jeudi 14 avril 2016

"Le Fantôme de la Mary Celeste" de Valerie Martin

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L'histoire : Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin revisite l'histoire d'une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l'équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l'accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d'inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l'époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…

La critique de Mr K : Depuis gamin, je suis fasciné par les voyages maritimes et les grands explorateurs, très vite j'ai donc développé un goût prononcé pour les récits mélangeant aventure et évasion. Sorti récemment en librairie, le livre de Valerie Martin que je vais vous présenter aujourd'hui est un savant mélange de destinées contrariées, de récit de vie à bord d'un navire au XIXème siècle, de passions familiales et de souffrances. C'est un bien curieux mélange qui s'opère autour du mystérieux naufrage de la Mary Celeste qui a marqué les esprits à l'époque et a inspiré nombre d'explications différentes dont aucune n'a pu être totalement vérifiée.

Valerie Martin a décidé de traité le problème de façon détournée. N'espérez pas ici avoir un compte-rendu exhaustif au jour le jour de la traversée de la Mary Celeste, l'auteure s'est surtout attachée à relater l'onde de choc qui a suivi au sein des familles endeuillées mais aussi l'intérêt persistant que cette douloureuse affaire a eu dans l'opinion publique et les hautes sphères intellectuelles dont Conan Doyle faisait partie. Ainsi, nous suivons ce dernier dans sa rencontre avec une médium particulièrement perturbée (non non, ce n'est pas un euphémisme) qui va le faire douter sur ses certitudes (rappelons que le géniteur de Sherlock Holmes a écrit un bref récit de fiction autour du drame de la Mary Celeste). Mais nous nous attardons aussi dans le foyer Briggs déjà atteint par un affreux événement dans le passé et qui gère comme il peut la disparition de trois des leurs, nous suivons alternativement aussi Violet Petra, la médium susnommée qui a un lien tout particulier avec la Mary Celeste… C'est autant de pistes très différentes, parfois nébuleuses qui vont finir par se rejoindre vers un dénouement lumineux bien que perclus d'ombre, l'auteure laissant certains éléments à notre libre appréciation.

Ce qui m'a le plus frappé, et ceci au bout de quelques pages, c'est la qualité d'écriture de Valerie Martin, auteure que je découvrais avec cette lecture. J'ai été soufflé par son phrasé précis et poétique, son sens du rythme et sa gestion du suspens. Valerie Martin a l'art de mener le lecteur là où elle le veut pour mieux le dérouter par la suite. Les descriptions sont d'une rare justesse qui provoque une immersion durable et sensitive à souhait. J'ai rarement éprouvé les affres d'une tempête en mer d'aussi belle manière! La langue bien que recherchée et millimétrée est très accessible et nous permet de pénétrer loin dans l'esprit des personnages torturés et dans une époque (le XIXème siècle) toujours aussi fascinante.

Rien ne nous est épargné en matière de rebondissements et de psychologie des personnages. On partage avec eux leurs espoirs, leurs déconvenues et leurs peines. Une grande mélancolie se dégage de cet ouvrage qui fait la part belle au sacrifice des hommes envers la mer, les passions inassouvies, le déchirement des familles et des cœurs, le mystère de la Mary Celeste toujours en background et la mort omniprésente et obsédante. Et puis, le XIXème siècle est aussi une époque fascinée par le deuil et le mysticisme. En suivant une médium de près, c'est l'occasion d'en savoir plus sur cette mode macabre, les personnes qui en faisaient commerce et le public qu'ils attiraient. On découvre aussi les mœurs en cours en Amérique suite à la guerre de Sécession avec une société assez puritaine où codes et bonnes mœurs font souvent entrave au bonheur individuel. L'aspect romanesque permet une approche ludique et captivante, impossible de décrocher de ces récits intercalés qui se nourrissent les uns et les autres, maintenant le lecteur captif jusqu'au chapitre final qui boucle la boucle en quelque sorte.

