chroniqués de la même auteure au Capharnaüm Éclairé:
- Refuge 3/9
- Le Vivant

dimanche 16 juin 2019

"Le Secret de la petite chambre" de Kafu Nagai et Ryûnosuke Akutagawa

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L’histoire : Un original, séduit par le charme d'une ancienne maison de rendez-vous, l'achète et y fait quelques travaux. Il découvre, en grattant le papier d'origine des cloisons coulissantes, l'existence d'un texte écrit serré. Piqué par la curiosité, il se met à le déchiffrer et nous offre le récit d'une nuit passée avec une geisha.

Un Japonais, revenu d'Europe, se souvient d'une aventure amoureuse qui lui est arrivée à Berlin. Il confie, à la première personne, dans un journal, les aventures de ces quelques jours et des deux nuits d'amour passées avec une jeune fille allemande.

La critique de Mr K : Voici un ouvrage qui était dans ma PAL depuis un petit bout de temps et pour souffler entre deux lectures de haut vol, je m’accordais une récréation d’un type bien particulier. Le Secret de la petite chambre est un recueil qui regroupe en fait deux courts récits érotiques japonais datant des années 20. À l’époque, ils n’avaient pas obtenu l’autorisation d’être édités, la censure étant très rigoriste au pays du soleil levant. On retrouve donc le récit éponyme qui est l’œuvre de Kafu Nagai et La Fille au chapeau rouge de Ryûnosuke Akutagawa, deux auteurs très connus dans leur pays et qui ont touché à pas mal de genres différents. Adepte de littérature nippone, j’avais été séduit par la quatrième de couverture et une incartade coquine n’est pas pour me déplaire à l’occasion d’une lecture.

Les deux histoires nous narrent les aventures amoureuses de deux japonais en goguette. Dans le premier récit, le héros achète une ancienne maison close et va tomber sur le témoignage anonyme d’un homme qui raconte une nuit d’amour intense avec une geisha. Dans le deuxième récit, un japonais séjournant en Europe va succomber aux charmes d'une jeune allemande qui sait ce qu’elle veut. Les deux histoires même si elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre font la part belle à la sensualité et aux plaisirs charnels.

Très raffinées dans leurs écritures respectives, ses deux histoires se lisent vite et avec un certain plaisir par moment. Au delà des scènes olé olé qui émaillent ces lignes et qui s’avèrent crues (et sans doute dérangeantes pour les âmes prudes), en filigrane les auteurs étudient des aspects de la société japonaise que l’on n'a pas forcément l’habitude de croiser en littérature nippone. On retrouve ainsi la figure de la geisha (prostituée qui doit tout donner à ses clients sans pour autant s‘abandonner), la quête du plaisir au masculin et au féminin (avec en prime les différences qui vont avec), la vision de l’amour et du mariage (et de ses arrangements), les pulsions qui nous gouvernent mais aussi les soucis de communication entre sexes opposés. Sans compter dans la deuxième nouvelle, une histoire qui se déroule dans une Allemagne ruinée par la guerre 14-18 qui donne une épaisseur au niveau background pas inintéressante.

Cette finesse et la qualité d’écriture ne font malheureusement pas tout, je dois avouer que je me suis ennuyé ferme et que la chair s’avère finalement assez peu excitante en soi : la faute à une forme de machisme larvé, une espèce de quête de toute puissance et d’auto-congratulation de l’homme qui gâche l’intensité et même la poésie des actes donnés à lire. Finalement, la bestialité semble l’emporter sans pour autant tomber dans une hybris qui désarçonne le lecteur ou au moins le choque. Je suis donc plutôt mitigé quant à cette lecture, dans le genre on a fait beaucoup mieux. Tant pis...

vendredi 12 avril 2019

"Viens voir dans l'Ouest" de Maxim Loskutoff

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L'histoire : Dans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste.

Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration.

La critique de Mr K : Nouvelle incursion dans le monde de la nouvelle américaine avec Viens voir dans l'Ouest de Maxim Loskutoff, dernier recueil du genre à être sorti dans la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Premier ouvrage de son auteur, le fil conducteur tourne autour de l'idée d'une Amérique déchirée en deux où quelques personnages vont vivre une aventure, un destin particulier. À l'heure du mandat excentrique et déjanté du Président Trump, ce recueil fait totalement écho à l'ambiance générale qui règne Outre-Atlantique.

