mardi 16 juin 2020

"Le Plan de vol a changé" d'Olivier Coutier-Delgosha

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L’histoire : Un avion qui décolle, c'est peut-être une semaine au soleil en perspective, ou qui sait un nouveau départ, une fuite, un adieu. Là-haut on échappe un peu à la pesanteur, on parle à des inconnus et on oublie ses problèmes de terrien. Le hall d'arrivée, c'est l'attente, la découverte, ou les retrouvailles. Dans un aéroport la vie prend des tournants inattendus : on y croise d'anciens amoureux et des existences antérieures, des pères qui attendent leur fils, des voyageurs impatients et des douaniers qui s'ennuient. Ces dix-huit récits parlent d'espoir et de nostalgie. Le plan de vol qui a changé, c'est celui de nos vies, qui ne suivent jamais le cours prévu, ou celui que l'on espère, ou que l'on redoute.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui ma lecture d’un nouveau recueil de nouvelles paru récemment aux éditions Quadrature, maison littéraire belge que j’apprécie beaucoup. Dans Le Plan de vol a changé, Olivier Coutier-Delgosha nous propose, à travers dix huit récits qui ont en commun de se dérouler en grande partie dans un aéroport, d’explorer des moments clefs dans la vie d’individus lambda ou presque. Très courts, allant à l’essentiel et proposant bien souvent une chute bien sentie, voila un petit ouvrage qui fait mouche et procure un bon plaisir de lecture.

L’idée de départ de choisir une unité de lieu commune à toutes ces micro-récits est très maligne. L’aéroport est par excellence un lieu de passage dense où chacun amène sa vie sans que les autres n’en ait conscience. Masse constituée d’individualités très diverses, usagers et travailleurs du site mènent bon gré mal gré des existences pas forcément évidentes où l’imprévu peut surgir à n’importe quel moment. Des amours peuvent y naître, des obsessions prendre forme et dévorer ceux qui les habitent, des identités secrètes peuvent être révélées, retrouvailles et ruptures se consomment, des espoirs naissent et des tragédies se nouent.

Les dix huit nouvelles sont donc très variées. Quinze récits m’ont emporté parfois très loin et ont eu bien souvent le mérite de me surprendre dans leur déroulé ou encore la chute finale. Les situations sont caractérisées avec finesse, présentent des anecdotes plutôt banales en apparence. On se laisse conduire avec plaisir et au fil des pages, l’auteur nous distille les infos au compte-gouttes, la banalité cédant la place à un événement ou une découverte qui va mettre à mal les certitudes et changer la trajectoire de vie empruntée par le personnage. Bien menés, les récits sont autant de tranches de vie qui nous explosent au visage et nous emmènent vers des horizons pas si lointains que ça et qui à l’occasion peuvent résonner en nous selon les expériences que nos vies ont pu nous apporter. Trois nouvelles seulement cependant ne m’ont pas séduit, sans doute une histoire de goût personnel et de situations qui ne me parlaient pas.

Au final, ce fut une lecture très agréable. Écrites simplement mais avec un sens de la concision très appréciable, on aime errer au fil des pages dans les couloirs de ces différents aéroports, partager ces moments aussi intimes que puissants. Une belle expérience que je vous invite à tenter à votre tour si vous êtes amateur du genre.


jeudi 11 juin 2020

"La Folle aventure des Bleus... suivi de DRH" de Thierry Jonquet

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Le contenu : Adrien, fervent supporter de l'équipe de France de football, a tout perdu au lendemain de la Coupe du Monde à Paris. Quatre ans plus tard, il est sur le point de toucher le fond. Heureusement, les Bleus, ses héros, s'envolent pour la Corée à la conquête d'un nouveau titre de champions du monde...

Une gare un soir d'orage, un train en retard. Deux DRH, directeurs des "ressources humaines" observent, comme des entomologistes, les voyageurs et les regardent évoluer dans l'univers clos d'un wagon.

La critique de Mr K : Petite escapade chez Thierry Jonquet aujourd’hui avec un petit recueil de 93 pages qui m’a diablement séduit. La folle aventure des Bleus... suivi de DRH propose deux récits noirs bien enlevés comme sait si bien les proposer un auteur qui excelle aussi bien dans le format court que dans le roman. Petit tour d’horizon de ce court opuscule...

Dans La folle aventure des Bleus, on rencontre Adrien, un gros amateur de foot qui est dans une belle panade. Divorcé et sans nouvelles de ces deux filles, sans taf et à la rue, endetté jusqu’au cou suite à une partie de poker désastreuse, il est mal et se raccroche au rêve des Bleus qui vont tenter en 2002 de gagner à nouveau la coupe du monde. Dans ce marasme complet, voila qu’un espoir apparaît, un petit coup qui pourrait rapporter et lui permettrait de remonter la pente, de rembourser son créditeur et repartir dans la vie. Mais rien ne va se passer comme prévu... On retrouve ici tout le talent de Jonquet pour nous proposer une véritable descente aux enfers dans les milieux laborieux. La déchéance est ici totale, le récit cynique à souhait et la fin terrifiante. On se laisse délicatement emporter par la petite musique d’un quotidien banal que distille savamment Jonquet pour mieux nous dérouter vers un fatum implacable. Court et efficace, cette nouvelle pose des bases solides et retourne littéralement le lecteur.