Autre point séduisant de ce livre, l'aspect multi-forme des textes parcourus. On retrouve la forme romanesque classique mais aussi des extraits de journaux de l'époque, de livres de bord, de mémoires... Ces changements de point de vue apportent des éclairages très différenciés sur les pensées, paroles et actes des personnages. Toutes ces formes sont admirablement maîtrisées par l'auteur, cette variété donnant un cachet d'authenticité permettant de flouter les frontières entre faits réels et évasions fictionnelles. C'est du grand art et ça fonctionne à plein régime. Preuve en est, j'ai ensuite fait quelques recherches pour vérifier certaines identités et certains événements. L'époque est ici remarquablement rendues, vivante, source de progrès et d'espoir nouveau mais aussi un siècle qui reste fasciné par les légendes et les croyances de toutes sortes. L'alchimie est complexe mais hypnotisante, apportant connaissances nouvelles et plaisir de la découverte au lecteur décidément emporté par une histoire qui en conte beaucoup plus qu'elle n'en laissait supposer au début.

Roman ébouriffant, splendide dans sa forme et sa structure, on passe un moment rare entre jubilation et interrogation. Conte des mers sombres et sauvages, chronique d'une époque et drames familiaux s'épousent en un petit chef d’œuvre de sensibilité au souffle romanesque qui emporte tout sur son passage. Le Fantôme de la Mary Celeste de Valerie Martin est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui vous marque dans votre chair et votre esprit. Un pur moment de bonheur à découvrir au plus vite.


mercredi 2 octobre 2013

"Graine d'immortels" de Pierre Bordage

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L'histoire: Cent cadavres dans un ashram: comme premier contact avec l'Inde, on a fait plus zen... mais ce n'est qu'un début: pour récupérer le dossier Kali, les fanatiques intouchables sont prêts à tout. Et les magnats de la bio-ingéniérie américaine aussi. Quel trésor génétique le biologiste Jean Hébert a-t-il donc découvert pour mettre l'Inde à feu et à sang?

La solution se trouve quelque part entre les superstitions ancestrales et la biologie moléculaire de pointe. À moins que Mark Sidzik ne sache faire parler les morts...

la critique de Mr K: Cela faisait déjà un petit bout de temps que je ne m'étais pas plongé dans un Bordage. L'occasion m'est faite avec cet ouvrage dégoté par un heureux hasard chez l'abbé. J'avais entendu parler de cette incursion d'un de mes auteurs préférés dans le genre thriller. N'ayant jamais été déçu par lui, je me faisais une joie de le découvrir sous un jour nouveau. Mon avis est pour une fois mitigé concernant un ouvrage du maître.

Le roman commence fort en nous mettant en présence de deux mercenaires à la recherche d'un mystérieux dossier devant les mettre sur la piste de données génétiques qui pourraient renverser l'ordre mondial. Très vite, on se rend compte qu'ils ne sont pas les seuls sur le coup, le sang coule à flot et le temps semble bien court face à l'imminence d'une apocalypse biologique. Au milieu de cette trame, nous suivons Mark, un mystérieux jeune homme appartenant à une organisation secrète gardienne des libertés fondamentales qui tente d'équilibrer les forces en présence et de préserver le monde tel que nous le connaissons. Lâché lui aussi sur la piste du dossier Kali, accompagné d'un ami aussi râleur que fidèle, il va rencontrer une étrange et séduisante hindoue qui va le guider vers l'objet de sa quête.

Le faux semblant règne en maître dans ce livre et très vite le lecteur se rend compte qu'il ne peut faire confiance à personne comme le personnage principal. Individus aux velléités troubles, pratiques sadiques dénuées de tout remord, on plonge dans l'univers des puissances de l'argent et des mouvements intégristes religieux. Le voyage n'est pas de tout repos et Bordage ne nous épargne pas. Nombre de scènes se révèlent d'une cruauté brute mais jamais gratuite et l'on retrouve tout son talent pour planter une situation. L'auteur connaît bien l'Inde pour y avoir séjourné et cela donne lieu à des tableaux aussi réalistes que prenant. On alterne les moments de grâce avec des descriptions de la pauvreté et des mentalités aussi fortes que repoussantes par moment.

Malgré ces indéniables qualités, j'ai trouvé l'histoire plutôt bateau, sans réelle innovation et sans surprise. La fin se révèle même décevante vu toutes les attentes suscitées au gré du récit. Le scénario se révèle bâclé et finalement ne tient pas debout. Les personnages principaux m'ont aussi paru fades de part leur côté caricatural et attendu: le héros est trop bien sous tout rapport, son faire valoir d'ami est plus énervant que vraiment drôle. Pas d'attachement donc et aucune empathie envers leurs difficultés et doutes. Dommage quand on connait les qualités de cet auteur et ses réussites précédentes.

