mardi 18 juillet 2017

"Le Feu de Dieu" de Pierre Bordage

Le Feu de DieuL'histoire : Prévoyant la catastrophe, Franx a convaincu les siens de fortifier le Feu de Dieu, une ferme du Périgord, conçue pour une autonomie totale de plusieurs années. Mais le cataclysme le surprend à Paris et, pour rejoindre sa famille, il entreprend une impossible odyssée, à pied dans des ténèbres perpétuelles, en compagnie d'une autre survivante, une petite fille muette. Pendant ce temps, dans l'arche transformée en bunker, sa femme et leurs deux enfants se retrouvent sous la menace d'un dangereux paranoïaque qui a pris possession des lieux...

La critique Nelfesque : Bordage est un auteur qu'aime beaucoup Mr K. De mon côté, j'ai lu il y a quelques années "Abzalon" que j'ai fortement apprécié. Avec "Le Feu de Dieu", on change complètement de lieu et de thème. Dans un monde post-apocalyptique, Pierre Bordage nous emmène sur les routes de France, sur les traces de son héros qui tente de rallier Paris à sa ferme survivaliste du Périgord.

Le Périgord est une région à laquelle je suis très attachée et je dois dire que pour cette lecture, c'est mon côté chauvin qui m'a fait m'intéresser à ce roman. Pourtant du Périgord, nous ne verrons pas grand chose ici. La fin du monde est là, la Terre craque, les plaques tectoniques se déplacent, de nouvelles se forment, un froid glacial et meurtrier s'abat sur le monde. Alors que Franx a mis en place avec l'aide de sa famille et de sa communauté, une forteresse pour faire face à cet événement qu'il savait inéluctable et proche, le destin fait que le jour J, il se retrouve bien éloigné de ses proches et l'histoire se scinde ainsi entre son expédition pour rejoindre la ferme et la vie qui s'organise dans cette arche périgourdine.

Même si il n'y a pas de grosses surprises dans cette lecture, on passe un excellent moment à suivre les aventures des uns et des autres. La route est balisée, ça se lit extrêmement facilement. Les fans de SF, biberonnés aux ouvrages exigeants, trouveront sans doute que l'ensemble est ici certes intéressant mais bien trop simple. Pour ceux qui comme moi lisent un ouvrage ou deux de ce type de temps en temps, "Le Feu de Dieu" fait bien le job ! Rajoutez à cela une dimension thriller psychologique au sein de la ferme avec un huit clos oppressant et un personnage tête à claques que l'on aimerait bien éviscérer de ses propres mains et vous obtenez un roman de 440 pages qui se lit en moins de temps qu'il ne faut pour dire ouf.

Parce que chez Bordage tout parait naturel. Ici, il nous dépeint un univers post-apo, une France métamorphosée, des rapports aux autres en pleine mutation et une force intérieure qui pousse chacun à aller au delà de ses forces. L'écriture est fluide, rien ne vient heurter la lecture et l'addiction se fait sentir très vite. On retrouve ici quelques thématiques chères au coeur de l'auteur, comme la spiritualité, et le lecteur le connaissant bien s'amusera de retrouver, aux détours d'une de ses pages, un personnage qui lui ressemble énormément. "Le Feu de Dieu" est un roman malin qui décortique les liens qui unissent les hommes, montre la folie qui peut se cacher au fond de chaque être et dans des conditions extrêmes se révéler au grand jour. Et puis il y a la notion de l'amour. L'amour au sens large, l'amour filial, l'amour qui unit deux êtres et l'amour de son prochain. L'espoir, la foi, l'aspiration à une vie simple et noble. Cette notion donne à l'ensemble une dimension spirituelle (qui relève de la pensée, de l'esprit et non de la religion) qui met du baume au coeur du lecteur, malgré les nombreux obstacles qui vont se dresser sur la route des personnages de cette histoire.

"Le Feu de dieu" est une belle surprise. Un roman simple et efficace qui amène le lecteur à se poser des questions sur le sens de la vie. Un chouette Bordage que l'on prend plaisir à lire. Un post-apo qui ne révolutionne pas le genre mais qui est bien mené, avec des idées intéressantes et une vision d'un monde dévasté crédible.

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :
-
Atlantis : les fils du rayon d'or
- Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang


samedi 7 janvier 2017

"Drone land" de Tom Hillenbrand

Drone-landL’histoire : Dans un futur proche où les citoyens européens sont constamment surveillés par les drones fédéraux, le meurtre d’un politicien à la veille du Brexit va bouleverser le système établi.

La critique de Mr K : Très belle lecture pour débuter 2017 que ce Drone land de Tom Hillenbrand tout juste sorti chez la très bonne maison d’édition Piranha qui nous régale à chaque lecture. Cet ouvrage (best-seller en Allemagne lors de sa sortie outre-Rhin) est un croisement très réussi entre roman policier à l’ancienne et dystopie cauchemardesque dans un futur probable. L’ensemble est saisissant et procure un plaisir de lecture hors norme. Suivez le guide !

Dans un futur aseptisé et ultra-surveillé survient l’impensable : la mort d’un élu du parlement européen ! Malgré la fin du droit à l’intimité au nom de la sacro-sainte Sécurité et une technologie poussée à l’extrême, la violence et le crime existent toujours et l’enquêteur Aart Westerhuizen va devoir enquêter sur une affaire beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord. Au fil de ses découvertes, il va lever le voile sur des vérités dangereuses et mettre à mal ses certitudes. Constamment sur le fil du rasoir, il va devoir être malin et surtout discret pour mener à bien ses investigations sans éveiller les soupçons des autorités qui surveillent H24 l’ensemble de la société.

Dans son déroulé, on retrouve tous les éléments classiques d’un bon roman policier à l’ancienne. Ainsi, le héros est un super flic au passé douloureux. Il a perdu sa femme, vit reclus dans un minuscule appartement et se refuse à refaire sa vie. Il boit plus que de raison ce qui n’entame en rien son esprit d’analyse et sa vocation de membre des forces de l’ordre. Nostalgique de l’ancienne époque, celle d’avant le tout technologique, ce n’est pas un hasard si le héros a pour modèle Humphrey Bogart. Il est aidé par son analyste attitrée, Ava. Ces deux là sont faits pour s’entendre et vont pénétrer très loin dans les arcanes du pouvoir et mettre à jour des luttes d’influences qui les dépassent totalement. On retrouve aussi la figure du mystérieux indic' que les sociétés tentent à tout prix de bâillonner, les puissants entrepreneurs cul et chemise avec le pouvoir politique et la lente descente aux enfers pour des héros victimes de leur idéalisme qui ne colle pas avec le monde corrompu dans lequel ils vivent.