DRH est un peu plus longue et constitue le deuxième morceau proposé ici. Plusieurs groupes de personnages attendent le même train qui a du retard : un groupe de jeunes impatients qui partent à une noce, un ex taulard tout juste sorti de zonzon que sa superbe petite amie est venue récupérer et deux DRH qui rentrent d’un séminaire sur les meilleures stratégies à adopter pour faire passer un plan social. L’auteur présente l’attente en faisant monter les tensions, en appuyant sur quelques éléments de caractère et la nature des liens qui unissent ces personnes. Le train finit par arriver et tout ce petit monde se retrouve dans le même wagon ou presque... L’escalade peut démarrer, les DRH vont observer ce qui se passe entre les deux autres groupes, parier dessus et en tirer au final une leçon glaçante. L’architecture de ce court récit est lui aussi un modèle du genre. L’auteur avance ses pièces petit à petit, l’angoisse monte peu à peu car la tension va vraiment crescendo et les attentes suscitées se révèlent toutes fausses, ce qui est toujours une bonne chose dans le genre de la nouvelle. On croise ici de la colère, du désir, de l’alcool, de l’étouffement et même Daniel Balavoine !

Belle petite lecture que ce recueil qui concentre toutes les qualités d’un auteur que j’aime parcourir régulièrement. Le ton cynique, l’écriture souple et cassante, des personnages déglingués et une morale savoureusement déviante sont à nouveau au programme. À lire absolument si vous êtes amateur du maître.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Bal des débris
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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lundi 1 juin 2020

"Il ne se passe jamais rien ici" de Thierry Covolo

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L’histoire : Après un premier recueil remarqué (La Plus jeune des frères Crimson, Prix Littér’halles et finaliste du Prix Boccace 2019), Thierry Covolo livre ici dix nouveaux textes tout aussi empreints d’humanité, d’humour et de tendresse.

Qu’ils soient confrontés à la xénophobie, une apocalypse environnementale, une rencontre d’un autre type ou simplement l’amour, ses personnages, adultes ou adolescents ordinaires, composent de leur mieux avec des situations qui les dépassent et les propulsent sur des chemins qu’ils n’auraient jamais imaginé emprunter.

Offrant de multiples portes d’entrée à un même univers, Il ne passe jamais rien ici révèle un auteur sensible, à l’écriture retenue tout entière au service de l’émotion.

La critique de Mr K : Quel plaisir de pouvoir lire un nouveau recueil de Thierry Covolo après la belle claque littéraire reçue avec La Plus jeune des frères Crimson. J’avais notamment apprécié son évocation de l’Amérique et sa capacité à captiver le lecteur quasiment instantanément avec un sens de la formule et de la concision narrative admirable. On ne le dira jamais assez, construire et écrire une nouvelle efficace et qui se tienne est un exercice redoutable qui n’est pas donné à tout le monde. L’auteur revient donc avec Il ne se passe jamais rien ici, un recueil de dix textes, dont la sortie a été retardée à cause du Covid et du confinement. J’étais impatient de retrouver la plume de l’auteur et je peux déjà vous dire que je n’ai pas été déçu.

Dix textes pour dix univers différents et des personnages très variés. À priori, pas grand chose pour les relier entre eux si ce n’est des situations à débloquer ou un aléa de la vie qui vient bouleverser leur existence. Le background est plutôt flou (à part une nouvelle se déroulant dans un futur bien flippant), l’auteur préférant s’attarder sur ses personnages qu’il cisèle comme il sait si bien le faire avec son économie de mots habituelle et sa force évocatrice. Certains textes sont quasiment intemporels, peu ou pas de détails sur l’époque et un message ou une situation à valeur universelle.

Les habitudes d’une bande d’adolescents qui vont être modifiées par l’irruption d’une jeune fille venu du Nord, dans un futur apocalyptique un homme emmène sa compagne voir la mer (ce qui ne se fait plus qu’en virtuel depuis longtemps), un couple voit une voiture décapotable se garer en face de chez eux et provoquer la suspicion, un gars emmène une fille rencontrée à la gare dans la cabane de son père pour passer un bon moment, quatre copains doivent cacher quelque chose venu d’ailleurs qui a atterri dans le champ de l’un d'eux, un frère veut réhabiliter la réputation de sa sœur entachée par une ligue de vertu, un geek obsédé par un jeu vidéo tombe amoureux IRL (si si c’est possible !), l’histoire d’une rumeur qui court, une histoire d’amour naissante qui pourrait bien en cacher une autre ou encore un couple qui part à travers la campagne pour aller à un concert des Rolling Stones sont les différentes composantes de ce recueil qui réserve bien des surprises et suscite moult émotions aussi variées que puissantes.

Comme dit plus haut, la force des récits réside avant tout dans les personnages qu’ils proposent. Malgré le format court, ils sont extrêmement fouillés et complexes. L’essentiel ne rime donc pas avec artificiel ici, bien au contraire... Une phrase, parfois une expression, laisse entr'apercevoir les abysses intimes de chacun, un amour profond, des déceptions, des incompréhensions ou encore des rancœurs mal assimilées. Chaque être ici exposé est la somme de son vécu et malgré les zones d’ombres non explorées, on devine ce qui les pousse à vivre, les motive mais aussi les dessert. La machine à empathie fonctionne à plein régime et l’on passe par tous les états au cours de cette lecture riche en émotions. Pas de tricherie, de faux semblants ou encore d’effets de manche dans ce recueil qui nous plonge dans la matière humaine avec justesse, une grande sensibilité (mais non avec sensiblerie, un travers que je déteste en écriture) et un grand humanisme.

