dimanche 21 juin 2020

Acquisitions post-confinement

Le confinement a été l'occasion pour beaucoup d'entre nous de réaliser des travaux, des choses qu'en temps normal on remet toujours aux calendes grecques. Le bricolage très peu pour moi, je me suis donc concentré sur Little K, le jardinage et sur ma PAL notamment la partie encartonnée qui se trouve dans le grenier. À cette occasion, je me suis rendu compte que certains titres ne correspondaient plus à mes attentes de lecteur ou que d'autres faisaient partie de séries incomplètes. Il était temps de mettre de l'ordre, d'écarter les livres dont je veux me séparer pour ensuite pouvoir les mettre à disposition dans les boîtes à livre du secteur quand elles seront de nouveaux accessibles. 

L'excuse était toute trouvée pour passer commandes d'ouvrages que je souhaitais lire depuis un petit moment. Étant adepte des livres de seconde main, je suis passé par une boutique de livres d'occasion (référence parisienne ultime dans son domaine), qui pratique de surcroît la vente à distance. Je suis resté plutôt raisonnable comme vous allez le voir et j'ai pu regarnir ma PAL dans des genres qui commençaient à être sous-représentés. Suivez le guide !

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- L'Inclinaison de Christopher Priest. Je vous ai parlé récemment de ma découverte d'un volume du cycle de l'Archipel du rêve avec le très bon ouvrage La Fontaine pétrifiante. Je n'ai donc pas pu résister à l'envie de m'y replonger avec encore une fois ici une histoire de double et de temporalité modifiée entre deux mondes parallèles et dissemblables à la fois. Histoire d'une descente aux enfers d'un compositeur de musique à bout de souffle, je ne doute pas un moment du plaisir de lire que je vais pouvoir ressentir, Christopher Priest ne m'a jamais déçu tant par son écriture unique que les thématiques qu'il peut aborder. Chouette, chouette, chouette !

- Vongozero de Yana Vagner. Il s'agit d'un survival russe sur fond d'épidémie galopante où l'on suit un groupe de personnes éclectiques qui part vers le lac qui donne son nom à l'ouvrage pour y trouver refuge. Cet ouvrage m'avait échappé lors de sa sortie en broché aux éditions Miroboles. Le tort est désormais réparé avec un roman très prometteur où l'on sauve sa peau au prix de son humanité et où la psychologie des personnages est poussée à son paroxysme. Vu mon goût prononcé pour la littérature russe de genre, je pense que je vais passer un bon moment.

- La Trilogie des magiciens de Katherine Kurtz. Il était plus que temps que j'étoffe ma réserve de romans de fantasy, un genre que j'aime beaucoup et qui permet bien souvent une évasion immédiate. Ce premier recueil d'une oeuvre plus que conséquente (quatre trilogies qui se suivent dans le cycle de Derynis) me faisait de l'oeil depuis longtemps, plus précisément depuis nos premières Utopiales où l'oeuvre de Katherine Kurtz avait été cité lors d'une conférence mémorable sur les mondes imaginaires de la fantasy. J'ai franchi le pas, ce sera ma lecture de notre séjour estival dans le Périgord chez ma belle-famille. Hâte d'y être !

- Les Résidents de Maurice G. Dantec. C'était l'un des derniers ouvrages qui me restait à lire de cet auteur que j'adore, ce n'est pas pour rien que je l'avais intégré à mon "onze de rêve" en terme de littérature. Il revient ici avec un roman bien noir qualifié d'oeuvre totale dont la quatrième de couverture bien tordue m'attire comme un éphémère sur une ampoule brûlante. Trois déglingos de la vie progressent tous vers un centre secret d'expérimentation où pourrait bien se joindre l'avenir de l'espèce humaine. Écriture unique, obsessions de l'auteur seront je n'en doute pas au RDV pour mon plus grand plaisir. Wait and read.

Voici donc les quatre beaux ouvrages qui intègrent ma PAL qui bien que délestée, comme dit précédemment, reste assez conséquente. Espérons qu'avec l'âge et la paternité (en ce jour si particulier), je réussisse à me garder de mes errements passés et à juguler mes crises de manque en terme d'acquisitions littéraires compulsives. L'espoir fait vivre, paraît-il.....


jeudi 11 juin 2020

"La Folle aventure des Bleus... suivi de DRH" de Thierry Jonquet

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Le contenu : Adrien, fervent supporter de l'équipe de France de football, a tout perdu au lendemain de la Coupe du Monde à Paris. Quatre ans plus tard, il est sur le point de toucher le fond. Heureusement, les Bleus, ses héros, s'envolent pour la Corée à la conquête d'un nouveau titre de champions du monde...

Une gare un soir d'orage, un train en retard. Deux DRH, directeurs des "ressources humaines" observent, comme des entomologistes, les voyageurs et les regardent évoluer dans l'univers clos d'un wagon.

La critique de Mr K : Petite escapade chez Thierry Jonquet aujourd’hui avec un petit recueil de 93 pages qui m’a diablement séduit. La folle aventure des Bleus... suivi de DRH propose deux récits noirs bien enlevés comme sait si bien les proposer un auteur qui excelle aussi bien dans le format court que dans le roman. Petit tour d’horizon de ce court opuscule...

