jeudi 27 septembre 2018

"Amours" de Léonor de Récondo

Amours

L'histoire : AMOURS. Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d'une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s'épanouir le sentiment amoureux le plus pur - et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l'héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l'a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s'apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n'a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l'enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s'éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles...
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d'un sentiment qui balayera tout.

La critique Nelfesque : "Amours" est un roman qui a fait pas mal parler de lui sur la blogosphère littéraire lors de sa sortie il y a 3 ans. Je l'ai vu passer à l'époque sur quelques blogs que je lis mais je ne m'y suis jamais arrêtée. Pourquoi ? Mystère. Jusqu'au jour où je l'ai vu chez ma copine faurelix et c'était là le signe pour que je me penche un peu plus dessus. Elle n'en disait pas trop sur son contenu, m'a indiqué en aparté qu'il fallait mieux ne pas lire la 4ème de couverture avant de commencer sa lecture et j'ai suivi ses conseils à la lettre. La route de ce roman a croisé la mienne en début d'année. J'ai pris le livre sous mon bras et je l'ai ramené chez moi. Au moment de le commencer cet été, je ne suis pas revenue sur la chronique de faurelix, je n'ai pas parcouru la 4ème de couverture, je m'y suis plongée sans rien savoir de ce qui m'attendait.

Que cette plongée fut douce...

Je vais copier ma copine de lecture mais clairement oui si vous pouvez laisser ce roman dans un coin de votre PAL et le ressortir un jour sans vous souvenir de ce qu'il va vous raconter alors faites-le. C'est une expérience intéressante en général et d'autant plus bouleversante lorsqu'il s'agit d'un roman de ce type. Nous sommes au tout début du XXème siècle, dans une maison bourgeoise du Cher. Victoire a épousé Anselme comme ce fut le cas parfois à l'époque, non pas par amour, mais de façon arrangée. De l'amour, elle ne connaît rien. Grisée par cette nouvelle situation, elle est contente et enjouée, jusqu'à ce qu'elle comprenne assez vite que son avenir dans cette maison, avec cet homme, ne la comblera pas de bonheur.

Léonor de Récondo aborde plusieurs sujets lourds de sens dans la vie d'une femme mais aussi tabou pour certains d'entre eux. Tous tournent autour d'un même thème : "l'amour" ou plutôt "les amours". L'amour sous toutes ses formes. La définition de l'amour, l'amour qu'un homme a pour une femme, la réciprocité de cet amour, les engagements qu'il implique, l'amour d'une femme pour une autre femme, l'amour maternel et filial, son apprentissage, l'empathie, l'amitié, l'amour de la vie... Le sujet est vaste et ce petit roman de 276 pages en esquisse tout juste les contours mais d'une très jolie façon. Tout en douceur, subtilité et élégance.

Avec Céleste, petite bonne au service de la famille, Victoire va apprendre ce que sont les amours. Qui aurait pensé qu'une domestique avait tant à apprendre à une grande dame, juste en vivant les choses telles qu'elle les ressent ? C'est un nouvel univers qui va éclore avec la rencontre de ces deux femmes, un nouveau futur que Victoire va entr'apercevoir, de nouvelles expériences pour Céleste. Et puis la découverte d'une puissance inattendue : celle de l'amour qu'est capable de faire naître un tout petit être dépendant de sa mère.

L'écriture de Léonor de Récondo est magnifique, l'histoire est poignante, les mots touchent et l'émotion est présente à chaque page. Il m'est arrivé de penser que j'aurai aimé plus de détails parfois, et donc un roman plus long, mais finalement "Amours" est tel une caresse. Il passe subrepticement entre nos mains, laissant une douce effluve dans son sillage. Il pose sur notre coeur de lecteur un petit baiser inoubliable, comme les tout premiers, et nous laisse poursuivre notre route. Le coeur apaisé.


jeudi 2 août 2018

"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina Khadra

 

ce que le jour

L’histoire : Algérie, années 1930. Les champs de blés frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l’espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père.

Confié à un oncle pharmacien, dans un village de l’Oranais, le jeune garçon s’intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s’appelle Émilie, une "princesse" que les jeunes gens se disputent. Alors que l’Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences, de déchirures et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l’homme ne peut jamais oublier un amour d’enfance...

La critique de Mr K : C’est toujours un grand plaisir de replonger dans l’œuvre de Yasmina Khadra. Certes c’est souvent éprouvant mais on a affaire à un grand auteur qui a un don incroyable pour la narration romanesque et en même temps pour porter un regard sans concession sur l’Homme et sa propension à vouloir asseoir son pouvoir par la violence et l’injustice. Ce titre ne fait pas exception, Ce que le jour doit à la nuit va explorer, à travers le récit de la vie d’un jeune garçon, la société algérienne coloniale puis son émancipation du joug français. Plus apaisé malgré un background pas facile, cet ouvrage a été dévoré en deux jours avec aucune possibilité de revenir en arrière.

Durant les près de 500 pages de l’ouvrage, on suit donc le destin contrarié du jeune Younès qui se voit très vite confié à son oncle par un père désemparé de ne pas avoir réussi à reprendre la main sur l’existence de sa famille après la perte de leurs terres ancestrales. De la pauvreté dont il est issue, Younès a appris à se contenter de peu et à toujours respecter les anciens et l’ordre établi. Timide, réservé, peu sûr de lui, grâce à ce nouveau cocon familial, il ne manquera de rien. Vivant dans l’aisance (mais sans exagération), il va aller à l’école et se construire un bel avenir professionnel, chéri et aimé par son oncle et sa tante qui ne pouvaient pas avoir d’enfants.

En parallèle, il va se constituer une bande de copains où règne l’amitié indéfectible ou presque... C’est l’époque des sorties, des conneries et de l’éveil des sens (scène très sympathique et emblématique de la visite au bordel). L’irruption de la belle Émilie qui cristallise les passions de tout le village va fissurer le tableau. Crispations, tensions, rivalités et trahisons vont s’enchaîner autour d’elle au grand dam de Younès qui par sa tendance à ne pas choisir, à ne pas s’engager va se compliquer la vie et au final passer à côté de sacrées bonnes choses. Au delà des drames intimes narrés, l’irruption des événements algériens, la guerre civile (parfois fratricide) vont rajouter une dimension supplémentaire à une histoire qui explore sans fard et avec justesse la vie d’une communauté qui évolue inexorablement malgré les vents contraires.

