lundi 3 mai 2021

"Blackwood" de Michael Farris Smith

BlackwoodL'histoire : 1975. Red Bluff, petite ville du Mississippi, se meurt en silence, étouffée par le kudzu, une plante grimpante qui envahie tout.
Après des années d'absence, Colburn est de retour sur les lieux de son enfance. Mais sa présence semble échauffer les esprits. Lorsque deux enfants disparaissent, la vallée s'embrase...

La critique Nelfesque : Pow pow pow pow pow ! Voici ma réaction en terminant ce roman et en postant à chaud quelques impressions sur les réseaux sociaux. Il fallait absolument que j'en parle immédiatement, c'était une véritable nécessité tant cet ouvrage m'a transportée, sans trop rentrer dans les détails puisqu'il n'était pas encore sorti en librairie. C'est maintenant chose faite depuis le 29/04 et je ne tarde pas à publier cette chronique où je peux cette fois-ci expliciter un peu plus mon ressenti (j'avoue, les onomatopées, ça a ses limites !).

"Blackwood" est un roman où l'ambiance tient une très grande place. Nous sommes ici à Red Bluff, petite ville du Mississippi où il ne se passe pas grand chose depuis des années. La vie a petit à petit quitté les lieux, les habitants sont partis et ceux qui sont restés se sont englués dans un quotidien monotone. A l'image de nombreuses villes isolées, les commerces ont fermé et il flotte dans l'air comme un sentiment de fatalité. On ne se plaint pas mais on a conscience de ne pas vivre avec un grand V. Résigné.

Pendant les années où la ville se vidait de sa vie sociale, son énergie vitale, une plante a commencé à prendre de plus en plus d'ampleur, dans l'indifférence générale tout d'abord puis avec une pointe d'amusement et de fascination pour finir dans un fatalisme écrasant. Parce que la vie c'est comme ça et qu'un jour pousse l'autre, le kudzu s'est insidieusement glissée dans les rues, dans les jardins, dans les maisons jusqu'à recouvrir des propriétés entières et prendre peu à peu la place des hommes.

Cette plante est un véritable personnage à part entière, énigmatique, inquiétante et menaçante. Elle se propage, s'engouffre partout, y compris dans les cœurs. Elle change les hommes, se nourrit de leur tristesse, de leur noirceur. À moins que ça ne soit l'inverse... Véritable roman noir où homme et nature ne font plus qu'un dans un monde embourbé dans la misère et le passé, "Blackwood" prend le lecteur aux tripes !

Tout commence avec l'arrivée en ville d'une famille de marginaux, vivant dans leur vieille Cadillac défoncée et errant pour subvenir à leurs besoins. Étranges et étrangers, ils sont à la fois suspects et invisibles aux yeux des habitants. Seul le shérif Myer se soucie de qui ils sont et tente de les aider, lui l'homme qui était sur les lieux lorsque le père du jeune Colburn a été détaché du bout de la corde à laquelle il s'est pendu dans sa grange il y a 20 ans. Hasard du calendrier ou coïncidence du destin, ce même Colburn revient également en ville pour ouvrir son atelier d'art dans une boutique vacante que la mairie de Red Bluff met à disposition gratuitement pour redynamiser le centre-ville. Sans vouloir remuer le passé, le fuyant même, il continue simplement sa route en profitant des opportunités qui lui sont données. Mais le Colburn d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier et certains font mine de l'ignorer...

C'est autour de ces personnages que tourne "Blackwood", l'auteur disséquant leur vie, leur passé et nous menant sur les pas de leur destin. Qu'ont-ils décidé vraiment ? Quelle force les mène là où ils vont ? Dans quel but ? Le mystère est omniprésent jusqu'à la fin du roman et un vent métaphorique, mystique et fantastique, flotte sur ces pages. Brillant !

Michael Farris Smith réussit ici le coup de maître de nous tendre un piège que nous ne voyons pas venir. Comme cette plante qu'il dépeint, il prend son lecteur progressivement dans ses filets, jusqu'à ce que nous ressentions littéralement ce sentiment d'enfermement. Cette plante, cette ambiance, envahit non seulement Red Bluff et ses habitants mais elle sort également du roman pour nous accaparer tout entier. Impossible de relâcher ces pages, nous sommes fascinés et piégés. Un excellent auteur qui montre là encore toute l'étendue de son talent avec un roman passionnant.

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Nulle part sur la terre"
- "Le Pays des oubliés" (un très beau roman (dont je devrais vous parler aussi plus longuement !) qui met en lumière les oubliés, ceux qui n'ont pas eu de chance dans leur vie, n'ont pas su la saisir et tente de garder la tête hors de l'eau malgré tout. Des trajectoires dures, des destins brisés. En bref, c'est noir, ça sent la sueur et les larmes mais c'est aussi lumineux.)

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mardi 9 mars 2021

"Les Lamentations du coyote" de Gabino Iglesias

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L’histoire : La Frontera, une zone de non-droit séparant le Mexique des États-Unis. C'est là que sévit le Coyote. Personne ne connaît son nom, mais à quoi bon ? Il est le Coyote, tout simplement. Celui dont la mission divine est de sauver des enfants mexicains en leur faisant passer clandestinement la frontière vers la terre promise. La Virgencita veille sur eux - et sur lui, son guerrier sacré, son exécuteur des basses œuvres. Autour de lui, d'autres habitants de la zone, confrontés eux aussi à la violence, au deuil, au désespoir. Tous résolus à se soulever contre un monde qui fait d'eux des indésirables. Cavales, fusillades, cartels, sacrifices sanglants, fantômes et divinités vengeresses... L'heure de la revanche latina a sonné.