Thierry Covolo au fil des récits qu’il propose aborde donc les grandes questions qui agitent nos existences : l’amour bien sûr avec un texte magistral sur le sujet (Le Premier orage de l’été, mon gros coup de cœur de l’ouvrage), le couple et la perception que l’on en a (le très malin Du lait pour la petite), la filiation et ses conséquences dans les rapports qu’on entretient entre membres de la même famille (très touchante nouvelle La Prochaine fois), le réel et le virtuel (La Mer pour mon anniversaire deuxième coup de cœur du recueil ou encore Passer au niveau supérieur) mais aussi souvent notre rapport à l’autre avec de belles pages sur la bêtise humaine notamment quand certains s'érigent en juges experts dans ce qui est bien ou mal pour autrui. L’ensemble est brillant d‘intelligence et de finesse.

Dix textes, dix réussites, certes différentes les unes des autres par le ton, le contenu mais toujours avec cette écriture si souple, inventive et évocatrice qui accroche terriblement le lecteur sans lui laisser la moindre chance de pouvoir reposer l’ouvrage. Rajoutez là dessus, une jeune maison d’édition à la démarche originale (notamment les objets littéraires postaux qu’ils proposent sur leur site), un livre au format différent de ce que l’on trouve le plus souvent (on se rapproche ici du format carré, perso j’aime sortir des sentiers battus à ce niveau là) et vous obtenez un objet livre diablement excitant pour un recueil de nouvelles aussi rafraîchissantes que puissantes. Les amateurs ne peuvent pas passer à côté et les autres feraient bien de tenter l'expérience.

lundi 11 mai 2020

"Les Roses d'Atacama" de Luis Sepulveda

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Le contenu : Qu'est-ce qui rapproche un pirate de la Mer du Nord mort il y a 600 ans ; un militant qui attend le 31 mars l'éclosion des roses d'Atacama ; un instituteur exilé qui rêve de son pays et se réveille avec de la craie sur les doigts ; un italien arrivé au chili par erreur, heureux à cause d'une énorme erreur et qui revendique le droit de se tromper ; un bengali qui aime les bateaux et les amène aux chantier où ils seront détruits en leur racontant les beautés des mers qu'ils ont sillonnées ?
Peut-être cette frontière fragile qui sépare les héros de l'Histoire des inconnus dont le nom restera dans l'ombre.

La critique de Mr K : Suite à sa douloureuse et brutale disparition, je décidai de farfouiller dans ma PAL à la recherche d’un titre d’ouvrage de Sepulveda qu’il me restait à découvrir. De mémoire j’en avais deux en stock. Je tombai finalement sur Les Roses d’Atacama que j’avais dégoté dans une brocante et qui attendait bien sagement la bonne occasion pour être exhumé et lu. Ce fut une fois de plus une lecture intense, profondément humaniste et engagée en même temps. La patte de Luis Sepulveda est décidément bien particulière et marquante.

Cet ouvrage est composé de 34 micro-textes étalés sur 160 pages. Sepulveda suite à une visite dans le camp de concentration de Bergen Belsen est tombé par hasard sur un épitaphe qui l’a bouleversé : J’étais ici et personne ne racontera mon histoire. C’est à ce moment qu’il a décidé d’écrire ce recueil, un livre qui relaterait ses rencontres avec des êtres ordinaires et pourtant extraordinaires à leur manière, des petites histoires qui font écho à la grande, glanées de-ci de-là ou encore des prises de positions fortes face l’incurie humaine que ce soit avec ses semblables ou envers Mère Nature. L’auteur fait donc acte de mémoire avec ces courts textes qui tirent de l’oubli des personnes lambda à priori, des pans d’Histoire, faisant réémerger des connaissances parfois enfouies profondément et au passage réveillent notre conscience.

Figures historiques oubliées, résistants à divers dictatures et autres régimes barbares (avec pas mal de référence au Chili de Pinochet, normal quand on connaît la vie de Sepulveda), le recul de la Nature face à l’activité humaine, les méfaits de l’ultra-libéralisme sur la Nature et les Hommes, Sepulveda aborde beaucoup de thématiques qui m’intéressent et qui pourraient filer le bourdon. Mais ce n’est pas le cas ici car l’auteur, malgré parfois des constats accablants sur la nature humaine avec son lot d’asservissement et de perversion, s’attarde davantage sur l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau, les solidarités existantes notamment et les espoirs que beaucoup cultivent même si on en parle moins. Cette foi en l’être humain est louable, idéaliste certes mais extrêmement touchante. L’émotion nous pénètre en profondeur, page après page avec l’effet d’un baume qui apaise et mobilise à la fois.

Il est beaucoup question d’amitié dans cet ouvrage, d’entraide, de résistance mais aussi de nostalgie des temps perdus avec une ode à l’enfance à l’occasion et la richesse des petites gens qui égalent et surpassent même les puissants. Pas d’effet lénifiant ou de populisme pour autant, l’évocation simple et directe de ces destins est d’une franchise confondante, il y a des passages quasi documentaires sur la vie d’un quartier ou l’évocation d‘un paysage qui replace l’être humain à sa vraie place, celle d‘une espèce intégrée dans son espace mais qui ne doit en aucun cas détruire pour son simple profit personnel. Des pages sont aussi très virulentes envers les méfaits de notre espèce avec notamment le sort réservé aux forêts et aux mers, les soutiens occidentaux envers certaines dictatures... écrit en 2000, ce livre est malheureusement toujours d’actualité.

