dimanche 16 juin 2013

"Midnight express" de Billy Hayes avec la collaboration de Willliam Hoffer

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L'histoire: Livré pendant cinq ans à la violence et la perversion de ses geôliers turcs pour avoir tenté de passer clandestinement deux kilos de haschisch aux États-Unis, William Hayes fait l'expérience horrifiante d'une justice corrompue et hiérarchisée à outrance. Il ne devra sa survie physique et mentale qu'à son courage et à sa volonté de ne pas se laisser dévorer et anéantir par la privation de liberté et d'intimité.

La critique de Mr K: C'est une fois de plus chez notre cher abbé que j'ai dégoté cet ouvrage. Je ne savais même pas que le terrible film d'Alan Parker (réalisateur notamment de The Wall) était tiré de ce témoignage qui a du attendre un certain temps avant de se voir traduire en français. Le métrage m'avait fait fort impression et il a trotté dans ma tête longtemps après son visionnage notamment grâce à une BO assez exceptionnelle et des images brutes de décoffrage montrant la survie d'un homme dans des conditions extrêmes. C'est dire si j'attendais beaucoup de cette lecture qui me permettait au passage de renouer avec un genre que j'affectionne beaucoup mais que je pratique peu: la lecture de témoignage.

Tout commence à l'aéroport lorsque le héros se fait chopper avec deux kilos de hasch scotché tout autour de son buste. Pas de pot pour lui, la police est sur les dents et recherchent avant tout de dangereux malfaiteurs et aucunement, un petit dealer de seconde zone. N'en déplaise aux biens pensants, deux kilos ce n'est rien comparé aux tonnes passées en contrebande par les trafiquants dits "professionnels". Le témoignage passe sous silence le fait que William Hayes n'est pas à son coup d'essai étant un spécialiste de la chose, son truc étant d'habitude de passer la came dans un faux plâtre! Mais passons, l'essentiel est ici ailleurs et cette expérience va définitivement lui faire passer son goût pour le risque!

Dès le troisième chapitre, c'est la plongée infernale dans les prisons turques. La description est implacable, parfois dure à appréhender tant on rentre dans un monde parallèle, fonctionnant en vase clos avec des pratiques parfois ubuesques. Enfermé dans le pavillon des étrangers, il va faire de belles rencontres mais aussi des plus inquiétantes. La corruption règne en maître et l'argent ouvre bien des portes en terme de nourriture, de cigarette et de hasch! Et oui, les prisonniers pour oublier leur condition fument énormément de cannabis alors que la plupart sont justement enfermés pour détention de drogue! Bien évidemment les gardiens ferment les yeux, voir encouragent cette consommation, y voyant une manière facile d'arrondir leurs fins de mois. Le quotidien des prisonniers est ici remarquablement rendu et cette routine prend des allures d'épreuve de tous les instants. Bien des passages m'ont chamboulé et on se rend compte qu'il faut profiter de chaque instant de liberté tant on peut la regretter amèrement quand on la perd.

Condamné à 20 ans pour ce deal malheureux, en plus de l'injustice de cette peine (c'est tout de même long et un meurtre est à l'époque puni de la même peine), William va très vite se rendre compte que son sort dépend de la conjoncture internationale et notamment des rapports qu'entretiennent ensemble la Turquie et les USA. Vu que la période n'est alors pas au réchauffement, il va devoir rêver à l'express de minuit c'est-à-dire l'évasion. On rentre alors dans son esprit rongé par l'angoisse et l'envie de liberté. Il imagine toute une série de plans plus fous les uns que les autres. Il verra des tentatives réussies par certains, d'autres lamentablement ratées. Il finira par réussir à s'échapper de cet enfer après une condamnation supplémentaire et rentrera au pays définitivement transfiguré.

