samedi 18 janvier 2020

"Allegheny River" de Matthew Neill Null

couv40922970

L’histoire : Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre.

Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

La critique de Mr K : Allegheny River de Matthew Neill Null est ma première incursion en 2020 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel que je pratique désormais depuis un certain temps avec un bonheur de lecture toujours renouvelé. Cet auteur m’avait totalement conquis avec Le Miel du lion, un roman noir au souffle puissant qui lorgnait vers Jack London, un de mes auteurs préférés lors de mes jeunes années lecture. Matthew Neill Null nous revient avec un recueil de huit nouvelles ayant comme fil conducteur les hommes et leur rapport à la nature. Ce fut une lecture express, intense et assez magistrale. Décidément ce jeune auteur est plus que doué !

Huit nouvelles, huit situations différentes se situant dans un décor, un cadre semblable : la Pennsylvanie avec les montagnes, la rivière éponyme, des milieux ruraux isolés où les communautés humaines existantes se retrouvent d’une manière ou d’une autre seules face à l’ordre naturel avec des rapports de force sans compromis où tantôt la nature ou les hommes l’emportent. Ces nouvelles se composent de très beaux passages sur la faune, la flore, les petites splendeurs quotidiennes que la Nature nous offre et des focus sur des humains en proie aux désirs et tiraillements liés à notre espèce.

Un commis voyageur qui démarche une famille de rednecks pour leur vendre une charrue miraculeuse, un chasseur vivant en ermite avec sa femme au fin fond des bois, une nouvelle présentant l’évolution du rapport entre les ours et les hommes dans un comté, un accident de rafting qui rappelle aux hommes la nature indomptable des éléments, une équipe de chercheurs étudiant les poissons qui font une rencontre révélatrice, une histoire d’amour entre un jeune garçon et une internée de force dans une île-hospice en temps d’épidémie, un oncle qui fait une mauvaise blague à ses deux nièces ou encore une partie de chasse qui apprendra bien des chose au protagoniste principal... voila autant de situations éclairantes sur l’humain et ses velléités.

C’est avec un plaisir sans faille que l’on enchaîne ces courts récits qui mêlent les émotions contradictoires et transportent le lecteur au cœur d’une certaine Amérique. Matthew Neill Null n’a pas son pareil pour planter un décor, tout particulièrement quand la Nature y est prégnante. Les descriptions dynamiques fourmillent de détails. On est dans un naturalisme qui touche en plein cœur car accompagné par une poésie de tous les instants (quel beau travail de traduction !). Renouvellement de la narration, des figures de style aériennes et enlevées, une grande beauté s’échappe de ces pages. On s’arrête, le sourire aux lèvres, au bord du remous tumultueux d’une rivière qui réserve bien des surprises, on accompagne la danse gracieuse d’un poisson remontant le courant, on gambade en forêt avec les seigneurs des forêts que sont les ours ou les cerfs, on explore des grottes séculaires regorgeant de merveilles naturelles, ou tout simplement, on s’allonge sous les frondaisons pour écouter le doux bruissement des branches et des feuilles au gré de la brise frémissante.

Mais le tableau est loin d’être idyllique, la lecture s’avère aussi belle qu’âpre avec un sous-texte bien cruel qui nous rappelle la réalité sombre de notre époque mais qui a débuté bien avant (certains des récits se déroulent au XIXème siècle). Dénaturalisation et disparition des milieux naturels, les espèces menacées par la surexploitation humaine et l’artificialisation des lieux, la cruauté des hommes et leur égocentrisme assassin sont autant d’uppercuts assénés par l’auteur avec finesse à son lecteur captif. Je peux vous dire que l’on passe par tous les états et que l’on ne sort pas indemne d’un tel ouvrage. Lumineux et ténébreux, vifs et contemplatifs, les récits composant Allegheny River se complètent à merveille, donnent à voir des trésors de sagesse et imposent une fois de plus la nécessité de conserver notre monde, si beau et si menacé à la fois. Une grande claque littéraire.


lundi 23 décembre 2019

"Le Signe du singe" de Bruno Gauscher

couv63762312

L’histoire : D’habitude je ne parle pas aux canards. Mais à vrai dire ce n’est pas moi qui ai commencé. C’est le canard – enfin le canard de la bouée en forme de canard, celui qui était près de moi à la plage. Je vous explique. J’étais allongé sur ma serviette, en train de bronzer, j’ai fait un petit somme et quand je me suis réveillé des gens s’étaient installés juste sur ma droite. Il y avait un grand parasol, plusieurs serviettes, des sacs, des pelles et un seau, et là à quelques centimètres de moi la bouée-canard, vous voyez la bouée standard avec sa couleur bien jaune, le bec orange et les deux grands yeux ronds dessinés façon BD, noirs sur fond blanc...

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture singulière aujourd’hui avec Le Signe du singe de Bruno Gauscher, un recueil se composant de 41 micro-récits ne dépassant pas chacun les quatre à six pages. Peut-on pour autant parler de nouvelles ? Rien n’est moins sûr tant les écrits proposés ici s’en détachent, bousculent les codes établis et proposent des textes aussi incisifs que nébuleux lorgnant parfois vers les exercices de style chers à Queneau.

Pas de résumé vraiment possible pour vous décrire le contenu des textes, ceux-ci sont très variés et n’ont pas de réel lien entre eux. Sachez simplement que l’on y rencontre à chaque fois un personnage à qui le quotidien réserve quelque chose dans le déroulé de la journée ou une réflexion que l’on peut se faire face à un événement ou une interaction sociale. Oui, je sais, c’est vague mais je ne peux vraiment pas faire mieux. Il est ici question de l’humain dans toute sa complexité et tous les aspects de nos vies sont abordés : amour / haine, vie et mort, jeunesse et vieillesse, routine et moments exceptionnels, et bien d’autres situations sont au rendez-vous dans cet ouvrage bien souvent malicieux où les textes défilent rapidement.

