mercredi 22 mars 2017

"Cet été-là" de Lee Martin

Cet été-làL'histoire : Tout ce qu'on a su de cette soirée-là, c'est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l'Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l'enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Kathy. Que s'est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent. Le frère de Katie, son professeur, la veuve d'un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient. Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd'hui encore, qui manipule qui ?

La critique Nelfesque : Après toutes ces années, vous commencez à savoir que j'aime les thrillers et les romans noirs ("oui, ça on a vu !"). J'aime encore plus quand les deux s'imbriquent et donnent à lire une histoire glaçante avec une intention de démêler les fils petit à petit, sans tambours ni trompettes. Quand l'auteur prend le temps de nous dépeindre une ambiance, un lieu, des gens. C'est exactement ce parti qui est pris par Lee Martin dans son roman "Cet été-là", premier ouvrage traduit en français et récemment publié chez Sonatine.

Katie Mackey a disparu. Un soir d'été, du haut de ses neufs ans et pieds nus, elle est partie à vélo en début de soirée pour rendre ses livres à la bibliothèque. Plus personne ne la reverra ensuite. On retrouvera son vélo à proximité et tout semble dire qu'elle a été enlevée. Oui mais pourquoi et par qui ?

La construction de ce roman est parfaite. Chaque personnage est caractérisé et le lecteur se retrouve souvent intimement lié à lui. Des moments d'introspection, de pensées profondes et inavouables sont disséminés ça et là dans le roman et permettent au lecteur de bien prendre en considération chacun d'entre eux, de les jauger, de les juger et de parfois essayer de se mettre à leur place. Il y a le professeur qui donne des cours particuliers aux enfants de la commune, son voisin qui a un problème d'addiction mais semble toujours prêt à aider les autres, la femme de ce dernier simple et pragmatique, le frère de Katie qui s'en veut terriblement d'avoir fait remarquer ce soir là à sa soeur qu'elle était en retard sur le retour de ses prêts, leurs parents prêts à tout pour connaître la vérité...

Lee Martin nous dépeint ici une petite communauté de l'Indiana, une ville où tout le monde se connaît et où rien ne se passe véritablement si ce n'est la vie. Les habitants sont nés ici, ne bougeront probablement pas et mourront dans leur ville. Non pas parce qu'ils l'aiment particulièrement mais parce que c'est comme ça. Alors entre temps, on se débrouille, on s'entraide, parfois on resquille et pour tromper les apparences dans un lieu où tout le monde sait tout sur tout le monde, on se ménage des petits jardins secrets. Tel personnage nous fait penser à telle personne de notre entourage, tel autre nous attendrit et fait monter en nous une grosse boule d'amour et d'empathie. Mais que cache parfois un excès de gentillesse ? De l'intérêt ? Un besoin d'être aimé ? Ou des contrées honteuses et insoupçonnées ?

"Cet été-là" est un excellent roman noir en cela qu'il tient le lecteur en haleine non pas par le rythme que l'auteur lui donne mais par l'intensité des émotions qu'il lui procure. Ici, peu de suspens ou de rythme haletant mais un simple voyage dans une petite ville des Etats-Unis où chaque habitant tient sa part de responsabilité dans la disparition d'une enfant. Effroyable vie ordinaire...

Comme dans la vie de tous les jours, chaque lecteur y ira de sa théorie, clouera au pilori son coupable, trouvera étrange voire malsain tel ou tel homme. Le lecteur jugera d'après les informations que certains personnages donnent ici 30 ans plus tard. Dans notre monde moderne, plus personne ne peut s'empêcher de juger, de donner son avis. "Ce n'est qu'un avis, cela ne fait de mal à personne" et pourtant... Combien ont vu leur réputation et leur vie ruinées par les on-dit. A chacun de se faire sa propre opinion ici en âme et conscience. Le roman nous interroge à plusieurs occasions et même quand le mot fin est là les doutes persistent. L'histoire de la fumée et du feu qui peut briser la vie d'un honnête homme...

La part d'ombre dans chaque personne, les concours de circonstance, le déterminisme, le manque de repères et d'amour. Il y a un peu de tout cela dans "Cet été-là". Un roman polyphonique à lire d'urgence si vous aimez les ambiances troublées, les chaudes soirées d'été et si vous pensez que dans la vie tout n'est jamais tout blanc ou tout noir. Lee Martin réussit le pari de nous téléporter au coeur des années 70, dans une petite ville discrète et calme, et de nous y piéger sans possibilité de retour. Comme un retour aux sources, comme une introspection. Le lecteur achève ce roman complètement habité...


mercredi 8 mars 2017

"Dans le labyrinthe" de Sigge Eklund

Dans le labyrintheL'histoire : Un soir de mai, dans une banlieue cossue de Stockholm, Magda, une fille et onze ans, disparaît mystérieusement de sa chambre. Après plusieurs jours d'investigations, la police en vient à soupçonner le père, Martin.
Quatre proches de la victime se mettent à la recherche d'indices qui permettraient de la retrouver : Asa, sa mère, brillante psychologue qui s'enfonce dans une profonde dépression ; Martin, l'éditeur talentueux à la double vie ; Tom, son loyal collaborateur à l'ambition dévorante ; et Katja, l'infirmière scolaire qui a découvert ce que cachait la petite fille. Ces quatre voix entraînent le lecteur dans un labyrinthe de confessions troublantes.