On suit des situations et des protagonistes très différents au fil des douze textes qui composent le recueil. Un trappeur isolé de toute civilisation tombe sous le charme d'une ourse sauvage et commence à chavirer sérieusement de la bouillotte. Un couple entame un long trajet pour emmener chez le vétérinaire un coyote nommé Léon salement blessé. Une femme doit s'occuper seule de ses deux enfants pendant que son mari est parti dans le maquis rejoindre la rébellion contre le pouvoir fédéral (c'est à dire Washington). Une bande de vieux potes se retrouve autour d'un lac dans une cabane qui a connu tous leurs débordements de jeunesse, l'un d'eux leur annonce qu'il va se marier avec une femme bien particulière. Une femme dont le couple bat de l'aile fait une fixette de plus en plus forte sur un arbre qu'elle veut absolument détruire. Un autre couple passant son temps à se disputer (et c'est peu de le dire) va dans des bains publics à l'air libre et vont croiser quelques utilisateurs des lieux. Dans une histoire en deux temps, on suit un couple qui séjourne dans le vieux bungalow familial et c'est l'occasion d'explorer leur attachement mutuel mais aussi leurs doutes. Dans un autre récit, on suit les inquiétudes d'une mère vis-à-vis de sa fille qui s'avère quelque peu siphonnée. Un étudiant vivant en colocation possède un énorme python qui semble s'intéresser à lui de près et avec appétit ! Un homme largué par sa copine n'arrive pas à se sortir de son chagrin, l'occasion de s'engager chez les rebelles pourrait bien être la solution. Enfin, la dernière histoire nous invite à suivre la fuite de deux jeunes gens que les militaires recherchent ardemment.

Passant de scénettes banales à des envolées presque psychotiques, en accompagnant ces personnages, c'est l'humanité qu'on explore avec de très beaux passages sur l'amour, l'amitié, les rapports familiaux ou avec autrui. Les sentiments sont souvent exacerbés dans un contexte que l'on devine tendu. À travers une langue épurée mais non dénuée de poésie par moment, on est touché en plein cœur par ces instantanés de vies parfois bouleversées et souvent à l'heure d'un choix qui changera leur destin pour toujours. Cela donne une tension palpable à chaque moment avec une envie inextinguible qui grandit en nous, en savoir plus, deviner où ces personnages vont nous emmener dans leurs désirs voire parfois leur folie avec des textes qui heurtent et surprennent bien souvent. Difficile d'anticiper quoi que ce soit tant l'auteur aime nous prendre à rebrousse poil et laisse volontairement la fenêtre entrebâillée à toutes les interprétations. Les amateurs de fins non définitives seront aux anges avec un sentiment d'inachevé qui loin de nous frustrer laisse l'horizon des possibles ouvert et interroge, titille notre imagination. C'est un parti pris qui me parle et m'a régalé avec cet ouvrage.

Pour autant, nous ne tombons pas dans l'abscons. Du lien se crée entre les récits, des références communes se multiplient, se croisent, avec notamment en background une rébellion forte sur le sol américain avec des milices qui se forment dont on ne connaît pas vraiment la nature profonde ni les aspirations. Refus de l'État fédéral, survivalisme, rejet de la technologie sont autant de pistes qu'on peut entrevoir sans que l'on ne sache vraiment les raisons profondes de ce cloisonnement du multiculturalisme à la mode US. Le contexte joue donc fortement sur les agissements et pensées des protagonistes que l'on croise, on est au bord de la rupture et l'ultime texte donne quelques réponses sur le devenir des USA avec toujours une part d'ombre que l'auteur se garde bien d'éclairer.

J'ai dévoré ce recueil que j'ai trouvé très fin dans sa manière d'aborder la psyché humaine et de fournir des textes forts bien caractérisés. Maxim Loskutoff maîtrise pleinement le genre de la nouvelle et nous offre un beau voyage dans une Amérique qui doute mais tente d'avancer quand même. Un excellente lecture qui confirme une fois de plus mon attachement à cette collection si propice aux découvertes littéraires.

dimanche 24 mars 2019

"La Fièvre" de Sandor Jaszberényi

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L'histoire : Entre chroniques de presse et fiction, voici le recueil d’un photographe et correspondant de guerre hongrois qui a couvert la plupart des luttes armées et révolutions en Afrique et au Moyen-Orient. Des instantanés d’un monde rongé par les conflits, où l’homme affronte la violence, où la foi côtoie la superstition, où le diable règne en maître. Ici, des villages organisent une battue contre une bête sanguinaire qui semble indestructible. Là, une jeune photoreporter est prête à tout pour obtenir l’image choc…

La critique de Mr K : Aujourd'hui, je vous invite à découvrir en ma compagnie un recueil de nouvelles paru très récemment aux Éditions Miroboles. La Fièvre de Sandor Jaszberényi est le genre d'ouvrage qui marque les esprits par ses thématiques et sa forme. Par de courts textes très souvent saisissants, cet écrivain reporter nous propose de nous confronter à l'humain dans sa version la plus déplaisante. Éprouvant et rude, cette lecture n'en est pas moins éclairante et finalement très agréable même si l'homme ne ressort pas vraiment grandi de cette entreprise...