En toute honnêteté, tout n’est pas à garder à mes yeux dans ce recueil, des histoires font mouche (une grande majorité), d’autres m’ont laissé totalement froid. Question de contenu, de thématique abordée aussi, il faut reconnaître par contre que le style est toujours impeccable et la langue se révèle vraiment inventive. On passe d’un ton à un autre en toute liberté et parfois avec fracas, la finesse d‘écriture permet à notre auteur de proposer un large spectre d’émotions et d’expériences humaines avec une économie de mot vraiment poussée à son paroxysme (bon, je vous l’accorde c’est tout de même plus long que des haïkus).

Facile d’accès, l’ouvrage propose finalement une belle réflexion sur nous autres homo sapiens, chacun y trouvera d’ailleurs un peu ce qu’il veut avec quelques textes à l’interprétation libre virant à la métaphysique sur certaines séquences. Un livre vraiment à part, qui ne plaira pas à tout le monde tant sa forme peut désarçonner mais une fois qu’on a pris le pli, il est presque impossible de s’en échapper. Avis aux amateurs !

vendredi 13 décembre 2019

"Gare au garou !", anthologie présentée par Barbara Sadoul

garou

L’histoire : Dans la nuit, quelqu'un crie au loup. A-t-il rêvé ? Ou la pleine lune annonce-t-elle le retour d'une créature de légende ? La métamorphose d'un homme, intégrale ou non, consciente ou pas, provoque toujours un sentiment de fascination et d'horreur... Qui sera le garou : un être nouveau, un personnage funeste ou miraculeux ?

Huit auteurs (de Pétrone à Brad Strickland) nous présentent leur vision du mythe de l'homme-loup et nous font découvrir ses différentes facettes. Et si Claude Seignolle et Suzy McKee Charnas s'attachent à raconter les confessions de la créature, Robert E. Howard nous plonge dans un univers où transformation rime avec abomination.

Mais une question centrale demeure : du bipède ou de l'animal, qui s'avérera le plus enclin à se laisser emporter par ses instincts primitifs ? Car, au final, n'est-il pas plus difficile d'être un homme qu'un loup, comme le suggère Bruce Elliott ?

La critique de Mr K : Avis aux amateurs de grandes créatures poilues amatrices de chair fraîche aujourd’hui avec cette anthologie de Barbara Sadoul Gare au garou !. J’avais déjà lu et apprécié trois volumes de nouvelles fantastiques recueillies par ses soins et j’avais apprécié le mix improbable des époques et des styles. On reprend ici la même recette avec nos amis lycanthropes au cœur de tous les textes. De vieux classiques à des visions plus contemporaines, on balaie ici un vaste panorama de focus différents sur cette créature mythique à la fois repoussoir et fascinante. Après une introduction fort instructive sur l’évolution du mythe et la symbolique qu’on peut y déceler, on rentre vite dans le vif du sujet.

On commence fort avec un extrait du Satyricon de Petrone où il nous raconte la mésaventure d’un jeune homme accompagnant par mégarde un être hybride. Deux pages seulement composent ce texte qui garde une fraîcheur étonnante vu son âge. Qui a dit que les œuvres du premier siècle avant J.-C. étaient poussiéreuses ? On enchaîne d’ailleurs avec un texte moyenâgeux de Marie de France tiré de ses fameux lais. Dans Bisclavret, elle nous livre un récit chevaleresque typique de l’époque où un homme lycanthrope se fait voler son amour par une traîtresse. Mais la bougresse ne perd rien pour attendre ! Cette nouvelle est terrible, efficace, diablement bien écrite et le final vaut son pesant d’or.

Sur l’autre rive d’Eric Steinbeck est déjà plus récent (mi XIXème siècle) et propose le texte le plus poétique du recueil. Un village se trouve près d’un cours d’eau qui semble séparer le monde en deux. Gare à celui ou celle qui serait tenter de le traverser, attirer par de mystérieuses fleurs au charme vénéneux ! Très beau texte entre onirisme et fantastique pur, on aime se laisser balader par un auteur à la langue gracieuse et au charme intemporel. Un beau coup de cœur ! S’ensuit Le Chien de la mort de Robert E. Howard. L’auteur de Conan de barbare se surpasse en proposant un court texte aussi flippant qu’immersif. Un homme poursuit un fugitif dans une forêt sombre mais le danger ne viendra pas forcément d’où il pense. Ambiance crépusculaire, faux-semblants et coups de théâtre qu’on ne voit pas venir son au RDV. J’ai adoré !

Bruce Elliott prend la suite avec Hors de la tanière, un texte terriblement malin où il inverse le phénomène : un loup se réveille dans la peau d‘un humain dans une cage ! Le procédé avait déjà été effectué par Ursula Le Guin par le passé mais ça marche encore. Le texte est très intimiste, on vit littéralement l’expérience à travers les sentiments et perceptions de ce loup totalement désappointé. Le récit bien mené va jusqu’au bout de son concept et l’on ressort vraiment épaté par ce court texte. Le Gâloup de Claude Seignolle n’est pas de la même trempe, j’aime beaucoup l’auteur mais cette chasse au loup-garou m’a semblé pesante et la vingtaine de pages m’a paru bien longue. Je suis un peu déçu étant amateur du monsieur. Mais bon... personne n’est parfait !

Malgré un titre des plus rigolos, Nibard de Suzy Mckee Charnas est sans doute la nouvelle la plus réussie du recueil avec cette histoire de jeune fille harcelée pour cause de poitrine prononcée qui va prendre sa revanche car depuis l’apparition de ses règles, elle change d’apparence à chaque pleine lune ! Un récit frais, une héroïne très attachante et des branleurs qu’on aimerait bien punir sévèrement composent un texte âpre, sec et qui claque ne ménageant personne et explorant en profondeur son protagoniste principal. Pour terminer, Brad Strickland avec Et la Lune brille pleine et lumineuse propose un récit SF bien tenu où il nous présente le dernier loup garou dans un monde où la Nature en net recul a laissé la place à l’artificialisation de la Terre par un Homme qui décidément n’a rien compris. Étonnant et déstabilisant, j’ai aimé cette variation peu commune du mythe.