Avec Khadra c’est bien simple, il suffit de deux / trois chapitres pour se retrouver happé par le souffle de l’histoire. On s’attache très vite aux personnages (même le héros qui personnellement m’a agacé plus d’une fois) que l’auteur cisèle à merveille sans pour autant tartiner des pages et des pages de descriptions et de flashbacks. Quelques mots, un ou deux paragraphes et les voila propulsés sur la scène et les événements feront le reste. C’est vivant, bouillonnant et d’une grande fraîcheur. Bon, ils ne sont pas épargnés et ils prennent un certain nombre de coups mais ils restent vivants dans le sens où chacun à sa manière essaie de surmonter les drames et les tensions. Une vie humaine est tellement riche et les épreuves sont nombreuses, Khadra en aborde beaucoup dans ce roman fleuve s’étendant principalement de 1930 à 1962 date de l’indépendance algérienne: l’ascenseur social à l’épreuve des déterminismes sociaux culturels, la posture paternelle et la nécessité de la dépasser, l’amitié qui s’effiloche avec les épreuves de la vie, le mystère de l’amour et ses innombrables méandres (désir, jalousie, obstacles innombrables), la soif de liberté de toute une nation et l’incurie de la puissance coloniale avec la nécessité pour chacun de prendre position... Vous l’avez compris, l’Histoire fait ici partie intégrante des destins contés. Jamais envahissante mais toujours éclairante et révélatrice, elle densifie les traits et donne à voir un monde en pleine mutation.

Ce roman est aussi un très beau miroir sur la société algérienne de l’époque et sa course ensuite à l’indépendance. Très nuancé comme à son habitude, Khadra s’attache avant tout à transmettre une vision réaliste et profondément humaniste de ce pays au passé complexe et toujours douloureux encore aujourd’hui. Des bidonvilles d’Oran aux quartiers bourgeois, en passant par quelques incartades en Europe, cet ouvrage nous fait partager une ambiance, des mœurs et des coutumes parfois dépaysantes. L’immersion est totale, les images mentales se bousculent et procurent une expérience de lecture optimum sans temps morts ni passages rébarbatifs. Il faut dire aussi que l’auteur a toujours une aussi belle plume, accessible, souple et maline à l’occasion. Un pur bonheur de lecteur que je vous convie à découvrir au plus vite si ce n’est toujours pas fait !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul
- Les Agneaux du seigneur

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lundi 29 janvier 2018

"Hôtel iris" de Yôko Ogawa

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L’histoire : Mari est réceptionniste dans un hôtel appartenant à sa mère. Un soir, le calme des lieux est troublé par des éclats de voix : une femme sort de sa chambre en insultant le vieillard élégant et distingué qui l'accompagne, l'accusant des pires déviances. Fascinée par le personnage, Mari le retrouve quelques jours plus tard, le suit et lui offre bientôt son innocente et dangereuse beauté.

La critique de Mr K : Petit voyage au Japon avec ma chronique du jour où je retrouve avec un bonheur non-feint la plume si fascinante et dérangeante de Yôko Ogawa, une auteure qui m’a déjà soufflé deux fois par le passé avec à chaque fois un univers décalé, une plume splendide et une belle exploration de l’esprit humain dans sa complexité. Après La Petite pièce hexagonale et Les Tendres plaintes, je m’attaquais avec Hôtel Iris à l’un de ses titres les plus sulfureux qui relate entre autre la relation sadomasochiste entre une jeune fille et un homme beaucoup plus âgé. Autant vous prévenir de suite, si vous êtes une âme très sensible et / ou une personne très prude, passez de suite votre chemin, ce livre n’est pas pour vous.

Mari travaille dans l’hôtel miteux de sa mère dans une station balnéaire japonaise. Cette jeune fille plutôt banale ne va plus à l’école et se coltine une génitrice assez tyrannique dans son genre, qui l’emploie comme réceptionniste et bonne à tout faire dans l’affaire familiale. L’atmosphère est étouffante pour Mari qui ne se voit autoriser quasiment aucune distraction. Elle a peu l’occasion de se mêler aux jeunes de son âge et se distraire. Suite à une violente altercation entre une prostituée et son client, le hasard va remettre sur la route de Mari ce client indélicat mais au charme trouble. Fascinée par les manières très polies, maniérées et pleine d’empathie du vieil homme à son égard, elle va se laisser séduire et rentrer dans une relation étrange, faite d’attirance et de répulsion, de plaisir et de souffrance...

Au centre de l’ouvrage donc, cette relation ambiguë qui se tisse petit à petit entre Mari et ce mystérieux traducteur de russe qui vit isolé sur une île au large. Sans réelle personnalité propre, la jeune fille candide et naïve se voit transformée par sa relation. Emportée par sa passion, peu à peu elle ne se limite plus, s’échappe des griffes de sa mère et adopte un comportement obsessionnel. Toute passion se vit pleinement mais entraîne des conséquences parfois redoutables. Mari n’y échappera pas. Le vieux traducteur est lui aussi bizarre dans son genre car à l’extérieur et en société, il emprunte les traits d’un homme courtois et bien éduqués. Il n’en est pas de même quand les deux amants se retrouvent dans le privé, il cède la place à un tyran autoritaire adepte de la soumission de sa partenaire. Belle dichotomie du personnage qui intrigue et dérange énormément le lecteur dans ses certitudes.

Ce couple atypique est très bien décrit par l’auteure qui soigne toujours énormément la caractérisation de ses personnages. Caractères, émotions, fêlures sont disséqués d’une plume habile par une Yôko Ogawa toujours aussi précise et amoureuse de ses personnages. Ne vous attendez pas à une débauche de scènes crues dans cet ouvrage, quelques passages sont olé olé mais rien de bien thrash si ce n’est dans certaines idées véhiculées et les rapports tortueux qui gèrent cette relation tumultueuse. J’ai lu ici ou là des critiques outrées sur le web, je pense que ces personnes n’ont tout simplement pas choisi la bonne lecture et beaucoup appuyaient leur argumentation sur des aspects moraux et souvent simplistes voir réactionnaires. Ce livre interpelle forcément un peu mais il n’y a pas vraiment de quoi fouetter un chat, cette fiction va d’ailleurs bien au-delà qu’une histoire de fesses, de bondage (oui, le traducteur russe aime entraver ses conquêtes) et de rapport dominé-dominant.

C’est avant tout la chronique d’une pré-adulte qui se cherche et va se confronter à une passion amoureuse pour la première fois de sa vie avec son lot d’incompréhensions, d’expériences malheureuses et de questionnements intérieurs. C’est aussi une belle réflexion sur le rapport à l’âge, au temps qui passe et inévitablement à la mort qui hante le récit à travers des personnages disparus dans des conditions troubles, un être cher qui vous manque et vous transforme, le rapport que l’on entretient aussi avec le concept de mort et son application à soi. On alterne dans ce récit des scènes vives (principalement celles où les deux protagonistes sont en présence) et rythme plus lent, très "japonais" dans les passages plus descriptifs qui donnent à voir le quotidien de la jeune fille, la vie qui défile dans cette ville de bord de mer (animations du quartier, les flots touristiques, le mauvais temps qui impacte les chiffres d’affaire) et la nature qui se retrouve magnifiée à chaque phrase ou paragraphe la mettant en scène. D’ailleurs les éléments font bien souvent écho à l’état d’âme des personnages et leurs actions, le lien est ici indubitable et apporte un souffle puissant à un récit dont on sait dès le début qu'il se terminera mal.