L'auteur a débuté en étudiant la littérature, la philosophie et l'arabe. Il est alors devenu grand reporter et a beaucoup voyagé notamment en Afrique orientale et au Moyen Orient. Il a ainsi couvert de nombreux événements comme les révolutions arabes, le conflit israëlo-palestinien (notamment les heurts à la frontière de Gaza) ou encore le drame humanitaire du Darfour (un génocide toujours en cours dans l'indifférence la plus totale...). Ce recueil rassemble des instantanés de son expérience entre témoignages, récits réalistes et quelques pièces plus romancées. Constitué de très courts récits n'excédant jamais la vingtaine de pages, Jaszberényi nous confronte à des réalités trop souvent ignorées, à des destins brisés et à ses propres expériences qu'il cumule depuis longtemps, peut-être trop longtemps serait-on en droit de se dire...

Ainsi, d'un texte à l'autre, on passe d'un pays à un autre, d'une crise à une autre avec des écrits fulgurants qui emportent l'adhésion du lecteur malgré parfois la dureté des situations. Il nous raconte ainsi une crise de fièvre aiguë qu'il a vécu lors de ses premiers déplacements, sa première exécution publique qui va le chambouler, la vie à l'hôtel entre deux missions et comment on essaie de se laver de la tête des horreurs qu'on a pu vivre. D'autres récits, nous parle de foi et de superstition avec cette culture orientale si lointaine de nos codes occidentaux et qui nous interpelle (la place des femmes, la notion d'honneur, de martyr...). Certaines nouvelles nous parlent du métier de journaliste ou encore des causes humanitaires à travers des récits d'expériences parfois fugaces mais qui sont révélatrices des tensions en jeu. Enfin, d'autres histoires s'apparentent davantage à des récits initiatiques, l'auteur partant à la découverte de l'autre et même de lui-même (magnifique dernière nouvelle).

Je reste volontairement vague sur les histoires en elles-même pour ne pas déflorer un contenu riche et puissant. Il est beaucoup question de souffrance dans ce recueil, la lecture est donc aride et l'on se surprend à s'arrêter entre deux nouvelles pour reprendre son souffle, réfléchir à ce que l'on vient de lire. En fond général, on retrouve la notion de pouvoir despotique, de guerres claniques et de manipulation des masses. Révolutions, guerres civiles, extrémismes religieux, cloisonnements sociétaux et autres déstabilisations se suivent provoquant le malheur des uns et enrichissant d'autres. Au final, comme un serpent qui se mord la queue, ces régions du monde semblent tourner en rond et leur sort reste figé. Cela n'est pas exprimé directement mais on ne peut douter du background avec quelques références à peine voilée sur la responsabilités connexes des occidentaux (corruption, vente d'arme, yeux détournés face à certaines horreurs). Les destins individuels qui nous sont présentés sont autant de miroir de l'incurie humaine avec son lot de suppliciés et de victimes innocentes sacrifiées au nom d'intérêts partisans.

La Fièvre est un recueil détonant, au ton différent, très accessible qui ravira les amateurs de sensations fortes et de récits fondés sur l'actualité du monde. C'est l'occasion aussi de découvrir un reporter de guerre qui au détour de quelques lignes ou à travers certains textes se livre et donne à voir la dureté du métier avec son lot de sacrifices, de renoncements et de conséquences psychologiques. Un ouvrage à découvrir absolument.

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mardi 19 février 2019

"Trop de choses à se dire" de Marie France Versailles

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L'histoire : Des gens comme on en croise tous les jours. Des maisons devant lesquelles on passe.
Que savons-nous des autres ?
Ceux-ci voient leurs projets de vie incompris ou malmenés.
Faire de son mieux ne suffit pas toujours… dit l’un d’eux.
Et puis ils découvrent que parfois, au cœur d’un regret, s’ouvrent de nouvelles pistes. Et que leur revient le goût du voyage.
Huit rencontres. Huit nouvelles. Qui nous parlent de nous

Imaginer quelqu’un. Le poser sur le papier. Le doter d’un entourage, d’un lieu de vie, de soucis, d’amours, de bonheurs, de souvenirs, de tout ce qu’il faut pour qu’il prenne âme et chair. Et puis, avec lui – ou elle – tracer un chemin…

La critique de Mr K : Voyages en terres belges aujourd'hui avec ma chronique du recueil Trop de choses à se dire de Marie France Versailles paru il y a peu aux éditions Quadrature. C'est ma quatrième lecture d'un ouvrage de cette petite maison d'édition qui se spécialise dans la nouvelle contemporaine et chaque incursion dans leur catalogue m'a à chaque fois ravi et fourni de belles émotions. Je peux d'ores et déjà vous dire qu'il en a été de même avec cette parution.