La critique de Mr K : Une lecture qui dépote au programme aujourd’hui avec Les lamentations du coyote de Gabino Iglesias, un écrivain d’origine portoricaine que je découvrais avec ce titre. Précédé d’une réputation flatteuse pour Santa Muerte (que je vais m’empresser de dégoter dans les mois à venir), j’avais vraiment envie de découvrir son univers et son style volcanique. Je n’ai pas été déçu !

Se déroulant à la frontera, zone sous tension entre les États-Unis et le Mexique, on ne peut pas vraiment résumer ce roman tant il s’apparente à un patchwork, un assemblage de destins qui ne sont pas forcément liés mais qui sont unis par la souffrance et la colère. La folie guette bien souvent dans cet univers sombre qui baigne dans une époque contemporaine sombre entre toute. Trump et sa politique nationaliste, la pauvreté, mère de tous les vices, les gangs et la mafia, le trafic d’enfants, la femme objet livrée à des hommes sans scrupules sont au cœur de ce récit endiablé dont personne ne sortira indemne. Les personnages se débattent donc avec leurs pulsions, leurs missions et l’envie de se révéler à eux-même dans une morale somme toute très personnelle.

Dans un style très cinématographique, frontal et enragé, simple mais non dénué de poésie, l’auteur propose un voyage à nul autre pareil au cœur d’une société gangrenée par le mal et le désespoir. J’ai rarement lu un ouvrage aussi noir et des images restent en mémoire longtemps après la lecture : un père tué sous les yeux de son fils, des migrants qui meurent dans le camion qui doit les emmener vers le rêve américain, un spectacle d’art vivant qui vire au massacre engagé, une installation spécialisée dans la disparition de corps humains gênants... Le tout est enrobé de dialogues saignants et de fusillades bien hard-boiled. Pas de doute, on est dans le viscéral, le poignant.

Mais ce roman ne peut se résumer à cela. En mêlant réalisme mais aussi ésotérisme et légendes latinos, Gabino Iglesias amène l'ouvrage vers des sommets insoupçonnés avec une ouverture vers l’identité latino, une porte ouverte aussi sur la foi qui soulève les montagnes et justifie parfois les actes les plus innommables, la course à la consommation et les cadavres vivants (ou non) qu’elle laisse sur le bord de la route. Le mal est partout, des deux côtés de la frontière, et il éclabousse le visage du lecteur qui en reste tout étourdi devant ce maelstrom chaotique et sans solution si ce n’est les actes désespérés de quelques uns ou la vengeance froide et brutale, libératrice autant que destructrice.

Bon roman donc auquel il manque cependant je trouve un peu d’épaisseur dans les personnages qui peuvent à l’occasion sonner creux ou se révéler caricaturaux. La puissance déployée est intéressante mais aurait gagné encore en impact en développant davantage les fêlures de chacun, en contextualisant plus dans l’intime, dans les tripes. Les Lamentations du coyote aurait gagné un supplément d’âme et une portée encore plus importante en allongeant un peu la sauce d’une cinquantaine de pages. Le rythme effréné en aurait été affecté c’est sûr mais certains personnages dont le héros éponyme auraient gagné en profondeur et en consistance.

On passe tout de même un excellent moment ! Cet ouvrage se situe dans le haut du panier avec un ton jubilatoire et un récit qui porte littéralement le lecteur. Ça se dévore tout seul, la langue provoque un plaisir de lecture incroyable et il est impossible de passer à côté si le noir est votre couleur préférée.

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jeudi 15 octobre 2020

"Le Bal des porcs" d'Arpád Soltész

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L’histoire : Finalement, il se rend compte que cette histoire est d'une effarante simplicité. Pouvoir, argent et sexe. Probablement drogue et alcool. Une poignée de personnes qui se croient toutes-puissantes. Et un maître-chanteur ordinaire qui tient la plupart d'entre elles par les couilles.

Lorsqu'une adolescente disparaît d'un centre de désintoxication, personne ne s'en inquiète : tout le monde sait bien que les junkies mentent, volent, et disparaissent dans la nature. Tout le monde le sait, et tout le monde s'en fiche. Alors quand on retrouve le corps sans vie de la jeune Bronya, le médecin légiste et le policier qui mène l'enquête s'empressent de conclure à une mort accidentelle, malgré le témoignage de Nadia, une amie de la victime, qui affirme avoir vu le coupable maquiller le meurtre en overdose.

Affaire classée ? C'est compter sans le journaliste Schlesinger qui, flairant le scandale étouffé, décide de mener sa propre investigation. Peu à peu, il met à jour un vaste réseau de prostitution, de corruption et de chantage organisé par la mafia calabraise qui a bien l'intention de faire main basse sur tous les trafics possibles en Slovaquie.

Et quand le Premier ministre lui-même devient la pièce maîtresse de la pyramide mafieuse, plus personne n'est à l'abri. Même pas les journalistes... L'assassinat de l'un d'entre eux suffira-t-il à réveiller les hommes et femmes intègres du pays ?

La critique de Mr K : Nouvelle lecture éprouvante à mon actif aujourd’hui avec Le Bal des porcs d’Arpad Soltész paru aux éditions Agullo dans le cadre de la Rentrée Littéraire 2020. Ce roman noir est servi bien serré et entraîne le lecteur dans les méandres d’une société gangrenée par le vice et les intérêts particuliers sous fond d’enquête journalistique. Bien mené, passionnant parfois déroutant (il faut s’accrocher pendant certains passages), voici un roman dont on se souvient longtemps après sa lecture.

Des filles disparaissent ou sont retrouvées mortes par overdose. Dans la société bien pensante de ce pays presque imaginaire, personne n’en a rien à faire. Pensez donc, des gamines toxicomanes ! Cependant, des hérauts de la liberté et de la justice vont tenter de faire éclater la vérité et lever le voile sur les pratiques plus que douteuses d’hommes haut placés au bras très long. Très vite, l’auteur prend le parti de révéler beaucoup de choses et de nous faire pénétrer dans ce cénacle peu ragoûtant aux exactions parfois terrifiantes. L’écœurement guette le lecteur face aux ignominie dont il est témoin et les stratégies mises en place.