On passe donc d’excellents moments avec ces différents textes qui ont tous leur particularité et apportent chacun leur pierre à l’édifice. Le mythe du loup-garou a toujours nourri l’imagination et au-delà de la description d’une créature monstrueuse, aux appétits voraces, on peut y voir de temps à autre un miroir, une introspection sur notre nature profonde et sur la difficulté à être humain tout simplement. Le recueil vaut donc le détour pour tous les amateurs de fantastique et à l’occasion de petits frissons bien sentis. L’hiver se prête bien au jeu je pense, laissez-vous tenter !

Posté par Mr K à 18:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mardi 10 décembre 2019

"Récits barbares" de Gérard Manset

9782226447357_W300

L’histoire : Depuis longtemps déjà, Gérard Manset, le plus mystérieux des chanteurs-compositeurs, fascine et enchante. Comme il l'a pratiqué dans la musique et dans ses épopées lyriques, il offre avec ces Récits barbares des contes maîtrisés où terreur et féerie se répondent et se conjuguent. Edgar Poe, Maeterlinck et les surréalistes ne sont pas loin.

Il est question d'enfants et d'animaux, énigmatiques, propres à susciter de multiples interprétations. Tous ces récits sont autant de perles éclatantes reliées par un fil secret, qui tient à une langue savoureuse, onirique et précise à la fois.

Ils disent que l'enfant est notre double. Celui qui vient nous murmurer à l'oreille l'avenir du monde.

La critique de Mr K : C’est une bien étrange lecture que je vais vous présenter aujourd’hui avec ces Récits barbares de Gérard Manset. Je connais et apprécie beaucoup l’auteur-compositeur notamment pour son magistral album La Mort d’Orion aussi planant que mélancolique. Par contre, c’est la première fois que je le fréquentais en tant qu’écrivain et le voyage, bien que rempli d’embûches, vaut le détour.

Ce recueil se compose de six nouvelles d’environ 30 à 50 pages chacune, la dernière est cependant plus courte et se révèle être une mise en abîme des cinq précédentes. Au cœur de ces contes bien barrés, on retrouve à chaque fois une figure enfantine, une âme plus ou moins innocente qui va éprouver le monde dans sa complexité, sa bizarrerie et parfois sa cruauté. Ces récits mêlent éléments de fantaisie, fantastique pur, onirisme parfois, surréalisme à l’occasion et également même des éléments de récits de terreur. Le mix peut paraître improbable à première vue et cela se confirme durant toute la lecture avec une déstabilisation quasi constante du lecteur qui ne sait pas forcément à quoi se raccrocher... L’adhésion s’est faite pour moi de façon progressive, il a fallu s’accrocher, donner sa chance à certains récits qui m’ont paru de prime abord obscurs. Au final aucun n’est vraiment en deçà des autres même si chacun je pense y trouvera ce qu’il veut et même ce qu’il peut parfois !

Difficile de résumer les contes en eux-mêmes tant les histoires sont différentes de ce que l’on peut lire habituellement, on nage bien souvent en plein délire avec un imaginaire foisonnant et neuf. On rencontre des protagonistes pour le moins insolites voire déconcertants avec notamment une petite fille qui échange son corps avec sa meilleure amie qui s’avère être une biche, un petit garçon qui vient d’être acheté en guise d’animal de compagnie au marché par deux chimpanzés pour leur progéniture ou encore un prince accro aux fleurs et aux femmes qui crée un être hybride des deux passions qui l’animent... Ceci n’est qu’une infime partie du contenu de ce recueil qui réserve nombre de surprises dans le développement de ces intrigues dont on ne se doute jamais de la tournure qu’elles vont prendre.

Il faut en fait bien souvent accepter de se laisser porter, de laisser de côté notre sens commun et de s’ouvrir à une forme d’impressionnisme appliqué à l’écriture-lecture. Récits initiatiques, parfois mystiques, il est beaucoup question de l’enfance, de la candeur mais aussi de la découverte de l’autre. La vie et la mort sont abordées sans tabou dans des scènes qui peuvent à tout moment basculer dans le voyage intérieur mêlant sensations et réflexions intimes. Oui je sais, ça a l’air barré... Et vous savez quoi ? Ça l’est complètement ! Rajoutez dessus une écriture parfois ésotérique qui fera autant appel à votre compréhension qu’à votre ressenti profond et vous obtenez un ouvrage vraiment à part, qui certainement divisera ceux qui oseront le débuter. Une expérience à tenter pour les plus aventureux des lecteurs !

dimanche 17 novembre 2019

"Oublie les femmes, Maurice" de Florent Jaga

couv73477306

L’histoire : Nuit noire. Les phares éclairent ma caisse. Les portes claquent. Quatre types descendent, arme à la main. J'ai juste eu le temps de me libérer pour grimper dans l'arbre. J'observe la manœuvre, perché au milieu du feuillage. J'ai la vessie qui tremble. Pourvu qu'ils ne lèvent pas la tête. Oublie les femmes, Maurice, et respire encore ces collants pour tromper ta peur.

Entre désillusions et espoirs ténus, l'amour est fragile chez Florent Jaga. Les souvenirs se ravivent pour mieux s'estomper. Les chemins paraissent s'éloigner, puis, contre toute attente, se rejoignent. Plein d'humanité et de tendresse envers ses personnages, Florent Jaga observe les points de bascule avec autant de lucidité que d'empathie. Oublie les femme, Florent ? Non, surtout pas !