Huit petits récits composent ce recueil avec pour point commun la notion de rencontre, celle qui nous confronte au monde, à autrui mais aussi à nous-même, nos choix et parfois nos errances. À travers les protagonistes qui nous sont présentés, on s'interroge donc sur la matière humaine en elle-même, nos espérances, nos joies mais aussi nos sorties de route, nos déprimes à l'heure de faire le bilan de nos vies. Clairement, on ne navigue pas vraiment dans la bonne humeur dans ces textes mais plutôt dans une forme de mélancolie et d'introspection douloureuse le plus souvent. La condition humaine étant ce qu'elle est, ce sentiment d'insatisfaction qui nous habite souvent est ici très bien révélé et exploré à travers des personnages très différents les uns les autres mais que l'on a sans doute déjà croisé autour de nous, dans la vraie vie sans pour autant qu'on ait pris la mesure de leur existence.

Ainsi, on croise Jean-Jacques, un homme totalement déboussolé depuis son licenciement économique et le départ de sa compagne. En intérim, il décroche un travail d'aide à domicile et semble renaître auprès des contacts qu'il noue avec les usagers de ses services. Il se ressent à nouveau utile mais son enthousiasme pourrait bien être douché... Une jeune fille doit apprendre à gérer sa vie toute seule face aux démissions successives de sa mère et son père, cela passant par l'abandon de ses études pour intégrer le monde du travail. Une vieille dame isolée angoisse quant au sort de sa grande sœur hospitalisée qui perd la mémoire, les souvenirs n'étant plus partagés, elle décide de continuer à les cultiver avec notamment sa fille qui vient lui rendre visite. Un homme lors d'une rencontre au restaurant voit sa vie bousculée et va se voir proposer un projet fou pour terminer ses vieux jours. Une grand-mère cache un lourd secret à son petit fils qu'elle adore, on suit ses réflexions et ses doutes intérieurs. Une autre vieille dame isolée dans son appartement traverse une canicule estivale étouffante entre bains rafraîchissants et réflexions profondes sur sa vie. Enfin, Clémence a tout quitté suite à la condamnation de son fils, elle ne rêve plus que de mer et de calme. Cependant des inconnus qui vont croiser sa route vont changer ses plans...

C'est autant de destins qui donnent lieu à de courts récits n'excédant pas les 20 pages et nous mettent aux prises avec un réel obsédant et pas si lointain de nous. Rythme lent, trajectoires elliptiques et dialogues magnifiés par une simplicité désarmante hantent ces pages où l'être humain se livre à nu entre pudeur et souffrance intérieure. Par moment, une lumière s'allume, une graine d'espoir semble germer sur ces vies embourbées dans un quotidien difficile, mal vécu. On est touché en son for intérieur par l'écriture souple et délicate pénétrant les chairs et les esprits avec une justesse qui ne se dément jamais. Ces vies aux apparences banales livrent une grande richesse de situations, de sentiments et d’interactions humaines avec notamment de grands focus sur la famille, son organisation, les rapports de force qui peuvent y régner, leurs dysfonctionnements aussi. On navigue donc à vue, sans certitudes avec l'impression qu'il suffit d'un rien pour que l'être bascule et change de route. Les dénouements volontairement ouverts ouvrent à la réflexion les chemins du possible, à chacun de décider plus ou moins ce qu'il adviendra de ces âmes qui d'ailleurs à l’occasion se croisent d'une nouvelle à l'autre, ce qui rajoute un fil conducteur supplémentaire non négligeable.

Dans Trop de choses à se dire, les textes se répondent, se complètent et accompagnent durablement le lecteur pris dans l'engrenage, sans aucune possibilité d'y échapper. L'auteure au final nous parle de nous, nous entraîne dans la complexité d'une vie humaine et réussit le pari ô combien difficile de caractériser personnages et actions en très peu de lignes. C'est beau, c'est pur, c'est vrai. Les amateurs ne peuvent décemment pas passer à côté !

lundi 17 décembre 2018

"Petites foulées au bord d'un canal" de Luc-Michel Fouassier

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L'histoire : Sur les berges du canal de Briare, on croise toutes sortes de gens, qui marchent, courent ou le contemplent, immobiles. Tous partagent le même besoin de s’y confier, mais chacun a ses propres raisons de s’approcher si près de ses berges. Et les écluses de s’ouvrir sur des flots d’amertume et de joie, d’espoir et de résignation...

La critique de Mr K : Retour vers la nouvelle aujourd'hui avec le recueil Petites foulées au bord d'un canal de Luc-Michel Fouassier, un livre sorti dernièrement aux éditions Quadrature. Le point de départ est très original, c'est un lieu qui est le dénominateur commun aux 14 textes qui composent l'ouvrage : le canal de Briare permettant la navigation entre la Loire et la Seine. Les récits nous narrent de brèves scènes de la vie quotidienne se déroulant aux abords de l'onde au cœur de la complexité et de la diversité du genre humain. Un sacré voyage qui a du charme et du style comme vous allez pouvoir le lire !