Les amateurs de l’écrivain ne seront donc pas surpris, on est dans du Sepulveda pur jus que ce soit en terme de contenu ou de forme. L’écriture est toujours aussi séduisante, d’une simplicité et limpidité épatantes ce qui la rend d’autant plus percutante et évocatrice. Les différents récits se lisent sans aucun répit, emportés que nous sommes par ces historiettes aussi subtiles qu’addictives et qui incitent à rentrer en résistance et ceci plus que jamais quand on voit dans quel monde nous vivons. Un grand Sepulveda.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Neveu d'Amérique
- Le Monde du bout du monde

lundi 20 avril 2020

"La Chance vous sourit" d'Adam Johnson

couv29721197L’histoire : Tour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence.

On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina...

La critique de Mr K : Un recueil de nouvelles venu tout droit d’Amérique aujourd’hui au programme de ma chronique avec La Chance vous sourit d’Adam Johnson paru en mars juste avant le confinement aux éditions Albin Michel et leur très belle collection Terres d’Amérique. Six textes composent le présent volume, six textes insolites ancrés dans des réalités très différentes et écrites avec brio, procurant par là même un plaisir de lecture qui monte crescendo.

On commence avec la nouvelle Nirvana qui tient son nom du groupe de Kurt Cobain qu’aime écouter la femme paralysée du héros narrateur. Ce dernier éprouve un désarroi profond face à cette situation et pour l’aider, il a fabriqué une machine lui permettant de créer un hologramme d’un président US décédé qui pourrait lui prodiguer des conseils. J’ai trouvé cet aspect SF finalement anecdotique, cette nouvelles se distingue surtout au niveau du traitement de la psyché torturée de cet homme désarmé face au destin et ses multiples questionnements sur son couple. C’est profond, l’émotion affleure rapidement pour ne plus lâcher le lecteur. On démarre très bien !

Dans Ouragans anonymes, un homme s’est vu confier son enfant par son ex dont il n’a plus de nouvelles depuis le passage de Katrina, l’ouragan terrible qui a dévasté toute une partie des USA. Pas des plus doués comme père, il s’efforce de retrouver la disparue à l’aide de sa nouvelle compagne et de son fils encore très jeune (2 ans). Ce texte est avant tout une belle réussite concernant la reconstruction des suites du drame météorologique qui est survenu et a bouleversé la vie de milliers de personnes. Des visions dantesques nous sont proposées ici et font échos aux désordres intérieurs qui habitent un personnage pas sûr de lui et de ce qu’il veut. Belle plongée encore cette fois-ci !

Dans Le Saviez-vous ?, la narratrice a un cancer et nous offre ses réflexions sur sa vie, son couple, le sexe et le travail d‘écrivain. C’est le plus intimiste de tous les récits et un de ceux qui marquent le plus le lecteur tant on pénètre dans l’esprit de cette femme condamnée dont le rendu psychologique est de haute volée. Pas de fioritures ou de faux semblants ici, mais le constat net d’une vie qui arrive à sa fin et provoque un retour sur soi nourrissant une réflexion intense. Cet écrit est assez bluffant et rude à la fois.

La nouvelle suivante, George Orwell était un de mes amis nous propose de suivre Hans, l’ex directeur d’un centre pénitencier de la Stasi est-allemande. Il reçoit d’étranges colis qui vont lui rappeler son passé, lui qui vit très bien avec et se concentre sur sa promenade quotidienne avec son chien depus que sa femme l’a quitté. J’ai adoré cette nouvelle pleine de faux semblants, de zones d’ombre que l’on occulte et qui ressurgissent quand on ne s’y attend pas. Il y a aussi des face à face fascinants ici entre bourreau et victimes, présent et passé. C’est mené de main de maître et la fin est un modèle du genre qui laisse le lecteur à genou. Bravo !

Prairie obscure est sans doute le texte le plus abrupt, le plus dérangeant du lot, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est mon préféré. Je n’en dirais pas trop pour ne pas déflorer le contenu. Il y est question de cryptographie, de pédopornographie et de jardinage avec un personnage principal ambigu au centre du récit : Mr Rose. Les frontières du bien et du mal sont ténues dans ce texte, on est constamment sur le fil du rasoir comme le personnage principal, l’auteur se plaît à jouer avec nos nerfs tout en conservant l’analyse au scalpel de ses personnages comme il le montre depuis le début du recueil.  Rien que pour cette nouvelle qui est vraiment brillante, ce livre mérite d’être lu !

L’ouvrage se termine avec la nouvelle éponyme La Chance vous sourit où l’on suit deux transfuges coréen du Nord depuis leur arrivée en Corée du sud. Très différents l’un de l’autre, ils ne réagissent pas du tout de la même façon. À coup de flash-back, de tranches de vie et quelques révélations bien senties, on s’oriente vers une fin surprenante qui arrache un sourire au lecteur.

Bel ouvrage vraiment que celui-là ! L’auteur s’y entend pour proposer des textes courts mais efficaces, où il exprime un talent indubitable pour proposer des personnages d’une grande complexité, aborder des thématiques pas évidentes et fournir au passage de belles réflexions sur l’être humain. L’écriture est une merveille de concision, de précision et explore les chairs et les âmes avec une justesse impressionnante qui achève de captiver le lecteur, emprisonné de ces pages aussi singulières que fascinantes. Un recueil de nouvelles qui fera date, je vous le dis ! Les amateurs ne doivent pas hésiter, foncez, vous ne le regretterez pas !


samedi 4 avril 2020

"Le Fantôme de Canterville" d'Oscar Wilde

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L’histoire : Une famille américaine achète un château hanté. Bruits de chaînes et taches de sang terrorisent la région depuis des siècles...