La critique de Mr K : Retour sur une lecture enthousiasmante aujourd’hui avec le superbe recueil de nouvelles Oublie les femmes, Maurice de Florent Jaga, un livre sorti très récemment chez l’éditeur belge Quadrature spécialisé dans ce type de littérature trop souvent boudée par les lecteurs. Étant moi-même amateur de nouvelles, Florent Jaga ayant obtenu le prix Télérama du texte court, on partait sur de bonnes bases surtout qu’ici l’auteur aborde le thème universel des relations hommes / femmes à travers de multiples textes plus ou moins longs où il conjugue talent unique de caractérisation des personnages, langue incisive et histoires qui prennent aux tripes.

On ne s’ennuie pas une seconde avec toute une série de situations allant de la banalité apparente aux réactions, événements intimes les plus cocasses voir les plus thrash. Le ton diverge donc beaucoup d’un texte à l’autre, comédie, drame, étrangeté se mêlent pour donner un recueil équilibré et plus que plaisant à lire. La preuve en est qu’il ne fallut qu’une soirée et un après-midi pour dévorer les 14 nouvelles d’un ouvrage qui fera date à mes yeux.

Tour à tour, on croise un serial noceur prit à son propre piège, un homme perclus d’habitudes qui pète un plomb quand sa femme fait les courses à sa place (ma préférée), un voyeur observant un couple étonnant, une femme observant par sa baie vitrée un curieux voisin, un curé et une pécheresse qui se rencontrent et échangent, une ex qui débarque à l’improviste chez un homme et tente de réanimer un temps l’ancien volcan que l’on croyait trop vieux -sic-, un couple en perte de vitesse allant à la plage pour faire le vide. On assiste aussi à une réception collé-montée organisée par une femme ambitieuse, un couple usé par la vie qui se déchire à distance et finira par se retrouver dans une mort inattendue, un autre couple opèrant une fuite en avant motorisée et pleine d’émotion, un autre couple allant vivre une St Valentin coquine qui pourrait bien raviver la flamme, deux voisins discutant avec en arrière fond une grosse tentation de suicide, un autre voyeur nous parle aussi de sa collection de pin-up et enfin, un mec en cavale rencontre dans son sillage une femme séduisante qui l'appelle à l’aide. Ces situations sont très variées peut-être mais au final, ce sont des scénettes d’une grande humanité qui se dégustent les unes après les autres avec un plaisir renouvelé.

On sent très vite l’amour profond de Florent Jaga pour ses personnages. Il y a une délicatesse, une finesse d’écriture qui amènent à apprécier tous les cabossés de la vie qu’il nous propose de découvrir. Sentiments et émotions sont décrits avec justesse, sans chichis et avec une fraîcheur incroyable. Allant de quatre à une dizaine de pages, l’auteur avec une économie de mots qui ne se dément jamais parvient à nous asséner ses histoires sans qu’il y ait la moindre échappatoire. On est littéralement happé par chaque récit et on n’a qu’une envie, poursuivre son chemin de lecture et découvrir d’autres destins dont il décortique les tenants et les aboutissants. Amour, amitié, espoir, déception, rancune, haine même parfois, libido en berne ou au contraire passion brûlante sont passés en revue avec à chaque fois une efficacité renversante. C’est bien simple, aucun récit ne m’a semblé faible ou en retrait. Bien sûr trois / quatre sortent du lot mais les autres sont loin d’être en reste et l’on passe vraiment un très agréable moment.

Écrits 100% crédibles, restant dans la sphère de l’intimité, avec à l’occasion un soupçon d’érotisme bien placé et très appréciable (on parle des relations amoureuses tout de même !), l’écriture est à la fois légère, exigeante et glisse toute seule ravissant à la fois les amateurs de belles formules et de contenu riche. Voilà un recueil de nouvelles vraiment exceptionnel dont le souvenir perdurera longtemps et que je vous conseille de découvrir au plus vite. Dans son domaine, Florent Jaga est un des auteurs les plus doués de sa génération, à suivre de très très près !


mercredi 16 octobre 2019

"Lucky man" de Jamel Brinkley

Lucky man

L’histoire : Un adolescent cherche par tous les moyens à se prouver qu’il est devenu un homme, quitte à mettre en danger son petit frère influençable ; le temps d’une excursion avec le centre aéré, un gamin des quartiers pauvres découvre la réalité des classes sociales ; à l’occasion d’un stage de capoeira, deux frères tentent de renouer et d’oublier la violence de leur passé familial...

La critique de Mr K : Retour sur une lecture marquante aujourd’hui avec le recueil de nouvelles Lucky man de Jamel Brinkley, sorti récemment dans la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. Ce n’est pas encore cette fois-ci que cette belle collection redescendra dans mon estime tant j’ai été emporté par le style singulier d’un auteur au devenir radieux, des textes incisifs et une évocation de la question raciale abordée sans détour et une finesse qui ne se dément jamais.

Neuf nouvelles composent cet ouvrage et aucune ne sort vraiment du lot, toutes se valent et apportent leur pierre à l’édifice que veut ériger l’auteur : parler des afro-américains, leur statut, leurs sentiments, aspirations et barrières mentales. C’est donc à travers une petite foule de personnages dans des moments clef de leurs vies respectives ou dans une routine bien installée que Jamel Brinkley aborde une question plus que sensible depuis bien des décennies et plus encore depuis l’accession au pouvoir suprême de Donald Trump.