C’est peu de dire que l’on passe un moment difficile durant cette lecture. Ce qui nous est donné à lire est parfois du domaine de l’innommable. À commencer par le sort réservé à ces jeunes filles enfermées dans une maison de redressement peu scrupuleuse des droits de l’individu et qui exerce sur elles une emprise totale. Avec la complicité de certaines autorités et d’hommes de main sans pitié, pressions de toutes sortes, tortures, sévices, viols et même pire sont exercés sur ces pensionnaires oubliées de tous, y compris parfois leurs propres parents, trop contents de ne plus avoir à s’en occuper. L’ambiance trouble, cynique et glauque est très bien rendue. Certaines essaieront de s’échapper de cette machinerie infernale mais elles seront à chaque fois rattrapés par leurs tortionnaires...

Car dans ce monde là, nul espoir n’est vraiment permis. Le mécanisme de la corruption à tous les étages est bien huilé et totalement maîtrisé. L’impunité est totale pour ces personnalités appartenant à la caste du pouvoir entre police, médias et politique. Un scandale éclate et il est vite étouffé, la mémoire moyenne d’un électeur est de huit mois et les élections ne donnent rien de vraiment nouveau à chaque fois. Les visages et formations politiques changent mais les pratiques restent avec en sous-main l’emprise certaine de la pègre extra-territoriale. Pour forcer le destin, rien de tel qu’un pot de vin, l’embrigadement, le contrôle des victimes par la drogue, l’envoi d’un tueur ou encore une bonne opération de lobbying... Au final, les mêmes sont aux manettes et ils restent en place des décennies durant.

Le Bal des porcs se lit relativement bien, le style journalistique fait son office. Je n’ai pas été complètement convaincu par l’écriture qui m’a semblé parfois un peu plate, loin des crédos littéraires habituels en tout cas. Il n’y a pas ou peu d’effets de style par exemple mais plutôt une suite de constats froids et implacables qui nouent la gorge. Brut de décoffrage, le texte happe cependant littéralement le lecteur par un contenu qui s’apparente à un brûlot incandescent d’une grande force et c’est ce que l’on attend en premier d’un tel ouvrage. Une belle réussite dans le genre, ce roman vous plaira forcément si vous êtes adepte de roman noir et que vous avez le cœur bien accroché.

lundi 21 septembre 2020

"Succession" de Patrick Cargnelutti

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L’histoire : Dans un pays imaginaire d'Afrique centrale, mercenaires, barbouzes, fonctionnaires occidentaux corrompus et chefs de guerre cupides s'en donnent à cœur joie, détruisant impitoyablement un pays et ses habitants. Les hommes droits, comme Egbéblé, chef de village qui veut venger sa fille, ou Pelletier, ingénieur agronome qui fourre son nez où il ne faut pas, ne sont que des pions sacrifiés sur l'autel du pouvoir et de l'argent. Même les exploiteurs et les comploteurs minables, manipulés par plus puissants qu'eux, ne sortiront pas indemnes du cœur des ténèbres, et le lecteur assiste, impuissant et révolté, au délitement de l'âme et du monde. Succession est le roman de la folie de l'homme et du pouvoir, de la corruption absolue, celle qui détruit les innocents et fait se déchirer les peuples.

La critique de Mr K : Plus noire que noire, cette lecture m’a littéralement ébranlé. Tout juste sorti chez Piranha, Succession de Patrick Cargnelutti est un roman furieux où se mêlent realpolitik, vicissitudes humaines, innocents sacrifiés au nom du pouvoir et de l'argent-roi, corruption et une France-Afrique terrifiante. Voici les maîtres mots de ce roman pas si éloigné de la réalité que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Le Kimbavu, pays imaginaire situé dans l’Afrique des Grands lacs est au centre de cette histoire tortueuse. Sous l’égide d’un despote manipulé par la France et les puissances d’argent, ce pays pauvre aux ressources boisées très intéressantes voit arriver sur son sol le représentant local d’une multinationale française qui n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour parvenir à ses fins. Corruption bien sûr mais aussi milice paramilitaire sanguinaire sont à la manœuvre pour gagner des parts de marché, exploiter le filon et gagner toujours plus au nom du sacro-saint capitalisme libéral qui se fiche éperdument des droits de l’homme et de l’écologie. Justement, un grain de sable vient se glisser dans la machine, un grain de sable qu’il va falloir éliminer.

Ce maigre résumé ne peut que vous mettre sur la voie d’un ouvrage-somme d’une rare puissance et sans concession. Mêlant fiction et réalité avec un brio rare (on reconnaît des personnages politiques très connus légèrement renommés), on navigue constamment entre consternation et colère. Sous fond de main-mise de puissances financières sur nos institutions politiques, l’homme se livre ici à ses pires instincts, ceux qu’on aime cacher aux simples mortels que nous sommes et qui sont parfois révélés au grand jour dans des journaux libres comme le Canard enchainé, ma lecture de chevet. Patrick Cargnelutti se livre à un exercice aussi passionnant qu’atterrant qui ne peut laisser indifférent, à part si vous même appartenez à cette caste de personne que l’argent et l’ambition aveuglent.

Gare aux innocents qui s’opposent à l’avancée du progrès, à la marche du monde libéral, ils y perdront des plumes voire plus. Meurtres sur commande, manipulation de l’opinion, parrainage d’un candidat à l’élection présidentielle qui pourra servir au mieux les lobbys industriels... Tout cela ne vous rappelle rien ? On est en plein dedans, on ne verse pas ici dans la paranoïa ou la théorie du complot, on a plus affaire à une compilation de tout ce qui est mis en œuvre dans l'édification de ce nouveau monde qu’on nous vante tant. Collusions entre pouvoir politique, économique, lobbying industriel, destruction des services publics comme ultime quête pour asservir encore un peu plus les peuples, massacre d’innocents et esclavagisme déguisé sont au menu d’un roman coup de poing qui n’épargne personne et surtout pas ses personnages principaux.