J'ai adoré ce livre. Il parle admirablement de la liberté perdue, de l'espoir qu'il faut conserver coûte que coûte pour éviter de sombrer, les passages narrant ses correspondances épistolaires avec ses proches sont d'autant plus touchant. J'ai terminé le livre avec une boule au ventre comme après une très vieille lecture qui m'avait aussi pris aux tripes: «L'épreuve» de Béatrice Saubin (suite chroniquée ici). L'écriture est simple et directe, les détails nombreux mais jamais gratuits. Les pages se tournent toutes seules très vite et l'effet est garanti pendant de nombreux jours après la fin de la lecture. Un indispensable dans le genre que je vous conseille grandement.


vendredi 12 novembre 2010

"FLASH ou le grand voyage" de Charles Duchaussois

FlashL'histoire: De Marseille au Liban, d'Istanbul à Bagdad, de Bombay à Bénarès, en bateau, à pied, en voiture, Charles peu à peu se rapproche de Katmandou, le haut lieu de la drogue et des hippies. Sa route est jalonnée d'aventures extraordinaires. À Beyrouth, il s'associe à des trafiquants d'armes, il participe dans les montagnes du Liban à la récolte du haschisch. À Koweït, il dirige un night-club. Au Népal, il devient pendant quelque temps le médecin et le chirurgien des paysans des contreforts de l'Himalaya. C'est enfin l'épisode de Katmandou et l'évocation saisissante de l'univers des drogués: l'opium et le haschisch qui font "planer", le "flash" de la première piqûre, le "grand voyage" du LSD.

La critique de Mr K: Il est des livres qui traînent derrière eux une réputation, "Flash" par beaucoup est considéré comme culte. Je suis tombé dessus par hasard, on peut dire en quelque sorte que c'est lui qui m'a trouvé. Ca m'a rappelé les propos d'un copain de fac qui l'avait lu et adoré. Le temps a passé et je ne l'avais toujours pas lu. Justice est aujourd'hui rendue!

Tout dans ce livre est vrai et c'est ce qui marque le lecteur. Comme expliqué en postface, une fois évacué pour raisons humanitaires du Népal, Duchaussois a éprouvé le besoin de s'épancher sur son expérience avec les drogues (après une première désintox) et a fait livrer aux éditions Fayard, 18 bandes enregistrées! Il n'est pas écrivain et en parcourant le livre, on se rend compte très vite qu'on a plus affaire à un témoignage qu'à un roman: un griot halluciné! C'est une des forces du livre qui par cet aspect accroche immédiatement le lecteur à la manière d'une drogue dure.

Ce livre est d'abord l'histoire d'un jeune homme en rupture avec ses proches qui décide de partir à l'aventure, un tour du monde plus exactement. Au fil des pages, on traverse nombre de pays: la Turquie, le Koweït, l'Inde, le Népal... Totalement dépaysant et abrupt dans la manière d'être décrits, ces lieux qui peuvent laisser rêveur nombre de voyageurs, révèlent ici leur part de noirceur intrigante voir répulsive. J'ai tout particulièrement été marqué par une scène décrite lors du passage à Bénarès (Inde): la mutilation d'un enfant pour qu'il ramène davantage d'argent lors de ses séances de mendicité. Jamais au cours de cet ouvrage, Duchaussois ne cherche à enrober, adoucir la réalité: tout ici est brut de décoffrage avec un fort ancrage dans le réel aussi rude soit-il à contempler.

À partir de la moitié du livre, lorsque Duchaussois commence à s'adonner à l'opium et à y prendre goût, on rentre dans une autre logique, un autre voyage. Destination? L'esprit et la vie quotidienne d'un junkie! Et franchement, ça décoiffe! Prenez le film "Requiem for a dream" et multipliez son effet par 100 et vous aurez une vague idée de la puissance évocatrice de cet écrit. Véritable plongée en enfer, tour à tour Duchaussois nous décrit les produits et leurs effets, la manière d'en trouver et de se les administrer, la dégradation physique et mentale (sa déchéance dans la dernière partie du livre est totale et il s'en faut de peu pour qu'il disparaisse). Folie, délirium tremens... rien ne nous est épargné et c'est tant mieux! On est bien loin des oeuvres consensuelles parlant de la drogue. Par exemple, au moment d'expliquer pourquoi il a commencé à se droguer, sa réponse est simple et commune à une majorité de toxicos: parce que c'est bon et que ça fait du bien! Extrait: D'abord, à la question: Pourquoi se drogue-t-on? Je répondrai sans y aller par quatre chemins. Parce que c'est bon. Parce que ça vous rend heureux, ça vous permet de mieux supporter la fatigue, ça vous aide à vivre, à supporter vos ennuis, à mieux voir la vérité des choses, ça vous fait deviner des rapports et des associations entre les choses que vous auriez mis des années à trouver tout seul ou que vous ne découvririez peut-être jamais. Certes ce n'est pas politiquement correct mais c'est une réalité!