Une petite déception donc même si ce livre nous livre de très belles pages sur un pays à la fois attirant et répulsif. J'attendais beaucoup plus de l'auteur immortel des Guerriers du silence. J'ai eu l'impression de me retrouver face à une oeuvre alimentaire et sans relief. Mais bon... cela devait forcément arriver vu l'ampleur et la densité de l'oeuvre de Bordage. Je ferai mieux la prochaine fois!

Autres Bordage chroniqués par mes soins au Capharnaüm éclairé:
- Wang
- Abzalon
- Orcheron
- Les derniers hommes
- Ceux qui sauront
- Porteurs d'âmes
- L'Evangile du Serpent
- Griots célestes
- Dernières nouvelles de la Terre
- Nouvelle vie et autres récits

Posté par Mr K à 15:23 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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mercredi 10 juillet 2013

"Astéroïde Hurlant" d'Alexandro Jodorowsky

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L'histoire: Un astéroïde né de la destruction d'une planète file dans le vide intersidéral. Dans sa course pour l'éternité, il frôle des mondes habités et émet des ondes qui engendrent une transformation ou une crise. De cette rencontre déchirante, comme un papillon éjecté de sa chrysalide, naît alors une histoire... dure et acérée comme un minéral et brillante comme une comète.

Ou plutôt onze histoires d'Alexandro Jodorowsky, dessinées par d'imparables étoiles filantes: Pascal Alixe, Igor Baranko, Ciruelo, Adi Granov, Christian, Højgaard, José Ladronn, Axel Medellin, Carlos Meglia, Jérôme Opena, Marc Riou, Mark Vigouroux et J. H. Williams III.

Chaque histoire est reliée par la trajectoire de l'astéroïde hurlant, et dans un feu d'artifice de science-fiction, d'humour et de fantastique, illustre la philosophie cruelle et lucide d'Alexandro Jodorowski.

La critique de Mr K: Lors de notre passage aux Utopiales 2011, Nelfe et moi avions terminé en apothéose avec une conférence de sieur Jodorowski. Grand moment de réflexion et d'humour, cette rencontre mémorable n'avait que raffermi ma haute opinion de cet auteur illuminé et profondément mystique. Ce recueil est particulier. Lorsque Fabrice Giger en 2002 décide de ressusciter la défunte revue "Métal Hurlant", il s'adresse à Jodorowski pour créer un personnage qui incarnerait le mensuel: ce sera un astéroïde hurlant. Ce dernier est le point commun des onze récits compilés dans le présent volume, ouvrage de commande auprès de dessinateurs qu'il connaît plus ou moins bien. Jodorowki les guide en fonctions de leurs forces et faiblesses pour les faire accoucher de onze récits aujourd'hui réunis.

C'est autant d'histoires marquées du sceau Jodorowski. On y retrouve ses obsessions et préoccupations, force la réflexion de l'auteur. Disons-le tout-de-go, l'ambiance n'est pas à l'optimisme mais on baigne dans la métaphysique de l'être humain, le rapport à la croyance, la foi dans la science et l'idée de changement. Dans ce volume, il est notamment question des habitants d'un monde menacé se tournant vers de vieilles croyances multi-millénaires, de l'éternel combat entre le bien et le mal qui finalement se mêlent, de la recherche d'un coupable expiatoire aux pêchés d'un peuple, de vampirisme inversé, de la quête de l'Amour et de sentiments humains par une nation robotique, de l'avidité humaine source de conflit et de vice, de la notion romantique du sacrifice ultime... Autant de récits qui parlent de nous mais transposés dans des univers fantasmagoriques définitivement seventies, âge d'or du genre.

Asteroide_Masters_05(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

J'ai littéralement dévoré ce recueil tant il se révèle être une compilation sans défaut de la bande dessinée SF des années 70. Le style de dessin est très différent d'une histoire à une autre. On passe de dessins tirant vers le minimalisme à des planches ultra-réalistes ou au psychédélisme léché à la Druillet. C'est là qu'on ne peut que constater la puissance scénaristique qui permet à chacun des dessinateurs invités de se transcender et de proposer des micro-récits accrocheurs à souhait. Au début de chaque histoire, Jodorowski se fend d'une petite introduction explicativo-philosophique élevant l'esprit du lecteur avant sa plongée dans la matière. Ca fonctionne à merveille, il m'a été quasiment impossible de poser cet ouvrage avant de l'avoir terminé.

