jeudi 29 avril 2021

"Enrage contre la mort de la lumière" de Futhi Ntshingila

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L’histoire : La vie n’a pas toujours été aussi rude pour Mvelo, quatorze ans, et sa mère Zola, qui vivent dans les bidonvilles de la périphérie de Mkhumbane, en Afrique du Sud. Autrefois, auprès de Sipho, l’amant de Zola, un avocat aisé, elles connaissaient de bons moments. Autrefois, Zola était championne de course à pied dans son école et promise à un bel avenir.

Jusqu’au jour où elle est tombée enceinte et où son père l’a reniée, l’exilant chez sa tante qui tient le bar clandestin dans lequel sa fille Mvelo a grandi... Lorsque Zola, la "malade en trois lettres", succombe au VIH, Mvelo, enceinte du pasteur qui l’a violée, part en quête de ses origines.

Armée de sa résilience et d’un féroce instinct de survie, la jeune fille va devoir affronter un monde ravagé par l’apartheid qui laisse bien peu de chances à son genre et à sa condition.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui un livre particulièrement réussi, de ceux qui vous mettent une bonne claque derrière les oreilles et œuvrent pour la prise de conscience de tout un chacun face à une réalité trop souvent édulcorée ou occultée par les médias mais aussi chacun d’entre nous. Dans Enrage contre la mort de la lumière, l’auteure sud-africaine Futhi Ntshingila, journaliste de profession, nous propose une plongée sans concession dans son pays entre Apartheid, violence endémique, patriarcat étouffant et propagation dramatique du VIH à travers le destin de plusieurs femmes de la même famille. L’ensemble est brillant et bouleversant.

Mvelo et sa maman Zola vivent dans un bidonville. Cette dernière est atteinte du VIH et se sait condamnée. La vie est rude pour ces deux femmes qui auparavant ont connu des moments de bonheur. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Par de nombreux flashback, nous revenons sur le destin brisé de la maman qui par amour, va tomber enceinte et se voir reniée par son père. On ne plaisante pas avec la vertu des filles. Avec l’aide d’une tante haute en couleur, elle va élever comme elle peut sa gamine, vivre d’expédients puis croiser l’amour. Du moins le pense-t-elle... L’auteure ne se contente pas de s’intéresser à Zola et Mvelo, les personnages secondaires qu’elles croisent sont eux aussi décortiqués, leurs ascendants aussi, permettant de mettre le doigt sur les dysfonctionnements familiaux et sociétaux. Véritable saga au cœur des déshérités, nombreuses sont les révélations et péripéties livrées au lecteur littéralement prisonnier de ces pages.

Ce roman est un véritable plaidoyer pour la cause des femmes, pour l’amélioration de leurs conditions de vie mais aussi de leur reconnaissance. À travers trois générations, on passe en revue une réalité difficile avec notamment en filigrane, le patriarcat qui écrase et aliène les femmes dans leur esprit et leur corps. Les tabous sont nombreux, centrés autour des organes génitaux qui ne leur appartiennent pas (les passages sur les tests de virginité sont effrayants) sous couvert d’interdits religieux et d’omnipotence des mâles et notamment de la figure du père. Plusieurs des héroïnes vont voir leur vie totalement chamboulée (pour ne pas dire gâchée) par le caractère inique des règles non écrites et qui statuent sur les femmes bien malgré elles. C’est donc un livre féministe, militant mais jamais dans l’outrance ou la caricature, versant dans l’humanisme et la nécessité de dialoguer, de se comprendre. Ainsi, certains hommes trouvent grâce aux yeux de l’auteure qui ne les met pas tous dans le même sac (comme ça peut être malheureusement le cas avec certains membres des "nouvelles féministes") et cela rajoute une note d’espoir bienvenue dans un livre bien sombre.

Ah ça, je peux vous dire qu’on souffre avec les personnages de cet ouvrage. Très bien décrits dans leur quotidien et leurs réflexions / aspirations, on prend fait et cause pour eux très vite, portés que nous sommes par un récit vif et détaillé. C’est une très bonne piqûre de rappel sur la vie menée par de nombreux êtres humains sur la planète où la préoccupation première est de manger à sa faim, d’avoir un toit sur la tête et de chercher en même temps le bonheur. Des passages sont vraiment rudes, renversent l’estomac mais on est dans la réalité la plus crûe, la plus réaliste qui est ici exposée avec une certaine pudeur dans une langue simple et nuancée à la fois. Femmes violentées, violées, exploitées mais aussi femmes aimantes, pour certaines ambitieuses ou en quête de leurs origines se côtoient, se rencontrent et s’opposent parfois. De ce chaos jaillit de nouvelles énergies, de nouveaux espoirs représentés par les enfants et leurs capacités réelles ou supposées. Comme un cycle éternel, la vie reprend ses droits mais le règne des lois humaines ou pseudo divines aussi.

En parallèle, au détour de certaines scènes, nous avons le droit en filigrane à un portrait au vitriol de la société sud-africaine avec notamment des références à l’Apartheid, régime dictatorial où blancs et noirs ont été séparés durant des décennies (premières lois raciales datant de 1927, avant l’accession d’Hitler au pouvoir). Il est aussi question de corruption, de privatisation de l’école et au final de quartiers entiers laissés à l’abandon où seule la loi du plus fort prévaut. Toutes ces tableaux sont saisissants et ajoutent à la qualité d’un ouvrage pamphlet, qui incite à la révolte et à l’action tout en appuyant sur l’humanité de ses personnages pour contrebalancer un bilan des plus effrayant.

Enrage contre la mort de la lumière se lit très facilement malgré un sujet difficile, je l’ai fini en une traite, totalement possédé et emporté par une écrivaine à la langue efficace et poétique à la fois. On prend un plaisir immense à suivre cette famille que rien ne semble épargner mais qui tente de rester debout malgré tout. Un grand et gros coup de cœur pour un livre à découvrir absolument.

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vendredi 26 février 2021

"Jolies ténèbres" de Fabien Vehlmann et Kerascoët

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L’histoire : Ce récit qui ressemble à un conte pour enfants met en scène le monde du petit peuple de la forêt. Mais derrière l’apparence d’un univers merveilleux se dissimulent parfois la peur et la méchanceté...