Mais que peut un pauvre fantôme contre le bon sens d'un homme d'affaires, les détachants super-actifs de sa femme et la malice des enfants, toujours prêts à lui jouer des tours ?

La critique de Mr K : Quitte à passer pour un iconoclaste, je n’ai guère apprécié Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Pourtant tous les ingrédients étaient présents pour effectuer une bonne lecture mais la langue avait cruellement vieilli à mes yeux et avait gâté ma lecture. N’étant pas buté, je retente aujourd’hui ma chance avec Le Fantôme de Canterville dégoté lors d’un chinage, un recueil de trois nouvelles édité dans une édition jeunesse. Me voila rabiboché avec l’auteur tant j’ai apprécié cette expérience entre fantastique, humour et langue délicieusement fine.

La première nouvelle est donc celle qui donne son nom à l’ouvrage. Dans Le Fantôme de Canterville, un spectre condamné à l’errance est confronté à de nouveaux propriétaires venus d’outre-Atlantique. Mort depuis trois cents ans, on peut dire qu’il a de l’expérience dans le domaine de l’effroi mais le voila bien embêté face à une famille que rien ne semble effrayer. Il a beau essayer tous ces tours, rien n’y fait, ils ne crient pas, ne détalent pas en courant. C’est à n’y rien comprendre, tellement d’ailleurs que le fantôme commence à tomber en dépression ! Le Salut viendra de Virginia, la fille du couple qui va creuser la question et essayer de propulser l’âme errante dans un au-delà qui jusque là lui échappait... Ce texte est très malicieux, irrévérencieux envers le genre fantastique très en vogue à l’époque de Wilde. Rappelons qu’il date du XIXème siècle et son contenu est donc quasiment subversif et à l’opposé du genre à l’époque. Rondement écrit, sans lourdeurs et avec un sens de la caractérisation des personnages aigu, on passe un très bon moment entre émotion et rire. Certains passages sont d’une très grande délicatesse notamment le passage dans le jardin des morts où l’intrigue se dénoue et mène à un final touchant à souhait. La lecture débute bien !

On enchaîne ensuite avec Le Crime de Lord Arthur Savile, une nouvelle placée sous le signe de l’occultisme et du fatum implacable qui semble suivre le héros, un jeune lord à qui on a fait une prophétie des plus sombres lors d’une soirée mondaine ! En effet, il va commettre un meurtre ! Bien évidemment le diseur de bonne aventure ne lui a pas indiqué le nom de la victime, ni le lieu, ni le moment. Voulant préserver sa future épousée, il décide de passer à l’acte en préventive... Sauf qu’à chaque fois, le stratagème mis en place déraille ou ne fonctionne pas. La résolution du récit viendra de manière inattendue clôturant cinquante pages de haute volée. Belle réussite encore que cette nouvelle qui conjugue humour noir, romantisme et pied de nez à l’establishment, exercice dans lequel Oscar Wilde excelle. Là encore, les pages se tournent toutes seules et l’on prend un malin plaisir à suivre les déboires d’un héros totalement obsédé par son destin. La dernière nouvelle, Le Millionnaire modèle est plus anecdotique. Faisant une dizaine de pages, le personnage principal va voir dans son atelier un ami peintre et fait la connaissance d’un vieillard qui n’est pas ce qu’il semble être. Plus convenu, le récit est simplement plaisant mais pas inoubliable. Très classique en fait, il jure un peu avec les deux autres textes proposés, ne procure aucune réelle surprise et l’on retrouve malheureusement le style un peu ampoulé qui m’avait tant déçu dans ma première lecture d’un Oscar Wilde.

Pour autant, malgré une nouvelle finale décevante (mais très courte donc on limite la casse), ce recueil est vraiment à conseiller. Ces contes n’ont pas pris une ride, proposent un contenu tantôt effrayant, tantôt drôle avec en filigrane une critique acerbe de la société et des mœurs de l’époque. Il faut savoir pour cela comprendre les subtilités de la langue, aidés que nous sommes ici par un certain nombre de notes bien senties qui permettent d’éclairer certains sous entendus lourds de sens. Non senses, ironie cinglante et même quelques touches bien cyniques parsèment ces lignes qui emportent le lecteur dans une autre époque avec brio et un plaisir renouvelé. À découvrir si ce n’est déjà fait !

mercredi 25 mars 2020

"Ce que l'on ne peut confier à sa coiffeuse" d'Agata Tomazic

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L’histoire : "J’étais assise, la tête renversée en arrière, la coiffeuse en train de me laver les cheveux et un instant, j’ai eu peur qu’en me massant lentement le cuir chevelu, elle palpe mes pensées. Malaxer ces questions embrouillées, ces réflexions apeurées qui me trottaient dans le crâne. Moi seule devais trouver les réponses à tout cela, ses réponses à lui étaient toujours identiques, univoques, uniques. Ses réponses lui appartenaient. Qu’est-ce qui était encore à moi, rien qu’à moi ?"

Dans ce recueil de portraits délicieusement décalés, Agata Tomažic démontre que ce sont parfois les personnages les plus triviaux qui s’avèrent les plus imprévisibles. Une veuve sans histoires, un fils trop chéri par sa mère bien-aimée, un jeune cadre bouffi d’orgueil... Autant de destins ordinaires déboussolés par les petites singularités du quotidien, qui peuvent cacher de sombres affaires d’amours abusives, de plantes invasives ou encore de roi-grenouille !