Entre autre, on suit deux jeunes blacks qui se rendent à une fête et tentent de séduire deux filles blanches, ce qui n’est pas chose facile quand on sait que les clichés et les appréhensions ont la vie dure, un adolescent et son jeune frère zonent et vont aller assister à un défilé bien particulier quitte à mettre en danger le plus jeune des deux. Dans une autre nouvelle, un jeune garçon issu d'un quartier difficile part en centre aéré dans un quartier bien différent du sien, ce sera l’occasion d’apprentissages qu’il ne soupçonnait pas. Deux frères dans une autre historiette ne sont unis que par la pratique de la capoeira, une rencontre va leur permettre de briser le silence et de révéler des choses sur leur passé commun tumultueux. Ou encore dans une autre nouvelle, sous couvert de nous décrire le quotidien d’un petit bar de quartier, Jamel Brinkley nous révèle une histoire d’amour poignante et les effets néfastes de la solitude. Je ne déflorerai pas les autres récits pour vous garder la surprise tout en sachant que chacun des neuf textes part d’une situation presque banale pour délivrer un message à la portée beaucoup plus universelle.

La réussite principale de ce recueil est sa capacité à proposer un regard neuf sur une question traitée à de multiples reprises. Pas de poncifs accumulés ici mais plutôt l’exploration quasi chirurgicale par moment des âmes qui peuplent cet ouvrage. L’amour, le travail, la famille, les relations entre communautés sont au cœurs des tourments et espoirs abordés dans Lucky man. Qu’ils soient jeunes ou vieux, les personnages noirs sont confrontés ici à des incompréhensions, des soucis purement humains sur lesquels se rajoutent bien souvent les conflits interraciaux qui émeuvent régulièrement le spectateur attentif de la vie américaine que je suis. Par le biais d’une écriture d’une grande finesse, Jamel Brinkley arrive à nous faire partager toutes les pensées et interrogations de personnages dont on arrive à cerner la mentalité et la personnalité en simplement quelques pages. Il faut un don pour écrire une bonne nouvelle, ici on a affaire à un maître en la matière qui conjugue langue concise et caractérisation au cordeau. On ploie très vite face à l’avalanche d’émotions qui surgissent de ces pages et nous prennent en otage. Ce qui est étonnant c’est que malgré des sujets parfois graves, des dysfonctionnements sociétaux mis en lumière, on ressort avec un sourire aux lèvres avec dans sa tête un petit espoir qu’un jour les choses évolueront. C’est sans doute le fruit des dialogues parfois plein de sagesse qui émergent des nouvelles et nourrissent la réflexion du lecteur.

J’ai aimé aussi le fait que toutes ces nouvelles se déroulent à New York, une ville que j’ai pu visiter en solo il y a maintenant pas mal d’année et qui m’avait fasciné par son caractère cosmopolite, culturel mais concentrant aussi la fracture sociale prégnante aux USA (entre le Bronx et Manhattan il y a un monde !). Le livre rend hommage à ces quartiers déshérités où l’on s’entraide comme on peut, où les crispations s’accumulent aussi... La ville en elle-même est un personnage à part entière et même si elle se fait discrète en terme de descriptions pures (l’auteur s’attardant surtout sur les interactions entre protagonistes), on sent sa présence, son poids aussi. Certains s’en échapperont, d’autres y trouvent une forme de rédemption, d’autres encore lui sont enchaînés... Le lien en tout cas est ténu et apporte son lot de détails qui parlent et enrichissent le message et les personnages qui leur sont accolés.

Lucky man est donc une très grande réussite servie par une langue d‘une grand souplesse, évocatrice comme jamais, profondément attachée aux humains qu’elle dépeint et portée par un message fort et éclairant. Titillant l’imagination et suscitant moult questionnements, voila un ouvrage à côté duquel il ne faut pas passer quand on est amateur de short stories à la mode US.

samedi 28 septembre 2019

"Un Curé d'enfer" de Jorn Riel

un curé d'enfer

L’histoire : Retour au Groenland ! Après La Vierge froide et autres racontars, Un safari arctique et La Passion secrète de Fjordur, Jorn Riel nous propose, cul sec, quelques nouveaux racontars burlesques qui nous ramènent chez nos amis trappeurs et chasseurs du Grand Nord.

La critique de Mr K : Voyage livresque bien dépaysant aujourd’hui avec ma lecture très enthousiaste de Un Curé d’enfer de Jorn Riel. C’est ma première incursion chez cet auteur et je peux déjà vous dire que j’y retournerai très vite tant j’ai adoré son style incisif, ce mélange peu commun de rudesse et d’humour et une évocation d’une rare acuité du quotidien de ces hommes du Nord perdus au milieu de nulle part mais qui réussissent à s’adapter à leur conditions de vie plus que difficiles.

Cet ouvrage s’inscrit dans une série de 10 recueils mais peut se lire indépendamment des autres. Certes quelques références pourront vous échapper mais rien d’irrémédiable rassurez-vous ! Un Curé d’enfer se compose de sept courtes nouvelles où l’on croise des personnages hauts en couleur que l’on peut à l’occasion retrouver d’une nouvelle à l’autre selon les desiderata d’un auteur qui s’amuse à nous narrer des racontars, petites anecdotes et histoires se déroulant dans le nord-est du Groenland. Car ils sont peu d’hommes décidés à rester sur cette terre inhospitalière où la vie se conjugue à la survie avec une organisation bien réglée où le moindre accroc peut mener au drame. Trappeurs, chef de station ou encore le capitaine du navire de ravitaillement nous racontent donc des événements étranges ou qui sortent de l’ordinaire sous forme de petites histoires où la rigueur se dispute au cynisme et à l’humour. De quoi égayer leurs soirées bien arrosées à côté d’une cheminée bien allumée !