La critique de Mr K : Dur dur d’écrire une chronique sur cet ouvrage qui m’a été prêté par l’ami Franck. Non que je ne sache pas quoi en penser, vous allez voir je l’ai trouvé top, mais c’est difficile d’en parler sans vraiment déflorer le sujet et l’arc narratif. Jolies ténèbres de Fabien Vehlmann et Kerascoët ne laisse personne indifférent. Quand on parcourt le web, les avis sont tranchés. Tous reconnaissent les qualités esthétiques de cette BD hors norme, ce qui heurte est plutôt la teneur des propos. Certains adhèrent (et adorent souvent), d’autres n’ont même pas fini leur lecture, choqués par le parti-pris et l’aspect glauque de l’ouvrage.

En gros, l’action se déroule dans un petit coin de nature. On suit toute une série de petits personnages de la forêt (lilliputiens pour l’essentiel) qui se retrouvent lâchés à là suite d'un événement dramatique (je n’en dirai pas plus à son propos car il est au centre de tout le reste). Ils doivent donc se débrouiller pour se fabriquer des refuges et subvenir à leurs besoins. On suit tout particulièrement Aurore, jeune fille toujours souriante et aidante qui apporte son assistance à tout le monde. Le temps file et elle va peu à peu se rendre compte de la nature de chacun et leur propension à ne penser qu’à eux-même. Tout finira forcément mal...

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Cette œuvre est vraiment ambivalente car elle mélange à la fois le conte enfantin et le récit glauque dans un parcours initiatique. Comme justement annoncé en quatrième de couverture, il y a du Lewis Carroll et du Lynch dans cet ouvrage qui vire parfois dans le macabre le plus noir, le malsain même, tant on est déstabilisé par certaines cases où le glauque et le cynisme se mêlent joyeusement. Et pourtant, la plupart du temps, on a plus affaire à un conte de fée des plus classiques. Figures tutélaires, animaux de la forêt, actes héroïques sont au rendez-vous d’un survival touchant au merveilleux.

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Mais l’ouvrage n’est en fait qu’un gigantesque prétexte pour nous parler de nous les humains et plus particulièrement de nos jeunes années notamment dans notre tendance à l’individualisme et à la cruauté. On ne peut énumérer tous nos vices qui sont ici révélés par ces petits personnages d’apparence toute mignonne mais il est beaucoup question de discrimination, d’inégalité aussi avec certains personnages dont le pouvoir aveugle le bon sens et mène à des actes innommables, des réactions finalement très enfantines... Mais les enfants ne sont-ils pas cruels ? Récit très dur, il faut avoir le cœur bien accroché pour aller au bout de cette aventure qui ne ressemble à aucune autre et qui changera à jamais la douce Aurore.

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Le contraste est d’autant plus fort que le dessin et les couleurs font irrémédiablement penser à un livre pour enfants, ce qu’il n’est absolument pas. Faites gaffe donc, ne déconnez pas et gardez-le bien pour vous, adultes réfléchis ! Les âmes sensibles aussi peuvent passer leur chemin... Restent des dessins vraiment magnifiques avec des explosions de couleur, un naturalisme qui prend aux tripes et des personnages remarquablement caractérisés... et des cases plus dures qui m’ont marqué à jamais. On passe finalement très facilement du rêve, de l’onirisme au cauchemar le plus profond. Cet aspect dual est redoutable et m’a littéralement hypnotisé, conquis même si Jolies ténèbres ne plaira pas à tout le monde. À chacun de décider de tenter l’expérience ou non.

samedi 17 octobre 2020

"La Complainte de la limace" de Zahra Abdi

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L’histoire : A bientôt trente ans, Shirine vit encore chez sa mère, un vrai despote qui a érigé un mur entre sa fille et le monde réel. La vieille femme, qui a conservés intacte la chambre de son fils disparu durant la guerre du Golfe vingt ans plus tôt, se réfugie religieusement dans son sanctuaire chaque matin. Shirine, elle, s'invente des univers imaginaires, nourris de films et de personnages fantastiques... qui s'effritent lorsqu'elle rencontre Farid, un jeune vendeur de DVD avec lequel elle correspond en cachette.

De l'autre côté de la ville, Afsoun peut se targuer d'une réussite sociale certaine : maîtresse de conférences, directrice d'un programme télévisuel et épouse de Vahid, récemment nommé à la présidence de l'Université de Téhéran. Pourtant, voilà vingt ans que Afsoun rêve d'une existence qui s'est arrêtée avec le départ de Khosrow à la guerre. Alors, lorsque Shirine lui porte les lettres d'amour de son frère conservées telles des reliques, la vie des trois femmes s'en trouve bouleversée pour toujours.

La critique de Mr K : Une fois n’est pas coutume, je vous embarque avec ma chronique du jour en Iran avec ce très bel ouvrage paru aux éditions Belleville, une maison qui m’avait déjà beaucoup séduit avec Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomazic. Dans La Complainte de la limace, Zahra Abdi nous propose de suivre les destins de femmes iraniennes dans un Téhéran en plein changement, partagé entre modernité et tradition. Entre poésie, introspection et chronique du quotidien, elle nous interroge sur son pays, ses orientations nouvelles, la place de la femme dans la société iranienne mais surtout sur l’Amour qui perdure encore et toujours.

D’un chapitre à l’autre, on change de point de vue. Il y a tout d’abord Shirine, une jeune femme résolument moderne qui adore le cinéma et passe sa vie à regarder des métrages qui l’ouvrent sur le monde. Elle en pince pour un jeune vendeur de DVD et doit composer avec sa mère, plus traditionaliste qui souhaiterait que sa fille de trente ans s’assagisse. Son frère, Khosrow, est mort à la guerre et une chape de plomb, une sorte d’interdit s’est installé dans la maison. Les rapports familiaux ont été biaisé par cet événement terrible et chacun se débat avec sa conscience. En parallèle, on suit Afsoun, femme installée et qui vit une existence aisée en compagnie d’un mari hautement placé. Mais au fond d’elle perdure une faille, une douleur inextinguible : celui d’un premier amour perdu en la personne de Khosrow. Sa disparition à la guerre réveille des blessures pour cet homme qui fut son voisin et son premier émoi d'adolescente. Ces deux femmes vont bien évidemment se croiser et les révélations vont se multiplier pour l’un comme pour l’autre.