La critique de Mr K : C’est une lecture dépaysante que je vais vous présenter aujourd’hui avec mon premier ouvrage slovène ! Doté d’une sublime couverture, Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomažic édité chez la jeune maison d’édition Belleville est un recueil de nouvelles toutes plus originales les unes que les autres. Bien qu’assez ordinaires en soi, les vies exposées ici prennent une tournure et un sens souvent singulier grâce à une écriture très particulière qui saisit son lecteur comme il faut.

La vingtaine de textes réunis ici proposent une série de portraits atypiques. On part à chaque fois de situations banales avec des hommes et des femmes confrontés à un quotidien routinier et sans surprise. C’est d’ailleurs là où souvent le bât blesse et une réaction, une action ou un hasard de la vie va bousculer les schémas établis ou faire réagir le personnage principal. La nouvelle étant un genre impitoyable car il faut savoir condenser et surprendre, le risque est toujours grand pour un auteur... mais le contrat est rempli dans cet ouvrage qui prend bien souvent le lecteur à rebrousse poil, lui procurant surprises, fascination et faisant émerger des sentiments très contradictoires. Il se dégage pas mal d’ironie et de cynisme dans ces portraits parfois au vitriol, mais en y réfléchissant après lecture, il n’y a pas que cela. C’est un bon résumé en fait de l’humanité, des sentiments et expériences que l’on peut vivre dans une existence. Bon, attention, certains textes dépotent bien tout de même, virent dans le fantastique ou le delirium mais même dans ceux-là la parabole est instructive sur notre espèce et nos défauts.

On croise donc de nombreux personnages dans ce recueil, de toutes origines sociales, aux vies diverses et variées. Leur point commun : ils sont slovènes. Leurs noms, leur manière de voir les choses, les lieux qu'ils traversent, les éléments de vocabulaire mis en exergue par un lexique fort original (avec lien connecté sur le net et le site de la maison d’édition pour prolonger le plaisir) dépaysent et charment en même temps. Un VRP impudent, un strip-teaser hypnotisé par un manteau de luxe, une famille coincée dans un embouteillage, une veuve devant mettre en vente une maison, une petite fille qui comprend le langage des oiseaux, un photographe volage, une mère et son fils aux relations troubles, une femme amoureuse malgré l’échec de sa relation et beaucoup d’autres sont au cœur de récits enlevés, bien menés et très variés dans les thèmes abordés. Il est question avant tout du sens de la vie, de notre propension ou non à atteindre le bonheur sous n’importe quel forme : amour, famille, fortune qui sont autant de domaines explorés au scalpel par une auteure qui ne ménage ni ses personnages ni ses lecteurs. En filigrane, la critique est féroce sur la société de consommation, sur les non-dits et les excuses que l’on se donne parfois et qui peuvent nous faire passer à côté de notre vie. Une certaine mélancolie se dégage de ces textes, certes des espoirs sont nourris, des moments passés regrettés rappellent à certains un âge d’or personnel mais ce qui transpire des pages de ce recueil c’est la difficulté de la condition humaine.

Pour autant, ce n’est pas un recueil qui vous rendra dépressif, bien au contraire. Le ton du texte, la versatilité du style avec une dose d’érudition dans la syntaxe (jamais gratuite, toujours à bon escient) et la puissance des propos emportent un lecteur conquis et avide d’en lire plus. On rit, on pleure, on s’étonne, on réfléchit, on se retrouve chamboulé, ce recueil propose un peu tout ça avec une ambiance décalée qui fait vraiment plaisir à lire. C’est souvent le cas avec des auteurs des pays de l’est (voir nos chroniques d’ouvrages des maisons d’édition Agullo et Mirobole) et ce serait dommage de passer à côté de ces nouvelles aussi rafraîchissantes et originales. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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mercredi 18 mars 2020

"Les Dimanches d'Angèle" de Linda Vanden Bemden

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L’histoire : Grand-maman est entrée en maison de repos un 2 janvier. Elle y est décédée 5 ans plus tard. Il y eut donc 5 fois 52 semaines de lessives, de visites, de bisous, de sourires. Mais aussi une semaine et demie de dentier perdu, 17 jours de lunettes égarées, 14 jours d’hospitalisation, 5 anniversaires, 8,7 litres de liquides renversés, 4 Noëls et demi, 3650 tartines, principalement à la confiture. Ses angoisses. Mes réponses. Mes angoisses. Sans réponse. Et l’odeur de pisse, évidemment.

La critique de Mr K : Je vous propose aujourd’hui de vous faire découvrir un petit recueil de nouvelles miniatures dans le même format que Alors, c’est du jazz de Marc Menu déjà aux éditions Quadrature, lu et apprécié en février dernier. Dans Les Dimanches d’Angèle, Linda Vanden Bemden nous invite à suivre les visites qu’elle a fait tous les dimanches auprès de sa grand-maman et dont elle avait publié les textes et réflexions inhérentes sur un réseau social bien connu. Depuis le 10 février de cette année, on peut retrouver toute cette matière dans le présent recueil qui se lit en un temps record et avec un plaisir intense entre émotions contradictoires et langue incisive qui touche toujours juste.