Les âmes sensibles prendront chers ici, il n’est pas question de voiler les choses ou de les estomper. Il y a les actes violents bien sûr mais aussi toutes les manœuvres mises en place qui provoquent la nausée, la folie qui peut prendre possession d'un individu lambda que l’on brise pour le faire taire... L’ensemble est absolument terrifiant, remue les tripes et bien souvent, des images restent et hantent l’esprit du lecteur. Historien de formation, j’ai déjà côtoyé l’horreur à l’état pur lors de sessions sur les crimes contre l’humanité entre esclavage et Shoah, guerres de religions et colonisation. Mais là, ça se passe sous nos yeux, à notre époque. Même si les faits sont fictifs, ils sont basés sur des pratiques en cours qui n’ont rien à envier à certains groupes criminels ou terroristes, à la différence qu’ici les forces occultes ont accès à des ressources étatiques, médiatiques et des fonds quasi inépuisables. Et nous pauvres consommateurs imbéciles, nous participons à ce grand numéro de cirque mortifère qui met à genou les peuples et la planète.

Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Dans une langue virtuose et virevoltante, un sens de la narration hors norme, une pédagogie non feinte et une accessibilité de tous les instants, on vit véritablement cette lecture qui marque au fer rouge le lecteur prisonnier de ces pages. Succession est un grand, très grand roman noir que je ne peux que vous conseiller mais attention, ayez le cœur bien accroché ! Tel est le prix pour briser les mensonges et les apparences pour accéder à la vérité.

dimanche 21 juin 2020

Acquisitions post-confinement

Le confinement a été l'occasion pour beaucoup d'entre nous de réaliser des travaux, des choses qu'en temps normal on remet toujours aux calendes grecques. Le bricolage très peu pour moi, je me suis donc concentré sur Little K, le jardinage et sur ma PAL notamment la partie encartonnée qui se trouve dans le grenier. À cette occasion, je me suis rendu compte que certains titres ne correspondaient plus à mes attentes de lecteur ou que d'autres faisaient partie de séries incomplètes. Il était temps de mettre de l'ordre, d'écarter les livres dont je veux me séparer pour ensuite pouvoir les mettre à disposition dans les boîtes à livre du secteur quand elles seront de nouveaux accessibles. 

L'excuse était toute trouvée pour passer commandes d'ouvrages que je souhaitais lire depuis un petit moment. Étant adepte des livres de seconde main, je suis passé par une boutique de livres d'occasion (référence parisienne ultime dans son domaine), qui pratique de surcroît la vente à distance. Je suis resté plutôt raisonnable comme vous allez le voir et j'ai pu regarnir ma PAL dans des genres qui commençaient à être sous-représentés. Suivez le guide !

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- L'Inclinaison de Christopher Priest. Je vous ai parlé récemment de ma découverte d'un volume du cycle de l'Archipel du rêve avec le très bon ouvrage La Fontaine pétrifiante. Je n'ai donc pas pu résister à l'envie de m'y replonger avec encore une fois ici une histoire de double et de temporalité modifiée entre deux mondes parallèles et dissemblables à la fois. Histoire d'une descente aux enfers d'un compositeur de musique à bout de souffle, je ne doute pas un moment du plaisir de lire que je vais pouvoir ressentir, Christopher Priest ne m'a jamais déçu tant par son écriture unique que les thématiques qu'il peut aborder. Chouette, chouette, chouette !

- Vongozero de Yana Vagner. Il s'agit d'un survival russe sur fond d'épidémie galopante où l'on suit un groupe de personnes éclectiques qui part vers le lac qui donne son nom à l'ouvrage pour y trouver refuge. Cet ouvrage m'avait échappé lors de sa sortie en broché aux éditions Miroboles. Le tort est désormais réparé avec un roman très prometteur où l'on sauve sa peau au prix de son humanité et où la psychologie des personnages est poussée à son paroxysme. Vu mon goût prononcé pour la littérature russe de genre, je pense que je vais passer un bon moment.

- La Trilogie des magiciens de Katherine Kurtz. Il était plus que temps que j'étoffe ma réserve de romans de fantasy, un genre que j'aime beaucoup et qui permet bien souvent une évasion immédiate. Ce premier recueil d'une oeuvre plus que conséquente (quatre trilogies qui se suivent dans le cycle de Derynis) me faisait de l'oeil depuis longtemps, plus précisément depuis nos premières Utopiales où l'oeuvre de Katherine Kurtz avait été cité lors d'une conférence mémorable sur les mondes imaginaires de la fantasy. J'ai franchi le pas, ce sera ma lecture de notre séjour estival dans le Périgord chez ma belle-famille. Hâte d'y être !

- Les Résidents de Maurice G. Dantec. C'était l'un des derniers ouvrages qui me restait à lire de cet auteur que j'adore, ce n'est pas pour rien que je l'avais intégré à mon "onze de rêve" en terme de littérature. Il revient ici avec un roman bien noir qualifié d'oeuvre totale dont la quatrième de couverture bien tordue m'attire comme un éphémère sur une ampoule brûlante. Trois déglingos de la vie progressent tous vers un centre secret d'expérimentation où pourrait bien se joindre l'avenir de l'espèce humaine. Écriture unique, obsessions de l'auteur seront je n'en doute pas au RDV pour mon plus grand plaisir. Wait and read.