La critique Nelfesque : C'est tout d'abord la couverture sombre et mystérieuse de "Dans le labyrinthe" qui m'a attirée. Je ne connaissais pas le nom de l'auteur, Sigge Eklund, pourtant très connu en Suède, son pays d'origine. Avec ce roman, il frappe un grand coup dans ma vie d'amatrice de thrillers et romans noir, celui-ci se trouvant à la frontière de ces deux univers littéraires. Une très belle découverte !

Magda a disparu. Ses parents sont partis dîner au restaurant à quelques mètres de chez eux et en rentrant n'ont retrouvé qu'un lit vide. Que s'est-il passé ? Magda est-elle sortie ? A-t-elle été enlevée ? Par qui ? Pourquoi ? Va-t-on la retrouver saine et sauve ?

Nous suivons l'enquête et les recherches des uns et des autres par les voi(es)x de plusieurs personnages gravitant autour de la petite. Le lecteur fait ainsi tour à tour connaissance avec sa mère, Asa, détruite et névrosée depuis la disparition de sa fille, Martin, père absent et ambitieux, Tom, le collaborateur fanatisé de ce dernier et Katja, l'infirmière de l'école de Magda. Chacun nous raconte son histoire, sa vie avant et après cette disparition comme autant de petits romans en orbite autour du drame. Des trajectoires en parallèle qui constituent autant de pièces de puzzle et qui se rejoindront dans un final glaçant.

Particulièrement friande de romans qui font la part belle à la psychologie des personnages, j'ai été ici remarquablement servie. Tout est millimétré, chaque personnage et chaque action ont leur importance. L'auteur nous perd parfois pour mieux nous retrouver. Pourquoi nous narre-t-il telle ou telle anecdote ? Pourquoi s'arrêter aussi longtemps sur des événements qui ne sont pas en lien avec l'histoire principale ? Pour ceux qui aiment, comme moi, échafauder des théories et essayer de deviner le fin mot de l'histoire avant le dénouement, accrochez-vous ! La révélation finale fait froid dans le dos et laisse le lecteur pétrifié et déchiré.

Pétrifié et déchiré par l'issu du roman mais aussi par les existences qui nous ont été donné à lire, par la concomitance des faits, par la fatalité et le fait qu'il n'y a pas de hasard. Il n'y a rien de réellement trépidant dans ce roman, nous ne sommes pas ici en présence d'un thriller classique où tout se déroule à grande vitesse. "Dans le labyrinthe" ressemble à la "vraie vie" et a plus une dimension psychologique, tout aussi palpitante. De plus, l'écriture ciselée de Sigge Eklund qui dose parfaitement ses effets est des plus convaincantes ! L'auteur prend son temps, apprivoise son lecteur, enveloppe son histoire pour mieux l'hypnotiser et lui tendre un piège dans un univers ouaté qui n'attend plus qu'à lui exploser en pleine figure.

Un conseil avant de débuter cette lecture : ne soyez pas pressé et laissez vous charmer. Pour qui veut bien se laisser porter, le voyage est des plus réussis et maîtrisés dans une ambiance faite de non-dits, de peurs, d'appréhension, de trahisons et malgré tout d'amour. Quand les jardins secrets de chacun se percutent, "Dans le labyrinthe" est un roman noir à ne pas manquer et Sigge Eklund, un auteur à découvrir d'urgence et à suivre désormais.

lundi 20 février 2017

"La Nuit est sale" de Dan Kavanagh

La Nuit est sale - KavanaghL’histoire : Quand on s’est fait vider de la police parce qu’on avait des mœurs qui ne plaisent pas aux honnêtes gens, l’avenir n’est pas rose. Surtout quand on s’attaque, pour gagner sa croûte, au monde des malhonnêtes gens. Celui qui, dans Soho, organise des rackets, la prostitution, le ciné porno. Celui qui fait chanter les flics pourris et les commerçants véreux. Le monde qui a tout pouvoir sur la lâcheté, la bêtise et la convoitise humains.

La critique de Mr K : Petite plongée dans le roman noir avec La Nuit est sale de Dan Kavanagh, un ouvrage trouvé par hasard chez notre cher abbé qui regorge régulièrement d’ouvrage séduisants. Celui-ci en faisait partie avec sa quatrième de couverture intrigante faisant la part belle à des thèmes récurrents du genre : la corruption, le héros déclassé et une affaire qui risque à jamais de changer son existence. Après lecture, on peut dire que c’est une belle réussite et que l’on ne s’ennuie pas un instant.

Un entrepreneur de Soho contacte Duffy (le héros qui donne son titre au roman en version originale) pour une histoire de racket qui commence à aller très loin. Cet exportateur de masques et de déguisements se voit harceler par téléphone par un certain Salvatore qui après avoir mutilé la femme de sa victime (une belle coupure de 20 cm derrière l’épaule), lui réclame semaine après semaine quelques livres sterling qui au fil du temps se multiplient pour atteindre des sommes faramineuses. Duffy exclu de la police suite à un scandale sexuel commence son enquête et au fil de ses recherches va se rendre compte que le poisson à ferrer est très gros et qu’il va plus que risquer sa vie et celle de sa douce Carol...

La Nuit est sale est très classique dans sa facture. On retrouve le confort d’un roman noir à l’ancienne avec des figures éprouvées comme l’antihéros au bord du gouffre qui à cause d'une machination bien huilée s’est retrouvé plus bas que terre. Duffy a mangé son pain noir et il essaie tant bien que mal de vivoter dans sa nouvelle situation. Sa maîtresse Carol est toujours auprès de lui malgré leurs difficultés et il exerce ses talents de conseiller en alarmes anti-intrusion. À l’occasion, comme dans ce récit, il peut se muer en détective privé en se chargeant de petites affaires. Malheureusement pour lui, le cas qui le préoccupe est tout sauf une broutille car très vite, il se retrouve confronter à des personnalités importantes du milieu de la nuit et du sexe, monde sans scrupule où les gens disparaissent très facilement et où la vie humaine n’a plus beaucoup de valeur.