Oscillant entre deux et huit pages maximum, les récits sont très variés tant dans la forme que le fond. Au delà du cadre pré-défini que l'on retrouve plus ou moins développé selon les nouvelles, les récits mettent en avant l'humain dans ses relations à l'autre et à lui-même. On retrouve donc plutôt des situations courantes que l'on a pu nous-même éprouver ou des états mentaux que l'on partage tous. On navigue dans une foule de sentiments contradictoires, passant de l'espoir à la honte mais aussi par l'amour, la détestation, la nostalgie ou encore la passion. Avec une économie de mots incroyable, l'auteur réussit le tour de force de nous plonger dans une vie humaine sans que l'on ait l'impression que l'on soit dans l'artificiel ou le cliché. Étrange sensation que cette balade aussi naturaliste que poétique.

On croise ainsi au détour de ses micro-histoires un homme qui se retrouve seul à un défi-marche auquel il a répondu lors d'un concours entre amis, un joggeur qui rencontre un pécheur aux motivations métaphysiques, un groupe de jeunes traînant aux abords du canal et la découverte de l'amour pour le solitaire de la bande, une femme revenant sur sa vie de couple plus ou moins liée au canal, une prise de bec entre deux randonneurs amoureux (génial), un peintre passionné par les lieux et qui peint obsessionnellement à la manière des impressionnistes d'antan, un lancement de clef par dessus le canal (très bon texte aussi), un joggeur obsédé de chiffres (on n'est pas loin de l'exercice de style à la Queneau là), un lecteur qui va au canal pour retrouver les mots et impressions d'un de ses auteurs préférés, un jeune homme qui tombe en panne avec son combiné Volkswagen et décide de rester auprès du canal, trois jeunes femmes pas chétives qui s'installent dans une maison d'éclusier et font tourner les têtes des hommes du village, un homme s'interrogeant sur les bonnes raisons de larguer une femme (hilarant), des habitués d'un bar discutant du temps qui passe, un guide de péniche-promenade qui nous parle de son métier et de sa tendance à la mythomanie culturelle. Avouez que le programme est varié et savoureux !

Ce fut une belle lecture. L'ouvrage est très court (64 pages) mais la concentration d'émotions est totale et réussie. C'est toujours impressionnant de voir ce que certains auteurs sont capables de faire en si peu de mots. On peut dire que Luc-Michel Fouassier est un maître en la matière. On rit, pleure au fil des nouvelles qui s’enchaînent sans s'en rendre compte dans une douceur ouatée qui caractérise bien l'écriture à la fois dépouillée et évocatrice charmant instantanément le lecteur. Que de beauté déployée ! Il faut le lire pour le vivre, il y a une évidence et une simplicité qui s'échappent de ces pages et rendent ces destinées belles et touchantes à leur manière. Cela donne même envie d'aller faire un tour près du canal pour y écrire aussi sa propre histoire et la mêler aux autres. J'en ai déjà d'ailleurs touché un mot à Nelfe -sic-. Si vous êtes amateurs de nouvelles humanistes et poétiques, foncez ! Vous ne serez pas déçus !

mardi 11 décembre 2018

"L'Enfant de la haute mer" de Jules Supervielle

julessupervielle

L'histoire : Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, parmi de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ?

La critique de Mr K : J'ai une relation très particulière avec Jules Supervielle, poète franco-uruguayen malheureusement pas assez lu par chez nous. C'est grâce à lui que j'ai décroché mon concours de professeur de Lettres-Histoire avec un magnifique texte tiré de l'ouvrage La Fable du monde. Depuis, je n'avais pas recroisé son chemin jusqu'à un séjour à notre Emmaüs préféré où le présent recueil de nouvelles me tendait ses petites pages implorantes. Incapable de résister, je l'adoptais immédiatement et il est maintenant temps pour moi de vous dire ce que j'ai pensé de L'Enfant de la haute mer, un ouvrage mêlant surréalisme, poésie intimiste et universelle à la fois. Une expérience différente de ce que je lis d’habitude mais éclairante et d'une beauté morbide à coupler le souffle.

Morbide est en effet le terme qui me vient en premier à l'esprit en évoquant cette lecture. Beaucoup des huit nouvelles tournent autour de la mort et de la disparition (du corps, de l'âme, voir de l'identité). Sans tomber dans le glauque mais dans une manière d'aborder la destinée humaine différente de ce que l'on a l'habitude de voir ou lire, Supervielle nous conte des existences sur le fil du rasoir, décalées et pour certaines appartenant à la dimension fantastique. On passe ainsi allégrement du monde des vivants aux morts, de celui des corps physiques englués dans un quotidien morose à celui d'esprits égarés qui ne savent même plus s'ils existent vraiment ou pourquoi ils survivent.