On rentre assez facilement dans cette lecture. On se prend très vite d’affection pour ces deux femmes qui chacune à sa manière refuse un destin tout tracé. Dans une langue qui mêle habilement phrasé volontiers poétique, références culturelles (très bien explicitées grâce à un lexique précis que l’on peut approfondir sur le net, marque de fabrique de cet éditeur) et exploration précise des pensées et réactions des personnages, on plonge dans un Téhéran qu’on ne soupçonnait pas ou du moins très méconnu. L’intimité de ces deux femmes nous est contée avec une subtilité et une tendresse qui émeuvent bien souvent. On est loin des sentiers battus avec des thématiques universelles qui font mouche et qui dans le contexte iranien prennent une toute autre dimension et une certaine singularité. Qu’est ce que c’est qu’aimer en Iran ? Qu’est ce que c’est qu’être iranienne ? L’auteure répond à ces deux questions de façon détournée, parfois très imagée mais toujours avec franchise et une pudeur confondantes.

L’ouvrage est donc déroutant mais dans le bon sens du terme. On aime à se balader dans les rues de la capitale iranienne, à écouter les doux mots que s’envoient deux amoureux qu’un mur sépare, les discussions de copines dans un pays fondamentalement religieux. On a de la peine face au traumatisme de ceux qui restent après la guerre et qui essaient de digérer leur deuil du mieux qu’ils peuvent (la maman qui va régulièrement se recueillir dans la chambre de son fils décédé fend littéralement le cœur) ou encore la nostalgie qui étreint certains protagonistes face à la disparition programmée du quartier de leur enfance. On vit cette lecture qui prend son temps pour donner à voir sa vraie portée et s’envole au final vers des horizons étonnants. Ce fut une expérience vraiment différente et séduisante qui vaut le coup d’être tentée!

vendredi 25 septembre 2020

"À l'ombre de la Butte-aux-Coqs" d'Osvalds Zebris

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L’histoire : Riga, 1905. Le tsar russe perd petit à petit le contrôle de son vaste empire. Dans la ville chamboulée par la violence, entre émeutes ouvrières et pogroms, souffle un vent de révolution. Le chaos oblige les individus à choisir leur camp, dressant frère contre frère. Au centre des soulèvements, un ancien maître d'école s'engage dans la révolution, mais s'aperçoit vite que la guerre exige bien plus de ce qu'il est prêt à donner. L'année suivante, l'enlèvement dramatique de trois enfants tient la police de Riga en haleine.

Qui sont les responsables ? Quels sont leurs mobiles ? La réponse anéantira les vies de deux familles, pendant qu'elles cherchent à comprendre qui est coupable dans cette révolution où tout le monde est une victime.

La critique de Mr K : Voyage en Lettonie avec ma chronique du jour, un ouvrage mêlant habilement petite et grande Histoire pour le plus grand plaisir du lecteur. À l’ombre de la Butte-aux-Coqs d’Osvalds Zebris est une belle réussite, on est vite captivé par les personnages et leurs parcours, le background historique est passionnant et l’écriture incisive et agréable. Suivez le guide !

Un homme visiblement perturbé enlève trois jeunes enfants, on ne sait pas grand chose de lui et c’est le ravisseur lui-même qui se livre sur des feuillets qu’il écrit au gré des chapitres qui lui sont consacrés. Il revient sur son enfance notamment dans une famille de paysans modestes vivant à côté d’un grand domaine prospère, la fameuse Butte-aux-Coqs. Il se lie d’amitié avec le garçon qui y vit et les années passent. Devenus plus grands, le destin les sépare et les réunira lors d’un événement douloureux qui mettra à mal leurs certitudes et provoquera une véritable descente aux enfers pour l’un d’entre eux. En parallèle, nous suivons l’enquête de police qui tente de démêler ce mystère et de retrouver au plus vite les enfants. Est-ce une vengeance ? Un complot ? Un rapt en vue d’un sacrifice sanguinaire ? L’œuvre des Rouges ? Les pistes peuvent paraître aussi nombreuses que les préjugés à la mode, la conclusion sera sans appel et d’une mélancolie confondante.

Il m’a fallu un petit temps d’adaptation en début de lecture, une trentaine de pages nécessaires pour se faire aux noms de famille et de lieux à l’alambiqué mais aussi à la langue et le système de narration mis en place. Je me sentais un peu égaré et surtout j’avais du mal à me faire une idée précise des protagonistes. Leurs motivations étaient plus que brumeuses entre fond révolutionnaire, esprit malade, accusations racistes et je me demandais vraiment où tout cela allait nous mener. Et puis, l’ensemble commence à s’éclaircir avec les flashback qui reviennent longuement sur le parcours de Rudolfs (le fameux ravisseur) mais aussi sur le climat révolutionnaire de l’époque. Les destinées s’entrecroisent, des liens se créent et peu à peu une dimension intimiste fait son apparition et va tout emporter sur son passage.

On accroche finalement assez vite à l’histoire grâce aux personnages charismatiques et complexes qui la composent. Passé les pages d’égarement, on se plaît à explorer les méandres d’un cerveau profondément ébranlé par un acte irréparable. Dualité de l’âme, confusion, immense souffrance ont conduit Rudolfs jusqu’à un point de non retour. En parallèle, on suit aussi ses proches et notamment les fêlures familiales qui ont mené à ce résultat. L’ensemble est très bien mené, millimétré et construit de manière parcellaire en apparence. Puis au gré des événements relatés dont une grande part se déroulant lors des soulèvements de 1905 contre le pouvoir du tsar (la Lettonie n’est pas indépendante à l’époque), les rapports se précisent, les imprécisions se révèlent être des gouffres de vérités pas forcément bonnes à dire avec des moments de tension parfois impressionnants. Le dénouement nous cueille littéralement et nous laisse pantois, transi d’émotion.

Cet ouvrage vaut aussi le coup d’œil pour sa dimension sociologique et historique. Les temps évoqués sont agités et tour à tour on suit une opération en cours de révolutionnaires en herbe, le renversement de l’ordre établi un temps dans un canton de campagne mais aussi la répression féroce des troupes tsaristes et l’abnégation sans faille de la police face aux éléments séditieux de la société. Pour autant, le camp des révoltés n’est pas exempt de tout défaut non plus, cruauté et intérêts particuliers sont aussi exposés sans fard dans le roman, mettant dos à dos les ennemis irréconciliables qui s’avèrent tout autant injustes et capables du pire. Tout cela répond parfaitement au parcours intérieur tourmenté de Rudolfs et lui donne un relief tout particulier.