Au fil de l’enquête, on plonge dans le monde interlope des travailleuses du sexe, des cinémas X et du racket organisé à grande échelle. C’est rude et frontal entre les filles exploitées, la misère humaine, les actions brutales d’hommes de main sadiques, la corruption généralisée des forces de l’ordre et un Londres loin d’être glamour. L’espoir est bien mince de pouvoir s’en sortir quand on est pris dans les mailles du Milieu et très vite Duffy va de nouveau s’en rendre compte, après la terrible affaire qui lui a valu d’être évincé de la Police. Derrière des ficelles narratives qui paraissent usées jusqu’à la corde, certaines révélations vont faire tomber les certitudes du lecteur englué dans un univers glauque et étouffant.

Il est bien malin ce petit roman noir sans prétention de prime abord. Les personnages sont ciselés comme il faut, réservent quelques surprises malgré un cadre commun et les rencontres liées à l’enquête dressent un portrait peu flatteur des mœurs de Londres dans les années 80. Les poils se hérissent plus d’une fois, le dégoût pointe à l’occasion (le témoignage d’une prostituée à un moment est littéralement affreux) et le style prend de l’ampleur lors notamment des confrontations de Duffy avec le caïd du quartier qui s’exprime à la manière des gangsters de Tarantino dans le cultissime Reservoir dog. Le niveau s’élève alors d’un cran pour procurer peur, appréhension mais aussi sourire grâce à ce monstre de perversité aux manières courtoises. Clairement, ce pendant maléfique au héros donne une aura générale bien poisseuse à ce roman qui finit en apothéose avec un point d'orgue logique mais sans fioriture. Tout ce que j’aime dans le style.

Ce livre se lit très facilement quand on est amateur de polar bien sombre. L’écriture est posée simplement, sans lourdeurs inutiles et pose un univers crédible. L’histoire prenant de l’ampleur, le style aussi accompagne cette montée en pression qui prend à la gorge et empêche toute velléité d’arrêter sa lecture. Pour ma part, je l’ai lu en deux temps, incapable de sortir de cette histoire prenante et rudement bien menée. Sans doute pas un classique mais une bonne récréation pour tout amateur du genre. Vous laisserez-vous tenter ?

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mercredi 4 janvier 2017

"Les Animaux" de Christian Kiefer

LesAnimauxKieferL’histoire : Niché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le "sauveur" des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région.

Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait bien ternir sa réputation. Rick est en effet le seul à connaître le passé de Bill, dont il a partagé la jeunesse violente et délinquante.

Pour préserver sa vie, bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante...

La critique de Mr K : Quelle claque magistrale pour ce roman tout juste sorti en ce début d’année ! 2017 commence sous les meilleurs auspices avec Les Animaux de Christian Kiefer, un tout jeune auteur américain qui propose avec ce roman noir se déroulant dans les grands espaces sauvages de l’Idaho un style éblouissant et propose une expérience de lecture hors norme. Je ne m’en suis toujours pas remis !

Bill Reed s’occupe d’un refuge pour bêtes sauvages perdu dans les bois dont il a hérité de son oncle. Ayant connu une adolescence difficile, il avait décidé de changer de vie et s’est rebâti auprès de cet homme amoureux de la nature. Depuis, il est devenu un homme responsable, apprécié de tous, participant à la vie collective de la commune et s’apprête à demander en mariage Grâce, la charmante vétérinaire du secteur. Mais c’est souvent quand la vie semble vous avoir totalement souri qu’un passé enterré refait surface. Rick, un ancien compagnon de virée réapparaît et semble avoir beaucoup de choses à lui reprocher. Petit à petit la tension monte entre flashback sur un passé révolu et une tempête de neige qui approche, durant laquelle d’anciens comptes devront être rendus et des amitiés seront éprouvées à la lumière de vérités pas forcément bonnes à entendre.

Le procédé de narration bien que classique est intéressant. L’auteur change d’époque entre chaque chapitre. Ainsi nous suivons Bill en 1996, temps principal de l’action pendant qu’il s’occupe de ses animaux et compte fleurette à Grâce. Proche de la nature, solide dans sa tête, altruiste (il a embauché deux jeunes pour s’occuper des enclos sans qu’ils aient la moindre qualification), on accroche direct avec cet homme proche de la nature qui semble bien sous tout rapport. En parallèle, on suit dans les flashback insérés ses rapports avec son grand frère trop vite disparu, sa rencontre avec Rick et les premières conneries qu’ils commettent ensemble. Peu à peu, se forme dans la tête du lecteur un Bill beaucoup plus trouble, au passé inavoué et une relation particulière se dessine avec ce fameux Rick. A sa manière, ce dernier remplace le grand frère disparu et leur amitié ne semble pas connaître de limites. C’est sans compter l’évolution de chacun et les aléas du destin qui vont jouer aux quilles avec ces deux existences menant Rick en prison et Bill à se créer une nouvelle vie.