Ainsi une petit fille réside dans une étrange ville perdue au cœur de l'Océan Atlantique, elle vit seule et va à l'école en attendant un éventuel navire qui viendrait la sauver. Dans une autre nouvelle, Supervielle nous raconte la nativité à travers les yeux de l'âne et du bœuf, variation biblique étonnante et pleine de douceur. Dans un autre texte, c'est une noyée que l'on suit au fil de son périple dans la Seine, elle va rencontrer nombre d'esprits et de divinités qui règnent sur l'au-delà. Une autre nouvelle nous raconte ce qui se passe au ciel quand les esprits s'y rencontrent entre chamailleries et reconnaissance mutuelle. Ailleurs, un rite de passage ne se passe pas comme prévu dans une tribu d'amérindiens laissant une porte ouverte au Mal qui pourrait prendre le contrôle de Rani, nouveau chaman de la tribu. Une histoire nous fait part de la vie d'une jeune fille qui naît avec une voix de violon ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à sa famille et dans un autre très court récit, un homme et son cheval portent le même nom, la mort de l'un d'entre eux va provoquer une mutation chez l'autre. Enfin, dans une nouvelle qu'aurait pu écrire Steinbeck, un marchand oriental traversant un désert va faire escale dans une ferme pour y vendre quelques objets. Malheureusement pour lui, c'est la mort qui l'y attend.

Difficile de décrire vraiment le contenu tant il appartient parfois à la poésie pure faite de chimères et ressentis très personnels. Je ne suis pas vraiment certain que chacun y trouvera la même chose selon son vécu, ses croyances et ses attentes. Sachez simplement que l'auteur use d'une langue merveilleusement simple et évocatrice, provoquant l'évasion immédiate et une rêverie langoureuse. La mélancolie qui habite ses pages nous saute au visage, nous emprisonne et nous emmène sur des chemins de traverse à l'atmosphère nébuleuse entre douceur et amertume, rires et larmes. Au delà de ces petites histoires bizarres, il nous parle de nous les hommes, de nos errances et de nos capacités à rebondir même si finalement rien n'est jamais définitif et que notre condition nous rattrape tôt ou tard.

J'ai aimé cette lecture qui nous rappelle notre mortalité sans pour autant nous plomber. Il y a une grande source de chaleur et de joie qui habitent ses lignes malgré un contenu parfois pétrifiant. On navigue bien souvent à vue, il faut se laisser bouleverser, bousculer dans ses certitudes pour pénétrer cet univers si particulier d'un auteur au sommet de sa forme. Un bien bel ouvrage qui comblera les âmes avides de sensations fortes, de voyages littéraires au long cours et de beautés littéraires inexplorées.

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vendredi 7 décembre 2018

"De la nature des interactions amoureuses" de Karl Iagnemma

De la nature des interactions amoureuses

L'histoire : Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l'espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence. Ainsi, un universitaire frustré tente de retranscrire sous forme de diagramme la relation compliquée qu'il entretient avec sa petite amie pour l’analyser. Un phrénologiste du XIXe siècle se voit quant à lui forcé de réévaluer le rapport entre connaissance et passion lorsqu'une arnaqueuse dont il est tombé amoureux le bat à son propre jeu. Une femme vit dans l'ombre écrasante de son mari et observe, entre effroi et incrédulité, les expériences controversées qu'il mène sur des sujets humains. Et un vieux professeur rêvasse inlassablement à ses deux obsessions : une belle condisciple rencontrée dans sa jeunesse, et le théorème qui a rendu cette femme célèbre.

La critique de Mr K : Retour en Terres d'Amérique aujourd'hui avec un nouveau recueil de nouvelles américaines à mon actif avec De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma qui se propose de mêler la science et l'amour au cœur de huit nouvelles. L'auteur est lui-même un scientifique de haut vol et ce premier recueil fort remarqué outre-atlantique a la particularité de mêler des éléments qui à priori sur le papier ne vont pas ensemble. C'est bien connu, le cœur a ses raisons que la Raison ignore...

Huit nouvelles, huit histoires de cœur donc ou du moins de sentiments mêlés entre amour, amitié, compassion, obsession parfois. Tour à tour, on rentre dans des intimités bien diverses et l'on décortique les affres de la contradiction, des luttes intérieures qui nous habitent et nous donnent ce petit supplément d'âme qui fait de nous des êtres humains. Je dois avouer qu'avec un tel programme, j'avais de grosses attentes... qui ont été douchées dès les deux premières nouvelles (dont la première qui donne son nom au recueil) que j'ai trouvé plutôt quelconques et à l'intérêt limité. Cependant, le niveau s'élève par la suite. Ouf ! On l'a échappé belle !

