jeudi 23 novembre 2017

"La Morte amoureuse" de Théophile Gautier

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L’histoire : Peut-on être prêtre et amoureux ? Peut-on aimer la nuit et prêcher le jour ? Questions bien embarrassantes... Surtout quand les réponses s'avèrent positives...

Ajoutez-y une pincée de fantôme. Secouez. Et vous voici dans une mystérieuse histoire d'amour ! Mais rassurez-vous, il ne s'agit que d'un rêve... et d'ailleurs, Clarimonde, la belle courtisane, est morte depuis si longtemps...

Mais au fait, que vient-elle faire dans ce présent ? Pourquoi trouble-t-elle encore les vivants ? Prenez garde, âme pure, de ne pas succomber aux charmes de cette immortelle ! La beauté dissimule parfois de puissants venins...

La critique de Mr K : Lecture d’un classique aujourd’hui avec La Morte Amoureuse de Théophile Gautier relu et dévoré à l’occasion des vacances de la Toussaint. Amoureux du Beau et de l’Histoire, c’est un auteur que j’ai beaucoup pratiqué plus jeune et l’occasion s’est présentée de retomber sur ce volume lors d’un chinage. Que de souvenirs me sont revenus durant ce re-reading savoureux !

Romuald a consacré sa jeune vie à devenir prêtre. Le jour de son ordination, il croise le regard de Clarimonde, une courtisane au charme vénéneux qui va remettre en question sa foi et son engagement. Malgré sa mort subite, elle vient régulièrement le visiter, le tenter et l’entraîner loin du chemin qu’il s’est décidé de suivre. Réalité, fantasme et surnaturels se mêlent alors, jouant avec l’esprit de cet homme partagé entre sa vocation et ses désirs inavoués.

En 45 pages seulement, Théophile Gautier offre un merveilleux récit fantastique à l’ancienne qui s’inscrit dans la droite lignée des classiques écrits par Maupassant, Poe, Lovecraft et consorts. D’une situation quotidienne anodine, on dérive lentement vers l’étrange. Qui est cette Clarimonde que même la mort ne semble pas éteindre la passion et la vie qui l’anime ? Là où le jeune homme baisse les armes pour étreindre la passion la plus destructrice, l’auteur s’interroge. Fantôme, vampire, manifestation du Diable ? Tour à tour différentes hypothèses s’offrent à lui et le perdent au fil du récit qui se plaît à bousculer les lignes et à effacer les frontières du réel. Malgré quelques éléments et personnages attachés au monde sensible, rien ne semble pouvoir empêcher ce rapprochement contre nature.

Romuald n’est qu’un homme avant d’être un prêtre, il lutte finalement peu face à sa nature profonde, son amour pour la belle l’aveugle et l’entraîne dans une course en avant mortifère. Sa volonté annihilée, il cède à ses pulsions et n’est plus à quel Saint (sein -sic- ?) se vouer malgré les rappels successifs de son mentor qui lui enjoint de résister à la tentation. Cette lutte interne est très bien rendue par un auteur possédé par son sujet et qui multiplie les états d’âmes du prêtre en perdition. Très peu de textes peuvent se targuer de décrire aussi bien la fascination pour l’inconnu et la souffrance inhérente à toute passion qui nous consume. Éros et Thanatos se sont donnés rendez-vous dans ce court texte d’une rare efficacité qui laisse le lecteur pantois en toute fin de lecture et même si la fin peut s’avérer heureuse, l’expérience laisse des traces et nourrit la réflexion.

L’écriture est tout bonnement magique, loin des lourdeurs stylistiques qu’on peut parfois lui reprocher (la nouvelle incluse dans ce volume - Une nuit de Cléopâtre - en est un bon exemple, je la trouve prématurément vieillie), l’histoire de Romuald et Clarimonde éclaire par sa concision et sa finesse de structure. Aisée d’accès, très contemporaine par sa manière d’explorer l’esprit humain, cette nouvelle est un modèle du genre fantastique à la fois effrayante et très belle dans sa langue. On passe un délicat et très bon moment de lecture et l’on comprend pourquoi elle est toujours étudiée encore aujourd’hui dès le collège. Un monument à sa manière.


jeudi 5 octobre 2017

"Le Grand dieu Pan" d'Arthur Machen

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L’histoire : Belle mais démoniaque ! Entourée d'un halo d'étrangeté et de mystère... Telle est la femme qui hante les rues de Londres, mais aussi l'esprit dérangé de ceux qui l'ont rencontrée, des hommes en général fortunés. Tous ont fini leurs jours dans des circonstances ténébreuses, le visage déformé par l'épouvante et l'effroi.