Au final, À l'ombre de la Butte-aux-Coqs est donc une lecture fort recommandable que je vous propose de découvrir avec ce titre. Après un temps nécessaire d’installation dans le roman, les pages se tournent vraiment toutes seules, le temps n’existe plus et l’on prend vraiment plaisir à découvrir une page méconnue de notre histoire européenne. Belle expérience vraiment.

lundi 31 août 2020

"Soleil de cendres" d'Astrid Monet

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L’histoire : L'histoire se déroule à Berlin aujourd'hui et se passe en trois jours : le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom. Trois jours durant que va se jouer le destin de trois personnages. Dans une Europe accablée par une chaleur étouffante, Marika, 38 ans, revient à Berlin avec son fils Solal. Ce voyage en Allemagne replonge la jeune française dans une langue étrangère et un passé douloureux : sept ans plus tôt, à la naissance de Solal, elle a quitté la ville brutalement. Aujourd'hui, elle emmène son enfant rencontre pour la première fois son père, Thomas, un célèbre dramaturge et metteur en scène allemand. Elle accepte de laisser seuls tous les deux pour une nuit.

Le lendemain, alors qu'elle doit retrouver dans un café, une catastrophe naturelle sans précédent va bouleverser le pays et le destin de cette famille. Dans l'Ouest de l'Allemagne, un vieux volcan s'est réveillé : une éruption d'une intensité terrible laisse échapper une nuée ardente et en quelques heures un nuage de cendres recouvre Berlin de ses flocons noirs. Au même moment, la ville est secouée par un violent tremblement de terre qui coupe la ville en deux. Dans ce décor de fin du monde, Marika part à la recherche de son fils, pris au piège avec son père dans les décombres.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage de la rentrée littéraire aujourd’hui avec Soleil de cendres d’Astrid Monier, un roman détonant à plus d’un titre paru aux éditions Agullo. Une héroïne bien branque, une atmosphère apocalyptique et une langue inventive sont les ingrédients de ce roman marquant qui fera date.

Marika a décidé de revenir à Berlin pour présenter son père à son jeune fils de sept ans. Mère célibataire suite à sa mystérieuse fuite quelques mois après la naissance de Solal, on la sent très vite tendue. Dès le voyage en train, les interrogations et les appréhensions se multiplient dans sa tête. Solal lui est intrigué par cette rencontre à venir. En quelques pages, on cerne bien les tenants et aboutissants de la relation quasi fusionnelle qui unit Marika et son fils. On s’imagine bien que la suite va venir bousculer ce fragile équilibre. Thomas, le père, les accueille à la gare et le premier contact avec son fils se déroule bien. Marika est plus sur la réserve et décide de dormir à l’extérieur, le passé refait surface et elle préfère se ménager.

Tout bascule le lendemain avec une irruption volcanique qui provoque un nuage de cendres qui va recouvrir la capitale allemande. Doublé par un tremblement de terre, c’est le début de la panique : coupure d’électricité, eau potable contaminée et exode de masse provoquent un chaos sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Au milieu de tout cela, sans nouvelles de son fils et de son ex amant, Marika entreprend des recherches qui semblent désespérées au milieu de la folie ambiante.

La principale force de ce roman réside dans le personnage principal. Marika par sa fragilité m’a plu de suite. La mère ultra-protectrice veille sur son garçon comme une louve et cela peut même virer à l’obsession. Au fil du récit et des péripéties, on découvre des éléments clefs de son passé qui éclairent son comportement présent : ses relations avec ses frères et sœurs, des disparitions de proches qui la hantent, sa relation avec Thomas et sa fuite originelle... autant d’expériences de vie, d’éléments qui construisent une personnalité et une existence. Personnage complexe par excellence, Marika a cette fougue, ce côté borderline qui a accroché et touché au plus profond le jeune papa que je suis.

En parallèle, l’auteure nous fait suivre le parcours du fils et l’on accompagne Solal et son père durant cette période de séparation forcée si douloureuse pour lui aussi. Là encore, on retrouve cette finesse de caractérisation, cette délicatesse et amour qu’Astrid Monet porte à ses personnages. Solal en jeune garçon curieux de découvrir enfin son géniteur et Thomas (dramaturge et écrivain en vogue) prenant conscience de son rôle de père sont des personnages eux aussi très charismatiques et profondément humains. Par leurs hésitations, leurs non-dits et quelques paroles emplies d’émotion, la machine à empathie fonctionne à plein régime et l’addiction grandit d’autant plus. Impossible de relâcher un tel ouvrage, l’émotion gagne crescendo le cœur du lecteur, emprisonné dans ces pages par le drame qui se joue.

Pour enrober le tout, le background se révèle pour le moins saisissant. Sous fond de crise climatique généralisée (il fait chaud, très chaud au moment des faits), l’auteure s’en donne à cœur joie pour décortiquer les vicissitudes humaines et les négligences de notre espèce. Jamais didactiques ou moralisatrices, ces piqûres de rappel font mouche et densifient un contenu émotionnel déjà puissant. L’orgueil de l’homme à l’encontre de la Nature, le phénomène de panique et de foules incontrôlables, les violences policières, l’égoïsme qui prime sur l’intérêt général... autant d’éléments abordés plus ou moins en sous-texte et qui ne sont pas sans rappeler des événements récents que nous subissons de plein fouet. Au milieu de ce chaos et de cette société en pleine déliquescence, l’amour de Marika et de Solal éclaire d’un peu d’espoir ce roman crépusculaire d’une rare force évocatrice.

Soleil de cendres se lit vraiment tout seul et il me semble avoir découvert aussi une écrivaine à part, dotée d’une écriture séduisante en diable. Belle, très belle lecture que celle-ci qui conjugue récit intimiste poignant et réflexion plus générale sur l’être humain. À lire !


samedi 29 août 2020

"Marilou est partout" de Sarah Elaine Smith

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L’histoire : Je n’essayais pas de devenir Jude. Pas exactement. Mais je voulais disparaître, et elle avait laissé une place.