Dans La folle aventure des Bleus, on rencontre Adrien, un gros amateur de foot qui est dans une belle panade. Divorcé et sans nouvelles de ces deux filles, sans taf et à la rue, endetté jusqu’au cou suite à une partie de poker désastreuse, il est mal et se raccroche au rêve des Bleus qui vont tenter en 2002 de gagner à nouveau la coupe du monde. Dans ce marasme complet, voila qu’un espoir apparaît, un petit coup qui pourrait rapporter et lui permettrait de remonter la pente, de rembourser son créditeur et repartir dans la vie. Mais rien ne va se passer comme prévu... On retrouve ici tout le talent de Jonquet pour nous proposer une véritable descente aux enfers dans les milieux laborieux. La déchéance est ici totale, le récit cynique à souhait et la fin terrifiante. On se laisse délicatement emporter par la petite musique d’un quotidien banal que distille savamment Jonquet pour mieux nous dérouter vers un fatum implacable. Court et efficace, cette nouvelle pose des bases solides et retourne littéralement le lecteur.

DRH est un peu plus longue et constitue le deuxième morceau proposé ici. Plusieurs groupes de personnages attendent le même train qui a du retard : un groupe de jeunes impatients qui partent à une noce, un ex taulard tout juste sorti de zonzon que sa superbe petite amie est venue récupérer et deux DRH qui rentrent d’un séminaire sur les meilleures stratégies à adopter pour faire passer un plan social. L’auteur présente l’attente en faisant monter les tensions, en appuyant sur quelques éléments de caractère et la nature des liens qui unissent ces personnes. Le train finit par arriver et tout ce petit monde se retrouve dans le même wagon ou presque... L’escalade peut démarrer, les DRH vont observer ce qui se passe entre les deux autres groupes, parier dessus et en tirer au final une leçon glaçante. L’architecture de ce court récit est lui aussi un modèle du genre. L’auteur avance ses pièces petit à petit, l’angoisse monte peu à peu car la tension va vraiment crescendo et les attentes suscitées se révèlent toutes fausses, ce qui est toujours une bonne chose dans le genre de la nouvelle. On croise ici de la colère, du désir, de l’alcool, de l’étouffement et même Daniel Balavoine !

Belle petite lecture que ce recueil qui concentre toutes les qualités d’un auteur que j’aime parcourir régulièrement. Le ton cynique, l’écriture souple et cassante, des personnages déglingués et une morale savoureusement déviante sont à nouveau au programme. À lire absolument si vous êtes amateur du maître.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Bal des débris
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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vendredi 10 avril 2020

"The Last Days of American Crime" de Rick Remender et Greg Tocchini

The Last days of American CrimeL’histoire : Marginaux contre État sécuritaire : voici l'histoire du "dernier crime américain !". Le gouvernement des États-Unis a prévenu : dans deux semaines, terrorisme et crime organisé seront éradiqués de la surface du globe. Un laps de temps nécessaire à Graham pour monter le cambriolage du siècle...
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La critique de Mr K : Petite incursion dans la Bdthèque de Nelfe aujourd’hui pour moi avec un triptyque bien hardboiled comme je les aime et que ma douce a bien apprécié en son temps même si elle a totalement oublié d’en faire la chronique ! The Last Days of American Crime de Rick Remender et Greg Tocchini propose un récit enlevé autour d’un casse qui pourrait rapporter gros sous fond de menace terroriste généralisée (médiatisée ?) et de basculement d’une démocratie dans l’autoritarisme. Cela ne vous rappelle rien ?

Graham est un malfrat des plus actifs mais il aimerait bien prendre sa retraite au soleil et donner un semblant d’espoir à sa vieille mère atteinte du syndrome d’Alzheimer. Pour cela, il compte profiter de la suppression par le gouvernement américain du papier-monnaie au profit de cartes chargées par des machines. Justement, Graham a trouvé le moyen d’en dérober une mais il ne peut réaliser ce coup seul, il va faire appel à un couple de jeunes truands dont la très belle Shelby. Commence alors un compte à rebours haletant avec son lot d’imprévus, d’effusion de sang et de punchlines bien senties !

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En parallèle, le pays est en ébullition car le gouvernement a décidé de révolutionner la lutte contre le crime face à la recrudescence d’attentats terroristes. Dans quinze jours, un signal sera émis qui agit sur les cerveaux et empêche quiconque de perpétrer volontairement une action illégale. La découverte de cette information sensible par le grand public met le feu aux poudres, des émeutes se déclenchent un peu partout, tout le monde semble vouloir toucher une dernière fois au vertige de la criminalité. L’ambiance est donc électrique et accompagne à merveille le récit principal.

Dans le genre rentre dedans, cette BD fait fort. Ça dépote sévère entre phrasé à la Audiard, bastons d’anthologie et exécutions sommaires graphiques. Les bad guys ont la part belle dans ce récit mené tambour battant, sans temps morts. On ne s‘ennuie pas une seconde et l’on se demande bien où tout cela va nous mener. Polar bien noir sur-vitaminé, volontiers anarchiste par moment (yes !), on prend une belle claque et mêmes si certains arcs narratifs sont attendus / prévisibles, les auteurs nous réservent de belles surprises et ça part parfois dans tous les sens. Dans le genre hardboiled, ça se pose là et l’ensemble est délectable à souhait si on est amateur. Les âmes sensibles passeront leur chemin par contre...

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Bien qu’ils soient tous repoussoirs, on apprécie beaucoup les personnages hauts en couleur qui peuplent ces pages. Tensions intérieures, trajectoires de vie tendues, relations complexes sont au menu avec parfois au détour de quelques planches, un espoir, une petite touche de douceur... jamais trop longue tout de même car un lourd fatum plombe tous les protagonistes et va faire le tri au fil des pages.