Cette lecture fut très riche en émotions. Souvent contradictoires, elles résonnent encore en mon esprit à l’heure où j’écris ces quelques lignes. J’ai très vite été emporté par la magie des mots, le cadre et ce rapport très ambigu entre Mari et son vieux soupirant. Difficile de reposer cet ouvrage avant la toute fin tant il est subtilement écrit et composé. Le plaisir de lire est vraiment optimum et les amateurs de sensations fortes, de relations déviantes et hypnotisantes seraient bien inspirés de tenter l’aventure. Un petit bijou dans son genre.

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vendredi 1 décembre 2017

"Dans la guerre" d'Alice Ferney

danslaguerrealiceferneyL’histoire : 1914. La guerre éclate et personne n’y croit. Personne ne croit à sa durée, à la douleur et à la violence, et personne n’imagine combien d’hommes vont périr, combien reviendront quatre ans plus tard avec un ineffable effroi dans les yeux. La jeune Félicité n’y croyait pas non plus, à la guerre, et maintenant que Jules, son mari, est parti, elle ne croit pas qu’il pourrait ne pas revenir. Elle l’attend donc, élevant leur tout jeune enfant et accomplissant son travail de paysanne, alors même qu’elle est en butte à la sourde hostilité d’une belle-mère jalouse. Félicité et Jules ne sont pas les seuls protagonistes du drame qu’Alice Ferney a mis en scène dans son roman, il y a aussi Prince, leur chien. Ce Colley, incapable de comprendre et de supporter l’absence de son maître, traverse la France entière pour le rejoindre. Arrivé au front, il apprend avec Jules l’art de tuer et la manière de transmettre des messages quand les soldats ne peuvent passer sous le feu. Incarnation même de la fidélité, Prince comprend alors comment l’homme qui souffre laisse en lui renaître la bête.

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! Déjà que Grâce et dénuement m’avait cueilli à sa manière mais cette nouvelle lecture d’Alice Ferney m’a définitivement convaincu de l’immense talent de cette auteure à lire absolument. Dans la guerre est à la fois un magnifique hommage aux victimes de la barbarie, un hymne à l’humanité et une très belle chronique familiale.

L’ouvrage commence avec l’ordre de mobilisation placardé sur la place du village. La sanction est tombée : Jules va partir au front laissant derrière lui sa ravissante femme, son enfançon, sa ferme et son colley. Les adieux faits, le voila parti pour un voyage au bout de la nuit, il éprouvera la guerre sous toutes ses formes : en mouvement puis dans les tranchées. Pendant ce temps là, par intermittence, le lecteur retourne à la ferme où se joue une autre partie d’échec entre Félicité (la femme de Jules) et sa belle-mère Julia, assez épouvantable dans son genre. Quant à Prince, le colley de Jules, il va partir sur les routes pour retrouver son maître adoré qu’il secondera dans ces temps difficiles. Angoisses, douleurs, espérances mais aussi courts moments de joie émaillent un récit puissant au souffle intimiste qui éteindrait toute velléité de conflit si l’on se donnait la peine de le lire.

On s’attache immédiatement au couple Jules / Félicité, gens simples de la campagne qui ne sont pas dupes des risques encourus. Liés par un amour fou, ils ne cesseront de penser l’un à l’autre, de poursuivre leur existence chacun de leur côté en espérant un jour se revoir. Rien ne nous est caché de leurs états d’âmes respectifs et cet amour là est d‘une rare force, il transcende le lecteur et c’est souvent l’œil humide qu’on passe au chapitre suivant. C’est beau, c’est pur et tellement solaire comparé à l’horrible réalité de la guerre omniprésente le reste du temps.

Ce sont des regards croisés sur la Première Guerre mondiale qui nous sont ici offerts. Alice Ferney explore l’âme humaine tant au front qu’à l’arrière, des combattants embourbés enterrés jusqu’aux foyers délaissés où triment les femmes. Cela donne lieu à de très belles pages sur la vie au front avec le quotidien si difficile des poilus, l’installation d’un certain fatalisme qui s’inscrit dans les esprits et au final des hommes face à eux-mêmes, à leurs démons. Les descriptions sont fascinantes de réalisme et l’on sent bien que l’auteure a un sens aigu de l’Histoire qu’elle retranscrit à merveille et sans fausses notes. Clairement, moi qui suis un amateur de cette période historique en littérature, cet ouvrage n’a pas à rougir de classiques comme Les Croix de bois de Dorgelès, un de mes romans cultes sur le sujet. Ferney n’a pas son pareil pour donner corps et âme à ses personnages et les inscrire dans la réalité d’une guerre effroyable. Le récit est riche en références, éléments politiques et guerriers qui essaiment le roman sans pour autant l’alourdir. La petite histoire accompagne à merveille la grande.

Voyage sublime et atroce à la fois, c’est haletant et inquiet que l’on suit la vie des différents personnages : la vie de cantonnement au front de Jules avec ses camarades d’infortune dont Joseph et Brêle qui ressortent du lot, Jean Bourgeois un supérieur hiérarchique proche de ses hommes ou encore le colley Prince qui finit par les rejoindre et va servir d’estafette un temps. Camaraderie, solidarité mais aussi injustice et début de rébellion font monter la pression. On s’en doute la fin du roman est un déchirement et une telle histoire ne peut se terminer heureusement. Les atermoiements, hésitations et craintes de celle qui est restée au pays ne sont pas moindre, même si la mort ne guette pas Félicité à chaque minute, elle doit s’occuper du domaine et notamment supporter sa jalouse de belle-mère qui ne lui a jamais pardonné de lui avoir enlevé son fils. Psychodrames, tensions et clashs sont au menu avec en filigrane le grand absent que l’on attend et que l’on espère. Là encore, Ferney peint un tableau pudique et libérateur à la fois, comme si elle réussissait à travers cette famille à dépeindre une époque entière et toute une série de sentiments contradictoires nourris par l’expérience douloureuse que les personnages doivent traverser.

Autre élément présent dans le texte : les animaux. On sent que l’auteure nourrit un amour certain pour ses victimes collatérales du conflit. Au delà de la figure de Prince, modèle de loyauté et de fidélité, on retrouve à plusieurs moments des allusions aux massacres perpétrés par les différentes armées, l’auteure laissant libre court à l’expression d’incompréhension des bêtes face à la furie des hommes. Aussi original qu’efficace, ce procédé donne à voir un point vue supplémentaire sur les actes commis, certes ce n’est pas le plus fouillé dans ce texte mais il a le mérite d’être là et de proposer autre chose, une autre vision. La conclusion reste la même, la boucherie de 14-18 broie tous les êtres, les tuant ou les laissant amorphes sur le bord du chemin. Choc brutal, abrutissement et au final le broyage de l’âme est au rendez-vous.