Par quelle fatalité cette créature superbe sème-t-elle la mort autour d'elle ? Serait-elle maudite ? Aurait-elle pactisé avec une puissance maléfique ?

Il semble bien qu'elle ou sa mère, victime d'une expérience diabolique menée par un savant fou, ait aperçu ce qu'aucun œil humain ne peut contempler... Le dieu de l'abîme, le grand Pan, dont la vue cause une peur "panique" !

La critique de Mr K : Lors d’un craquage à la recyclerie de Lorient, j’avais jeté mon dévolu sur cet ouvrage ainsi que toute une série d’ouvrage Librio. J’aime beaucoup cette maison d’édition qui propose souvent des titres classiques à pas cher. C’est un auteur reconnu que je m’apprêtai à découvrir en ouvrant cet ouvrage, il m’avait jusque là échappé, aucun de ses livres n’ayant croisé ma route lors de nos chinages compulsifs à Nelfe et moi. Le hasard aidant, me voici maintenant en mesure de vous donner mes impressions sur ce britannique maître de l’horreur qui a officié à cheval sur le XIXème et XXème siècle.

Londres à l’époque victorienne est décidément une ville dangereuse, surtout si l’on est un riche bourgeois en goguette. Les morts étranges se succèdent chez les célibataires nantis de la capitale londonienne, les cadavres retrouvés sont marqués de l’effroi le plus profond et à chaque fois des témoignages convergent en notifiant la présence d’une jeune femme séduisante mais aux traits dérangeants. Le narrateur commence alors son enquête auprès de la bonne société, se rendant sur les lieux des drames et en interrogeant toutes les personnes qui pourraient le renseigner sur les victimes et sur cette mystérieuse femme insaisissable. Peu à peu, la lumière se fait sur le problème d’identification de la dite prédatrice mais aussi sur les origines du mal qui pourraient remonter au dieu Pan de l’Antiquité, seigneur de la fête et des abysses...

On est très vite pris par l’histoire qui est construite de manière labyrinthique : on commence par une expérience étrange puis on navigue de témoignage en témoignage sans que l’ensemble paraisse cohérent. Les faits inexpliqués s’accumulent et l’on croise nombre d’âmes égarées. Pourtant, le narrateur poursuit ses investigations avec abnégation même si ceux qui l’ont précédé ont sombré dans la folie ou ont passé l’arme à gauche. C’est l’occasion pour le lecteur de nager en plein XIXème siècle, de frayer avec la bourgeoisie et de côtoyer l’étrange. L’ésotérisme était en vogue à l’époque et ce court récit s’en fait le bel étendard.

Expérience interdite, femme-succube à la beauté fatale, divinité païenne qui rend fou sont les ingrédients surnaturels distillés au fil du récit qui par ses tours et détours se plaît à perdre le lecteur pour mieux le recapter par la suite. On retrouve à ce niveau les techniques classiques du genre qui quand elles sont bien employées frappent juste et fort. Le mélange réalité et surréel fonctionne à plein et il est si plaisant de voir la gente masculine subir les foudres d’une certaine féminité qui finalement prend sa revanche sur les sociétés patriarcales de l’époque. Mon côté sadique a été grandement satisfait dans ce domaine.

Loin de basculer dans l’horreur ou la surenchère, tout se joue sur la montée de l’angoisse, le non-dit et l’imagination du lecteur qui bat la campagne face à tant d’événements bizarres et souvent parcellaires. Nébuleuse mais pas sans fond, cette nouvelle au charme vénéneux et très anglaise dans son traitement hypnotise et captive. La langue est d’une beauté de tous les instants, jamais désuète malgré le temps qui a passé depuis l’écriture. Très facile d’accès, c’est le genre de texte qu’on peut aisément faire lire à un jeune lecteur pour lui faire découvrir le genre fantastique en parallèle d’un bon Maupassant.