Très très vite la tension est palpable. Elle fait écho à la nature sauvage magnifiée par l’écriture de Christian Kiefer. Les descriptions sont à couper le souffle et donnent à voir une autre Amérique, moins médiatique et plus intimiste. Une Amérique du self made man, ou chacun peut espérer repartir de zéro et où la vie de pionnier existe encore (Bill et son refuge m’ont un peu fait cet effet là). Les passages avec les fameux animaux sont touchants au possible avec notamment l’évocation de ce grizzli aveugle de plus de 35 ans, ce loup à trois pattes ou encore ce puma borgne. Derrière ces histoires variées et le rapport très spécial que Bill a créé avec chacun d’entre eux, c’est une grande ode aux éclopés de la vie à laquelle nous sommes conviés. Car l’humain est au centre de ce récit avec toutes ses contradictions, ses espoirs et ses déceptions. C’est poignant et terrifiant à la fois, la fin vient nous cueillir littéralement dans une scène finale impressionnante à souhait et grandiose dans les sous-entendus qu’elle impose à l’esprit.

Les Animaux est donc un bonheur de tous les instants où la maestria langagière déployée (écriture simple et universelle à l’américaine) se conjugue avec une finesse des descriptions incroyable tant au niveau de la psychologie des personnages (et ceci pour tous les protagonistes que l’on croise) que du background. Impossible de relâcher cet ouvrage dans ces conditions, emportés que nous sommes par un souffle novateur et qui prend littéralement aux tripes. Une sacrée expérience qu’il vous faut à votre tour tenter, ce livre est une vraie petite bombe. Un des meilleurs que j’ai pu lire en tout cas dans la collection "Terres d’Amérique" de chez Albin Michel. Courrez-y !

lundi 14 novembre 2016

"Les Orpailleurs" de Thierry Jonquet

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L’histoire : La main droite avait été tranchée, net, au niveau du poignet. Rien ne permettait d’identifier le cadavre, celui d’une femme. Dans la semaine qui suivit, on en découvrit deux autres, assassinées selon le même rituel. Si le meurtrier tuait ainsi en amputant ses victimes, c’était avant tout pour renouer avec ses souvenirs. Il effectuait un voyage dans le temps. Mais pour aller au bout du chemin, il lui fallut emprunter une route que bien d’autres avaient suivie avant lui. Des hommes, des vieillards, des enfants. Des femmes aussi.

La critique de Mr K : Ce Jonquet me faisait de l’œil dans ma PAL depuis un sacré bail  mais le temps passe, les lectures s’accumulent et on en oublie parfois des auteurs essentiels. Thierry Jonquet fait partie de ceux-là à mes yeux, il ne m’a jamais déçu, fournissant à chaque fois son lot d’émotions contradictoires et des intrigues bien ficelées, réservant de nombreuses surprises. Dans ce volume, Les Orpailleurs, on retrouve la même équipe d’enquêteur que dans le fabuleux Moloch qui m’a scotché littéralement. C’était de bonne augure avant de débuter ma lecture...

Des femmes sont donc assassinées dans Paris et sa proche banlieue. Les cadavres sont retrouvés exsangues, une main en moins et rien ne semble relier les victimes entre elles si ce n’est la manière peu orthodoxe de leur mise à mort. Parallèlement à l’enquête principale, on suit aussi les vies intimes des deux inspecteurs et de la juge d’instruction chargés de l’affaire. Autant de pistes de narration qui semblent éloignées les unes des autres mais qui vont finir par constituer un tout, comme toujours chez l’auteur.

Le roman est une fois de plus une belle réussite avec en premier lieu des personnages charismatiques qui donnent envie de poursuivre sa lecture. Le duo d’inspecteur fonctionne à merveille entre le bloc de granit Dimeglio, flic polyglotte à la vie rangée et aux avis sûrs, et le borderline Rovère à la vie personnelle détruite depuis la méningite de son fils. Rien ne les rapproche mais pourtant ensemble et en compagnie de seconds couteaux bien affûtés (le dénommé Choukroune est terrible dans son genre, p’tite racaille passée du bon côté), ils réussissent à faire avancer l’enquête avec pas grand-chose pour démarrer. Jonquet s’applique à ne rien laisser de côté dans le descriptif du processus d’investigation et loin de nous égarer en chemin, il nous accroche à ce quotidien parfois fastidieux mais néanmoins nécessaire pour la découverte de la vérité.

Il y a surtout Nadia, jeune juge d’instruction tout juste mutée à Paris pour un gros différent familial (la révélation finale à ce sujet est fracassante) qui s‘installe dans sa nouvelle vie mais doit déjà se confronter aux affaires courantes qui n’ont rien de reluisantes entre un père infanticide, un automobiliste ivre qui a attaqué les forces de l’ordre et cette série de meurtres mystérieux. On suit son installation et ses rapports avec son drôle de proprio. J’ai aimé la fraîcheur, la verdeur et le côté direct de la jeune femme qui loin d’être une caricature se révèle bien plus fine que ce à quoi elle ressemble de prime abord. Son caractère entier a obtenu mon adhésion quasiment immédiatement et j’ai aimé suivre ses pérégrination entre vie affective morne, installation calamiteuse et confrontation à sa nouvelle réalité professionnelle.

De manière générale, plus que l’affaire elle-même, tous les personnages ont leurs secrets et Jonquet s’amuse à nous livrer les détails et indices au compte-gouttes. Bien malin celle ou celui qui découvrira la vérité ultime avant les dernières pages de ce roman crépusculaire, poisseux mais aussi parfois lumineux à certains moments. Et puis, des passages entiers nous convient à être dans la tête du tueur, livrant ses émotions et pulsions. Ces passages sont d’un réalisme déviant et dérangeant, le genre de sensations qu’ils procurent sont rarement d’une telle intensité. Pour ma part, j’ai adoré ce parti pris qui ne fait qu’augmenter un peu plus la tension palpable entre ces pages qui se tournent toutes seules.