Ce fut un bonheur de tous les instants que cette lecture. Malgré un thème difficile, des scènes chocs et une trame très pessimiste. On se plaît à parcourir ces mots, lignes, phrases et paragraphes à l’écriture aussi subtile que belle. L’art d’écrire est noble entre tous ici et c’est une très belle évocation de la Première Guerre mondiale que nous propose Alice Ferney. Sur cette thématique et dans l’amour des belles lettres, on ne fait guère mieux. Courez-y !

mercredi 30 août 2017

"La Nuit, la mer n'est qu'un bruit" d'Andrew Miller

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L’histoire : Tout oppose Maud et Tim. Fille unique de parents modestes, Maud est une scientifique brillante. Issu d’une famille nombreuse, aisée et fantasque, Tim passe ses journées à jouer et composer de la musique. Elle est secrète, réticente à la vie. Il est exubérant et exprime ouvertement ses sentiments. Réunis par leur passion commune, la voile, ils finissent pourtant par former un couple puis une famille. Lorsqu’une terrible tragédie les frappe, chacun réagit à sa manière. Il se réfugie chez ses parents, incapable de surmonter sa douleur. Elle décide de mettre le cap à l’Ouest pour traverser l’océan en solitaire.

La critique de Mr K : Voici pour aujourd’hui, un livre terrible et subtil. Le genre de lecture dont on ne ressort pas indemne et dont il est difficile de se dépêtrer quand on l’a débuté. Au cœur de l’indicible et des sentiments les plus intimes, l’auteur trace son sillon, emporte le lecteur avec lui et au final laisse le lecteur pantois devant tant de maestria déployée.

Au centre du récit de La Nuit, la mer n'est qu'un bruit, il y a Maud. Jeune femme effacée, froide et décalée de la réalité. Diplômée en science et passionnée de voile ; elle semble traverser son existence sans vraiment crocher dedans. Pourtant, au détour d’un accident de chantier, elle va rencontrer Tim, son futur époux. Autant, elle est distante et quasi muette ; autant le jeune homme est dynamique, volubile et empli d’espoirs. Malgré leur différence, le charme va agir et le couple va s’installer ensemble puis avoir une fille. On suit leur quotidien tranquillement, à un rythme lent et mesuré, construisant un cocon familial et des habitudes dans l’esprit du lecteur. Lorsque le malheur s’abat, tout va changer. Les rapports instaurés deviennent biaisés et c’est la lente dégringolade avec son lot d’expériences traumatisantes, de non-dits et de ressentiments larvés qui ressortent au grand jour.

La comédie humaine est ici bien cruelle et l’on se rend compte de l’intérêt pour Andrew Miller d’avoir bien développé ce qui précède. Liens familiaux, vie professionnelle, vie intimes s’entrechoquent et l’on comprend mieux la psyché des personnages même si Maud reste en permanence un mystère nébuleux. La souffrance est ici sourde, envahissante mais jamais frontale. Face à l’indicible, difficile de savoir vers qui se tourner et comment exprimer ce que l’on ressent vraiment. L’auteur pourtant y parvient avec beaucoup de pudeur, de tact mais sans rien omettre des conséquences graves qu’engendrent la perte d’un être cher avec une véritable dissection du processus de deuil pour plusieurs personnages. Les tensions familiales notamment sont très très bien rendues. Maud est différente, parfois agaçante, très intrigante en tout cas et son départ pour le grand large plonge l'ouvrage dans une autre dimension.

En effet, la chronique familiale et personnelle de Maud vire au voyage initiatique et au roman d’aventure. Seul à bord du voilier du couple, elle part outre-manche en quête de réponses et de vérités sur elle-même. L’écriture se détache alors de la psyché pour se concentrer sur la navigation, la routine de la traversée et les multiples observations que l’héroïne peut faire. Bluffant de réaliste, j’ai aussi aimé cette partie avec un passage en pleine tempête incroyable de réalisme, on sentirait presque le goût des embruns entre les pages ! Le voyage va finalement aboutir à un dénouement que l’on ne voit pas venir, qui fait la part belle à l’introspection et à la prise de conscience dans un milieu peu ordinaire et lourd de signification pour la jeune femme. Une sacrée idée pour un récit qui se termine en beauté toujours dans le sens de la finesse et de la richesse des émotions.

Malgré une certaine dichotomie dans l’ouvrage, les passages s’assemblent parfaitement, donnent une cohérence et une richesse au personnage de Maud qui pourtant par moment pourrait en agacer plus d‘un. L’univers de la voile, de l’océan rajoute une dimension supplémentaire à ce mille-feuille littéraire dense mais très digeste. L’écriture d’Andrew Miller est une merveille de concision, de dynamisme et de précision. Chaque scène, chaque sentiment exprimé semble ciselé par un orfèvre qui conjugue beauté de la langue et sens de la narration. Les pages se tournent toutes seules, le plaisir se renouvelle à chaque chapitre et même si au fond, il ne se passe pas grand-chose, on se plaît à errer dans le sillage de Maud, à échafauder des hypothèses pour les vérifier ensuite. On referme La Nuit, la mer n'est qu'un bruit touché en plein cœur. Une sacrée expérience que je ne peux que vous recommander.


mercredi 9 août 2017

Petit tour à la ressourcerie...

Avant notre départ en Périgord, Nelfe et moi sommes allés innocemment à la ressourcerie de Lorient pour voir un peu ce qu'ils proposaient. Plus précisément, nous recherchions quelques verres à vin, vu ma mauvaise habitude de les casser en faisant la vaisselle. Aucun verre nous ne trouvâmes mais par contre, le rayon livre était bien achalandé... Jugez plutôt des nouvelles acquisitions que nous avons ramené à la maison !

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(aie aie aie...)

Vous voyez où on en est arrivé ??? I.R.R.E.CU.P.E.R.A.B.L.E.S ! Enfin surtout moi comme vous allez pouvoir le constater, Nelfe s'étant une fois de plus illustrée par sa capacité de résistance à la tentation. Voici un traditionnel post de craquage comme nous en avons le secret, suivez le guide pour la présentation des petits nouveaux qui viennent rejoindre leurs congénères dans nos PAL respectives. 

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(THE trouvaille !)

- La Ligne verte de Stephen King. Un des derniers "vieux" titres de Stephen King qui m'avait échappé jusqu'ici. Comme beaucoup, j'ai adoré le film mais je souffrais de ne pas avoir lu ce titre paru sous forme de feuilletons et réputé comme très réussi dans l'oeuvre de cet ogre littéraire. Gros coup de chance donc de tomber sur les six volumes réunis au même endroit et dans la toute première édition. Sans doute, une de mes prochaines lectures tant l'attente fut longue !

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(Librio en force, again !)

- La Morte amoureuse de Théophile Gautier. Sans doute, le premier roman mettant en scène un mort-vivant, et féminin de plus ! Rajoutez là-dessus un auteur que j'adore, une bonne pincée de XIXème siècle, un prêtre amoureux, des esprits qui se déchaînent et vous obtenez un court récit que j'ai hâte de parcourir. Là encore, il ne devrait pas trop traîner dans ma PAL !