Étant un grand fan du genre, Le Grand dieu Pan m’a comblé tant au niveau émotion qu’en terme de qualité littéraire. Se suçotant comme une douce sucrerie, on en redemande et m’est avis que je n’hésiterai pas une seconde si mes pas venaient à croiser à nouveau un ouvrage de cet auteur. Avis aux amateurs !

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lundi 26 décembre 2016

"Nous allons mourir ce soir" de Gillian Flynn

Nous allons mourir ce soirL'histoire : Après une enfance difficile, la narratrice anonyme devient travailleuse du sexe. Des années d’expériences ont développé chez elle un véritable don pour décrypter la psychologie de ses interlocuteurs, leurs intentions et leurs envies. Aussi lui arrive-t-il de donner des conseils à des âmes en peine. Lorsqu’elle rencontre Susan Burke, une femme aisée aux prises avec une situation dramatique, elle lui propose de l’aider. Susan et sa famille ont emménagé à Carterhook Manor, une vieille demeure inquiétante, marquée par une violente histoire vieille de cent ans. Sur place, la narratrice rencontre Miles, le beau-fils de sa cliente, un adolescent au comportement étrange et glaçant. Saura-t-elle découvrir toute la vérité sur Carterhook Manor et la famille qui l’habite désormais ?

La critique Nelfesque : Plus une nouvelle qu'un roman, ce dernier Gillian Flynn sorti chez Sonatine en novembre dernier fait moins de 100 pages et se lit très vite. Est-ce suffisant ? La quantité fait-elle la qualité ?

A cette dernière question, je répondrai sans hésitation : "non" ! On a vu souvent de longs romans s'engluer dans des descriptions inutiles, nous perdre en chemin ou finir par nous ennuyer complètement. Avec "Nous allons mourir ce soir", point de tout cela, l'auteure nous propose une courte histoire efficace !

N'étant pas une grande adepte du format nouvelle, j'aurai aimé une production plus longue pour bien m'imprégner de l'histoire mais force est de constater qu'avec peu de pages, Gillian Flynn réussit à saisir le lecteur, à ne pas le lâcher et lui proposer une histoire qui se tient. Avec un nombre de pages restreint, où tout pourrait n'être qu'effleuré, Gillian Flynn caractérise à la perfection ses personnages et forme un tout très appréciable. On flirte ici entre le thriller et l'épouvante et pour qui aime ces deux genres littéraires, on passe un bon moment.

Le personnage principal n'a pas eu une vie facile. Gamine, elle a fait la manche avec sa mère pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Elle laisse derrière elle cet univers misérable à l'âge de 16 ans pour devenir prostituée... Ce n'est pas une grande avancée dans un plan de carrière me direz-vous mais depuis, elle roule pour elle et travaille dans l'arrière boutique d'une chiromancienne en tant que "chargée de clientèle". Enchaînant branlette sur branlette, elle va développer assez vite une douleur au niveau du poignet l'empêchant de travailler (et oui, 23546 branlettes, ça use !). Sa boss va alors la faire passer à l'avant du magasin pour l'initier cette fois-ci à l'arnaque et à l'abus de personnes en situation de faiblesse. Elle sera maintenant voyante et medium et fait ainsi la connaissance de Susan qui en emménageant à Caterhook Manor a vu le comportement de son beau-fils changer. Une entité supérieure semble avoir pris possession de lui et Susan a besoin d'aide...

A ouvrage court, chronique courte. Je ne peux pas décemment vous donner plus de précisions sur le contenu de cette nouvelle. Sachez toutefois que Gillian Flynn étonne encore son lecteur avec un procédé d'écriture incisif, un univers noir et une plume cynique et parfois trash. La narratrice qui jusqu'ici n'a cessé d'utiliser les faiblesses des gens pour avancer va se retrouver empreinte au doute et va commencer à avoir peur elle aussi... Une petite centaine de pages savoureuses, un bon moment de lecture courte qui se lit d'une traite et une auteure encore une fois diablement talentueuse en matière d'angoisse !

samedi 2 janvier 2016

"Trajets et itinéraires de l'oubli" de Serge Brussolo

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L'histoire : Une fois par semaine, Georges s'aventure dans le musée, monstruosité architecturale et labyrinthe à la fois fascinant et cauchemardesque. Il passe de salle en salle, d'escalier en escalier, à la recherche de sa femme partie en faire l'inventaire trois ans plus tôt. Quels secrets lui a-t-elle cachés? Quels mensonges l'ont conduite à se perdre sans espoir de retour dans ce gigantesque piège?