Voici donc les quatre beaux ouvrages qui intègrent ma PAL qui bien que délestée, comme dit précédemment, reste assez conséquente. Espérons qu'avec l'âge et la paternité (en ce jour si particulier), je réussisse à me garder de mes errements passés et à juguler mes crises de manque en terme d'acquisitions littéraires compulsives. L'espoir fait vivre, paraît-il.....


jeudi 11 juin 2020

"La Folle aventure des Bleus... suivi de DRH" de Thierry Jonquet

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Le contenu : Adrien, fervent supporter de l'équipe de France de football, a tout perdu au lendemain de la Coupe du Monde à Paris. Quatre ans plus tard, il est sur le point de toucher le fond. Heureusement, les Bleus, ses héros, s'envolent pour la Corée à la conquête d'un nouveau titre de champions du monde...

Une gare un soir d'orage, un train en retard. Deux DRH, directeurs des "ressources humaines" observent, comme des entomologistes, les voyageurs et les regardent évoluer dans l'univers clos d'un wagon.

La critique de Mr K : Petite escapade chez Thierry Jonquet aujourd’hui avec un petit recueil de 93 pages qui m’a diablement séduit. La folle aventure des Bleus... suivi de DRH propose deux récits noirs bien enlevés comme sait si bien les proposer un auteur qui excelle aussi bien dans le format court que dans le roman. Petit tour d’horizon de ce court opuscule...

Dans La folle aventure des Bleus, on rencontre Adrien, un gros amateur de foot qui est dans une belle panade. Divorcé et sans nouvelles de ces deux filles, sans taf et à la rue, endetté jusqu’au cou suite à une partie de poker désastreuse, il est mal et se raccroche au rêve des Bleus qui vont tenter en 2002 de gagner à nouveau la coupe du monde. Dans ce marasme complet, voila qu’un espoir apparaît, un petit coup qui pourrait rapporter et lui permettrait de remonter la pente, de rembourser son créditeur et repartir dans la vie. Mais rien ne va se passer comme prévu... On retrouve ici tout le talent de Jonquet pour nous proposer une véritable descente aux enfers dans les milieux laborieux. La déchéance est ici totale, le récit cynique à souhait et la fin terrifiante. On se laisse délicatement emporter par la petite musique d’un quotidien banal que distille savamment Jonquet pour mieux nous dérouter vers un fatum implacable. Court et efficace, cette nouvelle pose des bases solides et retourne littéralement le lecteur.

DRH est un peu plus longue et constitue le deuxième morceau proposé ici. Plusieurs groupes de personnages attendent le même train qui a du retard : un groupe de jeunes impatients qui partent à une noce, un ex taulard tout juste sorti de zonzon que sa superbe petite amie est venue récupérer et deux DRH qui rentrent d’un séminaire sur les meilleures stratégies à adopter pour faire passer un plan social. L’auteur présente l’attente en faisant monter les tensions, en appuyant sur quelques éléments de caractère et la nature des liens qui unissent ces personnes. Le train finit par arriver et tout ce petit monde se retrouve dans le même wagon ou presque... L’escalade peut démarrer, les DRH vont observer ce qui se passe entre les deux autres groupes, parier dessus et en tirer au final une leçon glaçante. L’architecture de ce court récit est lui aussi un modèle du genre. L’auteur avance ses pièces petit à petit, l’angoisse monte peu à peu car la tension va vraiment crescendo et les attentes suscitées se révèlent toutes fausses, ce qui est toujours une bonne chose dans le genre de la nouvelle. On croise ici de la colère, du désir, de l’alcool, de l’étouffement et même Daniel Balavoine !

Belle petite lecture que ce recueil qui concentre toutes les qualités d’un auteur que j’aime parcourir régulièrement. Le ton cynique, l’écriture souple et cassante, des personnages déglingués et une morale savoureusement déviante sont à nouveau au programme. À lire absolument si vous êtes amateur du maître.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Bal des débris
- Les Orpailleurs
- Le Pauvre nouveau est arrivé !
Moloch
Mémoire en cage
La bête et la belle
La vie de ma mère !
Mygale

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vendredi 10 avril 2020

"The Last Days of American Crime" de Rick Remender et Greg Tocchini

The Last days of American CrimeL’histoire : Marginaux contre État sécuritaire : voici l'histoire du "dernier crime américain !". Le gouvernement des États-Unis a prévenu : dans deux semaines, terrorisme et crime organisé seront éradiqués de la surface du globe. Un laps de temps nécessaire à Graham pour monter le cambriolage du siècle...
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La critique de Mr K : Petite incursion dans la Bdthèque de Nelfe aujourd’hui pour moi avec un triptyque bien hardboiled comme je les aime et que ma douce a bien apprécié en son temps même si elle a totalement oublié d’en faire la chronique ! The Last Days of American Crime de Rick Remender et Greg Tocchini propose un récit enlevé autour d’un casse qui pourrait rapporter gros sous fond de menace terroriste généralisée (médiatisée ?) et de basculement d’une démocratie dans l’autoritarisme. Cela ne vous rappelle rien ?

Graham est un malfrat des plus actifs mais il aimerait bien prendre sa retraite au soleil et donner un semblant d’espoir à sa vieille mère atteinte du syndrome d’Alzheimer. Pour cela, il compte profiter de la suppression par le gouvernement américain du papier-monnaie au profit de cartes chargées par des machines. Justement, Graham a trouvé le moyen d’en dérober une mais il ne peut réaliser ce coup seul, il va faire appel à un couple de jeunes truands dont la très belle Shelby. Commence alors un compte à rebours haletant avec son lot d’imprévus, d’effusion de sang et de punchlines bien senties !