C’est en tout 77 micro-textes (de trois lignes à une trentaine maximum) qui sont ici donnés à la lecture et qui touchent au quotidien d’une vieille femme dans une maison de repos et sur les sentiments et réactions de sa petite-fille. Depuis les raisons de son admission, à sa disparition, en passant par le quotidien d’un tel établissement, l’auteure ne nous épargne rien enchaînant les discussions, situations et autres détails à priori banals mais finalement très parlants et reflets de notre société. Car observer une maison de retraite, c’est un peu comme observer le monde. Derrière ces personnes âgés diminuées pour la plupart, se cachent des êtres humains qui ont bien vécu et ont encore des choses à vivre !

Jeux interdits

Deux amoureux assis dans leur chaise roulante se bécotent avec difficulté. S’ils se penchent trop, ils tombent. S’ils ne se penchent pas, ils ratent une tranche d’amour pur. Le temps de leur élan romantique, ils encombrent sans pudeur l’allée principale qui mène au restaurant. Après le baiser, ils gloussent, la main devant la bouche, se traitent mutuellement d’imbéciles puis se font houspiller par l’infirmière.

L’admission, les repas, les promenades, l’attente dans les chambres, les échanges avec les proches, les disputes entre pensionnaires, les anecdotes croustillantes, les histoires d’amour et les inimitiés, la routine du quotidien, le remplacement des pensionnaires disparus, la politique de management des établissements de ce type sont autant de thématiques traitées avec justesse et un sens de l’économie des mots hors du commun. Chaque écrit se tient, conjugue grâce et précision d’une écriture épurée donnant à voir une humanité à fleur de mot qui émeut le lecteur. Le procédé est assez bluffant surtout qu’il s’agit pour l’auteure de témoigner de quelque chose qu’elle a vécu, trouver la nécessaire distance, rire de tout même quand on côtoie parfois le tragique est louable et à aucun moment cela ne sonne faux durant la lecture de cet ouvrage.

À Froid

Aujourd’hui, en les repliant, je mesure la propension à rétrécir des pulls tricotés main, lavés en machine, à froid, cycle délicat. Énorme, la propension ! Heureusement, ces dernières années, elle va de pair avec la même propension qu’a grand-maman à rétrécir.

On se prend immédiatement d’affection pour cette grand-mère qui yoyotte un peu mais qui régulièrement assène une vérité élémentaire et garde une tendresse immense pour sa petite fille. On rit, on pleure aussi au gré des anecdotes comptées. On raconte que les personnes âgées retournent en enfance, certains textes du recueil en sont la parfaite illustration avec des disputes pour une question de place ou encore des coups pendables et autres mauvaises blagues qui ont lieu dans la maison de repos. C’est un monde étrange parfois, ubuesque que l’on découvre ici avec des soucis nombreux chassés par le temps et les nouvelles lubies étranges des pensionnaires.

Rafraîchissant mais aussi parfois triste et éclairant, Les Dimanches d'Angèle souffle le chaud et le froid mais dégage une force tranquille, un appétit pour l’humanité indéniable et il est très bien écrit. On se souviendra longtemps d’Armande, Hortense, Séraphine, grand-maman et les autres.

samedi 7 mars 2020

"Alors, c'est du jazz" de Marc Menu

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Le contenu : Poète maintes fois déprimé, Marc Menu arpente les méandres de son existence avec la curiosité tranquille du passant. De temps en temps, il s'arrête pour prendre note d'un paysage, d'une idée, d'une rencontre - le plus souvent, avec un sourire amusé. Parce qu'il serait assez peu convenable de prendre tout ça au sérieux.

Voilà déjà quelques années qu'il laisse à son chien le soin d'écrire à sa place. celui-ci manie l'ironie avec un certain bonheur et tout en remuant la queue - ce qui, reconnaissons-le, de la part d'un auteur, serait inapproprié.

Maintenant qu'il y pense - voilà déjà quelques années qu'on lui dit qu'il écrit mieux.

La critique de Mr K : Chronique d’un ovni littéraire avec Alors, c’est du jazz de Marc Menu sorti en librairie en décembre chez l’éditeur belge Quadrature que j’aime beaucoup et se spécialise dans la sortie de recueils de nouvelles contemporaines qui se démarquent très souvent du lot. Cet ouvrage propose à la lecture des micro-fictions aussi courtes qu’incisives, laissant bien souvent un sourire de satisfaction sur la face ravie du lecteur conquis par le procédé et la langue très inventive d’un auteur à part.

Marc Menu (et donc son chien si vous avez bien lu la quatrième de couverture) nous invite à suivre des tranches de vie variées qui n'excèdent jamais une page ! Déjà qu’écrire une nouvelle qui se tient relève de la gageure, le challenge est d’autant plus difficile ici. Il est même de haute volée pourrait-on dire et en cela le contrat est totalement rempli. Difficile du coup de résumer quoique ce soit du contenu tant il est riche et varié. L’étrange et l’insolite se dispute bien souvent au quotidien et à l’universalité des situations proposées (amour, amitié, travail, sexe, affres existentiels...). Le tout est réalisé avec une économie de mots extrême et très bien maîtrisée.

Les sujets et formes adoptées se suivent et ne ressemblent pas. La pure poésie peut succéder à une forme de narration plus classique, bien souvent l’ultime ligne ou phrase est matière à un retournement de situation étrange, surprenant et parfois totalement incongru ou délirant. Je vous laisse juge du procédé avec cet exemple tiré de l’ouvrage et que je trouve pour ma part très parlant.