La critique de Mr K : Retour à Brussolo aujourd'hui avec cette longue nouvelle bien étrange à la croisée du drame intimisme et de l'anticipation. J'aime beaucoup cet auteur pour son style incisif et ses pitchs de départ souvent singuliers et accrocheurs. On change de registre ici mais le résultat est le même: un plaisir de lecture qui ne s'interrompt jamais et une fin qui vient cueillir le lecteur sans qu'il s'en rende compte.

Le couple de Georges bat de l'aile. Petit à petit, le temps fait que lui et sa femme s'éloignent l'un de l'autre inexorablement. Ils se parlent de moins en moins, elle part effectuer un mystérieux stage dans le sud et en revient déboussolée (pour ne pas dire tendue) et du jour au lendemain elle disparaît dans le mystérieux musée de type cyclopéen, qui l'a engagée pour faire son inventaire. Le mari épleuré veut absolument renouer avec sa moitié et entreprend d'aller la chercher dans cette antre de la culture qui semble avaler ses visiteurs avec le risque pour ces derniers de ne jamais en ressortir…

Avouez qu'avec ce genre de quatrième de couverture, on ne peut résister. Je m'attendais à du nébuleux, du bizarre, je n'ai pas été déçu. Pourtant, on ne rentre pas tout de suite dans ce fameux mausolée de la culture. Georges nous parle de sa vie, de ses aspirations, de sa rencontre avec sa femme et de leurs premières années. On se rend compte que le ver est dans le fruit dès le début de leur relation mais que lui ne le voit pas. Il perd ses repères et ne sait plus se comporter correctement avec son épousée. À la moitié de la nouvelle, le point de vue change totalement car c'est elle qui parle d'eux, les révélations sont nombreuses et servent admirablement la partie drame humain de ce court texte. Concis mais efficace, c'est une belle chronique d'un mariage en déclin.

Concomitant et complémentaire, l'aspect SF intervient quand George finit par suivre les traces de sa femme. On erre avec lui dans des kilomètres de couloirs, de salles sans logique de disposition où tout semble être fait pour perdre le malheureux visiteur. M'est avis que niveau muséologie, ils ont du travail à faire! Les méandres du musée ne sont que le reflet de l'état d'esprit du narrateur dont l'esprit galope à travers la campagne entre souvenirs fantasmés et espérances illusoires. Une tension lourde l'habite et le déroulé de l'histoire ne plaide pas en sa faveur et celle d'une fin heureuse. Surtout que là encore, le changement de point de vue évoqué auparavant va nous révéler nombre de secrets et notamment la vraie nature du musée. Je me suis totalement fait avoir et la révélation est assez incroyable. Je ne vous en dis pas plus, mais attendez-vous à une surprise de taille loin des chemins classiques de la narration.

L'écriture simple et accessible de Brussolo fait une fois de plus merveille, nous invitant à pénétrer de manière voyeuriste dans l'esprit de ces deux âmes égarées dans quelque chose qui les dépasse: l'existence humaine, le doute et la rédemption? Ce serait trop facile, il se cache derrière tout cela quelque chose de bien plus gros, de quasi métaphysique. Étrange sensation vraiment que cette déambulation littéraire qui vous apportera un sentiment de malaise grandissant, un décalage par rapport à la réalité intrigant et angoissant, et une vision plutôt pessimiste du destin des hommes. Une petite bombe!

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur:
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
- "Le Livre du grand secret"

 

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jeudi 22 octobre 2015

"Dragon de glace" de George R. R. Martin

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L'histoire: "D'un blanc cristallin, ce blanc dur et froid, presque bleu, le dragon de glace était couvert de givre ; quand il se déplaçait, sa peau se craquelait telle la croûte de neige sous les bottes d'un marcheur et des paillettes de glace en tombaient. Il avait des yeux clairs, profonds, glacés. Il avait des glaçons pour dents, trois rangées de lances inégales, blanches dans la caverne bleue de sa bouche. S'il battait des ailes, la bise se levait, la neige voltigeait, tourbillonnait, le monde se recroquevillait, frissonnait. S'il ouvrait sa vaste gueule pour souffler, il n'en jaillissait pas le feu à la puanteur sulfureuse des dragons inférieurs. Le dragon de glace soufflait du froid."