Peu à peu donc, ce meurtre en cache d’autres plus anciens et difficile de faire le lien tant les pistes sont brouillées par de mystérieuses forces en action dans l’ombre. La paranoïa guette dans ce cas là surtout quand la technologie en place semble ne plus être totalement neutre. Ainsi, les enquêteurs travaillent essentiellement avec des données recueillies par les innombrables drones qui circulent partout, surveillant et enregistrant toutes les interactions possibles entre les humains. C’est directement avec un réseau informatif très puissant (nommé Terry dans l'Europe futuriste décrite ici) que les policiers sont en lien et travaillent en analysant les données, recoupant les habitudes de chacun et déduisant des éléments clefs de l’enquête. Cette dernière avance donc bien jusqu’au moment où l’on sent qu’ils ont touché juste et que cela dérange en haut lieu. Commence alors une véritable course contre la montre, haletante à souhait et bien stressante pour le lecteur qui se demande bien comment tout cela va se terminer.

C’est assez désarçonnant de voir que finalement, les hommes sont devenus totalement dépendants de la technologie dans le futur envisagé dans ce livre. Voitures automatiques, lunettes connectées pour tout le monde, drones et insectes artificiels espions mais aussi drones livreurs, drones tueurs, voitures automatisées, reconnaissances rétiniennes à tous les étages... L’auteur nous immerge dans un monde profondément déshumanisé, livré à un individualisme forcené. Pas d’effet de style en surenchérissant sur les progrès de la science pour autant, simplement la création d’un background totalement bluffant et surtout crédible. C’est peut-être cela le pire... On se dit qu’à l’allure où va le monde, on pourrait très bien se retrouver dans cette Europe liberticide, libérale et aseptisée au point de bafouer les libertés fondamentales. Très très inquiétant mais assez libérateur dans le genre car on lit plus qu’un simple divertissement, on s’offre une belle réflexion sur le genre humain et sa propension à causer sa propre perte.

De surcroît, Drone land se dévore littéralement tant l’écriture se révèle un bonheur d’accessibilité et de simplicité. Le rythme fluide contribue beaucoup à la plongée enivrante du lecteur dans un univers à la fois fascinant et foisonnant. Il est donc très difficile de relâcher l’ouvrage dans ces conditions, l’addiction naissant immédiatement et c’est ravi que l’on achève cette lecture qui démarre plus que très bien l’année. À lire !

mercredi 30 novembre 2016

"Virus L.I.V.3 ou la mort des livres" de Christian Grenier

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L’histoire : "Délivrez-nous des livres !". Face à la tyrannie des Lettrés qui ont interdit tous les ordinateurs au profit du livre, les Zappeurs ont trouvé un moyen radical de ramener l’image au cœur de la vie. Leur arme ? Un virus diabolique, qui efface les mots des livres à mesure qu’ils sont lus et transporte le lecteur à l’intérieur des pages. Allis, une jeune fille favorable aux technologies modernes, représente la dernière carte des Lettrés : elle seule est capable d’identifier l’inventeur du virus et de trouver un antidote.

La critique de Mr K : Je vous ai dit sur mon IG il y a quelques temps que j’avais eu la bonne surprise en début d’année scolaire de trouver dans mon casier de boulot deux ouvrages de SF tout droit sortis du fond du CDI. Virus L.I.V. 3 ou la mort des livres de Christian Grenier en faisait partie et le pitch de base m’a interpellé. Il est plutôt rare en effet que les lettrés tiennent la première place dans une autocratie ou une dictature. De plus, ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas fait une incartade en littérature-jeunesse, le prochain sera le dernier Harry Potter que je lirai pendant la période de Noël (et que Nelfe a déjà lu).

Ici l’action se déroule en France à la fin du XXIème siècle. C’est une oligarchie de lettrés qui règne en maître sur la société. Tous les citoyens doivent absolument lire à certaines heures, la lecture est devenue un devoir et les écrans de toute sorte ont été bannis. Les adeptes des nouvelles technologies ont été marginalisés et refoulés en dehors de la capitale dans des zones de non-droit où ils survivent comme ils peuvent. Comme souvent, l’utopie de base a cédé la place à la tyrannie et l’injustice.

Allis, notre héroïne est une écrivaine en devenir qui vient tout juste d’être élue à l’académie des lettres qui dirige le pays. Dès son arrivée, ses confrères lui parlent d’un mystérieux virus (L.I.V.3) venu des confins de Paris et qui efface les mots que l’on est en train de lire. À plus ou moins longue échéance, c’est l’objet livre et le plaisir de lecture qui risquent de disparaître. L’ennemi est tout désigné, le mal a été créé chez les zappeurs, ces êtres qui n’ont jamais abandonné leur goût impie pour les écrans et ont créé cette monstruosité pour prendre leur revanche. Allis va se voir charger de la délicate mission de découvrir l’identité du créateur du virus et ses objectifs. Sa quête va mettre à mal ses certitudes et lever le voile sur des vérités cachées qui ne sont pas forcément agréables à entendre...

On est clairement ici dans la SF pour jeunes. Si vous êtes habitués au genre ou que votre enfant en a déjà dévoré pas mal, passez votre chemin car le récit proposé ici, bien qu’efficace et bien mené, est très balisé. Il faut comprendre par là qu’il n’y a pas de réelle surprise pour le connaisseur mais par contre, les aventures d’Allis raviront celles et ceux qui veulent s’essayer à la SF pour la première fois. L’auteur balaie beaucoup de thématiques du genre et propose une œuvre synthétique qui donnera sans doute l’envie de continuer l’exploration de la galaxie SF en littérature. On retrouve pêle-mêle la traditionnelle opposition entre les anciens et les modernes (ici autour de l’objet-livre), le modèle d’une société dictatoriale dépassée par des éléments incontrôlables qui vont frapper au cœur des idéaux prônés par l’autorité, la technologie fantasmée au travers de quelques passages (cybernétique appliquée à l’être humain, les réseaux virtuels...).

Pour un lecteur confirmé, il ne faut pas plus de deux heures pour en venir à bout. Malgré le balisage énoncé plus haut, on se prend au jeu et on accompagne le sourire aux lèvres cette jeune fille courageuse qui se révèle être la clef consensuelle qui pourrait résoudre tous les maux. Sa particularité physique lui ajoute une aura particulière (son handicap est important mais ne l’empêche pas de vivre) et le personnage est d’une fraîcheur revigorante. L’écriture est très accessible et souple, elle privilégie les dialogues et ne s’appesantit pas sur les descriptions de lieux et de personnes. Je trouve cela légèrement dommage tant mon imagination se serait encore plus nourrie de quelques détails supplémentaires. Pour autant, pas de réelle frustration, n’oublions pas que ce livre se destine avant tout aux plus jeunes.

