mercredi 30 novembre 2011

"Le Pays de mon père" de Wibke Bruhns

paysdemonpereL'histoire: Et voilà mon père devant le "Tribunal du peuple" nazi. Droit comme un i, flottant lamentablement dans un costume trop grand pour lui, silencieux. Je regarde fixement cet homme au visage éteint. Je ne le connais pas, il n'existe pas l'ombre d'un souvenir en moi. J'avais tout juste un an lorsque la guerre a commencé. À partir de ce moment, il n'était pour ainsi dire jamais à la maison. Mais je me reconnais en lui - ses yeux sont mes yeux, je sais que je lui ressemble. Et que sais-je de lui ? Rien. W.B.

La critique Nelfesque: J'ai vraiment été touchée par ce document d'une très grande qualité. Wibke Bruhns retrace non seulement la vie de son père pendant la seconde guerre mondiale mais elle nous raconte aussi toute sa famille depuis la fin du XIXème siècle. Bien plus qu'un constat froid et une présentation minutieuse du rôle qu'à jouer HG dans cette grande guerre, on découvre avec elle tout le parcours le menant jusqu'au "Tribunal du peuple" nazi, où a débuté son "destin" et dans quel terreau familial il a pris sa source.

"Le Pays de mon père" est un récit passionnant sur la vie d'une famille bourgeoise allemande dont l'histoire et l'Histoire s'entremêle et où la fierté d'être allemand passe avant tout le reste. Une autre époque, une autre façon de voir les choses, un autre pays. Il est plus courant de lire des ouvrages traitant de la seconde guerre mondiale vue par les français et les victimes des camps. Ouvrages dans lesquels, à juste titre, le lecteur est révolté contre l'oppresseur et ses actes. Ici, on comprend grâce aux documents récoltés pour l'écriture de ce livre (courriers familiaux, journaux intimes, documents administratifs, logistiques...) le climat présent en Allemagne lors de la première guerre mondiale, de l'entre deux guerres et de la seconde, et l'état d'esprit du peuple allemand lors de l'armistice de 1918, leur sentiment d'humiliation. Rien n'est excusé mais tout s'éclaircit.

Nous rentrons ici dans l'intimité d'une famille. On oscille alors entre l'incompréhension, le dégoût, la révolte, le soulagement... à l'image de l'auteur qui ne se prive pas de coucher sur le papier ses états d'âme au fil de ses découvertes. "Le Pays de mon père" est un cri du coeur. Un livre qui a permis à Wibke Bruhns de comprendre son père, de suivre ses pas pendant toutes ces années et de lui dire "je t'aime". On ressort de cette lecture troublé et ému par un homme à l'apparence froide et militaire, jusque dans ses rapports familiaux, ne laissant rien percevoir de la déception et de la révolte qui le rongent. 

Dans cette famille, tout est clairement allemand version Hitler: le salut nazi dans les soirées familiales autour du piano (les photos présentes au centre du livre me glacent le sang), la mise en place d'une association familiale dont les statuts précisent la pureté de leur race aryenne, le désintérêt pour les conditions du camp adverse, l'occultation du traitement fait aux juifs... Et pourtant, sans que l'on s'en rende compte, une conscience se réveille dans la tête d'HG qui avec son gendre sera jugé pour avoir participé à l'attentat contre Hitler en 1944. Quel retournement! Quelle capacité à cacher ses sentiments, même à ses proches!

Ce livre remue vraiment le lecteur. J'ai pourtant lu pas mal d'ouvrages sur cette période de l'Histoire, j'ai rarement été touchée à ce point. Peut être parce qu'ici on est "de l'autre côté", peut être parce qu'on touche du doigt l'incompréhensible, peut être parce que le récit est illustré de photos d'époque rendant l'ensemble encore plus réel... En tout cas, je conseille vivement la lecture de cette oeuvre de Wibke Bruhns qui nous permet de ne pas oublier qu'il y a eu aussi des victimes chez le peuple allemand.