- Aurélia de Gérard de Nerval. Entre hallucinations et mystères, De Nerval propose ici un voyage subliminal dans son imagination au coeur de son romantisme à fleur de peau et de ses rêves éveillés mêlant femmes disparues, ancêtres regrettés et paysages merveilleux. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je suis plus que tenté !

- Le Prince de Machiavel. Un classique hors norme que je vais relire avec grand plaisir (emprunt au CDI dans mon année de terminale). Précurseur dans la pensée politique, cet ouvrage explique clairement et nettement le principe de realpolitik et le contrôle des masses. Rajoutez un bon ouvrage de Debord (La société du spectacle au hasard...) et vous obtenez la société actuelle. Pas le genre de lecture rassurante en soi mais comme on dit knowledge is power !

- Le Grand dieu Pan de Arthur Machen. Première incursion dans l'univers d'un auteur présenté comme un maître de la terreur et des mondes inconnus. L'action se déroule à Londres où une femme fatale sème la folie et l'effroi sur son sillage. Qui est-elle vraiment ? Que recherche-t-elle ? Navigant constamment entre réalité et déviances diaboliques, on promet au lecteur une lecture tumultueuse. Ça promet !

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(Un pot-pourri, bien sympathique !)

- L'Attente de l'aube de William Boyd. Un acteur se voit proposer de devenir agent secret par une commanditaire dont il tombe amoureux... J'aime beaucoup cet auteur qui à priori multiplie les surprises et les rebondissements dans un roman salué par la critique. Wait and read.

- Toutes les familles sont psychotiques de Douglas Coupland. Un récit dynamitant le roman familial traditionnel et qui met à mal l'American way of life. Connu pour sa subvertion, l'auteur s'amuse à envoyer une tribu de sympathiques cinglés dans une Floride de carte postale. Gare à la casse !

- Les Sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra. Un Khadra, ça ne se refuse jamais, j'ai donc adopté celui-ci sans même regarder le résumé en dos d'ouvrage. On retrouve ici les thématiques chéries par cet auteur : le fanatisme, la violence et la confrontation entre tradition et modernité. M'est avis qu'une fois de plus, je ne sortirai pas indemne de cette lecture !

- Balade pour un père oublié de Jean Teulé. Road movie insolite qui voit un jeune père kidnappé son nourrisson à la naissance et partir revoir les différentes femmes qui ont jalonné sa vie ; je m'attends au meilleur d'un auteur que j'affectionne tout particulièrement. Vous lirez un peu plus bas que j'ai doublé la mise à son sujet !

- Les Carnassières de Catherine Fradier. Une ex flic virée pour bavure se retrouve projetée dans une enquête à haut risque dans le milieu russe des Baléares. Au programme : mafia sibérienne, ex du KGB et meurtres en série. C'est très engageant et le style incisif semble se rapprocher d'un Despentes. Tout pour me plaire donc !

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(Pot pourri de brochés pour changer !)

- Retour en absurdie de Stephane de Groodt. Là encore, un pot monstrueux que de tomber sur ce titre. Nelfe m'avait offert le premier tome il y a quelques années et j'avais adoré cette expérience bien branque et délectable à souhait. Je vais pouvoir rééditer cette lecture hautement plaisante avec ce volume deux des chroniques télévisuelles d'un as du calembourg et du jeu de mot.

- Héloïse, ouille ! de Jean Teulé. Teulé deuxième acte avec un volume consacré à Abelard et Héloïse, couple mythique que l'auteur va s'employer à démystifier dans le style si vert qu'on lui connait. Hâte de lire celui-ci aussi !

- La Tâche de Philip Roth. Troisième volume d'une trilogie thématique sur l'identité et l'histoire de l'Amérique d'après guerre (j'ai les deux autres volumes dans ma PAL), il est ici question de mensonge, d'honneur et d'amour. Le genre d'ingrédients qui bien mixés donnent souvent de grandes oeuvres et quand on connait les talents de Roth en matière de narration et de style, ça risque d'être très bon !

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(La sélection de Nelfe... Oui, elle est 10 000 fois plus raisonnable que moi!)

- Ni vu ni connu d'Olivier Adam. J'aime beaucoup Olivier Adam (là, c'est Nelfe qui parle) et je suis curieuse de découvrir celui-ci paru dans une édition jeunesse. Ça va se lire très vite mais je ne doute pas que ça soit encore une fois intense !

- Mississippi de Hillary Jordan. Un Belfond ! Une maison d'édition de qualité ! Limite je peux y aller les yeux fermés. Mississippi des années 40, "dans la lignée d'un Faulkner", nous dit la quatrième de couverture : ça donne envie !

- L.A. Requiem de Robert Crais. Encore un Belfond ! Une enquête, un flic en pleine rédemption mais au passé trouble. Miam miam !

Belle moisson d'ensemble, non ? Certes les livres sont encore plus serrés qu'avant dans nos PAL mais les promesses de lecture sont riches et nos chroniques prochaines et à venir en témoigneront certainement. Qu'il est bon d'être book addict, une passion dévorante mais pas vraiment ruineuse quand comme nous, on aime les livres de seconde main... À quand le prochain craquage ?

mardi 4 juillet 2017

"Bord de mer" de Véronique Olmi

Bord de mer

L'histoire : Elle vit seule avec ses deux petits garçons et pour la première fois les emmène en vacances. Cette escapade doit être une fête, elle le veut, elle le dit, elle essaie de le dire.

Ensemble ils vont donc prendre le car, en pleine nuit, sous la pluie. Les enfants sont inquiets : partir en période scolaire, partir en pleine semaine, partir en hiver à la mer les dérange. Et se taire, et se taire, surtout ne pas pleurer, surtout ne pas se faire remarquer, emporter toute ses affaires pour se rassurer, juste pour se rassurer, pour ne plus avoir peur de la nuit. Car demain tout ira bien, demain ils seront heureux. Au soleil, ils iront voir la mer.

La critique de Mr K : Attention, sacré claque ! Je suis ressorti tout chamboulé de cette lecture. Derrière une histoire toute simple, se cache une redoutable autopsie d'une vie ratée, d'un destin contrarié et cette fuite en avant de quelques jours dans une ville de bord de mer ne vous laissera pas indemne, je vous le dis !

Une mère célibataire décide de tout plaquer et de partir avec ses deux fils (Kevin 5 ans et Stan 9 ans) pour la mer. Cette escapade hors de leur réalité quotidienne doit leur permettre de faire un break, de penser à autre chose et pour les enfants de découvrir la grande bleue. Mais le temps n'est pas de la partie, l'angoisse monte chez la mère et les enfants, et l'on sent bien que quelque chose cloche, qu'un espèce de fatum sombre plane au dessus de la petite famille...