Au final, un bon moment de lecture qui a le mérite de se lire très vite et accrochera sans aucun doute les marmots et les lecteurs occasionnels : c’est simple, finaud et bien mené sans temps morts. À tenter si le cœur vous en dit !

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mardi 2 février 2016

"Chroniques des ombres" de Pierre Bordage

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L'histoire : Après la guerre nucléaire, une pollution mortifère a confiné la partie privilégiée de la population mondiale dans des mégapoles équipées de filtres purificateurs d'air. La plupart des capitales sont désormais regroupées en Cités Unifiées. NyLoPa, la plus importante et stable des CU, réunit New York, Londres et Paris et compte 114 millions d'habitants. Les citoyens sont équipés d'une puce d'identité et la sécurité est assurée par une armée suréquipée qui fait office de police, les fouineurs, sorte de super détectives, un corps spécial composé d'individus sélectionnés pour leurs capacités analytiques. Dans ce monde en survie à l'équilibre plus que précaire, des centaines de meurtres sont soudain perpétrés, dans toutes les villes et en quelques minutes, par d'invisibles assassins. On soupçonne une secte d'en être à l'origine, mais l'enquête menée par les fouineurs va les plonger dans un enchevêtrement de complots et de luttes de pouvoir, tandis que les Ombres continuent de frapper de plus belle. Remontant la piste, les fouineurs vont être entraînés hors des cités, dans le "pays vague", à l'extérieur du monde civilisé, le lieu inconnu de tous les dangers...

La critique de Mr K : Lire un Pierre Bordage est synonyme d'évasion, de réflexion et de plaisir pur pour l'amateur de roman. C'est un de mes auteurs favoris, il est de ceux qui ne m'ont jamais déçu ou si peu... La lecture est un bonheur immédiat tant les talents de conteurs sont ici déployés avec une maestria littéraire qui n'est plus à prouver et une pureté sans fard ni paillettes. À l'image de cet homme évasif et luneux, ses ouvrages font la part belle au mysticisme et au romanesque intemporel. Très productif, il ne m'en reste pas grand-chose à lire et cet ouvrage en faisait partie jusqu'à notre séjour rituel à Nantes pour les Utopiales 2015. Profitant de la dédicace annuelle que je ne veux rater sous aucun prétexte, j'acquis les Chroniques des ombres et les fis signer par Master Bordage himself. Il m'invitait alors à l'ombre des Ombres… La Lumière est venue à moi peu à peu et elle fut éblouissante lors de notre séjour de nouvel an en bordure de Loire, cadre idéale pour une lecture de ce type.

Le futur une fois de plus est angoissant chez Bordage. Proche dans les thématiques des Derniers hommes, l'espèce humaine a une fois de plus dérapé et une grande guerre atomique a ravagé la belle Bleue ne laissant que des cités unifiées repliées sur elles-mêmes et des territoires irradiés où tentent de survivre des clans revenus aux temps primitifs. À la manière des feuilletons du XIXème siècle (quelle divine époque pour la production littéraire!) comme Les mystères de Paris d'Eugène Sue, Bordage alterne un chapitre sur l'autre entre les cités ultramodernes et aseptisées où se débat Ganesh un jeune fouineur avide de vérité (il y a du Fox Mulder chez lui, ce qui ne me déplaît pas, mais alors pas du tout!) qui va se confronter à une menace insidieuse et implacable et la hors zone en compagnie de Demi Lune, un jeune guérisseur à qui les aléas du destin vont jouer bien des tours avant de le délivrer. C'est à un rythme haché, lent et remarquablement construit que l'on suit ces deux trajectoires qui vont en rejoindre d'autres et finalement confluer vers une révélation aussi glaçante que logique et perverse.

36 chapitres en tout (X2 à cause des points de vue adoptés) auxquels se mêlent des paragraphes à la typographie différenciée qui exposent des extraits de journal télévisé, des extraits de journaux intimes, des citations de pensées et sentences ancestrales, des rapports de mission et toute une pléthore d'autres éléments qui éclairent le background dans sa structure générale, ses ramifications, les us et coutumes en vogue, la technologie en place… Narration classique et textes informatifs densifient un univers très fouillé, pensé intelligemment dans le seul but d'éclairer le lecteur, de le transporter dans un ailleurs et un temps bien marqué qui font écho aux temps actuels et parfois aux dérives auxquelles on assiste impuissant.

Bordage ne nous épargne rien dans cette vision apocalyptique du monde où les êtres humains des cités ne sont que des pions asservis par des biopuces implantées dans leur cortex. Le pire étant qu'ils acceptent cette situation au nom de la sacro-sainte Sécurité de tous. Les barrières de la morale et de nos valeurs démocratiques sont bafouées depuis longtemps et des forces de l'ombre manipulent les ficelles sans faillir vers un but mystérieux des plus ultimes. Ganesh va devoir faire appel à toutes ses capacités et toute sa méfiance pour démêler le vrai du faux et trouver qui ou quoi se cache derrière ces mystérieuses Ombres qui font tant de victimes. La technologie se fait ici utile par moment mais surtout liberticide. Belle réflexion sur l'évolution possible d'une société autocentrée ayant peur du changement.

Ils sont coupés de l'extérieur où survivent tant qu'ils peuvent des humains oubliés de tous, livrés aux radiations et au chaos. Des passages saisissants nous décrivent ces sociétés humaines elles aussi repliées sur elle-même et régulièrement en conflit. Le long cortège des maladies et des exactions se succèdent sur ces terres désolées où l'espoir n'a plus fait son nid depuis longtemps. On retrouve alors le caractère quasi prophétique de la mission d'un héros sorti du ruisseau en quête de lui-même et du Salut du genre humain. On est dans du 100% Bordage et on retrouve son goût pour la spiritualité qui émane des pores de tous ses personnages qu'ils soient bons ou mauvais. Très riche, la caractérisation des personnages épouse à merveille décors et intrigues comme une savante pièce à tisser d'une grandeur et d'une trame incomparable. Amour, revanche, fuite en avant, complot, aide et traîtrise, survie pure et manœuvres d’alcôves sont au rendez-vous dans ce pavé de 750 pages qui se lit passionnément du premier au dernier mot.

Que dire de plus! Un bonheur de tous les instants, une langue à la fois simple et riche, un sens du récit hors-pair et une intrigue bluffante et marquante. Des émotions à fleur de peau, un grand train fantôme où alternent surprises, révélations et un intérêt qui ne se dément jamais, les marques d'un bon et long roman. Un grand et beau Bordage tout simplement.