Autre passage intéressant quand il aborde le sujet de la rechute. Vers la fin du récit, il semble être sur la bonne pente, près de s'en sortir et il va craquer suite à une contrariété. Voici sa "justification-explication: Mais qui n'est jamais allé se cuiter au bistrot ou chez lui pour oublier un coup dur? Qui n'a jamais eu de passage à vide? Qui n'a jamais eu envie de tout laisser tomber? Il y a autre chose. La drogue. L'existence de la drogue. La conscience que la drogue existe. Et la faiblesse du drogué à peine rétabli et dont les nerfs, le cerveau et tous les organes restent imprégnés du délicieux souvenir de la drogue. Car, n'est ce pas, on oublie toujours facilement les moments désagréables et douloureux du passé, les souffrances, les tortures, les ennuis. Mais on n'oublie jamais les moments de bonheur et de plaisir. Ceux-là seuls restent. Et c'est le drame des drogués quand ils ont arrêté: le souvenir de leur calvaire s'est vite estompé, celui de leurs jouissances s'exacerbe sans cesse un peu plus.

Cet ouvrage contribue aussi à démystifier le mouvement hippie, le séjour à Katmandou du narrateur est éloquent à ce sujet. L'idéal Peace and Love ne résiste pas à la réalité et surtout à la nature profondément égoïste de l'être humain. Coups de gueule et coups tordus sont légions: escroqueries, vols, trahisons et abus de confiance essaiment tour à tour cette période de la vie de Duchaussois et de son entourage (copains, "boys", médecins dealers, morbacs profiteurs en tout genre...). On ne s'attache pas vraiment à cet homme opportuniste et profondément malade à partir de son arrivée en Inde mais on ne peut que rester scotcher devant ce roman d'aventure qui lui a servi de vie pendant une année. Pétris de contradiction, le héros est un homme avant tout. Pas d'angélisme donc sur ce qui lui est arrivé, pas de critique systématique, juste les faits et rien que les faits.

Vous l'avez compris, ce livre s'est révélé être pour moi une gigantesque claque, au point qu'il rentre directement dans le panthéon des oeuvres préférées de Mr K. Un grand livre pour une expérience hors du commun.

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mercredi 11 novembre 2009

"Junky" de William S. Burroughs

junkyL'histoire:

"On devient drogué parce qu'on n'a pas de fortes motivations dans une autre direction. La came l'emporte par défaut. J'ai essayé par curiosité. Je me piquais comme ça, quand je touchais. Je me suis retrouvé accroché. La plupart des drogués à qui j'ai parlé m'ont fait part d'une expérience semblable. Ils ne s'étaient pas mis à employer des drogues pour une raison dont ils pussent se souvenir. On ne décide pas d'être drogué. Un matin, on se réveille malade et on est drogué".

La critique de Mr K:

Lu en deux traites! Un classique des classiques concernant le thème de l'addiction et ses conséquences. William Lee, le héros héroïnomane de ce roman est en pleine errance: nous le suivons pendant ces deals, ses prises mais aussi (et surtout!) pendant ses phases de privation et ses démélés avec les forces de l'ordre. Véritable descente aux enfers, on assiste petit à petit à la lente déchéance d'un être humain qui à la base n'est pas plus stupide qu'un autre mais qui devenu "accro" va cumuler les revers et les conneries. Plus qu'un plaisir, la thèse implicite de ce recueil est que la came est un mode de vie. Ca fit scandale, le livre sera interdit de publication pendant plusieurs années (voir la très bonne préface d'Allen Ginsberg qui recontextualise parfaitement ce moment de l'histoire littéraire américaine).

Plus qu'un roman, c'est un témoignage. Celui indirect de Burroughs qui par ce premier roman nous raconte ses propres errances dans les paradis artificiels de sa prime jeunesse. Le style est lumineux: phrases courtes, syntaxe mécanique, froide. Pas d'apologie ni de condamnation ferme de l'usage de stupéfiants, juste une trajectoire d'un camé comme un autre. On est loin d'un univers humanisé à la Trainspotting, l'humour est totalement absent et des passages sont vraiment glaçant de réalisme (recherche d'une bonne veine pour se piquer, les rapports entre junky...). Une oeuvre qui se rapproche plus d'un Requiem for a dream tant l'amertume est ce qu'il reste comme goût dans la bouche à la fin de sa lecture. Livre culte donc mais à ne pas mettre entre toutes les mains!

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