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En parallèle, le pays est en ébullition car le gouvernement a décidé de révolutionner la lutte contre le crime face à la recrudescence d’attentats terroristes. Dans quinze jours, un signal sera émis qui agit sur les cerveaux et empêche quiconque de perpétrer volontairement une action illégale. La découverte de cette information sensible par le grand public met le feu aux poudres, des émeutes se déclenchent un peu partout, tout le monde semble vouloir toucher une dernière fois au vertige de la criminalité. L’ambiance est donc électrique et accompagne à merveille le récit principal.

Dans le genre rentre dedans, cette BD fait fort. Ça dépote sévère entre phrasé à la Audiard, bastons d’anthologie et exécutions sommaires graphiques. Les bad guys ont la part belle dans ce récit mené tambour battant, sans temps morts. On ne s‘ennuie pas une seconde et l’on se demande bien où tout cela va nous mener. Polar bien noir sur-vitaminé, volontiers anarchiste par moment (yes !), on prend une belle claque et mêmes si certains arcs narratifs sont attendus / prévisibles, les auteurs nous réservent de belles surprises et ça part parfois dans tous les sens. Dans le genre hardboiled, ça se pose là et l’ensemble est délectable à souhait si on est amateur. Les âmes sensibles passeront leur chemin par contre...

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Bien qu’ils soient tous repoussoirs, on apprécie beaucoup les personnages hauts en couleur qui peuplent ces pages. Tensions intérieures, trajectoires de vie tendues, relations complexes sont au menu avec parfois au détour de quelques planches, un espoir, une petite touche de douceur... jamais trop longue tout de même car un lourd fatum plombe tous les protagonistes et va faire le tri au fil des pages.

Ce triptyque est aussi un très bel objet en soi, de toute beauté, le style explosif et coloré fait merveille, sort de l’ordinaire pour un néo polar qui fera date et propose une expérience extrême. À découvrir au plus vite pour tous les amateurs du genre !

vendredi 20 mars 2020

"La Fabrique de la terreur" de Frédéric Paulin

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L’histoire : Janvier 2011 : après l'immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l'arbitraire, le peuple tunisien se soulève et "dégage" Ben Ali. C'est le début des "printemps arabes", et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges. Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d'être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d'un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s'installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d'Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l'Occident.

À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l'antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s'intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche. Quand le pire advient, Fell comprend que la France n'est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d'autres jeunes sont prêts à rejoindre l'État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l'aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.

La critique de Mr K : Voici un livre que j’attendais avec impatience car il clôture la trilogie de Frédéric Paulin consacrée au terrorisme, entamée par La Guerre est une ruse et Les Prémices de la chute. Dans La Fabrique de la terreur, l’action reprend où elle s’était arrêtée ou presque avec un roman qui verse dans le roman noir et l’Histoire immédiate, un roman engagé qui renvoie dos à dos les responsabilités de chacun dans un monde plus périlleux que jamais. Grande réussite une fois de plus à mettre à l’actif de cet auteur qui décidément étonne et détone dans le monde parfois un peu lisse de l’édition à la française...

L’action se déroule de 2011 à 2015. On suit les différents personnages déjà rencontrés dans les opus précédents et on en découvre quelques autres. Rangé des voitures, Tedj, ex agent de la DGSE désormais retiré à la campagne, a fort à faire avec sa fille Vanessa, devenue journaliste qui s‘intéresse de près au terrorisme islamiste comme lui en son temps. Investie dans son travail à l’extrême au détriment de sa vie de famille, elle va mener l’enquête, se rapprocher de vérités qui dérangent et mettre sa propre existence en danger. En parallèle, on suit Laureline, la compagne de Tedj, patronne d’une cellule de la DGSI qui traque sans relâche les apprentis terroristes ainsi que les fous de Dieu disséminés sur le territoire français et ailleurs. Mais au fil des mois et des années qui passent, sa foi en l’ordre Républicain vacillent de plus en plus face à une menace insidieuse insaisissable et qui frappe inexorablement sans que l’on puisse vraiment y faire grand-chose malgré les moyens déployés. On alterne entre les chapitres consacrés à ces personnages et de courts passages mettant en scène des personnalités islamistes tristement connues durant les phases préparatoires mais aussi des apprentis djihadistes lorsqu’il se font hameçonnés par les barbus et le terrible parcours qu’ils commencent à suivre. Inutile de vous dire que la tension est palpable durant tout l’ouvrage.

On retrouve tout le talent de l’auteur pour planter le contexte, les décors et les personnages. À travers les trajectoires de vies brisées qu’il explore, il rend compte avec finesse et un sens de la concision rare du phénomène de l’embrigadement de tout un pan de la jeunesse par des extrémistes. Loin de tomber dans l’exagération et la surenchère, il explique par l’implicite, le non-dit les origines de ce mal pernicieux qui nous ronge de l’intérieur. La pauvreté, l’échec scolaire, le rejet, les fractures mentales et sociales sont au cœur du problème. Cette vérité glaçante fait mal et Frédéric Paulin en rajoute une couche avec l’incapacité chroniques des gouvernements successifs à proposer de réelles solutions à cette frange de la population que son propre pays aliène. Une fois la graine plantée, la germination est accélérée et la suite est terrible avec des formations express, des voyages, la négation du bien et du mal et au final des actes de barbarie pure pris pour des actions de grâce. Naïveté, manipulation et lavage de cerveau sont ici explicités de manière simple et logique, en explorant les différentes strates du terrorisme depuis les agents de recrutements, aux camps d’entraînement et les filières d’Orient.