Elevée au cœur de la Pennsylvanie rurale, Cindy, une jeune gamine livrée à elle-même, ne sait rien du rêve américain. Lorsqu’une belle adolescente surnommée Marilou disparaît, Cindy va peu à peu se rapprocher de la mère de celle-ci, Bernadette, folle de douleur. Si elle y voit l’occasion d’échapper à la médiocrité de son existence, peu à peu l’impensable va se produire : Bernadette va réellement prendre Cindy pour sa fille. A quel prix cette illusion fragile peut-elle tenir ?

La critique de Mr K : Gros coup de cœur pour cet ouvrage de la rentrée littéraire que j’ai littéralement dévoré à l’ombre des cerisiers de la mémée de Nelfe en pleine canicule périgourdine. Marilou est partout de Sarah Elaine Smith est un premier roman d’une jeune poétesse américaine qui frappe fort et juste avec un ouvrage hypnotique et envoûtant qui propose un voyage sans concession dans des esprits abîmés par la vie en quête d’identité et de rédemption.

La quatrième de couverture est plutôt trompeuse en fait. La question de l’usurpation d’identité n’intervient que dans la deuxième partie de cet ouvrage de 320 pages. Les débuts s’attardent beaucoup sur la disparition de Jude, une jeune femme métisse douée à l’école qui disparaît lors du retour d’un week-end camping plutôt mouvementé avec des copines. Cet événement et l’enquête qui va suivre font beaucoup de bruits dans la bourgade où tout le monde se connaît et où l’on se plaît à émettre ses propres hypothèses. Les jours et semaines passent, pas de nouvelles de la disparue.

En parallèle, on fait la connaissance de Cindy, une jeune femme de 16 ans dont l’un des grands frères est sorti pendant deux ans avec la fameuse Jude. Elles ne se fréquentaient pas mais pour Cindy, Jude était une lumière dans la nuit, un modèle qui l’empêchait de sombrer car elle vit dans une misère avilissante. Mère absente depuis des mois, frères trop jeunes pour prendre soin d’elle et qui la laisse "pousser" bon gré mal gré. Elle est en décrochage scolaire, vit dans la crasse et se nourrit comme elle peut. À l’aube de la puberté, on la sent en quête de repères, sa fragilité et sa naïveté sont exposées à travers des scènes d’un quotidien morne, monotone où nul espoir semble perceptible.

Et puis, en accompagnant ses frères lors de travaux de tontes et de jardinage dans le voisinage, elle rencontre Bernadette, la mère de Jude. Cette dernière anéantie par le chagrin et un alcoolisme de plus en plus prononcé la prend pour sa fille disparue. Tout d’abord choquée par cette confusion, Cindy prend peur mais sous l’impulsion de son frère, elle décide de jouer le jeu pour veiller sur cette femme au bord de la folie. L’engrenage se met en marche et des événements à venir vont venir aggraver la situation jusqu’à la rendre insupportable.

Quel roman vraiment ! On est directement pris à la gorge par le destin terrible qui semble chevillé aux corps de Cindy. Ce portrait de pré-ado en danger, livrée à elle-même est bouleversant. Crû, réaliste, cet ouvrage provoque une empathie immédiate envers cette pauvre gamine que la vie n’a vraiment pas gâtée. Tout est ici décrit avec subtilité et sans faux semblants, on ne tombe jamais dans l’exagération ou l’apitoiement, tout est remarquablement dosé. Raconté à la première personne du singulier, on vit de l’intérieur ce voyage quasi initiatique, partagé entre des émotions diverses qui affleurent au fil des mots savamment distillés par une auteure à l’écriture imagée, neuve, qui ne ressemble à aucune autre. Malgré l’aspect sombre du sujet abordé, les rebondissements parfois difficiles, on ne peut qu’être séduit et emporté par cette œuvre remarquable à tout point de vue.

Tous les personnages sont ici soignés, ciselés à merveille par une écriture d’une rare puissance qui peint avec brio ces trajectoires branlantes parfois aux portes de la folie. Ainsi le personnage de Bernadette est pathétique au possible et rappelle à chacun comment l’on peut facilement perdre pied quand un malheur vous frappe. Cindy au fil de ses pensées revient sur les différents membres de sa famille (ses frères, sa mère), les liens qui les unissent mais aussi les failles émotionnelles qui expliquent de l’intérieur les dysfonctionnements qui conduisent à la situation actuelle et la précarité dont elle est victime. La fin de l’ouvrage s’avère touchante au possible avec une fin logique et plutôt ouverte qui m’a terriblement plu entre prise de conscience et rédemption.

Je vais arrêter là pour éviter de trop lever le voile sur ce roman qui s’apparente à un trésor d’humanité et d’exploration psychologique, un ouvrage qu’on n’oublie pas de sitôt tant il marque son lecteur d’une empreinte indélébile. Les pages se tournent toutes seules, on navigue au cœur d’une humanité en déserrance qui se cherche et parfois dévisse profondément. Marilou est partout est un roman incroyable et une pièce de choix à côté de laquelle il ne faut pas passer. Gros coup de cœur, je vous l’avais dit !

mardi 25 août 2020

"Le Cœur en Islande" de Pierre Makyo

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L’histoire : Comme chaque année, les marins partent pêcher la morue en Islande, terre lointaine et fantasmagorique pour les enfants qui restent au port. Parmi eux, Moïse, "le petit miracle" comme l'appelle affectueusement son père. Un sobriquet dont l'enfant ne va plus tarder à connaître l'origine : sa mère ne serait pas sa vraie mère. Elle l'aurait découvert au fond d'une barque rejetée par les flots. Sa mère naturelle serait une ancienne prostituée qui aurait accordé ses dernières faveurs à trois hommes... Mais alors, qui est son vrai père ? Séraphin, le poète qui, tel un ange gardien, est toujours là quand il en a besoin ? Monsieur Worris, le riche armateur qui voudrait tant l'envoyer étudier à Lille ? Ou bien Ernest, son père adoptif qui l'aime sans compter ? Entre les trois, Moïse devra choisir... ou partir.