Quelle montée en pression mes amis ! Racontée à travers le point de vue de la mère, l'immersion est immédiate et plutôt classique au départ. C'est plutôt fun de partir à l'aventure sans vraiment prévoir le lendemain, les enfants d'ailleurs bien que surpris suivent leur mère avec des rêves et des espérances plein la tête (surtout le plus jeune). Mais très vite, on sent une certaine distance entre l’aîné et la mère. Stan ne voit pas d'un bon œil cette décision précipitée et commence à se rebeller. La mère totalement dépassée par sa vie égrainée au compte goutte au fil de légers flashback et de ses impressions nage en eau trouble, perd pied et commence à sévèrement chavirer de la cafetière.

Très vite l'ambiance devient glaciale, la génitrice s'éloigne inexorablement de la réalité (les passages se déroulant au contact de tierces personnes sont très parlants), l'atmosphère lourde contribue à un climat angoissant qui provoque suées et appréhension chez le lecteur pris au piège et hypnotisé par ce texte qui lorgne vers le morbide et la désespérance. Rajoutez à cela un aîné de plus en plus déconcerté par l'attitude de sa mère, un plus jeune souffrant d'être loin de chez lui et vous obtenez une mécanique infernale qui voit trois personnages pourtant unis par des liens très forts qui ne se comprennent plus.

Tout cela ne peut qu'aboutir à une fin éprouvante et dans le domaine, on fait ici très fort d'autant plus qu'on pense forcément à ce qu'on peut malheureusement lire parfois dans les journaux. Cet ultra-réalisme de tous les instants contribue à faire de ce livre un authentique bijou et un reflet très fidèle de la souffrance que l'on peut éprouver quand la vie ne nous fait pas de cadeau. D'une pureté mortifère, le destin de cette mère est à la fois émouvant, effrayant et totalement humain. En cela, on termine le roman sur les genoux entre horreur, tristesse et incompréhension. J'aime être bousculé et pour le coup, j'ai été servi au delà de mes espérances.

L'écriture est une merveille, l'auteur retranscrivant parfaitement l'état d'esprit de la mère. C'est brut de décoffrage, délirant parfois et emprunt d'une grande mélancolie. Touché en plein cœur, on ne peut lâcher l'ouvrage avant la toute fin et sa fulgurance (120 pages environ) contribue à sa force et sa portée. Certes l'expérience est éprouvante mais quelle puissance et quelle maestria ! Bord de mer est une lecture difficile à oublier et que l'on ne peut que conseiller malgré un fond extrêmement sombre. Avis aux amateurs !

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samedi 10 juin 2017

"Fleur de béton" de William N'Sondé

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L’histoire : Derrière la fenêtre d'une barre d'immeubles, Rosa Maria rêve de soleil, d'amour, de calme... et de quitter la cité des 6000, où elle vit avec sa famille. En attendant ce grand jour, elle pleure son frère aîné retrouvé mort derrière le parking du supermarché, évite les coups de son père quand elle rentre trop tard, cache sa féminité, tardivement, naissante sous des vêtements informes, et soupire en cachette pour le beau Jason qui ne la voit pas. Un incident avec la police provoque une émeute dans le quartier, qui précipite les destins des personnages...

La critique de Mr K : C’est la magnifique couverture de l’ouvrage qui a irrémédiablement attiré mon regard vers Fleur de béton lors d’un énième passage chez l’abbé. Superbe photo que vint compléter une quatrième de couverture saisissante et riche de promesses. Ayant quitté la banlieue parisienne depuis plus de dix ans, j’aime à l’occasion y retourner lors de voyages littéraires très souvent hauts en couleur. Ce fut une fois de plus le cas avec cet ouvrage de William N'Sondé, intimiste, poétique et parfois sans concession.

La majeure partie du roman suit le personnage de Rosa Maria, fille d’immigrés siciliens venus s’installer dans la banlieue parisienne lors de la fin des trente glorieuses, le papa à l’époque étant ouvrier pour un grand groupe automobile français. Mais un plan social va le mettre au chômage pour longtemps et le père aimant se transforme en tyran domestique tiraillé par les regrets et l’ennui. La main est leste, les insultes pleuvent et une tension très forte règne dans l’appartement. Rosa Maria s’enfuit comme elle peut : par ses pensées qu’elle tourne vers le beau Jason - black séducteur des quartiers qui n’a pas un regard pour elle, en discutant avec Mouloud un ami de son défunt frère retrouvé mort sur un parking de supermarché, en traînant de ci de là...

Tout va basculer, lorsqu’un riverain lassé des attroupements de jeunes des cités va littéralement péter un plomb en tirant à la carabine sur la troupe aux prises avec deux agents de la force publique. La pression monte inlassablement dans les tours et les affrontements débutent... Rosa Maria va se retrouver brinquebalé entre Jason qui la regarde enfin, un pote qui glisse vers le côté obscur et une copine libre comme le vent que le destin va rattraper. C’est la fin de l’enfance, le passage à l’âge adulte qui se profile et laissera un goût amer.

Le grand mérite de l’ouvrage est son économie de mots. L’auteur vient du monde de la musique et cela se ressent tout au long de la lecture qui se fait naturellement, de manière souple et toujours avec plaisir malgré des passages parfois rudes en terme de scénario. Langue imagée en constant renouvellement, rythmique asymétrique, télescopage des sentiments et de la réalité, autant de circonvolutions stylistiques qui nous emmènent dans un ailleurs si proche et si lointain à la fois. Nous pénétrons vraiment dans la cité, dans l’esprit des gens et le quotidien nous saute au visage sans qu’aucune échappatoire ne soit possible. Inutile de vous dire que l’expérience est assez unique et pesante à la fois.

Wilfried N’Sondé explore et restitue l’ambiance de ces quartiers souvent déshérités où chacun subit sa vie plutôt que de la vivre. Sans angélisme ni pathos, on côtoie la désespérance et l’ennui que l’on combat avec des rêves fous de destinations lointaines projetées par les publicités placardées dans les arrêts de bus. Pour Mouloul ce serait Bora-Bora, pour Rosa Maria se serait n’importe où mais avec Jason. Mais la réalité rattrape tous ces personnages, les mères voient leurs enfants s’enfoncer dans la glande et la délinquance, les maris voient leur vie intime réduite à peau de chagrin et la tension nerveuse montée, l’amour même se retrouve souillé pour cause de naïveté et de confiance donnée trop vite... La descente est alors difficile, sans espoir de rédemption et l’on craint le pire pour ses âmes finalement esseulées et errant sans but si ce n'est celui d'attendre le lendemain et peut-être vivre mieux.