Ce triptyque est aussi un très bel objet en soi, de toute beauté, le style explosif et coloré fait merveille, sort de l’ordinaire pour un néo polar qui fera date et propose une expérience extrême. À découvrir au plus vite pour tous les amateurs du genre !

vendredi 20 mars 2020

"La Fabrique de la terreur" de Frédéric Paulin

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L’histoire : Janvier 2011 : après l'immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l'arbitraire, le peuple tunisien se soulève et "dégage" Ben Ali. C'est le début des "printemps arabes", et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges. Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d'être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d'un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s'installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d'Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l'Occident.

À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l'antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s'intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche. Quand le pire advient, Fell comprend que la France n'est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d'autres jeunes sont prêts à rejoindre l'État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l'aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.

La critique de Mr K : Voici un livre que j’attendais avec impatience car il clôture la trilogie de Frédéric Paulin consacrée au terrorisme, entamée par La Guerre est une ruse et Les Prémices de la chute. Dans La Fabrique de la terreur, l’action reprend où elle s’était arrêtée ou presque avec un roman qui verse dans le roman noir et l’Histoire immédiate, un roman engagé qui renvoie dos à dos les responsabilités de chacun dans un monde plus périlleux que jamais. Grande réussite une fois de plus à mettre à l’actif de cet auteur qui décidément étonne et détone dans le monde parfois un peu lisse de l’édition à la française...

L’action se déroule de 2011 à 2015. On suit les différents personnages déjà rencontrés dans les opus précédents et on en découvre quelques autres. Rangé des voitures, Tedj, ex agent de la DGSE désormais retiré à la campagne, a fort à faire avec sa fille Vanessa, devenue journaliste qui s‘intéresse de près au terrorisme islamiste comme lui en son temps. Investie dans son travail à l’extrême au détriment de sa vie de famille, elle va mener l’enquête, se rapprocher de vérités qui dérangent et mettre sa propre existence en danger. En parallèle, on suit Laureline, la compagne de Tedj, patronne d’une cellule de la DGSI qui traque sans relâche les apprentis terroristes ainsi que les fous de Dieu disséminés sur le territoire français et ailleurs. Mais au fil des mois et des années qui passent, sa foi en l’ordre Républicain vacillent de plus en plus face à une menace insidieuse insaisissable et qui frappe inexorablement sans que l’on puisse vraiment y faire grand-chose malgré les moyens déployés. On alterne entre les chapitres consacrés à ces personnages et de courts passages mettant en scène des personnalités islamistes tristement connues durant les phases préparatoires mais aussi des apprentis djihadistes lorsqu’il se font hameçonnés par les barbus et le terrible parcours qu’ils commencent à suivre. Inutile de vous dire que la tension est palpable durant tout l’ouvrage.

On retrouve tout le talent de l’auteur pour planter le contexte, les décors et les personnages. À travers les trajectoires de vies brisées qu’il explore, il rend compte avec finesse et un sens de la concision rare du phénomène de l’embrigadement de tout un pan de la jeunesse par des extrémistes. Loin de tomber dans l’exagération et la surenchère, il explique par l’implicite, le non-dit les origines de ce mal pernicieux qui nous ronge de l’intérieur. La pauvreté, l’échec scolaire, le rejet, les fractures mentales et sociales sont au cœur du problème. Cette vérité glaçante fait mal et Frédéric Paulin en rajoute une couche avec l’incapacité chroniques des gouvernements successifs à proposer de réelles solutions à cette frange de la population que son propre pays aliène. Une fois la graine plantée, la germination est accélérée et la suite est terrible avec des formations express, des voyages, la négation du bien et du mal et au final des actes de barbarie pure pris pour des actions de grâce. Naïveté, manipulation et lavage de cerveau sont ici explicités de manière simple et logique, en explorant les différentes strates du terrorisme depuis les agents de recrutements, aux camps d’entraînement et les filières d’Orient.

Cet ouvrage propose aussi en filigrane une critique non voilée des services secrets français et occidentaux dans leur globalité qui semblent désarmés parfois et dans l'impossibilité d’enrayer un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur. Incapables de s’adapter au nouveau monde (notamment le numérique et internet), les agents semblent devoir observer les faits, les constater sans vraiment pouvoir les arrêter. Bien sûr, des attentats sont évités de justesse, des hommes et des femmes arrêtés ou surveillés mais au final, le lent compte à rebours vers les attentats de 2015 ne s’arrête jamais et les deux chapitres finaux sont là pour enfoncer le clou définitivement. Économies de bouts de chandelle, informations non partagées, luttes intestines entre les différents services, ego surdimensionnés et une certaine mauvaise foi conduisent à l’horreur et aux actes que nous avons connu. Petite mention spéciale pour l’évocation des brigades ultra-secrète de la DGSE chargées de missions d’élimination et dont on ne parle étrangement jamais quand on évoque le sujet. Face à l’indicible, la République verse dans les opérations les plus moralement inacceptables pour tenter (en vain) de renverser la vapeur.