Autres Bordage chroniqués par mes soins au Capharnaüm éclairé:
Wang
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dimanche 17 janvier 2016

"Un Jeu à somme nulle" d'Eduardo Rabasa

un jeu à somme nulle

L'histoire : "Notre époque est parvenue à dépasser le fétichisme de la propriété : l'argent a bien compris que la meilleure façon de gouverner dans l'intérêt d'une petite minorité, c'est de convaincre tous les autres que leur bien-être en dépend".
Max Michels a l'habitude de cohabiter avec les voix présentes dans sa tête. La voix de son père, un homme exigeant jusqu'à la tyrannie qui lui a inculqué de force la maxime selon laquelle "la valeur de tout homme se mesure à la dose de vérité qu'il peut supporter". Et les voix des "nombreux" qui remettent sans cesse en cause le moindre de ses actes. Jusqu'au jour où, lassé d'être la marionnette de ses démons, il décide de se présenter à la présidence de Villa Miserias, une "unité habitationnelle" régie par un système subtile mais implacable : le quiétisme en mouvement.

La critique de Mr K : Une pièce maîtresse en matière de lecture prospective et enthousiasmante comme jamais aujourd'hui avec Un Jeu à somme nulle d'Eduardo Rabasa qui s'apparente à la fois au fameux 1984 de Orwell (l'auteur ne cache pas son influence) et aux chroniques sociétales chères aux auteurs sud-américain. L'entrée en matière est cependant rude, ce livre se mérite! Mais une fois que vous serez plongés dedans, il vous sera impossible de le relâcher tant la portée philosophique est puissante et le récit bien mené vers un final haletant.

Disons-le tout de go, il ne se passe pas grand chose dans ce roman. D'ailleurs le résumé en quatrième de couverture est trompeur, la fameuse campagne électorale se concentrant sur le dernier quart du livre. Durant la majeure partie de cet ouvrage, l'auteur nous invite à suivre Max, un jeune homme très particulier. On suit son existence à travers un savant mélange de flashbacks détournés, de digressions dithyrambiques sur telle personne qu'il croise ou tel concept appliqué dans ce vase clos que se révèle être Villa Miserias. En cela, la construction du personnage de Max (et de tous les autres protagonistes d'ailleurs) est un régal de chaque ligne, l'auteur s'amusant à nous livrer les détails de son existence dans le désordre et sans cohésion apparente (son enfance avec un père autoritaire, sa découverte de l'Amour, sa perception du microcosme de Villa Miserias entre autre). Les liens se font plus tard au contact de personnages secondaires, de voix schizophréniques qui déprécient systématiquement le héros et le torturent inlassablement.

Car Max entend des voix! Sa vie s'en révèle d'autant plus difficile que Villa Miserias est un univers à part sur notre planète. Régie par de curieux concepts à la frontière du communisme le plus pur et l'individualisme forcené (c'est étrange dit comme cela mais tout se tient dans le livre), à travers les expériences passées de Max et certains chapitres consacrés aux maîtres de la cité, on plonge dans un régime dit démocratique mais derrière lequel se cache des rouages et des intérêts loin du bien commun. Churchill disait que la démocratie était le moins mauvais des systèmes politiques, cette citation prend tout son sens ici où la population est entretenue dans l'ignorance sciemment et encouragée à voter malgré le caractère inutile de cet acte citoyen. En effet, en amont, tout est contrôlé et orienté pour que les grandes messes démocratiques ne réservent aucune surprise par les élites et surtout, il plane sur l'ensemble l'influence du mystérieux créateur du fameux concept de quiétisme en mouvement que je vous laisserai découvrir par vous-même lors de votre lecture.

Cette oeuvre fascinante est une belle critique en filigrane des déviances de notre chère démocratie qui laisse de plus en plus de terrain au sacro-saint argent-roi: endormissement des masses, lobbying larvé dans toutes les réformes engagées, recul de l'esprit critique par la médiatisation extrême et la bipolarisation des idées… Autant d'orientations néfastes bien visibles dans notre société et qui sont ici dynamitées par Eduardo Rabasa qui signe ici un premier roman d'une rare justesse et d'une maîtrise totale. La langue est exigeante (certains passages méritent qu'on s'y attarde pour en saisir toute la profondeur) mais jamais rébarbative, faisant aussi la part belle à des introspections personnelles du héros et à ses errances physiques et cérébrales (la flagrance Gainsbourg période L'Homme à la tête de chou flotte sur ces pages).

Politique-fiction et étude maligne de la société, destin contrarié forçant l'empathie du lecteur, érotisme révélateur de nos pulsions et de notre construction personnelle sont au RDV de ce grand et beau livre qui marque durablement et touche parfois au génie. Un must et une nouvelle pierre angulaire dans le genre! À lire!


jeudi 7 janvier 2016

"Avril et le monde truqué" de Franck Ekinci et Christian Desmares

avril-et-le-monde-truque-afficheL'histoire : 1941. Le monde est radicalement différent de celui décrit par l’Histoire habituelle. Napoléon V règne sur la France, où, comme partout sur le globe, depuis 70 ans, les savants disparaissent mystérieusement, privant l’humanité d’inventions capitales. Ignorant notamment radio, télévision, électricité, aviation, moteur à explosion, cet univers est enlisé dans une technologie dépassée, comme endormi dans un savoir du XIXème siècle, gouverné par le charbon et la vapeur.
C’est dans ce monde étrange qu’une jeune fille, Avril, part à la recherche de ses parents, scientifiques disparus, en compagnie de Darwin, son chat parlant, et de Julius, jeune gredin des rues. Ce trio devra affronter les dangers et les mystères de ce Monde Truqué. Qui enlève les savants depuis des décennies ? Dans quel sinistre but ?

La critique Nelfesque : Voilà un petit moment que nous avions repéré ce film d'animation dans le magazine de notre cinéma habituel. Oui, mais voilà, bien que sorti en salle le 4 novembre, le jour J, il n'était pas projeté chez nous. Frustration ! Râleries ! Vous imaginez le topo...

Et puis, je ne sais pas si ce sont les vacances de Noël qui ont joué en notre faveur mais c'est à ce moment là que nous avons eu la joie de découvrir "Avril et le monde truqué" à l'affiche ! Zou, on saute dans la voiture et on file voir ce dessin animé 100% français et dont la création et l'univers graphique sont de Tardi (excusez du peu !).

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Nous voici embarqué pour 1h45 dans un univers SF historique type steampunk. Le monde n'est pas vraiment ce qu'il a été au moment où se déroule l'histoire de ce film, des changements ont eu lieu en amont et nous sommes ici dans une sorte de monde parallèle où les choses sont à la fois habituelles et complètement décalées pour le spectateur. Une part donc d'inconnu dans un Paris pourtant reconnaissable et diablement bien rendu.

Tardi est aux manettes de ce film d'animation et ça se voit. Les dessins sont simples, le trait assez classique mais on décèle pourtant au détour de chaque scène des surprises aux seconds plans, des clins d'oeil... Un univers foisonnant et onirique ! Pendant presque 2 heures, on retombe en enfance et l'on s'émerveille ! La couleur est chaude, un peu sépia, les machines et les infrastructures font rêver et l'ensemble est très agréable à regarder.