Je passerai donc rapidement sur les deux premières nouvelles (De la nature des interactions amoureuses et Le Rêve du phrénologue) qui ne m'ont pas plu, la faute essentiellement aux protagonistes principaux que j'ai trouvé sans réelle saveur, voire agaçants. Point commun entre les deux, la quête de l'amour absolu, chacun à sa manière via la science et la quête de vérité. La mayonnaise n'a pas pris de mon côté et j'étais plutôt pessimiste pour la suite. Heureusement que je suis perspicace et que j'abandonne difficilement une lecture, je serais passé à côté de beaux récits.

Dans Le Théorème Zilkowski, on retrouve la traditionnelle histoire du triangle amoureux qui a vu ici le héros perdre sa copine au profit de son colocataire. Des années plus tard, il va les recroiser et des souvenirs douloureux vont ressurgir. Ce mathématicien de génie va être confronté à la foi dévorante qui habite désormais son ex et cela va peut-être remettre en cause nombre de ses certitudes. Plutôt classique dans sa facture générale, de beaux portraits d'âmes torturées en ressortent et l'on est touché par les souffrances et les non-dits exposés. Dans L'Approche confessionnelle, tout commence avec une femme qui décide de suivre son VRP de copain qui est sensé vendre les mannequins en bois qu'elle fabrique à de potentiels acheteurs. Là encore, deux beaux portraits d'âmes sœurs qui se sont perdues en chemin, qui ont du mal à démarrer dans la vie (ils sont encore jeunes). Avec quelques flashback bien sentis et des révélations tardives, la fin ne laisse pas trop de doute sur la nature biaisée d'une relation qui en est à son crépuscule...

La nouvelle suivante sort du lot car elle me paraît presque hors sujet. Dans L'Agent des affaires indiennes, un homme vient occuper un poste de médiateur entre des amérindiens et des colons blancs. Sous la forme d'un journal intime, il nous raconte ses journées et surtout l'accumulation des tensions avec une violence larvée qui est à deux doigts d'exploser et contre laquelle il ne semble rien pouvoir faire. Ce texte d'une grande beauté parle davantage d'empathie et d'humanité dans un monde de brutes. C'est un de mes récits préférés mais je dois avouer que le lien avec le reste des textes m'a échappé. Dans Règne, ordre, espèce, on suit la fascination de la narratrice (une spécialiste en gestion forestière) pour un théoricien qu'elle a étudié plus jeune. Elle lit même le même extrait de son ouvrage référence à ses amants, c'est dire ! Ce récit est vraiment pas mal du tout car cette passion irraisonnée nourrit une enquête parfois drôlatique et débouche enfin sur la rencontre attendue ! Je vous laisse découvrir la suite...

Dans La Femme du mineur, un mineur s'intéresse à des problèmes mathématiques en cachette de sa jeune femme qui n'y entend rien et se révèle quelque peu bigote. On sent qu'il veut se prouver quelque chose et notamment qu'il vaut mieux que son travail débilitant. J'ai aimé sa soif de savoir et son abnégation à vouloir briser les barrières sociales de l'époque car c'est de cela qu'il est vraiment question dans ce court récit. Quand sa femme découvre ses activités secrètes, elle se pose des questions et remet même tout en cause. Plutôt légère dans sa forme, cette nouvelle m'a beaucoup touché. Enfin, dans Les Enfants de la faim, une femme délaissée par son médecin de mari s'ennuie. Un jour, un patient s'invite durablement dans la demeure (qui comporte une infirmerie où le docteur s'adonne à des expériences peu ragoûtantes) et un étrange lien va se créer entre eux. De très belles pages là encore sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver envers l'être aimé. Se déroulant au XIXème siècle, l'ambiance à l'ancienne contribue à la réussite de ce court récit qui fait partie de mes préférés de ce recueil.

Au final, voilà un recueil intéressant qui réserve de bons moments de lecture et d'autres plus anecdotiques. Étrange sentiment vraiment, l'écriture est assez inégale d'un texte à l'autre et le sentiment d'empathie varie lui aussi énormément. Sans doute que certaines âmes scientifiques me laissent de marbre, c'est mon côté littéraire qui ressort ! Une lecture sympathique mais finalement pas inoubliable. Il faut dire que la collection Terres d'Amérique possède un sacré catalogue en matière de nouvelles et en ayant lu énormément, je dois avouer que celui-ci est un ton en dessous. À réserver aux indécrottables fans de nouvelles US !

lundi 12 novembre 2018

"Écoute-le battre" de Marie Vautier

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L'histoire : De faux espoirs en vraies désillusions, les neuf personnages de ce recueil pourraient baisser les bras, se fondre dans les jours qui passent. Mais il y a cette étincelle au fond d’eux : celle qui les fait ne pas renoncer, croire en l’improbable. Et quand le hasard s’en mêle...