La critique de Mr K: J'avais un drôle d'état d'esprit avant de débuter cette lecture. Je suis un fan inconditionnel de George R. R. Martin depuis ma lecture de Game of thrones et comme beaucoup de monde, j'attends avec une impatience non feinte la suite de l’œuvre écrite (parce que la série est très bonne mais la saga littéraire bien plus profonde! Là, c'est dit!). Malheureusement sieur Martin se fait désirer et franchement commence à m'agacer. Là dessus, se présente l'occasion de lire cette petite nouvelle, Dragon de glace, écrite en 1980 dans le cadre d'une anthologie, texte court réimprimé et présenté dans un très beau broché, accompagné par des illustrations magnifiques de Luis Royo. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour rompre les digues de mon ressentiment et plonger le temps de 45 minutes (c'est vraiment très court!) dans ce petit conte pas comme les autres où le maître une fois de plus impose tout son talent.

Adara a sept ans, elle n'a connu que le grand hiver rigoureux qui s'est abattu depuis bien longtemps sur le monde. Elle vit dans une région reculée avec toute sa famille et depuis toute jeune, elle a fait la rencontre d'un dragon de glace qui tolère sa présence. Peu à peu se tisse un lien particulier entre la gamine et cette créature terrifiante qui sème le chaos là où elle passe, via son puissant souffle glacé. Le temps est à l'orage car une menace s'approche du nord, les dragonniers du roi sont à l'affût mais l'ennemi progresse inlassablement. Quel rôle va bien pouvoir jouer Adara et son dragon dans cet affrontement imminent?

Difficile d'en dire plus sans éventer quelques détails ou ressorts de l'intrigue, il faudra donc vous contenter de cela! Le texte ne fait que 116 pages, le lettrage est gros et les illustrations omniprésentes ce qui réduit considérablement le corpus de l'ouvrage, ce serait sacrilège d'en dire trop! Reste une histoire poignante et entraînante au possible que l'on pourrait situer dans le Nord de Westeros (partie Stark, du moins au début!).

En quelques lignes, Martin plante le décor avec son efficacité habituelle et un souci du détail économe qui l'honore dans l'objectif de livrer un récit court. Pas de grandes descriptions mais une caractérisation rapide et sans ambages pour aller à l'essentiel: la rencontre avec la créature et la construction d’une relation rare. On se plaît à suivre cette petite fille bien loin des préoccupations des adultes et qui vit des expériences inédites pour une enfant de cet âge (sauf chez les Targaryens je vous l'accorde). Simple, pleine d'énergie malgré une vie difficile, elle dégage un charme, un magnétisme assez incroyable pour un personnage de cet âge. Le récit vire ensuite au parcours initiatique quand les problèmes arrivent vraiment et qu'Adara va devoir les affronter, métaphore du passage à l'âge de pré-adulte et des responsabilités qui en découlent.

Martin soigne comme à son habitude la psychologie de ses personnages, le réalisme est de mise dans un univers de fantasy pure. On retrouve ce charme si particulier qui m'a tellement envoûté dans mes lectures précédentes de ce même auteur. Malgré le format court, la puissance d'évocation, le charisme des personnages sont intacts. Ce conte emballe le lecteur du début à la fin même si la surprise n'est pas vraiment au RDV. Les ressorts narratifs bien huilées restent classiques et là où un plus jeune sera subjugué, je n'ai été que satisfait. Une bonne satisfaction certes, mais attendue. Mention spéciale aux illustrations de Luis Royo, très belles et accompagnant à la perfection le récit contribuant à densifier les descriptions écourtées par un trait impeccable  et une bichromie de bon aloi.

Dragon de glace reste une très bonne lecture qui comblera les plus jeunes mais aussi les amateurs du maître. Il est des auteurs comme cela qui tissent de l'or avec leurs mots et leurs phrases. Il faudrait maintenant que George R. R. Martin s’attelle vraiment à l'édification finale de sa grand œuvre tant les attentes sont importantes!