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Côté scénario, nous sommes en pleine intrigue policière. Les parents d'Avril, scientifiques reconnus, ont disparu lorsqu'elle était enfant. Elle va poursuivre leurs travaux et leurs recherches dans la clandestinité et tenter de sauver le monde. Vaste programme et grande espérance pour une jeune fille de son âge mais Avril a plus d'un tour dans son sac et surtout elle n'a pas les deux pieds dans le même sabot. Femme forte, avec du caractère, elle est difficilement impressionnable et c'est un bonheur de rencontrer un personnage comme elle dans un dessin animé destiné aux enfants à partir de 6 ans (à noter tout de même qu'il n'est pas sûr qu'à cet âge, les gamins comprennent tous les tenants et les aboutissants de l'histoire).

Avec Tardi aux pinceaux comme je l'ai dit mais aussi Marion Cotillard, Philippe Katerine, Jean Rochefort, Marc-André Grondin au casting pour les voix des personnages, "Avril et le monde truqué" a su s'entouré pour donner à voir au spectateur une oeuvre de qualité et surtout une oeuvre différente de ce que l'on a l'habitude de voir. Il y a dans ce film d'animation un petit côté "à l'ancienne" qui fait plaisir à voir et une dimension fantastique, un ton et un imaginaire qui lui sont propres. On ressort de la séance, des étoiles plein les yeux, avec la certitude d'avoir vu un dessin animé unique. A voir !

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La critique de Mr K : 5/6. Un très bon moment de cinéma que ce film d'animation français passé malheureusement trop inaperçu en cette période de blockbuster spatial omniprésent (on va aussi aller le voir dans le mois de janvier quand le calme sera revenu). Avec Jacques Tardi à la barre, on pouvait s'attendre à un récit haut en couleur et une approche de la dystopie intéressante et nouvelle. C'est une franche réussite qui prend toute son ampleur sur grand écran avec à la clef une immersion totale et jubilatoire.

Le temps semble s'être arrêté au milieu du XIXème siècle. Le progrès a été stoppé à l'énergie de la vapeur et la France est un Empire perclus dans ses certitudes et son système rétrograde et répressif. Au centre de l'histoire, il y a ces mystérieuses disparitions de savants à travers le monde entier et la menace muette qui pèse sur l'équilibre de notre monde. Avril est la fille d'un couple de scientifiques ayant mis au point un miraculeux sérum très convoité par les autorités, ils vont être enlevé devant les yeux de la petite fille qui ne perdra jamais l'idée de les retrouver un jour. Elle continue les recherches en cachette, va faire des rencontres essentielles pour mener sa quête et révéler une vérité incongrue aux conséquences catastrophiques. Tout un programme me direz-vous? Même plus encore tant les créateurs de ce film malin et intelligent ont semé embûches et indices sur le chemin du personnage principal.

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On s'attache immédiatement à cette orpheline à fleur de peau obsédée par ses recherches. Elle n'en reste pas moins une jeune fille qui se cherche elle-même et qui en se confrontant à la réalité et aux autres va devoir s'accepter, se révéler à elle-même et finalement s'accomplir. Elle peut compter pour cela sur son grand-père (voix de Rochefort délectable à souhait) attentionné et un peu fou, son chat parlant (si!si! En plus c'est Philippe Katerine qui le double! Huge!) dont la paresse n'a d'égal que son courage et sa sagesse et un gentil filou embringué dans une histoire qui le dépasse. Les opposants ne sont pas mal non plus entre un policier bourru en pleine disgrâce et la mystérieuse menace. Mélange d'humour et de scènes plus graves, une alchimie étonnante se dégage des interactions entre personnages donnant une densité au dessus de la moyenne dans ce type de métrage.

D'une grande beauté (le dessin de Tardi se déploie admirablement sur grand écran), on enchaîne scènes intimistes très recherchées avec des séances d'action parfois trépidantes et saisissantes (passages dans des tunnels notamment) et des décors flamboyants immersifs à souhait: Paris et ses deux tours Eiffel jumelles en guise de gare, une jungle impénétrable, objets rétro-futuristes… Tout concourt pour fournir un univers dystopique complet, cohérent et inquiétant. On sent que ce projet a été longuement travaillé pour fournir plaisir immédiat et réflexion à plus longue portée.

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Pas de note maximum pour autant pour quelques légères scories comme la musique que j'ai trouvé à deux moments inappropriées car trop grandiloquente, des trames scénaristiques parfois convenues (on n'est pas surpris très souvent si vous voulez) et je n'aime pas qu'il y ait un générique avant le début d'un métrage (défaut très minime je vous l'accorde).

Mais ne boudons pas notre plaisir, il faut aller voir ce film pour le faire vivre et encourager les initiatives du même genre car elles sont encore trop peu nombreuses en France et en Europe face aux rouleaux compresseurs habituels. De la poésie, un graphisme différent, un univers fascinant, trois arguments imparable qui font d'Avril et le monde truqué un mètre étalon en la matière d'animé made in France.

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jeudi 1 octobre 2015

"FUTU.RE" de Dmitry Glukhovsky

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L'histoire: Dans un avenir pas si lointain… l'humanité a su manipuler son génome pour stopper le processus de vieillissement et jouir ainsi d'une forme d'immortalité. L'Europe, devenue une gigapole hérissée de gratte-ciel où s'entasse l'ensemble de la population, fait figure d'utopie car la vie y est sacrée et la politique de contrôle démographique raisonnée. La loi du Choix prône que tout couple qui souhaite avoir un enfant doit déclarer la grossesse à l'État et désigner le parent qui devra accepter l'injection d'un accélérateur métabolique qui provoquera son décès à plus ou moins brève échéance.

Une mort pour une vie, c'est le prix de l'État providence européen.

Matricule 717 est un membre de la Phalange qui débusque les contrevenants. Il vit dans un cube miteux de deux mètres d'arête et se contente du boulot de bras droit d'un commandant de groupe d'intervention. Un jour, pourtant, le destin semble lui sourire quand un sénateur lui propose un travail en sous-main : éliminer un activiste du parti de la Vie, farouche opposant à la loi du Choix et au parti de l'Immortalité, qui menace de briser un statu quo séculaire.

La critique de Mr K: Attention chef d’œuvre! Sans doute la plus grande claque littéraire dans le domaine de la SF que je me sois pris par un auteur contemporain depuis ma découverte de la trilogie des Guerriers du silence de Pierre Bordage et du Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite. Grand prix des Utopiales 2014 avec son ouvrage précédent (pas encore lu mais ça ne saurait tarder!), Glukhovsky prouve avec ce livre-somme de 736 pages que les comparaisons avec Huxley et Orwell circulant à son propos ne sont pas usurpées. J'en reviens toujours pas tant ce livre m'a procuré à la fois évasion, réflexion et tout un cortège d'émotions contradictoires.