La Fabrique de la terreur oscille donc toujours entre éléments historiques, réels (la moitié des personnages voire plus existent ou ont vraiment existé) et une partie plus romanesque avec les personnages cités en début de chronique dont les existences sont ballottées par les événements qui font échos au fracas de leurs vies respectives, leurs espoirs mais surtout leurs échecs. Pas beaucoup de lumière dans cet ouvrage donc (comme dans les précédents d’ailleurs) mais un regard clair, sans faux semblants sur un phénomène qui aura marqué et marque toujours le début du XXIème siècle. On soufre donc énormément en compagnie de Vanessa, Tedj, Laureline, Simon, Wassim qui tous à leur manière portent leur croix, se sentent dévalorisés, mésestimés et vont selon leurs accointances devoir surmonter cela avec les moyens du bord. Pour le meilleur et pour le pire...

Remarquablement écrit comme toujours avec cet auteur, le roman se lit d’une traite et avec une appétence qui se renouvelle constamment. Très bien construit, très bien documenté, séduisant dans la forme malgré un fond terrible, l’addiction est immédiate et durable. Dans le genre, on fait difficilement mieux en terme de style, de portée et d’intelligence. La trilogie se termine donc parfaitement, le constat est implacable mais tellement nécessaire... comme cette lecture d’ailleurs !

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mercredi 2 octobre 2019

"Bête noire" d'Anthony Neil Smith

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L’histoire : L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants. Tragique erreur: il ne fait pas bon chercher Billy Lafitte. Et l’affrontement entre les deux hommes promet d’être impitoyable.

La critique de Mr K : Il y a peu, je vous parlais de ma découverte fulgurante de Lune Noire d’Anthony Neil Smith, premier volume d’une tétralogie en cours d’éditions chez Sonatine. C’est avec un plaisir non feint que j’entamai la lecture de la suite des aventures déjantées de Billy Laffite avec Bête noire tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire. Le premier tome était déjà bien barré, je peux déjà vous dire que l’auteur pousse le curseur encore plus loin avec un roman encore plus thrash entre humour féroce, humains en pleine perdition et scènes ultra-violentes saisissantes. N’ayez pas peur, ça fait un bien fou !

Billy s’est fait la malle et ça ne convient pas du tout à l’agent Rome qui ne souhaite qu’une chose : le retrouver et lui régler son compte. Manque de pot, Billy Lafitte est un malin et il a totalement disparu de la circulation en rejoignant un groupe de bikers dealers de meth en tant que bras droit du boss. Rome ne reculant devant rien décide de faire pression sur l’ex femme de Billy pour le faire sortir de son trou... Mais voila, il y a des choses auxquelles on ne doit pas toucher au risque de s’en mordre les doigts... Un duel à distance commence entre deux hommes que la rage et la colère consument, gare aux dégâts collatéraux !

Ce fut une lecture prenante à souhait. Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour lire les 380 pages de ce recueil qui fait la part belle à la noirceur sans aucun espoir de rédemption. Au delà de la traque et des problèmes existentiels des deux ennemis, il ne se passe pas vraiment grand chose mais ce n’est pas grave. Au contraire, ce focus étouffant garde captif le lecteur, obnubilé par les destins brisés qui lui sont livrés en pâture. Perdez tout espoir en débutant ce recueil, vous croyiez que Lune noire portait bien son nom, sa suite est encore plus extrême et totalement désaxée. À commencer par deux personnages antagonistes totalement cramés de la tête (surtout l’agent Rome quand même) à qui il arrive bien des mésaventures avec notamment un Billy qui les accumule vraiment, je crois d’ailleurs que dans ce domaine il mérite une palme. Quiproquo, enchaînements de situations délirantes, incidents entraînant des réactions disproportionnées... autant d’événements qui feraient passer le plus poissard de vos potes pour quelqu’un de chanceux ! J’en rirais presque en écrivant cette chronique si au final ce Billy ne nous touchait pas tout de même profondément. Il veut maîtriser mais n’y arrive pas, il cherche la rédemption mais s’enfonce encore plus. Et dire que ce n’est que le deuxième volume et que deux autres sont à découvrir !

Dans Bête noire, on rentre un peu plus dans l’intimité de Rome que l’on adore détester. Mais derrière tout être pourri jusqu’à la moelle se cachent des fêlures que Neil Smith explore ici à vif, à commencer par ses rapports déviants entre son personnage principal et sa femme (il y a des passages totalement délirants). On navigue avec lui aux confins de la folie, lui l’agent prometteur rétrogradé suite à ses errements dans le premier volume cache son jeu à ses supérieurs mais continue d’enquêter sur Billy. Nul autre que lui ne doit le retrouver, on n’est pas loin du personnage psychopathe de la mère de Lula dans le film de Lynch (à voir absolument si ce n’est déjà fait !). Rajoutez à ce vautour un couple de jeunes flics amoureux et têtes brûlées, une prostituée très possessive et impulsive, des bouseux prêts à faire n’importe quoi pour une récompense et le binôme scrupuleux de Rome et vous obtenez une galerie de personnages bien harboiled navigant sur les eaux d’un Frank Miller des grands jours. Neil Smith d’ailleurs renvoie dos à dos femmes et hommes tout autant perchés les uns que les autres dans un récit haut en couleur qui ne décélère jamais.

Ça triche, ça tronche, ça dessoude, ça se lance des réparties de fou et on en redemande tant le style de l’auteur fait merveille avec une écriture sans concession qui ne se contente pas d’assembler les poncifs d’un genre trop souvent caricatural... Non ici, on réinvente la noirceur, on défouraille dans la bonne humeur malgré un dégoût qui parfois monte à certaines pages. Lecture extrême qui peut rendre blême, on aime côtoyer ses âmes perdues qui pourtant nous attirent, nous hypnotisent comme une ampoule attire irrémédiablement les créatures éphémères qui finissent par consumer leurs ailes sur l’objet tant convoité. Vivement la suite !


lundi 2 septembre 2019

"Lune noire" de Anthony Neil Smith

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L’histoire : Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte. Quelques jours plus tard, Billy est arrêté par le FBI, enfermé dans une cellule au milieu de nulle part, et sommé de s’expliquer sur tous ces cadavres qui se sont soudain accumulés autour de lui.