Lus et chroniqués du même auteur:
Chanson pour Lya
Le trône de fer, intégrale 1
Le trône de fer, intégrale 2
Le trône de fer, intégrale 3
Le trône de fer, intégrale 4
Le trône de fer, Le bûcher d'un roi, volume 13
Le trône de fer, Les dragons de Meereen, volume 14
Le trône de fer, Une Danse avec les dragons, volume 15

vendredi 12 juin 2015

"Le Pauvre nouveau est arrivé !" de Thierry Jonquet

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L'histoire : Jésus ! Jésus ! Un chanoine touille de sa canne une tambouille au fumet odorant... Traîne-savates et autres miséreux, gamelles à la main, à la queue leu leu... Jésus ! Jésus ! Allez les gars, Y a du rabiot !

Un jour, parmi eux, Etienne Chabot de Vaudricourt de la Muzardière-Huzart, aristocrate déchu, renvoyé au rang des loqueteux. Une malédiction ancestrale ! Il est naïf, Etienne, jusqu'au fond de sa misère...

Jusqu'au moment où... dans les nuits froides de Paris, une lame bien aiguisée égorge les vagabonds... Une commande de saint Pierre ? Un désastre médiatique pour le Rassemblement ? Conjuration du sort pour Vaudricourt ! Chantage, couardise et fourberie... Chacun y va de sa recette pour accommoder la soupe populaire et en tirer le meilleur prix !

La critique de Mr K : Thierry Jonquet s'invite une fois de plus chez nous aujourd'hui avec cette longue nouvelle publiée chez Librio: Le Pauvre nouveau est arrivé ! Le titre annonce la couleur, ce récit s'avère corrosif à souhait et provocateur par les thèmes abordés. Accrochez-vous, ça va secouer !

Tout commence par la descente aux enfers d’Étienne, dernier représentant d'une famille de nobliaux français maudite entre toutes. Depuis des siècles, ils collectionnent faillites, trahisons et exécutions capitales. Pas étonnant donc que le dernier rejeton, cadre supérieur dans une société de fabrication de fleurs factices fasse les frais d'un remaniement économique. Une promesse fallacieuse le projette au ban de la société, dans la rue, où il va se retrouver confronter à la pauvreté extrême, au regard inquisiteur de la masse travailleuse, à un chanoine littéralement possédé et à un tueur en série spécialisé dans le SDF !

Une fois de plus, Jonquet nous offre une vision bien sombre de notre société. On explore ainsi les arcanes d'une grande société et les mécanismes en marche lors d'un plan social ou d'une restructuration de service (on ne recule devant rien et aucune parole en l'air pour se débarrasser des gens considérés alors comme des poids morts). C'est l'occasion pour le lecteur de se rappeler que pour certains rien n'est jamais acquis et que l'on peut très vite se retrouver dans la précarité extrême. Il y a certes un peu d'exagération dans l'histoire d'Étienne mais on ne peut s'empêcher d'y trouver un écho réaliste à la triste époque que nous vivons (le livre quant à lui a été écrit en 1990).

Une fois déchu, le "pauvre" homme se retrouve immergé dans le monde interlope des SDF où le froid et la faim sont au centre de tout. C'est aussi la violence, la peur et une nouvelle menace. Qui est ce mystérieux tueur qui s'en prend systématiquement aux vagabonds des rues de Paris ? La réponse est assez surprenante et provocatrice, personnellement j'ai adoré ce retournement de situation bien barré et typique de cet écrivain hors norme. Et puis, il y a ce constat amer que nous dresse Jonquet, le spectacle de la misère qui incite le non-pauvre à trimer pour gagner sa pitance, une personne que l'on plaint mais que l'on n'aide vraiment jamais, qui attire les caméras quand un chanoine se met dans la tête de les nourrir et de les sauver avec l'aide d'un parti politique réactionnaire émergent (ça ne vous rappelle rien ?). Vous l'avez compris tout le monde en prend pour son grade, l'humanité ne ressort encore une fois pas grandie de ce récit incisif et sans concession.

Inutile de vous dire que l'ensemble se lit en deux petites heures avec pour moi une jubilation de tous les moments face à cette langue pleine de verve, les jeux de mots insolites et les phrases enlevées si caractéristiques de cet auteur. La provocation est ici sauvage mais toujours guidée par le message sous-jacent inhérent à l’œuvre de Jonquet, l'homme est une belle saloperie mais si l'on gratte bien, on peut aussi lui trouver des moments de grâce. Un petit bonheur de lecture que je vous invite à découvrir au plus vite si le cœur vous en dit.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Mygale
La vie de ma mère !
La bête et la belle
Mémoire en cage
- Moloch

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