Dans l'Europe de FUTU.RE, les hommes sont devenus des Dieux: ils ont vaincu la Mort. Mais à quel prix? À cause de la surpopulation (120 milliards d'individus rien que sur notre continent), il interdit d'avoir des enfants. Les contrevenants sont soumis à la loi du Choix où un des parents peut échanger sa vie contre celle de sa progéniture. Le héros n'est qu'un petit maillon de la chaîne en apparence. Enfant élevé par l'État suite à la défection (Disparition? Exécution?) de ses parents, le Matricule 717 est un membre de la Phalange, bras armé de l'ordre chargé de faire respecter la loi du Choix avec des pouvoirs étendus. Véritable milice fasciste, rien ne le prédispose à sortir du lot, il traverse sa vie d'immortel sans passion, bourré de tranquillisants comme l'ensemble de la population. Son destin va basculer lorsqu'un sénateur haut placé va lui confier une mission peu ordinaire. Il va devoir assassiner un opposant politique qui prône notamment la suppression de la loi du Choix. La mécanique s'installe et une rencontre fortuite va lui faire découvrir un sentiment qu'il n'avait jamais éprouvé jusque là: l'Amour. Perturbé, déphasé et perdu, 717 rentre alors dans l’œil du cyclone entre questionnements intérieurs, complot mondial et course contre la montre dans un monde devenu mortifère et aseptisé.

Ce livre est une merveille d'intelligence et de virtuosité narrative. Le lecteur est captivé dès le premier chapitre et je vous assure qu'il est tout bonnement impossible de ne pas penser à ce livre, à cette histoire quand on n'est plus en pleine lecture (au travail, durant les repas, même dans mes rêves, je vous jure!). C'est suffisamment rare pour être souligné, l'addiction est puissante tout comme le souffle qui règne sur l'ensemble de cet ouvrage.

La dystopie est ici d'une grande noirceur comme dans les livres des deux auteurs pré-cités. L'Utopie d'origine a engendré un monstre totalitaire cloisonnant les gens et leurs esprits. Dieu est mort, place à l'éternelle félicité programmée, standardisée et chimique car on assomme les populations sous les cachetons pour éviter les "pétages de plomb" qui plomberaient (sic) la belle perfection de cette Europe radieuse et puissante. Le pouvoir en place s'appuie sur les immortels (guerriers cachés sous le masque d'Apollon / Méduse, superbe couverture soit dit en passant!) qui distillent la peur et maintiennent l'ordre mou ambiant. C'est le règne de l'apparence et de la superficialité, tout être vieillissant (les fameux injectés punis pour avoir désobéi) est montré du doigt et mis à l'écart. Aux portes de l'Europe, les migrants s'amassent, attirés qu'ils sont par les promesses d'un continent prospère où chacun peut vivre éternellement. Mais comme dans notre monde réel, ils sont rejetés, ignorés et décriés. Toute ressemblance avec une actualité récente ne serait que fortuite bien évidemment! Le background fait vraiment froid dans le dos, l'humanité par son accession au savoir suprême semble avoir perdu toute empathie et morale (déjà qu'à la base ce n'était pas gagné!).

L'Europe n'est plus qu'une grande forêt de tours hautes de plusieurs kilomètres reliées entre elles par des tubes et des transports en commun. C'est le règne de la technologie qui a vaincu la Nature, disparue depuis longtemps au profit de la "Culture". Le roman nous transporte dans une vision du future d'une grande froideur et d'une précision chirurgicale. L'auteur nous propose des descriptions grandiose teintées d'amertume comme rarement j'ai pu en lire auparavant, le tout dans un style léger et très accessible. On voyage beaucoup entre les dortoirs glaçants où sont "éduqués" les futurs immortels, les cellules-blocs servant d'appartements aux plus modestes, les quartiers déshérités de Barcelone la rebelle, les bains-publics alvéolaires, les bureaux des puissants perchés à plus de 500 étages de hauteurs, des parcs artificiels recréant une illusion de nature, les usines automatisées où est fabriquée la nourriture.

Au milieu de tout cela, 717 se débat entre son éducation qui l'a transformé en être violent et primal et ses différentes rencontres notamment Annelie. Loin des poncifs, des attentes classiques, le personnage principal attise tour à tour la curiosité du lecteur, son agacement, son horreur parfois mais aussi le dégoût, la compassion et même la tristesse. A deux reprises, je n'étais pas loin de verser ma petite larme. La fin du livre est d'une intensité redoutable pour le personnage principal et le lecteur pris en otage. De manière générale, Glukhovski est un orfèvre, les personnages sont fouillés, complexes et leurs interactions ne laissent rien au hasard. Le scénario général fait place à des ramifications multiples et saisissantes, les révélations sont nombreuses (jusqu'à l'ultime page tout de même!). Il n'y a pas de trop plein avec ces plus de 700 pages, quand on referme le livre, on regretterait presque que ce soit fini!

FUTU.RE fut une lecture immersive et prenante comme jamais. On ressort avec l'impression d'avoir lu un texte clef, unique et marquant. Je n'oublierai pas de sitôt cette dystopie à la fois thrash (des passages sont bien rudes, âmes sensibles méfiez-vous), poignante (le passage dans la mission catholique est tout bonnement cristallin et magnifique) et prophétique (Mon Dieu, on fonce vers ce genre de société!). Un grand, un très grand, un énorme moment de littérature comme on en vit peu dans une vie. Il rentre directement dans mon panthéon des dix meilleurs romans que j'ai jamais lu. Alors franchement… Qu'attendez-vous? Foncez, le futur est à portée de page!

samedi 4 juillet 2015

"Le Travail du Furet" de Jean-Pierre Andrevon

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L'histoire: Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes du XXIe siècle. La santé de la population ne cesse de s'améliorer ; toutes les statistiques le prouvent. Le problème, c'est de maintenir les grands équilibres. Pour y parvenir, il faut supprimer 400 000 citoyens par an dans l'Hexagone. Choisis avec art et méthode par le Grand Ordi, qui chaque matin procède à un tirage au sort morbide. Le travail des Furets consiste à liquider, pas forcément en douceur, tous ceux dont la vie doit prendre fin au bénéfice de la communauté. Un boulot comme un autre, en somme. Avec des avantages. Jusqu'au jour où un certain Furet, grand amateur de films noirs du XXe siècle, découvre sur sa liste le nom de Jos. L'amour de sa vie.