Comme beaucoup de recueils de nouvelles le contenu est ici très varié. J’ai trouvé que tous les textes proposés se valaient, d’ailleurs au final, on se rend compte que les huit textes forment un ensemble cohérent et assez bluffant dans sa construction. On se plaît à croiser les histoires, à faire du lien et surtout retrouver des personnages auxquels on s’attachent immédiatement. Tour à tour, on va apprendre à emballer un cadavre afin de le conserver suffisamment longtemps en bon état pour qu’il soit présentable quand la famille le récupérera (il faut attendre des mois avant qu’un bateau se pointe pour pouvoir retourner au Danemark), une très belle nouvelle évoque la relation très particulière qu’a noué un homme avec un chien de traîneau et l’accident dramatique auquel ils vont survivre. Dans une autre nouvelle, un trappeur accueille un nouvel arrivant accompagné d’un drôle d’animal de compagnie venu des tropiques, la suite n’est pas triste je peux vous l’assurer ! Autre texte drolatique, celui où l’on suit le parcours d’une puce qui va voyager de site en site en pompant le sang de ses habitants au passage . On suit la panne d’inspiration d’un aspirant écrivain qui trouvera une solution peu commune à l’aide d’une boite de sardine à l’huile. Enfin, l’ultime récit voit l’arrivée sur ce continent de glace d’un curé particulièrement intransigeant qui n’a qu’un but : bannir l’alcool des foyers ! Autant vous dire qu’il aura fort à faire ! Chaque nouvelle est précédée d’une petite citation qui prend tout son sens quand on termine sa lecture, souvent l’ironie est de mise et l’on sourit à la répartie bien sentie que l’auteur nous assène.

Très vifs, les récits alternent avec un talent certain, historiettes tantôt cocasses, tantôt plus graves avec de beaux moments de description de la vie rude de ces hommes du bout du monde. Loin de la civilisation, il faut s’adapter et dans ce domaine, on en apprend beaucoup durant cette lecture. La pêche et la chasse, la transformation des prises est au cœur des préoccupations ainsi que le chauffage, l’entretien des cabanes et l’élevage des chiens de traîneau. Il y a aussi l’alcool qui est omniprésent dans ces récits, on est dans un monde d’homme où l’on trompe la solitude et l’isolement par les paradis artificiels éthyliques. C’est aussi l’occasion dans certains passages de voyager, de s’évader dans le grand paradis blanc avec sa neige à perte de vue, ses animaux sauvages et la rudesse de son climat qui endurcit les corps mais pas les cœurs. Il faut de la solidarité et de la solidité pour tenir et ces racontars en sont la preuve éclatante.

Il est donc beaucoup question de l’humain dans ces textes aussi percutants qu’évocateurs. Amitié, effort, travail mais aussi croyance, foi et bonnes bitures sont au programme d’un ouvrage qui se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé. C’est un recueil très réussi et qui incite fortement le lecteur à partir en quête des autres racontars que cet auteur talentueux a pu écrire. Suite de la découverte dans un prochain post...

Posté par Mr K à 18:06 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
lundi 8 juillet 2019

"Terre il faut mourir" de James Blish

001

L’histoire : De mort naturelle ou de mort violente, il faudra bien, sans doute, que la Terre meure un jour. Cependant, d'ici là, même s'ils ne parviennent jamais à embrasser le temps dans la vision panoramique que leur donnerait l'omniscience, les hommes peuvent espérer avoir colonisé assez de planètes pour que la fin de la Terre ne signifie pas la fin de l'humanité. Mais le prix de cette conquête de l'inconnu - conquête simultanée de l'espace et du temps - est souvent l'équilibre mental de ceux qui la tentent.

La critique de Mr K : Voilà un petit bout de temps que cet ouvrage traînait son ennui dans ma PAL. À la faveur du mois de juin, je décidai de l’exhumer après avoir lu des avis très concluants sur cet auteur apprécié dans le milieu de la SF et que je n’avais toujours pas lu jusque là. Terre il faut mourir a donc été un test pour moi pour découvrir James Blish et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne s’est pas révélé concluant...

Huit nouvelles constituent ce recueil et malheureusement un certain nombre d’entre elles ne m’ont pas plu du tout, la faute essentiellement à un style très ampoulé, des récits pas si originaux que ça, mais aussi une quatrième de couverture qui trompe un peu sur la marchandise. Je m’attendais à des récits sur la fin de notre belle planète bleue, ce qui s’est révélé ne pas être le cas. Je vous en dis plus de suite !

L’ouvrage débute avec Les Pompes cervelles, un récit qui se déroule sur une Terre marquée par une guerre ouverte entre les USA et l’URSS (on sent l’histoire écrite du temps de la Guerre Froide). Une unité du bloc ouest va explorer le site d’un crash et tenter de soutirer des informations au pilote décédé grâce à la technologie de pointe en vogue. Sur place, ils vont découvrir une activité cérébrale étrange qui ne semble pas venir de notre planète... Bien que suranné dans son écriture, ce récit fonctionne bien avec notamment une fin surprenante que l’on ne voit pas venir avec au passage une charge antimilitariste qui n’est pas pour me déplaire. Dans L’affaire du VS1, un astronaute seul sur une station orbitale pète un plomb dans les grandes largeurs : il veut larguer une bombe atomique sur Washington DC ! Confondant le réel et l’irréel, il croit avoir un équipage et recevoir des ordres... Un homme est envoyé pour lui faire entendre raison. Là encore, ça marche bien, on lit l’histoire avec un plaisir renouvelé malgré une forme parfois marquée par le temps. Reste cependant des personnages un peu caricaturaux et une folie galopante qui aurait méritée d’être plus fouillée...

Dans Sautes de temps, un astronaute se réveille durant son voyage vers Alpha du Centaure. Il se rend compte avec stupeur que le temps est déréglé et qu’il doit repenser systématiquement à chaque action qu’il doit effectuer. Cette nouvelle riche en promesses retombe comme un soufflé. Finalement très classique dans son contenu, elle se révèle indigeste à la lecture. Dommage dommage... Dans Oeuvre d’art, Richard Strauss est vivant ! Du moins, son esprit à été reconstitué et il recommence à écrire des pièces musicales, essayant d’atteindre l’apogée de son art. La fin m’a totalement pris au dépourvu, la nouvelle s’avère très plaisante à lire avec notamment un rythme soutenu qui garde captif le lecteur. On enchaîne avec Le Joueur de flûte. Les hommes se sont réfugiés sous Terre suite à une guerre bactériologique désastreuse. Des solutions s’opposent pour reconquérir la surface, les personnages s’entre-déchirent à ce propos. Raison d’État, mensonge, manipulation des populations sont au menu de ce court texte plutôt bien mené même si la forme se révèle rébarbative. À noter le parallèle intéressant avec le conte éponyme.