La critique de Mr K : Un thriller mâtiné de noir profond est au programme de ma chronique du jour. Premier volume d’une tétralogie en cours d’édition en France chez Sonatine (le volume 2 sort à l’occasion de cette rentrée littéraire), j’ai mis du temps avant de découvrir cet auteur qui s’avère être une superbe découverte. Roman tout feu tout flamme, écrit dans une langue bouillonnante, il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre les mésaventures de Billy Lafitte !

Ce dernier est un sacré personnage ! Viré de la police à cause d’une exaction de trop, Billy est en pleine traversée du désert. Sa femme et son enfant ont quitté le foyer et le voila qui part à vau-l’eau. Heureusement pour lui, son beau frère qui a gardé le contact avec lui (un peu par charité chrétienne soit dit en passant) lui a trouvé un poste d’adjoint du shérif dans le trou paumé du Minnesota dans lequel il réside. Protégé par son pygmalion, car Billy boit beaucoup et couvre certaines affaires frauduleuses, cet équilibre instable va être définitivement rompu lorsqu’une jeune amie (Drew) le contacte pour qu’il vienne en aide à son mec dans le pétrin. Commence alors à s’accumuler les cadavres (sans tête - sic -) au fil d’un récit qui n’épargne vraiment personne entre un héros déjanté complètement à côté de ses pompes, une mafia asiatique qui flirte avec le terrorisme et une violence larvée qui ne demande qu’à être libérée.

Pas de temps mort dans Lune noire qui commence dare-dare et ne s’arrête plus tout du long des 294 pages que composent l’ouvrage. Ça dépote sévère entre règlement de compte mystérieux, pression venue de tous les horizons pour le héros déboussolé (les flics et les asiatiques lui courent après), courses poursuites dantesques et pulsions de violence bien senties. Ça part dans tous les sens quitte à flirter avec le surréalisme parfois ! Une ambiance un peu "Pulp" se dégage de l’ensemble, on est pris par l’histoire malgré son côté farfelu par moments avec une brochette de personnages plus déjantés les uns que les autres. Milieu de la drogue, jeune fille innocente en perdition, flic retors à la rancune tenace, bad guys complètement déviants (mais aussi stupides dans leur genre !) peuplent ces pages hautes en couleur où l’action se dispute avec des situations bien délicates et des découvertes macabres ! En soi, le scénario n’est pas des plus original, je dirais même qu’il tient sur une feuille de papier à cigarette, cela a d’ailleurs été reproché ici ou là dans certaines chroniques. Personnellement, cela ne m’a pas tant dérangé que cela et les archétypes sont magnifiés par une caractérisation remarquable des personnages et un style incisif comme je les aime.

Billy a lui tout seul vaut son pesant d’or. Complètement borderline, croisement improbable entre un justicier, un flic et un truand, ce personnage est bien plus complexe que ce qu’il paraît de prime abord. Profondément meurtri par le passé, névrosé au dernier degré, adepte des coups d’un soir et de bonnes bouteilles, il n’est pas des plus avenants. Mais très vite, on découvre derrière ces traits grossiers (voir outranciers), un homme avec un cœur en or, un homme amoureux qui va aller au bout du bout pour essayer de protéger son amie. C’est très bien ficelé et l’effeuillage de Billy par l’auteur est méthodique. Son côté hard boiled, sa langue bien pendue (Aaah ! Les punchlines à la Lafitte détruisent tout sur leur passage !) ont achevé de me conquérir et franchement on passe un bon moment en sa compagnie.

Ce fut donc une lecture express, servie par une écriture sans concession mais non dénuée de nuances stylistiques qui donne un certain cachet à ce premier volume des aventures de Billy Lafitte. Addiction immédiate, ascenseur émotionnel varié (du sourire au dégoût), des personnages charismatiques, un univers en pleine déréliction et un plaisir de lire de tous les instants font de ce roman une petite bombe à côté de laquelle il serait dommage de passer.

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mercredi 14 août 2019

"Le Bal des débris" de Thierry Jonquet

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L’histoire : Coucou, c'est nous qu'on est les vieux !
On croupit dans la cour de l'hospice, avec nos cannes et nos bérets, et nos copines les vieilles ! Les infirmiers sont adorables : ils nous font des niches ! Et pour Noël, comme on a été sages, on aura droit à un bal masqué !
Tout ça c'est bien joli, mais faudrait quand même voir à quitter cet enfer...

La critique de Mr K : Un petit tour auprès de Thierry Jonquet aujourd’hui avec le très court roman Le Bal des débris sorti en 1998. Il traînait dans ma PAL depuis un bout de temps ce qui en soit est un exploit quand on connaît mon amour immodéré pour cet auteur à la langue virtuose, maligne et aux scénarios sans pitié et engagés. Ergothérapeute un temps en hôpital avant de devenir écrivain à plein temps, Jonquet nous convie à lire un polar servi bien noir qui dépote ! Suivez le guide.