C’est le principal problème de ce livre. Comme bien souvent avec cet auteur, on devient très vite accro au récit et aux personnages. Impossible de décrocher, et il ne m’a fallu pour ma part que deux jours pour en venir à bout. On retrouve toute la science du récit qui habitait Jonquet, son amour pour ses personnages qu’il cisèle à merveille et son goût pour les histoires tordues parfaitement maîtrisées. Ce livre est une pépite de plus à mon tableau de chasse, une œuvre de choix qui vous procurera plaisir, évasion et quelques surprises de taille. À lire !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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mardi 6 septembre 2016

"Là où les lumières se perdent" de David Joy

Là où les lumières se perdentL'histoire : L'histoire sombre, déchirante et sauvage d'un jeune homme en quête de rédemption.
Caroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui fait peur, un nom qui fait baisser les yeux. Charly McNeely est en effet le baron de la drogue local, un homme narcissique, violent et impitoyable.
Plus qu'un nom, c'est presque une malédiction pour son fils, Jacob, dix-huit ans. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se demande plus que jamais s'il doit ou non suivre la voie paternelle. Alors que le filet judiciaire se resserre autour de lui, il a encore l'espoir de sauver son âme pour mener une vie normale avec Maggie, dont il est amoureux. Mais cela ne pourra se faire sans qu'il affronte son père, bien décidé à le retenir près de lui.

La critique Nelfesque : "Là où les lumières se perdent" est la bonne surprise de la Rentrée Littéraire chez Sonatine et surtout le premier roman de David Joy, un auteur à suivre de très près désormais !

A la confluence du roman noir et du drame, cet ouvrage est violent par son histoire et les sentiments qu'il procure. Jacob, 18 ans, a la malchance d'avoir pour père un baron de la drogue et pour mère une toxicomane shootée du matin au soir. Avec de tels bagages, comment ne pas suivre la voie tracée par ses parents et déjouer les projets de son entourage et autres prévisions des habitants du coin ? Jacob est un McNeely et personne ne peut l'imaginer autrement qu'en voyou. Ni ses voisins. Ni ses amis. Ni son père. Ni sa mère. Encore moins lui-même.

Sur presque 300 pages, le lecteur suit le cheminement intérieur de Jacob et les sentiments complexes qui l'habitent. Son mal-être transpire dans chaque mot. Ce jeune homme plein de doutes et d'espoirs semble résigné, coulé dans une chape de plomb. En quête d'identité, il navigue sans cesse entre fatalisme et dépassement de lui-même. Pour Maggie, la fille qu'il aime depuis toujours et qui fonde beaucoup d'espoir en lui. Celle qui est capable de rêver pour deux. La femme de sa vie.

Entre déterminisme social, héritage familial et famille toxique, nous suivons Jacob sur la voie de la rédemption. La sienne et celle de ses aïeux. Parce que chaque homme transporte avec lui une parcelle de son histoire familiale, il lutte pour s'extirper de la noirceur qui l'entoure et espérer pouvoir vivre sa vie.

"Là où les lumières se perdent" est un roman de la résilience. Avec un titre sublime et évocateur, on suppose que l'histoire qui va nous être contée sera dure et que la lutte pour la vie sera âpre mais on est à 1.000 lieues de s'imaginer avec quelle force la plume de David Joy va nous cueillir, nous faire suffoquer et nous ébranler. Le final est magistral, fort et violent. Brutal et sans concession, à l'image du roman, il laisse le lecteur pantois, la mâchoire tombante et le coeur en miette. L'auteur va au bout de son idée, distille la noirceur dans chaque pore de notre peau et nous met la chair de poule. Rarement des romans provoquent des réactions physiques telles que celle-ci. Un uppercut terrible !

Vous l'aurez compris, j'ai adoré cet ouvrage de David Joy et je place beaucoup d'espoir en lui quant à ses prochaines productions littéraires que j'attends avec impatience. Superbe ! Nous avons là, un roman noir comme je les aime. Des personnages attachants, des événements sordides, des destins brisés. Alcoolisme, drogue, jeunesse rêveuse mais lucide. Tout est là ! Une lecture marquante. Indéniablement.

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lundi 22 août 2016

"Vomito Negro" de Jean-Gérard Imbar

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L'histoire : Un homme politique d'extrême droite qui détourne à son profit l'héritage d'un fils de famille débile, c'est déjà rare. Mais un chauffeur-garde du corps nègre qui survit à l'affaire suffisamment longtemps pour la raconter, ça c'est carrément de la pure fiction.

La critique de Mr K : Voyage en terres sombres à plus d'un titre aujourd'hui avec un opus de la très bonne collection Série noire de Gallimard. Vomito Negro est une plongée sans concession, et parfois vertigineuse, dans les cercles de pouvoir et les groupuscules nationalistes, doublé d'un très bon roman noir mâtiné d'action à tous les étages. Attendez-vous à du brut de décoffrage !

Yann Kergall est breton et noir. Fils d'un capitaine au long cours, veuf à la naissance de son rejeton, il l'a éduqué à la française et ce dernier a formé pendant 10 ans les commandos marine dans la base de Lorient (c'est un local, yes !). Aujourd'hui, il est employé dans une boîte de sécurité fort prisée par les huiles du tout Paris. Le hasard d'une mission le voit se faire confier la sécurité d'un fils à papa milliardaire, un être dégénéré et proche des mouvances d'extrême droite radicale. La vie n'est pas de tout repos pour notre métisse, confronté à la folie galopante de son client et ses rapports particuliers avec sa mère, à une domestique oppressante car trop pressante à son endroit, à des compromissions d'État, à des commandos extrémistes qui vont de plus en plus loin dans leurs actions et à une course au magot plus complexe qu'elle ne semblait au départ.