La critique de Mr K : Je n’ai pas hésité une seule seconde à emprunter cet ouvrage au CDI de mon bahut avant la fermeture estivale, j’adore les récits de marins ou se déroulant dans le milieu de la pêche. Le Cœur en Islande (ici dans sa version intégrale) de Pierre Mako m’avait jusque là échappé et lors de la toute dernière journée au bahut, je suis tombé dessus par hasard sans jamais en avoir vraiment entendu parler. En le feuilletant rapidement, je constatais déjà que le trait des dessins me plaisait beaucoup, je l’empruntais dans la foulée et je peux d’ores et déjà vous dire que je ne regrette pas du tout ma lecture, bien au contraire !

L’histoire se déroule donc à Dunkerque à la fin du XIXème siècle, début XXème siècle. Moïse, un jeune garçon de treize ans ronge son frein. Il ne peut pas encore participer aux campagnes de pêche en tant que mousse, étant considéré comme trop jeune. Il passe donc son temps avec ses copains restés à terre et se cherche. Très vite au début du volume, il apprend en même temps que nous d’où vient son nom. Il a lui aussi été "sauvé des eaux" car trouvé encore nourrisson par sa mère adoptive sur le rivage dans une barque échouée. Cela l’ébranle forcément et il cherche à en savoir plus. Les événements se précipitent, il se retrouve avec trois pères putatifs et l’on essaie d’attenter à sa vie. Il va lui falloir découvrir le reste de la vérité et partir à son tour vers l’Islande pour lever le voile sur sa nature profonde.

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Très beau récit que celui-là qui prend racine chez les ancêtres de Makyo lui-même. Il explique dans un mini-dossier constitué en fin d'ouvrage qu'il s'est inspiré de ses aïeux eux-même pêcheurs à la morue en mer d’Islande. Il s’inspire de faits, de souvenirs de famille qu’il a largement romancés. Certains personnages sont d’ailleurs des avatars de membres de sa propre famille, redessinés pour l’occasion. La démarche est donc artistique mais aussi un peu mémorielle, l’idée étant de raconter et décrire une réalité, une époque, en étant le plus précis possible tout en procurant une lecture plaisir. Le pari est gagné sur les deux plans !

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À travers l’histoire de Moïse et de tous ceux qui l’entourent, Makyo réussit pleinement à nous décrire cette vie très dure, faite de sacrifice pour ces hommes qui partent six mois de l’année sur des bateaux inconfortables où maladies, vermine, froid, tensions et insécurité étaient leurs compagnons d’infortune. Il s’attarde aussi sur ceux qui restent à terre, à commencer par les femmes qui en attendant leur retour s’attelaient à différentes tâches contre menue rétribution pour pouvoir vivre convenablement. On explore aussi le monde plus luxueux des armateurs avec un personnage central dans l’histoire qui précipite la trame d'ensemble. Sans en faire trop et tomber dans le documentaire pur, cet ouvrage est une belle ouverture sur ce monde si particulier, on ressent les émotions multiples que peut ressentir un marin au long cours et l’on touche du doigt la réalité difficile qui fut la leur.

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Le récit en lui-même tourne beaucoup autour de la notion de l’identité que l’on a, que l’on se forge et la notion de paternité. On est loin des sentiers battus ici avec un auteur qui prend son temps, suit avec précision et sensibilité les atermoiements de Moïse, ses questionnements, ses doutes et ses espoirs. C'est très touchant et remarquablement construit au fil des pages. On y croise de nombreux personnages étranges voire inquiétants dont le très très méchant, Xas, homme tatoué peu recommandable... Comme dans un puzzle, petit à petit les pièce se rejoignent, Moïse n’est pas au bout de ses peines. Makyo creuse aussi en parallèle le portrait émouvant de trois hommes qui ont différentes raisons de vouloir être le père de Moïse. Tous sont assez ambigus dans leur genre, on ne tombe pas dans le manichéisme donc et on a affaire à des personnages bruts de décoffrage, très humains finalement. La dernière étape de cette intégrale se déroule pendant une campagne de pêche où l’on assiste à un véritable drame maritime, rythmé comme il faut et avec un final des plus impressionnants qui mettra la touche finale à la révélation de la destinée de Moïse.

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Le Cœur en Islande se lit très vite, pris que nous sommes par l’histoire de Moïse et le souffle social et historique qui s’étend sur ces pages. Très beau esthétiquement, la plongée est fabuleuse et l’on en ressort profondément heureux. Voilà un ouvrage à découvrir pour tous les amoureux de BD.

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mardi 30 juin 2020

"Une maison de poupée" de Henrik Ibsen

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L’histoire : Dans cette maison où la femme est et n'est qu'une poupée, les hommes sont des pantins, veules et pleutres.

Sans doute Nora incarne-t-elle une sorte de moment auroral du féminisme, alors qu'être, c'est sortir, partir. Et Ibsen, grâce à ce chef-d'oeuvre, accède au panthéon de la littérature mondiale. Mais si sa poupée se met, sinon à vivre, du moins à le vouloir, au point de bousculer au passage l'alibi de l'instinct maternel, c'est qu'autour d'elle les hommes se meurent. Ibsen exalte moins Nora qu'il n'accable le mari, l'avocat Helmer, ou Krogstad part qui le chantage arrive.

La critique de Mr K : Lecture particulière aujourd’hui avec un classique du théâtre : Une maison de poupée de Henrik Ibsen. Je ne suis vraiment pas un fan de lecture du genre, je préfère largement aller voir jouer une pièce que de la lire. J’ai aussi vécu des moments de lecture imposée assez épouvantables quand j’étais plus jeune. Pas de quoi aider à développer l’amour de la lecture d’un genre très codifié qui nécessite du lecteur qu’il s’adapte. Mais voila, lors d’un chinage, j’étais tombé sur cette pièce à la renommée certaine et le sujet m’intéresse au plus haut point. Pensez donc, une pièce féministe qui date du XIXème siècle et qui à l’époque avait fait scandale ! Bien des mois (années ?) après son achat, je décidai de tenter l’aventure et j’ai bien fait. L’ouvrage se lit très bien grâce notamment à une modernité de forme et de ton indéniable par rapport à sa date d'écriture.