Frédo pousse des chariots dans un hôpital spécialisé dans la gériatrie. Payé au lance-pierre, pas des plus motivés par son activité, il traîne son ennui du haut de ses 24 ans. Il vit avec sa compagne, une pasionaria de la CGT dans un petit appartement sans prétention. Le quotidien morose des tâches rébarbatives va changer du tout au tout avec l’hospitalisation d’Alphonse, un monte-en-l’air reconverti en plombier zingueur. Ensemble, ils décident de monter le coup d’une vie. En effet à l’hôpital une vieille dame internée depuis peu fait appel à des agents de sécurité privés pour garder sa chambre H24. Il n’y a pas de fumée sans feu et très vite les deux compères découvrent que la riche veuve possède une parure de diamants fort alléchante... Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu, ce serait trop facile... Et l’on peut compter sur Jonquet pour nous livrer une histoire bien retorse.

En 126 pages, l’auteur réussit le tour de force de nous tenir en haleine sans discontinuer. Après deux brefs chapitres introductifs qui permettent de se familiariser avec les principaux protagonistes, la machine se met en route et rien ne l’arrête jusqu’au dénouement. On est dans un cas d’école avec la trame classique d’une opération qui permettrait aux complices de changer de vie. Découverte de la cible, la rencontre entre les deux hommes qui se rapprochent, l’élaboration du plan, le déroulé qui déraille et finalement un acte final aussi étonnant que déroutant avec sa fin ironique qui m’a personnellement fait jubiler. On ne s’ennuie pas une seconde et l’on retrouve toute la science de Jonquet pour bien mener sa barque, faire interagir les différentes informations distillées au compte-goutte.

La patte littéraire est une fois de plus cruelle et sans concession. Il faut voir la description qu’il fait de l’assistance publique, des conditions de travail éprouvantes des personnels, le manque de considération de certains personnels envers leurs patients, la course au profit au détriment de la solidarité nationale... Le ton est cinglant et personne n’en sort réellement indemne. Bien engagé à gauche, on sent le vécu derrière la plume avec quelques descriptions fort réalistes du milieu hospitalier et son fonctionnement interne. Et puis, il y a les personnages principaux, êtres en déshérence qui souhaitent changer de vie et remettre les pendules à l’heure. Cela donne des portrait touchants qui donnent à voir des destinées parfois brisées ou en stand by. J’ai bien aimé aussi le portrait des pensionnaires de l’hospice qui oscillent entre folie, sénilité et parfois puérilité, avec des vieux de la vieille prêts à faire des conneries pour égayer leur existence. Loin d‘être irrévérencieux envers nos anciens, ce roman offre un regard distancié et ironique qui m’a parlé entre sourire et larme.

Se lisant d’une traite, Le Bal des débris fascine, hypnotise et relâche sa proie après quelques heures de plaisir intense. Très bien écrit car franc et direct dans son style, ne cherchant pas à épater la galerie mais plutôt à embarquer le lecteur dans une histoire à tiroirs, voila un bon polar qui ravira les fans et permettra à ceux qui ne connaissent pas encore Jonquet d’y faire leurs premiers pas avant d’attaquer le sérieux avec Moloch, Mygale ou encore Les Orpailleurs.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
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dimanche 28 juillet 2019

"Le Couperet" de Donald Westlake

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L’histoire : Cadre dans une papeterie depuis vingt ans, Burke Devore, la quarantaine, est un père de famille heureux. Mais un jour, il est licencié, atteint de plein fouet par la vague de compressions et de restructurations qui touche l'Amérique des années 1990.

Cet employé modèle voit alors sa vie basculer.

Bien décidé à retrouver son bonheur perdu, il est prêt à tout... même au pire.

La critique de Mr K : Trouvé dans mon casier de prof l’année dernière, Le Couperet de Donald Westlake fait partie de la collection Étonnants classiques de chez Garnier Flammarion. Roman à la noirceur profonde, c’est à travers la destinée d’un homme acculé au chômage et qui perd définitivement pied avec tout sens moral que l’auteur égratigne sérieusement nos sociétés capitalistes modernes qui épuisent à la fois la planète et les hommes. Attention, voyage livresque éprouvant !

Cadre supérieur dans une grande entreprise de papeterie, Burke Devore est licencié à la suite de la restructuration de son entreprise qui "déménage" au Canada. Salarié investi et aimant son travail, le monde s’écroule sous ses pieds et malgré l’amour de sa femme et de ses enfants, il sombre. Deux ans de chômage déjà, de multiples entretiens qui n’aboutissent pas et des idées noires plein la tête, le voila qui fourbit un plan diabolique : éliminer systématiquement ses concurrents potentiels pour pouvoir décrocher un poste. Passé le premier meurtre, tout paraît possible mais gare à l’engrenage ! Difficile de s’arrêter quand on a commencé, surtout que l’emploi promis tarde à venir...

L’ouvrage est avant tout un très fin portrait d’un homme broyé par le système. Comme beaucoup aux États-Unis, c’est un patriarche. C’est lui qui fait bouillir la marmite, il ne souhaite pas que sa femme travaille, il préfère qu’elle garde les enfants et s’occupe du foyer. Ce n’est pas pour autant un gros macho, il aime sa femme, la respecte et c’est réciproque : nous avons affaire à un mariage heureux. Sa prédominance de mâle lui échappe en même temps que son emploi et la chute est rude. L’inactivité de Burke lui tape sur le système et peu à peu il s’éloigne de ses proches, commençant à roder autour des maisons de certains concurrents. Le mariage tombe en déliquescence et il est très intéressant de suivre cette évolution décrite avec finesse et beaucoup d’humanité. Nous ne sommes jamais à l’abri des aléas de la vie et même si ici on parle de meurtres en série, la relation de couple est très réaliste et donne à réfléchir sur l’image que l’on donne à sa moitié, à la nécessaire attention et considération que l’on doit lui offrir chaque jour de notre vie pour maintenir une certaine idée du bonheur.