On ne perd pas de temps dans cette lecture très rapide (un après-midi à la plage pour moi, doucement bercé par un soleil rasant) et plaisante au possible même si elle ne révolutionne pas le genre. Le décor est planté dès le premier chapitre par une scène haute en pression où le héros doit intervenir pour éviter que son client ne fasse une grosse bêtise (en l’occurrence tuer sa mère, ce qui vous l'avouerez n'est pas rien...). D'emblée, on sait que l'auteur ne va pas perdre de temps à caractériser personnages et situations, les éléments éclairants sont dispatchés au fil des scènes d'action et d'introspection d'un héros brinquebalé par les événements malgré une propension à la préparation et à la prudence de sa part.

Yann est un monolithe que rien ne semble pouvoir atteindre. Malgré l'antipathie qu'il éprouve pour ses employeurs, il aime le travail bien fait et si sur son chemin se présente une belle occasion (femme ou fric), il ne se gène pas pour se servir au passage surtout qu'il sent très vite le vent tourner quand à la suite d'une soirée, il se trouve mêlé aux activités délictueuses de son client. Ce dernier entretenant depuis des années des rapports quasi incestueux avec une mère castratrice au possible ne contrôle rien ou pas grand chose, se fait manipuler par sa génitrice mais aussi la mouvance d'extrême droite qui lorgne sur sa fortune... Les événements vont se précipiter et bien malin celui qui peut deviner le dénouement tant les péripéties sont nombreuses.

Il flotte aux dessus de ces pages l'odeur du souffre, du pouvoir, du sexe et de l'argent. On navigue en eaux troubles et on en redemande. Les rouages sont connus mais on se plaît à les redécouvrir par le biais d'un personnage central charismatique. On est rarement surpris mais l'écriture simple et frontale de l'auteur fait merveille, accroche l'amateur de roman noir que je suis et on ne peut s'empêcher de poursuivre la lecture tant on souhaite connaître le fin mot de l'histoire. On trouve de très bons passages hard-boiled, "à l'américaine", notamment dans les passages de séduction / répulsion où intérêt et attirance se teintent de noirceur. Rien de révolutionnaire comme énoncé auparavant mais des recettes qui fonctionnent pour un plaisir de lecture renouvelé de page en page.

Une bonne lecture au final, idéale un après-midi d'été et qui fournit suspens et images fortes à un rythme trépidant et addictif à souhait. Avis aux amateurs !

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mardi 21 juin 2016

"Les Noces macabres" de Jean-François Coatmeur

Les Noces macabres

L'histoire : Tout commence par un coup de fil. Une voix métallique qui menace tour à tour le père Gildas, cloîtré dans son abbaye de Kerascouët, le maire d'une petite ville de Bretagne, effrayé au point de renoncer à un mandat de député, et un médecin du Perche, qui prend la fuite. Trois notables aux vies transparentes, qui avaient fait leurs études de médecine ensemble. Avec le chirurgien Alain Vénoret, revenu à Brest après de nombreuses années d'absence, ils formaient un joyeux quatuor : "la petite bande". Pourquoi se sont-ils séparés brusquement ? Que leur a chuchoté cette mystérieuse voix pour les troubler à ce point ? Et pourquoi Alain a-t-il été épargné ?

La critique de Mr K : La Bretagne, ça vous gagne! L'adage est bien connu en terme de paysages, de culture et de bonnes soirées bien arrosées. Beaucoup moins pour moi en terme de littérature, je dois avouer que niveau auteurs régionaux je n'y connais presque rien et que je me suis davantage attaché dans le passé à lire contes et légendes de notre contrée sauvage qui est bien pourvue en la matière. L'occasion s'est présentée de lire ce thriller se déroulant à Brest. Banco pour moi, c'est encore avec une certaine nostalgie que je repense à mes années estudiantines là-bas. Heureusement pour moi, même si elles se sont révélées agitées, elle n'ont pas sombré dans l'horreur comme la vie de certains des protagonistes de ces Noces macabres, récit court et caractérisé par une tension permanente.

Vengeance, vengeance ! Quand le passé ressurgit, cela peut faire des dégâts surtout si lors de nos études, on a commis l'irréparable. Oubli et impunité ne sont jamais garantis et quatre notables bien installés vont en faire les frais et pas qu'à moitié ! Une soirée qui tourne mal, une mère courage qui transmet de lourds dossiers à son enfant et ce dernier va déchaîner la fureur grâce à un plan machiavélique qui ne laissera personne indemne et surtout pas le lecteur pris en otage par un auteur sacrément doué pour maintenir le suspens en place.

La preuve en est que j'ai parcouru cet ouvrage en un après-midi profitant par la même occasion du temps splendide dont nous avons bénéficié en Morbihan il y a quelques jours (cette remarque est principalement destinée aux mauvaises langues qui disent qu'il pleut toujours en Bretagne). Récit court d'à peine 200 pages, chapitres succincts, descriptions acérées, des personnages charismatiques, des péripéties en veux-tu en voila… Les éléments sont tous là pour procurer un plaisir de lecture simple et efficace.

On se prend très vite d'affection pour Chris dont le passé révélé va provoquer un électrochoc dans sa vie rangée et sans histoire. L'auteur nous en fait un portrait vraiment poignant tout en gardant quelques cartouches pour la fin. C'est là toute l'ingéniosité de Coatmeur, savoir doser révélations et part d'ombre pour maintenir le lecteur entre vérité et ignorance. On pense toujours avoir un coup d'avance sur le récit mais on est constamment surpris. Pour mieux égarer le lecteur, certains chapitres prennent le point de vue d'autres personnages comme le petit ami de Chris ou encore les quatre mystérieux notables qui commencent à sentir le vent du boulet. L'auteur tricote un canevas assez complexe et se plaît à y emprisonner des hommes à la conscience pas très claire. Gare à celui qui n'affrontera pas son passé à l'heure voulue !