Dans Les Étoiles sont des prisons, un vaisseau voyage vers Titan avec un équipage et des passagers. Grâce à un nouveau moyen de propulsion, on peut aller plus loin plus vite mais gare aux mauvaises surprises ! Télépathie généralisée, l’infiniment petit, l’enfermement et ses conséquences sur un groupe humain sont autant de thématiques qui m’ont semblé sous-exploitée ici avec un style franchement repoussoir. Mauvaise pioche encore une fois ! La nouvelle suivante Bip nous présente une agence spéciale qui peut prévoir l’avenir et envoie des agents pour faire respecter ces prédictions. Sous fond de guerre galactique avec une bonne dose d’espionnage, l’ambiance de cette nouvelle est bien prenante, on se prend au jeu et malgré un style toujours ampoulé, on passe un bon moment. Le recueil se termine avec la nouvelle éponyme Terre il faut mourir qui nous parle de la nécessaire conquête spatiale pour l’Homme qui détruit à petit feu sa planète d’origine. Sous la domination d’un pouvoir matriarcal (et oui !), le héros va rencontrer une intelligence extra-terrestre qui lui annonce la destruction définitive de la Terre. Sympathique mais pas transcendante, cette lecture a le bénéfice de poser des questions très intéressante sur l’Homme, son développement et son rapport à sa planète mais franchement, là encore, il n’y a pas de quoi crier au génie.

Je suis donc ressorti plutôt déçu de cette lecture, je suis pourtant amateur du genre et de cette époque littéraire. Malheureusement, le temps a passé et les textes ont vraiment vieilli. La tentation fut grande d’abandonner cette lecture a de multiples reprises, j’ai tout de même voulu donner sa chance jusqu’au bout à cet auteur. Force est de constater qu’il ne m’aura pas transcendé et que je ne le pratiquerai sans doute pas de nouveau... À réserver uniquement aux fans de James Blish et aux amateurs transis de SF vintage de chez vintage !

Posté par Mr K à 19:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
dimanche 23 juin 2019

"Je suis la reine" d'Anna Starobinets

61SpUBoHJQL

L’histoire : Maxime, sept ans, vit avec sa soeur et leur père à Moscou. Bientôt des transformations déconcertantes s'opèrent chez le petit garçon. De quel hôte est-il devenu la proie ? Les "histoires inquiétantes" de ce recueil font évoluer des personnages poignants dans une Russie contemporaine sombre et absurde. Ici, un employé de bureau développe des sentiments troubles pour une denrée moisissant au fond d'un réfrigérateur. Là, un dresseur de chiens se réveille dans un train à côté d'une femme qu'il n'a jamais vue mais dit être son épouse, et qu'il devra apprendre à aimer... D'une plume extraordinairement poétique, "Je suis la reine" brouille les frontières entre réel et imaginaire et offre une représentation saisissante de la folie et de l'horreur quotidiennes.

La critique de Mr K : Ça faisait un bail que je n’avais pas pratiqué Anna Starobinets, une de mes auteures favorites sur la scène littéraire actuelle. Après les très très bons Refuge 3/9 et Le Vivant, il me restait à découvrir le recueil de nouvelles Je suis la reine qui traînait depuis bien trop longtemps dans ma PAL. Justice est rendue aujourd’hui à cette auteure hors norme qui conjugue une fois de plus thématiques déviantes et écriture splendide. Attention, accrochez-vous, ce voyage livresque laisse des traces !

Six nouvelles composent ce recueil, six textes entre fantastique et fantasmagorie qui sentent le soufre et vont très loin dans la folie et l’horreur. Je déconseille de suite cet ouvrage aux âmes sensibles car Starobinets n’a que faire des carcans moraux et des convenances, elle s’attaque ici frontalement aux codes sociétaux convenus, à l’enfance et à la notion même de stabilité tant elle fait vivre l’enfer à ses personnages. Navigant constamment entre réel et imaginaire, les âmes qui peuplent ces pages ne savent plus à quel Saint se vouer. Le lecteur n’est pas en reste avec l’impression d’être manipulé de bout en bout sans espoir de retour possible dans la normalité.

Dans la nouvelle Les Règles, un petit garçon comme tant d‘autres vit avec ses tocs, ses manières. Sauf qu’au bout d’un moment ici, elles prennent une importance dramatique qui laissent le lecteur sur les fesses avec un jeune héros qui fait peur. Ce court récit installe une tension palpable et progressive mettant très mal à l’aise le lecteur, dès le départ Anna Starobinets réussit son coup. Dans La famille, la nouvelle suivante, un homme lors d’un voyage en train se réveille marié avec une femme qu’il ne connaît pas. Ce changement d’identité est totalement ubuesque, versant dans un absurde proche d’un auteur comme Gogol par exemple. Étrange texte que celui-ci qui brouille les pistes, joue avec les nerfs du héros oscillant entre folie et fantastique pur. Un autre élément perturbateur va finir d’achever le récit de fort belle matière. Là encore, ça marche !