Et puis, il y a le basculement dans la folie. Raconté à la première personne, ce voyage intérieur est saisissant. Un peu à la manière d’un American psycho de Bret Easton Ellis, le héros se répète, se révèle maniaque dans la description de ses trajets, le ton est lancinant et très noir. Espionnant ses futures victimes, il se transforme en voyeur sans foi ni loi. Pour lui, il fait le mal mais pour une cause juste : la sienne et celle de sa famille qu’il doit nourrir. D’où un avis très mitigé sur cet homme à la fois immoral mais aussi victime d’un système inique qui pousse au désespoir le péquin moyen quand le ciel lui tombe sur la tête. Faisant froid dans le dos, le récit à sa manière est assez jubilatoire et se révèle être une charge d’une grande force contre les abus du modèle ultra-libéral : la mise au rebut des personnes non productives, leur aliénation de la société, la course au profit qui annihile la moindre parcelle d’humanité chez certains patrons et actionnaires, le pouvoir complice qui broie ses propres citoyens et enfin le désespoir grandissant dans les couches populaires et intermédiaires de la société. Le constat est accablant.

Le Couperet se lit pourtant avec grand plaisir car l’amoralité est au service de la réflexion et permettra aux plus jeunes d’ouvrir les yeux face à un monde décidément bien cruel. Remarquablement bien écrit, prenant voire hypnotisant par moment, on aime suivre les traces de Burke malgré la sale besogne qu’il abat. La fin vient nous clouer sur place avec un dénouement pour le coup loin des sentiers battus et qui renvoie dos à dos Burke et les responsables de sa dégringolade. Délectable et à lire absolument !

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mercredi 26 juin 2019

"Le Potache est servi" de Jean-Louis Bailly

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L’histoire : Clément, prof débutant et chahuté, décide brusquement d’enlever et séquestrer l’un de ses élèves. Pour se venger de ses déboires avec la redoutable 3e F, il va martyriser le plus doux, le moins grossier de ses potaches, pris comme bouc émissaire.

La critique de Mr K Lecture jubilatoire au programme aujourd’hui avec Le Potache est servi de Jean-Louis Bailly, un roman à la quatrième de couverture qui décoiffe et qui tient toutes ses promesses. Personnages taillés au cordeau, style incisif et très littéraire à la fois, analyse fine et contrastée des affres égotiques des personnages sont au programme d’un livre dont je n’ai fait qu’une bouchée ! Suivez le guide...

Clément est devenu professeur de lettres en collège à la manière d’un idéaliste. Amoureux des mots et des livres, il compte uniquement sur sa soif de partage et sa bibliophilie pour pouvoir mater ses classes et devenir bon pédagogue. Mais voila, la 3ème F lui résiste et le bordélise au-delà du possible. Comme tout professeur qui se respecte, il rentre dans une phase de parano, se remet en question et finit par commettre l’inconcevable : enlever le plus agréable de ses élèves (Tony) pour le séquestrer et par là même se venger de ce qu’il subit en classe avec ses camarades ! Commence alors un drôle de jeu entre le bourreau et sa victime avec des conséquences inattendues...

Ce roman est avant tout une belle galerie de personnalités avec des personnages aussi ciselés que passionnants. Jean-Louis Bailly croque à merveille ce jeune professeur en pleine détresse qui n’arrive pas à trouver de solution pour sortir de l’ornière. Humilié, incapable de tenir son groupe d’élèves, engoncé dans des certitudes qui s’avèrent être de fausses solutions, il vit un calvaire et égraine les jours comme autant de comptes à rebours avant l’échafaud. Rien ne nous est épargné, l’auteur nous conviant à pénétrer dans sa psyché, en partageant ses doutes, ses peurs mais aussi ses moments de soulagements. Il force sa nature sympathique pour se transformer en kidnappeur qui va tourmenter le jeune Tony : insultes, coups et lecture sont au programme, le tortionnaire ménageant une alternance de menace et de douceur qui soufflent le chaud et le froid auprès de Tony.

Étonnamment la victime s’en accommode. Il faut dire qu’à la maison le père a la main leste, il est habitué. Là où le trouble devient certain, c’est que le jeune garçon prend goût à la lecture, gagne en maturité et finit même par se rapprocher de son ravisseur. Trajectoire déviante mais décrite avec justesse et sensibilité, on se demande bien où tout cela va aboutir : libération ? Fin plus funeste ? Le doute est permis, tant on navigue en chemins obscures. Très bien rendus, les passages où les deux protagonistes sont en présence réservent leur lot de surprises, multipliant les pistes et les possibilités. Relation unique, oscillant entre drame et complicité, j’ai aimé ce côté borderline qui ne tombe pour autant jamais dans la facilité ou le voyeurisme malsain. L’atmosphère est lourde, opaque et donne pas mal d’émotions contradictoires au lecteur prisonnier de ces pages. Au milieu de ce drame qui se joue, j’ai aussi beaucoup apprécié les passages traitant de la lecture, de ses apports et de la joie qu’elle procure notamment quand on en partage les impressions.