La critique de Mr K: Retour vers de la SF française avec ce volume faisant la part belle au roman noir transposé dans un futur pas des plus rassurants. Vous prenez des codes bien établis que vous accompagnez à la sauce futuriste et vous obtenez un ouvrage assez étonnant qui se démarque nettement des productions lambda.

Le héros est un furet, comprendre un tueur à la solde de l'État chargé d'éliminer des personnes tirées au sort par un gigantesque ordinateur. L'objectif? Garantir la survie de l'espèce humaine, équilibrer la balance dans un monde où la maladie et la mort reculent inexorablement grâce à une technologie médicale à la pointe du progrès. Froid et distant, l'anti-héros est tourner sur lui-même et fait son travail sans se poser de questions sur les tenants et les aboutissants de ses missions. Il n'a pour seul compagnon que son poisson rouge (Moby Dick sic!) et accumule les exécutions sans état d'âme. Seule faille dans son personnage de dur à cuire, la mystérieuse Jos, belle comme le jour et belle de nuit de profession qui illumine sa vie dès qu'il passe des moments avec elle. Un jour, la menace pèse sur elle et cela va tout changer. Un grain de sable dans une machinerie complexe peut mettre à mal tout le système, l'équilibre n'existe plus et c'est la fuite en avant…

Dès les premières pages, l'ambiance est plantée. Pas beaucoup d'espoir dans cette ville futuriste où le tueur erre de quartier en quartier pour sa besogne. C'est l'occasion pour l'auteur de nous décrire un monde bien segmenté entre pauvres, riches, intellectuels et société du spectacle. On passe donc de ruelles insalubres et empuanties à de grandes zones de loisir où l'insouciance est de mise entre frivolité et appât du gain. Les classes sociales s'ignorent royalement, cohabitent dans une même cité sans jamais se rencontrer, un grand classique dans la SF prospective. Seule gageure d'égalité, l'ange de la mort incarné par le héros qui ne fait pas dans le détail et la ségrégation sociale. Il reçoit sa liste (entre 5 et 10 noms) et il a la journée pour les exécuter.

Avec lui, on suit ces différentes mises à mort où son sens moral est totalement effacé devant sa mission. Il ne fait que son métier finalement… Froid et clinique, ses descriptions et analyses cinglent le lecteur tel un bon coup de fouet au rythme des formules chocs, mélange savoureux de formules à la Audiard et de néo-argot (beaucoup de néologisme bien typés SF dans ce livre). C'est aussi des passages de repos forcé, d'auto-réflexion qui nous sont livrées. Le personnage principal est seul, il se vide l'esprit en assouvissant sa passion pour le vieux cinéma Hollywoodien (que de références égrenées tout au long des 253 pages de l'ouvrage!), il y dépense beaucoup d'argent et s'en inspire pour ses tenues de bourreau (un coup privé froid, un coup cowboy sur le retour). Il noue une relation spéciale avec la belle Jos qui vient le voir régulièrement pour discuter, boire un coup ou encore aller au zoo. Rien de vraiment sexuel à proprement parler (même si une certaine tension à ce niveau là est perceptible) mais plutôt une attraction réciproque et un sentiment de bien être lors de leurs rencontres. Cela permet à l'écrivain de nous offrir de très belles pages qui contrastent avec le quotidien plutôt rugueux du furet.

Au détour des pérégrination de celui-ci, par petites touches, Andrevon nous immerge dans un futur pas si éloigné où la technologie futuriste est totalement intégrée à la société (mention spéciale aux "pous" qui s'avèrent être des sortes de balises GPS que l'on implantent dans le cou de tous les nouveaux nés et qui permettent de repérer quiconque en moins de deux!), une société devenue liberticide à force de rechercher le bien commun. C'est d'ailleurs dans ces questions quasi métaphysiques que réside le cœur de l'intrigue qui tire son épingle du jeu par son caractère profondément noir. Ne vous attendez donc pas à une fin heureuse…

La lecture est aisée et rapide, Andrevon excelle dans sa description du quotidien du furet et par sa lente prise de conscience de la nature réelle de son travail. On devine quelques ficelles à l'avance (surtout si on est habitué au genre) mais c'est avec un plaisir sadique (qui convient bien au ton cynique du texte) que l'on continue sa lecture qui nous emmène loin dans les realpolitik du futur entre paranoïa et hybris sanitaire. "Le Travail du Furet" est un bon roman de SF comme je les aime que je ne peux que vous conseiller.

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé:
Un horizon de cendres
Tout à la main
Le monde enfin
- La Fée et le géomètre

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mercredi 24 juin 2015

"1984" de George Orwell

1984L'histoire : De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

La critique Nelfesque : "Quoi !? Tu n'as jamais lu 1984 !?", "Il faut ABSOLUMENT lire 1984 !" ou encore "George Orwell avait tout prévu dans 1984", voilà le genre de choses que j'ai entendu pendant des années. Sans compter Mr K qui régulièrement me rappelait que ce roman était dans notre bibliothèque et que je n'avais pas d'excuses pour ne pas le lire (lui l'avait adoré, comme beaucoup).

Il m'a fallu une ultime impulsion pour enfin lire ce classique de George Orwell, d'autant plus que j'avais particulièrement apprécié "La Ferme des animaux" il y a quelques années. Cette impulsion, c'est le Book Club de ce soir, ayant pour thème "Roman adapté au cinéma" et qui a vu "1984" être plébiscité pour une lecture commune et une discussion autour des différents thèmes du roman, qui me l'a donné.

Pourquoi n'ai-je pas lu ce roman plus tôt ? En premier lieu parce que j'avais peur d'un style trop ampoulé ou vieillot. Et oui, "1984" a été publié en 1949 et j'avais du mal à percevoir le côté actuel d'un roman écrit il y a plus de 60 ans. Et pourtant...

En effet, George Orwell, en nous dépeignant un monde fait de surveillance, de contrôle de la population et d'annihilation de l'esprit critique met le doigt sur les déviances de notre monde moderne. Assez bluffant quand on y pense. Ce Mr Orwell est en effet un visionnaire.

Côté écriture, n'ayez crainte, on ne souffre pas du tout d'un style fastidieux bien au contraire. Le vocabulaire est simple, les phrases courtes et bien qu'étant un classique de la SF, "1984" est très facile d'accès. Dès les premières pages, l'histoire est lancée et le lecteur est tout de suite pris dans l'ambiance.

Un monde gris, sans émotion, voilà où vit Winston. Dans un Londres complètement dénaturé, où l'homme est sans cesse contrôlé, au travail, dans la rue mais aussi à la maison par l'intermédiaire de télécrans qui réveillent le quidam le matin, l'obligent à faire du sport, le surveillent et le rappellent à l'ordre si nécessaire. Le papier est banni, les livres n'existent plus ou seulement dans des formes retravaillées par une police de la pensée remettant sans cesse le passé en question et réécrivant l'Histoire. Après des années de servitude mentale et de lavage de cerveau, le peuple ne sait alors plus discerner le bien du mal, le vrai du faux et boit avidement les paroles de Big Brother. Tout ou presque est suspect, les enfants sont éduqués de façon à dénoncer leurs parents si ceux ci ont un comportement étrange...