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Belle expérience entre plaisir esthétique et réflexion intense, cet bande dessinée sort du lot et s'impose à mes yeux comme une des meilleures de son auteur à placer juste à côté de "L'homme est-il bon?" de Moébius. Un incontournable à découvrir au plus vite!

dimanche 26 juin 2011

"Le 7ème templier" d'Eric Giacometti et Jacques Ravenne

7L'histoire: 1307. Le roi Philippe le Bel et le pape Clément V ordonnent l'anéantissement total de l'Ordre du Temple. Mais dans l'ombre des commanderies, sept templiers vont organiser sa survivance par-delà les siècles.

De nos jours, le commissaire franc-maçon Antoine Marcas reçoit l'appel désespéré d'un mystérieux frère, sur le point d'être assassiné, qui lui transmet la piste d'un secret fabuleux: le trésor des templiers.

Au même moment à Saint-Pierre de Rome, le pape s'apprête à bénir la foule quand il est abattu par un tireur d'élite...

La critique de Mr K: C'est ma première incursion dans l'univers d'Antoine Marcas qui revient ici pour la septième fois. J'avais déjà aperçu dans les rayonnages de diverses librairies les ouvrages des deux compères qui "ont donné ses lettres de noblesse au thriller ésotérique français" comme le dit la quatrième de couverture fort avenante et commerciale à souhait. Il m'est avis que le propos est à nuancer... je l'ai lu certes très rapidement, j'ai été pris dans l'histoire mais l'ensemble finalement s'oublie assez rapidement à l'instar d'un Dan Simmons.

Mais je ne vais pas pour autant bouder le plaisir que j'ai pu éprouver. Très rapidement, pour ne pas dire immédiatement, on est plongé au cœur d'un complot qui dépasse les frontières et le temps. On alterne les chapitres se déroulant au début du XIVème siècle et ceux se passant à notre époque. Le médiéviste que je fus a été ravi de se retrouver dans la période historique que j'ai préféré lors de mes études d'Histoire. L'époque est bien rendue et les événements plutôt fidèles aux événements historiques avérés, avec quelques passages romancés pour planter les décors et les personnages. J'ai aussi apprécié le personnage de Marcas, un maçon en plein doute et humaniste mais que finalement on ne voit pas beaucoup. On visite quantité de lieux marquants (notamment une église de Paris à côté de laquelle je suis passé quantité de fois sans jamais y pénétrer) , on révise ses anciens cours d'Histoire (avis aux amateurs). L'ambiance est mystérieuse à souhait et il est vraiment difficile de détacher les yeux du livre sans savoir l'ultime Vérité cachée. Bref, du bon roman à suspens.

Cependant des scories viennent entachées cet ensemble. Certains personnages sont caricaturaux (je pense essentiellement à Gabrielle, femme maçonne intelligente et belle qui finira dans les bras du bel inspecteur -Oups! Spoiler!-) et réagissent parfois de façon illogiques. À la manière d'un James Bond, on se demande si les auteurs n'ont pas un contrat avec certaines entreprises tant les références à certaines marques sont flagrantes: Mac et face de bouc notamment! Certains diront que cela plonge le livre dans notre réalité d'aujourd'hui; perso, je pense que c'est à la mode et que du coup, le duo surfe sur la vague! J'ai trouvé ses détails inutiles et vraiment déplacés. La lecture est encore un des rares domaines où l'on peut éviter un tant soit peu le matraquage publicitaire... De manière générale, le suspens est bien ménagé mais finalement l'aventure se révèle creuse et sans relief. Les motivations des différents protagonistes (à part les templiers) sont esquissées et on tombe dans le manichéisme bête et méchant. L'enquête en elle-même est courte et pas si tordue que ça, un comble pour un quête multi-séculaire (c'est le trésor des templiers dont il s'agit tout de même!).

Pour conclure, je dirais que c'est un excellent roman pour la plage. On passe de bons moments mais son souvenir est loin d'être impérissable. Ne voulant pas m'arrêter à ce premier avis, je pense me procurer un autre livre de la série via troczone, histoire de me fixer définitivement sur ces auteurs.

Posté par Mr K à 16:39 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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