Mémé de Tinténiac
Ma grand-mère bretonne m’a filé la recette de son quatre-quarts. Ça n’a pas du tout donné le résultat escompté, le gâteau s’est littéralement liquéfié à sa sortie du four. J’avais pourtant scrupuleusement respecté les proportions.
- Mémé t’es vraiment, vraiment sûre qu’il ne faut rien mettre d’autre que les quatre quarts de beurre?

Déstabilisant, non ? Personnellement, moi qui aime les surprises en littérature, j’ai été cueilli par ce court ouvrage (96 pages) qui a le mérite de détoner dans le milieu de l’édition. Sans doute que ce livre divisera, chacun y trouvant d’ailleurs ce qu’il y apportera avec son expérience et ses ressentis. De mon côté, j’ai adoré ce côté parfois fantasque et bancal, cette fenêtre sur nos interrogations quotidiennes et cet humour distillé avec finesse et justesse au gré de courts textes d’une rare maîtrise. La lecture de Alors, c'est du jazz fut une expérience hors norme, à chacun de la tenter ou non selon son appétence.

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lundi 2 mars 2020

"Haut domaine" de Dan O'Brien

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L’histoire : Un enfant, un serviteur noir, un vieil excentrique et sa femme, deux déracinés...
Par la voix singulière de personnages bouleversés face à une nature qui les dépasse ou une existence qui les met au défi, dix nouvelles, lauréates de l’Iowa Short Fiction, comme autant d’hymnes discrets à la persévérance et au pouvoir rédempteur de l’amour pour les grands espaces et les hommes.

La critique de Mr K : Chronique à la saveur particulière aujourd’hui avec cet ouvrage qui m’a été offert à mon anniversaire par ma très chère Nelfe qui sait mieux que personne mon attachement aux recueils de nouvelles US contemporaine. Haut domaine de Dan O’Brien scelle ma rencontre avec un auteur que je n’avais pas pratiqué jusque là. Cette erreur est désormais réparée et quel bonheur que cette lecture aussi passionnante que source de plaisir. La Nature, les hommes, l’Amérique et une écriture limpide sont au rendez-vous d’un recueil qui trouvera une bonne place sur les étagères de notre bibliothèque.

Spécialiste du nature-writing, éleveur de bisons et fauconnier, professeur de littérature et d’écologie, cet auteur aux multiples casquettes nous propose ici dix nouvelles mettant en scène des personnages confrontés à une Nature grandiose qui les dépasse ou à un défi de l’existence. On alterne des récits plus ou moins courts qui proposent des histoires très réalistes et très humaines livrant des destinées à la croisée des chemins, face à des choix cruciaux qui pourraient bien changer leur vie à tout jamais. Au cœur des histoires, les rapports humains, le lien ténu qui relie notre espèce au reste du règne naturel et l’Amérique dans toute sa diversité entre splendeur et décadence.

Ces courts récits nous proposent de suivre tour à tour un père et son fils éleveurs d’oiseaux dont la relation est entachée par un tabou autour de la mère qui a quitté le foyer familial. Dans l’histoire suivante un fils doit briser le lien familial et partir de chez lui. Dans une autre, deux copains loin de chez eux partent à la chasse aux phoques en imaginant ce que cela donnera, ils se plantent complètement... Le texte suivant, nous permet de suivre un homme parti à la pêche suite à une violente dispute avec sa femme. Puis, on assiste à une expédition de secours en haute montagne qui révèle les liens tissés entre trois personnages durant une tempête dantesque. Plus tard, on lit une chronique de voisinage qui nous raconte l’histoire d’un domaine agricole, un autre texte nous permet de vivre de l’intérieur la migration d’oies sauvages. Autres textes, autres ambiances avec le déménagement d’un piano par deux potes dont l’un divorce, un homme qui veut défendre coûte que coûte son terrain menacé par un ordre d’expropriation, et enfin un texte où un vieux serviteur relate le changement de main d’un grand domaine. Toutes ces nouvelles se sont révélées très bien tournées et menées de main de maître, pas de réel maillon faible dans cette compilation de textes percutants et passionnants.

Dan O’Brien excelle vraiment dans ces descriptions de la nature et leur mise en relation avec les histoires qu’il nous raconte. Il ne tombe jamais dans la simplicité ou le remplissage, la douce mélodie des mots est un écrin de toute beauté pour replacer l’homme au cœur d’une Nature aussi superbe que parfois dangereuse. Le bruissement du vent dans les arbres, le vol d’oiseaux sauvages, la danse des truites arc-en-ciel dans un fleuve tumultueux, le déchaînement des éléments ou encore le mystère enveloppant des forêts impénétrables hanteront longtemps mon esprit tant, durant la lecture, les images se figent durablement et provoquent une immersion totale. Il en va de même avec des personnages du commun qui prennent une densité surprenante grâce à l’écriture aussi simple qu’évocatrice qui caractérise cet écrivain dont la réputation n’est pas usurpée. Passion, amour, échec, filiation douloureuse, esprit de résistance mais aussi grand abattement sont au cœur de ces vies d’américains moyens à qui la vie ne fait pas de cadeau et qui tentent de faire face malgré tout. L’humanité s’aborde au fil des mots, de manière brute mais avec une force incroyable qui m’a totalement conquis.

Merci chérie pour ce cadeau, c’est très bien vu ! Dans le genre, peu d’auteurs peuvent se vanter de conjuguer efficacité et talent de narration aussi pointilleux que porteur de sens et de plaisir. À lire absolument pour tous les amateurs du genre !