Au détour de réflexions de Clément, de ses rencontres et échanges avec ses collègues, l’auteur dresse un bon portrait du monde enseignant sans jamais tomber dans le too much ou la caricature. On sent qu’il connaît le milieu et est capable de rendre compte de nos états âmes et de nos préoccupations. Rapport de force entre profs et élèves, philosophie du pédagogue, la queue à la photocopieuse, les chefs doigt-sur-la-couture qui impose des directives idiotes sont autant d’éléments bien rendus tirant vers un réalisme bon crin dans ce roman bien noir. Subtilement écrit malgré quelques passages un peu pompeux, les pages se tournent toutes seules et l’on arrive à la fin sans vraiment s’en rendre compte. Une bonne lecture comme je les aime qui ravira les amateurs de roman noir et de fiction mettant en scène le monde de l’éducation... même si ici c’est assez thrash !

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mercredi 27 mars 2019

"La Dernière chance de Rowan Petty" de Richard Lange

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L'histoire : Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n'arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l'a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l'a planté... Jusqu'au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d'aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.

La critique de Mr K : Petit séjour dans le roman noir aujourd'hui avec un des derniers nés de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel : La Dernière chance de Rowan Petty de Richard Lange. Comparé à Raymond Carver (pas mal comme référence quand même !), l'auteur nous propose un voyage en roue libre au cœur de l'Amérique des exclus où tous les coups sont permis pour se faire une place au Soleil. Accrochez-vous, ça dépote !

Rowan Petty est un escroc, toute sa vie il a vécu d'expédients et de coups foireux. Passé quarante ans, sa situation est loin d'être brillante : divorcé, sans nouvelle de sa fille depuis plus de dix ans, il se retrouve forcé de travailler pour son ancien apprenti qui le traite comme un moins que rien. C'est une ancienne relation qui lui propose une affaire qui pourrait bien le remettre sur les rails : il y a deux millions de dollars à la clef pour ceux qui pourraient faire main basse sur le trésor de guerre de soldats américains peu scrupuleux. Accompagnée de Tinafey, une fille de joie dont il s'est entiché et qui souhaite changer de vie, il part pour Los Angeles.

Mais voilà, vous imaginez bien que rien ne va se dérouler comme prévu. La cible repérée, il va falloir s'en approcher et flirter avec les limites de la déontologie de l'escroc : ne jamais se faire repérer, éviter toute violence et repartir tranquille le magot en poche. La route de Petty croisera celle d'un des vétérans à l'origine de l'affaire qu'il devra pigeonner alors que le gars est bien diminué, affronter des hommes de main retors et au final, se retrouver confronté au cerveau de l'affaire, un mec nerveux et jusqu'au boutiste. Comme si ça ne suffisait pas, sa route croisera celle de son ex-femme avec qui ses rapports sont toujours tendus et surtout, il aura l'occasion de renouer avec sa fille, qu'il a du confier à sa grand-mère tant il n'arrivait plus à tenir correctement son rôle de père. Vous l'avez compris, notre héros va devoir jouer sur de nombreux tableaux mais à ce petit jeu là, on ne peut pas gagner à tous les coups...

Attention, La Dernière chance de Rowan Petty est un roman qui rend addict très très vite ! Au bout de deux / trois chapitres, on est irrémédiablement pris dans l'engrenage à l'image de notre héros qui ne peut résister longtemps à un bon coup. Malgré une vie de filouterie et un moral plutôt vacillant, on l'apprécie immédiatement. Certes c'est un arnaqueur de première mais il a ce je ne sais quoi d'humanité qui nous l'attache au cœur. Malin et sensible, il n'a guère d'illusions mais il s'accroche malgré tout à cette affaire qui pourrait bien le sortir de l'ornière. Utilisant tout son savoir faire et s'appuyant sur des personnages secondaires charismatiques (sa copine amoureuse et forte en gueule et un acteur sur le retour totalement déjanté), on ne s'ennuie pas une seconde. Et puis, il y a les passages où Petty se retrouve dans ses petits souliers, quand il revoit sa fille. Cela donne des moments subtiles mêlant culpabilité et amour paternel, l'auteur dressant un portrait tout en nuance d'une relation père-fille compliquée.

L'arnaque en elle-même avance à son rythme. De la conception du plan à sa réalisation, tout est millimétré et précis. On frôle la catastrophe par moment, et les héros rattrapent le coup parfois de justesse. Les rebondissements sont nombreux sans pour autant tomber dans la surenchère. Très réaliste, le récit s'offre une crédibilité de tous les instants et donne à croiser des personnages parfois peu recommandables. Au détour des circonvolutions de l'histoire, on apprend à tous les connaître et l'on se rend très vite compte que tout est ici question de misère humaine, d'une société profondément inégalitaire qui broie ses âmes sous le rouleau compresseur du fameux rêve américain qui laisse sur le bord de la route beaucoup de monde. Loin de cautionner les actes délictueux voire violents perpétrés par certains des personnages, l'auteur verse dans le noir profond pour illustrer les contradictions des USA avec notamment l'inégal accès aux soins, le communautarisme, la violence larvée et savamment entretenue par le pouvoir... Autant, d'aspects brossés impeccablement et sans fioriture, et qui vous retourneront l'estomac.

Ajoutez là-dessus une écriture nette et sans bavure, simple, accessible et immersive à souhait et vous obtenez un roman noir d'une efficacité redoutable qui vous trottera dans la tête longtemps après votre lecture. Les amateurs du genre ne peuvent vraiment pas passer à côté !

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