Ce roman n'est donc pas des plus optimistes même si des parcelles de vie recèlent d’incroyables énergies et confluences de bonheur comme la fête donnée par les jeunes dans un local désaffecté. Situé au début du roman, ce passage est un modèle de narration différenciée par la confrontation du point de vue de l’héroïne avec la réalité qui l’entoure et qu’elle semble occulter totalement. D’ailleurs Rosa Maria est larguée pendant tout le livre, aveuglée par ses rêves de jeunesse et sa tendresse exacerbée, elle touche profondément le lecteur et l’agace même parfois. Cela n’enlève rien à l’attachement qu’on lui porte tant elle représente une certaine innocence perdue de la jeunesse et l’idée de vivre par et pour ses aspirations.

Fleur de béton est un vrai petit bijou, un beau miroir rendu à la banlieue, sans chichi mais avec une grâce de l’écriture et un esprit profondément humaniste. Certes certains pourront dire que malgré des saillies parfois violentes, on est loin de la réalité. Je leur opposerai que la violence de ce livre n’est pas forcément dans les mots et les attitudes mais elle est surtout sociale et raciale. En sous-texte, le bilan sur notre société est assez effroyable et ceci des deux côtés de la barrière. Un roman intelligent, rudement bien écrit et à découvrir au plus vite pour tous ceux que la thématique intéresse. Un des must en la matière pour ma part.

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samedi 20 mai 2017

"Chambre 2" de Julie Bonnie

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L’histoire : Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.

Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.

La critique de Mr K : Il y a un peu moins d’un an, je tombai sur cette ouvrage lors d’un chinage de plus. La quatrième de couverture m’avait fait forte impression, dégageant une ambiance particulière et un contenu hautement corrosif avec au centre des préoccupations, le corps des femmes, ce qu'il subit et ce qu’on lui fait subir. Je m’attendais à être désarçonné et interloqué, je n’ai pas été déçu retrouvant dans ce très bel ouvrage la fougue d’une Virginie Despentes au mieux de sa forme avec en plus un soupçon de tendresse qui rend l’ensemble inoubliable.

Dans Chambre 2 se croisent en fait deux existences bien distinctes pour la seule et même personne. Béatrice a quitté le foyer familial très jeune pour s’adonner à sa passion : la danse. Elle intègre une troupe itinérante et parcourt l’Europe. Elle découvre la solidarité, la vie de Bohème, l’amour, la maternité mais aussi les drames et la déchéance. En parallèle, on la suit des années plus tard comme assistante-puéricultrice au service maternité d’un l’hôpital où elle nous propose de partager son quotidien, ses doutes et angoisses. Peu à peu, au fil des courts chapitres qui s’égrainent, se dégage un sentiment de malaise et de mal-être percé de ci de là par quelques poches d’espoir et de bonheur. Sans en dire trop, sachez que le cœur et l’âme sont mis à mal par une réalité bien souvent brute et impitoyable.

J’ai aimé ces deux aspects du roman. De manière général, j’aime parfois lire pour me faire mal, me coltiner des réalités qui me sont inconnues et prendre conscience de certaines choses. L’homme que je suis ne connaîtra jamais la maternité (à priori la science ne va pas vite dans ce domaine LOL) mais cet ouvrage lève le voile sur ces moments de magie, de joie mais aussi malheureusement parfois de déséquilibre, de peine et de folie. Certains passages dans le domaine sont éprouvants avec dans chacune des chambres explorées par l’héroïne des femmes très différentes qui livrent une expérience particulière, un échange singulier parfois avec les personnels et à chaque fois un moment d’humanité dans sa richesse et sa diversité. C’est dur car, loin d’être glamour, le passage en maternité peut se révéler traumatisant pour un certain nombre de femmes : le deuil d’un enfant, la connerie de certains personnels (on a envie d’en buter certaines dans ce livre), le décrochage de la réalité parfois quand on touche du doigt un rêve qui s’échappe au final. C’est brut de décoffrage, ça détonne dans le milieu bien souvent gnangnan des maternités et des jeunes mamans et papas.

Béatrice, sous les mots de Julie Bonnie, apporte son regard mais aussi sa mélancolie à ce tableau complexe et touchant. Certes on souffre avec elle, mais on en apprend beaucoup sur ce moment clef de l'existence, lorsqu'on devient parent (ce qui n’est d’ailleurs pas encore le cas pour moi, d’où ma découverte de nombreux aspects dont on parle peu). C’est sûr que ce livre n’est pas des plus rassurants dans le domaine mais il a le mérite de briser les tabous et de parler vrai, à la manière justement d’une Virginie Despentes que je citais en préambule. Mesdames, chapeau en tout cas, ce livre ouvre les yeux au mâle que je suis sur les efforts physiques et mentaux que subit une femme enceinte et même si je me doutais d'un certain nombre de choses, ce rappel à l’ordre littéraire s’est avéré formateur et éprouvant. Voici un livre qu’il faudrait faire lire absolument aux machos de tout bord, saturés de testostérone et incapables de regarder plus loin que leur gland. Ce témoignage-fiction est une merveille d’émotion et de "viscéralité", j’adhère totalement au dispositif et les vierges effarouchées n’auront qu’à passer leur chemin. Nombre de lectrices semble-t-il ont été choquées par la crudité des propos tenus dans l’ouvrage de Julie Bonnie... Autant ne pas lire ce livre dans ce cas là...

Au delà des femmes, il y a un très beau focus sur l’existence de Julie. Très intéressant en effet de faire le parallèle entre sa vie d’avant et celle qu’elle mène aujourd’hui. Clairement, ça ne respire pas la joie de vivre (évitez cette lecture si vous êtes au bord de la rupture nerveuse) mais c’est beau, puissant et très bien construit. À la manière d’un puzzle, les éléments s’emboîtent pour former un parcours de vie cohérent malgré la marginalité qui se dégage du personnage principal. C’est un vrai plaisir de suivre le parcours atypique de Béatrice et on se plaît à assister à ses spectacles, à côtoyer ses amis voyageurs et vivre les expériences fortes qu’ils partagent. Cela renvoie inévitablement à la notion de passé merveilleux que l’on regrette et qui force beaucoup d’entre nous à faire le point sur le présent. C’est drôlement malin et bien ficelé dans ce roman.

Un souffle frais et novateur s’étend sur l’écriture qui se révèle moderne, hachée et très sensuelle. La vulgarité n’est pas de mise mais la crudité frappe fort et juste dans les descriptions et les dialogues. Bien que profondément mélancolique, Chambre 2 dégage une forte humanité et une énergie du désespoir hors du commun. Franchement, ce fut une réelle claque littéraire, une certaine révélation et un plaisir de lecture intense. À tenter absolument si vous avez le cœur bien accroché !

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dimanche 30 avril 2017

"Grave" de Julia Ducournau

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L'histoire : Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

La critique Nelfesque : Mea maxima culpa, nous sommes affreusement en retard pour poster cette chronique ciné. J'ai traîné, traîné, traîné. Comme une envie de garder pour moi toute seule cette petite pépite de cinéma et cette expérience incroyable... Mr K étant quelqu'un de très persévérant (ça c'est le politiquement correct de "un peu chiant sur les bords" (coucou chéri !)), je finis par ENFIN rédiger mon billet. Remarquez, ainsi je suis étonnamment en avance sur la sortie DVD du film en juillet prochain (remarquez cette belle pirouette !).