Marcus le déclassé, Daniel sur qui pèse un secret d’enfance, Lana qui n’a pas pris son envol, Irène qui rejoue une partie de son histoire, et les autres. Ils vont être prêts à changer les règles, à faire un pas de côté et à se découvrir tout à coup aux antipodes de ce qu’ils pensaient être, si différents, si vivants.

Avec ce cœur qui continue de battre, envers et contre tout.

Et le poète inconnu, qui apparaît ou disparaît, l’a bien compris qui vient poser ses mots ici ou là...

La critique de Mr K : Retour aujourd'hui sur une lecture à fleur de mot et d'émotion avec ce magnifique recueil de nouvelles intimistes parues chez les éditions Quadrature le mois dernier. Écoute-le battre de Marie Vautier, nous convie à travers neuf courts récits à partager un moment clef de la vie de neuf personnes au bout du rouleau ou au bord de la rupture. Mais un supplément d'âme, une rencontre, une lecture, une réflexion ou encore une observation va les mener au delà de ce qui leur semblait possible...

Véritable plongée au cœur de la condition humaine avec son cortège de doutes, de prises de conscience ; on croise des parcours bien différents au fil des nouvelles qui nous sont proposées ici. Ainsi une femme à la vie désespérante va connaître un instant de grâce et de révélation dans une bibliothèque municipale, un homme divorcé déclassé professionnellement va faire une découverte qui pourrait changer un temps son quotidien morose et lui permettre de renouer avec son fils, une femme nous compte son cycle de rupture et de renaissance à travers un texte hypnotique, un homme attend une femme dans une chambre d’hôtel pour refaire sa vie avec elle (mais viendra-t-elle ?), un relecteur d'épreuve littéraire va découvrir sur le palier de sa porte une poupée gonflable qui pourrait bien changer sa vie et lui permettre de sortir de son existence solitaire et recluse, une femme repense à un lointain passé amoureux alors que sa meilleure amie est prête à se séparer de son mari pour refaire sa vie avec son amant, un homme voit un douloureux passé ressurgir dans sa mémoire à la faveur du visionnage d'un reportage sur un directeur d'ONG africaine, un directeur d'école s'apprête à partir pour son dernier jour de travail avant la retraite et forcément il appréhende, et enfin, l'esprit d'un voyou récemment décédé se raconte et se livre de manière franche et sans fioriture dans des réflexions post-mortem.

Divers, vous avez dit divers ? Oui et non à la fois. Certes, dans Écoute-le battre, on explore nombre d'aspects différents d'une vie humaine : la filiation, l'amour, l'amitié, le désir, le travail, la déchéance suite à un échec pro, la mort, les origines mais le fil conducteur du basculement relie l'ensemble de fort belle manière et donne une cohérence saisissante à l'ensemble des textes proposés. Tout ce qui fait la richesse de nos existences est ici décortiqué de manière frontale, sans chichis et avec un sens de l'économie de mot rare. La nouvelle a cette exigence de devoir faire court, de réussir à caractériser sur très peu de pages une vie entière dans sa complexité. Marie Vautier fait très fort, elle réussit haut le main ce pari que je trouve toujours très risqué et avec un sens de la narration millimétré, un goût pour l'essentiel et en se maintenant dans une certaine retenue. Elle parvient à nous livrer des portraits d'une grande humanité, nuancés et très touchants. Chaque récit est ainsi une fenêtre ouverte sur une existence en suspens parfois, souvent en perte de vitesse et l'on se prend en pleine tête cette mélancolie indubitable qui nous assaille quand notre existence semble nous échapper. C'est d'une grande pureté, d'une sensibilité incroyable qui force le respect et, je dois bien l'avouer, humidifie les yeux à l’occasion tant on touche parfois à la grâce, à l'espoir mais aussi au malheur avec un grand M.

Autre fil conducteur, un livre de poésie à couverture bleue dont les mots sont égrainés dans certaines nouvelles, accompagnant les protagonistes le temps d'un verre au bar, d'une trouvaille sur leur lieu de travail ou un prêt occasionnel entre connaissances. Le mystérieux poète surgit puis repart aussitôt de ces vies instables ou à l'arrêt et va (ou non) dérégler une situation ou du moins indiquer une direction, un souffle à suivre. Ce poète inconnu c'est aussi un peu l'auteur qui par un phrasé unique entre simplicité et poésie de tous les instants englobe le lecteur dans une douce torpeur teintée parfois d'amertume et de regret.

Rarement un recueil de nouvelles ne m'aura autant bousculé intérieurement, provoquant émotions perlées et réflexions plus profondes. L'empathie fonctionne ici à plein et l'on ressort ébranlé mais heureux de cette lecture à la saveur unique. Un petit bijou à déguster sans limite.

Posté par Mr K à 17:12 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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