lundi 13 juin 2011

"L'enfer de Matignon" de Raphaëlle Bacqué

matignonL'histoire: "Matignon? Une magnifique machine à broyer..." Jean-Pierre Raffarin
"Un enfer gestionnaire" Michel Rocard
"Dans une journée, vous recevez 10% de bonnes nouvelles et 90% de mauvaises" François Fillon
"Quand on est à ce poste, on a du plaisir à dormir, le soir, pour tout oublier" Pierre Mauroy
"Un harassement continuel" Raymond Barre
"Une fonction sacrificielle, avec une dimension presque christique. Au fond, c'est un formidable observatoire de la nature humaine" Edith Cresson
"Le job le plus dur de la République" Dominique de Villepin
"Il faut vraiment une âme de martyr pour jouer un rôle pareil. Moyennant quoi, je n'ai jamais entendu dire que qui que ce soit ait refusé de l'être" Edouard Balladur

La critique de Mr K: Une fois n'est pas coutume, la critique du jour porte sur un livre non-romanesque, ici un recueil de témoignages d'anciens premiers ministres de la Vème République sur la haute fonction qu'ils ont occupé ou occupent encore. Le livre est organisé par chapitres, chacun correspondant à un thème bien précis: la nomination, les premiers jours, le casting gouvernemental, la forteresse Bercy, les relations avec le Président, la cohabitation, le maniement des hommes, l'ennemi de l'intérieur, l'œil du parti, les sables de l'administration, secrets et mensonges, la solitude du pouvoir, une réforme sur vingt ans (les retraites), le stress, derrière les dorures, l'usure du corps, les médias, grâce et disgrâce, traverser la Seine... jusqu'à l'Élysée, démission, après l'épreuve... Autant de courts chapitres qui couvrent de façon exhaustive un métier hors du commun, souvent caricaturé mais rarement compris et cerné avec précision.

Ce n'est pas moins de 12 anciens premiers ministres qui témoignent ici, dans l'ordre chronologique de leur occupation du poste: Pierre Messmer, Raymond Barre, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Édith Cresson, Edouard Balladur, Alain Juppé, Lionel Jospin, Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin et François Fillon. Ce qui est marquant avant tout, c'est que malgré leurs grandes divergences d'opinion sur la manière de mener les affaires du pays et leurs priorités, leur point vue est convergent concernant la fonction: elle est rude et ingrate. Rude car la tâche qui leur incombe est immense et la solitude pointe le bout de son nez très vite et ingrate car l'opinion ne suit que rarement les camps réformistes (réflexe assez français de défiance envers le changement, je sais je suis parfois pareil!). À gauche comme à droite, l'usure, la frustration, la déception sonnent la fin d'un moment de vie professionnelle intense. Pour autant, ce livre n'est pas une compilation de plaintes, on y trouve de grandes satisfactions: celle de servir un pays qu'ils aiment, d'avoir l'impression d'avoir fait progresser les droits et les prérogatives des citoyens, d'avoir vécu des moments historiques inoubliables et moultes choses que vous découvrirez au fil de votre lecture.

On rentre aussi dans les arcanes de la République avec ses secrets inavouables, ses tensions, ses oppositions et ses tractations secrètes! Difficile de ne pas éprouver de compassion pour les Cresson et Rocard qui doivent se battre à la fois contre leurs opposants traditionnels et les membres de leur propre parti! La figure de Bérégovoy (alias «le suicidé») en prend un coup quand on apprend qu'il était en première ligne dans le rang des détracteurs de Mme Cresson. Intéressant aussi de lire Edouard Balladur dans le texte quand il évoque sa rivalité avec Jacques Chirac lors de la course à la présidentielle de 1995 et les regrets de Lionel Jospin quant à sa manière de conduire sa campagne de 2002. Autant de "moments" de l'histoire politique qui m'ont intéressé en leur temps et qui ici reviennent sous un éclairage novateur et intéressant.

Une excellente lecture donc pour tous ceux que la politique interpelle et intéresse. C'est mon cas depuis mon adolescence même si parfois on peut frôler le désespoir ou l'écœurement face à l'évolution des mœurs et des pratiques de ce milieu qui frise parfois aujourd'hui le grand spectacle de foire (Tsarkozy). À noter pour finir que l'auteur, journaliste du Monde, a dirigé avec le réalisateur Philippe Kohly le documentaire "L'enfer de Matignon" passé à son époque à la télévision.

Posté par Mr K à 18:28 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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