Justine est une jeune fille qui débute ses études vétérinaires. Dans sa famille, tout le monde est passé par sa nouvelle école, tout le monde a suivi ses mêmes cours, tout le monde a subi le même bizutage. Celui qui va la transformer au plus profond d'elle-même. Elle ne ressortira pas de sa première année indemne. La Justine qu'elle était jusque là n'existera plus.

"Grave", en abordant de manière frontale le bizutage, est plus subtil qu'il n'y parait. Et oui, le film de genre cache parfois son jeu et pour qui sait voir au delà des apparences, le sang et l'horreur permettent d'aborder des thèmes plus universels. Mr K et moi-même étant très friands du genre, nous ne sommes pas des psychopathes en puissance (pas que !). Ici, Julia Ducournau se sert du bizutage comme prétexte pour parler de la différence et elle le fait de la plus belle des manières.

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Justine est végétarienne. On peut se dire "oula facile de surfer sur une problématique assez en vogue ces derniers temps" ou encore "non mais franchement voilà l'idée quoi, faire devenir cannibale une jeune végé, bravo le cliché". Et bien non, il n'y a ni volonté de faire du buzz avec un sujet à la mode, ni quelconque velléité de ridiculiser  une partie de la population sous prétexte qu'elle ne mange pas de viande. Finalement que Justine soit végétarienne, on s'en fiche un peu. C'est sa transformation, la façon dont elle la vit, dont elle est perçue, son combat, sa volonté qui importent.

Justine a des certitudes. C'est une jeune fille tout ce qu'il y a de plus banale. Elle est un peu impressionnée d'entrer dans une grande école où elle ne connaît personne si ce n'est sa grande soeur qu'elle croisera de temps en temps. Elle doit se faire de nouveaux amis, peut-être tombera-t'elle amoureuse. Elle va grandir, mûrir et comme n'importe quelle jeune adulte, changera pendant ses années étudiantes. Entre ce qu'elle pense être, ce qu'elle pense ressentir et la femme qu'elle deviendra, le fossé va se creuser peu à peu et c'est seule qu'elle devra faire face à ses changements intérieures, à ses doutes, à son deuil d'une vie passée.

"Grave" m'a beaucoup touchée. C'est un film qui n'est pas à mettre sous tous les yeux pour son côté gore et dérangeant (n'allez pas montrer ça à un gamin mais ça va sans dire, ne le regardez pas non plus si vous êtes ultra-sensible) mais pour qui aime être bousculé, questionné lorsqu'il se déplace en salle, ce film est une petite pépite. Plus qu'un long métrage, c'est une véritable expérience cinématographique. "Grave" ne ressemble à aucun autre film. Les plans sont superbes et cadrent parfaitement aux propos, les acteurs sont sobres et justes, la bande son épouse le film comme une seconde peau et le sublime, la réalisatrice n'en fait pas des tonnes. Inutile de déverser des litres de sang, inutile aussi de cacher quoi que ce soit. Le bouleversement que vit Justine est viscéral et il nous est livré brut de décoffrage. Au spectateur ensuite de décoder tout ça, de le digérer et de laisser l'ensemble vivre en lui tout simplement. Un film de genre français qui ne nous prend pas pour des imbéciles, nous fait confiance et nous questionne avec sobriété, c'est beau, puissant et sans concession. Une claque comme on aime en prendre !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique, la première pour ma part pour 2017 avec un film de genre différent, troublant et réalisé de main de maître. 1H38 de spectacle total, dépourvu de filtres commerciaux aseptisants et de plans attendus. Car la première force de ce film est avant tout de balayer autre part que sur les chemins ultra-codifiés du film de genre pour nous proposer autre chose entre conte cruel et récit initiatique.

Justine rentre en école vétérinaire comme tout le monde dans sa famille. Végétarienne assumée, elle se retrouve seule dans un univers qu’elle ne connaît pas : l’école vétérinaire qui accueille sa sœur aînée et qui a accueilli avant ses parents respectifs. C’est le temps de la découverte de la collocation, les premiers cours, les premiers proches et malheureusement pour elle le premier bizutage. Au cours d’une cérémonie décadente, elle va devoir pour "s’intégrer" manger de la viande crue. Au delà de la vexation et de la honte, il se passe quelque chose en elle. Des plaques, des rougeurs, des démangeaisons et un estomac jamais en paix commencent à lui rendre la vie très difficile. Perdue et déboussolée, peu à peu, elle va se rapprocher de la terrible vérité...

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Ce film est merveilleux d’interprétation tout d’abord. On ne tombe jamais dans l’excès de zèle et la volonté de trop en montrer. La réalisation est sobre et met en avant le jeu d’acteur impeccable de tout le casting. L’actrice Garance Marillier est une belle révélation qui donne fraîcheur, aspect inquiétant et flippant à son personnage en pleine métamorphose. On s’attache très vite à elle, petite fille perdue dans un univers qu’elle ne connaît pas et qui de surcroît ne se connaît pas elle-même. Les scènes s’enchaînent sans vraiment que l’on sache ce à quoi s’attendre, on espère, on sursaute, on tombe des nues et ceci toutes les dix minutes grâce à un dynamitage des codes de l’horreur au cinéma et du teen movie.

A ce petit jeu, la réalisatrice détonne en proposant une technique léchée et sans fioritures inutiles. La tension est palpable à chaque plan, chaque note de musique (la BO est top de chez top !). Julia Ducournau s’amuse à nous mener par le bout du nez et ça marche à plein régime. Les jeunes sont ici montrés sans fard dans leur réalité parfois délirante (les teufs, les regroupement de moutons face à une bagarre, le simplisme de leurs positionnements parfois) mais aussi dans le quotidien parfois morose avec les cours, le travail personnel mais aussi la découverte de l’autre, de la sexualité et le regard des autres qu’on subit ou qu’on utilise. C’est très fin, bien mené, toutes les réponses ne sont d’ailleurs pas flagrantes lors du visionnage du métrage, on se prend à réfléchir de concert en sortant de la salle pour expliciter certaines impressions, des cadrages ou des partis pris bien particuliers.

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Cela donne un film assez unique, lent dans le rythme mais ne laissant quasiment aucune échappatoire au spectateur pris dans un engrenage dans lequel la jeune Justine essaie de se débattre malgré son ignorance et parfois ses mauvaises réactions. J’ai pensé à David Cronenberg pendant cette séance, le côté organique, viscéral et psychologique est poussé au maximum. On ne ressort pas indemne d’un tel film, pas traumatisé mais profondément ébranlé et conscient d’avoir vu un film à part qui fera date dans l’histoire du cinéma. Une petite bombe franco-belge gore et poétique à la fois, à voir absolument pour les amateurs du genre qui aiment être bousculés dans leurs certitudes.

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