Le bémol pour ma part vient de la fin qui, même si elle se révèle particulièrement épouvantable, m'a fait penser à celle d'un de mes films culte : Old boy de Park-Chan Wook (pas l'affreux remake US). La grosse surprise n'a donc pas pris pour moi mais il faut avouer que l'entreprise est bien menée, portée par une écriture à la fois simple et évocatrice, une dimension thriller prenante et une architecture en toile d'araignée fascinante. On sait que ça va mal finir et ce plaisir sadique est très bien attisé. J'ai aussi retrouvé nombre de lieux que j'ai pu connaître "in real life" et cet aspect m'a touché mais c'est l'ancien étudiant brestois qui parle là !

Au final, une bonne lecture qui ne révolutionne pas le genre mais qui l'entretient et rien que cela, c'est déjà très bien !

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vendredi 20 mai 2016

"Pères, fils, primates" de Jon Bilbao

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L'histoire : Joanes est un entrepreneur en difficulté : son entreprise de climatisation ne va pas fort et s’il ne signe pas ce contrat qu’il attend, il devra mettre la clé sous la porte. Ce brillant ingénieur avait pourtant tout pour réussir. Mais sa carrière a été tuée dans l’œuf par l’un de ses professeurs. Au cours d’un séjour sur la côte mexicaine, au milieu des hôtels remplis de touristes, pour célébrer le second mariage de son beau-père avec une jeunette blonde, il va croiser son ancien professeur. Il rencontrera aussi un chimpanzé très spécial. Alors qu’un ouragan frappe les îles mexicaines, Joanes, en plein burn-out, plonge dans un délire de vengeance et de manipulation…

La critique de Mr K : Retour dans la maison Mirobole avec ce roman noir venu tout droit du Pays Basque. Plutôt versé dans les recueils de nouvelles (couronnés d'ailleurs de plusieurs prix littéraires), Jon Bilbao nous offre avec cet ouvrage un voyage au Mexique, sur les traces d'un homme en perdition qui se débat avec sa vie. La pression va monter jusqu'au point de non-retour…

C'est donc dans la péninsule du Yucatan que nous retrouvons Joanes (entrepreneur dans le secteur de la climatisation) en fâcheuse position. Sa société est aux abois et il attend un coup de fil important d'un client qui pourrait renverser la vapeur pour lui et ses salariés. Pour couronner le tout, s'il est au Mexique, ce n'est pas pour y passer des vacances paradisiaques... Il a été invité avec sa femme et sa fille (une ado dans toute sa splendeur...) au mariage de son horripilant beau-père avec une petite jeune bien décérébrée comme il faut (sic). L'ambiance est donc tendue et l'annonce d'un ouragan à venir va précipiter les choses.

Séparé de sa famille qui a fui l'hôtel avant lui et l'attend dans les terres, Joanes va devoir entreprendre un voyage au cœur des éléments déchaînés et ses propres démons, obsédé par le contrat en attente, des flash-back révélant les fêlures de son passé et la pression qui monte sans cesse au fil des rencontres impromptues qui émaillent le récit. Ce n'est que dans le dernier acte que la délicate construction d'ensemble explose littéralement laissant le lecteur comme sonné bien que pas surpris pour ma part.

C'est une étrange d'ambiance dans laquelle baigne ce roman. On retrouve l'impression que l'on a pu ressentir lors de la lecture de La Perle de John Steinbeck. La plupart des personnages sont anonymes comme pour souligner l'universalité de la situation de ce héros dépassé par les événements et ne sachant plus trop comment mener sa barque. La chaleur / les éléments jouent sur les corps et esprits des différents protagonistes et l'on sent bien qu'il se trame quelque chose de terrible et d'irrémédiable. La maison d'édition fait référence notamment à Shining de Stephen King, je trouve que l'allusion est légèrement too much tant le King maintient une tension quasi permanente alors que Pères, fils, primates de Jon Bilbao est plus progressif et surtout beaucoup moins effrayant. Du coup, la fin m'a quelque peu déçu à cause de cette référence au dos du livre, je m'attendais à encore plus thrash.

Attention, ce livre est tout de même une très bonne lecture : on s'attache au personnage principal, on s'agace beaucoup quant au comportement et attitude du professeur notamment, on s'interroge sur les chimpanzés croisés par le héros, on se demande bien si Joanes va bien finir par retrouver sa douce femme. Récit court de 217 pages, l'auteur est un orfèvre en matière de caractérisation des personnages, en quelques pages on se fait déjà une idée bien précise de chacun et les révélations ultérieures rajoute une couche salutaire qui les fait passer dans une autre dimension, celle des longues existences humaines où espoirs et déceptions se conjuguent inexorablement. La noirceur imprègne peu à peu les pages et ne laisse que peu de chance d'échapper au fatum qui semble planer au dessus du héros depuis le début.

J'avoue que cet ouvrage fait partie des livres qu'on ne peut relâcher avant la fin (d'ailleurs je l'ai lu en un après-midi sur la plage puis la terrasse du jardin). On passe un excellent moment entre les mains d'un auteur talentueux, accessible dans la langue et profond dans les propos, le suspens est bien maintenu et malgré une fin un peu abrupte (vous me connaissez maintenant, je suis un râleur...) cette lecture est plus que recommandable ! Avis aux amateurs, ce roman noir est une belle réussite !