Dans Une maison de poupée, nous suivons le Noël d’une famille bourgeoise norvégienne lambda avec comme personnage principal Nora, une épouse dévouée à son mari qui se réjouit de la récente promotion de ce dernier. On croise aussi le meilleur ami de la famille et une ancienne connaissance de la maîtresse de maison. Tout est bonheur et ambiance sirupeuse, jusqu’à l’arrivée d’un confrère du mari qui va semer la zizanie et renverser la situation. Le doute s’installe et quand le vers est dans le fruit... on peut s’attendre à une fin qui détone !

Cette pièce est avant tout une critique sans fard du patriarcat et du pouvoir des hommes sur les femmes. Même si le mari est un parfait père de famille qui fait tout pour subvenir aux siens, il devient vite horripilant par sa veulerie et sa façon d’infantiliser Nora à la moindre occasion (la transformant en poupée). Que ce soit sur son rôle d’épouse, de mère ou la question de l’argent, celle-ci est constamment rabaissée sans que l’homme de la maison ne s’en rende vraiment compte, ce qui rajoute à l’horreur de la situation. Tellement habituée à ce traitement, le personnage de Nora est lui aussi agaçant, elle passe même pour une femme vénale. Mais au fil de la lecture, on se rend compte que c’est plus la résultante d’un certain conditionnement que le trait de caractère d’une âme viciée. Cette ambiance idyllique mais moralement étouffante prend à la gorge et met en tension le lecteur contemporain.

Et puis, tout change. Les rapports de force se voient inversés. Un amoureux transi qui sort de sa retraite, un maître chanteur poussé par la nécessité et un modèle de la femme parfaite qui se fendille et l’explosion gagne le foyer. Ça met un peu de temps à se déclencher, c’est l’unique défaut de l’ouvrage. Il faut savoir être patient, ce qui n’est pas forcément mon fort, mais quand la mécanique s’enclenche, je peux vous dire que ça va loin et la fin est un modèle de drame. Sans rien révéler, sachez qu’elle va vraiment à l’encontre des clichés et de la morale ambiante. En cela l’auteur est assez révolutionnaire. Très réduite, la pièce qui ne compte que trois actes et peu de personnages, est un concentré d’émotions et de réactions humaines qui combinées entre elles donnent un spectacle vraiment fascinant et rude à la fois.

Une maison de poupée est un bel ouvrage critique sur le matérialisme, le machisme ambiant, la morale bien pensante et les apparences, la pièce se lit vraiment d’une traite et très facilement. Non versifiée, moderne dans son écriture (elle aurait pu être écrite récemment), on prend claque sur claque et la destinée du personnage principal donne vraiment à réfléchir. Le combat pour l’égalité homme femme est encore bien d’actualité et cette pièce en est un révélateur aussi puissant que prenant. Un très bon moment de lecture que je ne regrette à aucun moment d’avoir entrepris. Un vrai et bon classique !

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samedi 6 juin 2020

"Le Livre jaune" de Michael Roch

lelivrejaune(1)L’histoire : Un pirate s’échoue sur les rivages de Carcosa, la Cité d’Ailleurs. Persuadé d’être mort, il est amené au Roi en jaune, hanté par le souvenir de ses amours. Ce dernier lui propose de revenir à la vie s’il parvient à le débarrasser de sa malédiction.

La critique de Mr K : Attention OLNI ! Cet Objet Livresque Non Identifié détone dans les parutions littéraires françaises et le voyage est pour le moins étrange (c’est un euphémisme). Le Livre jaune de Michael Roch convie donc le lecteur à une exploration bien barrée de l’esprit humain à travers l’histoire de ce pirate échoué sur un mystérieux rivage, qui guidé par un aveugle, va rencontrer le roi jaune, une figure tutélaire mélancolique marquée du sceau d’une malédiction. Ils passent ensemble un marché : si le naufragé réussit à lever le mauvais sort, il retrouvera la vie. Commence alors un voyage hors norme...

Un voyage où finalement chaque lecteur y apportera ce qu’il est. En effet, l’ouvrage s’apparente à un cheminement intérieur d’une rare intensité avec une descente aux enfers vertigineuse, la quête de la rédemption et un dénouement métaphysique. Au niveau de la construction, c’est donc classique, je dirais universel à l’image des contes à haute portée philosophiques que l’on trouve dans toutes les cultures du monde. Livre sur la reconstruction de soi, sur l’introspection nécessaire qui nous mène à nous améliorer ou à nous libérer, on explore tous les aspects de la personnalité de Jacq Crochet (car il s’agit bien de lui) avec un luxe de détails inouïs. Parfois des ouvrages de seulement 150 pages peuvent se révéler bien plus riches que d’énormes volumes qui conjuguent vacuité et lieux communs.

C’est tout le contraire ici où on ne cesse de naviguer à vue. Clairement ce roman divisera forcément ses lecteurs. Je vais redire ce que j’ai pu exprimer pour d’autres lectures de cet acabit : pour pénétrer dans cet ouvrage et surtout l’apprécier à sa juste valeur, il faut absolument adopter une attitude de lâcher prise, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, faire parfois des allers retours entre les chapitres car on fait face à un récit intimiste d’un rare hermétisme. L’auteur se plaît à mélanger fantasmes et éléments réels pour ériger le parcours d’un personnage complexe auquel on s’attache cependant très vite. Il faut trouver son rythme de lecture, se laisser porter par les nombreuses images et références qui composent ce recueil. Si vous y arrivez, vous connaîtrez comme moi une certaine forme de félicité, de celle que l’on éprouve que trop rarement lors de la lecture d’un livre.

Derrière ce parcours initiatique du personnage principal mais aussi les figures récurrentes du guide aveugle ou encore de la femme aimée pour le moins insaisissable, on a de très belles pages sur des composantes essentielles de la vie humaine, à commencer par l’amour qui occupe vraiment une place centrale. Depuis L’Écume des jours de Vian (mon livre préféré que j’amènerai emporter avec moi sur une île déserte) ou plus contemporain La Mécanique du coeur de Mathias Malzieu, je n’avais pas pris une aussi belle claque sur cette thématique abordée de manière fantastique. Passion, rage, ressentiment, tristesse, les sentiments du héros le passent littéralement à la moulinette et le conduisent très loin dans son introspection. Entre ces atermoiements et autres tortures intérieures, l’auteur nous assène des vérités plutôt rudes d’ailleurs sur la condition humaine mais qui conduisent à de profondes réflexions et à une construction générale du livre assez jubilatoire.