J’attends, le texte suivant est le plus court du recueil et un des plus percutants. Il narre la fascination de plus en plus obsessionnelle d’un homme pour une pourriture qui se développe dans son frigo. Totalement barré, non dénué d’humour, ce texte prend à la gorge et aux tripes. On en ressort tout ému par cette description sans fard et très juste d’une folie galopante. Viens ensuite le morceau le plus consistant de ce recueil avec Je suis la reine, la nouvelle éponyme qui raconte les angoisses d’une mère face aux changements étranges qui s’opèrent chez son jeune fils (introversion extrême, pratiques étranges, éloignement affectif de plus en plus prononcé notamment...). Il s’agit sans doute du texte le plus inquiétant de l’ouvrage avec un drame qui se joue en deux actes, en deux points de vue différents. Clairement fantastique puis virant dans l’horreur pur, j’ai pensé en le lisant aux très bons ouvrages d’Andreas Fäger parus chez la même maison d’édition.

L’Agent est de tous les textes celui qui m’a paru le plus faible. On suit le quotidien d’un homme au métier consistant à mettre en œuvre des scénarios de vie et à faire respecter certaines règles. L’introduction est ultra-efficace mais la suite s’enlise un peu et la conclusion manque de panache à mes yeux. Sympathique tout de même mais pas inoubliable. Le recueil s’achève avec L’éternité selon Yacha qui se révèle être un petit bijou de poésie, écrit à la manière d’un conte. Un homme se réveille avec le cœur arrêté et sans respirer. Il est mort et pourtant il peut interagir avec tout le monde. S’enchaînent toutes une série de situations délirantes et une vie éternelle promise. Derrière le fantastique naïf se cache un véritable texte initiatique qui fait réfléchir entre humour noir et une certaine forme d’espoir.

Se lisant en un temps record, cet ouvrage est de toute beauté. Certes, on navigue dans le glauque, au frontière de l’esprit humain et de ses déviances mais franchement dans le genre, on tient le haut du pavé. Remarquablement construit avec une plume très particulière entre poésie et amour profond pour les personnages qu’elle invente, ce recueil procure de nombreuses sensations à son lecteur qu’il capte et ne relâche jamais vraiment comme un insecte qui se prend dans une toile d’araignée. Bravo au passage à la traductrice Raphaëlle Pache qui une fois de plus fait merveille et réussit à reconstituer l’ambiance si spéciale que l’on retrouve uniquement chez Anna Starobinets. Un ouvrage que tous les amateurs du genre se doivent d’avoir lu.

Lus et chroniqués de la même auteure au Capharnaüm Éclairé:
- Refuge 3/9
- Le Vivant

dimanche 16 juin 2019

"Le Secret de la petite chambre" de Kafu Nagai et Ryûnosuke Akutagawa

couv25626454

L’histoire : Un original, séduit par le charme d'une ancienne maison de rendez-vous, l'achète et y fait quelques travaux. Il découvre, en grattant le papier d'origine des cloisons coulissantes, l'existence d'un texte écrit serré. Piqué par la curiosité, il se met à le déchiffrer et nous offre le récit d'une nuit passée avec une geisha.

Un Japonais, revenu d'Europe, se souvient d'une aventure amoureuse qui lui est arrivée à Berlin. Il confie, à la première personne, dans un journal, les aventures de ces quelques jours et des deux nuits d'amour passées avec une jeune fille allemande.

La critique de Mr K : Voici un ouvrage qui était dans ma PAL depuis un petit bout de temps et pour souffler entre deux lectures de haut vol, je m’accordais une récréation d’un type bien particulier. Le Secret de la petite chambre est un recueil qui regroupe en fait deux courts récits érotiques japonais datant des années 20. À l’époque, ils n’avaient pas obtenu l’autorisation d’être édités, la censure étant très rigoriste au pays du soleil levant. On retrouve donc le récit éponyme qui est l’œuvre de Kafu Nagai et La Fille au chapeau rouge de Ryûnosuke Akutagawa, deux auteurs très connus dans leur pays et qui ont touché à pas mal de genres différents. Adepte de littérature nippone, j’avais été séduit par la quatrième de couverture et une incartade coquine n’est pas pour me déplaire à l’occasion d’une lecture.

Les deux histoires nous narrent les aventures amoureuses de deux japonais en goguette. Dans le premier récit, le héros achète une ancienne maison close et va tomber sur le témoignage anonyme d’un homme qui raconte une nuit d’amour intense avec une geisha. Dans le deuxième récit, un japonais séjournant en Europe va succomber aux charmes d'une jeune allemande qui sait ce qu’elle veut. Les deux histoires même si elles n’ont rien à voir l’une avec l’autre font la part belle à la sensualité et aux plaisirs charnels.

Très raffinées dans leurs écritures respectives, ses deux histoires se lisent vite et avec un certain plaisir par moment. Au delà des scènes olé olé qui émaillent ces lignes et qui s’avèrent crues (et sans doute dérangeantes pour les âmes prudes), en filigrane les auteurs étudient des aspects de la société japonaise que l’on n'a pas forcément l’habitude de croiser en littérature nippone. On retrouve ainsi la figure de la geisha (prostituée qui doit tout donner à ses clients sans pour autant s‘abandonner), la quête du plaisir au masculin et au féminin (avec en prime les différences qui vont avec), la vision de l’amour et du mariage (et de ses arrangements), les pulsions qui nous gouvernent mais aussi les soucis de communication entre sexes opposés. Sans compter dans la deuxième nouvelle, une histoire qui se déroule dans une Allemagne ruinée par la guerre 14-18 qui donne une épaisseur au niveau background pas inintéressante.

Cette finesse et la qualité d’écriture ne font malheureusement pas tout, je dois avouer que je me suis ennuyé ferme et que la chair s’avère finalement assez peu excitante en soi : la faute à une forme de machisme larvé, une espèce de quête de toute puissance et d’auto-congratulation de l’homme qui gâche l’intensité et même la poésie des actes donnés à lire. Finalement, la bestialité semble l’emporter sans pour autant tomber dans une hybris qui désarçonne le lecteur ou au moins le choque. Je suis donc plutôt mitigé quant à cette lecture, dans le genre on a fait beaucoup mieux. Tant pis...