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lundi 16 mai 2016

"Les Maraudeurs" de Tom Cooper

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L'histoire : À Jeanette, en Louisiane, on survit tant bien que mal grâce à la pêche, de génération en génération, mais depuis le passage de l’ouragan Katrina rien n’est plus pareil. Et quand la marée noire vient polluer les côtes, les habitants sont de nouveau confrontés au pire.

Parmi eux, Gus Lindquist, un pêcheur manchot accro aux antidouleurs, qui rêve depuis toujours de trouver le trésor caché de Jean Lafitte, le célèbre flibustier, et parcourt le bayou, armé de son détecteur de métaux. Ou encore Wes Trench, un adolescent en rupture avec son père, et les frères Toup, des jumeaux psychopathes qui font pousser de la marijuana en plein cœur des marécages. Leurs chemins croiseront ceux de Hanson et Cosgrove, deux losers prêts à tout pour devenir riches, et de Brady Grimes, mandaté par la compagnie pétrolière pour inciter les familles sinistrées à renoncer aux poursuites en échange d’un chèque.

Mais tous n’en sortiront pas indemnes…

La critique de Mr K : Les Maraudeurs est le premier roman de Tom Cooper, nouvelliste talentueux qui s'essaie pour la première fois au récit long. La collection Terres d'Amérique chez Albin Michel frappe une nouvelle fois un grand coup avec un texte entre naturalisme et destins croisés qui m'a accroché immédiatement, m'a captivé durant toute ma lecture et m'a laissé pantelant une fois le livre refermé.

Comme le précise la quatrième de couverture, nous suivons plusieurs personnages qui à priori au départ n'ont rien à voir les uns avec les autres et ne sont pas destinés à se croiser. En effet, quoi de commun entre un commercial de chez BP, un couple de frères jumeaux complètement branques, un vieux pêcheur manchot, un jeune homme en rupture avec son paternel, et un duo de losers? Pas grand-chose, si ce n'est que les circonstances vont tantôt les rapprocher, tantôt les opposer. Au fil des chapitres, des rencontres et des aléas de la vie, chacun va voir sa vie changer, ses buts modifiés et pour certains, l'imprévisibilité et la brutalité de l'existence va leur être fatale.

Le premier gros point fort de ce roman réside dans l'amour que porte Tom Cooper à ses personnages. Ces derniers ne sont pas d'énièmes succédanés de personnalités tirant vers la caricature et le vide. Tous possèdent un charisme, une profondeur qui accroche le lecteur. Beaucoup en ont bavé et tentent de vivre une vie à peu près normale (j'ai bien dit "à peu près"): disparition d'un être cher à cause de l'ouragan Katrina, perte d'un membre (ici un bras) et la nécessaire adaptation dans la vie de tous les jours, la marée noire qui réduit l'activité des pêcheurs de Jeannette (nom de la bourgade où se déroule l'essentiel du roman), le complexe d’œdipe difficile à résoudre entre un père et son fils au dessus desquels plane l'ombre d'une disparue, la survie en milieu hostile (le bayou est impénétrable), la nécessaire protection de son bien (ici un champs de cannabis) au détriment de la morale et aux confins de la folie et pour tous, des rêves soit en devenir soit depuis longtemps oubliés.

Brut de décoffrage à travers des dialogues crûs parfois drolatiques qui plantent immédiatement une situation et lui donnent un réalisme de tous les instants, l'auteur n'en oublie pas de soigner les pensées intérieures et le passif de chacun. Il se dégage de l'ensemble un portrait sensible et complet d'une communauté humaine recentrée sur elle-même, vivant dans le passé glorieux désormais révolu à cause de Katrina et de l'exploitation pétrolière (BP est largement cité dans les pages de l'ouvrage). Les pêcheurs de crevettes (on ne peut s'empêcher de penser à Forrest Gump de Robert Zemeckis) sont en faillite ou au bord de l'être, les magasins ferment les uns après les autres et les gens se replient sur eux-même, Les Maraudeurs est donc aussi un bel hommage à une région typique des États-Unis que le destin n'a pas gâté. C'est une autre Amérique qui nous est ici donnée à voir entre fragilité, force des traditions familiales (dynasties de pêcheurs notamment) et coexistence avec la nature profonde et quasiment indomptée.

L'autre grand personnage de ce récit, c'est bien évidemment le bayou qui est retranscrit avec un naturalisme saisissant qui prend à la gorge. Après un paragraphe descriptif en fermant les yeux, on pourrait presque entendre le bourdonnement des insectes, le ressac de l'eau, les glissades en surface des alligators, voir l'enchevêtrement des arbres formant une jungle chaude, humide et répulsive pour les bipèdes que nous sommes. L'immersion est totale, bluffante dans son genre et on en redemanderai presque tant on vient à bout du livre très rapidement. La langue est un savant mélange de simplicité et de précision, pas besoin ici de lignes interminables pour planter le décor et l'ambiance. Tom Cooper venant de la nouvelle, il économise ses mots et va à l'essentiel. L'efficacité est garantie et le bonheur de lecture constant.

Au final, ce titre est sans doute mon préféré dans cette collection que je pratique maintenant depuis un certain temps et qui fête d'ailleurs ses trente ans cette année. Cet auteur est vraiment à suivre tant il se dégage de ce roman tragi-comique une ambiance hors du commun, des figures marquantes et un regard acéré sur l'espèce humaine. Un petit bijou à découvrir au plus vite!

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