Cet ouvrage propose aussi en filigrane une critique non voilée des services secrets français et occidentaux dans leur globalité qui semblent désarmés parfois et dans l'impossibilité d’enrayer un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur. Incapables de s’adapter au nouveau monde (notamment le numérique et internet), les agents semblent devoir observer les faits, les constater sans vraiment pouvoir les arrêter. Bien sûr, des attentats sont évités de justesse, des hommes et des femmes arrêtés ou surveillés mais au final, le lent compte à rebours vers les attentats de 2015 ne s’arrête jamais et les deux chapitres finaux sont là pour enfoncer le clou définitivement. Économies de bouts de chandelle, informations non partagées, luttes intestines entre les différents services, ego surdimensionnés et une certaine mauvaise foi conduisent à l’horreur et aux actes que nous avons connu. Petite mention spéciale pour l’évocation des brigades ultra-secrète de la DGSE chargées de missions d’élimination et dont on ne parle étrangement jamais quand on évoque le sujet. Face à l’indicible, la République verse dans les opérations les plus moralement inacceptables pour tenter (en vain) de renverser la vapeur.

La Fabrique de la terreur oscille donc toujours entre éléments historiques, réels (la moitié des personnages voire plus existent ou ont vraiment existé) et une partie plus romanesque avec les personnages cités en début de chronique dont les existences sont ballottées par les événements qui font échos au fracas de leurs vies respectives, leurs espoirs mais surtout leurs échecs. Pas beaucoup de lumière dans cet ouvrage donc (comme dans les précédents d’ailleurs) mais un regard clair, sans faux semblants sur un phénomène qui aura marqué et marque toujours le début du XXIème siècle. On soufre donc énormément en compagnie de Vanessa, Tedj, Laureline, Simon, Wassim qui tous à leur manière portent leur croix, se sentent dévalorisés, mésestimés et vont selon leurs accointances devoir surmonter cela avec les moyens du bord. Pour le meilleur et pour le pire...

Remarquablement écrit comme toujours avec cet auteur, le roman se lit d’une traite et avec une appétence qui se renouvelle constamment. Très bien construit, très bien documenté, séduisant dans la forme malgré un fond terrible, l’addiction est immédiate et durable. Dans le genre, on fait difficilement mieux en terme de style, de portée et d’intelligence. La trilogie se termine donc parfaitement, le constat est implacable mais tellement nécessaire... comme cette lecture d’ailleurs !

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mercredi 2 octobre 2019

"Bête noire" d'Anthony Neil Smith

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L’histoire : L’agent du FBI Franklin Rome a juré la perte de Billy Lafitte, ex-shérif adjoint dans le Minnesota. À n’importe quel prix. Il est vrai que, pour un homme de loi, l’existence de Billy ressemble à une insulte perpétuelle. Celui-ci a en effet à peu près tous les vices imaginables. Aussi, après quelques tracas avec sa hiérarchie, Billy a-t-il quitté les forces de l’ordre pour entrer dans un groupe de bikers, comme on entre en religion. Là, sous les ordres de l’impitoyable Steel God, il peut enfin mener une existence à peu près tranquille. Mais s’il pense avoir tiré un trait sur son passé, celui-ci le rattrape lorsque l’agent Rome décide de s’en prendre à son ex-femme et à ses enfants. Tragique erreur: il ne fait pas bon chercher Billy Lafitte. Et l’affrontement entre les deux hommes promet d’être impitoyable.

La critique de Mr K : Il y a peu, je vous parlais de ma découverte fulgurante de Lune Noire d’Anthony Neil Smith, premier volume d’une tétralogie en cours d’éditions chez Sonatine. C’est avec un plaisir non feint que j’entamai la lecture de la suite des aventures déjantées de Billy Laffite avec Bête noire tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire. Le premier tome était déjà bien barré, je peux déjà vous dire que l’auteur pousse le curseur encore plus loin avec un roman encore plus thrash entre humour féroce, humains en pleine perdition et scènes ultra-violentes saisissantes. N’ayez pas peur, ça fait un bien fou !

Billy s’est fait la malle et ça ne convient pas du tout à l’agent Rome qui ne souhaite qu’une chose : le retrouver et lui régler son compte. Manque de pot, Billy Lafitte est un malin et il a totalement disparu de la circulation en rejoignant un groupe de bikers dealers de meth en tant que bras droit du boss. Rome ne reculant devant rien décide de faire pression sur l’ex femme de Billy pour le faire sortir de son trou... Mais voila, il y a des choses auxquelles on ne doit pas toucher au risque de s’en mordre les doigts... Un duel à distance commence entre deux hommes que la rage et la colère consument, gare aux dégâts collatéraux !

Ce fut une lecture prenante à souhait. Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour lire les 380 pages de ce recueil qui fait la part belle à la noirceur sans aucun espoir de rédemption. Au delà de la traque et des problèmes existentiels des deux ennemis, il ne se passe pas vraiment grand chose mais ce n’est pas grave. Au contraire, ce focus étouffant garde captif le lecteur, obnubilé par les destins brisés qui lui sont livrés en pâture. Perdez tout espoir en débutant ce recueil, vous croyiez que Lune noire portait bien son nom, sa suite est encore plus extrême et totalement désaxée. À commencer par deux personnages antagonistes totalement cramés de la tête (surtout l’agent Rome quand même) à qui il arrive bien des mésaventures avec notamment un Billy qui les accumule vraiment, je crois d’ailleurs que dans ce domaine il mérite une palme. Quiproquo, enchaînements de situations délirantes, incidents entraînant des réactions disproportionnées... autant d’événements qui feraient passer le plus poissard de vos potes pour quelqu’un de chanceux ! J’en rirais presque en écrivant cette chronique si au final ce Billy ne nous touchait pas tout de même profondément. Il veut maîtriser mais n’y arrive pas, il cherche la rédemption mais s’enfonce encore plus. Et dire que ce n’est que le deuxième volume et que deux autres sont à découvrir !