Le Livre jaune a donc un côté exceptionnel, rare et précieux. Le contenu passionnant et tortueux est magnifié par une écriture originale et tout bonnement géniale. Très inventive, foisonnante, toujours dans la progressivité du portrait intérieur en mouvement et sans jamais se contempler elle-même (elle reste à tout moment accessible malgré tout), je suis tombé sous le charme. Michael Roch à sa manière renouvelle la langue française et à mes yeux se révèle être un auteur à part dans le paysage littéraire national. Le style est osé, mix improbable entre le récit classique et la poésie en prose (des passages sont vraiment sublimes) et m’a totalement convaincu. Une expérience hors norme qui me marquera pour longtemps.

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mercredi 20 mai 2020

"Une Fille de pasteur" de George Orwell

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L’histoire : Fille unique, Dorothy vit une existence morne avec son père, le pasteur acariâtre d'une petite paroisse du Suffolk. Frappée par une soudaine amnésie, elle se retrouve à la rue et va partager l'existence des déshérités, des clochards de Londres aux cueilleurs saisonniers de houblon. Mais, à mesure que la mémoire lui revient, Dorothy trouvera-t-elle en elle-même la force d'aspirer à une autre vie ?

La critique de Mr K : Comme beaucoup, de George Orwell, j’ai lu ses grands classiques comme La Ferme des animaux, 1984 ou encore Hommage à la Catalogne. C’est donc avec une grande curiosité et beaucoup d’espérances que je commençai la lecture de Une Fille de pasteur, un ouvrage méconnu de cet auteur, une œuvre de jeunesse pourrait-on dire car écrit en 1935 alors qu’Orwell n’a que 32 ans. Il diffère sensiblement de mes précédentes lecture d’Orwell mais on retrouve cette langue inimitable et ce contenu subversif qui me ravissent à chaque fois que je m’aventure dans son œuvre.

Dorothy est la fille du pasteur d’une localité isolée. Ce dernier est très rigoriste (psychorigide je dirai même) et se révèle profondément injuste et méprisant envers sa fille de 29 ans qui se dévoue corps et âme pour lui et la paroisse. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, arrivé au quart de l’ouvrage l’héroïne se réveille amnésique en plein Londres. À la rue, sans réel moyen de subsistance, elle va connaître l’âpreté de la vie des déshérités, travailler dans les champs de houblons, connaître la vie de vagabonde, devenir institutrice dans une institution privée miteuse et finalement retrouver la mémoire. Toutes ces expériences et mésaventures vont forcément la changer mais peut-on véritablement échapper à son destin, la vie qu’on s’est forgé ? Rien n’est moins sûr et ce livre propose à la fois un parcours initiatique d’une rare justesse et une critique acérée des travers de la société anglaise de l’époque.

La première partie nous présente donc une Dorothy habitée par sa mission divine. Élevée et éduquée par son père, la foi guide tous ses actes et pensées. Malheur d’ailleurs à elle si elle pêche ne serait-ce qu’en esprit, elle se punit en se piquant avec une épingle, se mortifiant ainsi pour mieux se repentir. S’émerveillant de la magnificence de la nature œuvre de Dieu et signe de sa perfection, dévouée à la figure tutélaire paternelle qui exerce une autorité absolue, toujours prête à aider son prochain (aide aux personnes âgées, préparation de spectacles pour enfants, le service à l’église...), rien ne semble pouvoir la détourner de ce chemin vertueux qu’elle s’évertue à tracer. Belle description d’une existence en vase clos, loin des réalités de son temps que celle de Dorothy. C’est aussi l’occasion pour Orwell de dénoncer le patriarcat et le pouvoir des hommes sur les femmes avec d’ailleurs un autre personnage masculin, plus trouble, artiste raté qui lui aussi à sa manière exerce une attraction sur l’héroïne. Et puis, il y a la question de la foi qui est centrale entre recherche de l’absolution et de la perfection qui peut aveugler et même aliéner quand elle devient intransigeante.

Toute la naïveté de Dorothy va disparaître avec les expériences terribles qu’elle va vivre. Orwell à la manière d’un Dickens nous offre ensuite une bonne moitié d’ouvrage de descriptions sans fard, très réalistes et impitoyables de la pauvreté et de l’affliction. Loin de tomber dans le pathos, l’exagération ou la chasse à l’apitoiement, il nous livre des scènes de vie banales mais criantes d’injustice. J’ai beaucoup pensé aussi à Steinbeck période Les Raisons de la colère avec le passage se déroulant dans les champs de houblon, où les cueilleurs sont considérés comme des bêtes de somme, à qui l’on donne que des rogatons de salaire et dont les conditions d’existence sont terrifiantes. Pas mal non plus, le passage sur l’expérience de Dorothy dans une école privée sans contrat avec l’État tenue par une vieille bique qui ne lorgne que sur la contribution sonnante et trébuchante des parents et se fichant complètement de développer l’esprit critique des élèves, se contentant d’en faire des singes savants. J’ai aussi beaucoup apprécié un passage mettant en scène une soirée entre clochards sous la forme d’une scène de théâtre, cela rend leur réalité drolatique tout en insistant sur leur détresse et leurs faiblesses. On a le cœur qui se serre entre mélancolie et rire, ces personnages hauts en couleurs étant eux aussi des victimes d’une société inique. La réalité des années 30 est peu brillante en Grande Bretagne entre moralisme, hypocrisie et misère spirituelle qui ne cache bien souvent qu’un grand vide. George Orwell s’en donne à cœur joie pour la décortiquer et la dénoncer.

On retrouve la finesse narrative de l’auteur, son intelligence d’écriture qui rend la lecture aisée et jubilatoire. Le style très naturaliste du début semble exonérer l’héroïne de tout souci. Quand elle tombe en déchéance, il y a aussi un changement de style, celui-ci devient plus familier, plus direct tout en conservant une intelligence hors norme dans la façon d’amener les éléments narratifs et contextuels. Véritable roman initiatique avec une fin qui ne va pas dans le sens attendu (et c’est tant mieux), on se prend à réfléchir à la destinée mais surtout à la question cruciale des choix que l’on fait dans une vie, les barrières que l’on peut se mettre et les regrets que l’on peut parfois nourrir. Une superbe lecture pour un auteur incontournable. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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