Au milieu de cette masse fade et tiède, un homme, Winston, a quelques fulgurances d'un passé qui pourtant ne semble pas avoir existé. Avec un esprit critique qui ne demande qu'à être développé, il va partir à la recherche de ses souvenirs qu'on a voulu anéantir et tenter d'avoir quelques moments loin de Big Brother. Il va alors faire la connaissance de Julia et son destin va changer.

Véritable hymne à la liberté, "1984" est un roman poignant sur l'homme, l'amour, la vie en général. Comment une société peut-elle mettre à mal toute envie d'émancipation chez l'homme, comment la peur de sortir du rang peut-elle conditionner une population et l'amener à faire ce qu'on lui dicte, comment tout plaisir simple peut-il être vu comme un danger et être peu à peu banni.

Big Brother broie les hommes pour en faire des machines sans cervelles et à sa botte. Les actes sont réprimés, puis les pensées, jusqu'au vocabulaire qui est remanié afin d'ôter tout terme spécifique pouvant permettre au peuple d'exprimer des sentiments et approfondir sa pensée. Absolument terrifiant. On touche dans ce roman à l'essence même de l'homme, à ce qui nous différencie des animaux et au fantasme de bâtir une société sans avis, sans opposition, sans résistance mais aussi sans joie, sans plaisir et sans amour. L'homme de demain serait-t-il comme le prédit George Orwell, un être vide et maléable à souhait ?

"1984" est un roman passionnant mais aussi terriblement cruel. A lire pour son côté visionnaire mais aussi pour nous aider à rester éveillés et garder à l'esprit que la liberté sous toutes ses formes est la chose la plus précieuse au monde.

Posté par Nelfe à 16:45 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
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jeudi 15 mai 2014

"Tunnel" d'André Ruellan

tunnelL'histoire: En 2025, à Paris, rue de Rivoli... Une croix d'acier tous les cent mètres. Sur vingt kilomètres. Et sur chaque croix, un homme qui saigne et meurt. Un "Crâne".
Qui sont-ils, ces hommes à la tête rasée que traque la police? Des voyous venus des mpontagnes d'ordures de la banlieue et qui, de nuit, se glissent dans Paris pour tuer? Ou bien des révolutionnaires porteurs de l'espoir d'un avenir plus humain? Qu'importe ce soir à Manuel Dutôt qui ne songe qu'à sauver sa femme carole – plongée dans le coma et qui attend un enfant. À l'arracher à la mort que prescrit une loi impitoyable. Dans cette ville maudite, Manuel fuit, erre, croit enfin trouver refuge dans les ruines puantes de Clichy.
Il est sur le territoire des Crânes...

La critique de Mr K: Une nouvelle couverture de Caza, une quatrième de couverture flirtant bien avec la série B et l'annonce d'un brin de dénonciation de l'autoritarisme... Il n'en fallait pas moins pour que je me laisse tenter par le présent volume lors d'une énième visite chez notre abbé préféré. André Ruellan, ancien médecin reconverti nous invite à un voyage dans un futur des plus ténébreux et angoissant avec Tunnel, un ouvrage qui va vous plonger dans un Paris à nul autre pareil.

En 2025, le monde a bien changé et notamment dans l'ancienne capitale parisienne. Dirigée par un conglomérat autoritaire, les libertés individuelles n'existent quasiment plus, laissant place à un modèle global et consumériste. La répression est terrible pour les opposants, en témoignent les routes parsemées de croix où se meurent lentement de mystérieux prisonniers au crâne rasé. Manuel et Carole font partie de ce nouveau monde mais très vite leur vie bascule quand Carole est victime d'un accident et se retrouve plongée dans un profond coma. Selon la loi en vigueur, elle doit être euthanasiée. Fou de douleur, son mari se refuse à accepter cette fatalité, enlève le corps de sa femme et s'exile dans la banlieue extérieure, territoire échappant au contrôle de Paris, zone de non-droit réputée extrêmement dangereuse. Il va y faire la rencontre des Crânes...

De manière générale, cet auteur ne perd pas son temps en fioritures et se concentre sur l'essentiel: l'immersion et l'action. On rentre dans le vif du sujet dès le premier chapitre avec une première scène marquante se déroulant rue de Rivoli. L'immersion est fulgurante dans ce futur où la technologie la plus poussée n'arrive pas à masquer les cris des mourants sur leur croix. Véritable référence à l'histoire de Spartacus, le lecteur sent poindre un malaise qui ne va aller que grandissant au fil de sa lecture. Bien que relativement courtes, les descriptions de ce futur sont efficaces et très vite, je me suis fait une idée précise de cet univers déviant et terrifiant. Tout à tour, vous côtoierez le luxe et l'uniformisation de néo-Paris, puis vous irez dans la ceinture parisienne qui s'est transformée en véritable décharge publique, où seule semble régner la loi du plus fort et du Talion. Belle réussite sur ce plan pour ce roman qui parvient vraiment à nous transporter dans un ailleurs bien dépaysant quoique loin d'être joyeux.

Là où le bas aurait tendance à blesser, ce serait en terme de personnages et d'histoire. Je les ai plutôt trouvés creux et stéréotypés dans l'ensemble malgré quelques nuances des plus agréables par moment. On ne verse pas vraiment dans le manichéisme à tout crin mais on s'en rapproche dangereusement ce qui peut laisser une impression de platitude à l'ensemble. Dommage quand on voit les possibilités qui s'offraient avec un background tel que l'a imaginé André Ruellan. J'ai été aussi rarement surpris par les démêlés du scénario qui ne surprennent jamais vraiment avec une trame qui ressemble beaucoup à de nombreuses autres histoires que j'ai pu lire en SF ou autres transfictions. Comme les personnages sont monolithiques, on finit par s'attendre à leurs réactions et on peut même parfois deviner ce qui va arriver.

Pourtant ce livre se lit bien, la langue n'est pas forcément exceptionnelle avec parfois des lourdeurs de style, notamment les descriptions de blessures et autres maux. On sent bien alors que l'auteur a été médecin dans une autre vie. Ces scories sont compensées par un récit sans temps morts et un rythme assez enlevé malgré parfois des ellipses qui m'ont semblé hasardeuses.

Au final, la lecture de ce livre m'est apparue plaisante mais pas sensationnelle. Une sorte de petit plaisir coupable que tous les amateurs de série B SF peuvent tenter si l'histoire les inspire.

Posté par Mr K à 17:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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