Dans Bête noire, on rentre un peu plus dans l’intimité de Rome que l’on adore détester. Mais derrière tout être pourri jusqu’à la moelle se cachent des fêlures que Neil Smith explore ici à vif, à commencer par ses rapports déviants entre son personnage principal et sa femme (il y a des passages totalement délirants). On navigue avec lui aux confins de la folie, lui l’agent prometteur rétrogradé suite à ses errements dans le premier volume cache son jeu à ses supérieurs mais continue d’enquêter sur Billy. Nul autre que lui ne doit le retrouver, on n’est pas loin du personnage psychopathe de la mère de Lula dans le film de Lynch (à voir absolument si ce n’est déjà fait !). Rajoutez à ce vautour un couple de jeunes flics amoureux et têtes brûlées, une prostituée très possessive et impulsive, des bouseux prêts à faire n’importe quoi pour une récompense et le binôme scrupuleux de Rome et vous obtenez une galerie de personnages bien harboiled navigant sur les eaux d’un Frank Miller des grands jours. Neil Smith d’ailleurs renvoie dos à dos femmes et hommes tout autant perchés les uns que les autres dans un récit haut en couleur qui ne décélère jamais.

Ça triche, ça tronche, ça dessoude, ça se lance des réparties de fou et on en redemande tant le style de l’auteur fait merveille avec une écriture sans concession qui ne se contente pas d’assembler les poncifs d’un genre trop souvent caricatural... Non ici, on réinvente la noirceur, on défouraille dans la bonne humeur malgré un dégoût qui parfois monte à certaines pages. Lecture extrême qui peut rendre blême, on aime côtoyer ses âmes perdues qui pourtant nous attirent, nous hypnotisent comme une ampoule attire irrémédiablement les créatures éphémères qui finissent par consumer leurs ailes sur l’objet tant convoité. Vivement la suite !

lundi 2 septembre 2019

"Lune noire" de Anthony Neil Smith

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L’histoire : Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte. Quelques jours plus tard, Billy est arrêté par le FBI, enfermé dans une cellule au milieu de nulle part, et sommé de s’expliquer sur tous ces cadavres qui se sont soudain accumulés autour de lui.

La critique de Mr K : Un thriller mâtiné de noir profond est au programme de ma chronique du jour. Premier volume d’une tétralogie en cours d’édition en France chez Sonatine (le volume 2 sort à l’occasion de cette rentrée littéraire), j’ai mis du temps avant de découvrir cet auteur qui s’avère être une superbe découverte. Roman tout feu tout flamme, écrit dans une langue bouillonnante, il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre les mésaventures de Billy Lafitte !

Ce dernier est un sacré personnage ! Viré de la police à cause d’une exaction de trop, Billy est en pleine traversée du désert. Sa femme et son enfant ont quitté le foyer et le voila qui part à vau-l’eau. Heureusement pour lui, son beau frère qui a gardé le contact avec lui (un peu par charité chrétienne soit dit en passant) lui a trouvé un poste d’adjoint du shérif dans le trou paumé du Minnesota dans lequel il réside. Protégé par son pygmalion, car Billy boit beaucoup et couvre certaines affaires frauduleuses, cet équilibre instable va être définitivement rompu lorsqu’une jeune amie (Drew) le contacte pour qu’il vienne en aide à son mec dans le pétrin. Commence alors à s’accumuler les cadavres (sans tête - sic -) au fil d’un récit qui n’épargne vraiment personne entre un héros déjanté complètement à côté de ses pompes, une mafia asiatique qui flirte avec le terrorisme et une violence larvée qui ne demande qu’à être libérée.

Pas de temps mort dans Lune noire qui commence dare-dare et ne s’arrête plus tout du long des 294 pages que composent l’ouvrage. Ça dépote sévère entre règlement de compte mystérieux, pression venue de tous les horizons pour le héros déboussolé (les flics et les asiatiques lui courent après), courses poursuites dantesques et pulsions de violence bien senties. Ça part dans tous les sens quitte à flirter avec le surréalisme parfois ! Une ambiance un peu "Pulp" se dégage de l’ensemble, on est pris par l’histoire malgré son côté farfelu par moments avec une brochette de personnages plus déjantés les uns que les autres. Milieu de la drogue, jeune fille innocente en perdition, flic retors à la rancune tenace, bad guys complètement déviants (mais aussi stupides dans leur genre !) peuplent ces pages hautes en couleur où l’action se dispute avec des situations bien délicates et des découvertes macabres ! En soi, le scénario n’est pas des plus original, je dirais même qu’il tient sur une feuille de papier à cigarette, cela a d’ailleurs été reproché ici ou là dans certaines chroniques. Personnellement, cela ne m’a pas tant dérangé que cela et les archétypes sont magnifiés par une caractérisation remarquable des personnages et un style incisif comme je les aime.

Billy a lui tout seul vaut son pesant d’or. Complètement borderline, croisement improbable entre un justicier, un flic et un truand, ce personnage est bien plus complexe que ce qu’il paraît de prime abord. Profondément meurtri par le passé, névrosé au dernier degré, adepte des coups d’un soir et de bonnes bouteilles, il n’est pas des plus avenants. Mais très vite, on découvre derrière ces traits grossiers (voir outranciers), un homme avec un cœur en or, un homme amoureux qui va aller au bout du bout pour essayer de protéger son amie. C’est très bien ficelé et l’effeuillage de Billy par l’auteur est méthodique. Son côté hard boiled, sa langue bien pendue (Aaah ! Les punchlines à la Lafitte détruisent tout sur leur passage !) ont achevé de me conquérir et franchement on passe un bon moment en sa compagnie.

Ce fut donc une lecture express, servie par une écriture sans concession mais non dénuée de nuances stylistiques qui donne un certain cachet à ce premier volume des aventures de Billy Lafitte. Addiction immédiate, ascenseur émotionnel varié (du sourire au dégoût), des personnages charismatiques, un univers en pleine déréliction et un plaisir de lire de tous les instants font de ce roman une petite bombe à côté de laquelle il serait dommage de passer.

Posté par Mr K à 17:45 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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